En Avent… la politique

« Or, le peuple était dans l’attente. »
Décidément, depuis deux mille ans, rien n’a changé. Nous sommes dans l’attente. Nous sommes dramatiquement insatisfaits de notre pays, de notre société, de nos perspectives d’avenir. Notre rapport à l’étranger est problématique, et plus encore notre rapport au pouvoir. Déconnecté, corrompu, tenté par la dérive sécuritaire… Nous avons nos collecteurs d’impôts. Nous avons nos scribes et nos pharisiens (généralement c’est l’autre. Et comme le disait Desproges, le pharisien est sot. Il croit que c’est nous qui faisons du pharisaïsme alors que c’est lui.)
Et nous n’avons plus guère de prophètes (ou ne les voyons pas, ce qui revient au même). D’ailleurs, selon certains, se nourrir de miel passerait encore mais dévorer d’innocentes sauterelles serait encore trop cruel.

Nous sommes dans l’attente comme le peuple d’Israël. Nous voyons bien qu’il y a un truc qui cloche (et même beaucoup). Alors, nous espérons le coup de balai miracle.
« Il (ou elle) va remettre de l’ordre dans la maison. Chacun chez soi et chaque chose à sa place. Il (ou elle) a de l’autorité, des convictions, etc. » Un chef à poigne, intègre et ferme, sans pitié. Ça, ça aurait de la gueule. Postures martiales des candidats. La tête levée, le cou tendu. Ceux de qui c’est-de-la-faute ne vont pas rigoler. Cette fois, ils vont voir, les Romains. Ça va être la vague Messie (à ne pas confondre avec celle qui balaie les pelouses de Liga le samedi soir, merci). On va te me les bouter hors de Palestine et reconstruire un beau palais pour notre Messie de combat. L’iconographie croisée fait recette. On brandit son identité en sautoir comme un glaive – qu’il s’agisse, d’ailleurs, d’une « identité chrétienne » ou d’une « identité laïque républicaine ».

D’ailleurs, nous répétons en boucle que nous sommes en guerre – contre tout. Après quarante années de « crise », c’est désormais la « guerre », et la menace du « chaos » a succédé au spectre de la « récession ». Chacun d’entre nous est invité à se montrer bon républicain en sachant voir dans son voisin un ennemi mortel. Musulman radicalisé, khmer vert, catho-clérical-intégriste, fraudeur fiscal, fonctionnaire-fainéant, chômeur-assisté, ou tout simplement concurrent sur le marché (du travail ou autre). Nous pensions pourtant avoir compris le prix et la vraie valeur de la paix, il y a un mois. Et nous n’avons rien de si pressé que de déclarer des guerres à tout va !

Déjà, pour commencer, fichez la paix à la crèche. Voyez en elle ce qu’elle est : l’évocation, qu’on y croie ou non, d’un Dieu humble et proche des gens simples, des pauvres, des faibles. Cessez d’en faire l’étendard d’un défi politicard, le bouclier d’une défense, l’épée d’une agression contre « votre liberté ». Sur ce dernier point, même et surtout si vous pensez, si vous savez que celui qui l’a disposée là l’a fait dans ce but. Renvoyez-lui donc qu’il est à la ramasse, celui qui embauche le Christ de Bethléem pour en faire son épée. Au lieu de rentrer dans son jeu, retournez-lui son pathétique contresens. Celui qui a tant aimé le monde qu’il a souffert la Passion pour lui ne peut agresser personne, et surtout pas par son image dans la paille.

La crèche. Nous l’avons posée au pied du sapin – enfin, non. (J’espère que non car la monoculture du sapin de Noël est anti-écologique et anti-paysanne au possible.)

Une fois de plus, donc, ce sera la même histoire. L’Avent touche déjà à sa fin et nous allons encore nous faire la même remarque : nous attendons un chef de guerre et Il arrive comme un enfant. Et il fera son entrée dans la Ville monté sur un âne, avant de passer à la casserole. Et nous nous dirons encore que nous ne l’avons pas reconnu, etc.
Mais j’en ai assez, moi, de rater mon Avent de cette manière-là, pas vous ?
Cela dit, je ne sais pas plus que vous comment faire.

Je voudrais qu’on en sorte. Que « lâcher prise » et « accueillir Dieu comme un enfant » (avec les deux sens possibles), cela cesse d’être des mots creux qu’on remâche tous les ans. Nos débats, nos réseaux, notre blogosphère bruit d’un seul thème : tenter de tout comprendre et d’imaginer la solution qui remettra tout en ordre, une bonne fois. Rien de plus louable en soi, c’est comme cela que commence la politique, ou même la citoyenneté : se sentir concerné par ce qui nous dépasse, et vouloir y apporter un peu de bien à partager. Seulement, précisément, cela nous dépasse ; le monde n’a jamais marché droit ni tourné rond, et ne le fera jamais avant que Lui revienne autrement que monté sur un âne. Mais Sa venue comme un enfant, Son entrée à Jérusalem sur un âne, et toute la suite, ont bouleversé le monde comme jamais. L’amour, le don, l’humilité ont fait bien plus, ont imprimé une marque plus durable dans l’histoire qu’aucun conquérant, jamais. Ils ont relevé bien plus de défis qu’aucun chef charismatique, aucun parti totalitaire, aucune politique « courageuse » (entendez par là consistant à serrer la vis des faibles et des pauvres pour sauvegarder le trône du puissant). Ce ne sont pas des mots, ça : c’est ce qu’enseigne l’Histoire. Et c’est aussi ce que nous professons chaque dimanche (au moins).

L’échec à mobiliser les citoyens occidentaux face à la crise écologique révèle à quel point nous ne croyons pas ce que nous savons. Face au mystère de l’Incarnation, croyons-nous ce que nous professons, ce que nous chantons, ce que nous acclamons ?

Si oui, alors c’est avec au cœur l’enfant de la crèche que nous bataillerons en politique. Non pas seulement dans notre « conversion individuelle » mais dans tous nos engagements, et aussi dans nos exigences vis-à-vis des élus, ceux qui se réclament du bien commun, de « valeurs humanistes de la République » et a fortiori ceux qui revendiquent des « racines chrétiennes ». Oeuvrez donc dans l’amour et par amour ; ayez souci du faible et du pauvre, respectez tout ce qui nous est donné. C’est notre exigence de citoyens et de chrétiens, si vous-mêmes vous dites tels. Puisez, puisons dans la crèche la vraie inspiration. Tout particulièrement cette année, l’année de la miséricorde.

On le dit tous les ans. Cette fois, on le fait. D’accord ?

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L’écologie (et la foi) contre la peur

« La France se replie sur elle-même ». « Le Front national rassemble la France qui a peur ». Et de railler, bien entendu, la soi-disant mesquinerie de ces peurs, le « bas du front » d’une « France moisie ». Trente pour cent des suffrages exprimés, tout de même. Qu’envisagent donc nos génies de l’insulte ? la noyer ?

Mais à ces mêmes génies, je ferai aussi observer qu’ils ne manquent pas de culot. La France a peur ? Quel étonnement !
Au moins depuis septembre 2001, notre classe politique n’a jamais rien su faire d’autre que nous écraser de peurs.

Peur de « la crise » : quarante-deux ans de crise tout de même, contre trente aux Glorieuses du même nom, qui n’empochent même plus le bonus défensif. Une peur face à laquelle rien ne nous est proposé que les « solutions » les plus anxiogènes : commodités de licenciement, baisse des salaires – et prioritairement des plus bas, report de l’âge de départ en retraite, etc. Et de nous citer en exemple l’Allemagne et son taux de chômage en baisse… en raison de l’explosion du nombre des travailleurs pauvres.
Depuis si longtemps, bien avant l’état d’urgence permanent, nous baignons dans l’état de crise permanent.
Et nous nous sommes livrés aux professionnels de la « gestion de crise ». Ils présentent bien. Ils sont raisonnables, eux, ils sont pragmatiques. Ils savent. Ils aiment nous rappeler que ce n’est pas à nous de penser ; de toute façon, on ne pense pas Monsieur, on ne pense pas, on compte. Et ne pensant plus, nous nous sommes laissés balloter par nos émotions, et avant tout par notre peur.

Peur du terrorisme, naturellement : le plus fier-à-bras des partis sur le sujet remporte les suffrages ? Quelle surprise ! Dans quoi pouvons-nous baigner quand le « quotidien de référence » choisit de placarder à la une, chaque jour, l’éloge funèbre d’une des victimes du 13 novembre ? Comme s’il en était besoin pour se souvenir, comme si l’on allait honorer et défendre « la joie de vivre » en barbotant dans le deuil cent trente jours de rang.

