En Avent… la politique

« Or, le peuple était dans l’attente. »
Décidément, depuis deux mille ans, rien n’a changé. Nous sommes dans l’attente. Nous sommes dramatiquement insatisfaits de notre pays, de notre société, de nos perspectives d’avenir. Notre rapport à l’étranger est problématique, et plus encore notre rapport au pouvoir. Déconnecté, corrompu, tenté par la dérive sécuritaire… Nous avons nos collecteurs d’impôts. Nous avons nos scribes et nos pharisiens (généralement c’est l’autre. Et comme le disait Desproges, le pharisien est sot. Il croit que c’est nous qui faisons du pharisaïsme alors que c’est lui.)
Et nous n’avons plus guère de prophètes (ou ne les voyons pas, ce qui revient au même). D’ailleurs, selon certains, se nourrir de miel passerait encore mais dévorer d’innocentes sauterelles serait encore trop cruel.

Nous sommes dans l’attente comme le peuple d’Israël. Nous voyons bien qu’il y a un truc qui cloche (et même beaucoup). Alors, nous espérons le coup de balai miracle.
« Il (ou elle) va remettre de l’ordre dans la maison. Chacun chez soi et chaque chose à sa place. Il (ou elle) a de l’autorité, des convictions, etc. » Un chef à poigne, intègre et ferme, sans pitié. Ça, ça aurait de la gueule. Postures martiales des candidats. La tête levée, le cou tendu. Ceux de qui c’est-de-la-faute ne vont pas rigoler. Cette fois, ils vont voir, les Romains. Ça va être la vague Messie (à ne pas confondre avec celle qui balaie les pelouses de Liga le samedi soir, merci). On va te me les bouter hors de Palestine et reconstruire un beau palais pour notre Messie de combat. L’iconographie croisée fait recette. On brandit son identité en sautoir comme un glaive – qu’il s’agisse, d’ailleurs, d’une « identité chrétienne » ou d’une « identité laïque républicaine ».

D’ailleurs, nous répétons en boucle que nous sommes en guerre – contre tout. Après quarante années de « crise », c’est désormais la « guerre », et la menace du « chaos » a succédé au spectre de la « récession ». Chacun d’entre nous est invité à se montrer bon républicain en sachant voir dans son voisin un ennemi mortel. Musulman radicalisé, khmer vert, catho-clérical-intégriste, fraudeur fiscal, fonctionnaire-fainéant, chômeur-assisté, ou tout simplement concurrent sur le marché (du travail ou autre). Nous pensions pourtant avoir compris le prix et la vraie valeur de la paix, il y a un mois. Et nous n’avons rien de si pressé que de déclarer des guerres à tout va !

Déjà, pour commencer, fichez la paix à la crèche. Voyez en elle ce qu’elle est : l’évocation, qu’on y croie ou non, d’un Dieu humble et proche des gens simples, des pauvres, des faibles. Cessez d’en faire l’étendard d’un défi politicard, le bouclier d’une défense, l’épée d’une agression contre « votre liberté ». Sur ce dernier point, même et surtout si vous pensez, si vous savez que celui qui l’a disposée là l’a fait dans ce but. Renvoyez-lui donc qu’il est à la ramasse, celui qui embauche le Christ de Bethléem pour en faire son épée. Au lieu de rentrer dans son jeu, retournez-lui son pathétique contresens. Celui qui a tant aimé le monde qu’il a souffert la Passion pour lui ne peut agresser personne, et surtout pas par son image dans la paille.

La crèche. Nous l’avons posée au pied du sapin – enfin, non. (J’espère que non car la monoculture du sapin de Noël est anti-écologique et anti-paysanne au possible.)

Une fois de plus, donc, ce sera la même histoire. L’Avent touche déjà à sa fin et nous allons encore nous faire la même remarque : nous attendons un chef de guerre et Il arrive comme un enfant. Et il fera son entrée dans la Ville monté sur un âne, avant de passer à la casserole. Et nous nous dirons encore que nous ne l’avons pas reconnu, etc.
Mais j’en ai assez, moi, de rater mon Avent de cette manière-là, pas vous ?
Cela dit, je ne sais pas plus que vous comment faire.

Je voudrais qu’on en sorte. Que « lâcher prise » et « accueillir Dieu comme un enfant » (avec les deux sens possibles), cela cesse d’être des mots creux qu’on remâche tous les ans. Nos débats, nos réseaux, notre blogosphère bruit d’un seul thème : tenter de tout comprendre et d’imaginer la solution qui remettra tout en ordre, une bonne fois. Rien de plus louable en soi, c’est comme cela que commence la politique, ou même la citoyenneté : se sentir concerné par ce qui nous dépasse, et vouloir y apporter un peu de bien à partager. Seulement, précisément, cela nous dépasse ; le monde n’a jamais marché droit ni tourné rond, et ne le fera jamais avant que Lui revienne autrement que monté sur un âne. Mais Sa venue comme un enfant, Son entrée à Jérusalem sur un âne, et toute la suite, ont bouleversé le monde comme jamais. L’amour, le don, l’humilité ont fait bien plus, ont imprimé une marque plus durable dans l’histoire qu’aucun conquérant, jamais. Ils ont relevé bien plus de défis qu’aucun chef charismatique, aucun parti totalitaire, aucune politique « courageuse » (entendez par là consistant à serrer la vis des faibles et des pauvres pour sauvegarder le trône du puissant). Ce ne sont pas des mots, ça : c’est ce qu’enseigne l’Histoire. Et c’est aussi ce que nous professons chaque dimanche (au moins).

L’échec à mobiliser les citoyens occidentaux face à la crise écologique révèle à quel point nous ne croyons pas ce que nous savons. Face au mystère de l’Incarnation, croyons-nous ce que nous professons, ce que nous chantons, ce que nous acclamons ?

Si oui, alors c’est avec au cœur l’enfant de la crèche que nous bataillerons en politique. Non pas seulement dans notre « conversion individuelle » mais dans tous nos engagements, et aussi dans nos exigences vis-à-vis des élus, ceux qui se réclament du bien commun, de « valeurs humanistes de la République » et a fortiori ceux qui revendiquent des « racines chrétiennes ». Oeuvrez donc dans l’amour et par amour ; ayez souci du faible et du pauvre, respectez tout ce qui nous est donné. C’est notre exigence de citoyens et de chrétiens, si vous-mêmes vous dites tels. Puisez, puisons dans la crèche la vraie inspiration. Tout particulièrement cette année, l’année de la miséricorde.

