Laudato Si’ : une lecture au retour de mon carré de roseaux

Vous l’attendiez – ou pas… Voici donc un condensé de ce que j’ai retenu de cette encyclique, en ma qualité de grouillot de l’écologie de terrain depuis la fin du siècle dernier.
Du moins les points les plus saillants. Il faudrait tout citer. Mais ce serait très long. Si le coeur vous en dit, il y aura les commentaires, pour le reste.

Allons-y donc gaiement !

Cette encyclique est-elle révolutionnaire ?
Et bien non. C’est nous qui avions oublié que la parole chrétienne était révolutionnaire !
Cette encyclique s’annonçait, s’imposait. Quand l’actualité se fait terrible, et interpelle tout homme, c’est toujours comme cela que l’Eglise s’exprime, en propose une lecture chrétienne. Une encyclique, cela sert à montrer à quel point le message du Christ est de notre temps, pas d’il y a deux mille ans ; et que Dieu continue, inlassablement, de répondre à l’homme, tant dans son péché que dans sa recherche de salut.
C’est toujours par ce moyen que l’Église nous rappelle que notre foi ne se vit pas que dans le secret des cœurs, mais se met en pratique, partout où crie l’humanité blessée. Et si « Laudato Si’ est moins une encyclique verte qu’une encyclique sociale », c’est que l’écologie est aujourd’hui une question sociale : la crise écologique est la menace qui pèse sur la survie même de l’ensemble de nos sociétés.

« Tout est lié » : le pape se met à l’approche systémique

Comme écologue de terrain, il me plaît, ce « tout est lié » ; il plaît aux scientifiques que j’ai entendu s’exprimer sur la question. C’est qu’il faut se garder de le lire comme une espèce de vaste fourre-tout, un « sétoupareil » de bistrot. Un système, c’est un ensemble d’éléments en interaction. L’approche systémique consiste s’étudie sans séparer les éléments des uns des autres, ni des règles par lesquelles ils interagissent. C’est la démarche par excellence de la science « écologie », et de beaucoup d’autres aussi. Il s’agit là d’une approche systémique appliquée à la crise que subit la Création, vue à la fois comme biosphère, gouvernée par ses lois biologiques et physiques, et comme projet divin, uni à Dieu par une Alliance.

Mais restons-en au premier terme. L’encyclique s’ouvre par un long diagnostic.
Elle est frappante par sa grande technicité : on aimerait que nos décideurs politiques maîtrisent autant les dossiers que nous leur présentons. Rien ne manque, avec la précision d’un document technique. Pour un professionnel de l’environnement, il est assez frappant de découvrir aux points 35 et 39 entrer désormais dans le Magistère de l’Église catholique la préservation des connexions écologiques et des zones humides, ces vaisseaux et ces cœurs des écosystèmes !

Sur la question du climat, il n’a échappé à personne que le pape s’alignait sur les positions du GIEC. Ce qui amène à souligner deux points :
– à l’image du GIEC, il assortit son propos de la même prudence, différenciant ce qui est sûr et ce qui est « seulement » hautement probable.
– le dérèglement climatique n’est qu’un des dangers qui constituent la crise écologique, l’arbre qui cache la forêt ou plutôt la déforestation ; et les autres ne font l’objet d’aucune espèce de contestation, ni dans leur ampleur, ni dans la responsabilité humaine. Même avec une épaisse mauvaise foi, nul ne peut prétendre que la perte massive de biodiversité des 70 dernières années, cent fois plus rapide que le rythme normal des crises d’extinction des temps géologiques, puisse être un phénomène « naturel » et sans cause.

N’espérons donc pas trouver, dans l’ultime virgule d’incertitude sur la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique en cours, une échappatoire, un droit au déni complet de la crise écologique globale. Celle-ci existe, elle est démontrée ; elle est engendrée par notre pression excessive sur la planète depuis une paire de siècles ; cela aussi s’établit scientifiquement.
N’y eût-il même pas de dérèglement du climat en cours que la situation serait déjà critique sur le plan de la perte de biodiversité, de la chute des ressources halieutiques, de l’état des terres agricoles, de l’empoisonnement général des chaînes trophiques, de la pollution atmosphérique, et autres joyeusetés telles que l’épuisement rapide de stocks accessibles de ressources non renouvelables. Du point 19 au point 43 principalement, l’encyclique énumère tous ces points par lequel le monde craque : déprimant ! Tout se passe comme si nous avions décidé de brûler en deux siècles quatre milliards d’années de réserves, « et après on verra, laissez faire, faites confiance ».

Rien d’étonnant à ce qu’un nouveau chapitre de la Doctrine sociale de l’Église s’ouvre par un tableau réaliste et impeccablement documenté de la réalité du monde. C’est bien « dans le monde » qu’il faut aller porter une parole et poser des actes, non dans quelque univers éthéré, intemporel ou abstrait. L’écologie du pape François a les pieds sur terre.

L’originalité, c’est, donc, l’usage d’une approche systémique pour décrypter le phénomène et répondre à la question « que faire ? » Mais en fait, c’est la seule méthode pertinente. Car ce fameux « tout est lié » n’est pas une vue de l’esprit, mais le constat, en soi banal et irréfutable, d’un monde système. C’est vrai d’un point de vue biologique, c’est la réalité des écosystèmes, du climat, des cours d’eau, de la diffusion dans l’eau, le sol, l’atmosphère des différents polluants, c’est vrai aussi d’un point de vue humain ; autrement dit, chaque acte que nous posons engage toute la planète, et ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité économique, écologique et humaine. Ne sommes-nous pas abreuvés d’information sur l’impact que le moindre de nos choix de consommation engendre sur des écosystèmes, des économies, des sociétés, des hommes, à l’autre bout du monde ? La rapidité des échanges, la puissance de nos machines, l’information à la milliseconde fait de nous tous les éléments d’un système : tous en interaction avec tous. Nul ne peut l’omettre sans irresponsabilité crasse.

Pourquoi cet exposé qu’on pourrait juger loin de la doctrine chrétienne ou de la théologie ? Ce n’est pas, comme certains l’ont prétendu avec mépris, que François se soit « laissé entraîner par l’air du temps ». C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de « petits oiseaux ».Des points 43 à 59, le réquisitoire s’abat, implacable : d’une manière tout aussi scientifique, ce sont les conséquences sur les hommes qui sont énumérées, démontrées, martelées. Où l’oiseau et l’abeille disparaissent, le pauvre meurt de faim.