Peur du lendemain : étonnant, quand le projet d’avenir se limite à toujours plus de compétition, toujours plus de précarité, de conflits et de tensions, toujours moins de repères, de points d’ancrage, au combat permanent dont seule une poignée peut sortir vainqueur ? Au chaud dans leur tour d’ivoire, les scribes – qui, aujourd’hui comme hier, jouissent, comme chacun sait, d’une situation assise – peuvent bien huer ces Français déjà pauvres et précaires pour leur manque d’enthousiasme à s’enfoncer encore plus à l’aveuglette dans l’inconnu, après leur avoir décrit ce dernier comme terriblement dangereux. Effarant darwinisme sociétal : celui qui aspire à construire une existence paisible pour lui, ses proches et ses descendants, voire ses contemporains, est vilipendé comme faible, indigne de la Liberté, de la Modernité. Il est loin le temps où Léon Blum défendait à la tribune le droit du travailleur à la paix du foyer. Ainsi hue-t-on le retour du spirituel comme preuve de faiblesse : « qui sont donc ces faibles qui veulent plus d’amour, plus de fraternité, plus de justice ? Au combat, que diable ! et en compétiteurs sans merci! »
Le ton avec lequel nos chantres du Marché décomplexé vendent la guerre de tous contre tous ressemble péniblement aux tirades enflammées des généraux vantant le sacrifice suprême à l’été Quatorze.

Peur de l’autre. Quoi, la France aurait peur de l’autre ? Cet autre allègrement assimilé à l’ennemi intérieur depuis des années ? Cet autre, cible depuis quinze ans d’une rhétorique Nous/Eux : jeune, c’est un délinquant ; barbu, c’est un terroriste ; catholique, c’est un agent moyenâgeux du Vatican tentaculaire ; écologiste, c’est un djihadiste vert ; handicapé, c’est quelqu’un qui n’aurait pas dû naître ; chômeur, ou tout simplement pauvre et bénéficiant d’allocations, c’est un parasite ; salarié, c’est un tire-au-flanc congénital ; migrant, c’est une opportunité de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas. « En tout cas, mes chers électeurs, vous êtes entourés de gens Pas Comme Vous, c’est-à-dire de gens qui vous veulent du mal. Rasez les murs, la France est infiltrée d’autant de cinquièmes colonnes que nous en fantasmons pour vous. Mais vous êtes bien rances et moisis d’avoir peur. »

Peur enfin à cause d’un sentiment d’impuissance. Nous vivons écrasés de « c’est ainsi », « il faut s’adapter », « c’est la modernité » (ou la postmodernité), ce que vous voudrez : peu importe : nous ne sommes plus citoyens ni acteurs dans ce monde-là, nous ne le bâtissons pas plus que nous ne le pensons, ou alors « à l’insu de notre plein gré ». Nous sommes priés de subir. Il nous faut accepter ce qui est, soi-disant, la résultante de la liberté, mais que personne n’a souhaité, ni prévu, et dont bien peu veulent, ne serait-ce qu’en raison du nombre effarant de laissés pour compte. Nous sommes priés de nous laisser traîner là et, c’est bien connu, il n’y a pas d’alternative.

Il n’est pas un parti qui n’ait fondé son discours sur la peur. Il n’en est pas un qui n’ait pris soin de peindre, avec ses propres couleurs, le climat le plus anxiogène possible, pour mieux se poser en sauveur. Sans surprise, le plus chevronné en la matière l’emporte – d’une courte tête – avec un discours bien rodé : comme il n’y a pas de plus authentique Autre que l’étranger, c’est cette dénonciation-là qui rallie les suffrages. Nous sommes si bien entre nous !
Rien que l’épisode Breivik devrait nous en dissuader. Ou alors quelque regard en arrière dans notre histoire. Jamais l’homogénéité culturelle, religieuse ou ethnique n’a garanti en soi, et en quelque manière que ce soit, une société moins parcourue de tensions, moins criminogène, ni même moins divisée.
En revanche, attiser les peurs, les rejets, les divisions et en jouer les exaspère jusqu’au risque d’explosion. Etonnant, non ?
Que faire d’autre ?
« Joie de vivre, vivre ensemble, tous en terrasse ! » Et voici l’horizon eschatologique proclamé par notre Premier ministre : « Consommez, c’est le moment des fêtes, dépensez, vivez ! »
Et ce vide ne comble pas le vide. Décidément, nous vivons une époque de grandes découvertes pour nos maîtres.

Avec quoi le comblerons-nous donc ?
Ce temps de l’Avent donnerait bien des idées : miséricorde et Grâce.
Il y a gros à parier que sur les marchés de Bethléem, ces réseaux sociaux du temps d’Hérode, on s’exprimait à peu près comme sur les nôtres : c’est la crise, c’est à cause de ces étrangers, nos élites veulent la mort du petit commerce et vous avez vu cette présence policière, ces bruits de bottes (enfin de caligae). Et ça ne L’a pas dissuadé de venir.

Ce n’est pas tout. Malins comme je vous connais, vous avez remarqué qu’il manque un point dans ma première partie : la crise écologique.
Et c’est vrai. Celle-là aussi, nous peinons à la présenter autrement que comme source d’angoisses sans nom. Je serais mal inspiré de le nier. C’est qu’à la différence de toutes les autres, c’est vraiment une angoisse mortelle, et qui pourtant, reste obstinément à l’arrière-plan. Nous n’avons plus de temps à perdre et pourtant « nous ne croyons pas ce que nous savons ». C’est effrayant, pour de vrai. Et personne n’a envie de l’entendre. Ce n’est pas le bon moment.

Et pourtant, parce qu’il est question de vie, nous écologistes – et spécialement écologistes chrétiens – devrions, tout spécialement, savoir conjuguer l’exposé de la vérité à l’annonce de l’espérance. La catastrophe menace, elle est même déjà là, mais la bonne nouvelle, c’est que les réponses, les bonnes réponses, sentent la vie. Chacun de nous ne peut sans doute pas grand-chose, mais au moins y a-t-il quelque chose à faire, c’est-à-dire déjà refuser de subir.

L’écologie, celle des citoyens qui s’engagent et des scientifiques qui parlent vrai, n’est pas occupée à instrumentaliser une crise au profit d’un vague pouvoir. Je sais que l’accusation est courante : autant accuser votre médecin généraliste de diffuser lui-même le virus de la grippe… Nous nous en passerions bien, de ce combat. Mais il faut bien. Mais je m’égare : je disais, donc, qu’il y a une bonne nouvelle que nous devons savoir annoncer. Cette nouvelle, c’est que le remède n’a pas vocation à être plus amer que le mal. La conversion écologique sera joyeuse, ou alors elle ne sera pas écologique. A M. Valls et à ses pairs, opposons Isaïe 55 : pourquoi consommer et dépenser de l’argent pour ce qui ne rassasie pas ? Retrouvons le chemin des véritables mets succulents : l’humain plutôt que les biens, l’oiseau dans l’arbre plutôt que sur l’écran, la relation en vrai plutôt que « l’expérience connectée », la gratuité plutôt que la rentabilité, le partage plutôt que l’austérité. Il sera autrement plus simple, alors, d’opposer à mesdames Le Pen la fraternité universelle et l’amour du prochain sans condition.

Notre responsabilité est là : être signes et paroles d’espérance. Alors, nous n’aurons plus aucun besoin des professionnels de la gestion des peurs.

Faire ce que Lui veut

Je ne connaissais rien à Marthe Robin avant que notre route ne nous fasse passer par Châteauneuf-de-Galaure il y a quelques jours, pour de bien autres raisons. Et je n’en connais toujours pas grand-chose.

Nous avons fait le crochet jusqu’à sa ferme. Nous avons pu entrer prier dans sa fameuse chambre, environ cinq minutes. Un miracle. Appelées ailleurs, les bénévoles s’apprêtaient à fermer temporairement les lieux. Arrivés dix minutes plus tard, nous nous cabossions le nez pour rien.

Au lieu de quoi, nous avons pu accéder à la chambrette, figée « telle qu’à l’époque » et rejoindre trois personnes déjà en prière face au lit de la peut-être future bienheureuse. Avant cela, quelques panneaux informatifs avaient quelque peu éclairé mon ignorance. Une citation, que je me garderai de reproduire de mémoire, éclairait l’amour brûlant qu’éprouvait Marthe Robin pour Dieu en Jésus-Christ.

Voilà des mots qui me laissent toujours perplexes. Ils sont si facilement abstraits. On les croirait sortis de quelque cathotron – vous savez, ces générateurs imaginaires (ou non) de phrases toutes faites à base de pièces prêtes à l’emploi, qui, selon le préfixe, vous offre une prière universelle, une note de service, un reporting de full success de business plan ou un discours de président de la république. Je peine à leur trouver quelque sens, quelque réalité. N’est-ce pas une construction intellectuelle, une cent millième ratiocination sur des abstractions ou les versets les plus alambiqués de quelque épître ?

Et en fait, non. Parce que si c’était juste ça, cela n’aurait jamais suffi à maintenir en vie une personne atteinte de méningite, à lui donner de rayonner comme elle l’a fait depuis sa chambre de malade. Qu’on doit ruminer, quand on est cloué au lit une vie entière !… Qu’on doit vouloir tout envoyer balader. On ne se paie pas de mots, de grandes phrases, ni d’homélies abstruses. On ne se ment pas, ou alors pas bien longtemps.
Il fallait donc que tout ceci ait assez de sens, assez de force pour la faire vivre, et bien plus encore : pour la rendre assez débordante d’amour pour qu’il en soit porté jusqu’aux extrémités de la terre.

