Bataille des messes: ni vainqueur, ni vainqueur

La « bataille des messes » aura été l’un des fils rouges de cette année covidée, chez les catholiques et au-delà. Très au-delà. Elle n’aura pas seulement fracturé l’Eglise de France, j’entends par là l’ensemble formé par les fidèles, ne sachant rien d’éventuelles divergences au sein de la CEF. Elles ont révélé, et ça me semble beaucoup plus grave, le gouffre qui sépare désormais les pratiquants, de quelque religion que ce soit, d’une part, et le reste de la société d’autre part. Regardons les réactions individuelles, collectives, institutionnelles, de cette part non pratiquante de la société aux revendications catholiques : d’interminables variations sur le thème « la religion c’est privé, donc ça peut très bien se limiter à prier tout seul dans son salon [voire dans un endroit innommable]. Il n’y a aucune raison de se réunir, donc puisqu’on ne voit pas pourquoi l’autoriser, autant l’interdire. »

Dans ces conditions, il est évident que faire comprendre le sens de la célébration de l’Eucharistie, pouvoir expliquer en quoi elle est encore davantage qu’une prière collective, c’est un niveau avancé de la discussion qui n’a pratiquement jamais été atteint. Toutes les tentatives d’expliquer l’importance de consacrer le pain et le vin et recevoir le Corps du Christ se sont heurtées au mur préalable, consistant à répéter inlassablement « rien ne vous empêche de prier tout seuls ».

En fin de compte, si la bataille a été gagnée sur le plan juridique, c’est parce que le droit existant protège encore le droit de pratiquer une religion sans que l’État ait à se faire juge de la pertinence ou non de tel ou tel rite, tant qu’il ne contrevient pas par ailleurs à la loi et à l’ordre public. Le Conseil d’État a statué en ce sens et le pays en a pris acte, fort surpris, tout dépité de constater que cette fameuse laïcité qu’il aime tant brandir pour reclure la Bible aux toilettes protégeait la liberté de faire ces choses qu’il trouve délirantes et terrifiantes. Je pèse mes mots, devant le navrant spectacle de cette reporter appelant au secours la maréchaussée : « ils prient ! ils commencent à prier ! dans la rue ! et ils chantent des chants religieux ! » comme si les manifestants eussent été en train de lancer aux passants des Endoloris et des Avada Kedavra.

Et cela devrait nous inquiéter fort, car cela signifie que la pratique religieuse catholique, comme les autres d’ailleurs, ne tient plus qu’à un cadre juridique ancien, et perçu comme aberrant reliquat du passé. Si j’en crois les débats non seulement sur « lérézosocio » mais aussi entre élus, nos concitoyens non croyants sont nombreux à ne pas comprendre pourquoi il faudrait s’emm… à autoriser d’autre pratique religieuse que celle, rigoureusement privée, de la prière individuelle silencieuse à domicile (qu’on n’autoriserait guère que faute de moyens acceptables de l’empêcher). Comme ils ne comprennent pas le sens de ces rassemblements, ils s’en inquiètent (y plaquant le vocable à la mode de « séparatisme ») et ne tarderont pas à y voir des pratiques non seulement inutiles, mais dangereuses, où l’on fomente on ne sait quelle agression à leur encontre.

