Église verte: label et la petite bête 

Nous n’avons malheureusement pas pu nous rendre à Paris pour le lancement du label Église verte ce samedi 16 septembre. De sorte que c’est par écrit et sur la base de la seule consultation du site Internet que je vais me risquer à proposer un premier avis.

Rappelons donc brièvement qu’Église verte est un label porté de manière œcuménique, c’est-à-dire unissant catholiques, réformés et orthodoxes, pour guider les communautés chrétiennes de France vers davantage de respect de la Création. La démarche consiste à partir d’un diagnostic simple à réaliser, un questionnaire, que nous allons examiner, lequel, une fois rempli, est adressé à Église verte qui décerne en retour le label auquel a droit la communauté, pour l’année en cours. Ce label comporte quatre niveaux symbolisés par un végétal biblique – lis des champs, cep de vigne, figuier, cèdre du Liban – et doit être renouvelé chaque année. La communauté est ainsi appelée, sur la base du diagnostic et de ses sensibilités et charismes, à progresser d’année en année.

Sur le principe, deux questions viennent rapidement à l’esprit :

  • est-ce aux communautés paroissiales de se lancer dans ce genre de démarche qu’on aura vite taxée de lubie de bobos des villes ?
  • n’y a-t-il pas un risque de voir les communautés sombrer dans une compétition de mauvais goût, à qui marquera le plus d’éco-points ?

À la première question la réponse est évidemment oui, avant tout pour des raisons spirituelles que nos frères orthodoxes n’ont pas oubliées comme nous, catholiques, et qui sont largement développées dans l’encyclique Laudato Si’ : le sujet concerne éminemment notre vie spirituelle et de prière. Mais la pertinence est également technique : les communautés paroissiales doivent agir en tant que telles, parce qu’elles ont la possibilité de mener à bien des actions écologiques dont l’impact est réel, et non seulement symbolique ou purement éducatif ; et qu’il n’est pas permis de se dérober à l’appel du Christ. « L’écologie intégrale, ce n’est pas que cela », direz-vous ? Certes, mais en matière d’accueil du pauvre, de l’étranger, de la famille, des personnes en difficulté, ce n’est pas d’un label ni de fiches techniques que nos communautés ont besoin. Ces domaines sont depuis longtemps une partition qui leur est familière. En matière d’écologie au sens plus classique, de souci concret de la Création – et donc d’écologie de l’homme à travers la protection de ce qui le fait vivre ! – en revanche, si la bonne volonté ne manque pas, le savoir-faire technique ne va pas de soi. Le dossier n’est pas familier des communautés paroissiales. Or c’est un terrain où nous sommes, aujourd’hui, à cause de l’état de crise, appelés à répondre au Christ et servir nos frères. Encore faut-il, pour travailler à cette vigne-là, savoir s’y prendre. Voilà pourquoi il était nécessaire de proposer une boîte à outils. Enfin, l’appel à agir de manière communautaire nous rappelle que la crise est profonde et ne peut être résolue par la simple addition de « petits gestes » individuels : il est des actions qui dépassent les moyens de l’individu et ne peuvent s’entreprendre que de manière collective.

Quant au risque de voir des paroisses se lancer dans une compétition au plus vert, on ne peut l’exclure, mais franchement cela m’étonnerait. Les paroisses n’ont pas attendu Église verte pour disposer d’éléments sur lesquels elles pourraient être tentées de palabrer comme les disciples pour savoir qui est le plus grand (Mc 9, 34). Elles ne le font pas. Peut-être, allez savoir, parce qu’elles n’ont pas oublié ce texte ?

Passons aux choses sérieuses.

Le site internet egliseverte.org est bien joli. Sobre, esthétique, fonctionnel. En outre, la version complète, avec les documents à télécharger, est apparue en ligne dès le samedi soir du lancement public et officiel du label, et c’était une fort bonne nouvelle pour nous qui étions chargés d’en parler à la journée paroissiale du lendemain, ouf ! Un point très intéressant : le label n’est accessible (stade « graine de sénevé ») qu’à condition de remplir des préalables, dont l’une est d’avoir constitué un groupe, ne fût-il fort que de deux ou trois personnes, et d’avoir l’accord des responsables de sa communauté paroissiale. Pas question de jouer au franc-tireur lançant son truc dans son coin : c’est une action d’Église, une action de communauté et on ne transige pas. Il est aussi demandé d’avoir déjà initié une action, même aussi simple qu’une soirée de prière, et naturellement d’avoir accès aux supports de comm de la paroisse – un prérequis qui sert plutôt à s’assurer qu’on aura les moyens d’agir vraiment.

Après quoi, on peut remplir le diagnostic. Celui-ci joue un double rôle : permettre à la communauté de se situer, bien sûr, mais aussi lui lister tous les champs d’action possibles d’une conversion écologique, y compris ceux auxquels le groupe n’avait pas pensé !

Examinons maintenant ce diagnostic.

Il se divise en cinq thèmes sur lesquels des cases à cocher servent à marquer des points : Célébrations et catéchèse, Bâtiments, Terrain, Engagement communautaire et global, Style de vie.

L’on commence par aborder la question sous l’angle spirituel, histoire de rappeler que l’écologie en paroisse n’a rien d’une concession à l’air du temps : c’est une démarche fondée sur la Parole de Dieu et la tradition chrétienne, sauf que, vu l’urgence, c’est un lieu où les chrétiens sont particulièrement appelés à servir leurs frères ici-maintenant. Les questions concernent la régularité avec laquelle la paroisse prie pour la Création, à travers une célébration spécifique, la célébration de la liturgie (chants, homélie…) et aborde le sujet dans la catéchèse.