Je n’ai toujours pas compris, je veux dire : ressenti, éprouvé, intégré, ce concept toujours aussi bizarre. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. Mais au moins, je peux être sûr qu’il est vrai. Quand on voit un arbre, on ne peut plus nier qu’il y ait des graines.

J’ai repensé à « tout ce que nous faisons ». Paroisse, diocèse, associations. C’est très facile de dire que nous le faisons par amour – pour nos frères, pour le Christ, toussa toussa. C’est le but, en tout cas. Mais j’aimerais le ressentir, plutôt que le penser, parfois. C’est qu’on a vite fait de dériver.

Une note de blog qui circule un peu. Une « conférence » sur la paroisse. Une invitation à dire quelques mots, en fin de table ronde, devant une grosse centaine de personnes. Un article large comme une paume de main dans un journal catholique. Wahou ! Avoir sa photo dans les journaux, c’était, pour nos grands-parents, le symbole de la gloire. C’est beaucoup plus facile aujourd’hui. Magie des « réseaux » qui favorisent la rencontre des personnes qui ont des choses à se dire, on accède sans effort et en un rien de temps à ce premier palier de vague « notoriété ». Du haut de ses quelques centaines de followers, on se met déjà à se prendre pour quelqu’un qui compte.

Et on est déjà en train d’oublier ce qui compte. En train d’oublier pour quoi on s’était lancé là-dedans. En train d’oublier pour Qui.

Nos trois grains de blé nous paraissent de vastes greniers bien garnis. Encore un peu et on n’agirait plus que pour ça : rentrer du blé. Augmenter ses followers et ses stats. Se faire connaître pour soi-même. Se croire connu. Se fantasmer en personne-référence. Rechigner quand on n’a pas été invité à tel événement phare de notre domaine. Pérorer avec toujours plus d’assurance et de certitude. Se féliciter du chemin parcouru, alors qu’on a été porté.

Faire ce que nous voulons et non pas ce que Lui veut.

Si, vraiment, nous L’aimons, alors nous ne devrions même pas avoir à redouter cette pente savonneuse.

Rien de cela, jamais, ne nous viendrait à l’esprit. Est-ce que cela venait à l’esprit de Marthe Robin ? En tout cas, il n’en a rien percé. « Donne-moi seulement de T’aimer.»

La Croix, folie pour la compétitivité

Aujourd’hui, nous célébrons la folie de la Croix.

Folie, elle l’est plus que jamais, dans sa totale gratuité, sa totale liberté.

Au sortir de la Seconde guerre mondiale, l’écrivain Virgil Gheorgiu écrivait « La vingt-cinquième heure » où il décrit d’une façon incroyablement prophétique le monde qui nous attendait. C’est le monde de la technique, le monde où la technique a depuis longtemps cessé d’être un outil pour atteindre au rang de morale.

Il faut, de toute urgence, relire ce livre, car il est peut-être déjà trop tard.

Il faudrait tout citer, de la longue démonstration que l’auteur place dans la bouche de Traian Koruga. Limitons-nous à ceci :

« Pour finir les hommes ne pourront plus vivre en société en gardant leurs caractères humains. Ils seront considérés comme égaux, uniformes et traités suivant les mêmes lois applicables aux esclaves techniques, sans concession possible à leur nature humaine.

Il y aura des arrestations automatiques, des condamnations automatiques, des distractions automatiques, des exécutions automatiques. L’individu n’aura plus droit à l’existence, sera traité comme un piston ou une pièce de machine, et il deviendra la risée de tout le monde s’il veut mener une existence individuelle. Avez-vous jamais vu un piston mener une vie individuelle? (…)

La société technique travaille exclusivement d’ après des lois techniques – en maniant seulement des abstractions, des plans – et en ayant une seule morale: la production. »

La technique est neutre, paraît-il, c’est l’usage qu’on en fait, blablabla. Mais on ne fait plus usage de la technique : c’est elle qui use de nous. Il existe déjà un ordinateur membre d’un conseil d’administration. Et plus personne n’est en mesure d’empêcher que quelque part, un bateleur lance sur le marché un joujou qui nous asservit encore un peu à sa propre existence. Quoi ? Ce n’est pas une loi ? Nous sommes libres de ? Essayez donc de trouver un emploi si vous n’avez ni voiture, ni mail, ni téléphone portable, ou même s’il vous manque un seul de ces trois. C’est cela, l’impossibilité d’une existence de piston isolé.

Ce déferlement nous impose une « vie optimisée » selon cette seule morale : le bilan avantages-coûts d’un strict point de vue production et consommation de biens matériels, au mieux résolubles en sensations : plaisir, émotions fortes. La pression de la chasse au temps perdu est intense et nous l’intégrons dans toutes nos fibres, dans tout notre être. Voyez comme, dans notre vie, nous traquons la moindre minute futile. Trois minutes d’attente devant un micro-ondes ? Deux minutes pour un métro ? Intolérable : que vais-je faire de ces deux, trois minutes ?

Par chance, je peux désormais dégainer mon téléphone et me connecter à Internet en 4G. Et qu’importe si ces minutes ainsi occupées exigent une organisation démentielle, une débauche d’énergie – production des outils, antennes, ondes, serveurs… – dont le monde devra, bien vite, régler la note. J’optimise. Pardon ! Je me laisse optimiser.

Je n’ai pas laissé cette minute bêtement abandonnée à la gratuité.
Je l’ai valorisée.
Je l’ai commercialisée.
Quelqu’un en a même acheté les données.

Il y a encore deux ou trois ans, il m’arrivait, en vacances au fond d’une vallée alpine, de me surprendre à ne rien faire et ne rien avoir à faire. Nous revenions de randonnée, nous étions douchés, reposés, le dîner mijotait. Je pouvais ne rien faire pendant quelques minutes. Et j’en ressentais une paix intérieure, une douceur de vivre telle que celle ressentie lorsque, dans la campagne, tout à coup nous réalisons qu’il n’y a aucun bruit de moteur : rien que le silence et les oiseaux.

Dans un cas comme dans l’autre, cette sensation, c’est celle d’être brièvement libérés de l’emprise de la machine.

C’est fini. Nos métiers nous imposent une connexion mail du jour de l’An à la Saint-Sylvestre, et donc, lors de tels instants, je louche vers le portable où, sans doute, m’attend quelque travail, quelque occupation productive pendant que les spaghetti cuisent.

Telle est, aussi, la vocation des « objets connectés » : nous sceller à jamais dans un flux d’informations où l’inactivité n’existe plus : à chaque seconde, nous serons production-consommation. C’est ce qu’on appelle, dit-on, la « ville intelligente », le « monde intelligent », optimisé.

Optimisé selon quoi ? Toujours un seul et même axe – notre monde n’en connaît plus d’autre : la production. Vissés sur cet axe, nous avons tout juste la liberté d’en choisir la couleur dans notre feuille de tableur. Nous ne pouvons ni nous en extraire, ni même le prendre à rebours : notre performance est métrée à chaque seconde par un million de « capteurs intelligents ». Ils nous signalent, gentiment, le trajet le plus court, le métro le plus proche, le lieu de consommation de loisirs le plus efficient en termes de rapport qualité-prix et le moyen de le rejoindre sans perdre de temps. Demain, si je choisis de marcher lentement par cette rue encore pleine d’arbres pour écouter la Fauvette à tête noire, mon téléphone vibrera dans ma poche sa fureur de me voir dédaigner l’itinéraire optimal concocté par ses soins.

Adieu, lentes processions; finis, petits princes qui marchent tout doucement vers une fontaine; adieu, conquérants de l’inutile, art pour l’art, don gratuit et même droit à ne rien produire, ne fût-ce qu’une minute.

Liberté de dire non ! Calembredaine, quand l’existence normée par « une seule morale, la production » s’étale sur tous les murs de la cité, se déverse à longueur de flux audio, vidéo, écrits ou parlés, sourd de chaque objet du quotidien, de chaque contact avec l’autre occupé à vivre de la sorte. A mille piqûres de rappel par jour, « d’acteurs économiques » me rappelant à l’ordre, même si je ne risque pas la prison pour mon refus, c’est une bien drôle de liberté. C’est celle d’un malheureux condamné à entendre nuit et jour une même radio, à qui l’on rétorquerait que s’il est forcé de l’entendre, il est bien libre de ne pas prêter attention aux paroles…

Et pourtant, la seule chance est là. La seule liberté qui demeure en dictature est de refuser son consentement. Long et pénible combat intérieur – tiens, comme le combat contre le péché. Refuser de jouer ce jeu, refuser d’obéir aux ordres, à cet ordre d’un nouveau genre, avec ses vœux perpétuels tacites, son obéissance jamais écrite, mais absolue, son consentement arraché « parce qu’à notre époque, même si on ne veut pas, on ne peut pas faire autrement ». Combien de fois l’avons-nous prononcée, cette phrase, dans notre monde de « libre choix » ? Cette liberté, pour l’heure, n’existe pas: elle est à conquérir jusqu’à faire taire la radio.

Cet ordre nous ravale plus bas que la bête : au rang de l’objet. L’animal vit une existence optimisée par des millénaires d’évolution, c’est vrai. Mais tout ceci découle sur l’ultime don : la reproduction. La perpétuation, don total de soi vers l’autre. Le faucon s’épuise pour sa nichée. Le papillon pond et meurt.

