S’émerveiller pour une révolution écologiste

Ce qui suit est le texte, légèrement remanié, de la seconde session de l’atelier écologie 2016 des Alternatives catholiques (la vidéo ici). Une « conférence » en somme, mais certainement pas un cours de théologie de la Création, beaucoup plus un « retour d’expérience » personnel d’écologiste chrétien, naturaliste de terrain.

L’écologie est une science. Je vous en ai souvent parlé.

Sur le terrain, c’est souvent des règles, des analyses, des calculs. Des économies. Une espèce d’ingénierie austère. Même quand on parle biodiversité.

Quand on veut par exemple évaluer l’impact d’un projet d’aménagement, tout va passer par des chiffres. On va compter combien d’hectares sont touchés, combien de couples de combien d’espèces vont perdre leur territoire. Combien, là-dedans, sont des espèces classées en Liste rouge, quelle part de la population biogéographique de référence ça fait, et chiffrer, chiffrer et chiffrer encore les conséquences sur les écosystèmes. Pour, là encore, ne parler que du chapitre biodiversité. Pour les impacts sur l’eau, le bruit, l’énergie, tout ce qu’on appelle parfois « l’environnement gris », c’est encore pire, parce que la matière y est encore plus propice.

Et c’est avec des chiffres qu’on va conclure que c’est pas grave ou alors que c’est abominable.

Et là, ben le problème c’est que l’écologie comme ça, c’est…

Austère ? Aride ? Allez, lâchons le mot : c’est CHIANT !

C’est un peu comme être chrétien, en fait. Imaginez que la foi, ça consiste juste à calculer et suivre les préceptes, après avoir calculé le pour et le contre. Comme un bon petit bobo-pharisien du XVIe arrondissement de Jérusalem qui compte ses jours de jeûne et le montant qu’il verse au Temple. On trie ses petits déchets, on porte sa petite dîme au Temple, on éteint la lumière, on observe bien le shabbat. On l’observe tellement, alors qu’il ne bouge pas beaucoup, puisque le shabbat c’est le repos, qu’on S’ENDORT.

On passe à côté de ce qui fait la vie, on rate ce qui est la vie.

La science des relations des êtres vivants entre eux et avec leurs milieux, si c’est chiant c’est qu’on est passé à côté du truc. Alors comment faire pour ne pas passer à côté ?

D’abord on regarde.

Donc aujourd’hui, plutôt que d’analyser, on va parler un peu de regarder. On va s’émerveiller.

Parce qu’il ne faut pas croire : on ne s’engage pas pour la protection de la Nature parce qu’on a la tête pleine de tableaux croisés dynamiques ou des surfaces de mesures compensatoires.

On s’engage parce qu’on a regardé, qu’on a appris à regarder.

Ces écologistes de terrain ont commencé, très jeunes, par aller dans « la nature » – non pas l’Amazonie ni la Grande barrière de corail, mais le ruisseau du coin, le petit bois derrière la maison, ou même le parc, et par contempler.

Et ils ont trouvé ça BEAU.

Bien sûr, il faut affûter son regard. Il y a beaucoup de choses qu’on trouve belles et qui n’ont rien à voir avec la vie. Prenez un jardin à la française, soigneusement sculpté. Il n’y a rien de vivant là-dedans. Tout est cadenassé, tout est verrouillé. Les plantes sont traitées comme on traite la pierre d’une sculpture et c’est tout juste si un malheureux merle peut nicher là-dedans. Je parle ici de découvrir la beauté de la vie.

Première étape : découvrir

Qu’est-ce qu’on voit, alors, dans « la nature » ?

D’abord des belles choses, je veux dire : des choses dont la beauté n’échappe à personne. Des animaux ou des plantes rutilants de couleurs. Le Martin-pêcheur. Le Paon du jour. Un grand chêne. Une orchidée… Ah ! plus rare : trop peu d’entre nous savent qu’on peut voir des orchidées dans nos campagnes, et même que c’est assez facile.

orchis_mascula_02

Orchis mascula – Marnand (Rhône)

Mais là, on reste encore à la surface. On peut regarder tous ces êtres un peu comme on admire le jardin à la française. Juste formes et couleurs. Il y a encore beaucoup à découvrir. Continuons.

Le déclic vient souvent de la rencontre d’une personne qui s’y connaît, et nous guide dans cet apparent fouillis, ou bien d’un livre, d’une revue (généralement La Hulotte…) bref, la porte d’entrée consiste à connaître l’une ou l’autre espèce remarquable par… on ne sait quoi. Une forme, un comportement… originaux, en tout cas un petit quelque chose que l’on se met à vouloir rechercher. Sans connaître les arbres ni les animaux, on cherche si on ne trouve pas dans la haie cet arbuste qui a un joli fruit bicolore, ce chêne à la feuille toute douce, si sous les pierres il n’y a pas ce drôle de crapaud qui transporte ses œufs. Et la découverte de l’espèce tant recherchée est un premier émerveillement : il mêle la fierté de la découverte elle-même à l’admiration d’avoir là, devant soi, ce qu’on ne connaissait que par un livre.

Alyte accoucheur (2)

Alyte accoucheur, monts de Tarare (Rhône)

On apprend à observer et à se rendre ce monde familier.

Il suffit de commencer à savoir mettre quelques noms, à comprendre ce qu’on voit, pour que toute la perspective change. On commence à entrer dans l’intimité de la vie sauvage. Il faut l’explorer petit à petit : de toute façon, en une vie entière on n’en viendrait pas à bout.

Et c’est comme ça que petit à petit on va arriver à connaître beaucoup d’oiseaux, d’arbres, d’amphibiens, de coléoptères etc. L’émerveillement est donc déjà la première porte vers la connaissance. C’est une exploration.

Le regard est alors modifié : il commence à savoir « sentir la vie » et à changer ses critères de beauté.

Quand on a la connaissance, on n’a plus besoin d’émerveillement pour étudier, en théorie. On peut inventorier et cartographier comme ça comme une machine… Mais le vivant, ce n’est pas de la vulgaire chimie. Si on tient tout ça pour un simple « objet biologique » on ne va RIEN comprendre. On ne cherchera pas assez, on ne pressentira pas les phénomènes, donc en plus la lecture qu’on va faire ne sera pas seulement froide, elle sera superficielle. On peut éventuellement démonter avec une froideur scientifique les systèmes vivants. On peut expliquer que tel comportement ahurissant est « normal » parce qu’il est une réponse logique posée à un phénomène évolutif, autrement dit, une adaptation. On peut, en somme, regarder les écosystèmes et les êtres qui les constituent comme une gigantesque usine pleine d’étranges machines. Ce ne sera pas faux. Ce sera même déjà beaucoup que de comprendre la mécanique des relations qu’on a devant nous. C’est même indispensable pour comprendre scientifiquement les questions écologiques, l’enchaînement des causes et des conséquences, le pourquoi des impacts.

Mais on va encore rater quelque chose. C’est un second palier, on peut encore monter, on doit encore monter si on ne veut pas vite errer dans un contresens.

Pourquoi ? Parce que la vie n’a pas notre logique. Elle n’est pas qu’une belle machine. C’est un foisonnement qui invente perpétuellement du nouveau, qui ne rechigne pas à la gratuité, ni au gaspillage.

Seconde étape : dépasser les apparences

Il y a deux ans environ, Fabrice Hadjadj au cours d’une conférence avait pris à ce propos l’exemple de la Sterne arctique. C’est une sorte de petite mouette qui pèse une centaine de grammes, ce qui ne l’empêche pas de migrer froidement (bien sûr) d’un pôle à l’autre : l’été boréal dans l’Arctique, l’été austral dans l’Antarctique. Un piaf de cent grammes. Comment ne pas s’en émerveiller ?

Mon premier réflexe avait été de hausser les épaules ; mais enfin, si elle le fait, c’est juste pour fuir la concurrence des espèces qui accaparent les zones tempérées, c’est l’adaptation, toussa. Oui, bien sûr. Mais « l’adaptation » aurait tout simplement pu ne pas engendrer d’espèce capable de ce miracle. Quel gaspillage ! Quelle absence totale de rentabilité ! Appelez-moi Sicco Mansholt et tous les technocrates !

Elle aurait très bien pu ne pas être, si la vie n’était pas ce qu’elle est. La vie pourrait faire plus simple. Beaucoup plus simple. Elle pourrait aimer le standard, l’efficient, le polyvalent et ne laisser aucune place au reste. Elle pourrait ne pas être aussi foisonnante, buissonnante.

Les niches écologiques pourraient ne pas être telles qu’on trouve des milliers d’espèces de coléoptères sur un seul arbre en forêt équatoriale. Après tout, plus une espèce est simple et souple, mieux elle survit. Voyez les méduses, elles traversent les ères géologiques avec l’aplomb stupide d’un char d’assaut. Voyez les espèces d’oiseaux ou de mammifères les plus opportunistes, ce sont elles qui survivent à tout ce que nous faisons subir à ce monde. Sous peu, on verra des rats et des corneilles s’inscrire à des fablabs.

Mais non. Il n’y a pas, en ce monde-ci, que quelques espèces adaptables, souples, dures à cuire. Il y a l’immense cohorte des spécialistes à la niche écologique étroitissime, les insectes liés à telle petite plante qui vit elle-même en épiphyte sur tel arbre, les oiseaux qui exigent tel genre de sous-bois ou de lande.

Dieu crée. Il en émerge un monde non pas dirigé à marches forcées vers l’homme, mais un monde qui part dans tous les sens, en une explosion de créativité, une force qui crée sans cesse de la nouveauté. Cette force est d’ailleurs peut-être ce qu’Hildegarde de Bingen appelait viriditas, « verdeur », énergie qui fait jaillir la vie partout où elle est possible, et même en créant ces possibles. C’est aussi ce que certains théologiens appellent création continuée. En tout cas, nous voyons le résultat et il est stupéfiant.