Vient ensuite la question des bâtiments, car il est temps de passer à l’action : les économies d’énergie, notamment de chauffage, sont pour une communauté paroissiale à la fois l’un des principaux domaines d’action possibles, et celui qui a le plus de chances de mobiliser car au moins à long terme, il sera bénéfique pour les finances paroissiales … De nombreux points d’alerte sont mentionnés : fenêtres, éclairage, chaudière, gestion de l’eau …. sous forme de questions très précises : les fenêtres de telle salle sont-elles équipées de doubles vitrages ? Les chasses d’eau sont-elles à deux niveaux ? Cette résolution des grands thèmes en actions « élémentaires » très simples et très concrètes sont le grand point fort du diagnostic. Non seulement chaque petit pas déjà fait permet de « scorer » selon le barème du label, mais – et c’est le principal – cette liste précise et détaillée propose autant de gestes dont il sera simple d’évaluer la faisabilité, le coût, l’économie à espérer, le travail nécessaire. La communauté qui s’engage peut aisément se définir, sur cette base, un programme concret et accessible : elle n’est pas larguée face à un objectif nébuleux du genre « améliorer l’empreinte carbone des locaux ».

Toutefois la simple performance énergétique n’est pas le seul domaine abordé : il est question de l’origine de cette énergie (renouvelable ou non), de l’eau, du papier…

Le volet suivant du diagnostic concerne le terrain dont dispose éventuellement la paroisse. Il concerne principalement les usages d’icelui – potager, jardin partagé, espace de contemplation. C’est là qu’on trouve une entrée biodiversité, mais un peu vague pour un diagnostic : « ce terrain est-il géré de manière à favoriser la biodiversité ? » Autant dire que la communauté qui ne sait pas comment s’y prendre ne trouvera pas ici beaucoup de grain à moudre.

Il nous reste encore deux volets du diagnostic ! Le chapitre « Engagement communautaire et global » a trait aux gestes concrets menés en communauté qui ne relèvent pas des sujets précédents : c’est la rencontre avec des écologistes extérieurs à la paroisse, l’usage de produits locaux, bio, durables… dans la vie de la paroisse, l’organisation de covoiturages, d’événements autour de l’écologie… Sous des airs un peu fourre-tout ce chapitre est très complet et bourré d’idées simples et utiles.

Il en va de même du volet « Style de vie » qui, pour les thèmes abordés, aurait pu ne faire qu’un avec le précédent (mais cela aurait formé une indigeste somme de trente-sept questions à la file). Rien n’est oublié, ni le soutien aux actions « au bout du monde », ni le choix d’une banque éthique. De l’écologie intégrale en somme.

Vraiment intégrale ?

Biodiversité, la grande oubliée… encore.

Et bien pas tout à fait. L’outil présente, il faut bien le dire, une lacune véritable : on trouve fort peu de chose, et carrément rien au chapitre « bâtiments », pour ce qui relève de l’écologie par excellence : le souci de préserver la biodiversité.

C’est bien dommage.

Tout d’abord pour de simples raisons légales. Les jardins, mais surtout les bâtiments ecclésiaux, souvent anciens, abritent couramment des locataires imprévus appartenant à des espèces protégées par la loi. Mentionnons particulièrement les chauves-souris, gravement menacées en France (avec un déclin de 50% entre 2006 et 2014 !) et qui bien souvent habitent les combles, les avant-toits et d’autres espaces plus inattendus encore, à l’insu de tous ! Même chose concernant les oiseaux, Martinets, Rougequeues, Hirondelles, Chouette effraie, sans oublier les moineaux qui sont désormais menacés, et j’en passe, ont absolument besoin de nos vieux murs pour se reproduire. Une rénovation à but énergétique conduite sans prêter attention à ces animaux ne constituerait pas seulement une atteinte sérieuse à la Création, ce serait aussi un délit de destruction d’espèce protégée : il est donc indispensable que les paroisses en soient informées.

De manière plus positive, il existe des actions simples pour prendre soin de la biodiversité à l’échelle de nos paroisses. Faire de l’éventuel terrain paroissial et du bâti un espace accueillant pour la biodiversité est, avec la thermique des bâtiments, l’un des domaines sur lesquels une communauté paroissiale peut agir avec le plus de pertinence. Chaque espace bien géré, même petit, est non seulement un refuge, mais aussi un élément de « trame verte » : plus de tels espaces sont nombreux, plus les espèces peuvent circuler de l’un à l’autre, depuis ou vers les cœurs de biodiversité plus lointain, échanger des gènes et finalement, survivre ! Au cœur du bourg ou en pleine ville dense, chaque petite oasis accueillante pour la Création compte, à l’heure où des oiseaux des jardins comme le verdier ou le chardonneret entrent sur la liste des espèces menacées de France. Chaque église, chaque cure habitée par la rare Chouette effraie ou une belle colonie de Chauves-souris, ce n’est pas qu’un symbole, c’est une vraie victoire sur la crise d’extinction de la biodiversité en cours. De plus, de telles actions sont simples, peu coûteuses, faciles à mener en partenariat avec les associations naturalistes (LPO, CORIF, FRAPNA, FRANE et tant d’autres…) et source de contemplation et d’émerveillement !

Proposons donc quelques entrées supplémentaires possibles pour que « la grande oubliée » intègre le diagnostic :

 Dans les bâtiments :

  • la présence éventuelle d’espèces protégées (oiseaux, chauves-souris) dans les bâtiments a-t-elle été vérifiée par des naturalistes ? (les chauves-souris sont rarement repérables par des non-spécialistes !)
  • les responsables de l’entretien et de la gestion des bâtiments sont-ils informés du statut de protection légale de ces espèces ?
  • un diagnostic sur le sujet a-t-il été réalisé avec l’aide d’une association de protection de la biodiversité ?
  • a-t-on déjà posé des nichoirs pour les espèces nichant dans les bâtiments (donc pas dans les arbres !) : rapaces diurnes ou nocturnes, hirondelles, martinets, rougequeues, moineaux ? Des gîtes à chauves-souris ?

La prise en compte de la biodiversité dans le bâti est une pratique désormais bien maîtrisée par les associations de protection de la nature, dont l’une a publié un remarquable guide composé de 18 fiches techniques. Ces associations travaillent avec des architectes, des promoteurs, et parfois, déjà, des paroisses !