On le dit tous les ans. Cette fois, on le fait. D’accord ?

La Croix, folie pour la compétitivité

Aujourd’hui, nous célébrons la folie de la Croix.

Folie, elle l’est plus que jamais, dans sa totale gratuité, sa totale liberté.

Au sortir de la Seconde guerre mondiale, l’écrivain Virgil Gheorgiu écrivait « La vingt-cinquième heure » où il décrit d’une façon incroyablement prophétique le monde qui nous attendait. C’est le monde de la technique, le monde où la technique a depuis longtemps cessé d’être un outil pour atteindre au rang de morale.

Il faut, de toute urgence, relire ce livre, car il est peut-être déjà trop tard.

Il faudrait tout citer, de la longue démonstration que l’auteur place dans la bouche de Traian Koruga. Limitons-nous à ceci :

« Pour finir les hommes ne pourront plus vivre en société en gardant leurs caractères humains. Ils seront considérés comme égaux, uniformes et traités suivant les mêmes lois applicables aux esclaves techniques, sans concession possible à leur nature humaine.

Il y aura des arrestations automatiques, des condamnations automatiques, des distractions automatiques, des exécutions automatiques. L’individu n’aura plus droit à l’existence, sera traité comme un piston ou une pièce de machine, et il deviendra la risée de tout le monde s’il veut mener une existence individuelle. Avez-vous jamais vu un piston mener une vie individuelle? (…)

La société technique travaille exclusivement d’ après des lois techniques – en maniant seulement des abstractions, des plans – et en ayant une seule morale: la production. »

La technique est neutre, paraît-il, c’est l’usage qu’on en fait, blablabla. Mais on ne fait plus usage de la technique : c’est elle qui use de nous. Il existe déjà un ordinateur membre d’un conseil d’administration. Et plus personne n’est en mesure d’empêcher que quelque part, un bateleur lance sur le marché un joujou qui nous asservit encore un peu à sa propre existence. Quoi ? Ce n’est pas une loi ? Nous sommes libres de ? Essayez donc de trouver un emploi si vous n’avez ni voiture, ni mail, ni téléphone portable, ou même s’il vous manque un seul de ces trois. C’est cela, l’impossibilité d’une existence de piston isolé.

Ce déferlement nous impose une « vie optimisée » selon cette seule morale : le bilan avantages-coûts d’un strict point de vue production et consommation de biens matériels, au mieux résolubles en sensations : plaisir, émotions fortes. La pression de la chasse au temps perdu est intense et nous l’intégrons dans toutes nos fibres, dans tout notre être. Voyez comme, dans notre vie, nous traquons la moindre minute futile. Trois minutes d’attente devant un micro-ondes ? Deux minutes pour un métro ? Intolérable : que vais-je faire de ces deux, trois minutes ?

Par chance, je peux désormais dégainer mon téléphone et me connecter à Internet en 4G. Et qu’importe si ces minutes ainsi occupées exigent une organisation démentielle, une débauche d’énergie – production des outils, antennes, ondes, serveurs… – dont le monde devra, bien vite, régler la note. J’optimise. Pardon ! Je me laisse optimiser.

Je n’ai pas laissé cette minute bêtement abandonnée à la gratuité.
Je l’ai valorisée.
Je l’ai commercialisée.
Quelqu’un en a même acheté les données.

Il y a encore deux ou trois ans, il m’arrivait, en vacances au fond d’une vallée alpine, de me surprendre à ne rien faire et ne rien avoir à faire. Nous revenions de randonnée, nous étions douchés, reposés, le dîner mijotait. Je pouvais ne rien faire pendant quelques minutes. Et j’en ressentais une paix intérieure, une douceur de vivre telle que celle ressentie lorsque, dans la campagne, tout à coup nous réalisons qu’il n’y a aucun bruit de moteur : rien que le silence et les oiseaux.

Dans un cas comme dans l’autre, cette sensation, c’est celle d’être brièvement libérés de l’emprise de la machine.

C’est fini. Nos métiers nous imposent une connexion mail du jour de l’An à la Saint-Sylvestre, et donc, lors de tels instants, je louche vers le portable où, sans doute, m’attend quelque travail, quelque occupation productive pendant que les spaghetti cuisent.

Telle est, aussi, la vocation des « objets connectés » : nous sceller à jamais dans un flux d’informations où l’inactivité n’existe plus : à chaque seconde, nous serons production-consommation. C’est ce qu’on appelle, dit-on, la « ville intelligente », le « monde intelligent », optimisé.

Optimisé selon quoi ? Toujours un seul et même axe – notre monde n’en connaît plus d’autre : la production. Vissés sur cet axe, nous avons tout juste la liberté d’en choisir la couleur dans notre feuille de tableur. Nous ne pouvons ni nous en extraire, ni même le prendre à rebours : notre performance est métrée à chaque seconde par un million de « capteurs intelligents ». Ils nous signalent, gentiment, le trajet le plus court, le métro le plus proche, le lieu de consommation de loisirs le plus efficient en termes de rapport qualité-prix et le moyen de le rejoindre sans perdre de temps. Demain, si je choisis de marcher lentement par cette rue encore pleine d’arbres pour écouter la Fauvette à tête noire, mon téléphone vibrera dans ma poche sa fureur de me voir dédaigner l’itinéraire optimal concocté par ses soins.

Adieu, lentes processions; finis, petits princes qui marchent tout doucement vers une fontaine; adieu, conquérants de l’inutile, art pour l’art, don gratuit et même droit à ne rien produire, ne fût-ce qu’une minute.