Il est plus qu’ingénieux. Il est plus que diversifié. Il assume le gratuit.

Tenez, voici un autre exemple. Vous savez tous bien entendu qu’avant l’homme, il y a trois, peut-être quatre milliards d’années d’évolution et donc que l’immense majorité des espèces engendrées ont disparu avant notre propre apparition.

Mais ça va encore plus loin.

Est-ce que vous connaissez la faune d’Ediacara ?

Ce sont des êtres vivants du Précambrien. C’est la première explosion de vie, il y a 550 à 600 millions d’années. Des êtres complexes mous qui ont été fossilisés de manière assez miraculeuse et retrouvés dans une petite chaîne de collines en Australie, d’où son nom. Ils ont vécu quelques dizaines de millions d’années et disparu.

Or, on ne peut les rattacher à rien. Au Cambrien, où on voit apparaître des prototypes de mollusques, de crustacés… et la vie prend les chemins qui nous sont familiers. Mais avant cela, il y a eu cette faune qu’on dirait extraterrestre. Et finalement la vie laisse tomber tout ça, cette première radiation n’aboutit à rien et c’est une autre voie qui s’impose, avec la symétrie bilatérale et tout. La vie, c’est ça. Elle ne craint pas de tout essayer, d’arriver à des impasses et de repartir.

Elle ne craint pas la mort : il faut bien que des êtres meurent pour que d’autres leur succèdent. Si le grain tombé en terre ne meurt pas…

Là encore, nous avons un chemin qui aurait pu être infiniment plus simple, plus efficace, si la vie nous obéissait, si ses chemins étaient nos chemins !

Mais non.

Troisième étape : à la recherche du sens

Il y a tant de gratuit que tout n’est pas tourné vers nous. Tout cela, et nous avec, est tourné vers Dieu. Toutes les créatures, nous dit l’Ecriture, chantent sa Louange et toutes gémissent dans les douleurs de l’enfantement du monde à venir.

Relisons le fameux psaume 103 : « Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur ! » Et le psalmiste d’évoquer, avant même « les prairies pour les troupeaux, les champs pour l’homme qui travaille, le vin qui réjouit le cœur de l’homme » diverses bêtes qui ne nous servent à rien : l’âne sauvage, les oiseaux du ciel ; et plus loin la cigogne, les chamois, les marmottes et même le lion ; et de conclure que « Tout cela, Ta sagesse l’a fait. »

Nous trouvons encore dans Job 38, 26-27, un Dieu qui « fraie un chemin pour l’averse, pour faire pleuvoir sur une terre sans hommes, sur le désert que nul n’habite, faire germer l’herbe sur la steppe ». Plus loin, au chapitre 39, voici l’âne sauvage qui se rit des villes et de l’ânier ; et aux chapitres 40 et 41, Léviathan et Béhémoth, le crocodile et l’hippopotame, prodiges de la Création par leur puissance, et que l’homme n’asservit pas, et même, qui sont dangereuses pour lui.

Pourquoi donc ? Que font-ils sur Terre et encore plus dans l’Ecriture ?

Tout simplement parce que le projet de Dieu dans la Création, il inclut tout ça. Cette grandeur qui nous dépasse, cette débauche de vie qui n’est même pas pour nous, ces animaux qui se fichent pas mal de nous, cette pluie qui n’est pas pour nos jardins, mais qui glorifient Dieu. Il n’est pas anodin que la Parole de Dieu, tout à la fois, donne mission à l’homme d’emplir la Terre – mission qu’il donne également à toutes les autres créatures vivantes ! – et nous rappelle de la sorte que des animaux « dangereux », ou « inutiles », ne sont pas des ennemis mortels à éradiquer dans un funeste « eux ou nous », mais des œuvres du Seigneur, des merveilles qu’il fit.

Cela doit être présent dans notre esprit quand nous contemplons, quand nous voulons nous pénétrer en profondeur de ce que ce qui est là devant nous nous dit de Dieu et de son projet. Sa gratuité va jusque-là.

Une contemplation écologiste, c’est ça. Cela mêle la disponibilité à un monde inattendu, toujours susceptible de surprendre, l’émerveillement devant sa profusion, son inventivité, la nouveauté dont il est capable, la subtilité de ce qu’il engendre, la connaissance pour comprendre ce qui se joue. Et pour tout ça, tout ça, il faut du temps. Le naturaliste de terrain le sait : sans patience, c’est-à-dire sans renoncer à être le maître du temps, sans s’en remettre au temps de la Création, il ne verra rien et ne comprendra rien.

Il n’y a d’ailleurs pas besoin d’être un spécialiste pour entrer dans ce monde. Il suffit de connaître quelques espèces et quelques règles de l’écologie pour donner cette épaisseur de sens à la beauté. Il n’y a pas besoin de connaître le nom de tous les insectes du bois mort, ni même d’un seul, pour percevoir la beauté d’une vieille forêt où il reste des arbres morts sur pied.

Dès qu’on a appris à travers quelques exemples que la vie, c’est la diversité, le foisonnement, l’ingéniosité permanente, l’hétérogène, les liens derrière ce qui nous semble fouillis, alors on peut s’ouvrir à elle et sans même l’étudier !… la contempler.

Et c’est tout le regard porté sur le monde qui change. C’est une conversion. Il ne faut pas la minimiser. Car si nous assumons dans nos choix toutes les implications de ce changement, la portée est révolutionnaire.

Contempler, c’est faire la révolution !

Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, serait l’attitude de contemplation, au lieu de l’agitation frénétique. La contemplation comble le vide de notre société de solitaires. L’art de la contemplation produit des objets mais les considère comme des signes et non comme des choses; des signes qui sont le point de départ vers la découverte d’une autre réalité. » (J. Ellul)

Contempler, c’est tourner le dos d’une manière radicale à l’utilitarisme.

C’est appliquer et revendiquer une grille de lecture pour le bien commun qui explose les cadres et les critères en vigueur depuis la fin du XVIIIe siècle, ces critères qui relèvent exclusivement du calcul, de l’optimisation, de la performance.

Et si nous voulons réellement faire de l’écologie, c’est-à-dire remédier à la crise écologique, cette conversion, cette révolution des outils mentaux est indispensable. Si nous n’arrivons pas à nous sortir de l’utilitarisme, nous aurons toujours quelqu’un pour nous expliquer qu’on peut se nourrir de pilules, se transformer en machines, et que tout ira bien.

Ou plutôt tenter de le faire car on n’y arrivera sans doute jamais, techniquement parlant, mais on aura eu le temps de provoquer le naufrage de la vie. Sans l’émerveillement, nous n’avons aucun rempart contre ce genre d’horreur : tout ce qui paraît comptablement rentable et techniquement réalisable sera considéré comme bon. En tout cas, nous resterons désarmés contre cet enfer. Il faut être capables de défendre gratuitement l’oiseau et le papillon, pas seulement les « services rendus par l’abeille » pour être intellectuellement armés contre le risque, un jour, qu’on nous transforme et nous programme pour nous sentir heureux dans un nouvel Auschwitz.

Sauver la vie, c’est oser le faire gratuitement. Oser dire qu’on le fait juste parce que c’est plus beau, meilleur, qu’un monde transformé en usine. Sinon, le monde ne sert à rien. Et nous non plus.

Or la nature vit, invente du nouveau alors qu’il pourrait ne rien en être… Et c’est ça qui compte.

Le sens du monde est dans ce phénomène qu’est l’engendrement permanent et gratuit de nouveauté vivante. C’est pour cela que, fondamentalement, au-delà ou en-deçà de nos conditionnements culturels, nous trouvons beaux le chant des oiseaux, les fleurs, les arbres, les couleurs du ciel. Il y a là – c’est aussi ce que nous dit le psalmiste – une trace de Dieu, une manifestation de l’action créatrice de Dieu. Car Dieu crée continuellement, non pas comme un fabricant, non pas comme un magicien : mais cet engendrement de nouveauté, cette propriété de notre monde (avec ses lois physiques et biologiques), c’est cela l’acte créateur, la création continuée, la création continue. Cela se fait « tout seul » mais c’est quand même l’acte créateur.

Et tout cela n’est pas là que « pour décorer », pour former une espèce d’arrière-plan auquel on ne prête plus attention. C’est un témoignage du mode d’action de Dieu. Qu’est-ce qu’on apprend grâce à l’écologie ? Que les systèmes vivants fonctionnent selon le mode de la relation et de la création permanente de nouveauté. Exactement comme le fonctionnement, si on ose dire, de la personne divine trinitaire et de son rapport au monde. On a là une similarité qui est peut-être bien un signe. Dieu est relation, la vie est relation, et chacun n’existe pleinement que dans les relations qu’il noue avec les autres. Nous savons depuis longtemps que c’est une réalité spirituelle. L’écologie, qui est une science récente, nous enseigne que c’est aussi une réalité biologique, concrète, qui nous avait longtemps échappé. Il est temps de faire le lien.

Récapitulons…

S’émerveiller, sortir de la logique comptable propre au paradigme technocratique, contempler, nous permet

  1. a) d’accueillir et comprendre le monde vivant qui nous entoure.
  2. b) d’y découvrir une trace de Dieu, de son action dans le monde, et donc
  3. c) du sens de notre monde, de son projet créateur.

Abandonner le regard technocratique pour le regard d’émerveillement, c’est renouer le lien avec le projet divin, autrement dit, c’est, vis-à-vis de la Création, se convertir. Il n’y a pas de conversion écologique véritable, efficace, à la hauteur de l’appel, sans cette ouverture à l’émerveillement. Toute autre écologie, à base de plans, de calculs, d’impacts, de chiffrages, de mesures, de règles, restera en fin de compte inefficace et lettre morte face aux logiques de profit.

Et c’est pour cela que l’écologie depuis des décennies patine et n’atteint pas ses buts, et qu’elle doit être renouvelée, oser proclamer l’émerveillement.