Naturellement, bien des non-croyants – entendus ici au sens de personnes ne se reconnaissant dans aucune des religions usuellement pratiquées en ces temps et ce pays – reconnaissent aux religions le même statut qu’à n’importe quel autre corpus d’idées sur le monde, et considèrent qu’on se doit au minimum de savoir de quoi on parle avant d’adhérer, rejeter, critiquer ou moquer. Mais à force de matraquage du discours selon lequel le religieux, c’est le règne sans partage du propos délirant, ils sont, je le crains, de moins en moins nombreux. On m’a parlé en 2015 d’un livre, vous m’excuserez d’avoir oublié la référence, qui fondait son propos sur l’absurdité des religions par l’affirmation que les chrétiens sont des gens qui croient vraiment qu’à la messe, l’hostie devient un bout de bidoche pissant le sang dans leurs mains. À ce niveau-là, il est compliqué de se dire que le regard critique basé sur une vraie connaissance du fait religieux est l’attitude la plus courante.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Peut-être parce que l’esprit du temps est si imbibé d’utilitarisme qu’il récuse d’emblée tout ce qui ne lui semble pas rapporter, selon ses critères. La prière, perçue comme une demande, un deal avec l’invisible en vue d’en retirer quelque avantage, c’est compréhensible ; le spirituel qui apporte des bénéfices en termes de développement personnel, de santé, de productivité, OK; les pratiques diverses destinées à connaître l’avenir, banco; mais partager le corps du Christ, renouveler son sacrifice pour le salut, sont des notions complètement hors de ce schéma, tout comme l’est, d’ailleurs, l’idée même de grâce divine. Nous n’aurons pas trop de difficulté à faire comprendre « l’intérêt » de la prière ni de l’action caritative ; le reste n’entre plus dans les plans de l’époque, à tous les sens du mot « plan ».

L’efficience du culte n’étant plus comprise, le culte a perdu toute valeur. Au mieux, il est assimilé à un spectacle : on met son autorisation sur un pied d’égalité avec l’accès aux cinémas.

Et dans une société utilitariste, ce qui n’a pas de valeur, on ne le conserve pas pour faire joli : on l’élimine, à tout hasard. On dégraisse, on simplifie, on tranche, on ne tolère pas un truc qui ne nous sert à rien pour faire plaisir à d’autres. En cela même qu’ils tiennent à quelque chose que nous ne comprenons pas, ils deviennent inquiétants ; cet attachement est interprété comme un séparatisme.

Logiquement, dans cette situation, la loi pourrait ne pas protéger longtemps la liberté religieuse. Elle seule est reconnue comme délimitation du bien et du mal ; mais elle change beaucoup plus facilement que les « valeurs » dans les sociétés culturellement hyper-homogènes (et passablement étouffantes de conformisme) d’antan. Or elle est faite par la majorité, et donc, si celle-ci est par ailleurs mue par un paradigme où il n’y a nulle raison de laisser libre ce qui ne l’intéresse pas, elle l’interdira, au cas où. La majorité des croyants, dit-on, adhère à la laïcité (celle de 1905), qui lui garantit le libre exercice de son culte, le libre choix de ses rites, et le droit, aussi, à s’exprimer dans le débat public comme n’importe quel rassemblement de citoyens. En revanche, il n’est pas du tout sûr que la majorité des Français en soit là. Ne connaissant guère la religion, ne souhaitant plus la connaître, elle y donne libre cours à ses fantasmes (une messe est forcément un « prêche homophobe », etc). De là à ce que cette majorité ne voie dans la liberté de culte qu’une gêne, voire un danger, il n’y a qu’une question de temps, et ce jour-là, quelle protection ?

Pas si vite, me direz-vous, la mode est à reconnaître des droits aux minorités. Oui, mais au prix de quels conflits, de quelles tensions, dans une atmosphère d’hostilité intergroupes permanente ? D’autant que nous ne revendiquons pas les mêmes droits que les autres, mais un dont nous, croyants, serons seuls à faire usage.

Et nous, si nous ne savons rien faire d’autre, comme nous l’avons trop fait, que nous comporter en minorité hargneuse, que crier « pour moi c’est vital, point, barre ! » nous n’en sortirons pas. La majorité rétorquera qu’elle s’en fiche, que c’est elle qui fait la loi, et que nous pouvons très bien nous passer de tout ça puisqu’elle le fait. C’est dire que le mur est, de part et d’autre, le refus de reconnaître l’autre comme différent de nous et néanmoins d’égale dignité, c’est-à-dire respectable même dans ses chemins qui ne sont pas nos chemins, et quand je dis respectable, cela va au-delà de l’indifférence polie. Car à force de désintérêt pour l’autre, on se le cache, on l’oublie et quand un beau matin, il se rappelle à nous, sa vue nous révolte.