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Nichoirs à Hirondelles (Caluire-et-Cuire, Rhône)

En extérieur :

  • quelle est la surface de ce terrain ? Est-elle suffisante pour la subdiviser en espaces à vocations différentes ? (quelques m² peuvent suffire pour chacune !)
  • trouve-t-on des arbres, notamment de vieux arbres creux ?
  • trouve-t-on des haies, même en périphérie ? D’essences indigènes ou de lauriers, thuyas ?
  • réserve-t-on des bandes ou des espaces tondus seulement une à deux fois par an pour laisser se dérouler le cycle vital des plantes et des insectes ?
  • enfin et surtout, et ce n’est même pas qu’une affaire de biodiversité : l’espace est-il entretenu avec des engrais, des pesticides chimiques, ou uniquement des produits bio/sans produits ? Utilise-t-on des granulés anti-limaces (mortels pour les hérissons) ?
Syrphe tête de mort

Un syrphe – une mouche déguisée en abeille, pollinisateur des jardins bio

À l’image du questionnaire très détaillé sur les bâtiments, la présence de nichoirs, de mangeoires, d’hôtels à insectes, peut faire l’objet d’une entrée pour chaque type d’équipement. Ce serait une manière d’inciter à installer l’un, puis l’autre… et pourquoi pas sous forme d’une activité en communauté, lors d’une journée paroissiale thématique avec le groupe scout !

On espère les voir intégrer rapidement le diagnostic et les fiches actions.

Pour conclure et malgré ce sujet délaissé, l’outil s’annonce extrêmement prometteur, concret, opérationnel, avec de nombreuses propositions réellement destinées à imprégner de souci de la Création la vie de la communauté.

La longue liste de points d’attention ne manquera pas d’agir comme un vaste choix de portes d’entrée en fonction des sensibilités et compétences des paroissiens. Elle souligne également que chaque petit succès compte.

Reste, maintenant, la question de l’après diagnostic : quel accompagnement pourra être proposé aux communautés qui s’engagent ? Quelle documentation ? D’un côté, les référents paroissiaux apprécieront sans doute de tout trouver au même endroit ; de l’autre, il serait dommage et de peu de fruit de réinventer ce qui existe déjà. Gageons que la rubrique liens du site Églises vertes va rapidement s’enrichir de ressources (comme le guide Biodiversité et bâti déjà cité), de contacts de partenaires associatifs possibles, de sites de référence… afin que l’écologie dans nos Églises ne consiste pas à réinventer la poudre dans notre coin mais à entrer en relation avec ceux qui vivent déjà l’écologie au quotidien et possèdent le savoir-faire et le retour d’expérience dont nous aurons besoin. Ils ne demandent qu’à partager !

 

La peur

Nos tags et nos tweets n’y changent rien, nous avons peur.

Nous aurions dû être un peu plus prêts. Il suffit d’un coup d’œil dans le rétroviseur de l’Histoire pour s’en rendre compte : il est, hélas, peu probable de dérouler une existence humaine d’une longévité raisonnable sans être confronté, à un moment ou à un autre, à des événements politiques terribles. L’existence paisible et sûre à laquelle chacun de nous aspire nous apparaissait sans doute un peu trop comme une norme. Elle devrait l’être. Ce n’est pas le cas. La Seconde guerre mondiale n’est finie que depuis soixante-dix ans.

Nous le savions vaguement, au fond de nous. Que de fois nous avons raillé l’inconscience de nos aïeux s’obstinant à ne pas voir s’amonceler les nuages, dans les années trente. Et pourtant ! N’avions-nous pas conjuré la Guerre froide et le spectre de l’holocauste nucléaire soviéto-américain par la seule force de la non-violence ? N’est-ce pas là, au fond, qu’est née notre horreur de la violence et notre refus instinctif d’y adhérer ? Et n’avions-nous pas raison ?

Nous voici désormais désemparés. Chacun convoque un bout d’Histoire au secours de sa thèse, et la vérité est que nous ne savons pas ce qui nous attend, que nous ne contrôlons rien du tout, alors que nous voudrions, éperdus, savoir comment cela va finir. Et cela nous fait drôle, à nous qui avons l’habitude de juger l’Histoire et ses acteurs avec l’assurance de ceux qui connaissent la fin de l’épisode et croient qu’elle était facile à deviner. L’attitude des Français mi-1941, par exemple, alors que tout était au vert (de gris) du côté d’un Reich qui n’avait même pas encore les Etats-Unis contre lui.

Nous avons peur, voilà tout. J’ai peur. La Peur à la Maupassant.

« La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d’angoisse. Mais cela n’a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses en face de risques vagues. »

Non sans honte, mais en toute humanité, je l’avoue. Je ne fais pas le fier-à-bras. J’oscille de minute en minute presque, entre d’espèces de regains de confiance bravaches et des relents de peur, « la vraie peur, la hideuse peur ». Cette peur est celle qui suscite une souffrance quasi physique, intolérable ; c’est celle qui ferait hurler merci à l’adresse d’un tortionnaire invisible. Celle qui fait crier vers le Ciel : « pourquoi nous as-tu abandonnés ? »

C’est celle qui nous guette tous, puisque, nous dit le poète, elle n’épargne pas les hommes les plus braves, les plus burinés par une vie d’aventures ; et Dieu sait si, sauf exception, notre temps nous a peu accoutumés à aguerrir un quelconque courage physique. Elle est, véritablement, le terrorisme intériorisé. En elle ressurgit la plus archaïque terreur de l’animal traqué, ou pis, piégé par quelque catastrophe naturelle. En elle réside le véritable danger : celui d’être prêt à tout, pour en être délivré. Celui de consentir aux plus lâches résignations pour que cela finisse.

Consentir à la haine de l’autre, primaire et irraisonnée, qui ne suscitera qu’une sanglante escalade. Consentir à s’enivrer de cris de guerre, comme le soldat qui hurle, baïonnette au canon, pour dominer un peu sa peur des mitrailleuses qui l’attendent dans la tranchée d’en face. Approuver des lois d’exception qui substitueraient au terrorisme tout court le terrorisme d’Etat, dans toute son inamovible puissance, et qui présente par surcroît l’inconvénient de frapper bien davantage les doux et les humbles que les arrogants en armes.

Peut-être avez-vous la chance de ne rien ressentir de cette pulsion, pas le moindre frisson, pas la moindre tentation de crier « Assez, pitié, assez ».