 

 

Publicités

En Avent… la politique

« Or, le peuple était dans l’attente. »
Décidément, depuis deux mille ans, rien n’a changé. Nous sommes dans l’attente. Nous sommes dramatiquement insatisfaits de notre pays, de notre société, de nos perspectives d’avenir. Notre rapport à l’étranger est problématique, et plus encore notre rapport au pouvoir. Déconnecté, corrompu, tenté par la dérive sécuritaire… Nous avons nos collecteurs d’impôts. Nous avons nos scribes et nos pharisiens (généralement c’est l’autre. Et comme le disait Desproges, le pharisien est sot. Il croit que c’est nous qui faisons du pharisaïsme alors que c’est lui.)
Et nous n’avons plus guère de prophètes (ou ne les voyons pas, ce qui revient au même). D’ailleurs, selon certains, se nourrir de miel passerait encore mais dévorer d’innocentes sauterelles serait encore trop cruel.

Nous sommes dans l’attente comme le peuple d’Israël. Nous voyons bien qu’il y a un truc qui cloche (et même beaucoup). Alors, nous espérons le coup de balai miracle.
« Il (ou elle) va remettre de l’ordre dans la maison. Chacun chez soi et chaque chose à sa place. Il (ou elle) a de l’autorité, des convictions, etc. » Un chef à poigne, intègre et ferme, sans pitié. Ça, ça aurait de la gueule. Postures martiales des candidats. La tête levée, le cou tendu. Ceux de qui c’est-de-la-faute ne vont pas rigoler. Cette fois, ils vont voir, les Romains. Ça va être la vague Messie (à ne pas confondre avec celle qui balaie les pelouses de Liga le samedi soir, merci). On va te me les bouter hors de Palestine et reconstruire un beau palais pour notre Messie de combat. L’iconographie croisée fait recette. On brandit son identité en sautoir comme un glaive – qu’il s’agisse, d’ailleurs, d’une « identité chrétienne » ou d’une « identité laïque républicaine ».

D’ailleurs, nous répétons en boucle que nous sommes en guerre – contre tout. Après quarante années de « crise », c’est désormais la « guerre », et la menace du « chaos » a succédé au spectre de la « récession ». Chacun d’entre nous est invité à se montrer bon républicain en sachant voir dans son voisin un ennemi mortel. Musulman radicalisé, khmer vert, catho-clérical-intégriste, fraudeur fiscal, fonctionnaire-fainéant, chômeur-assisté, ou tout simplement concurrent sur le marché (du travail ou autre). Nous pensions pourtant avoir compris le prix et la vraie valeur de la paix, il y a un mois. Et nous n’avons rien de si pressé que de déclarer des guerres à tout va !

Déjà, pour commencer, fichez la paix à la crèche. Voyez en elle ce qu’elle est : l’évocation, qu’on y croie ou non, d’un Dieu humble et proche des gens simples, des pauvres, des faibles. Cessez d’en faire l’étendard d’un défi politicard, le bouclier d’une défense, l’épée d’une agression contre « votre liberté ». Sur ce dernier point, même et surtout si vous pensez, si vous savez que celui qui l’a disposée là l’a fait dans ce but. Renvoyez-lui donc qu’il est à la ramasse, celui qui embauche le Christ de Bethléem pour en faire son épée. Au lieu de rentrer dans son jeu, retournez-lui son pathétique contresens. Celui qui a tant aimé le monde qu’il a souffert la Passion pour lui ne peut agresser personne, et surtout pas par son image dans la paille.

La crèche. Nous l’avons posée au pied du sapin – enfin, non. (J’espère que non car la monoculture du sapin de Noël est anti-écologique et anti-paysanne au possible.)

Une fois de plus, donc, ce sera la même histoire. L’Avent touche déjà à sa fin et nous allons encore nous faire la même remarque : nous attendons un chef de guerre et Il arrive comme un enfant. Et il fera son entrée dans la Ville monté sur un âne, avant de passer à la casserole. Et nous nous dirons encore que nous ne l’avons pas reconnu, etc.
Mais j’en ai assez, moi, de rater mon Avent de cette manière-là, pas vous ?
Cela dit, je ne sais pas plus que vous comment faire.

Je voudrais qu’on en sorte. Que « lâcher prise » et « accueillir Dieu comme un enfant » (avec les deux sens possibles), cela cesse d’être des mots creux qu’on remâche tous les ans. Nos débats, nos réseaux, notre blogosphère bruit d’un seul thème : tenter de tout comprendre et d’imaginer la solution qui remettra tout en ordre, une bonne fois. Rien de plus louable en soi, c’est comme cela que commence la politique, ou même la citoyenneté : se sentir concerné par ce qui nous dépasse, et vouloir y apporter un peu de bien à partager. Seulement, précisément, cela nous dépasse ; le monde n’a jamais marché droit ni tourné rond, et ne le fera jamais avant que Lui revienne autrement que monté sur un âne. Mais Sa venue comme un enfant, Son entrée à Jérusalem sur un âne, et toute la suite, ont bouleversé le monde comme jamais. L’amour, le don, l’humilité ont fait bien plus, ont imprimé une marque plus durable dans l’histoire qu’aucun conquérant, jamais. Ils ont relevé bien plus de défis qu’aucun chef charismatique, aucun parti totalitaire, aucune politique « courageuse » (entendez par là consistant à serrer la vis des faibles et des pauvres pour sauvegarder le trône du puissant). Ce ne sont pas des mots, ça : c’est ce qu’enseigne l’Histoire. Et c’est aussi ce que nous professons chaque dimanche (au moins).

L’échec à mobiliser les citoyens occidentaux face à la crise écologique révèle à quel point nous ne croyons pas ce que nous savons. Face au mystère de l’Incarnation, croyons-nous ce que nous professons, ce que nous chantons, ce que nous acclamons ?

Si oui, alors c’est avec au cœur l’enfant de la crèche que nous bataillerons en politique. Non pas seulement dans notre « conversion individuelle » mais dans tous nos engagements, et aussi dans nos exigences vis-à-vis des élus, ceux qui se réclament du bien commun, de « valeurs humanistes de la République » et a fortiori ceux qui revendiquent des « racines chrétiennes ». Oeuvrez donc dans l’amour et par amour ; ayez souci du faible et du pauvre, respectez tout ce qui nous est donné. C’est notre exigence de citoyens et de chrétiens, si vous-mêmes vous dites tels. Puisez, puisons dans la crèche la vraie inspiration. Tout particulièrement cette année, l’année de la miséricorde.

On le dit tous les ans. Cette fois, on le fait. D’accord ?

L’écologie (et la foi) contre la peur

« La France se replie sur elle-même ». « Le Front national rassemble la France qui a peur ». Et de railler, bien entendu, la soi-disant mesquinerie de ces peurs, le « bas du front » d’une « France moisie ». Trente pour cent des suffrages exprimés, tout de même. Qu’envisagent donc nos génies de l’insulte ? la noyer ?

Mais à ces mêmes génies, je ferai aussi observer qu’ils ne manquent pas de culot. La France a peur ? Quel étonnement !
Au moins depuis septembre 2001, notre classe politique n’a jamais rien su faire d’autre que nous écraser de peurs.

Peur de « la crise » : quarante-deux ans de crise tout de même, contre trente aux Glorieuses du même nom, qui n’empochent même plus le bonus défensif. Une peur face à laquelle rien ne nous est proposé que les « solutions » les plus anxiogènes : commodités de licenciement, baisse des salaires – et prioritairement des plus bas, report de l’âge de départ en retraite, etc. Et de nous citer en exemple l’Allemagne et son taux de chômage en baisse… en raison de l’explosion du nombre des travailleurs pauvres.
Depuis si longtemps, bien avant l’état d’urgence permanent, nous baignons dans l’état de crise permanent.
Et nous nous sommes livrés aux professionnels de la « gestion de crise ». Ils présentent bien. Ils sont raisonnables, eux, ils sont pragmatiques. Ils savent. Ils aiment nous rappeler que ce n’est pas à nous de penser ; de toute façon, on ne pense pas Monsieur, on ne pense pas, on compte. Et ne pensant plus, nous nous sommes laissés balloter par nos émotions, et avant tout par notre peur.

Peur du terrorisme, naturellement : le plus fier-à-bras des partis sur le sujet remporte les suffrages ? Quelle surprise ! Dans quoi pouvons-nous baigner quand le « quotidien de référence » choisit de placarder à la une, chaque jour, l’éloge funèbre d’une des victimes du 13 novembre ? Comme s’il en était besoin pour se souvenir, comme si l’on allait honorer et défendre « la joie de vivre » en barbotant dans le deuil cent trente jours de rang.

Peur du lendemain : étonnant, quand le projet d’avenir se limite à toujours plus de compétition, toujours plus de précarité, de conflits et de tensions, toujours moins de repères, de points d’ancrage, au combat permanent dont seule une poignée peut sortir vainqueur ? Au chaud dans leur tour d’ivoire, les scribes – qui, aujourd’hui comme hier, jouissent, comme chacun sait, d’une situation assise – peuvent bien huer ces Français déjà pauvres et précaires pour leur manque d’enthousiasme à s’enfoncer encore plus à l’aveuglette dans l’inconnu, après leur avoir décrit ce dernier comme terriblement dangereux. Effarant darwinisme sociétal : celui qui aspire à construire une existence paisible pour lui, ses proches et ses descendants, voire ses contemporains, est vilipendé comme faible, indigne de la Liberté, de la Modernité. Il est loin le temps où Léon Blum défendait à la tribune le droit du travailleur à la paix du foyer. Ainsi hue-t-on le retour du spirituel comme preuve de faiblesse : « qui sont donc ces faibles qui veulent plus d’amour, plus de fraternité, plus de justice ? Au combat, que diable ! et en compétiteurs sans merci! »
Le ton avec lequel nos chantres du Marché décomplexé vendent la guerre de tous contre tous ressemble péniblement aux tirades enflammées des généraux vantant le sacrifice suprême à l’été Quatorze.