Liberté de dire non ! Calembredaine, quand l’existence normée par « une seule morale, la production » s’étale sur tous les murs de la cité, se déverse à longueur de flux audio, vidéo, écrits ou parlés, sourd de chaque objet du quotidien, de chaque contact avec l’autre occupé à vivre de la sorte. A mille piqûres de rappel par jour, « d’acteurs économiques » me rappelant à l’ordre, même si je ne risque pas la prison pour mon refus, c’est une bien drôle de liberté. C’est celle d’un malheureux condamné à entendre nuit et jour une même radio, à qui l’on rétorquerait que s’il est forcé de l’entendre, il est bien libre de ne pas prêter attention aux paroles…

Et pourtant, la seule chance est là. La seule liberté qui demeure en dictature est de refuser son consentement. Long et pénible combat intérieur – tiens, comme le combat contre le péché. Refuser de jouer ce jeu, refuser d’obéir aux ordres, à cet ordre d’un nouveau genre, avec ses vœux perpétuels tacites, son obéissance jamais écrite, mais absolue, son consentement arraché « parce qu’à notre époque, même si on ne veut pas, on ne peut pas faire autrement ». Combien de fois l’avons-nous prononcée, cette phrase, dans notre monde de « libre choix » ? Cette liberté, pour l’heure, n’existe pas: elle est à conquérir jusqu’à faire taire la radio.

Cet ordre nous ravale plus bas que la bête : au rang de l’objet. L’animal vit une existence optimisée par des millénaires d’évolution, c’est vrai. Mais tout ceci découle sur l’ultime don : la reproduction. La perpétuation, don total de soi vers l’autre. Le faucon s’épuise pour sa nichée. Le papillon pond et meurt.

L’homme produit, consomme, accapare.

Quant à la reproduction, il planifie sa suppression, qui sera devenue inutile quand la technique aura « vaincu la mort ». Ainsi, l’homme pourra produire et consommer à l’infini. Pour qui ? Pour quoi ?

Pour qui ? Pour quoi cette production perpétuelle ?
Pour qui, pour quoi notre temps optimisé, nos interstices remplis, nos agendas blindés, nos réseaux où nous sommes engoncés comme les pièces d’un puzzle, fonctionnelles, parfaites, immobiles, paralysées ?

Et dire qu’aujourd’hui, nous célébrons le don absolu de Celui qui est homme et davantage qu’un homme. Demain, nous célébrerons la victoire sur la mort dans le Dieu fait homme.

Nous proclamons un Messie crucifié ! Folie pour les technocrates, pour les économistes qui réfutent l’idée même de gratuité, folie pour les villes intelligences et les objets connectés, folie pour l’homme augmenté qui demain « vaincra la mort » en se faisant moins homme, folie pour la compétitivité.

Folie pour les machines. Sagesse aux yeux de Dieu.

« Ces misérables, il les fera périr misérablement »

Si ce n’était évidemment pas un hasard que la rencontre d’écologie chrétienne « Pèlerins de la Terre » fût programmée pour (quasi) coïncider avec la fête de saint François d’Assise, patron des écologistes, c’est un signe d’un genre un peu différent qui nous a donné pour ce dimanche-là comme Evangile la parabole des vignerons meurtriers (Mt 21, 33-43).
Relisons-la rapidement.

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux pharisiens : « Écoutez une autre parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le moment de la vendange, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de la vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais ils furent traités de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils.’ Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : ‘Voici l’héritier : allons-y ! tuons-le, nous aurons l’héritage !’ Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? »
On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d’autres vignerons, qui en remettront le produit en temps voulu. »
Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit. »

>Nous voici donc en face de vignerons qui, s’étant vu confier en fermage une vigne qu’ils n’ont pas plantée, refusent, le jour venu, de verser au propriétaire de la vigne ce qui lui est dû, le montant du fermage. Ils vont jusqu’au meurtre pour cela. Ils prennent même un soin particulier à trucider le fils du propriétaire, avec cet argument frappant : « voici l’héritier ! Tuons-le, nous aurons l’héritage ».

S’il est bien sûr explicitement question du Royaume de Dieu, il me vient à l’esprit un parallèle frappant avec un autre don de Dieu, je veux bien sûr parler de la Création. Elle aussi nous a été remise en fermage. Tout ce que la Terre compte d’êtres vivants dont nous utilisons les services, nous ne l’avons pas créé, nous n’avons pas tissé nous-mêmes les liens qui les unissent ; il n’y a même que fort peu de temps que nous commençons à comprendre que cette Création ne nous offre pas que le seul service d’une production de la biomasse de notre choix.

Et à son propos aussi, le maître vient nous demander quelques comptes. Il est bien humble, ce fermage : Dieu ne prélève pas de dîme sur nos récoltes ; il nous demande simplement de ne pas détruire ce qu’Il a planté. Il vient simplement nous rappeler que cela n’est pas à nous, non pour nous spolier, mais pour que nous ne manquions pas à notre devoir d’intendance prudente et bienveillante, celle qui fait produire son fruit, celle qu’on appelait il y a peu encore « en bon père de famille » et qui signifiait non pas l’établissement d’un règne de phallocrate mais le devoir de rendre la terre aussi propre à porter du fruit qu’on l’avait reçue soi-même.

Ce propriétaire est pourtant bien ennuyeux. Il vient nous rappeler que tout ne nous appartient pas, que nous n’avons pas le droit de l’accaparer, de nous en proclamer les maîtres à sa place, et que nous devons maintenir cette vigne, cette Création, aussi propre à porter du fruit le jour où nous la remettrons que le jour où nous l’avons reçue. Il nous demande aussi quel fruit nous en tirons : des fruits qui ne soient pas destinés qu’à la seule satisfaction égoïste de quelques accapareurs, mais aussi à Lui, c’est-à-dire à tous.

On dirait furieusement un écologiste, ce propriétaire de domaine, en fait, non ?

Voilà sans doute pourquoi ses émissaires sont aussi mal reçus que ces vilains z’écolos. Ils font rien qu’à nous rappeler exactement les mêmes choses. Comme souvent, ils ne sont pas croyants, ils ne parlent pas de Dieu. Ils parlent des générations futures. Mais comme ce que nous faisons à l’un de ces petits qui sont ses frères est aussi fait à Lui, cela ne fait pas une grande différence. Ils n’arrêtent pas de nous rappeler que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes, car c’est cette vigne qui nous permet de vivre.

Et bien sûr, ce n’est pas agréable à entendre. Nous aimerions mieux penser que nous ne devons rien à personne, même si ce n’est pas vrai. Nous préférons nous enclore dans ce domaine dont nous n’avons construit ni la clôture ni même la tour de garde, y placer nos drapeaux, et jeter dehors tout ce et tous ceux qui nous déplaisent. Nous préférons être les seigneurs et maîtres, les nouveaux propriétaires de la vigne ; en faire ce que nous voudrions, la (mal)traiter, lui arracher tout ce qu’elle peut donner, la faire pisser, comme on dit, et surtout, en garder le fruit pour nous. Et pour cela, nous avons eu une idée de génie : tuer l’héritier pour se proclamer maîtres de l’héritage à sa place. Et à travers lui, c’est aussi le Créateur que nous espérons avoir tué, afin de fonder notre domination sur un double mythe commode : l’héritier, c’est nous, et les créateurs, c’est nous. Quelqu’un réclame ? Couic !