Cet exposé scientifique, auquel ne manquent, intemporalité oblige, que des chiffres, est une démonstration, qui enracine dans la réalité de notre temps l’action chrétienne, l’action en faveur de la dignité inaltérable de tout homme. Or, aujourd’hui, c’est par là qu’elle est attaquée. L’écologie n’est ni une idéologie, ni une option politique ou spirituelle pour nantis au ventre plein : les faits sont là. Défendre le droit à la vie de l’embryon n’a plus de sens, si par ailleurs nos choix politiques et économiques le font naître dans un univers de misère où quelque eau souillée de métaux lourds abrègera bien vite son existence. « Mettre l’humain au centre » est incohérent et absurde s’il s’agit de « créer des emplois » qui par leur nature, leur implantation, leur impact, leurs sous-produits, les conditions de travail qu’ils offrent menacent la santé voire la survie même de leur titulaire, de sa famille, de son prochain.

L’état de la planète est tel que l’homme ne peut plus être sauvé si le reste ne l’est avec lui : cours d’écologie, premier chapitre.

L’écologie, conformément aux Écritures

Ce cours d’écologie se double d’un cours de théologie, sur lequel je ne vais pas revenir, car telle n’est pas ma spécialité. Retenons-en principalement que la réalité écosystémique trouve un parallèle dans la vérité théologique. Le projet de Dieu n’est pas un homme isolé, abstrait, déconnecté : l’homme n’est pas un ange (même déchu). C’est une créature concrète, entourée d’autres ; il a émergé de la foule de ces autres au terme de milliards d’années de patiente évolution ; tout ceci n’est pas que décorum inutile. Toute la Création est très bonne ; quoique blessée par le péché de l’homme, toute la Création est concernée par l’Alliance divine qui suit le Déluge ; enfin, toute entière, elle aspire au Salut.
Ces vérités pressenties par Hildegarde de Bingen ou François d’Assise ont dû attendre, pour nous frapper en pleine figure, que notre toute-puissance vienne menacer l’existence même de tout ce qui vit. Elles n’en étaient pas moins écrites. Ce rappel n’a rien d’une concession à l’air du temps.

S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. (Laudato Si’, 67)

Laudato Si’ : une écologie qui marche sur ses deux jambes

Ces rappels théologiques n’ont rien de décoratif, eux non plus. On a parlé d’une écologie les pieds sur terre et la tête au Ciel. On peut aussi choisir la métaphore d’une écologie marchant sur deux jambes : l’une scientifique, l’autre spirituelle. Choisissez ce que vous voulez.

J’en retiens pour ma part que la « moitié » scientifique garantit à l’écologie selon François un ancrage dans la réalité, qui la protège de l’abstraction, de l’intellectualisme, mais aussi du déni où se réfugient tant de nos concitoyens.
Quant à la « moitié » spirituelle, ou théologique, elle vivifie le combat de terrain par une espérance qui fait cruellement défaut à tant d’écologistes de notre temps, épuisés, découragés, déprimés, ne croyant plus aux revirements possibles… cette désespérance de l’écologisme qui en vient à considérer l’homme comme l’ennemi de sa propre planète, approche dénoncée au point 91. Elle rend à la Création autour de l’homme sa forme de dignité propre : différente de celle de l’homme, seule espèce capable de Dieu, mais, elle aussi, réelle et sacrée. Elle brise l’opposition mortifère homme-nature, bien plus due à Descartes qu’à « la culture judéo-chrétienne » et repositionne l’un et l’autre, chacun à sa place propre dans un projet commun du Créateur. Elle sauve, enfin, l’écologie scientifique de l’écueil de l’utilitarisme : en effet, elle assigne au « reste de la Création » une valeur intrinsèque. L’insecte ou la baleine ne valent pas l’homme, mais ils valent quelque chose, et même bien davantage que ce qu’ils peuvent « nous apporter » (dans le cadre des services rendus par la biodiversité par exemple). La créature non-humaine se voit reconnaître une valeur aux yeux de Dieu, indépendante de celle que l’homme lui accorde pour des raisons utilitaires, affectives ou encore esthétiques (points 81 à 88). Ainsi, paradoxalement, la vision chrétienne de l’écologie n’est pas anthropocentrique !

Agir en chrétien contre la crise écologique

Tout notre agir chrétien dans ce monde (et même tout acte en faveur du bien commun, même non chrétien) doit prendre acte des réalités ainsi énoncées. Du point de vue écologique, c’est une approche très pertinente et réaliste, ce qui ne l’empêche nullement d’être radicale. La gravité de la situation interdit les demi-mesures (194 : Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. »)

Mais comment faire ?

Décidément bien complète, Laudato Si‘ évite le dernier reproche fait aux publications écologistes : elle propose un plan d’action. Comme cet article commence à devenir long, je me limiterai à ce qui m’apparaît comme central.

Laudato Si’ propose d’agir à trois niveaux : la personne, le collectif local (« à taille humaine ») et le niveau plus traditionnellement appelé « politique ».
(En réalité, dans les trois cas, il s’agit bien de politique – de se préoccuper de la cité – et au sens chrétien : porter dans le monde une parole et une action qui ne sont pas du monde.)

Le point de départ, c’est la conversion personnelle. Notre foi se nourrit d’une rencontre personnelle avec le Christ : une démarche écologique chrétienne découle de la conversion de l’individu. Pourquoi ? Parce que c’est là que se dit le « Oui » à la vie, c’est là que nous avons la garantie de le poser en toute liberté.
Nous pourrons alors agir et toute la dernière partie de Laudato Si’ fourmille d’exemples d’actions. Un catalogue brouillon et simpliste ? Nullement : le reflet, au contraire, du foisonnement d’initiatives vers une vie plus simple, plus sobre, plus respectueuse du frère et de toute la Création ; foisonnement permanent, sans coordination, sans hiérarchie pesante, sans comité d’experts ; insoumis, subversif (quoi de plus subversif, au fond, que de cesser de répondre à l’injonction de consommer plus ?), fourmillant d’un bout à l’autre de la planète, bien au-delà de nos « quartiers de bobos », jusqu’au plus déshérité des bidonvilles. Souvent davantage là-bas qu’ici, d’ailleurs !
Car en matière d’ingéniosité dans la simplicité, de solidarité dans l’adversité aussi, les pauvres nous précèdent, et de très loin, sur le chemin du Royaume. Saurons-nous écouter ce qu’ils ont à nous apprendre ?