« Le religieux » fait horreur à nos concitoyens. Ils se plaignent H24 qu’on en parle trop, mais en parlent bien plus que nous, pour en dire pis que pendre, ce qui est pratique pour ne plus parler aux croyants, inquiétant cercle vicieux. Remonter la pente sera dur, mais c’est à nous de prendre l’initiative de la rencontre, et pour cela, sortir, à tout prix, du rôle de la citadelle offusquée (plutôt que réellement assiégée). Non seulement elle ne nous mène à rien, mais entretient tous ces cercles pervers en adoptant leur logique même. « Comme des brebis au milieu des loups »…

Église: la drôle d’offre d’emploi de Macron

Hier, Emmanuel Macron a prononcé un drôle de discours. Il a voulu, disait-il, restaurer le lien abîmé entre l’Église et l’État.

Je ne le trouve pas abîmé, moi, ce lien. L’État consulte à l’occasion les responsables des cultes. Il ne ferme pas les églises. Et s’il mène une politique sans cohérence aucune avec l’idéal chrétien du service du frère – comme je le pense – c’est un problème de lien entre l’Église et la société, pas avec l’appareil d’État.

Donc déjà là c’était le tollé assuré. Le malentendu soigneusement disposé – « je pose ça là » – et le piège béant : vous approuvez ? alors, soit vous défendez le césaropapisme (crac dedans : infraction à la laïcité) soit vous êtes disposé(e) à signer le contrat que je vais vous tendre.

Quel contrat ?

« J’appelle les catholiques à s’engager politiquement.

Votre foi est une part d’engagement dont notre politique a besoin. »

Voilà l’une des formules qui m’a le plus frappé. Emmanuel Macron ne demande pas aux catholiques de s’engager pour la société, la cité, la collectivité (appelez ça comme vous voudrez) ou leurs frères, mais parce que sa politique en a besoin. Pas la nation, pas les Français : sa politique.

Nous retrouvons plus loin cette attente de voir les catholiques se mettre au service, non de leurs frères, mais du pouvoir :

« La République » (sous-entendu : le gouvernement d’Emmanuel Macron, comme exposé précédemment) attend de [nous] trois dons » : celui de [notre] sagesse, celui de [notre] engagement, celui de [notre] liberté.

Et quel est ce besoin ?

Il l’avait dit quelques secondes plus tôt.

« Nous avons besoin de l’aide catholique pour tenir ce discours d’humanisme réaliste. »

L’aider à tenir son discours. L’aider à mettre en place « l’humanisme réaliste », l’humanisme version Macron, l’humanisme version Gérard Collomb qui prend, de Calais au col de l’Échelle, des formes qu’on qualifiera pudiquement de controversées.

L’Église, les catholiques, et particulièrement ceux qui s’engagent déjà, pourraient être simplement consultés, comme c’est la prérogative de n’importe quel citoyen ou groupe de citoyens dans un régime démocratique et laïc, pour exprimer ce qu’il estime être une politique humaine et juste. Elle a pour cela l’expérience de la glaise du réel, comme M. Macron n’oublie pas de le rappeler. Du CCFD aux innombrables paroisses ouvertes aux migrants, du Secours catholique aux bénévoles d’Emmaüs ou d’Habitat et Humanisme, d’Église Verte à l’ACAT en passant par les innombrables engagements associatifs, paroissiaux, individuels ou de congrégations pour le service du frère pauvre, l’Église aurait beaucoup à dire pour rappeler à l’État ses devoirs vis-à-vis des faibles et des pauvres. Mais ce n’est pas cela qu’attend de nous Emmanuel Macron. Ce n’est pas d’exprimer ni de témoigner à temps et à contre-temps la radicalité de l’Évangile, la Bonne Nouvelle et l’amour inconditionnel du prochain. Ce qu’il attend, c’est de « l’aider à tenir un discours d’humanisme réaliste ». De construire les éléments de langage qui verniraient d’humanisme sa politique, laquelle ne déviera pas d’une virgule.