L’homme produit, consomme, accapare.

Quant à la reproduction, il planifie sa suppression, qui sera devenue inutile quand la technique aura « vaincu la mort ». Ainsi, l’homme pourra produire et consommer à l’infini. Pour qui ? Pour quoi ?

Pour qui ? Pour quoi cette production perpétuelle ?
Pour qui, pour quoi notre temps optimisé, nos interstices remplis, nos agendas blindés, nos réseaux où nous sommes engoncés comme les pièces d’un puzzle, fonctionnelles, parfaites, immobiles, paralysées ?

Et dire qu’aujourd’hui, nous célébrons le don absolu de Celui qui est homme et davantage qu’un homme. Demain, nous célébrerons la victoire sur la mort dans le Dieu fait homme.

Nous proclamons un Messie crucifié ! Folie pour les technocrates, pour les économistes qui réfutent l’idée même de gratuité, folie pour les villes intelligences et les objets connectés, folie pour l’homme augmenté qui demain « vaincra la mort » en se faisant moins homme, folie pour la compétitivité.

Folie pour les machines. Sagesse aux yeux de Dieu.

Articuler science et foi ? Le témoignage d’un écologue chrétien

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Ce billet est un témoignage dont le but est de répondre à la bonne vieille question «mais comment tu peux être croyant alors que tu fais de l’écologie scientifique et que science religion toussa toussa».
Enfin, de témoigner de ce qui est, pour l’heure, la réponse telle que je la vis, à la question « Pourquoi croire ? »

Au commencement (le mien…), il y avait la foi, et il y avait l’écologie. Enfin, non. Il y avait l’écologie, comme racontée ici. C’est-à-dire un émerveillement sans fin devant la beauté des écosystèmes. Et donc le désir de les protéger. Quant à la foi, elle était pis que de côté. On ne m’en avait guère transmis qu’un catéchisme culpabilisant où « les petits Africains qui meurent de faim » jouaient le rôle de péché originel. Rien de très vivifiant.

Il fallait repartir de loin.

Note : Ce qui va suivre n’a été visé par aucune autorité canonique, et n’a pas davantage de prétention à quelque fière posture de rebelle.

La foi: non démontrable, mais non déraisonnable

#DeToutTempsLesHommes (n’est-ce pas) se sont posé une question : y a-t-il quelque chose de plus grand que nous, qui ait la clé du grand Pourquoi ?
Aucune réponse ne relève du démontrable. Quelle qu’elle soit – y compris le refus d’aborder la question – elle sera du domaine de la foi, de la croyance. Au même titre, d’ailleurs, que d’innombrables réponses dont nous devons nous satisfaire dans notre quotidien. Une croyance est requise à chacune de ces fatales secondes où nous prenons une décision sans disposer pour cela d’éléments tangibles et démontrés, à chacun de ces instants où, sans que ce soit prouvé, nous pensons être dans le vrai (et non « détenir la vérité », n’en déplaise aux trolls). Sans croyances, modernes ânes de Buridan, nous ne pourrions même pas prendre la décision de saisir notre tasse de café du matin.

(Pourquoi du café ? Pourquoi dans une tasse ? Comment osè-je croire détenir la vérité et juger sans preuves que le café me fera du bien ? Je dois douter, je dois le remettre en question. Je prendrai du chocolat. Mais comment ? Quoi ? Pourquoi croire sans réfléchir à la vérité chocolatière ? Je doute, je doute, etc.)

Toute foi consiste donc en adhésion à de l’indémontré, que l’on prend et assume le risque de trouver pertinent à un moment donné. Autrement, il ne s’agirait pas de foi, mais de prise d’information.
« Que l’on prend le risque de trouver pertinent ». La foi n’est pas garantie vraie : ce n’est pas pour ça qu’elle est déraisonnable. Le bien-fondé de mon café matinal ne m’a jamais été prouvé. En le buvant, je ne suis pas pour autant victime d’une bouffée délirante, ni lancé raide comme balle dans un complot antirépublicain.

Les racines de la foi chrétienne peuvent être variées. C’est une porte aux nombreuses clés. La vie de foi n’est jamais qu’intellectuelle. Il n’empêche que la foi, quelque part, comporte toujours une part de raisonnement. On croit ceci plutôt que cela, parce qu’un faisceau de réflexions, de rencontres, d’expériences, amène à conclure : c’est comme ceci, plutôt que comme cela.

Du témoignage à la foi pensée

Pour ma part, l’enracinement de ma foi, celui de la foi chrétienne, c’est une révélation, transmise par un témoignage.

Ma foi, c’est examiner le témoignage des apôtres et le juger crédible. Ce témoignage, c’est la Résurrection.

Voilà un petit groupe trouillard dont le chef a été mis à mort, qui l’a abandonné, renié. Il apprend, par des femmes un brin plus courageuses, la disparition du corps de celui-ci. Tous en concluent fort logiquement que quelqu’un s’en est débarrassé…
Et les voilà qui, peu après, proclament sa Résurrection et sa Parole au péril de leur vie, convertissant de nombreux Juifs et païens, et la preuve, c’est que 35 ans plus tard, ils étaient si nombreux que Néron put en faire les boucs émissaires de sa crise à lui. Et que 2000 ans plus tard, nous sommes là pour en parler.
Il s’est donc passé un truc.
J’entends déjà mille objections classiques, celles dont les trolls vous clament que « rien qu’à les entendre, un chrétien s’écroulera en pleurant car c’est son monde qui s’effondre, il n’avait jamais osé se poser cette question et de toute façon ça lui était interdit ». L’amusant, c’est qu’on les trouve déjà toutes, noir sur blanc, dans les Actes des apôtres, en fait… Par exemple en Ac 5, 33-39 :

Mais un pharisien, nommé Gamaliel, docteur de la loi, estimé de tout le peuple, se leva dans le sanhédrin, et ordonna de faire sortir un instant les apôtres.
Puis il leur dit: Hommes Israélites, prenez garde à ce que vous allez faire à l’égard de ces gens.
Car, il n’y a pas longtemps que parut Theudas, qui se donnait pour quelque chose, et auquel se rallièrent environ quatre cents hommes: il fut tué, et tous ceux qui l’avaient suivi furent mis en déroute et réduits à rien.
Après lui, parut Judas le Galiléen, à l’époque du recensement, et il attira du monde à son parti: il périt aussi, et tous ceux qui l’avaient suivi furent dispersés.
Et maintenant, je vous le dis ne vous occupez plus de ces hommes, et laissez-les aller. Si cette entreprise ou cette œuvre vient des hommes, elle se détruira;
mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez la détruire. Ne courez pas le risque d’avoir combattu contre Dieu.

De fait ! Quelle idée bizarre auraient pu avoir les Onze de se tenir mordicus à une thèse qui ne pouvait être, et n’allait être pour deux cent cinquante ans, qu’un nid à emmerdes – et quelles emmerdes ! – sans une bonne raison de le faire ?

Et quelle bonne raison !
Un dieu qui se révèle… et qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on espérait. On aurait bien voulu un patron incontournable, un fier à bras garantissant gloire, amour et réussite. Et vlaf !

Il est de coutume de dénoncer de soi-disant « incohérences » du comportement de Dieu, de faire remarquer que ça n’est pas rationnel, pas ceci, pas cela – qu’on me pardonne, mais pour le coup, d’un Dieu bien conforme aux lectures humaines du monde, de l’argent et du pouvoir, j’aurais tendance à me méfier. Cela en ferait un assez bon indice d’un Dieu inventé de toutes pièces pour les besoins de la cause.

Avec le dieu Chrestos, on en est pour ses frais. En fait de chef de guerre, on se trouve aux côtés d’un Dieu qui naît comme un SDF et meurt comme un voleur de pommes, d’un Dieu que suivre ne vaut ni or, ni pouvoir, ni même « épanouissement personnel », juste la perspective du Salut, c’est-à-dire d’être uni à Lui dans l’éternité, un Dieu tout-puissant mais qui se dépouille jusqu’à créer autre chose que lui pour cesser d’être tout, tout seul, cela nous dépasse. Cela nous prend à rebours de A à Z.

Du coup, l’homme n’a pas épargné sa peine en termes de « ouiiiii mais boooon en fait Il voulait pas dire ça, là. » Ou, pire : « ce que je supporte pas c’est qu’on dise que tel truc c’est parole divine et qu’on n’y touche pas ». Ben, en fait, il va bien falloir. Si Dieu existe et parle, il faut nous résoudre à ce qu’Il ne nous dise pas que ce qui nous arrange. Il est tel qu’Il est, tout comme est le monde qui nous entoure.
La liberté qu’il nous laisse, c’est de tenir compte de sa Parole ou non – c’est là que le bât a souvent blessé, certes.

Quiconque le souhaite peut, à partir des mêmes éléments, aboutir de bonne foi à d’autres conclusions, et croire être dans le vrai, comme je crois l’être, moi : je ne nourris pas de projet de meurtre à son égard, ni ne fantasme pour lui quelque cul de basse-fosse. J’entends, réciproquement, être libre de produire ce témoignage à l’égal de toute profession de foi différente et même opposée.