Mais ce n’est que le point de départ. Très vite, quiconque convertit son cœur au respect de la Création découvre qu’il peut faire bien plus que changer quelques comportements individuels. C’est le niveau deux : le collectif, le groupe, l’association, grâce à laquelle deviennent possibles les jardins partagés, les actions juridiques, la sauvegarde d’un arbre ou d’un coteau, et tout ce à quoi oeuvrent depuis longtemps, tous les matins, les routards de l’écologie… Ceux qui, par exemple, ce printemps, comptaient les rousserolles au long d’un morne canal.

Quel est le troisième niveau ? C’est celui qui fait hurler au marxisme certains commentateurs : il s’agit de traiter certaines questions écologiques au niveau des États, voire au niveau supranational.
C’est que l’État, voire l’instance internationale, est souvent l’échelon le plus pertinent – le plus bas échelon pertinent – lorsqu’il s’agit de traiter d’un problème planétaire, en raison même du caractère planétaire des systèmes biologiques ou physiques concernés !

196 : Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir.

Quelle est notre liberté de préserver une rivière de la pollution, si quelqu’un d’autre dispose du pouvoir d’anéantir tous nos efforts juste parce qu’il habite quelques kilomètres plus en amont ? Ce n’est qu’à l’échelle du bassin-versant qu’une « politique aux vues larges » (Laudato Si’ 197) sera en mesure de servir réellement le bien commun.

La question écologique rappelle avec force que le principe de subsidiarité consiste à régler un problème au plus bas niveau disposant des moyens pour le faire, et certainement pas en un blanc-seing accordé, en toutes circonstances, à la liberté individuelle.

En concluant néanmoins sur la nécessité, l’art et la manière de la conversion écologique personnelle, Laudato Si’ rappelle que tout doit partir « d’en bas », mais pour, ensuite, monter. Non, l’écologie n’est pas qu’une affaire de « liberté individuelle ». Elle ne peut pas rester scotchée au rez-de-chaussée : elle doit, sous peine de rester vaine fumisterie ou bribes de survie arrachées au désastre, grimper les escaliers quatre à quatre et aller toquer à grands coups, chez les puissants, au nom de la parole de tous. Finies, alors, les « chartes » culpabilisantes parachutées d’en haut, mais aussi les menaces de « dictature verte » – assez fantasmatiques, mais qui servent d’alibi commode.

Ceci dit, il y a urgence.

Ah, oui, un dernier point.
« Pourquoi tout le monde fait semblant d’oublier qu’il est question d’écologie humaine ? »
Personne ne fait semblant. Mais personne n’a oublié non plus que la position de l’Église sur la protection des plus fragiles, de l’embryon, des générations à venir sacrifiées par un malthusianisme avant tout soucieux de ne rien partager, ou de ceux que nos sociétés utilitaristes rechignent à prendre en charge ne date pas d’hier. De bien avant, en tout cas, qu’on forge l’expression « écologie humaine ». Allons-nous, demain, louer un acte « d’écologie humaine » à l’heure d’adorer la Croix ?
L’objet, la nouveauté de Laudato Si’, c’est d’élargir et d’intégrer ce souci bimillénaire de la dignité inaliénable de l’homme à tout ce en quoi la culture du déchet la menace.

Là encore, ce ne sont que des logiques qui n’auraient jamais dû nous échapper. Alors cessons maintenant de lire et d’écouter, il est temps de se convertir et d’agir. Cherchez autour de vous parmi ceux qui sont déjà à l’oeuvre, petits et grands, nouveaux et anciens… Foin de l’à-quoi-bonisme! Comme le rappelle l’encyclique au point 181, « il y a tant de choses que l’on peut faire ! »

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Articuler science et foi ? Le témoignage d’un écologue chrétien

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Ce billet est un témoignage dont le but est de répondre à la bonne vieille question «mais comment tu peux être croyant alors que tu fais de l’écologie scientifique et que science religion toussa toussa».
Enfin, de témoigner de ce qui est, pour l’heure, la réponse telle que je la vis, à la question « Pourquoi croire ? »

Au commencement (le mien…), il y avait la foi, et il y avait l’écologie. Enfin, non. Il y avait l’écologie, comme racontée ici. C’est-à-dire un émerveillement sans fin devant la beauté des écosystèmes. Et donc le désir de les protéger. Quant à la foi, elle était pis que de côté. On ne m’en avait guère transmis qu’un catéchisme culpabilisant où « les petits Africains qui meurent de faim » jouaient le rôle de péché originel. Rien de très vivifiant.

Il fallait repartir de loin.

Note : Ce qui va suivre n’a été visé par aucune autorité canonique, et n’a pas davantage de prétention à quelque fière posture de rebelle.

La foi: non démontrable, mais non déraisonnable

#DeToutTempsLesHommes (n’est-ce pas) se sont posé une question : y a-t-il quelque chose de plus grand que nous, qui ait la clé du grand Pourquoi ?
Aucune réponse ne relève du démontrable. Quelle qu’elle soit – y compris le refus d’aborder la question – elle sera du domaine de la foi, de la croyance. Au même titre, d’ailleurs, que d’innombrables réponses dont nous devons nous satisfaire dans notre quotidien. Une croyance est requise à chacune de ces fatales secondes où nous prenons une décision sans disposer pour cela d’éléments tangibles et démontrés, à chacun de ces instants où, sans que ce soit prouvé, nous pensons être dans le vrai (et non « détenir la vérité », n’en déplaise aux trolls). Sans croyances, modernes ânes de Buridan, nous ne pourrions même pas prendre la décision de saisir notre tasse de café du matin.

(Pourquoi du café ? Pourquoi dans une tasse ? Comment osè-je croire détenir la vérité et juger sans preuves que le café me fera du bien ? Je dois douter, je dois le remettre en question. Je prendrai du chocolat. Mais comment ? Quoi ? Pourquoi croire sans réfléchir à la vérité chocolatière ? Je doute, je doute, etc.)

Toute foi consiste donc en adhésion à de l’indémontré, que l’on prend et assume le risque de trouver pertinent à un moment donné. Autrement, il ne s’agirait pas de foi, mais de prise d’information.
« Que l’on prend le risque de trouver pertinent ». La foi n’est pas garantie vraie : ce n’est pas pour ça qu’elle est déraisonnable. Le bien-fondé de mon café matinal ne m’a jamais été prouvé. En le buvant, je ne suis pas pour autant victime d’une bouffée délirante, ni lancé raide comme balle dans un complot antirépublicain.