Car après la flatterie épaisse, où pas un mot-clé ne manque, ni Ricoeur ni Simone Weil, ni les « racines », après la proposition de poste, vient le temps du cadrage du contrat. Le monde est complexe et lui, Emmanuel Macron, maîtrise le complexe, le réel, le pragmatique. Que l’Église le serve, mais lui, Emmanuel Macron, sera le chef.

Son discours fleuve reprend en trois fois cette structure flatterie-proposition de poste-rappel de qui sera le chef. Les catholiques, sous Macron, seront priés de rester à leur place. Généralités, migrations, bioéthique : « le monde évolue », « le discours de l’Église » (car ce n’est au fond qu’un discours de lobby, n’est-ce pas ?) se heurte à des « réalités complexes et contradictoires », et enfin : ce qui est attendu des catholiques, c’est leur sagesse et leur humilité. Énième reprise du mantra politicard contemporain : rappelez-vous que vous n’êtes pas tout à fait assez intelligents pour comprendre notre époque, la politique, le marché, le réel : ça, c’est notre prérogative, à nous, les hommes politiques.

Sachez donc humblement obéir et pas davantage. Faites ce que vous savez faire, vous avez un très beau CV en humanitaire ! mais faites-le sous l’autorité de votre n+1 : Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron n’a pas cherché à dialoguer avec l’Église. Il lui a transmis une offre d’emploi, sans cacher le moins du monde le rapport de subordination qui s’ensuit. Il attend une Église « En Marche », adhérente et soumise à la discipline de son parti. Il a proposé hier à l’Église un poste de Chief Humanisation Officer dans la startup France.

Ce poste, c’est un job, ou plutôt un stage non rémunéré, sous l’autorité du Président de la République, consistant à lubrifier sa politique en lui assurant un vernis d’humanisme qui servirait à faire taire les râleurs d’un côté et de l’autre. Le service d’humanisme-washing « dont sa politique a besoin ».

Tous les réseaux en ont hurlé, croyant au retour du catholicisme d’État pour le moins.

Pour moi, catholique ed’base dans son carré de roseaux, ç’a été un moment pénible. Très pénible. Dans la phase flatterie : collant, sirupeux, écoeurant comme vile barbapapa. Je n’ai pu, tant en direct qu’à la relecture, me défaire du désagréable sentiment d’être réduit au rang de client d’un marketing ciblé bien ficelé. Tous les mots-clés ont défilé, soigneusement collectés par le Big Data. De quoi crier « Quine ! » à la fin de chaque phrase. Un coup de catholiques qui ont modelé la France, un coup d’hommage aux savoir-faire, un coup de racines, un coup de loi de 1905, le saupoudrage de citations choisies, un coup vers les cathos sociaux, un coup vers les cathos de centre droit, un coup vers les cathos tendance identitaire, chacun son sachet de bonbons, tandis qu’hurlait la gauche laïque sur les réseaux.

Si j’eusse eu dans le bec un fromage, je l’y aurais perdu. Pas pour montrer ma « belle » voix (aux élections ? déjà ?), mais pour crier : lâche-moi la grappe (de la Vigne). C’était tellement grossier.

M. Macron, mon engagement de catholique n’est pas pour vous. Ce que je tâche de faire, clopin clopant, derrière le Christ, pour la cité, pour la France, pour mes frères en humanité, ce n’est pas pour vous.

Tu connais, Manu, cette prière de saint Ignace ?

Prends Seigneur et reçois

toute ma liberté,

ma mémoire, mon intelligence

toute ma volonté.

Et donne-moi, donne-moi,

donne-moi seulement de t’aimer.

Donne-moi, donne-moi,

donne-moi seulement de t’aimer.

(…)

Tout est à toi, disposes-en

selon ton entière volonté

et donne-moi ta grâce,

elle seule me suffit.

Relis-la bien et cette fois, sans te prendre pour le Christ, bien que tu sembles aimer ça.

Ce n’est pas à toi, Manu, que l’Église doit et donne tout ça. C’est au Seigneur seul. Et quoique tu en aies, tu n’es pas le Seigneur.