Serez-vous assez nombreux ? Je l’espère. Il en faudra.

Souvenons-nous du Horla. Le Horla, c’est ce persécuteur invisible, peut-être imaginaire, d’un des héros de Maupassant et sans doute de l’écrivain lui-même, sombrant dans la folie. Mais comme le personnage, nous avons des preuves, des preuves accablantes : le Horla existe, il n’est ni fantasme ni délire : il est vrai. Alors, le persécuté lui déclare la guerre, l’enferme dans sa maison et y met le feu.
Dans l’incendie, l’ennemi est détruit, ou peut-être pas. Les domestiques de l’homme, oubliés par lui dans la maison fermée, en revanche, sont bien morts. Le voici, ayant tout perdu, y compris sa raison, assassin de surcroît, et concluant : « il va falloir que je me tue moi ! »

Commençons par tuer le terrorisme en nous. Rappelons-nous que la mort n’a jamais eu le dernier mot, même pas sur la Croix.

Il n’est pas vain de parler d’espérance. Il est venu, le matin qui a vu les disciples courir, le cœur battant, pour trouver le tombeau vide, et ensuite le Seigneur.

N’obéissons pas au Horla.

Faire ce que Lui veut

Je ne connaissais rien à Marthe Robin avant que notre route ne nous fasse passer par Châteauneuf-de-Galaure il y a quelques jours, pour de bien autres raisons. Et je n’en connais toujours pas grand-chose.

Nous avons fait le crochet jusqu’à sa ferme. Nous avons pu entrer prier dans sa fameuse chambre, environ cinq minutes. Un miracle. Appelées ailleurs, les bénévoles s’apprêtaient à fermer temporairement les lieux. Arrivés dix minutes plus tard, nous nous cabossions le nez pour rien.

Au lieu de quoi, nous avons pu accéder à la chambrette, figée « telle qu’à l’époque » et rejoindre trois personnes déjà en prière face au lit de la peut-être future bienheureuse. Avant cela, quelques panneaux informatifs avaient quelque peu éclairé mon ignorance. Une citation, que je me garderai de reproduire de mémoire, éclairait l’amour brûlant qu’éprouvait Marthe Robin pour Dieu en Jésus-Christ.

Voilà des mots qui me laissent toujours perplexes. Ils sont si facilement abstraits. On les croirait sortis de quelque cathotron – vous savez, ces générateurs imaginaires (ou non) de phrases toutes faites à base de pièces prêtes à l’emploi, qui, selon le préfixe, vous offre une prière universelle, une note de service, un reporting de full success de business plan ou un discours de président de la république. Je peine à leur trouver quelque sens, quelque réalité. N’est-ce pas une construction intellectuelle, une cent millième ratiocination sur des abstractions ou les versets les plus alambiqués de quelque épître ?

Et en fait, non. Parce que si c’était juste ça, cela n’aurait jamais suffi à maintenir en vie une personne atteinte de méningite, à lui donner de rayonner comme elle l’a fait depuis sa chambre de malade. Qu’on doit ruminer, quand on est cloué au lit une vie entière !… Qu’on doit vouloir tout envoyer balader. On ne se paie pas de mots, de grandes phrases, ni d’homélies abstruses. On ne se ment pas, ou alors pas bien longtemps.
Il fallait donc que tout ceci ait assez de sens, assez de force pour la faire vivre, et bien plus encore : pour la rendre assez débordante d’amour pour qu’il en soit porté jusqu’aux extrémités de la terre.

Je n’ai toujours pas compris, je veux dire : ressenti, éprouvé, intégré, ce concept toujours aussi bizarre. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. Mais au moins, je peux être sûr qu’il est vrai. Quand on voit un arbre, on ne peut plus nier qu’il y ait des graines.

J’ai repensé à « tout ce que nous faisons ». Paroisse, diocèse, associations. C’est très facile de dire que nous le faisons par amour – pour nos frères, pour le Christ, toussa toussa. C’est le but, en tout cas. Mais j’aimerais le ressentir, plutôt que le penser, parfois. C’est qu’on a vite fait de dériver.

Une note de blog qui circule un peu. Une « conférence » sur la paroisse. Une invitation à dire quelques mots, en fin de table ronde, devant une grosse centaine de personnes. Un article large comme une paume de main dans un journal catholique. Wahou ! Avoir sa photo dans les journaux, c’était, pour nos grands-parents, le symbole de la gloire. C’est beaucoup plus facile aujourd’hui. Magie des « réseaux » qui favorisent la rencontre des personnes qui ont des choses à se dire, on accède sans effort et en un rien de temps à ce premier palier de vague « notoriété ». Du haut de ses quelques centaines de followers, on se met déjà à se prendre pour quelqu’un qui compte.

Et on est déjà en train d’oublier ce qui compte. En train d’oublier pour quoi on s’était lancé là-dedans. En train d’oublier pour Qui.

Nos trois grains de blé nous paraissent de vastes greniers bien garnis. Encore un peu et on n’agirait plus que pour ça : rentrer du blé. Augmenter ses followers et ses stats. Se faire connaître pour soi-même. Se croire connu. Se fantasmer en personne-référence. Rechigner quand on n’a pas été invité à tel événement phare de notre domaine. Pérorer avec toujours plus d’assurance et de certitude. Se féliciter du chemin parcouru, alors qu’on a été porté.

Faire ce que nous voulons et non pas ce que Lui veut.

Si, vraiment, nous L’aimons, alors nous ne devrions même pas avoir à redouter cette pente savonneuse.

Rien de cela, jamais, ne nous viendrait à l’esprit. Est-ce que cela venait à l’esprit de Marthe Robin ? En tout cas, il n’en a rien percé. « Donne-moi seulement de T’aimer.»