Les racines de la foi chrétienne peuvent être variées. C’est une porte aux nombreuses clés. La vie de foi n’est jamais qu’intellectuelle. Il n’empêche que la foi, quelque part, comporte toujours une part de raisonnement. On croit ceci plutôt que cela, parce qu’un faisceau de réflexions, de rencontres, d’expériences, amène à conclure : c’est comme ceci, plutôt que comme cela.

Du témoignage à la foi pensée

Pour ma part, l’enracinement de ma foi, celui de la foi chrétienne, c’est une révélation, transmise par un témoignage.

Ma foi, c’est examiner le témoignage des apôtres et le juger crédible. Ce témoignage, c’est la Résurrection.

Voilà un petit groupe trouillard dont le chef a été mis à mort, qui l’a abandonné, renié. Il apprend, par des femmes un brin plus courageuses, la disparition du corps de celui-ci. Tous en concluent fort logiquement que quelqu’un s’en est débarrassé…
Et les voilà qui, peu après, proclament sa Résurrection et sa Parole au péril de leur vie, convertissant de nombreux Juifs et païens, et la preuve, c’est que 35 ans plus tard, ils étaient si nombreux que Néron put en faire les boucs émissaires de sa crise à lui. Et que 2000 ans plus tard, nous sommes là pour en parler.
Il s’est donc passé un truc.
J’entends déjà mille objections classiques, celles dont les trolls vous clament que « rien qu’à les entendre, un chrétien s’écroulera en pleurant car c’est son monde qui s’effondre, il n’avait jamais osé se poser cette question et de toute façon ça lui était interdit ». L’amusant, c’est qu’on les trouve déjà toutes, noir sur blanc, dans les Actes des apôtres, en fait… Par exemple en Ac 5, 33-39 :

Mais un pharisien, nommé Gamaliel, docteur de la loi, estimé de tout le peuple, se leva dans le sanhédrin, et ordonna de faire sortir un instant les apôtres.
Puis il leur dit: Hommes Israélites, prenez garde à ce que vous allez faire à l’égard de ces gens.
Car, il n’y a pas longtemps que parut Theudas, qui se donnait pour quelque chose, et auquel se rallièrent environ quatre cents hommes: il fut tué, et tous ceux qui l’avaient suivi furent mis en déroute et réduits à rien.
Après lui, parut Judas le Galiléen, à l’époque du recensement, et il attira du monde à son parti: il périt aussi, et tous ceux qui l’avaient suivi furent dispersés.
Et maintenant, je vous le dis ne vous occupez plus de ces hommes, et laissez-les aller. Si cette entreprise ou cette œuvre vient des hommes, elle se détruira;
mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez la détruire. Ne courez pas le risque d’avoir combattu contre Dieu.

De fait ! Quelle idée bizarre auraient pu avoir les Onze de se tenir mordicus à une thèse qui ne pouvait être, et n’allait être pour deux cent cinquante ans, qu’un nid à emmerdes – et quelles emmerdes ! – sans une bonne raison de le faire ?

Et quelle bonne raison !
Un dieu qui se révèle… et qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on espérait. On aurait bien voulu un patron incontournable, un fier à bras garantissant gloire, amour et réussite. Et vlaf !

Il est de coutume de dénoncer de soi-disant « incohérences » du comportement de Dieu, de faire remarquer que ça n’est pas rationnel, pas ceci, pas cela – qu’on me pardonne, mais pour le coup, d’un Dieu bien conforme aux lectures humaines du monde, de l’argent et du pouvoir, j’aurais tendance à me méfier. Cela en ferait un assez bon indice d’un Dieu inventé de toutes pièces pour les besoins de la cause.

Avec le dieu Chrestos, on en est pour ses frais. En fait de chef de guerre, on se trouve aux côtés d’un Dieu qui naît comme un SDF et meurt comme un voleur de pommes, d’un Dieu que suivre ne vaut ni or, ni pouvoir, ni même « épanouissement personnel », juste la perspective du Salut, c’est-à-dire d’être uni à Lui dans l’éternité, un Dieu tout-puissant mais qui se dépouille jusqu’à créer autre chose que lui pour cesser d’être tout, tout seul, cela nous dépasse. Cela nous prend à rebours de A à Z.

Du coup, l’homme n’a pas épargné sa peine en termes de « ouiiiii mais boooon en fait Il voulait pas dire ça, là. » Ou, pire : « ce que je supporte pas c’est qu’on dise que tel truc c’est parole divine et qu’on n’y touche pas ». Ben, en fait, il va bien falloir. Si Dieu existe et parle, il faut nous résoudre à ce qu’Il ne nous dise pas que ce qui nous arrange. Il est tel qu’Il est, tout comme est le monde qui nous entoure.
La liberté qu’il nous laisse, c’est de tenir compte de sa Parole ou non – c’est là que le bât a souvent blessé, certes.

Quiconque le souhaite peut, à partir des mêmes éléments, aboutir de bonne foi à d’autres conclusions, et croire être dans le vrai, comme je crois l’être, moi : je ne nourris pas de projet de meurtre à son égard, ni ne fantasme pour lui quelque cul de basse-fosse. J’entends, réciproquement, être libre de produire ce témoignage à l’égal de toute profession de foi différente et même opposée.

Mon propos n’est de toute façon pas de brandir une bannière. C’est de montrer que croire au Christ ressuscité ne nécessite pas, mais alors vraiment pas, de couper les contacts de la raison, du sens critique et de la réflexion : chez un croyant, ils fonctionnent très bien.

Tel est mon « Pourquoi croire » de paroissien banal. Ce n’est pas égal à « ma foi ». Ma foi, ce serait raconter par le menu comment je vis, intérieurement, en communauté et dans la cité, tout ce qu’implique le fait d’adhérer au témoignage des apôtres et de le vivre au sein de l’Eglise catholique. Ce serait longuet. Ici, j’aborderai la seule articulation avec l’écologie.

Ben oui, l’écologie. Elle faisait partie du sujet, on l’avait oublié.

De l’évolution à la Création continuée

Revenons donc à la Révélation chrétienne. Elle affirme qu’il existe un Dieu trinitaire, c’est-à-dire relation et amour, à l’origine de notre monde, et désireux de nous y rencontrer. La science, elle, nous enseigne que ce même monde possède un point d’origine – on n’ose pas dire un « début », puisque le temps naît en même temps que l’espace par le Big Bang. Mais en tout cas une séparation entre un état où rien n’existe de notre monde quadridimensionnel, et un état où il paraît, et croît selon des règles, que le regard de l’homme, que la science est en mesure de saisir et de consigner.