J’ai très envie de conclure avec une expression pas policée du tout, à son adresse et à celle de tous ceux de bords politiques divers qui tentent ou tenteront la même approche. Mais comme c’est lui qui s’est exprimé hier, c’est à lui aujourd’hui que je dis : Manu, l’Église n’a pas à être ton Église.

 

La Croix de qui ?

Vais-je me faire haïr de la cathosphère si je me dis franchement agacé par la tournure de #MontreTaCroix ?

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C’est un peu paradoxal, vu que je porte en toutes circonstances une croix franciscaine en bois, d’au moins dix-huit millimètres d’envergure. Et pourtant.

Résumons le contexte : une commune a reçu le trollesque cadeau d’une statue de saint Jean-Paul II surmontée d’un crucifix colossal et comme l’édifice est disposé sur l’espace public, le Conseil d’État ordonne de conserver la statue mais de démolir la croix. Cette espèce de jugement digne d’un Salomon mâtiné de chef de bureau de la Direction des Dons et Legs est perçue par tout ou partie des catholiques de France comme une tentative de plus de les gommer de la surface du pays. Subséquemment icelleux ont en masse posté des photos de croix sous l’intitulé #MontreTaCroix puis se sont félicités de voir « Twitter rempli de croix ».

Les uns ont posté la croix de chemin qui domine leur paysage familier ou leur tient à cœur. D’autres celle de leur église paroissiale ou même de leur foyer. Objectif déclaré : afficher ce qu’on voudrait nous faire cacher. « S’ils se taisent, les pierres crieront » (Lc 19, 40). Rappeler qu’un décret de Conseil d’État ne raie ni le passé ni le présent d’un trait de plume. Entre nous, sur ce point, on s’en doutait déjà : si la statue reste, la Croix n’est-elle pas présente, eût-on ôté la croix en pierre, disgracieuse au demeurant par sa taille excessive écrasant l’œuvre de sa masse ? Rappeler que la France a été longuement pétrie de ferment chrétien et que son sol est constellé de lieux où l’on a prié, prêché, rendu grâce pour une mission, une délivrance, une fondation. Soit, mais… et après ?

Et après ? Trop souvent crier « la France est chrétienne, poing ! » (sur la table).

Des coups de poing sur la table.

Des croix brandies comme les piquants d’un porc-épic en rogne.

Des signes d’occupation du territoire par un parti.

Pour un peu, les lances d’une armée.

Une bonne part des spectateurs, en tout cas, l’a pris comme cela et c’est tout le problème.

Ceux qui ne partagent aucune foi sont, très souvent, portés à voir dans une Église, a fortiori l’Église catholique, un parti politique comme les autres, dont on ne sait trop s’il croit vraiment au surnaturel qu’il professe ou s’il est totalement cynique, mais qui, en tout cas, œuvre dans un seul but : conquérir le terrain et le pouvoir et y déployer son programme, comme n’importe quel parti. De là, entre autres, l’incompréhension absolue face au refus de l’Église de réécrire un programme adapté aux mœurs et à l’air du temps, plus apte à séduire l’électeur.

Et cette erreur de perspective est source de malentendus littéralement sanglants. Il faut en sortir, c’est vital.

Or le souci, le gros souci de l’avalanche de #MontreTaCroix c’est qu’il a fourni de l’eau à ce moulin. C’était encore un code très intelligible entre nous mais qui, de l’extérieur, avait tout pour être lu de travers. Nous avons brandi notre croix comme Gattaz son pin’s, Mitterrand sa rose, les maoïstes leur Petit livre rouge, d’autres encore la Croix de Lorraine d’un De Gaulle dont la tombe doit ressembler à une dynamo propre à garantir l’indépendance énergétique de la France. Comme des militants de parti.

Nous nous sommes comptés et retrouvés très heureux entre nous.

Nous avons parfois voulu emplir Twitter d’un peu de prière et ça n’aurait pas dû faire de mal.

Mais de l’extérieur, nous sommes passés pour un groupe d’activistes sur la défensive et formant la tortue. Pour des militants de parti soucieux de brandir leur signe de ralliement et d’occuper le terrain, ou plutôt de le revendiquer en criant « PREM’S ! »

Nous voilà bien avancés.