Tous les ans, c’est la même chose

Tous les ans, c’est la même chose. En juin-juillet, le cœur manque un peu.
La protection de la Nature n’est pas le métier le plus reposant. C’est que contrairement à un discours souvent rabâché, nous sommes sur le terrain, et non « dans un bureau parisien ». Dans le seul département du Rhône, je compte, sur la base www.faune-rhone.org , un total d’environ 14 000 données transmises par les observateurs rien que pour le mois de juin – en cumulant les oiseaux (80%), les mammifères, les reptiles, les amphibiens et divers groupes d’insectes. (Pour mémoire une donnée = tant d’individus, de telle espèce, telle date, en tel lieu). On estime qu’il faut 2 à 4 minutes sur le terrain en moyenne pour produire une donnée « oiseau », et bien davantage pour les autres groupes, plus rares, plus discrets ou plus difficiles à identifier. Faites le calcul.
Nous passons donc beaucoup de temps dehors, beaucoup de temps sur les routes, et le tout avec des horaires mobiles car alignés sur le lever du soleil. Autrement dit, on commence « pépère » en mars, mais on finit en mai et juin avec un rythme qui n’est pas précisément celui d’un bureaucrate.
Le tout pour se rendre en des sites qui ne sont pas forcément les vertes campagnes. C’est même somme toute assez rare. Il s’agira plus souvent des environs d’un chantier, d’une carrière, voire d’une rue de banlieue où il faut bien tâcher de relever la « biodiversité ordinaire ».
Cela prend environ la moitié du temps, en saison. Sur l’année, disons un quart. Le reste : analyse de données, et protection concrète : rapports, dossiers, réunions, propositions de mesures, suivis, combats. Combats pour qu’il reste quelque chose à protéger demain. Rappelez-vous : près de la moitié de la faune sauvage planétaire a disparu en moins d’un siècle.
Voilà. C’était juste une petite réponse au classique « ouah, c’est un beau métier ». Bien sûr, mais il ne faudrait pas hâtivement y voir une sinécure, consistant à batifoler à temps plein dans les frais bocages en brandissant jumelles et filet à papillons (« aux frais du contribuable », ajoutera-t-on dans les bistrots). C’est un travail qui, autant que beaucoup d’autres, peut se montrer usant, pénible, fastidieux, ou démoralisant, comme il peut être source ponctuelle d’exaltation ou d’émerveillement. Puis, il est technique, et comme tel, presque jamais facile. Un travail, quoi. Un vrai. Tout simplement.
C’est aussi un travail qui ne cesse pas une fois fermée la porte du bureau. L’écologie, a fortiori intégrale, questionne la vie entière – oblige à repenser tous les choix du quotidien, mais suggère aussi une infinité de combats, de sources de révolte et d’indignation. Je ne vous la refais pas, vous le savez depuis longtemps, « tout est lié »…
La paroisse appelle. Telle association recrute. Tel message est à relayer. « Et là, vous êtes où ? On vous attend. »
On ne peut pas être partout, bien sûr. Affaire de « charisme », de compétences surtout. Je n’ai ni l’un, ni l’autre en ce qui concerne ce qu’on nomme classiquement l’humanitaire, par exemple. Il faut bien laisser agir ceux qui en ont davantage la vocation. Ce qui n’empêche pas de se sentir profondément remué par les justes combats qu’on laisse mener par d’autres, parce qu’on n’a pas le temps ni la force d’y être soi-même.

Tous les ans, c’est la même chose. On se demande si on ne devrait pas y être quand même. Non pas abandonner ceux-ci pour ceux-là. Pour que le pauvre ait à manger, il faut du pain. Pour qu’il y ait du pain, il faut qu’il y ait des vers de terre, des crapauds et des oiseaux, etc. Et le pauvre aura, comme tout le monde, le droit de vivre dans un monde empli d’oiseaux, même si ceux-ci ne « servent à rien » aux yeux d’un technocrate inhumain.

Tous les ans, c’est la même chose : nous nous demandons s’il est vrai que là, ça y est, on peut aller se la couler douce quelques jours « dans un endroit désert, à l’écart ». Il n’y a de toute façon pas d’endroit si désert, ni si à l’écart, qu’on n’y trouve un pauvre qui crie. On y trouvera de toute façon toujours sœur notre mère la Terre, pauvre parmi les pauvres selon Laudato Si, au point deux.

Elle gémit à tel point que pour dormir un peu, il faut se boucher les oreilles, et ce n’est pas glorieux. L’affaire se complique encore plus, si l’on considère que l’Eglise nous propose en la matière un vaste éventail de saints qui se sont tués à la tâche au sens propre. L’enseignement du nécessaire respect du repos régulier, instauré par le Créateur en personne, heurte de plein fouet un culte, si j’ose dire, du burn-out humanitaire jusqu’à la mort.
Après tout, l’essentiel est qu’il y ait des remplaçants jusqu’à la fin des temps.

Tous les ans, parmi les réponses, on me dit qu’une solution consiste à confier tout cela à la prière. Hélas, cela ne « suffit » pas. A-t-on l’esprit plus tranquille ? Est-ce à dire que la prière serait une échappatoire commode, une façon de s’en laver les mains ? C’est ce qu’on m’a longtemps appris : « prier pour ceci ou cela, c’est une bonne excuse pour ne pas se bouger ». C’est sans doute un manque de foi de ma part : confier quelque chose à la prière ne m’apaise pas la conscience. De toute façon, concrètement, combien de temps pouvons-nous passer sans qu’un des problèmes du monde ne se rappelle à notre bon souvenir ? Si nous réussissons à trouver un recoin de Nature très exceptionnellement préservé et dépourvu de 3G, je dirais un quart d’heure, au grand maximum.

Tous les ans, c’est la même chose. Comment résoudre cette contradiction ? D’autant plus qu’on a vite fait de se prétendre épuisé pour gratter un rab’ de sabbat du corps et de l’esprit. C’est si facile. La tentation guette de tous les côtés : tentation de jouer au débordé, à l’épuisé – au saint – aussi bien que tentation de toute-puissance, dans le fait de ne jamais arrêter. Qu’on dise stop ou encore, comment savoir si c’est l’Esprit qui nous le glisse, ou plutôt Satan et ses pompes, qui nous pompent l’air mais nous soufflent aussi ce que nous aimons entendre ?