Peur de l’autre. Quoi, la France aurait peur de l’autre ? Cet autre allègrement assimilé à l’ennemi intérieur depuis des années ? Cet autre, cible depuis quinze ans d’une rhétorique Nous/Eux : jeune, c’est un délinquant ; barbu, c’est un terroriste ; catholique, c’est un agent moyenâgeux du Vatican tentaculaire ; écologiste, c’est un djihadiste vert ; handicapé, c’est quelqu’un qui n’aurait pas dû naître ; chômeur, ou tout simplement pauvre et bénéficiant d’allocations, c’est un parasite ; salarié, c’est un tire-au-flanc congénital ; migrant, c’est une opportunité de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas. « En tout cas, mes chers électeurs, vous êtes entourés de gens Pas Comme Vous, c’est-à-dire de gens qui vous veulent du mal. Rasez les murs, la France est infiltrée d’autant de cinquièmes colonnes que nous en fantasmons pour vous. Mais vous êtes bien rances et moisis d’avoir peur. »

Peur enfin à cause d’un sentiment d’impuissance. Nous vivons écrasés de « c’est ainsi », « il faut s’adapter », « c’est la modernité » (ou la postmodernité), ce que vous voudrez : peu importe : nous ne sommes plus citoyens ni acteurs dans ce monde-là, nous ne le bâtissons pas plus que nous ne le pensons, ou alors « à l’insu de notre plein gré ». Nous sommes priés de subir. Il nous faut accepter ce qui est, soi-disant, la résultante de la liberté, mais que personne n’a souhaité, ni prévu, et dont bien peu veulent, ne serait-ce qu’en raison du nombre effarant de laissés pour compte. Nous sommes priés de nous laisser traîner là et, c’est bien connu, il n’y a pas d’alternative.

Il n’est pas un parti qui n’ait fondé son discours sur la peur. Il n’en est pas un qui n’ait pris soin de peindre, avec ses propres couleurs, le climat le plus anxiogène possible, pour mieux se poser en sauveur. Sans surprise, le plus chevronné en la matière l’emporte – d’une courte tête – avec un discours bien rodé : comme il n’y a pas de plus authentique Autre que l’étranger, c’est cette dénonciation-là qui rallie les suffrages. Nous sommes si bien entre nous !
Rien que l’épisode Breivik devrait nous en dissuader. Ou alors quelque regard en arrière dans notre histoire. Jamais l’homogénéité culturelle, religieuse ou ethnique n’a garanti en soi, et en quelque manière que ce soit, une société moins parcourue de tensions, moins criminogène, ni même moins divisée.
En revanche, attiser les peurs, les rejets, les divisions et en jouer les exaspère jusqu’au risque d’explosion. Etonnant, non ?
Que faire d’autre ?
« Joie de vivre, vivre ensemble, tous en terrasse ! » Et voici l’horizon eschatologique proclamé par notre Premier ministre : « Consommez, c’est le moment des fêtes, dépensez, vivez ! »
Et ce vide ne comble pas le vide. Décidément, nous vivons une époque de grandes découvertes pour nos maîtres.

Avec quoi le comblerons-nous donc ?
Ce temps de l’Avent donnerait bien des idées : miséricorde et Grâce.
Il y a gros à parier que sur les marchés de Bethléem, ces réseaux sociaux du temps d’Hérode, on s’exprimait à peu près comme sur les nôtres : c’est la crise, c’est à cause de ces étrangers, nos élites veulent la mort du petit commerce et vous avez vu cette présence policière, ces bruits de bottes (enfin de caligae). Et ça ne L’a pas dissuadé de venir.

Ce n’est pas tout. Malins comme je vous connais, vous avez remarqué qu’il manque un point dans ma première partie : la crise écologique.
Et c’est vrai. Celle-là aussi, nous peinons à la présenter autrement que comme source d’angoisses sans nom. Je serais mal inspiré de le nier. C’est qu’à la différence de toutes les autres, c’est vraiment une angoisse mortelle, et qui pourtant, reste obstinément à l’arrière-plan. Nous n’avons plus de temps à perdre et pourtant « nous ne croyons pas ce que nous savons ». C’est effrayant, pour de vrai. Et personne n’a envie de l’entendre. Ce n’est pas le bon moment.

Et pourtant, parce qu’il est question de vie, nous écologistes – et spécialement écologistes chrétiens – devrions, tout spécialement, savoir conjuguer l’exposé de la vérité à l’annonce de l’espérance. La catastrophe menace, elle est même déjà là, mais la bonne nouvelle, c’est que les réponses, les bonnes réponses, sentent la vie. Chacun de nous ne peut sans doute pas grand-chose, mais au moins y a-t-il quelque chose à faire, c’est-à-dire déjà refuser de subir.

L’écologie, celle des citoyens qui s’engagent et des scientifiques qui parlent vrai, n’est pas occupée à instrumentaliser une crise au profit d’un vague pouvoir. Je sais que l’accusation est courante : autant accuser votre médecin généraliste de diffuser lui-même le virus de la grippe… Nous nous en passerions bien, de ce combat. Mais il faut bien. Mais je m’égare : je disais, donc, qu’il y a une bonne nouvelle que nous devons savoir annoncer. Cette nouvelle, c’est que le remède n’a pas vocation à être plus amer que le mal. La conversion écologique sera joyeuse, ou alors elle ne sera pas écologique. A M. Valls et à ses pairs, opposons Isaïe 55 : pourquoi consommer et dépenser de l’argent pour ce qui ne rassasie pas ? Retrouvons le chemin des véritables mets succulents : l’humain plutôt que les biens, l’oiseau dans l’arbre plutôt que sur l’écran, la relation en vrai plutôt que « l’expérience connectée », la gratuité plutôt que la rentabilité, le partage plutôt que l’austérité. Il sera autrement plus simple, alors, d’opposer à mesdames Le Pen la fraternité universelle et l’amour du prochain sans condition.

Notre responsabilité est là : être signes et paroles d’espérance. Alors, nous n’aurons plus aucun besoin des professionnels de la gestion des peurs.

Laudato Si’ : une lecture au retour de mon carré de roseaux

Vous l’attendiez – ou pas… Voici donc un condensé de ce que j’ai retenu de cette encyclique, en ma qualité de grouillot de l’écologie de terrain depuis la fin du siècle dernier.
Du moins les points les plus saillants. Il faudrait tout citer. Mais ce serait très long. Si le coeur vous en dit, il y aura les commentaires, pour le reste.

Allons-y donc gaiement !

Cette encyclique est-elle révolutionnaire ?
Et bien non. C’est nous qui avions oublié que la parole chrétienne était révolutionnaire !
Cette encyclique s’annonçait, s’imposait. Quand l’actualité se fait terrible, et interpelle tout homme, c’est toujours comme cela que l’Eglise s’exprime, en propose une lecture chrétienne. Une encyclique, cela sert à montrer à quel point le message du Christ est de notre temps, pas d’il y a deux mille ans ; et que Dieu continue, inlassablement, de répondre à l’homme, tant dans son péché que dans sa recherche de salut.
C’est toujours par ce moyen que l’Église nous rappelle que notre foi ne se vit pas que dans le secret des cœurs, mais se met en pratique, partout où crie l’humanité blessée. Et si « Laudato Si’ est moins une encyclique verte qu’une encyclique sociale », c’est que l’écologie est aujourd’hui une question sociale : la crise écologique est la menace qui pèse sur la survie même de l’ensemble de nos sociétés.

« Tout est lié » : le pape se met à l’approche systémique

Comme écologue de terrain, il me plaît, ce « tout est lié » ; il plaît aux scientifiques que j’ai entendu s’exprimer sur la question. C’est qu’il faut se garder de le lire comme une espèce de vaste fourre-tout, un « sétoupareil » de bistrot. Un système, c’est un ensemble d’éléments en interaction. L’approche systémique consiste s’étudie sans séparer les éléments des uns des autres, ni des règles par lesquelles ils interagissent. C’est la démarche par excellence de la science « écologie », et de beaucoup d’autres aussi. Il s’agit là d’une approche systémique appliquée à la crise que subit la Création, vue à la fois comme biosphère, gouvernée par ses lois biologiques et physiques, et comme projet divin, uni à Dieu par une Alliance.

Mais restons-en au premier terme. L’encyclique s’ouvre par un long diagnostic.
Elle est frappante par sa grande technicité : on aimerait que nos décideurs politiques maîtrisent autant les dossiers que nous leur présentons. Rien ne manque, avec la précision d’un document technique. Pour un professionnel de l’environnement, il est assez frappant de découvrir aux points 35 et 39 entrer désormais dans le Magistère de l’Église catholique la préservation des connexions écologiques et des zones humides, ces vaisseaux et ces cœurs des écosystèmes !

Sur la question du climat, il n’a échappé à personne que le pape s’alignait sur les positions du GIEC. Ce qui amène à souligner deux points :
– à l’image du GIEC, il assortit son propos de la même prudence, différenciant ce qui est sûr et ce qui est « seulement » hautement probable.
– le dérèglement climatique n’est qu’un des dangers qui constituent la crise écologique, l’arbre qui cache la forêt ou plutôt la déforestation ; et les autres ne font l’objet d’aucune espèce de contestation, ni dans leur ampleur, ni dans la responsabilité humaine. Même avec une épaisse mauvaise foi, nul ne peut prétendre que la perte massive de biodiversité des 70 dernières années, cent fois plus rapide que le rythme normal des crises d’extinction des temps géologiques, puisse être un phénomène « naturel » et sans cause.