Articuler les deux ne nécessite ni contorsion, ni réécriture de mauvaise foi. Etre chrétien, ce n’est pas croire, même en paraboles, que Dieu ait créé avec sa boîte à outils tout ce qui s’agite sous le soleil (et le soleil aussi) et modelé l’homme « à la main », si j’ose dire. Pas même caché les plans quelque part pour qui voudra les découvrir. C’est croire qu’à l’origine du monde visible, il y a l’acte conscient d’un Dieu qui choisit qu’il existe quelque chose d’extérieur à lui, car il veut par amour entrer en relation avec quelque être qui ne soit pas lui. Ainsi, si vous voulez, se produit le Big Bang. Ainsi naît le monde. Il s’organise, se diversifie, se complexifie. Des parts de lui savent s’auto-reproduire, c’est la Vie. Elle fait mieux : elle invente elle-même, par elle-même, du nouveau à l’infini.

Est-ce cette dynamique créatrice incessante qu’Hildegarde de Bingen pressentait et appelait viriditas, principe de verdeur – comme le vert est couleur du printemps, du retour de la vie ? C’est en tout cas un acte créateur non pas unique, mais permanent : c’est la notion que découvrent les théologiens, sous le nom de Création continuée.
Ainsi émerge, après un temps assez long, une espèce capax dei, capable de répondre au rendez-vous du Créateur et d’accomplir la grande Rencontre. Dieu a tout son temps.

Les milliards d’années se succèdent. Nous émergeons. Pour l’heure, l’espèce capax Dei, c’est nous, paf ! Pas de bol, c’est nous qui allons hériter du boulot en conséquence. Alors que ç’aurait pu tomber sur les écrevisses et que nous eussions pu couler des jours insouciants dans les arbres, à nous goberger de fruits dont aucun ne nous eût donné quelque connaissance que ce soit.

On a coutume de ne chercher la présence de Dieu que dans des entorses aux règles biologiques ou physiques : ce qu’on appelle les miracles, ou, pour d’autres, l’inexliqué. Pourtant, ces règles mêmes, ce fait que le monde ne soit pas soupe de particules, mais agencement d’édifices tarabiscotés sont, dans l’hypothèse chrétienne, issues du projet de Dieu, et traces de ce même projet. Dieu, c’est notre foi, parsème notre monde et notre temps de quelques manifestations extra-ordinaires qui nous le révèlent, pour que nous ne manquions pas au rendez-vous. Mais la trace de Dieu par excellence réside moins dans le miracle transgressant « les lois de la science » que dans le fait qu’il existe des lois et une science, c’est-à-dire une conscience capable de voir et comprendre tout ça.

Entre l’hypothèse trace de Dieu et l’hypothèse fruit du hasard et ordonnancement spontané, rien ne peut, rien ne pourra jamais trancher, à moins que la première hypothèse ne soit bonne et que l’auteur ne vienne un jour la confirmer avec perte et fracas. En attendant, la clé, s’il en est une, est hors du coffre, et nous, irrémédiablement dedans et ne pouvant l’ouvrir. Tout ce que nous savons – c’est scientifique – c’est l’existence d’un acte créateur, fondateur. Nous ignorons « juste » si cet acte possède un auteur.

Enfin, si l’on croit en un acte créateur, il faut bien savoir quoi penser de l’imperfection du monde. Il y a là une blessure, pas plus unique et ponctuelle que la Création. Il y a un Quelque chose qui fait que le monde contient violence et souffrance. Notons au passage que dans l’hypothèse même où cet Univers serait sui generis et pur hasard, on pourrait tout autant s’étonner de cette présence du mal : s’il est clair que le dé ignore la bonne et la mauvaise face, le vivant, avant même l’entrée en scène de l’homme, partage le monde qu’il perçoit entre « bon » qui l’attire et « mauvais » qu’il fuit… Le mystère demeure.

Poursuivons. Être chrétien, c’est voir Dieu à l’œuvre dans notre monde et vouloir participer à son projet, car tout comme l’acte de création, son projet est bon. Pas pour lui seul : il est bon pour toute chose. Dieu n’est pas un despote capricieux, et c’est là que nous, qui le sommes, avons bien du mal à le suivre et l’avons tant trahi. Pourtant, la Croix étend toujours ses bras sur ce monde : il sait aimer jusqu’à mourir en tant qu’homme pour nous libérer de ce qui nous éloigne de lui.

Etre chrétien et écologiste, c’est réunir tout cela, et se préoccuper du projet de Dieu pour la totalité de la création. En effet, il ne nous a pas créés isolés. À la limite, je reprendrais bien ici l’image éculée de l’homme au sommet de la pyramide : qu’est, en effet, le sommet de la pyramide sans tout le reste ? Rien qu’un petit tas de pierres sur lequel on bute en jurant. Sans tout ce qui nous entoure en ce monde, nous ne sommes rien.

Dieu fait alliance avec toute créature (Gn 9, 9-10), à chacun il a assigné un rôle, une partition dans le concert, quoique le mal redistribue les rôles. Notre contribution à son projet, c’est de restaurer cette harmonie blessée. Cela passe par une juste relation au reste de la Création, reconnaissance du jeu qu’elle joue, qui est le nôtre. Parce que la violence est entrée dans le monde, nous devons manger des êtres vivants, mais pas tous les anéantir. Nous ne devons pas non plus empêcher la vie de se perpétuer, la Création de se poursuivre, car le projet de Dieu n’est pas que nous remplacions Dieu. Cela nous est interdit, non pas parce que Dieu serait un petit patron jaloux, mais parce que nous vivrions alors un enfer. Ainsi est fermement fondée en notre foi une doctrine écologique. Nous n’adorons pas la Nature comme notre Dieu, nous ne la confondons pas avec Dieu, mais nous avons de très clairs devoirs à son sujet si nous voulons nous conformer au plan de Dieu, c’est-à-dire accomplir ce qui est, pour nous, très bon.