L’on pourrait réécrire une transcription de cette parabole. On pourrait décrire des vignerons qui inondent la vigne de poison, arrachent la moitié des ceps pour se bâtir une somptueuse maison, transforment l’autre moitié en OGM dans l’espoir qu’elle produise double et compense ainsi la perte, ajoutent à la clôture des barbelés pour empêcher les pauvres de grappiller après la vendange et en réduisent d’autres en esclavage pour manipuler à leur place les feuilles recouvertes de pesticides. Que dirions-nous si l’on nous décrivait de tels vignerons ? Quelque chose comme « ces misérables, ils périront misérablement, tués par leurs propres poisons, affamés par les ressources qui manqueront quand ils auront arraché tous les ceps et que leurs OGM auront périclité, que les pauvres et les esclaves se lèveront contre leur ordre inique ».

L’écologie ne nous dit pas autre chose. Et nous avons tout autant de mal à comprendre que c’est de nous qu’il s’agit. Parce que la Création appartient à Dieu, c’est-à-dire au Royaume de Dieu, et aussi parce que les plus fragiles, ceux qui n’ont pas le choix, ni la voix au chapitre, sont les premières victimes, à l’image des premiers serviteurs envoyés par le maître du domaine, cette parabole englobe aussi notre rapport à toute la Création.

Alors, si l’homme veut montrer qu’il peut encore être digne, lui, et non une hypothétique autre espèce, de demeurer fermier du grand Domaine, il faut qu’il se dépêche. Une disparition misérable le guette, et il l’aura lui-même forgée. Il n’y aura pas besoin pour le maître de faire donner la troupe.

Ne pensons pas par packs !

Il y a de cela pas mal d’années – c’était même « au tournant du siècle » – j’avais un statut que nous dirions aujourd’hui de stagiaire, pour vous situer la chose, dans une association de protection de la nature.
C’était l’époque de la bataille de la chasse de nuit ; vous vous souvenez ? la grande querelle qui soi-disant embrasait les campagnes, pour la défense d’une « tradition » insignifiante avant les années soixante et ne concernant que le littoral atlantique, dans le cadre de laquelle une population de chasseurs sans doute massivement nyctalope s’arrogeait le droit d’inonder le ciel nocturne de leurs projectiles, comme d’aveugles Flakvierlings, au moindre bruit d’ailes.
Et donc, au cours d’une conversation près d’une cafetière, j’eus le malheur, à la question qui était faite, de révéler que, le samedi soir précédent, je m’étais rendu au stade de notre petite ville, pour assister à un match de football, en l’espèce la victoire trois à zéro des locaux dans le cadre du championnat de Division d’honneur, c’est-à-dire du sixième échelon du football français.
À ce moment-là, un collègue qui passait dans le coin stoppa pile, tourna vers moi des yeux en rond de chapeau et lâcha d’un ton qu’on pouvait qualifier de révolteffaré : « T’aimes le foot toi ? Et donc t’es pour la chasse de nuit ? »

Je l’avoue : je restai bé quelques secondes, le temps de remonter la chaîne de pensée qui l’avait mené en un clin d’œil du football de niveau régional aux canardocides noctambules du marais du coin.

Je venais de découvrir la pensée par packs.

Bon, j’exagère. Je l’avais déjà bien croisée auparavant, mais pas à ce degré-là. Qu’avait-il voulu dire ?
Que dans son esprit :
Aller voir un match égale aimer le foot. Aimer le foot égale être nationaliste et raciste. Donc aimer le foot égale être d’extrême-droite. Le parti qui défendait la chasse de nuit se rapprochait plus de l’extrême droite que d’aucun autre. Donc aimer le foot égale se sentir proche du parti défendant la chasse de nuit.
Donc aller voir un match de DH un samedi soir égale être pour la chasse de nuit. Pif paf pan !

C’est cela, la pensée par packs, dans toute sa mécanique diabolique, imparable, et digne génératrice d’absurdités à l’occasion révoltantes.
Aussi solide, aussi circulaire aussi que le mur d’acier dans lequel elle enferme l’autre pour mieux l’exclure.

Dans la pensée par packs, le monde est divisé en catégories à qui l’on attribue non pas un, mais une liste – un pack – d’attributs propres que l’on a décrétés cohérents entre eux. Sitôt que l’autre est affecté à une catégorie, on l’affuble de tous les attributs de sa catégorie, et on lui dénie le droit à présenter aussi l’un ou l’autre des attributs qui, pour nous, relève d’une autre catégorie.
Avant tout, nous aurons pris soin de nous placer nous-mêmes dans la catégorie la plus avantageuse.
Ainsi, pas la peine de nous fatiguer à rencontrer l’autre : nous ne pouvons rien avoir en commun. Nous ne pouvons pas même nous rencontrer sur quelque convergence. Présumée impossible, elle sera déclarée suspecte. « Untel a des idées intéressantes, mais d’où vient-il ? Pas de chez nous ? Ah, c’est donc une tentative d’entrisme. »
Réciproquement, c’est rassurant : l’entre-soi nous garantit de ne fréquenter que des personnes hautement recommandables, avec qui nous avons tout en commun.

Bref, ce système présente tant d’avantages qu’il n’est pas étonnant qu’on lui trouve de très nombreux défenseurs.

Et je pense que vous l’aviez vu venir depuis le début, il semble qu’entre catholiques de France, nous ayons comme une poussée de cette pratique. Une série de manifestes ont fleuri, jusqu’à des classifications, proclamant avec force qu’il existe « des catholiques comme ceci-cela-ceci-cela ; ils accordent de l’importance à ceci-cela ; ils ont soutenu untel ou untel ; ils se réclament de. D’autres se concentrent sur. Ils pensent ceci, disent cela, et sont proches d’untel. » Etc. Toujours des packs. Toujours des associations.