D’abord parce que sous ce mot-dièse on trouve une avalanche d’insultes antichrétiennes rageuses et de basses calomnies proférées par des twittos trop heureux de détourner le mot clé pour y poser du négatif. Bref, quand on se fait gloire de voir #MontreTaCroix « en TT France », il faut savoir qu’une bonne part de ces tweets, en réalité, lui crachent dessus.

Ensuite parce que c’est un peu facile de montrer sa Croix. Mais ce qui est attendu de nous, ce n’est pas de la brandir. C’est de la porter (Mt 16, 24). Et ça, c’est une autre histoire. Et quant à la Croix, non pas la nôtre, non pas une croix dont nous revendiquons la propriété, non pas celle qui nous servirait à marquer notre territoire, mais celle du Christ, il ne s’agit pas non plus de la tenir devant nous, mais de nous tenir devant elle. Et c’est tellement difficile qu’à l’heure où stabat mater dolorosa, parmi tous ses disciples, il en restait un avec elle. Pas deux : un. Même les deux autres qui avaient vu Jésus transfiguré et à qui ç’aurait quand même dû suffire s’étaient prudemment carapatés.

Et la seule montagne au sommet de laquelle trônait la Croix, c’était le Golgotha.

Et une montagne au sommet de laquelle trône une croix, ce n’est pas « ici commence les terres du clan catho ». C’est une évocation du Golgotha.

Ce qui est fait est fait. Sur Twitter, on ne voit des gens que ce qu’ils disent. Je ne me permettrai pas, jamais, de classer ceux qui ont posté un #MontreTaCroix parmi les « hypocrites qui se donnent en spectacle ». Que sais-je de leur engagement de chaque jour ? Et ceux qui se portent au secours des SDF, des chômeurs, des migrants, des sans-abri, des malades et que sais-je montrent en cela la Croix.

Mais, justement, revenons à cela, là, tout de suite. Ne brandissons pas la croix comme un badge, témoignons de l’Évangile. Ne marquons pas un territoire pour le Fils de l’homme qui n’a pas de pierre où reposer la tête. Allons jusqu’aux extrémités de la terre, mais pour faire des disciples, pas des conquêtes.

Nous n’avons pas de raison d’accepter de nous cacher. Nous avons le droit de montrer la Croix. De toute façon, elle est dressée sur le monde et le Conseil d’État n’y peut rien. Nous pouvons la montrer de bien des façons. Nous sommes appelés à aimer par des actes et en vérité (Jn 3, 18), et d’ailleurs n’avons-nous pas entendu ce dimanche que les plus grands commandements étaient d’aimer Dieu de toute notre force et notre prochain comme nous-mêmes ?

Cet évangile vient à pic nous rappeler comment, maintenant, nous pouvons aller de par le monde montrer la Croix.

Santon mauvais ? La crèche en questions

Noël approche – si, si – et bien sûr, le sapin est devenu marronnier : une crèche dans « l’espace public », ou même visible depuis l’espace public, constitue-t-elle une infraction à la loi de 1905, un viol de conscience, un retour en force de l’obscurantisme en plein XXIe siècle, un fait culturel ou la preuve de la mainmise du Vatican tentaculaire sur la République laïque et… heu… républicaine ? Quels sont les risques pour l’usager d’être sauvagement attaqué par un roi mage enragé dans la file d’attente des cartes grises ? Autant de questions que le débat démocratique et libre ne saurait laisser sans réponse.

À n’en douter pas, donc, l’équilibre démocratique, identitaire et surtout psychique de la nation repose sur le fléau de la balance qui soupèse devant l’Histoire un buste de Marianne en plâtre de Paris à ma gauche, et un peloton de santons de Provence (IGP) à ma droite.

Le débat s’annonce passionnant, vif et houleux, puisque, comme chacun sait, quand il y a débat, il y a des « oh ! »

La dernière tendance fait état de crèches admises sous conditions. Mais lesquelles ? Qu’attendre de notre classe politique et de nos courants citoyens sur le sujet ?