L’écologiste chrétien (et vraisemblablement aussi juif ou musulman, du reste) n’est pas un panthéiste : il reconnaît notre monde quadridimensionnel – « la Création » – comme œuvre divine, où le divin est sans cesse à l’œuvre, mais qui n’est pas en elle-même le dieu. Ce que nous avons à en faire est alors conditionné par la Parole de Dieu à ce sujet ; et là entre en scène pour le chrétien la responsabilité qui lui est conférée tout au long des Ecritures. La science (la revoilà !) offre à son entendement les données sur le péril mortel que nous fait courir la crise écologique, cette donnée si simple : l’argent ne se mange pas, ne se boit pas, ne se respire pas. La dernière abeille disparue, quand « L’économie numérique » la plus performante nous créditerait d’un compte en banque infini, celui-ci serait impuissant à nous donner à manger la plus modeste pomme.
C’est en ces termes que le chrétien est appelé à une Conversion écologique.

La foi implique l’écologie. L’inverse est-il vrai ? Non… et oui. Non, parce qu’on peut très bien pratiquer l’écologie de la manière la plus efficace avec de tout autres fondements spirituels. Par exemple, sur les traces des spiritualités dites orientales, on peut l’enraciner dans le caractère sacré, voire divin, qu’on attribuerait à la Nature elle-même ; on peut considérer son énergie, son dynamisme comme la preuve d’une force vitale unique et transcendante, mais qui lui appartiendrait en propre. Considérée par rapport au christianisme, il peut s’agir de panthéisme ou même de paganisme, et du point de vue écologique, on s’en fiche, en fin de compte, dès lors qu’on sert le bien commun en homme de bonne volonté. Pour le reste, le chrétien que je suis ne rechignera pas à annoncer l’Evangile – annoncer – et à glisser au non-chrétien qu’en se passant de l’amour de Dieu, il rate quand même un truc.
On peut aussi fonder l’écologie sur le matérialisme le plus absolu. C’est même le plus courant. Une approche purement rationnelle, basée sur une analyse de risques, établit que la crise écologique met l’humanité en péril, mortel et à court terme, et donc qu’il faut la résoudre. Périlleuse, néanmoins, cette approche plus ou moins technocratique ! car rien ne la préserve contre une solution du même genre : l’adaptation à une vie sous atmosphère artificielle, semi-machines nourris de nutriments de synthèse. Un drôle de monde… De cela, sans doute, seule une forme de spiritualité peut nous sauver.

On peut aussi l’enraciner dans l’émerveillement face à la Nature, même si on ne lui reconnaît aucune origine transcendante. Là encore, cela résistera-t-il au « pragmatisme » ? Généralement, c’est le contraire qui se produit : à trop s’émerveiller de la Création, on finit par pressentir le Créateur.
Les enjeux sont, de toute façon, trop graves pour se tirer dans les pattes : qu’importe d’où vient la voix qui nous appelle à une même vigne, qui dépérit et n’en peut mais.

La sterne est-elle gratuite ?

Il y a quelques semaines, à l’occasion de la Nuit Charles Péguy, Fabrice Hadjadj avait évoqué, à propos de notre rapport à la Création, le cas très curieux de la Sterne arctique – de quoi interpeller évidemment l’ornitho que je suis. La Sterne arctique est une petite cousine des mouettes, qui pèse une centaine de grammes, et se nourrit en pêchant le menu fretin dans les mers circumpolaires. Elle se reproduit sur les côtes arctiques, et pour trouver à se nourrir toute l’année, a opté pour une solution radicale : migrer des mers arctiques aux mers subantarctiques, « du Pôle nord au Pôle sud », et vivre ainsi deux étés par an… mais au prix d’un aller-retour de 70 000 kilomètres !
Fabrice Hadjadj nous invitait donc à nous émerveiller, non pas tant devant la performance, mais devant la gratuité de cette folie – un oiseau de cent grammes capable de joindre un pôle à l’autre, en guise de cycle de vie normal.

Sterne arctique

Bien entendu, la première réaction de l’écologue est de froncer les sourcils ! Comment ça, gratuit ! Mais rien n’est gratuit dans la Nature, une dépense d’énergie est un handicap, sauf si elle constitue un investissement rentable ! et toute espèce qui s’amuse à des pitreries gratuites est irrémédiablement condamnée ! la Sterne arctique fait ainsi parce que ce sont ses concurrents, les autres espèces qui pêchent en haute mer, qui occupent toutes les places et lui ont imposé de rétrograder jusqu’en Antarctique. Elle est reléguée là-bas par des concurrents plus efficients, voilà tout !…
… Oui, tout cela est vrai…

Mais…
Mais ce qui est bel et bien gratuit (et en vertu de quoi F. Hadjadj avait donc totalement raison), c’est qu’il existe un oiseau pour occuper cette niche écologique complètement folle. Il existe dans la biodiversité une telle profusion, que des lignées de sternes, est née celle qui serait capable d’aller pêcher tout là-haut et jusque là-bas. Il existe une telle dynamique de création de nouveauté, dans la biodiversité, qu’elle a pu inventer cette folie.
Car sur la base des simples principes qui régissent l’évolution des espèces, il pourrait très bien en être tout autrement. Ces règles mêmes qui ont fait naître un beau jour la Sterne arctique, après quelques milliards d’années d’archéobactéries, de stromatolites, d’ichtyostégas, d’archéoptéryx et autres gastornis, auraient aussi bien pu aboutir à un éventail modeste et monotone d’espèces généralistes – adaptables à tout, dures à cuire – hyper-efficientes, hyper-polyvalentes et tout et tout. Et non !
La biodiversité vit d’un tel rythme de Création continuée qu’elle engendre sans cesse de l’inattendu, de l’improbable, du différent. Elle ne se contente pas de trouver des réponses à des questions à la manière de l’entreprise qui lance un nouveau produit, non ! La nouveauté est plus qu’une solution à un problème. D’autres espèces de sternes auraient très bien pu étendre leur domaine vital jusqu’au sud, ou bien personne ne venir d’Arctique pêcher en Antarctique : la Sterne arctique ne s’est-elle pas inventée comme solution à un problème qui ne s’est mis à exister qu’à partir de ce moment-là ? Ne fallait-il pas d’abord que l’énergie créatrice de la vie la fasse apparaître, gratuitement, pour que la sélection naturelle la valide ensuite ?

Imaginez, tiens, par exemple, la biodiversité confiée à quelques de nos technocrates, chantres de l’optimisation et de la rationalisation. Ce serait vite plié : un parc bien délimité d’espèces au spectre large, polyvalentes, pluridisciplinaires, standardisées, normalisées, exploiterait avec une froide efficacité l’ensemble des ressources disponibles, et jamais aucune fantaisie ne viendrait créer de nouveauté, d’imprévu, d’étonnement. Et rien ne pourrait évoluer, car il n’y aurait pas de place pour cela. Ah, si Dieu pouvait être comme nous ! Si ses chemins pouvaient être nos chemins ! Il aurait été parfait, ce monde, parfait comme du beau carrelage posé bien droit, bien blanc, bien froid. Qu’il est dérangeant que Dieu ne pense pas ainsi… qu’il est dérangeant que nous ne soyons qu’à son image et ressemblance.