Mon propos n’est de toute façon pas de brandir une bannière. C’est de montrer que croire au Christ ressuscité ne nécessite pas, mais alors vraiment pas, de couper les contacts de la raison, du sens critique et de la réflexion : chez un croyant, ils fonctionnent très bien.

Tel est mon « Pourquoi croire » de paroissien banal. Ce n’est pas égal à « ma foi ». Ma foi, ce serait raconter par le menu comment je vis, intérieurement, en communauté et dans la cité, tout ce qu’implique le fait d’adhérer au témoignage des apôtres et de le vivre au sein de l’Eglise catholique. Ce serait longuet. Ici, j’aborderai la seule articulation avec l’écologie.

Ben oui, l’écologie. Elle faisait partie du sujet, on l’avait oublié.

De l’évolution à la Création continuée

Revenons donc à la Révélation chrétienne. Elle affirme qu’il existe un Dieu trinitaire, c’est-à-dire relation et amour, à l’origine de notre monde, et désireux de nous y rencontrer. La science, elle, nous enseigne que ce même monde possède un point d’origine – on n’ose pas dire un « début », puisque le temps naît en même temps que l’espace par le Big Bang. Mais en tout cas une séparation entre un état où rien n’existe de notre monde quadridimensionnel, et un état où il paraît, et croît selon des règles, que le regard de l’homme, que la science est en mesure de saisir et de consigner.

Articuler les deux ne nécessite ni contorsion, ni réécriture de mauvaise foi. Etre chrétien, ce n’est pas croire, même en paraboles, que Dieu ait créé avec sa boîte à outils tout ce qui s’agite sous le soleil (et le soleil aussi) et modelé l’homme « à la main », si j’ose dire. Pas même caché les plans quelque part pour qui voudra les découvrir. C’est croire qu’à l’origine du monde visible, il y a l’acte conscient d’un Dieu qui choisit qu’il existe quelque chose d’extérieur à lui, car il veut par amour entrer en relation avec quelque être qui ne soit pas lui. Ainsi, si vous voulez, se produit le Big Bang. Ainsi naît le monde. Il s’organise, se diversifie, se complexifie. Des parts de lui savent s’auto-reproduire, c’est la Vie. Elle fait mieux : elle invente elle-même, par elle-même, du nouveau à l’infini.

Est-ce cette dynamique créatrice incessante qu’Hildegarde de Bingen pressentait et appelait viriditas, principe de verdeur – comme le vert est couleur du printemps, du retour de la vie ? C’est en tout cas un acte créateur non pas unique, mais permanent : c’est la notion que découvrent les théologiens, sous le nom de Création continuée.
Ainsi émerge, après un temps assez long, une espèce capax dei, capable de répondre au rendez-vous du Créateur et d’accomplir la grande Rencontre. Dieu a tout son temps.

Les milliards d’années se succèdent. Nous émergeons. Pour l’heure, l’espèce capax Dei, c’est nous, paf ! Pas de bol, c’est nous qui allons hériter du boulot en conséquence. Alors que ç’aurait pu tomber sur les écrevisses et que nous eussions pu couler des jours insouciants dans les arbres, à nous goberger de fruits dont aucun ne nous eût donné quelque connaissance que ce soit.

On a coutume de ne chercher la présence de Dieu que dans des entorses aux règles biologiques ou physiques : ce qu’on appelle les miracles, ou, pour d’autres, l’inexliqué. Pourtant, ces règles mêmes, ce fait que le monde ne soit pas soupe de particules, mais agencement d’édifices tarabiscotés sont, dans l’hypothèse chrétienne, issues du projet de Dieu, et traces de ce même projet. Dieu, c’est notre foi, parsème notre monde et notre temps de quelques manifestations extra-ordinaires qui nous le révèlent, pour que nous ne manquions pas au rendez-vous. Mais la trace de Dieu par excellence réside moins dans le miracle transgressant « les lois de la science » que dans le fait qu’il existe des lois et une science, c’est-à-dire une conscience capable de voir et comprendre tout ça.

Entre l’hypothèse trace de Dieu et l’hypothèse fruit du hasard et ordonnancement spontané, rien ne peut, rien ne pourra jamais trancher, à moins que la première hypothèse ne soit bonne et que l’auteur ne vienne un jour la confirmer avec perte et fracas. En attendant, la clé, s’il en est une, est hors du coffre, et nous, irrémédiablement dedans et ne pouvant l’ouvrir. Tout ce que nous savons – c’est scientifique – c’est l’existence d’un acte créateur, fondateur. Nous ignorons « juste » si cet acte possède un auteur.

Enfin, si l’on croit en un acte créateur, il faut bien savoir quoi penser de l’imperfection du monde. Il y a là une blessure, pas plus unique et ponctuelle que la Création. Il y a un Quelque chose qui fait que le monde contient violence et souffrance. Notons au passage que dans l’hypothèse même où cet Univers serait sui generis et pur hasard, on pourrait tout autant s’étonner de cette présence du mal : s’il est clair que le dé ignore la bonne et la mauvaise face, le vivant, avant même l’entrée en scène de l’homme, partage le monde qu’il perçoit entre « bon » qui l’attire et « mauvais » qu’il fuit… Le mystère demeure.

Poursuivons. Être chrétien, c’est voir Dieu à l’œuvre dans notre monde et vouloir participer à son projet, car tout comme l’acte de création, son projet est bon. Pas pour lui seul : il est bon pour toute chose. Dieu n’est pas un despote capricieux, et c’est là que nous, qui le sommes, avons bien du mal à le suivre et l’avons tant trahi. Pourtant, la Croix étend toujours ses bras sur ce monde : il sait aimer jusqu’à mourir en tant qu’homme pour nous libérer de ce qui nous éloigne de lui.

Etre chrétien et écologiste, c’est réunir tout cela, et se préoccuper du projet de Dieu pour la totalité de la création. En effet, il ne nous a pas créés isolés. À la limite, je reprendrais bien ici l’image éculée de l’homme au sommet de la pyramide : qu’est, en effet, le sommet de la pyramide sans tout le reste ? Rien qu’un petit tas de pierres sur lequel on bute en jurant. Sans tout ce qui nous entoure en ce monde, nous ne sommes rien.

Dieu fait alliance avec toute créature (Gn 9, 9-10), à chacun il a assigné un rôle, une partition dans le concert, quoique le mal redistribue les rôles. Notre contribution à son projet, c’est de restaurer cette harmonie blessée. Cela passe par une juste relation au reste de la Création, reconnaissance du jeu qu’elle joue, qui est le nôtre. Parce que la violence est entrée dans le monde, nous devons manger des êtres vivants, mais pas tous les anéantir. Nous ne devons pas non plus empêcher la vie de se perpétuer, la Création de se poursuivre, car le projet de Dieu n’est pas que nous remplacions Dieu. Cela nous est interdit, non pas parce que Dieu serait un petit patron jaloux, mais parce que nous vivrions alors un enfer. Ainsi est fermement fondée en notre foi une doctrine écologique. Nous n’adorons pas la Nature comme notre Dieu, nous ne la confondons pas avec Dieu, mais nous avons de très clairs devoirs à son sujet si nous voulons nous conformer au plan de Dieu, c’est-à-dire accomplir ce qui est, pour nous, très bon.

L’écologiste chrétien (et vraisemblablement aussi juif ou musulman, du reste) n’est pas un panthéiste : il reconnaît notre monde quadridimensionnel – « la Création » – comme œuvre divine, où le divin est sans cesse à l’œuvre, mais qui n’est pas en elle-même le dieu. Ce que nous avons à en faire est alors conditionné par la Parole de Dieu à ce sujet ; et là entre en scène pour le chrétien la responsabilité qui lui est conférée tout au long des Ecritures. La science (la revoilà !) offre à son entendement les données sur le péril mortel que nous fait courir la crise écologique, cette donnée si simple : l’argent ne se mange pas, ne se boit pas, ne se respire pas. La dernière abeille disparue, quand « L’économie numérique » la plus performante nous créditerait d’un compte en banque infini, celui-ci serait impuissant à nous donner à manger la plus modeste pomme.
C’est en ces termes que le chrétien est appelé à une Conversion écologique.

La foi implique l’écologie. L’inverse est-il vrai ? Non… et oui. Non, parce qu’on peut très bien pratiquer l’écologie de la manière la plus efficace avec de tout autres fondements spirituels. Par exemple, sur les traces des spiritualités dites orientales, on peut l’enraciner dans le caractère sacré, voire divin, qu’on attribuerait à la Nature elle-même ; on peut considérer son énergie, son dynamisme comme la preuve d’une force vitale unique et transcendante, mais qui lui appartiendrait en propre. Considérée par rapport au christianisme, il peut s’agir de panthéisme ou même de paganisme, et du point de vue écologique, on s’en fiche, en fin de compte, dès lors qu’on sert le bien commun en homme de bonne volonté. Pour le reste, le chrétien que je suis ne rechignera pas à annoncer l’Evangile – annoncer – et à glisser au non-chrétien qu’en se passant de l’amour de Dieu, il rate quand même un truc.
On peut aussi fonder l’écologie sur le matérialisme le plus absolu. C’est même le plus courant. Une approche purement rationnelle, basée sur une analyse de risques, établit que la crise écologique met l’humanité en péril, mortel et à court terme, et donc qu’il faut la résoudre. Périlleuse, néanmoins, cette approche plus ou moins technocratique ! car rien ne la préserve contre une solution du même genre : l’adaptation à une vie sous atmosphère artificielle, semi-machines nourris de nutriments de synthèse. Un drôle de monde… De cela, sans doute, seule une forme de spiritualité peut nous sauver.