Nous approchons du stade où quelqu’un décryptera de la catholicité « de gauche » ou « de droite » dans le fait de dire « chocolatine » ou « pain au chocolat » et où nous lirons des affirmations du genre : « Ils sont ouverts, ont le souci du pauvre, et mangent des pains au chocolat, qu’on emballe dans des sacs », et en vis-à-vis « Ils se caractérisent par leur souci du plus fragile, de l’enfant, de la famille, et leur fidélité à la chocolatine qu’on place dans une poche ». Malheur à qui commandera un pain au chocolat, on lui rétorquera « Vous êtes donc pour la GPA ? ».
J’exagère, mais vous voyez l’idée.

Et chacun, bien sûr, de se décerner les meilleurs attributs – nous, c’est le souci des pauvres (d’où l’on peut conclure que les autres s’en fichent) ; nous, c’est la fidélité à l’Église (les autres sentent-ils le fagot ?) ; nous, c’est la famille (à se demander si les autres mangent les enfants avec de la moutarde à l’ancienne).
C’est ce qu’ont entrepris les plus futés des Corinthiens tancés par Paul (1 Co 1, 12), ceux qui ont l’adresse, à ceux qui se réclament de Paul ou d’Apollos : « Moi, j’appartiens au Christ. » Imparable !

Alors ? Bien sûr qu’il y a des tendances, des familles, des idées qui vont plus souvent ensemble et des groupes qui présentent un faisceau de caractéristiques communes. Mais ce ne sont là que des généralités floues, souvent de l’avis même de leurs auteurs. L’ennui, c’est qu’à force de les ressasser, on en oublie ces réserves, ces précautions méthodologiques ou oratoires. On oublie qu’il n’y a là que de vagues pôles, des nébuleuses larges, diffuses, aux franges vastes, aux frontières incertaines: on les absolutise. On gomme de même celui qui ne rentre décidément pas dans la subdivision décrétée. Nous vissons notre interlocuteur à l’une de ces ellipses colorées et l’y prions de s’y tenir, de gré ou de force.
Nous oublions qu’il y a avant tout des chrétiens en marche, qui s’interrogent, discutent, évoluent aussi rien qu’en prenant de l’âge, de l’expérience, du vécu doux ou amer. Il y a des lignes qui bougent, des rencontres improbables, des convergences étonnantes, des transversaux. Il y a aussi la réalité qui disperse nos propres préjugés, ces préjugés qui nous font ériger en vérités des « cohérences » auxquelles ceux à qui nous les prêtons n’adhèrent pas, à l’instar de celles assenées par mon collègue.

Tout cela, la pensée par packs l’enferme, l’écrase, le broie sous son étreinte de fer. Elle crie son amour de notre classification, de nos clivages bien commodes, surtout quand nous avons pris soin de préciser : « Nous – les Bons », « Eux-les Méchants ». Par exemple, tous ceux qui posteront un commentaire critique sont des méchants. Je lirai en vous des ennemis de la foi catholique et des oedicnèmes criards, qui n’ont souci ni du faible, ni du pauvre, ni des oiseaux des champs. Et je vous avertis également que je ne mange que des chocolatines. Vous êtes prévenus.

Qui a commencé ? Qui a classé tel ou tel parmi telle ou telle catégorie ? Cela ne m’intéresse pas. Lâcheté ? Peut-être. Allez savoir. Ces classifications des Autres ont aussi cet avantage qu’on ne peut pas plus en démontrer la fausseté que la véracité. Il est aisé de réduire le contrevenant à une exception rarissime, non significative. C’est que nous ne renonçons pas aisément à une simplification, surtout quand elle est commode, valorisante pour nous, et propre à nous épargner la rencontre de l’autre au profit d’un rassurant entre-soi.

Cette conclusion est très ecclésialement correcte, j’en conviens. Nous aimons tous manier ces formules ronflantes de l’accueil de l’Autre, de mon frère dans toute sa différence, et beaucoup moins passer à l’acte. C’est normal. Si cela allait de soi, il n’y aurait pas besoin de se le rappeler encore et encore. Et je ne suis pas, pour ma part, un as du dialogue ni de l’accueil de l’autre, inutile de pavaner le contraire.

Reste que, j’en suis convaincu, en ces temps-ci l’Esprit souffle, les lignes bougent et nos clivages trentenaires sont vraiment dépassés. Dépassés en ce sens qu’ils nous privent de ce mouvement, de cette vie. Alors, cessons de chercher à débusquer en l’autre « d’où il vient » – de laquelle des « familles » (politiques ?) auxquelles nous tenons tant. Il nous le dira de toute façon lui-même et nous risquons d’être surpris.

Enfin, pour ceux qui tiendraient malgré à savoir « d’où je viens », je les renverrai tout simplement à ce billet de Mahaut Herrmann: « Confession d’une enfant de la gauche » que j’aurais pu écrire presque à l’identique (et pour cause.)

Et pour moi, c’est poche, crayon de bois, et chocolatine.

Frère François et la Création, pour une écologie chrétienne

Les lignes qui vont suivre ont été publiées initialement sur le site des Cahiers libres. Elles constituent une petite synthèse de mes notes personnelles prises lors de la formation « Saint François d’Assise et l’écologie » proposée par l’association Oeko-logia le 17-18 mai 2014. Un grand merci aux animateurs de cette section, Fabien Revol et frère Patrice Kervyn ofm.

François d’Assise : un saint pour les pauvres, mais pas que

François et le franciscanisme sont d’abord profondément ancrés en Christ : un Christ humain, pauvre parmi les pauvres. Dieu s’abaisse jusqu’à rencontrer notre humanité : tel est le fondement de la sensibilité de François et de sa foi.

Le franciscanisme est donc, comme chacun sait, associé à la pauvreté. Si François n’a pas inventé le principe de frères itinérants, n’ayant comme le Christ « pas même une pierre où reposer la tête », il en a fait, de son vivant, un ordre réunissant des centaines de frères, et reconnu par l’Église, ce qui n’est d’ailleurs pas allé de soi.

Sa démarche s’inscrit dans son siècle, celui d’un monde médiéval qui change et commence à ressembler au nôtre. C’est le temps de l’essor des villes, des échanges marchands internationaux. La richesse matérielle, le profit, l’accumulation des biens prennent une importance nouvelle, et la bourgeoisie marchande est la classe montante de ce temps. Issu de cette même classe et de ce même monde urbain et commerçant, François ancre au cœur des villes son ordre ouvert sur le monde et prône un autre rapport aux biens, enraciné dans la pauvreté du Christ. Dépossession sera son maître mot.