Pourquoi dix espèces spécialistes pour exploiter le spectre qu’un généraliste peut balayer sans en laisser une miette ? Simplifiez-moi le millefeuille ! C’est, du reste, ce qui se produit dans les écosystèmes décapés, rabotés, que nous condescendons à abandonner à toute cette vie qui n’a pas l’heur de servir nos projets. Pire. En ce moment-même des apprentis sorciers travaillent à créer du « vivant artificiel » se donnant pour objectif de « remplacer le vivant naturel, imparfait, peu efficace »… Non, jamais !

La biodiversité ne suit pas ces règles. Elle ne cesse d’engendrer des milliards-de-feuilles, plus même que nous ne pouvons en connaître, sans but, sinon celui de vivre, en tout cas sans projet d’accumulation, de consommation, d’accaparement ou de contrôle. Et si l’on voit naître des formes toujours plus complexes, les plus simples, les plus élémentaires ont leur place aussi, depuis un million de millénaires. Toute nouveauté est permise, même si elle ne sert à rien. Car il ne « sert à rien » que deux espèces, tout à coup, se partagent une niche jusque-là réservée à une seule.

Il y a dans cette énergie dissipée, en quelque sorte, en pure perte, la force vitale, la viriditas qu’avait perçue Hildegarde de Bingen. Une force irrépressible d’engendrement. Cette énergie de création continuée, nous pouvons y lire la véritable marque de fabrique du Créateur. Elle n’est pas dans une lecture au pied de la lettre et passablement obtuse du premier chapitre de la Genèse (obtuse, car oubliant par exemple qu’il existe ensuite… un second chapitre, un second récit). Elle n’est pas davantage dans la recherche de signes trop évidents inscrits dans quelque évolution (très) dirigée. Elle est bien plus dans cette profusion de nouveauté, cette invention permanente et, oui, gratuite de nouvelles façons d’exister parmi les autres êtres vivants, quitte à être en compétition avec eux ou à chercher jusqu’aux pôles son pré carré.
« Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur ! » (Ps 103, 24)

Lorsque Dieu crée, il ne cherche pas à résoudre un problème ni à répondre à un marché. Il ne poursuit qu’un projet : rencontrer un Autre pour faire alliance avec lui. Et lorsqu’Il s’y met, là non plus, il ne lésine pas. L’Amour, la grâce et la Parole surabondent, traversent et inondent ce monde blessé et souffrant que, par humilité, Il a renoncé à rendre parfait à coups de déluges et de baguette magique (Gn 9, 9-17). Pas de mesure. Pas de cost-killing de la Grâce. Pas d’optimisation, mais une force à la fois irrépressible et humble qui cherche sans cesse à venir au jour par des chemins nouveaux, ou par des chemins tracés de toute éternité.

L’amour de Dieu et la biodiversité se ressemblent beaucoup, finalement.
J’en entends déjà crier « panthéisme, panthéisme » dans le fond de la salle. Stop ! on arrête tout. La créature est-elle le créateur ? La signature dans le coin du tableau implique-t-elle qu’on prenne le tableau pour le peintre ? Jamais de la vie. Mais on ne peut tout comprendre du tableau si l’on n’en connaît pas l’auteur.

Alors, ouvrons-nous à cette profusion gratuite. Réjouissons-nous qu’elle ne suive pas nos lois, ni nos chemins, ni nos pensées. C’est cela qui la marque du sceau du divin.

Le spirituel devra-t-il sauver l’écologie ?

Sous un titre volontairement radical, la réflexion qui va suivre s’intéresse aux fondements politiques et techniques de l’écologie ou plus précisément de la protection de la nature, son domaine originel. D’une part, la dégradation continue des ressources naturelles atteint un point critique, ce qui questionne la compatibilité souvent admise de l’écologie et de nos modèles de développement. D’autre part, le rêve techno-scientifique du transhumanisme et du vivant artificiel, ou artificialisé, dernière réponse en date à l’effondrement du vivant, interroge le sens même du combat écologique. Si la technique envisage de proposer à l’homme une « survie » déconnectée du vivant, l’écologie est appelée à enrichir et enraciner autrement son argumentaire pour défendre un homme vivant dans un monde vivant.

Politique et scientifique : les deux légitimités du combat écologique

Prenons une association de protection de la Nature normalement constituée. Elle comprend un socle d’adhérents, de tous niveaux d’investissement et d’activité, une petite équipe salariée, constituée d’écologues professionnels, et une base de données naturaliste, forte de dizaines ou centaines de milliers de données d’observations d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens, de reptiles… recueillies au fil des ans sur son territoire. Cette base constitue la forme visible et tangible de sa connaissance de l’état réel de la biodiversité dudit territoire, ainsi que de l’investissement sur le terrain de centaines de connaisseurs de la biodiversité locale. Cette expertise est à la fois irremplaçable et incessible. Cette association, depuis déjà bien des années, ne perçoit plus de subventions de fonctionnement : si elle perçoit de l’argent de la part d’une structure publique, c’est dans le cadre d’une opération d’étude et de protection de la biodiversité donnée, sur le territoire de cette structure, pour laquelle elle a sollicité un soutien. Elle prend en charge cette mission de bien commun qu’est la protection du patrimoine naturel, à fort investissement humain et bien maigres moyens financiers.

En tant qu’association, d’une part, et menant des actions auprès de partenaires divers, d’autre part, notre association de protection de la nature s’appuie sur une légitimité à deux visages, sans hiérarchie entre eux, du reste.

La première, la plus historique, est la légitimité politique. Attention, ici j’entends par politique, ce qui a trait aux désirs et à l’investissement des citoyens dans la vie de leur Cité. Les décideurs politiques officiels appartiennent à une autre sphère. Théoriquement, ces sphères sont confondues ou du moins reliées par un engrenage direct. Aujourd’hui, cette liaison est agitée de tensions, de torsions, au point que son existence même est controversée. Mais pour l’instant, tenons-en-nous aux citoyens. L’association est formée, fondée, par un groupe de citoyens dont la vision du monde, le projet pour la société, reconnaît la réalité d’une perte massive de biodiversité et les causes anthropiques de cette perte, et n’accepte pas que cette perte se poursuive. Leur but est de vivre dans un monde qui respecte davantage le vivant sauvage.