J’étais si tranquille, en train de prier Laudes…

Elle s’annonce dans le métro bondé par une mélopée plaintive, geignarde même, à nos oreilles lasses, à notre mauvaise humeur de huit heures du matin. C’est le sabir des mendiants guère francophones, les formules stéréotypées, ânonnées, qui implorent une maigre obole. Cette plainte monte du ras du sol, littéralement entre les jambes des voyageurs affairés. Elle paraît, jeune femme d’une vingtaine d’années qui rampe, au sens propre. Elle ne peut se tenir debout: l’articulation de ses genoux plie dans le mauvais sens, comme des tarses d’oiseau. Elle a coincé dessous des savates, et se meut en glissant sur ces patins de fortune, fourrés sous les genoux retournés. Le visage à hauteur de nos cuisses, elle tend sa main, ou un vague sachet.
La plupart détournent le regard. Son infirmité blesse nos yeux douillets. Mais, implacable, elle rampe, vers chaque recoin du wagon. Fût-elle à l’autre bout, on n’échappe pas à sa complainte. Souffrance et pauvreté nous poursuivent, nous traquent au bout de notre bonne conscience.

Il paraît que certains de ces mendiants ne sont pas handicapés, juste contorsionnistes, et simulent des infirmités atroces pour apitoyer. Dans ce cas précis, je n’y crois pas du tout, je ne vois pas comment diable ce serait possible. Je l’ai déjà vu, mais ailleurs. Un homme de haute taille, qui mendiait appuyé sur une béquille d’enfant, et marchait ainsi, courbé presque jusqu’à terre. Un jour, je l’ai croisé, allant « prendre son poste » à grandes enjambées, droit comme un i, béquille sur l’épaule. Premier réflexe : colère primaire d’être trompé ; seconde pensée : mais qu’est-ce qu’il s’impose comme torture, quel enfer il vit, ce type, des journées entières, pour augmenter un peu ses chances de recevoir un vague demi-euro !

La mendiante aux mouvements de grenouille est là, littéralement à mes pieds. J’ai, par chance, une pièce. Je la lui donne. Regards réprobateurs alentour, bien sûr. C’est bien connu, il ne faut rien donner à ces gens-là, on alimente un système et tout et tout. « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? » (Mt 20, 15). J’arrête là la citation. Car le verset suivant enchaîne : « Vas-tu me regarder d’un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? »
Je suis bon, à cause de cette pièce ? Quelle blague. J’étais occupé à prier les Laudes sur mon téléphone – Dieu m’en pardonne, mais il est malaisé de feuilleter dans le métro un « petit Barbarin » qui de plus ne contient pas les hymnes – quand elle est venue m’interrompre. Qu’est-ce que j’espère de cette pièce ? Soulager ma conscience ? Peut-être, mais autant l’avouer, ça ne marche pas du tout.
En réalité, je ne peux absolument rien faire pour elle. Et je ne m’en tirerai pas en me disant que je n’y suis pour rien dans son malheur non plus. De toute façon, c’est faux. Comme tous mes compagnons de voyage, si je suis ici et elle là, c’est pour une large part à cause de structures de péché, auxquelles nous n’osons rien changer, parce que notre place est douillette. Le Fils de l’homme, lui, n’a pas une pierre où reposer la tête. Et là, je me sais incapable de le suivre. Cette femme me renvoie à mon péché, que je suis aussi incapable de traquer en moi, que de mettre fin à sa misère.

Vous me direz que je n’ai qu’à courir au Secours catholique ou au CCFD, où l’on manque toujours de bénévoles. C’est vrai, mais le drame, c’est que cette femme n’est pas seule en manque de secours et que nous ne pouvons sincèrement plus nous rajouter un engagement, à moins de les compromettre tous (et nous-mêmes aussi) en faisant tout vite et mal. Nous ne sommes pas de ceux qui savent en mener dix de front, nous ne sommes pas de ces chrétiens couteaux suisses de l’humanitaire, partout présents, partout utiles, indestructibles. Cela dépasse nos forces. Puis, la mauvaise conscience n’est pas un bon moteur, même au CCFD. J’en parlais dans un précédent article

La scène est d’une banalité atroce, tout comme les métaphores que vous voyez poindre à dix bornes, avec la discrétion d’un ferry s’annonçant dans le brouillard. Il ne manque rien au symbole, question pauvre à l’image du Fils de l’homme, rejeté, tenu pour affreux à regarder, et venant perturber notre confort, notre bonne conscience, et même nos petites prières réglementaires. Rien !

Et pourtant… Je reste sans réponse.

C’est là qu’éclate notre terrible impuissance. Le mal est drôlement plus fort que nous.
Drôle d’entrée en Carême. Arrêtez tout de suite de loucher sur ce pot de Nutella.

Et le pont tomba

Aujourd’hui, pas de polémiques.
Ce n’est pas qu’on en manque, ce n’est pas qu’il n’y ait pas de raisons, pour n’importe quel citoyen quelque peu préoccupé par sa cité, de dire « stop, on réfléchit ». Ce n’est pas qu’aujourd’hui soit un moins bon jour qu’un autre pour refuser la vie de canard sans tête – « vis ta vie et jouis sans penser, bosse, consomme, dors » – que notre bain culture nous assène comme dogme en 4×3 sur tous les murs.

C’est qu’aujourd’hui, enfin plus exactement avant-hier soir, une grand-mère a rejoint le Père et nous laisse un peu seuls.
On a beau, toujours, trouver que « c’est mieux que ». Quelle que soit la façon dont cela se passe, on répète que « c’est mieux que ça se soit passé comme ça » tout en faisant remarquer que « c’est plus difficile que si ç’avait été autrement ». Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de bon moment, ni de bonne façon, ni, par conséquent, de mauvaise, et que de toutes les manières possibles, y compris les plus prévisibles, cela se termine de la même manière.
On met environ une journée à réaliser le vide qui s’est creusé et le pont qui s’est abîmé avec fracas. Car même vieux, même d’effondrement très prévisible, c’est toujours avec fracas qu’il s’écroule, et le fait même qu’il ait tenu fort longtemps, lézardé, branlant, moussu, nous avait accoutumés non pas à sa fin prévisible, mais à une illusion d’éternité.