Tour d’horizon des petites phrases à prévoir, ou pas.

Transportons-nous aux alentours du solstice d’hiver 2016…

Du côté du Front national, bien entendu, on ne badine pas avec les racines chrétiennes et l’identité de la France : Marie apparaîtra sans voile et Joseph sans barbe. Cette initiative reçoit l’inattendu soutien de Bernard Cazeneuve qui explique vouloir ainsi éviter tout mouvement de foule ou vent de panique analogue à celle qui avait saisi une gare de banlieue à la vue d’un inoffensif pope orthodoxe ; en outre, l’humble berceau sera placé sous la garde assidue de trois soldats romains, de la Legio Vigipiratas.

Ceux-ci seront notamment chargés de l’examen minutieux des sacs et coffrets apportés par les visiteurs. On redoute en effet l’introduction de matières interdites par ce biais innocent, et à ce propos, la place Beauvau indique avoir placé sous surveillance et fiché S trois individus prétendant venir d’Orient, sans autre précision, débitant une histoire à dormir debout d’étoile qui se serait levée quelque part. Robert Ménard n’a pas laissé passer l’occasion d’exiger la communication de leur identité et de leur trajet : l’édile biterrois voit dans le cortège des santons une invasion en règle. « Pas du tout », s’indigne dans un communiqué la Conférence des évêques de France qui rappelle que dans Lc 2, 20 « les bergers repartirent en louant Dieu » et qu’en Mt 2, 12 « les mages rentrèrent chez eux » !

Rude bataille, du reste, à prévoir autour du cortège des bergers. « Leur présence est là pour rappeler l’importance de la profession agricole. Nous ne la laisserons pas à des bobos néo-ruraux et ce sera l’occasion de redire non aux loups, aux ours, et aux législations venues de la ville qui étouffent le revenu agricole » martèle la FNSEA, tandis que FERUS et France Nature Environnement envisagent au contraire une députation de bergers partenaires de la protection de la nature accompagnés de leurs patous.

« La crèche ? Oui, mais écologique ! », surenchérit EELV qui pose toutefois ses propres conditions. « L’étoile sera basse consommation, alimentée par une éolienne, la paille issue de l’agriculture biologique, et on prendra particulièrement soin du bien-être de l’âne et du bœuf. » « Et toujours rien du côté biodiversité et bâti », grommelle Fabien D…, chargé d’études LPO. « On pourrait pourtant poser un nichoir à Effraie au-dessus de la mangeoire et creuser une mare à proximité. L’enfant Jésus bercé par le chant des crapauds accoucheurs, ça serait pas meugnon ? » « Il faut concilier ces approches pour une vraie écologie intégrale. Mais gare à la récupération marchande. Pas question pour le Christ de paresser dans un berceau de marque et d’être nourri de lait artificiel. Pourquoi pas un porte-smartphone sur son biberon pour la Vierge Marie tant qu’on y est ? » dénonce la revue Limite.

La réconciliation autour d’une crèche ouverte et écolo ? Ce n’est pas gagné d’avance. « Ce que nous défendons, ce sont des mesures vraiment de droite, pour une France fière. Pas une crèche auprès de laquelle des bobos des villes défilent avec leur panier », assène Nicolas Sarkozy pour qui l’Église est « avant tout l’exemple formidable d’une startup familiale qui a conquis le monde avec des méthodes disruptives ». « Nos crèches seront les crèches de la paille OGM et du chauffage au gaz de schiste », rappelle Luc Chatel, qui signale par ailleurs que le CETA qu’il espère bien voir prestement ratifié s’oppose au bétail bio dans la sainte étable. « Il faut être innovant », enchaîne Emmanuel Macron qui envisage déjà de remplacer la vétuste caverne par « un bâtiment HQE témoignant de l’excellence française, préfigurant un vaste pôle de compétitivité », dont la réalisation serait confiée à Vinci dans le cadre d’un PPP. Et voilà déjà des zadistes qui envisagent de s’enchaîner devant l’humble berceau …