N’espérons donc pas trouver, dans l’ultime virgule d’incertitude sur la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique en cours, une échappatoire, un droit au déni complet de la crise écologique globale. Celle-ci existe, elle est démontrée ; elle est engendrée par notre pression excessive sur la planète depuis une paire de siècles ; cela aussi s’établit scientifiquement.
N’y eût-il même pas de dérèglement du climat en cours que la situation serait déjà critique sur le plan de la perte de biodiversité, de la chute des ressources halieutiques, de l’état des terres agricoles, de l’empoisonnement général des chaînes trophiques, de la pollution atmosphérique, et autres joyeusetés telles que l’épuisement rapide de stocks accessibles de ressources non renouvelables. Du point 19 au point 43 principalement, l’encyclique énumère tous ces points par lequel le monde craque : déprimant ! Tout se passe comme si nous avions décidé de brûler en deux siècles quatre milliards d’années de réserves, « et après on verra, laissez faire, faites confiance ».

Rien d’étonnant à ce qu’un nouveau chapitre de la Doctrine sociale de l’Église s’ouvre par un tableau réaliste et impeccablement documenté de la réalité du monde. C’est bien « dans le monde » qu’il faut aller porter une parole et poser des actes, non dans quelque univers éthéré, intemporel ou abstrait. L’écologie du pape François a les pieds sur terre.

L’originalité, c’est, donc, l’usage d’une approche systémique pour décrypter le phénomène et répondre à la question « que faire ? » Mais en fait, c’est la seule méthode pertinente. Car ce fameux « tout est lié » n’est pas une vue de l’esprit, mais le constat, en soi banal et irréfutable, d’un monde système. C’est vrai d’un point de vue biologique, c’est la réalité des écosystèmes, du climat, des cours d’eau, de la diffusion dans l’eau, le sol, l’atmosphère des différents polluants, c’est vrai aussi d’un point de vue humain ; autrement dit, chaque acte que nous posons engage toute la planète, et ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité économique, écologique et humaine. Ne sommes-nous pas abreuvés d’information sur l’impact que le moindre de nos choix de consommation engendre sur des écosystèmes, des économies, des sociétés, des hommes, à l’autre bout du monde ? La rapidité des échanges, la puissance de nos machines, l’information à la milliseconde fait de nous tous les éléments d’un système : tous en interaction avec tous. Nul ne peut l’omettre sans irresponsabilité crasse.

Pourquoi cet exposé qu’on pourrait juger loin de la doctrine chrétienne ou de la théologie ? Ce n’est pas, comme certains l’ont prétendu avec mépris, que François se soit « laissé entraîner par l’air du temps ». C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de « petits oiseaux ».Des points 43 à 59, le réquisitoire s’abat, implacable : d’une manière tout aussi scientifique, ce sont les conséquences sur les hommes qui sont énumérées, démontrées, martelées. Où l’oiseau et l’abeille disparaissent, le pauvre meurt de faim.

Cet exposé scientifique, auquel ne manquent, intemporalité oblige, que des chiffres, est une démonstration, qui enracine dans la réalité de notre temps l’action chrétienne, l’action en faveur de la dignité inaltérable de tout homme. Or, aujourd’hui, c’est par là qu’elle est attaquée. L’écologie n’est ni une idéologie, ni une option politique ou spirituelle pour nantis au ventre plein : les faits sont là. Défendre le droit à la vie de l’embryon n’a plus de sens, si par ailleurs nos choix politiques et économiques le font naître dans un univers de misère où quelque eau souillée de métaux lourds abrègera bien vite son existence. « Mettre l’humain au centre » est incohérent et absurde s’il s’agit de « créer des emplois » qui par leur nature, leur implantation, leur impact, leurs sous-produits, les conditions de travail qu’ils offrent menacent la santé voire la survie même de leur titulaire, de sa famille, de son prochain.

L’état de la planète est tel que l’homme ne peut plus être sauvé si le reste ne l’est avec lui : cours d’écologie, premier chapitre.

L’écologie, conformément aux Écritures

Ce cours d’écologie se double d’un cours de théologie, sur lequel je ne vais pas revenir, car telle n’est pas ma spécialité. Retenons-en principalement que la réalité écosystémique trouve un parallèle dans la vérité théologique. Le projet de Dieu n’est pas un homme isolé, abstrait, déconnecté : l’homme n’est pas un ange (même déchu). C’est une créature concrète, entourée d’autres ; il a émergé de la foule de ces autres au terme de milliards d’années de patiente évolution ; tout ceci n’est pas que décorum inutile. Toute la Création est très bonne ; quoique blessée par le péché de l’homme, toute la Création est concernée par l’Alliance divine qui suit le Déluge ; enfin, toute entière, elle aspire au Salut.
Ces vérités pressenties par Hildegarde de Bingen ou François d’Assise ont dû attendre, pour nous frapper en pleine figure, que notre toute-puissance vienne menacer l’existence même de tout ce qui vit. Elles n’en étaient pas moins écrites. Ce rappel n’a rien d’une concession à l’air du temps.

S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. (Laudato Si’, 67)

Laudato Si’ : une écologie qui marche sur ses deux jambes

Ces rappels théologiques n’ont rien de décoratif, eux non plus. On a parlé d’une écologie les pieds sur terre et la tête au Ciel. On peut aussi choisir la métaphore d’une écologie marchant sur deux jambes : l’une scientifique, l’autre spirituelle. Choisissez ce que vous voulez.

J’en retiens pour ma part que la « moitié » scientifique garantit à l’écologie selon François un ancrage dans la réalité, qui la protège de l’abstraction, de l’intellectualisme, mais aussi du déni où se réfugient tant de nos concitoyens.
Quant à la « moitié » spirituelle, ou théologique, elle vivifie le combat de terrain par une espérance qui fait cruellement défaut à tant d’écologistes de notre temps, épuisés, découragés, déprimés, ne croyant plus aux revirements possibles… cette désespérance de l’écologisme qui en vient à considérer l’homme comme l’ennemi de sa propre planète, approche dénoncée au point 91. Elle rend à la Création autour de l’homme sa forme de dignité propre : différente de celle de l’homme, seule espèce capable de Dieu, mais, elle aussi, réelle et sacrée. Elle brise l’opposition mortifère homme-nature, bien plus due à Descartes qu’à « la culture judéo-chrétienne » et repositionne l’un et l’autre, chacun à sa place propre dans un projet commun du Créateur. Elle sauve, enfin, l’écologie scientifique de l’écueil de l’utilitarisme : en effet, elle assigne au « reste de la Création » une valeur intrinsèque. L’insecte ou la baleine ne valent pas l’homme, mais ils valent quelque chose, et même bien davantage que ce qu’ils peuvent « nous apporter » (dans le cadre des services rendus par la biodiversité par exemple). La créature non-humaine se voit reconnaître une valeur aux yeux de Dieu, indépendante de celle que l’homme lui accorde pour des raisons utilitaires, affectives ou encore esthétiques (points 81 à 88). Ainsi, paradoxalement, la vision chrétienne de l’écologie n’est pas anthropocentrique !

Agir en chrétien contre la crise écologique

Tout notre agir chrétien dans ce monde (et même tout acte en faveur du bien commun, même non chrétien) doit prendre acte des réalités ainsi énoncées. Du point de vue écologique, c’est une approche très pertinente et réaliste, ce qui ne l’empêche nullement d’être radicale. La gravité de la situation interdit les demi-mesures (194 : Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. »)

Mais comment faire ?

Décidément bien complète, Laudato Si‘ évite le dernier reproche fait aux publications écologistes : elle propose un plan d’action. Comme cet article commence à devenir long, je me limiterai à ce qui m’apparaît comme central.

Laudato Si’ propose d’agir à trois niveaux : la personne, le collectif local (« à taille humaine ») et le niveau plus traditionnellement appelé « politique ».
(En réalité, dans les trois cas, il s’agit bien de politique – de se préoccuper de la cité – et au sens chrétien : porter dans le monde une parole et une action qui ne sont pas du monde.)

Le point de départ, c’est la conversion personnelle. Notre foi se nourrit d’une rencontre personnelle avec le Christ : une démarche écologique chrétienne découle de la conversion de l’individu. Pourquoi ? Parce que c’est là que se dit le « Oui » à la vie, c’est là que nous avons la garantie de le poser en toute liberté.
Nous pourrons alors agir et toute la dernière partie de Laudato Si’ fourmille d’exemples d’actions. Un catalogue brouillon et simpliste ? Nullement : le reflet, au contraire, du foisonnement d’initiatives vers une vie plus simple, plus sobre, plus respectueuse du frère et de toute la Création ; foisonnement permanent, sans coordination, sans hiérarchie pesante, sans comité d’experts ; insoumis, subversif (quoi de plus subversif, au fond, que de cesser de répondre à l’injonction de consommer plus ?), fourmillant d’un bout à l’autre de la planète, bien au-delà de nos « quartiers de bobos », jusqu’au plus déshérité des bidonvilles. Souvent davantage là-bas qu’ici, d’ailleurs !
Car en matière d’ingéniosité dans la simplicité, de solidarité dans l’adversité aussi, les pauvres nous précèdent, et de très loin, sur le chemin du Royaume. Saurons-nous écouter ce qu’ils ont à nous apprendre ?

Mais ce n’est que le point de départ. Très vite, quiconque convertit son cœur au respect de la Création découvre qu’il peut faire bien plus que changer quelques comportements individuels. C’est le niveau deux : le collectif, le groupe, l’association, grâce à laquelle deviennent possibles les jardins partagés, les actions juridiques, la sauvegarde d’un arbre ou d’un coteau, et tout ce à quoi oeuvrent depuis longtemps, tous les matins, les routards de l’écologie… Ceux qui, par exemple, ce printemps, comptaient les rousserolles au long d’un morne canal.

Quel est le troisième niveau ? C’est celui qui fait hurler au marxisme certains commentateurs : il s’agit de traiter certaines questions écologiques au niveau des États, voire au niveau supranational.
C’est que l’État, voire l’instance internationale, est souvent l’échelon le plus pertinent – le plus bas échelon pertinent – lorsqu’il s’agit de traiter d’un problème planétaire, en raison même du caractère planétaire des systèmes biologiques ou physiques concernés !

196 : Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir.