Au tympan de nos vies, il y a, sauf rare exception, entre un et trois registres. Le registre, sur un tympan, vous voyez, c’est un cadre délimité avec ses personnages, d’une catégorie, d’une génération bien définies. Par exemple, on aura le Christ au centre, un registre d’anges ou d’apôtres, un d’élus, et un de damnés descendant avec force grincements de dents en direction de marmites où la coriandre même n’est pas garantie de culture biologique. Il y a donc le registre de nos parents, le décor de leur vie, leur carrière, leur trajectoire. Jusqu’à ce que nous quittions leur maison pour d’autres contrées, c’est aussi le nôtre. Au-dessus, on trouve celui de nos grands-parents, avec là encore, leur cadre de vie, leur existence, tout ce qui à nos yeux constitue leurs attributs symboliques, comme sur les statues de nos tympans romans. A Saint Pierre la clef, à notre grand-père sa pipe, ou à grand-mère la théière, ou sa recette fétiche, savoureuse ou redoutable, tout cela dans le cadre de leur village de Saint-Hippolyte-sur-Goutterolle quelque part dans un pli du Massif central, et ainsi de suite à chaque registre. Commençant notre vie de grandes personnes, nous ajoutons le nôtre : la ville où nous nous sommes fixés, notre quartier, notre paroisse, et déjà quelques épisodes de notre passé. Cela fait trois, et nous évoluons ainsi dans ce sentiment de complétude comme si le registre des grands-parents, qui perdure invariant depuis notre enfance, était voué à rester éternellement là à entourer le tympan – et à nous parler.
Puis vient le jour où ils ne sont plus et où le registre dégringole à bas, avec son grand-père tenant sa pipe, sa grand-mère servant le thé et le jardin de Saint-Quelque chose. Il n’en reste que deux et ce qui est tombé ne sera plus. Quand même nous aurons commencé à modeler un nouveau registre numéro trois, celui de nos propres enfants, il n’y aura plus la voix de grand-mère proposant le thé, ni la verdure du petit village autour de leur propre tympan, et ces figures ne leur seront que des photos, et ce village une pure abstraction.
On voudrait tout retenir et que l’avancée du temps ne nous oblige pas à déposer un bagage pour en emporter un autre. On voudrait que la taille du tympan fût infinie. Hélas, par cela même que c’est un tympan, nous ne pouvons y trouver notre place qu’en repoussant d’un rang le plus ancien vers l’extérieur, sans quoi nous serions écrasés dans une position centrale réduite à la taille d’une tête d’épingle, ou d’un grain de blé perdu.
Alors le registre extérieur recule, se distend, se fendille et tombe. De vieilles superstitions frappaient d’ailleurs d’une malédiction ridicule l’enfant né à peu de distance calendaire du décès d’un ancêtre : il l’avait tué pour prendre sa place, disait-on. Stupide croyance qui renaît, d’ailleurs, sous d’autres formes, dans… Non, j’ai dit pas de polémique, et d’ailleurs j’en ai parlé il y a très peu de temps.

Voici, nos registres extérieurs sont presque entièrement tombés maintenant et la vie achève de s’en retirer. C’est l’une des expériences humaines les plus universelles et les plus banales, en sorte que ces lignes sont certainement, elles aussi, d’une absolue banalité. Tant pis.
Il reste à édifier, côté intérieur, et à ne pas perdre le souvenir, côté extérieur. Ma femme s’occupe de généalogie, et je m’y perdais, je l’avoue, dans les « tantes des cousines d’une sœur de la grand-mère X, la grand-mère de grand-mère ». Sauf que, longévité oblige, sa grand-mère, celle qui vient de nous quitter, en savait long sur toutes ces personnes et en avait connu beaucoup par des témoignages de première main : quand on a 88 ans et qu’on a eu une grand-mère centenaire, on peut transmettre un souvenir de première main sur l’occupation prussienne de 70, par exemple. Et ainsi, « en plus de tout le reste » – vous ne m’en voudrez pas de ne pas détailler – elle était une main tendue, une passerelle vivante vers tous ces noms qui, sans cela, n’eussent été que des caractères sur un bout de papier. La recherche généalogique brute recoupée avec ses souvenirs insufflait vie à ces personnages, jusqu’à la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Et comme les registres enserrent et composent le tympan, les siècles passés vivaient encore et charpentaient ferme la jeune vie qui venait à leur suite. Nous savions d’où nous venions puisque nous pouvions le voir, l’entendre, et même encore un peu nous y rendre.

Le pont est tombé. Nous pouvons continuer notre route et nous retourner pour voir d’où nous venons, mais de plus loin.
Vous avez remarqué qu’il n’a pas été question d’Espérance dans ce billet.
C’est vrai. Ce n’est pas qu’il en manque. C’est simplement un autre… registre. Un autre tympan, même, et je le garde pour d’autres murs qu’ici. Ce n’est pas parce qu’on ne la voit pas qu’elle n’y est pas ; c’est un peu comme le Christ.

Oser les vacances de toute-puissance

Oh non, l’actualité n’incite pas à rendre grâce.
Tout compte fait, il n’est pas rare que l’été soit sanglant ; ne va-t-on pas d’ailleurs sous peu commémorer le centenaire de l’un des pires en la matière ? La haine se moque de nos congés payés, de nos rues vides, de nos plages bondées. La machine de mort tourne.
Il y a quarante jours, chacun hochait la tête : il était indécent de regarder le foot pendant qu’ailleurs, en Syrie, en Irak…
Nous l’avons regardé, ou pas, sans oublier la Syrie ni l’Irak, et cela n’a pas décidé nos puissants à réagir, pour l’heure.
Aujourd’hui, est-il indécent de partir en vacances, pendant qu’en Syrie, en Irak, en Terre sainte, en Ukraine et ailleurs ? Pendant que partout, la culture de mort avance ses pions, culture de dévoration sous prétexte de jouissance, engloutissant homme et nature, hommes à venir et monde vivant pour les accueillir, dans une même gueule ivre de puissance ?
Presque aussi indécent que de prier « au lieu d’agir ».