On peut aussi l’enraciner dans l’émerveillement face à la Nature, même si on ne lui reconnaît aucune origine transcendante. Là encore, cela résistera-t-il au « pragmatisme » ? Généralement, c’est le contraire qui se produit : à trop s’émerveiller de la Création, on finit par pressentir le Créateur.
Les enjeux sont, de toute façon, trop graves pour se tirer dans les pattes : qu’importe d’où vient la voix qui nous appelle à une même vigne, qui dépérit et n’en peut mais.

J’étais si tranquille, en train de prier Laudes…

Elle s’annonce dans le métro bondé par une mélopée plaintive, geignarde même, à nos oreilles lasses, à notre mauvaise humeur de huit heures du matin. C’est le sabir des mendiants guère francophones, les formules stéréotypées, ânonnées, qui implorent une maigre obole. Cette plainte monte du ras du sol, littéralement entre les jambes des voyageurs affairés. Elle paraît, jeune femme d’une vingtaine d’années qui rampe, au sens propre. Elle ne peut se tenir debout: l’articulation de ses genoux plie dans le mauvais sens, comme des tarses d’oiseau. Elle a coincé dessous des savates, et se meut en glissant sur ces patins de fortune, fourrés sous les genoux retournés. Le visage à hauteur de nos cuisses, elle tend sa main, ou un vague sachet.
La plupart détournent le regard. Son infirmité blesse nos yeux douillets. Mais, implacable, elle rampe, vers chaque recoin du wagon. Fût-elle à l’autre bout, on n’échappe pas à sa complainte. Souffrance et pauvreté nous poursuivent, nous traquent au bout de notre bonne conscience.

Il paraît que certains de ces mendiants ne sont pas handicapés, juste contorsionnistes, et simulent des infirmités atroces pour apitoyer. Dans ce cas précis, je n’y crois pas du tout, je ne vois pas comment diable ce serait possible. Je l’ai déjà vu, mais ailleurs. Un homme de haute taille, qui mendiait appuyé sur une béquille d’enfant, et marchait ainsi, courbé presque jusqu’à terre. Un jour, je l’ai croisé, allant « prendre son poste » à grandes enjambées, droit comme un i, béquille sur l’épaule. Premier réflexe : colère primaire d’être trompé ; seconde pensée : mais qu’est-ce qu’il s’impose comme torture, quel enfer il vit, ce type, des journées entières, pour augmenter un peu ses chances de recevoir un vague demi-euro !

La mendiante aux mouvements de grenouille est là, littéralement à mes pieds. J’ai, par chance, une pièce. Je la lui donne. Regards réprobateurs alentour, bien sûr. C’est bien connu, il ne faut rien donner à ces gens-là, on alimente un système et tout et tout. « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? » (Mt 20, 15). J’arrête là la citation. Car le verset suivant enchaîne : « Vas-tu me regarder d’un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? »
Je suis bon, à cause de cette pièce ? Quelle blague. J’étais occupé à prier les Laudes sur mon téléphone – Dieu m’en pardonne, mais il est malaisé de feuilleter dans le métro un « petit Barbarin » qui de plus ne contient pas les hymnes – quand elle est venue m’interrompre. Qu’est-ce que j’espère de cette pièce ? Soulager ma conscience ? Peut-être, mais autant l’avouer, ça ne marche pas du tout.
En réalité, je ne peux absolument rien faire pour elle. Et je ne m’en tirerai pas en me disant que je n’y suis pour rien dans son malheur non plus. De toute façon, c’est faux. Comme tous mes compagnons de voyage, si je suis ici et elle là, c’est pour une large part à cause de structures de péché, auxquelles nous n’osons rien changer, parce que notre place est douillette. Le Fils de l’homme, lui, n’a pas une pierre où reposer la tête. Et là, je me sais incapable de le suivre. Cette femme me renvoie à mon péché, que je suis aussi incapable de traquer en moi, que de mettre fin à sa misère.

Vous me direz que je n’ai qu’à courir au Secours catholique ou au CCFD, où l’on manque toujours de bénévoles. C’est vrai, mais le drame, c’est que cette femme n’est pas seule en manque de secours et que nous ne pouvons sincèrement plus nous rajouter un engagement, à moins de les compromettre tous (et nous-mêmes aussi) en faisant tout vite et mal. Nous ne sommes pas de ceux qui savent en mener dix de front, nous ne sommes pas de ces chrétiens couteaux suisses de l’humanitaire, partout présents, partout utiles, indestructibles. Cela dépasse nos forces. Puis, la mauvaise conscience n’est pas un bon moteur, même au CCFD. J’en parlais dans un précédent article

La scène est d’une banalité atroce, tout comme les métaphores que vous voyez poindre à dix bornes, avec la discrétion d’un ferry s’annonçant dans le brouillard. Il ne manque rien au symbole, question pauvre à l’image du Fils de l’homme, rejeté, tenu pour affreux à regarder, et venant perturber notre confort, notre bonne conscience, et même nos petites prières réglementaires. Rien !

Et pourtant… Je reste sans réponse.

C’est là qu’éclate notre terrible impuissance. Le mal est drôlement plus fort que nous.
Drôle d’entrée en Carême. Arrêtez tout de suite de loucher sur ce pot de Nutella.

Euthanasie: le leurre mortel de la « liberté individuelle »

Il y a un bon moment que je me demandais si j’allais bloguer sur l’euthanasie. D’autres me paraissaient plus qualifiés que moi dans cet exercice. Je vous rassure : je les considère toujours comme tels. Cette note aura simplement comme rôle de récapituler les points qui, à mes yeux, sont essentiels, en réponse à la question : pourquoi ne pas la légaliser strictement encadrée ?
Cela me permettra d’y renvoyer les personnes qui, dans la vie virtuelle ou réelle (je vous assure, j’ai une vie réelle ! et même assez remplie) me questionneront sur la question, d’une manière plus complète et mieux rédigée qu’un commentaire Fessebouc ou une rafale de tweets.
Généralement, les partisans de l’euthanasie ou du moins de l’ouverture du débat qui sont de bonne foi apprécient que l’on soit factuel et précis. Je vais donc tâcher de l’être.
Le nœud de l’argumentaire, pour autant qu’on puisse en juger, est celui-ci : l’euthanasie pourrait être envisageable à condition de la limiter strictement aux cas de consentement exprimé, de maladie incurable, de souffrances intolérables, car cela relève de la liberté individuelle. Je n’y crois pas. Voici pourquoi.

Histoire de poser un cadre

Premier préambule : il s’ensuit de cela qu’on est déjà dans le flou. Ces trois critères : consentement, incurable, souffrances intolérables : faut-ils qu’ils soient réunis tous à la fois ? Un seul des trois ? Deux ? Lesquels ? Un consentement exprimé à quel moment ? Qu’en est-il des malades hors d’état d’exprimer un consentement éclairé ? Déjà, on mesure la difficulté de définir proprement ce cadre strict pourtant condition sine qua non pour éviter ce qu’on appelle pudiquement des « dérives ».
Second préambule : je ferai de mon mieux pour éviter tout terme clairement excessif, mais ayons bien conscience d’une chose : quand on aborde ce sujet, on aborde l’angoisse fondamentale de l’homme, et ainsi, il n’existe pas de termes neutres. Chacun prétend à la neutralité des termes qu’il emploie, mais l’autre les récusera toujours. Le mot même d’euthanasie consiste à minimiser le fait de provoquer la mort. Et si de mon côté j’emploie le terme mise à mort, on lui reprochera sa connotation « exécution capitale » ou « meurtre ». Même les protagonistes les plus soucieux de respect, dans un tel débat, mettent en jeu pour l’un, sa peur de mourir dans de grandes souffrances, et pour l’autre, sa peur d’être mis à mort alors qu’il ne le voudra pas. Il n’est pas possible de « débattre dans la sérénité » d’un pareil sujet. Il faudrait, pour cela, que la mort ne provoque en nous aucune émotion. Il faudrait donc que nous soyons soit des bonzes ou des stoïciens accomplis à la perfection – auquel cas nous aurions d’ailleurs si peu peur de la fin que le débat serait sans objet – soit les plus horriblement déshumanisés des technocrates. Ce n’est pas le cas. Assumons-le. Là, oui, on sortira de l’hypocrisie. « Un débat dépassionné sur la fin de vie », non mais quelle funeste blague !