Quelle est notre liberté de préserver une rivière de la pollution, si quelqu’un d’autre dispose du pouvoir d’anéantir tous nos efforts juste parce qu’il habite quelques kilomètres plus en amont ? Ce n’est qu’à l’échelle du bassin-versant qu’une « politique aux vues larges » (Laudato Si’ 197) sera en mesure de servir réellement le bien commun.

La question écologique rappelle avec force que le principe de subsidiarité consiste à régler un problème au plus bas niveau disposant des moyens pour le faire, et certainement pas en un blanc-seing accordé, en toutes circonstances, à la liberté individuelle.

En concluant néanmoins sur la nécessité, l’art et la manière de la conversion écologique personnelle, Laudato Si’ rappelle que tout doit partir « d’en bas », mais pour, ensuite, monter. Non, l’écologie n’est pas qu’une affaire de « liberté individuelle ». Elle ne peut pas rester scotchée au rez-de-chaussée : elle doit, sous peine de rester vaine fumisterie ou bribes de survie arrachées au désastre, grimper les escaliers quatre à quatre et aller toquer à grands coups, chez les puissants, au nom de la parole de tous. Finies, alors, les « chartes » culpabilisantes parachutées d’en haut, mais aussi les menaces de « dictature verte » – assez fantasmatiques, mais qui servent d’alibi commode.

Ceci dit, il y a urgence.

Ah, oui, un dernier point.
« Pourquoi tout le monde fait semblant d’oublier qu’il est question d’écologie humaine ? »
Personne ne fait semblant. Mais personne n’a oublié non plus que la position de l’Église sur la protection des plus fragiles, de l’embryon, des générations à venir sacrifiées par un malthusianisme avant tout soucieux de ne rien partager, ou de ceux que nos sociétés utilitaristes rechignent à prendre en charge ne date pas d’hier. De bien avant, en tout cas, qu’on forge l’expression « écologie humaine ». Allons-nous, demain, louer un acte « d’écologie humaine » à l’heure d’adorer la Croix ?
L’objet, la nouveauté de Laudato Si’, c’est d’élargir et d’intégrer ce souci bimillénaire de la dignité inaliénable de l’homme à tout ce en quoi la culture du déchet la menace.

Là encore, ce ne sont que des logiques qui n’auraient jamais dû nous échapper. Alors cessons maintenant de lire et d’écouter, il est temps de se convertir et d’agir. Cherchez autour de vous parmi ceux qui sont déjà à l’oeuvre, petits et grands, nouveaux et anciens… Foin de l’à-quoi-bonisme! Comme le rappelle l’encyclique au point 181, « il y a tant de choses que l’on peut faire ! »

Des Assises où ça bouge

« Saviez-vous qu’il y avait le week-end dernier à Saint-Etienne un événement catholique qui a réuni dix fois plus de participants que l’université d’été de la Sainte-Baume ? »
« Saviez-vous qu’il y a eu dix fois plus de catholiques pour applaudir Patrice de Plunkett, Valérie Masson-Delmotte, du GIEC, ou encore Myriam Cau, EELV ? »
« Saviez-vous qu’il y aurait eu dix fois plus de raisons de titrer « l’Église catholique ne tourne plus le dos à la décroissance » que de présumer d’accointances « de L’Eglise » (toute ?) ou « DES catholiques » (tous ?) avec le Front National ? »

La plupart des articles consacrés aux Assises chrétiennes de l’écologie commenceront de cette manière. C’est inévitable. Que voulez-vous, l’alliance cathos-FN, c’est vendeur coco !

Et puis Toulon en été, c’est des vacances, veinard ! Plus, en tout cas, que de traîner sa caméra juste derrière « Geoffroy-Guichard, au fin fond d’la banlieue de Lyon », alors qu’il y a quarante ans que les frères Revelli ne mystifient plus en dribblant les défenses du pays, comme le déplore le poète…

Tout cela passera. Là-bas, des tempêtes déchaînées dans d’élégants verres à pied toulonnais ou parisiens. Ici, les hommes de bonne volonté se rencontrent autour de gobelets consignés où coulent jus de pomme ou de houblon du Pilat ; et ils sèment, inlassablement.

On peut retenir de ces Assises que le micro s’offrait aux paroles radicales. Non pas fanatiques, mais radicales : enracinées dans la Parole, sans concession. Il faut dire que d’entrée, un duo Patrice de Plunkett-Dominique Lang, ça donne le tournis aux défenses, aux réticences, à la manière d’une paire Lacazette-Fekir des grands soirs. Dehors, le greenwashing, l’écologie complaisante « qui n’entrave pas l’économie »… c’est-à-dire l’écologie qui s’accommode de la cupidité décomplexée. L’encyclique Laudato Si’ n’est-elle pas assez claire ? Nous devons regarder la Terre comme le pauvre d’entre les pauvres, et en sauvant la Terre, nous sauverons non pas « la nature », mais tous les pauvres !

Changer de système, et même plus : de paradigme. Un peu novlangue, cette expression, c’est vrai : on n’a jamais autant parlé de « paradigme » que depuis qu’il s’agit d’en changer. Mais c’est que tout est à remettre en cause : notre notion du progrès, les moyens dont nous pensions qu’ils accroissaient le bien-être de tous ; un progrès, un développement, une économie, un marché qui de serviteurs sont devenus maîtres. Des maîtres à produire le profit de quelques-uns et la misère de tous.

Voilà pourquoi le Cardinal Barbarin a pu redire, comme au mois de juin dans les colonnes de La Vie, pourquoi l’encyclique l’avait réconcilié avec le mot décroissance. Parce que « décroissance » n’est pas « régression ». Décroissance, en écologie, n’est l’antonyme que de « croyance inébranlable dans la possibilité et le caractère bénéfique pour l’homme d’une croissance infinie du PIB ». Décroître dans les richesses matérielles, décroître dans le superflu, pour croître en humanité, en spiritualité, et en justice par un meilleur partage : voilà pourquoi, a dit le Cardinal, « j’ai compris que moins pouvait être Plus. »

Oh, bien sûr, ce n’est pas parce que mille cinq cent personnes assemblées ce soir-là ont applaudi ces propos que je vais en conclure que « les cathos sont convertis à la décroissance ». Ce serait faux. Dix fois moins faux, ceci dit, que d’affirmer que l’Eglise « adoube le FN ». Il y aura, c’est forcé, des perplexes, des inquiets, de non-convaincus par le besoin d’une telle radicalité, des résistances. C’est qu’il s’agit de remettre en cause ce qui, pendant deux siècles, a donné travail et richesses à notre partie du monde… Et qui nous a menés si vite, si près d’un mur dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Et oui, les écologistes chrétiens seront comme les autres tentés par la récupération lénifiante qu’offriront les rois de la « croissance verte », du « développement durable » et autres fausses solutions rassurantes. « Imbéciles ! » jetait d’avance à la figure des trompeurs et des trompés consentants un tract distribué autour du parc des expositions…

Il y aura même des personnes qui s’empareront de l’écologie au profit de tout autre chose que la fraternité universelle à laquelle nous appelle le Christ. Qui restreindront l’écologie intégrale, écologie de toute la vie incluant tout l’homme, au périmètre de leur groupe géographique, culturel ou national. Qui tenteront de la garder pour eux, de faire un outil d’exclusion d’un souffle de communion mondiale. Et les premiers se verront accusés de « faire dans le mélange des genres » et de « frayer avec le fascisme ».
C’est le drame. Une bonne idée sera toujours pillée et même détournée.

« Bon d’accord. Y’a une encyclique, alors tout le monde va applaudir trois conférenciers et rentre chez soi très content, fier que manger des pommes bio rende encore meilleur catho. Et dans trois mois tout le monde aura oublié. »
Déjà, si c’était ça, ce ne serait pas très différent de la conscience écologique d’une grande partie des Européens, tout fait religieux mis à part. Ensuite… non. Ben non.

C’est qu’ils sont – que nous sommes quelques-uns à ne pas avoir attendu l’encyclique pour nous y mettre. Des dizaines de groupes, de communautés religieuses, de paroisses, d’associations sont déjà au travail sur le terrain depuis des années. Ils étaient là pour témoigner, apporter leur expérience, offrir aux curieux d’engagement d’innombrables portes ouvertes. Sans craindre d’aborder les questions qui dérangent : la démographie, les droits de l’animal, les grands projets, la démocratie locale, le partage planétaire des ressources. Consulter a posteriori le programme des Assises
en dira plus long que tous les inventaires que je pourrais écrire ici – sans ratons laveurs.

Tout autour de ces ateliers, nous nous sommes retrouvés ; l’occasion, dans certains cas, de passer du virtuel au réel. Scouts de diverses couleurs, habitants d’éco-hameaux, vieux routards de l’écologie de terrain, théologiens, journalistes, dont l’équipe de la nouvelle revue Limite, blogueurs, prêtres et religieux, professionnels de l’environnement, politiques, tous étaient là pour des rencontres parfois improbables. De ces échanges qui n’ont lieu que là, où d’un quart d’heure à l’autre on parle TAFTA, réfugiés ou protection de nids d’hirondelles en Haute-Saône.

Foisonnante, bouillonnante, vivante, vivifiante, et diverse ; lucide, mais pleine d’espérance ; enthousiaste, mais humaine, avec ses divisions et des contradictions ; mais surtout, cherchant à être radicalement évangélique ; telle est l’écologie chez les chrétiens, telle du moins qu’elle est apparue à Saint-Étienne ces trois jours.
L’usage voudrait que je tempère par un côté obscur. C’est inutile. Assez de prophètes de malheur ou de grincheux l’ont fait à ma place. Qu’ils sachent que nous ne sommes pas béats. Nous courons exactement les mêmes risques que tous les autres écologistes sincères. Nous espérons en Christ pour nous en préserver.

C’est cette espérance qui fait que tous les matins, je retourne à mon poste de chargé d’études en association de protection de la biodiversité sans déprimer, sans me dire, comme tant de mes collègues que c’est foutu, que les politiques ceci et Monsanto cela. C’est déjà ça de pris.