François, un anarchiste ?

François s’oppose à la notion classique de propriété en lui substituant une sorte de simple droit d’usage : je peux disposer d’un bien jusqu’à ce qu’un plus démuni que moi s’avère en avoir davantage besoin. Puisque tout vient de Dieu, que tout est don de Dieu, je ne saurais accaparer ce bien commun pour un usage exclusif. Sa destination universelle prime et je ne peux revendiquer une propriété au sens usuel, qui me permet, par exemple, de détruire mon bien (d’en priver le monde) si j’en ai envie.

Cette notion pourrait faire de François un révolutionnaire proto-anarchiste. Mais ce serait oublier, d’une part, son attachement profond à l’Eglise, avec laquelle il n’a jamais imaginé devoir rompre; et d’autre part, qu’il n’est pas question chez lui de devenir son propre maître. Les « frères mineurs » s’obéissent les uns aux autres, à l’image du Christ serviteur, et toute la pensée franciscaine est pénétrée d’un sentiment profond de dépendance à l’égard du Créateur de toute chose.

C’est dans ce dernier point que s’enracine également sa relation à la Création.

François, un père de l’écologie ?

Il sera plus simple ici de répondre par l’affirmative. François, au XIIIe siècle, ne peut guère avoir de notion scientifique du caractère épuisable des ressources, ni de la finitude physique de notre planète : c’est un ancrage spirituel qu’il donne à des notions éminemment écologiques et modernes. La nécessité pour le chrétien de respecter et de gérer avec prudence la Création qui lui est confiée découle de son origine divine. Ce monde nous est donné, nous ne l’avons pas fabriqué ; nous n’en avons pas la propriété, mais l’usage ; en lui, nous devons découvrir un projet divin, que nous ne saurions anéantir pour notre bon plaisir.

François, un panthéiste mièvre ?

Du Cantique des Créatures, on fait souvent une lecture un brin condescendante : voici donc un saint applaudissant aux petites fleurs-petits z’oiseaux, qui s’épancherait en une louange cuculiforme, voire sulfureuse et fleurant le panthéisme. Grave erreur !
Le regard que François pose sur le monde est sans aucun doute influencé par une réaction au catharisme. Celui-ci, en effet, considère l’ici-bas comme irrémédiablement impur, prison pour les âmes, et lieu de perdition où Dieu n’aurait certes pas pu venir se compromettre. La vision franciscaine, canonique en ce qu’elle considère la Création comme bonne – jusqu’à la Chute, pour ce qui concerne l’homme – prend le contrepied complet. Pour François, puis pour Bonaventure, compilateur si l’on peut dire de la théologie franciscaine, la Création et l’Incarnation constituent LE projet divin, la manifestation du désir éperdu d’un Dieu humble, tout amour, de rencontrer un autre : l’Homme. Le Christ n’est pas un simple agent intervenant pour résoudre un problème (le péché) : il est la réalisation de ce projet. L’Univers est, dès l’origine, tourné vers l’Incarnation, qui est accomplissement, et non réparation d’un accident.

La Création est tout sauf souillure : elle est écrin et support de cette rencontre, invitation à rencontrer le Christ – « la Création toute entière gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Rm 8, 28)

En Christ, Dieu s’humanise, se vide de lui-même (kénose) et par là même l’homme, mais aussi toute la Création sont divinisés (mais pas déifiés !). En Christ, toute la Création est récapitulée, et sa vérité révélée.
Respecter la Création revient alors, non à acclamer niaisement la beauté du ciel bleu, mais à mettre à sa juste place cet élément du projet divin.

Cette lecture se fonde dans une vision cosmique de l’anthropologie chrétienne dont François hérite, et qui culminait à l’époque romane, par exemple avec Hildegarde de Bingen : toute la Création, unie, reliée, est appelée à la Louange divine. Celle-ci n’est pas l’apanage de l’homme seul, isolé dans un décor peuplé de créatures sans importance réelle ni valeur, tout juste bonnes à finir dans son assiette. (Pour cette dernière vision, il faudra attendre Descartes.) A l’homme, être de relation, capable de Dieu, revient la tâche de « tirer vers le haut » la Création, d’en porter la louange vers Dieu.

Dans le Cantique des créatures, plus ancien poème qui soit en italien et non en latin, on trouve à plusieurs reprises le mot « per » : par exemple « Laudato si’, mi’ Signore, per sora luna e le stelle ». La traduction usuelle donne « Loué sois-tu mon Seigneur pour sœur la Lune et les étoiles ». Or, « per » peut aussi bien avoir le sens de « pour » que « par », et c’est ce dernier terme qui semble le plus pertinent. En effet, il s’agit d’appeler les créatures à louer Dieu, de « faire remonter la Louange » et non de se prosterner devant ce qui n’est qu’une créature. Une créature avec laquelle, cependant, François nous appelle à une communauté profonde.

François, qui voulait que ses frères fussent qualifiés de « frères mineurs », n’hésite pas à entretenir avec l’animal un rapport d’égalité, y compris avec le plus humble ver (Je suis un ver et non un homme, Ps 22, 6). En effet, parmi les créatures, l’animal, exempt de péché, accomplit tout naturellement ce qui est pour lui le projet de Dieu. L’homme pécheur, ne peut en dire autant ! De là, une relation d’humilité empreinte de douceur : qu’il s’adresse aux oiseaux ou au loup, François se fait obéir des animaux, parce qu’il obéit à Dieu.

Enfin, en un temps qui pense par symboles, François et Bonaventure ont conscience d’une Création théophanique. Il s’agit ici de trouver Dieu en toute chose : l’expérience de contuition (intuition à travers les créatures d’un Créateur plus grand) revient à lire dans chaque être un signe, un mot du Verbe divin. Un mot, notons-le bien, et c’est là qu’on est à l’opposé d’un panthéisme. La créature est un signe, un des signes, pas plus, et pas moins. Un signe unique, un signe différent des autres, mais un élément d’un tout. Ce tout constitue un Livre, que nous devons au Verbe, tout comme l’autre Livre – mais le péché obscurcit nos yeux au moment de saisir ce qui les unit.