Productivisme citoyen

Oh, que notre temps déteste l’inaction, et qu’il aime l’agitation, les apparences d’action, l’empressement. Il aime les plans, les cellules de crise, les objectifs, les personnages qui courent cheveux au vent et les poings serrés, sûrs de leur toute-puissance. Il nous clame qu’il aimerait en finir avec cette grande pause de productivité, « qu’à l’ère de la mondialisation » et autres poncifs (carte Bingo non fournie) on attend de la machine « homme » une productivité maximale de la semaine 1 à la semaine 52. Notre temps aime les machines, les chiffres, les acronymes. Leur aridité dépersonnalisée lui plaît : il nous plie à sa logique. Unités de production et de consommation, évalués à l’aune de nos indicateurs de productivité, numéros implantés sur un espace désormais découpé en treize blocs sans unité, sans âme, sans même un nom, mais censés « atteindre la taille critique en termes d’indicateurs d’économie », nous sommes soucieux, face aux dossiers d’actualité, de nous montrer – sincèrement – actifs, productifs, efficients. Retweets inévitables, articles qu’on ne peut se permettre de ne pas partager, avatar modifié par solidarité, tout y passe pour donner des gages de notre investissement, dans nos sphères, dans notre univers culturel qui nous juge ainsi.

Et vous avez parfaitement raison, je suis le premier à le faire. Et puis, nous sommes appelés à aimer non en paroles, mais par des actes et en vérité.

Pour autant, je ne crois pas inutile non plus de réfléchir avant de bâtir notre tour, de nous demander si nous sommes dans une logique d’amour ou dans une logique de performance. Cela rendrait notre action plus effic… ah, zut, raté.

Soyons subversifs, osons vivre nos limites

Et puis, nous ne sommes pas tout-puissants et pas près de le devenir. Malheureusement, notre époque ne semble reconnaître que deux voies : croire à sa propre toute-puissance, ou s’avouer impuissant (médiocre, parasite, tout ce que vous voulez) ; aussi chacun s’empresse-t-il de cocher la première case, ne serait-ce que pour échapper à l’anathème.

« Notre temps », « notre époque ». Accusés commodes, vous avez raison ! Après tout, notre temps, c’est nous, alors soyons donc un peu subversifs et partons en vacances, non par je m’en foutisme, encore moins par à quoi bon-isme, mais juste par conscience de nos limites. (Et je ne saurais trop vous recommander de glisser dans vos bagages, entre un psautier et un guide ornitho, l’opuscule du même titre, que vous aurez pris soin d’acquérir chez votre libraire de quartier.) Nos vacances de toute-puissance ne sont pas vacance de pouvoir, après tout.

Prenons ce temps, sans fausse honte, par humanité. Comment pourrons-nous prendre soin de la fragilité du monde si nous ne savons déjà pas la reconnaître ni l’accepter en nous-mêmes ?

Une idée pour ressourcer notre regard

Dérisoire est « l’exercice » que je vous proposerai pour ces semaines… (oui, je propose des exercices maintenant. Monsieur le curé, expert en la matière, déteint.) Quelle idée bizarre de s’intéresser aux oiseaux migrateurs « alors qu’à Gaza et en Irak ! Il y a des choses plus sérieuses ».
Si vous avez suivi ce blog, vous avez déjà eu l’occasion de le lire : « plus sérieux » ou pas, c’est le même regard qui englobe tout, et le même amour qui embrasse les victimes d’ici et d’ailleurs, et d’en bas de notre maison, la « mauvaise herbe » qui pousse entre les pavés, l’Aigle botté qui a bien voulu se montrer là-bas dans les collines et le crapaud qui cherche à traverser la route pour pondre comme il le fait depuis trois cent millions d’années. Si nous bâtissons un monde sans mauvaises herbes, sans aigles et sans crapauds, alors, ce ne sera pas un monde de paix. Non à cause du manque de crapauds, mais parce que cela n’aura pu être qu’un monde bâti sans amour.

Regardez donc. Regardez passer les migrateurs.
Oui, ils ont déjà commencé. Trop souvent, nous assimilons la migration aux hirondelles, lesquelles décollent tard dans le mois de septembre. Et cela conduit, entre autres, les rédacteurs de la presse régionale à crier, rituellement, chaque trois août, à « l’hiver sans doute précoce et rigoureux » lorsqu’on lui signale un passage de cigognes.
Pourtant, rien qu’en feuilletant ses propres archives, notre rédacteur pourrait constater qu’il écrit chaque année le même papier à la même date. En termes scientifiques, on pourrait même en conclure qu’il dispose ainsi d’une base de données qui lui permet de connaître la phénologie de migration de la Cigogne blanche sur son territoire. Et donc, de savoir qu’il est absolument normal de la voir passer début août.

D’autres sont déjà en route. Vous avez peut-être remarqué, ou vous allez bientôt le faire, que le ciel de la ville s’était vidé de ses Martinets. En vacances à la montagne, levez les yeux, vous verrez peut-être des groupes de Rapaces planer dans l’air chaud – sombres, queue légèrement fourchue ? Bien vu ! ce sont les Milans noirs qui ont pris la route du sud depuis une dizaine de jours déjà. Les larges ailes d’une Buse, mais une longue queue ? Des Bondrées ! Dame, bientôt, il n’y aura plus guère de nids de guêpes à dévorer. Pour en savoir plus, cherchez le point de suivi de migration le plus proche.
Vous vous prélassez sur le littoral ? Ce sont les limicoles – chevaliers, bécasseaux et consorts, tout juste revenus de leurs tourbières arctiques – qui emplissent les vasières, les lagunes, les anses. On les connaît si peu, ceux-là, en général, que parfois on ne les remarque pas, alors qu’ils courent à nos pieds !

Bécasseaux sanderling

Bécasseaux sanderling sur une plage de l’Atlantique. D’août à avril, on observe souvent cette espèce, qui se nourrit dans les laisses de mer

Il y a là de quoi contempler, de quoi retrouver un rythme qui n’est pas celui de « notre temps », mais qui pourrait le redevenir, si nous le décidons. Quelle subversion ! Tout un regard à renouveler, à laisser transfigurer.