Tous les ans, c’est la même chose

Tous les ans, c’est la même chose. En juin-juillet, le cœur manque un peu.
La protection de la Nature n’est pas le métier le plus reposant. C’est que contrairement à un discours souvent rabâché, nous sommes sur le terrain, et non « dans un bureau parisien ». Dans le seul département du Rhône, je compte, sur la base www.faune-rhone.org , un total d’environ 14 000 données transmises par les observateurs rien que pour le mois de juin – en cumulant les oiseaux (80%), les mammifères, les reptiles, les amphibiens et divers groupes d’insectes. (Pour mémoire une donnée = tant d’individus, de telle espèce, telle date, en tel lieu). On estime qu’il faut 2 à 4 minutes sur le terrain en moyenne pour produire une donnée « oiseau », et bien davantage pour les autres groupes, plus rares, plus discrets ou plus difficiles à identifier. Faites le calcul.
Nous passons donc beaucoup de temps dehors, beaucoup de temps sur les routes, et le tout avec des horaires mobiles car alignés sur le lever du soleil. Autrement dit, on commence « pépère » en mars, mais on finit en mai et juin avec un rythme qui n’est pas précisément celui d’un bureaucrate.
Le tout pour se rendre en des sites qui ne sont pas forcément les vertes campagnes. C’est même somme toute assez rare. Il s’agira plus souvent des environs d’un chantier, d’une carrière, voire d’une rue de banlieue où il faut bien tâcher de relever la « biodiversité ordinaire ».
Cela prend environ la moitié du temps, en saison. Sur l’année, disons un quart. Le reste : analyse de données, et protection concrète : rapports, dossiers, réunions, propositions de mesures, suivis, combats. Combats pour qu’il reste quelque chose à protéger demain. Rappelez-vous : près de la moitié de la faune sauvage planétaire a disparu en moins d’un siècle.
Voilà. C’était juste une petite réponse au classique « ouah, c’est un beau métier ». Bien sûr, mais il ne faudrait pas hâtivement y voir une sinécure, consistant à batifoler à temps plein dans les frais bocages en brandissant jumelles et filet à papillons (« aux frais du contribuable », ajoutera-t-on dans les bistrots). C’est un travail qui, autant que beaucoup d’autres, peut se montrer usant, pénible, fastidieux, ou démoralisant, comme il peut être source ponctuelle d’exaltation ou d’émerveillement. Puis, il est technique, et comme tel, presque jamais facile. Un travail, quoi. Un vrai. Tout simplement.
C’est aussi un travail qui ne cesse pas une fois fermée la porte du bureau. L’écologie, a fortiori intégrale, questionne la vie entière – oblige à repenser tous les choix du quotidien, mais suggère aussi une infinité de combats, de sources de révolte et d’indignation. Je ne vous la refais pas, vous le savez depuis longtemps, « tout est lié »…
La paroisse appelle. Telle association recrute. Tel message est à relayer. « Et là, vous êtes où ? On vous attend. »
On ne peut pas être partout, bien sûr. Affaire de « charisme », de compétences surtout. Je n’ai ni l’un, ni l’autre en ce qui concerne ce qu’on nomme classiquement l’humanitaire, par exemple. Il faut bien laisser agir ceux qui en ont davantage la vocation. Ce qui n’empêche pas de se sentir profondément remué par les justes combats qu’on laisse mener par d’autres, parce qu’on n’a pas le temps ni la force d’y être soi-même.

Tous les ans, c’est la même chose. On se demande si on ne devrait pas y être quand même. Non pas abandonner ceux-ci pour ceux-là. Pour que le pauvre ait à manger, il faut du pain. Pour qu’il y ait du pain, il faut qu’il y ait des vers de terre, des crapauds et des oiseaux, etc. Et le pauvre aura, comme tout le monde, le droit de vivre dans un monde empli d’oiseaux, même si ceux-ci ne « servent à rien » aux yeux d’un technocrate inhumain.

Tous les ans, c’est la même chose : nous nous demandons s’il est vrai que là, ça y est, on peut aller se la couler douce quelques jours « dans un endroit désert, à l’écart ». Il n’y a de toute façon pas d’endroit si désert, ni si à l’écart, qu’on n’y trouve un pauvre qui crie. On y trouvera de toute façon toujours sœur notre mère la Terre, pauvre parmi les pauvres selon Laudato Si, au point deux.

Elle gémit à tel point que pour dormir un peu, il faut se boucher les oreilles, et ce n’est pas glorieux. L’affaire se complique encore plus, si l’on considère que l’Eglise nous propose en la matière un vaste éventail de saints qui se sont tués à la tâche au sens propre. L’enseignement du nécessaire respect du repos régulier, instauré par le Créateur en personne, heurte de plein fouet un culte, si j’ose dire, du burn-out humanitaire jusqu’à la mort.
Après tout, l’essentiel est qu’il y ait des remplaçants jusqu’à la fin des temps.

Tous les ans, parmi les réponses, on me dit qu’une solution consiste à confier tout cela à la prière. Hélas, cela ne « suffit » pas. A-t-on l’esprit plus tranquille ? Est-ce à dire que la prière serait une échappatoire commode, une façon de s’en laver les mains ? C’est ce qu’on m’a longtemps appris : « prier pour ceci ou cela, c’est une bonne excuse pour ne pas se bouger ». C’est sans doute un manque de foi de ma part : confier quelque chose à la prière ne m’apaise pas la conscience. De toute façon, concrètement, combien de temps pouvons-nous passer sans qu’un des problèmes du monde ne se rappelle à notre bon souvenir ? Si nous réussissons à trouver un recoin de Nature très exceptionnellement préservé et dépourvu de 3G, je dirais un quart d’heure, au grand maximum.

Tous les ans, c’est la même chose. Comment résoudre cette contradiction ? D’autant plus qu’on a vite fait de se prétendre épuisé pour gratter un rab’ de sabbat du corps et de l’esprit. C’est si facile. La tentation guette de tous les côtés : tentation de jouer au débordé, à l’épuisé – au saint – aussi bien que tentation de toute-puissance, dans le fait de ne jamais arrêter. Qu’on dise stop ou encore, comment savoir si c’est l’Esprit qui nous le glisse, ou plutôt Satan et ses pompes, qui nous pompent l’air mais nous soufflent aussi ce que nous aimons entendre ?

Après Laudato Si… La biodiversité ne peut plus attendre

Note : Ceci n’est qu’une déclinaison des enseignements de l’encyclique à l’un des sujets les plus brûlants de la crise écologique. Ce n’est pas « mon analyse de Laudato Si ». Celle-ci viendra un peu plus tard, car c’est un long travail que de rendre justice à un document si dense. C’est promis. Peut-être même avant les vacances. Enfin, les miennes (c’est quoi, des vacances ?)

Vous cherchez une cause pour décliner tout de suite dans la cité l’appel du pape pour la sauvegarde de la maison commune, plus connu sous le nom d’encyclique Laudato Si ? Il n’y a pas à chercher bien loin…

Pendant que le débat public sur la Grèce se déploie avec les fastes propres à notre temps (« fascistes ! » « ultralibéraux ! » « réacs ! » « communistes ! » « fainéants ! tricheurs ! voleurs ! » « ennemis de l’Europe ! » « toi-même ! » « c’est celui qui le dit qui y’est ! ») ladite Europe, s’apprête, en douce, à liquider la biodiversité.

La biodiversité. Un mot, une abstraction, une réalité… Un iceberg, une invisible, une inconnue…

Suffisamment connue pour que 93% des Européens se déclarent convaincus de la nécessité d’en enrayer la disparition. Et ça tombe bien (ou mal)… car l’Europe, notre belle Europe si démocratique, entend revenir sur les directives qui ont permis jusqu’ici, vaille que vaille, d’en freiner un peu l’érosion.

Avec le raisonnement cynique que puisque leur efficacité est insuffisante, il n’y a qu’à les liquider. L’incendie n’est pas éteint assez vite ? Coupons l’eau des pompiers ! La logique est imparable.

Et « ça tombe bien » aussi, car la disparition est une affaire grave. Gravissime, même. En France, parmi les thèmes écologiques à la mode, c’est sans doute la cinquième roue du char, et pourtant, dans le grand effondrement de notre maison commune, c’est l’une des plus lourdes poutres qui se disposent à nous dégringoler dessus. La perte de biodiversité, c’est aussi le titre III du chapitre 1 « Ce qui se passe dans notre maison » de Laudato Si (points 32 à 42). Cela nous regarde comme hommes et comme chrétiens…

En commençant par le commencement : la biodiversité, c’est quoi ?

Le terme de biodiversité, assez large, désigne la diversité des espèces vivantes. Au sens strict, nos animaux domestiques appartiennent donc à la biodiversité. Néanmoins, il va de soi que leur place dans le système formé par les espèces vivantes « sauvages », spontanément présentes, n’a rien à voir avec celle qu’occupent ces dernières (leur niche écologique) : c’est l’homme qui leur fabrique, éventuellement de toutes pièces, leurs conditions d’existence. Aussi, pour clarifier l’objet d’étude, le terme biodiversité désigne, dans les faits, la diversité des espèces sauvages.

Un inventaire de faune et de flore donne un aperçu assez précis de la biodiversité d’un territoire donné, à condition qu’il soit assorti d’assez de détails sur le statut des espèces observées, c’est-à-dire : ce qu’elles font là. Par exemple, on indiquera, dans le cas d’un oiseau, s’il se reproduit (espèce nicheuse) ou s’il n’est observé qu’à l’occasion des passages migratoires, ou pire, de manière accidentelle. Un tel panorama, grâce aux connaissances scientifiques sur les exigences écologiques respectives de ces différentes espèces, permet aussi de comprendre pourquoi cette diversité existe et comment elle fonctionne en tant que système. Donnez à un ornithologue la liste des oiseaux nicheurs sur une commune et il saura vous décrire à grands traits les paysages qu’on y rencontre.