Une liberté individuelle… qui engage tout le monde

Premier point : la liberté individuelle. Très à la mode à notre époque, à tout propos. Ma liberté. Je ne veux pas qu’on m’impose. Déjà, c’est mal barré, parce qu’une quantité effarante de cadres, de façons d’être, nous est de toute façon imposée, par le biais d’une loi ou non : la liberté individuelle n’est pas un absolu, nous le vivons tous les jours. Gardons-nous de l’ériger en point non négociable quand cela nous arrange et de l’oublier dans les cas inverses. Nous ne vivons pas chacun dans une bulle. A raison de plusieurs centaines ou milliers de nos semblables sur un malheureux kilomètre carré, nous formons un système, nous interagissons sans cesse et tout ce que nous pouvons faire et dire, dès lors qu’une seule autre personne au monde le sait, constitue déjà l’affirmation au monde, de notre part, que « cela se fait », que cela pourrait être socialement acceptable si cela ne l’est pas déjà, un « projet de loi » (à moins que la transgression ne soit mon but exprès, et encore ; mais ce n’est pas notre cas ici). Si demain, j’entonne à pleins poumons des cantiques de l’Avent dans la rue, au bout de deux jours, j’ai des chances de faire l’objet d’une brève dans le Vingt minutes, au bout de dix, de faire des émules, et avant Noël, j’aurai incidemment rouvert le débat sur la laïcité et initié une norme européenne sur les cordes vocales habilitées à s’exprimer dans l’espace public. . Massacrer chaque matin « Aube nouvelle » ne relève de ma liberté individuelle qu’aussi longtemps que personne ne m’entend. Partout ailleurs, mon choix engage tout l’univers, justement parce que chaque atome de cet univers est libre, lui aussi, de choisir s’il veut m’entendre ou pas.

Mort digne, vie indigne : boîte de Pandore numéro un

Et donc, naturellement, il en va de même pour l’euthanasie : quand bien même mon choix serait purement libre et valide, j’engagerai déjà le soignant à qui je demanderai de me donner la mort. Et si cet acte est mon droit, alors lui n’aura pas le choix. Disposât-il d’un droit de retrait individuel, un jour ou l’autre, quelqu’un devra s’y coller. C’est là tout ce qui distingue l’euthanasie ou le suicide assisté du suicide individuel, accompli par soi-même. Le choix de l’impétrant engage la société toute entière dans sa proclamation qu’il existe des vies qui ne méritent pas d’être vécues. En effet, à partir du moment où elle a légalisé une forme, quelle qu’elle soit, de possibilité de réponse positive, active, à la demande de mort d’un citoyen, elle se doit de mettre à sa disposition les moyens et le personnel pour y répondre ; ce qui implique qu’elle valide ipso facto la définition de la personne d’une vie digne, et d’une vie indigne.

C’est la première boîte de Pandore. Le fait même que l’association qui défend la légalisation de l’euthanasie ait pour nom « Association pour le droit à mourir dans la dignité » pose le débat en ces termes : définir pour la société française une mort digne et une mort indigne, une vie digne et une vie indigne. Au sens le plus restrictif, en effet, si toutes les morts ne sont pas dignes, alors la vie qui ne peut plus s’achever par une mort digne est aussi une mort indigne : il eût fallu l’interrompre à temps. Paradoxalement, c’est précisément en cherchant à délimiter, à cadrer, à restreindre les situations légales d’euthanasie qu’on se retrouve le plus enferré dans ce guêpier. En effet, il faut définir dans quels cas l’euthanasie sera accordée ou pas, en-dehors de la demande du patient : car on peut très bien se trouver face à un patient souffrant au point de demander la mort, alors que ses chances de guérison sont réelles et sérieuses. C’est là que commence la pente savonneuse, et que l’exemple belge devient parlant. J’engage chaque lecteur de ce blog à user de son moteur de recherche pour en savoir plus, et je retiendrai un cas, aisément vérifiable : un condamné à perpétuité a obtenu l’euthanasie au seul motif que sa peine constituait à ses yeux une souffrance intolérable (et incurable). Du coup, certains envisagent de proposer systématiquement l’euthanasie en pareils cas, ce qui questionne sérieusement le concept de consentement éclairé et risque fort d’inciter les tribunaux à avoir la main lourde, histoire de faire le ménage : une peine de mort « volontaire »… passablement sous pression. Mais retenons surtout l’idée que le critère de maladie incurable et de souffrance intolérable a déjà volé en éclats. Pourquoi ? Parce qu’on s’était risqué à permettre à la société, au législateur, aux juges, de désigner des vies comme étant indignes d’être vécues. Et si des handicapés s’expriment aujourd’hui contre l’euthanasie, c’est à cause de cela : parce qu’on peut juger une vie indigne, tant qu’on ne la vit pas. Parce qu’à partir du moment où on s’est donné ce droit, dans un environnement culturel sans pitié pour le faible, le vieux, celui qui n’est pas en état de jouir pleinement (de ses facultés, de son plaisir, de…) il est extrêmement dangereux de commencer à considérer que la dignité d’une vie, la valeur de la vie que l’on mène, sont des notions relatives, négociables. On n’arrête pas cette dynamique, et la liste des vies jugées indignes s’allonge constamment. Car nous avons peur de devoir, un jour, mener l’une de ces vies, et disons étourdiment « plutôt mourir ».

Or, à chaque fois que l’un de nous décide de mourir plutôt que de mener la vie qui lui est donnée, il projette à tous un modèle de vie digne et de vie indigne. Et dès lors qu’il existe un appareil légal et technique pour approuver son choix, alors celui-ci prend la valeur d’un choix proposé, certes, encore non imposé, mais à tous, et avec la force de tout l’appareil d’Etat, médiatique, public, etc. A l’image de ces condamnés qui savent désormais que l’euthanasie est possible pour eux. Eux, n’ont rien demandé, mais l’un a demandé pour eux et cela a immédiatement accédé au rang de modèle, parce qu’il y a une jurisprudence. Même si personne ne va toquer à leurs cellules pour leur en vanter les mérites. Ce jugement s’est chargé de le faire, avec une force qui dépasse à l’infini la puissance du « modèle » du détenu qui se suicide. D’autant plus que l’une des issues est appelée mort dans la dignité, tandis que l’autre reste un symbole sociétal de désespoir.

Voilà donc pourquoi je crois fermement que dès lors que le caractère digne, digne à vivre, d’une vie, est jugé négociable sous l’égide de la société, de la loi, de la justice, alors il est illusoire de croire que cette négociation restera le strict choix de l’individu libre et éclairé. La société entérinera des modèles de vie non digne, justifiant qu’on y mette activement un terme, qui seront de plus en plus étendus et proposés avec une intensité croissante ; c’est ce qu’on constate dans les pays qui s’y sont risqués ; et c’est logique, car conforme à notre modèle culturel.

« Tu ne tueras point », « tu ne tortureras point » : les mêmes dynamiques

Il est de bon ton de railler les détracteurs de l’euthanasie, de les accuser d’être disposés à condamner les autres à une agonie atroce « au nom de leurs convictions d’un autre âge ». Ce raisonnement impose, en fait, de renoncer à tout absolu du respect de la vie et de la dignité humaines au profit d’un raisonnement strictement utilitaire. Pourtant, qu’on le veuille ou non, le tabou « tu ne tueras point » se base sur un absolu : la mort est un fait irrévocable, irrémédiable, on ne revient pas en arrière. Il est donc tout à fait spécieux de traiter la mort, ou la fin de vie, comme on dit, comme n’importe quel autre état sociétal, le chômage, la pauvreté, etc. En tout cas, il n’existe pas de raison d’accepter un débat d’ores et déjà placé sur le terrain du relativisme. Au pire, que défense d’absolus et relativisme s’expliquent dans l’arène, mais si l’un des deux camps est disqualifié d’avance, alors il ne s’agit déjà plus d’un débat équilibré.

J’ai parlé de la torture. Entendons-nous bien :

    je ne dis absolument pas que les défenseurs de l’euthanasie soient en masse des partisans de la torture

. Mon propos est de montrer que les deux obéissent à la même dynamique interne, mortifère, et que si on juge l’une inacceptable, la prudence doit conduire à traiter l’autre de même. En effet, quiconque juge la torture acceptable « dans certains cas » admet que « dans certains cas » on peut mettre entre parenthèses la dignité humaine – celle de la victime et celle du bourreau – si l’on escompte un gain, disons, comptable. Sa vie détruite contre des vies sauvées. Et certes, parfois, ça marche. Souvent, ça ne marche pas. Mais ce n’est pas parce que le taux d’échec est élevé que la torture est une monstruosité. C’est parce qu’elle légitime le fait de faire subir n’importe quoi à un homme pour en retirer un gain, et qu’à partir du moment où on a jugé cela négociable, on sait que demain, on le fera pour des gains toujours plus contestables. Aujourd’hui, on sauve une famille parce qu’un terroriste, torturé, aura vendu la mèche. Demain, on torturera la même famille parce qu’on aura cette fois pensé que peut-être, elle détenait à son tour un secret crucial. Logique comptable, système livré à sa dynamique propre. Et faute d’absolus, on est totalement dépourvu d’outils pour poser une barrière.