François pour l’écologie aujourd’hui ?

Voilà posées de nombreuses bases pour une écologie chrétienne.

Avant tout, la notion de dépendance à notre Créateur répond à l’ivresse de toute-puissance qui s’empare de l’homme de notre siècle ; un homme qui prétend désormais remplacer la Création, jugée imparfaite et sans valeur, par le vivant artificiel considéré comme plus abouti – en fait, surtout plus soumis à nos désirs de l’instant. Combien plus libre est l’homme qui se laisse diviniser, et la Création avec lui – libéré de ses pulsions autocentrées, de ses fantasmes de toute-jouissance, de sa gloutonnerie toujours insatisfaite !

Quant à l’expérience de Dieu en chaque créature, si nous ne pensons plus par symboles comme les contemporains de François, cette rencontre ne nous en est pas moins proposée chaque jour. Pour l’écologiste, le vivant est une source infinie d’émerveillement, de découverte de ce caractère unique de chaque espèce : son histoire, ses adaptations, sa niche écologique. Loin des pauvres productions de notre technique obsédée par le standard, par le Même,l’infinie diversité de la Création passée et présente offre autant d’occasions de louange. Nous pouvons du reste noter que la profonde unité au-delà de l’unicité de chaque être, l’interdépendance de tous, et l’existence d’un projet pour chacun, ces notions pressenties, sous l’angle théophanique, par Hildegarde de Bingen ou François, trouvent d’étonnantes résonances dans les réalités écologiques dévoilées par la science moderne.

De ces rencontres enracinées dans le Christ, projet final et récapitulation du projet divin pour l’Univers, nous pouvons tirer un nouveau rapport, humble, respectueux, fait de contemplation, d’usage sage et modéré, libéré des pulsions d’appropriation et de dévoration ; un regard écologique empli d’amour.

Pour aller plus loin, on peut par exemple se plonger dans
Hélène et Jean Bastaire, Le chant des créatures
Illia Delio L’humilité de Dieu, une perspective franciscaine
ou Laure Solignac, La théologie symbolique de saint Bonaventure

Mots du temps de la Passion

Il n’est pas très original que le Triduum pascal soit propice aux pas en avant sur le chemin de foi de l’un ou de l’autre. C’est même, tout compte fait, assez normal.

C’est aussi, du coup, un temps propice à les partager. (Mais pourquoi ai-je ce besoin sempiternel de me justifier de ce que je vais dire ?)

Ce sont de petits pas, de petits signes.

Le premier est un signe de Jeudi saint. C’était dans notre paroisse, notre paroisse de banlieue toute simple avec son église début vingtième et sa communauté très diverse. Ce soir-là, plusieurs pères franciscains avaient rejoint notre prêtre pour célébrer, et participaient donc à la procession, très simple et très digne, jusqu’au tabernacle.

Mon regard s’était fixé sur l’un d’entre eux, qui portait haut l’un des ciboires. Pour que vous vous le représentiez, disons en deux mots qu’il était Sud-Américain, et sans doute d’origine amérindienne ; par ses traits, il m’évoquait bizarrement un Polynésien. (Un Franciscain amérindien aux allures polynésiennes dans une église de la banlieue lyonnaise, si ce n’est pas de l’Eglise universelle ou la Parole prêchée jusqu’aux extrémités de la terre !) Pourquoi lui ? je n’en sais rien, peut-être portait-il le Christ avec tout spécialement de majesté, de dignité. En tout cas, lorsqu’il passa devant moi, ce fut comme si une main se posait sur mon épaule et une phrase me traversa d’un coup comme une vérité, comme une voix ; douce, presque chuchotée, mais du ton de qui énonce l’irréfutable :

« Regarde ! C’est ton Dieu qui passe. »

Un peu le genre de voix qu’on prendrait pour dire « Regarde ! » à un enfant à qui l’on avait promis de le mener découvrir une chose merveilleuse, et qu’enfin, au tournant du sentier, cela paraît, là, devant lui. Une main sur son épaule, l’autre pointée vers Cela, et ses yeux s’ouvrent et sa bouche s’arrondit, et tous deux se figent et lui, éperdu, accueille, reçoit de tout son être la révélation.

Voilà. Ce fut mon premier contact avec la Présence réelle. Au caté, on ne m’en avait jamais parlé et je ne sais même pas si on se posait encore la question. Qu’importe, c’est elle qui a su me trouver. C’est souvent le cas, avec cette sacrée Parole… Dieu merci. Au sens propre.

C’est déjà trop de mots.

Le second épisode est un signe de Vendredi saint. Nous assistions, à l’Auditorium, à une représentation de la Passion selon Saint Matthieu de Bach, programmée, non sans un sens spirituel certain, en début de Semaine sainte, en tout cas dans ces jours-là. L’interprétation était belle : pas une ombre ne perturbait notre oreille pourtant bercée par des années de fréquentation assidue du légendaire enregistrement d’Harnoncourt.

Nous en arrivâmes au verset où tout culmine: « Aber Jesus schrie abermal laut und verschied. » (« Mais Jésus, criant de nouveau d’une voix forte, rendit l’esprit. »). Suit une seconde de silence, la plus intense de tout l’Univers.
Le soliste qui interprétait l’Evangéliste a eu, me semble-t-il, un imperceptible geste d’inclinaison de tête. Personne n’a bougé, dans la salle.

Mais à ce moment-là, je l’affirme, j’ai perçu une rumeur sourde, un peu comme des bruits de chaises qu’on repousse, de bois qui grince ; un bruit qui ne frappait pas les tympans mais le cœur. Personne n’a esquissé un geste dans les moelleux fauteuils ; d’un point de vue physique, on n’eût pas enregistré le moindre son, mais j’ai distinctement entendu deux mille cœurs s’agenouiller.

Il y eut la même rumeur en sens inverse et le concert reprit.

Je ne sais pas, néanmoins, s’il ne manque pas un truc à la foi si l’on est capable d’écouter sans larmes les derniers chorals :

Nun ist der Herr zur Ruh gebracht.
Mein Jesu, gute Nacht !

Wir setzen uns mit Tränen nieder
Und rufen dir im Grabe zu :
Ruhe sanfte, sanfte ruh !

Des larmes, oui. Il y a de quoi.
Il est venu, et voilà tout ce qu’on a trouvé moyen de faire. Le clouer sur deux bouts de bois.
La pierre est roulée. Nous voilà bien avancés.