En outre, cette diversité n’est pas une bête liste mais un système : toutes ces espèces interagissent et évoluent de concert. Sans cesse, il surgit en elles de la nouveauté que « la sélection naturelle » validera ou non comme un dispositif non contradictoire avec la survie et la perpétuation de son porteur. C’est ce phénomène qui permet aux espèces de s’adapter, de redéfinir leurs niches écologiques, très larges comme chez les espèces opportunistes et cosmopolites (le loup, le moustique…) ou spécialisées à l’extrême, comme chacune de ces myriades d’espèces de coléoptères qu’on peut collecter sur un seul arbre en forêt équatoriale. La vie sur Terre ne peut se maintenir que si ce moteur fonctionne. Que les pressions extérieures excèdent le temps et la possibilité pour les espèces d’inventer et d’expérimenter des solutions et tout finira par disparaître, hormis, peut-être, une poignée de durs à cuire capables d’exploiter les milieux ultra-contraignants, hyper-appauvris, et identiques d’un bout de la planète à l’autre, que l’homme leur impose. C’est ce qui se produit actuellement : appauvrissement galopant et banalisation.

Mais l’homme, il fait partie de la biodiversité, non ?

Et bien… oui. Mais si on le regarde comme tel, alors il faut se souvenir qu’il n’en constitue jamais qu’une espèce et que la diversité des cultures, peuples, activités humaines n’a rien à voir avec « une forme de » biodiversité, sauf à vider entièrement le mot de son sens. Un peu comme si l’on disait que le vin est une forme d’eau, et réciproquement.

Et la biodiversité, ça sert à quoi ?

A vivre. Pas moins.
Tout ce qui dans notre quotidien nécessite des interactions avec des êtres vivants repose sur la biodiversité, en tant que « liste » mais aussi (voire surtout) en tant que système. L’écrasante majorité de nos cultures a besoin d’être pollinisée et les abeilles dites domestiques n’accomplissent qu’une fraction du travail. Toutes ces cultures ont besoin d’un sol aéré, vivant, riche en éléments nutritifs mis à disposition par les cycles naturels. Faute de quoi, le sol, mort, réduit au rôle de simple support, c’est l’exploitant qui doit tout apporter sous forme de travail du sol, d’engrais, d’intrants divers… à grande dépense d’énergie, de pétrole, d’acier et de bien d’autres ressources encore qui n’ont rien de gratuit. C’est ce qui se produit actuellement.

Citons Laudato Si (pt 34) :

« Par exemple, beaucoup d’oiseaux et d’insectes qui disparaissent à cause des agro-toxiques créés par la technologie, sont utiles à cette même agriculture et leur disparition devra être substituée par une autre intervention technologique qui produira probablement d’autres effets nocifs. »

Et c’est ce à quoi les techniques regroupées sous le terme d’agroécologie tentent de remédier.
Mais il n’y a pas que l’agriculture. Les zones humides, si souvent éradiquées comme insalubres « marais », servent de zone d’expansion des crues – ce qu’avaient oublié nos génies créateurs de cours d’eau « redressés » – mais aussi de station d’épuration naturelle et gratuite : les polluants sédimentent et sont captés par la végétation hygrophile, notamment les roseaux.
Ajoutons le rôle climatique des forêts, les molécules à usage médical qui restent à découvrir au cœur de telle ou telle plante, la lutte contre l’érosion, les ressources halieutiques, que sais-je, n’en jetez plus, la coupe est pleine : les services rendus par les écosystèmes pèsent à peu près l’équivalent du PIB mondial. Encore cette lecture est-elle quelque peu trompeuse, car aucune somme d’argent ne pourra les faire ressurgir du néant où nous sommes en train de les plonger. Et nous ne disposons de toute façon pas des ressources non vivantes pour en reconstituer entièrement les effets à par des voies artificielles, indépendamment de l’absurdité de remplacer, par exemple, les milliards d’abeilles sauvages par autant de coûteux nanodrones.

« Oui, mais il faut bien que l’homme puisse se développer, on ne va pas bloquer tout le développement, l’économie passe en premier, etc. »

Quelle économie ? Elle a désespérément besoin d’écosystèmes en état de marche : c’est un impensé, une réalité tacite qui nous a complètement échappé jusqu’à ces cinquante dernières années, parce que nous n’exercions pas sur eux une pression qui menaçait vraiment leur fonctionnement global (sauf localement). Nous sommes à ce point crucial où chacun de nos projets de « développement » doit être passé à un crible impitoyable : ne va-t-il pas être le point critique, la maille rongée qui comme dans la fable, emportera tout l’ouvrage… l’ouvrage du filet qui nous soutient au-dessus du vide ? N’est-ce pas le bétonnage de trop, celui qui déstabilisera la dynamique des crues ? La route qui anéantira la population locale de crapauds, contraignant l’agriculteur à inonder derechef ses champs d’insecticides ? La mise en maïsiculture qui empoisonnera l’ostréiculture en aval – cas récurrent sur le littoral charentais ? Jusque-là, nous avons compensé à coups de dépense de carbone, et nous avons triché sur le bilan comptable pour cacher la facture sous le tapis. (tout ceci est fort bien exposé dans Laudato Si, pts 182-188)

Nous avons oublié que la facture d’insecticides était décuplée par le non-respect des auxiliaires de l’agriculture, prédateurs des ravageurs. Et qu’elle se lestait en outre du prix des cancers qui déciment les exploitants. Nous avons considéré les crues à la violence démultipliée par nos bassins-versants goudronnés, nos cours d’eau recalibrés, comme d’inévitables aléas… naturels. Nous avons oublié que de simples roseaux assurent une grande part de la dépollution de l’eau, sans coûter un centime.

Certains raillent les écologistes comme Cassandre d’un effondrement qui ne vient pas. Mais il est là. Diffus, mais tapi à peu près partout. C’est une dette. Une dette à moyen terme que nous remboursons par des dettes à plus court terme encore : des coups de pioche dans les derniers fonds de tiroir des ressources non renouvelables.
Une dette qu’aucun banquier ne peut restructurer ni remettre. En ces temps de Tsipras et de Grexit et tout et tout, cela vous parle-t-il ?

« Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. » (Laudato Si, pt 194)

Nous sommes une espèce de ce monde, nous ne pouvons pas nous en extraire. Les écosystèmes, c’est notre famille élargie et notre maison tout à la fois. Sans eux, notre survie est impossible.

Le fût-elle, qu’elle serait vide de sens, et dévoiement de notre humanité même.

Et même si ça ne servait à rien ?

Citons une nouvelle fois Laudato Si. Au point 33 :

« Mais il ne suffit pas de penser aux différentes espèces seulement comme à d’éventuelles ‘‘ressources’’ exploitables, en oubliant qu’elles ont une valeur en elles-mêmes. À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. »

Pas plus du point de vue spirituel que du point de vue biologique, nous ne sommes surgis de rien dans un univers vide à part nous. Nous n’avons paru qu’au terme de près de cinq milliards d’années d’évolution de notre planète, dont plus de deux milliards d’évolution de la vie sur celle-ci. A l’image de Dieu, oui, mais tard-venus tout de même, et pas seuls : le plan de Dieu pour le monde inclut toutes les créatures, de même que toute chose est récapitulée dans le Christ et non remplacée par le Christ. Celles-ci nous sont confiées : nous ne sommes pas appelés à les jeter dans la chaudière de notre « développement », mais à vivre

« en respect[ant] les lois de la nature et les délicats équilibres entre les êtres de ce monde, parce que « lui commanda, eux furent créés, il les posa pour toujours et à jamais sous une loi qui jamais ne passera » (Ps 148, 5b-6). Nous nous apercevons ainsi que la Bible ne donne pas lieu à un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures » (Laudato Si, Pt 68)

« S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » (Laudato Si, Pt 66)

Toutes ces notions synthétisées dans la nouvelle encyclique vous sont de toute façon familières si vous avez quelque peu l’habitude de ce blog.

Frères dans la Louange du Créateur, reflet du Créateur, marque de Son œuvre par la prodigieuse force de création de nouveauté, source d’émerveillement enfin : préserver la biodiversité n’est pas qu’un impératif plus ou moins utilitaire, c’est une source de rencontre avec Dieu à travers son œuvre, une source gratuite, infiniment variée… Mais hélas, pas inépuisable ni indestructible.

Alors, que faire ?

Avant tout, se mobiliser et signifier à nos maîtres de cesser leur petite tambouille entre eux, leur « développement » qui n’en est pas un, leurs « projets » qui ne sont que de juteux cadeaux entre amis dont nous, nos frères, et ceux qui nous suivront paieront l’amère facture… Signifier que nous voulons un monde où des alouettes chantent encore dans le ciel, où il est possible de voir un Martin-pêcheur le long d’une rivière qui ne sera pas un caniveau cimenté, un monde où « l’emploi » ne se paie pas de la destruction cynique de tout ce qui peut exister de beau, de fragile, de gratuit ; un monde où le blé pousse dans les champs bordés d’une haie et de bleuets, et dont le cultivateur n’a pas besoin de scaphandre estampillé « bombardement chimique et bactériologique ».

« Si la terre nous est donnée, nous ne pouvons plus penser seulement selon un critère utilitariste d’efficacité et de productivité pour le bénéfice individuel. Nous ne parlons pas d’une attitude optionnelle, mais d’une question fondamentale de justice, puisque la terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront. » (Laudato Si, Pt 160)

Et rejoindre ceux qui depuis des décennies mènent ce combat pour davantage de justice écologique – ceux que de loin, on préfère traiter d’idéologues qui veulent revenir à la bougie.

« Au sein de la société germe une variété innombrable d’associations qui interviennent en faveur du bien commun en préservant l’environnement naturel et urbain. » (Laudato Si, pt 232).

Des idéologues ? Des khmers verts ? Des païens ?

Que dire, sinon : venez et vous verrez…