Lorsque je vois le coût financier évoqué au quatrième rang sur six des raisons pour lesquelles il faut légiférer sur l’euthanasie je me permets de demander combien de temps notre droit à vivre sera ouvertement calculé sur la base de ce que nous aurons rapporté, par rapport au coût de nos soins. En tout cas, la mise en balance de la survie et d’une somme d’argent sont déjà une réalité. Une fois la valeur de notre existence entrée dans une logique comptable, il peut nous arriver n’importe quoi. Mieux vaut ne pas y mettre les pieds – euphémisme.
Notons au passage un point pragmatique, si évident que j’ai failli l’oublier : si on entre dans une logique de coût, il est hautement probable que l’euthanasie, « solution » simple et économique, n’incitera pas à développer les soins palliatifs ni la recherche à leur sujet. Ceux-ci existent et ces soignants, confrontés au pire sans dérivatifs, sont, à mon avis, de l’étoffe des saints ou des héros. Commençons par ne pas insinuer qu’ils ne font rien ou pis, qu’ils n’existent pas. Mais surtout, qui nous protègera d’un déclin de ces services, puisqu’il existera plus simple et moins cher, dans un cadre où la vie d’un incurable ne vaudra plus rien ? Rien que par là, la dynamique va s’auto-entretenir, et l’euthanasie manger progressivement le soin. Les premières victimes seront naturellement les plus fragiles, les plus pauvres ou les plus seuls : les moins informés sur leurs droits, sur leurs soins, ceux qui auront le plus de mal à justifier qu’ils ont assez cotisé. Euthanasie pour les pauvres, soins palliatifs pour les riches ? L’euthanasie, est-ce vraiment le progrès et l’égalité ? En apparence, oui. En pratique…

Boîte de Pandore numéro deux : le consentement individuel, une maison de paille

Ne partez pas tout de suite : j’entends l’objection : « Non, la société n’a pas validé la définition d’une vie indigne, elle a validé que cette personne avait une définition valide pour elle ». Cela revient à dire : mais si, il existe un absolu : le consentement individuel.
J’ai déjà partiellement traité ce point deux paragraphes plus haut : le « oui, mais moi je » me semble déjà spécieux parce que notre société est un système, où nous interagissons sans cesse. Mon « moi je » peut, demain, devenir un « tu as vu, lui il, alors tu pourrais quand même, toi aussi ». C’est ce qui se passe sans cesse, et très vite. Il me semble bien difficile de défendre la notion de consentement individuel, libre et éclairé, dans un contexte où la société présentera l’euthanasie comme un choix digne. Outre l’angoisse de la mort prochaine qui, déjà, brouille sérieusement les cartes de la lucidité, la souffrance présente, qu’on imagine la force de caractère nécessaire pour s’affirmer, seul, contre une pression collective, sociétale, qui définit ce patient incurable, dépendant, comme un être en état de déchéance – puisque la mise à mort par injection lui sera présentée comme synonyme de dignité. Imaginez ce qu’il lui faudra pour refuser son consentement, pour peser de manière juste et libre dans la balance la « dignité » de l’euthanasie contre la dignité de l’homme.

Imaginez l’homme qui pensait initialement que nul n’avait le droit de le juger indigne de vivre, et qui devra défendre cette dignité alors qu’il est vulnérable entre tous : allongé dans son lit d’hôpital, sachant, ou pensant, que la fin est proche, qu’il est dépendant, qu’il coûte cher. Tout le poids s’exercera sur l’individu au moment même où il sera le plus vulnérable, fragile par excellence. Tout le poids, c’est-à-dire celui de la collectivité qui aura jugé que dans certains cas, on est mieux inspiré de partir que de vivre. Face à elle, arc-bouté sur sa barrière, un homme. Seul. Physiquement amoindri de manière cruelle.
Je me refuse à parler de consentement libre et éclairé dans des conditions pareilles. Et surtout pas dans une société où beaucoup considèrent, et à juste titre, que s’en remettre au volontariat pour autoriser le travail le dimanche est une tartufferie. Pour le travail dominical, la pression serait telle que le consentement sera faussé, mais pour l’euthanasie, non ? Restons sérieux !
Et qu’en sera-t-il demain, à propos de malades non incurables, mais affligés d’un handicap physique sérieux ? Ceux dont notre société juge déjà qu’il vaut mieux ne pas les laisser naître ? Combien de temps résisteront-ils avant d’être incités à poser une demande similaire au détenu belge ? Et dès lors qu’un seul l’aura fait, comment les autres feront-ils pour résister ?

C’est la boîte de Pandore numéro deux : non seulement le piège de la définition d’une vie digne se referme, restreignant sans cesse les conditions, et s’attaquant aux plus faibles en premier, mais de plus, le consentement, censé nous garder de toutes les dérives, sera soumis à un poids sans cesse croissant, et chaque acquiescement individuel accroît le poids sur tous les autres.

Et encore n’ai-je même pas parlé du cas des personnes incapables d’exprimer leur consentement. Je ne pense pas être particulièrement réac ni manipulateur en rejetant l’idée d’un questionnaire rempli d’avance, à froid, en pleine santé : ce n’est pas un consentement éclairé. Il est assez de handicapés pour témoigner qu’ils tiennent à cette vie dont, autrefois, ils n’auraient pas voulu. Malades inconscients, surtout s’ils sont seuls, sans famille ; malades mentaux ; jeunes enfants ; autant de cas qui placent la société légalisant l’euthanasie face au dilemme : renoncer à l’égalité devant une loi, ou s’arroger le droit de décider de donner la mort à un tiers non consentant. C’est la boîte de Pandore ultime. Inutile d’en dire plus.

Voilà, en gros, les raisons pour lesquelles je ne crois pas un instant à la possibilité de limiter l’euthanasie en quelque manière que ce soit. Celle-ci prendra sa propre dynamique et nous ne reviendrions en arrière qu’après un nombre intolérable de morts non désirées. Si même nous y revenons. C’est ce qui se passe en Belgique où de semestre en semestre, la loi s’étend. Actuellement, un groupe de médecins a préconisé l’extension de l’euthanasie à des malades sans leur consentement. Il est facile de dire que ce n’est qu’un projet. Il est dans le droit prolongement de la courbe et j’espère avoir montré pourquoi je ne crois pas qu’il soit possible de stopper cette courbe. Dès lors qu’elle existe, on s’est du même coup privé des outils qui le permettraient.

Un progrès, vraiment ?

Enfin, qu’on mesure bien ce que représente cette affaire : donner la mort est présenté par notre société comme un progrès. On a reproché à l’Eglise d’avoir pendant des siècles proposé la résignation comme idéal, en vue d’un salut éternel. Voici que nous allons légaliser l’idée que « si la vie est trop dure, il y a toujours l’euthanasie ». Curieux progrès en vérité, et funeste message.

L’euthanasie, ainsi que les prétentions à « vaincre la mort » (en réalité, la mort de vieillesse et elle seule), autre face de la même pièce, sont redoutables parce que ce sont des réponses aussi attrayantes que fausses à l’éternelle question que son caractère mortel, fragile, fini, pose à l’homme. A la différence de la médecine, elles ne supprimeront pas du monde la souffrance ni même la mort car en réalité, elles n’ont pas pour but de le faire, simplement de les masquer. Même la cyborgisation la plus avancée ne gommera pas la vulnérabilité de l’homme. Toutes ces soi-disant avancées ne feront que rendre plus cruelles les souffrances et les morts qu’elles seront impuissantes à conjurer, et à exclure, à retrancher davantage de la « bonne vie », et donc de la « bonne humanité » ceux – le plus grand nombre – qui y seront confrontés. On n’aura rien réglé du tout : juste amassé un gros tas de balayures sous le tapis, si gros qu’on devra porter d’épaisses œillères pour se le cacher, et la souffrance lorsqu’on s’y prendra les pieds et tombera du haut de tout notre orgueil n’en sera que plus terrible.

Volontairement, je n’ai pas fait appel aux arguments que je pourrais puiser dans ma foi. En effet, la Parole de Dieu ne consiste pas en un catalogue de caprices débités par une divinité incohérente et capricieuse, si elle existe, ou compilés par des scribes d’un autre âge, si elle n’existe pas : elle est Parole de Vie. C’est-à-dire, en très très simplifié, que ce n’est pas parce que tel précepte est réputé divin qu’il faut le considérer bon pour l’homme, mais parce que tel précepte provient d’un Dieu qui a souci de l’homme et ne lui édicte que des préceptes qu’Il sait bons pour l’homme. De là la possibilité de défendre des positions enracinées dans la foi chrétienne sans même avoir besoin de prononcer ces mots. Cela n’empêche pas qu’elles en proviennent.

J’espère avoir exposé de façon claire pourquoi c’est à cela que je crois, et pourquoi, par conséquent, il vaut mieux ne pas se lancer dans pareille pente glissante. La mort est toujours au bout, nous ne la rejoindrions que plus vite. La dignité de tout homme vivant ne peut être objet de négociation, car à l’instant même où cette négociation est déclarée ouverte, tout ce qui nous protège vole en éclats et il peut nous arriver n’importe quoi : plus aucun des obstacles que nous dresserons ne sera suffisamment résistant pour empêcher le curseur de reculer encore et encore.