Au nom du droit, mais de quel droit ?

Parmi les nombreuses questions que pose la bataille du « mariage pour tous », se trouve, il me semble, celle de la place et du sens du droit.
Les revendications qui ont amené ce projet de loi paraissent bien représentatives d’une conception étrange de ce qu’est un droit ; une conception qui s’est imposée, sans qu’on y prenne garde, au point de devenir dominante. L’épisode actuel n’est qu’un exemple : il en existe des milliers.

Le matraquage du dogme consumériste, ayant achevé de confondre l’être et l’avoir, aboutit également à confondre « droit » et « envie ». De même que la liberté n’est plus que la liberté de « faire ce qu’on veut » c’est-à-dire d’assouvir ses envies, son « bon plaisir » sans entrave, ni scrupule ni réflexion élargie, le droit est confondu avec le désir : Si je le veux, alors je le revendique comme mon droit. « Mieux » : « si je le veux, alors c’est mon droit. » Le désir d’un homme, en lui-même, et quel que soit son objet, suffit à fonder une légitimité pour un nouveau droit – le Droit, avec une majuscule, ne consistant plus qu’en une sorte de chambre d’enregistrement des envies des uns et des autres, qui aurait mission de les satisfaire, une à une.

Un contexte néolibéral qui ne reconnaît dans les faits comme droits naturels que la propriété, la liberté désormais réduite au sens de liberté d’augmenter sa propriété, et la sécurité dans son acception la plus restrictive (éviter de tuer son voisin) appuie du reste largement cette fusion. Etre, c’est avoir, désirer, c’est revendiquer comme un droit, comme une annexe du droit naturel de propriété, et l’échelle de lecture étant l’individu, la réflexion sur l’impact sociétal est exclue : la légitimité du droit, fondée, donc, sur l’envie, n’est plus guère jugée qu’à l’aune de la frustration exprimée par l’individu désirant et revendiquant.

Prenons deux exemples concrets aussi différents que possible :
Je désire un enfant = je revendique un droit à l’enfant, un droit à ce qu’on me fournisse un enfant ;
Je suis gêné par le bruit d’une grenouille d’une espèce protégée = je revendique le droit de les détruire.

L’un des symptômes est cette antienne « [on peut le leur autoriser] du moment qu’ils sont consentants ». Les conséquences collectives ne sont plus envisagées : la grille de lecture qui le permettrait n’existe plus. La collectivité, masse anonyme génératrice de cadres et de contraintes, étant rejetée dans les ténèbres du passé, des « idéologies liberticides », ce désir n’est plus examiné que comme désir individuel – ou d’un petit groupe très délimité, fonctionnant comme un individu unique – que l’on confrontera aux autres désirs individuels. Tous les individus se valant, il ne reste que des points de vue qui « se valent tous » : le bien commun, qui pourrait, dans l’intérêt général, l’emporter sur les intérêts individuels, qu’il transcende, n’existe plus, ce qui empêche d’analyser la légitimité des revendications avec un tant soit peu de recul. A tout changement de perspective, est objecté le sacro-saint : « Oui, mais MOI, je. Et à ma place, TOI tu. » Et si le fait d’autoriser un comportement nouveau à des personnes « consentantes » bouleversait la sphère mentale et sociétale de tous, et notamment de ceux qui ne veulent pas ? Chut. Silence.

Comment s’arbitrent les conflits entre les « moi je veux » des individus qui se juxtaposent sur un même espace, ci-devant société, peuple, nation, cité ? L’actualité le prouve : force reste à celui qui réclame le plus fort pour lui-même. L’individu ou le lobby qui aura su le plus se victimiser, le plus déconsidérer l’autre, et crier sa frustration le plus fort l’emportera, c’est-à-dire emportera tout pour lui, et chantera un triomphe du droit, à la grande colère des autres.
Ainsi cultive-t-on soigneusement sa frustration, car c’est une munition, un gage de victoire ; et ce cycle prolonge le « Moi, je veux » par un « Tout, tout de suite ».
Quant à ceux qui demandent une réflexion plus large, ils ne sont pas compris. Comme s’ils parlaient une langue étrangère. On cherche quels peuvent bien être les intérêts particuliers soi-disant masqués par leur démarche. Généralement, qu’il s’agisse d’opposants au mariage pour tous, d’écologistes défenseurs des zones humides ou d’autres, on leur prêtera des ambitions de prise du pouvoir; on les qualifiera d’ayatollahs noirs, bruns, rouges, verts ou autres, effet garanti.

Et nous voilà infantilisés. Enivrés d’une société qui déclare être prête à satisfaire toutes nos envies, nous endossons avec délices le rôle de l’enfant capricieux…
Et nous voilà déresponsabilisés.
Les conséquences ? Le monde n’aura qu’à s’adapter à « moi ». C’est lui qui endossera la responsabilité de mes actes. « Moi », je n’y pense pas. Recourbé vers mon nombril, suis-je d’ailleurs encore capable de voir au-delà ?

Est-ce vraiment de ce droit-là, est-ce de cette arène de coqs, que l’on peut attendre un avenir de liberté ?

Et ils étaient comme des brebis sans berger (Marc 6, 34).

Et si le véritable droit, et la vraie liberté se trouvaient ailleurs ?
Dans un droit qui construit l’Homme, l’Humanité, au lieu de porter au pinacle l’individu, la foule des individus juxtaposés ?
Dans une liberté qui structure et édifie par des cadres garde-fous, plutôt que dans le chaos de la soumission perpétuelle à son propre caprice – ou à ceux des autres ?

Par exemple la liberté à laquelle nous appelle Celui dont la loi est délivrance. Une loi qui nous dépasse en nous relevant, qui nous appelle au-delà de nos petits ronds individuels, qui nous arrache à la mortifère course au tout plaisir pour nous offrir la Vie.
Celui qui ne pèse pas les revendications des uns et des autres, ne joue pas de l’un contre l’autre, ne se sert pas de la drogue « désir » pour nous manipuler.

Celui qui, seul, a des paroles de Vie – saisissant contraste avec l’écoeurante escalade verbale, pourrie de violence, de nos modernes « leaders d’opinion ».

Il suffit de faire un temps silence dans nos réclamations, et nous pouvons l’entendre.