L’association, sous le regard de la société civile dans laquelle elle évolue, apparaît alors comme l’expression d’un courant politique, éventuellement un nombre significatif d’électeurs, en tout cas une tendance qui existe dans la communauté des citoyens, un sujet qui mobilise des citoyens, les amène à agir, questionner, combattre, défendre, porter. Bref, à agir politiquement (s’investir dans la vie de la polis). Cette légitimité existe parce que l’association comporte un nombre d’adhérents significativement plus élevé que le nombre de salariés et révèle une vie associative réelle, avec des bénévoles actifs, des sympathisants déclarés ; tout ce qui prouve qu’elle représente la forme concrète que prend une idée qui a cours dans la société. C’est ce qui la distingue d’un lobby numériquement peu important ou d’un cabinet d’experts.

Notons ici que ladite polis peut être sereinement ignorante d’une cause dont la gravité est pourtant établie par les faits, par insouciance, ou (plus souvent) par ignorance, ou encore par fatalisme. C’est une limite importante à la possibilité pour l’association de conquérir sa légitimité politique : encore faut-il avoir accès aux tribunes pour exposer son projet.

La seconde légitimité est de nature technique et scientifique.

De ce point de vue, l’association est ferrée à glace. En effet, il convient de rappeler ici avec force quel est le véritable enjeu de la protection des écosystèmes : la survie de l’humanité, pas moins.

Bien que le fait ne soit guère connu, les services rendus par les écosystèmes sont, techniquement, évalués à un chiffre dont l’ordre de grandeur est celui du PIB planétaire ; et toute disparition soudaine des Amphibiens ou des Chauves-souris, pour ne citer que ces taxons, engendrerait pour l’agriculture d’un pays industrialisé une perte chiffrée en milliards de dollars par an : effondrement économique mais surtout physique. Les arboriculteurs chinois contraints à polliniser à la main leurs arbres, avec un résultat peu convaincant, nous en donnent un avant-goût. En clair, si nous n’enrayons pas la perte de biodiversité, peu importeront nos « services » et notre « croissance sans fin de l’économie numérique » : entres autres désagréments… nous n’aurons plus rien à manger.

Ces quelques points factuels et d’autres aisément trouvables et vérifiables sur la toile expliquent l’urgence de balayer la très archaïque – et même obscurantiste, à ce stade de données scientifiques disponibles – croyance en une biosphère aux ressources inépuisables et en un impact de l’homme forcément négligeable face aux capacités d’auto-régénération de la Nature. Il est d’ailleurs troublant de constater que l’humanité même qui, pendant cinquante années de Guerre froide, jugeait tout à fait crédible son propre anéantissement à coups de bombes atomiques, refuse de prendre au sérieux le risque d’autodestruction par effondrement des écosystèmes qui nous nourrissent. Nous sommes pourtant bien placés pour savoir une fois pour toutes que l’homme peut, techniquement, provoquer la fin du monde. On ne peut plus rêver d’une impossibilité eschatologique de l’autodestruction de l’humanité: les moyens en ont déjà été (en sont déjà) réunis.
Par empoisonnement, ça marche aussi. Le calcul est juste un petit peu plus compliqué.

Revenons, donc, à la maîtrise technique du sujet, de la part de l’association.

Celle-ci se fonde sur la capacité de l’association à agir en expert scientifique et technique, c’est-à-dire à être capable
– d’établir un diagnostic de terrain rigoureux, de définir les enjeux de manière objective,
– de proposer des solutions pratiques aux acteurs qui, sur le terrain, sont concernés par ces enjeux.

Le recrutement de salariés, écologues de formation et d’expérience, a pour but principal de renforcer les capacités de l’association dans ce registre. Elle est ainsi à même de brosser un tableau fiable de la biodiversité d’un territoire et de la façon dont celle-ci évolue, d’évaluer de manière scientifique l’impact d’une transformation du territoire ou d’un projet, d’une action, d’une mesure ; et ensuite, de formuler des propositions en réponse à l’inévitable question du « que faire », mais aussi d’agir elle-même – ou aux côtés de divers partenaires – et d’évaluer les résultats. Bref : de connaître la biodiversité sur le terrain et de la protéger concrètement.
Cette légitimité « pratique » est reconnue par les interlocuteurs techniques (services des collectivités locales, aménageurs, entreprises, agriculteurs, etc…) pour des raisons elles-mêmes techniques : données tangibles, éléments factuels, analyses scientifiques, solutions pratiques et techniquement réalisables.

Cependant, si l’association existe, c’est que la biodiversité, sans sa présence, n’est pas assez prise en compte ; et donc, que son respect n’est pas partie intégrante du système technique en vigueur. Ce dernier a pour habitude de l’ignorer superbement dans son quotidien, ou de ne pas la prendre au sérieux. La légitimité technique de l’association consistant à expertiser et résoudre techniquement le problème de la perte de biodiversité, elle ne peut se manifester que si l’interlocuteur reconnaît l’existence du problème. Faute de quoi, même s’il a conscience que sauver une population de Crapauds alytes peut être réussi au moyen d’une certaine action simple à réaliser, il ne verra tout simplement pas pourquoi il consacrerait quelque temps et quelque argent à la sauver. Il sera disposé à le faire,
– soit parce qu’il est « politiquement » convaincu lui aussi (ou désireux de plaire à une clientèle qui l’est),
– soit parce qu’une contrainte légale l’y oblige (cette loi étant elle aussi la manifestation d’une volonté citoyenne),
– soit parce que les écologues auront appuyé leur argumentaire sur une réalité tangible, scientifiquement établie, mais encore fort méconnue : l’homme étant relié aux écosystèmes de mille manières, il reste dépendant de leur bon fonctionnement, de sorte que la perte de biodiversité actuelle compromet, à moyen terme, sa survie même en tant qu’espèce ; et cela se joue non dans d’abstraites hautes sphères, mais tout de suite, devant chaque haie, chaque mare, chaque prairie.

Voilà pour le terrain des faits et du rationnel ; l’association agit alors en tant que rouage supplémentaire dans le système technique global actuel. Face à ces interlocuteurs-là, elle apparaît avant tout comme un agent technique, à la manière d’un ingénieur sécurité ou d’un service sanitaire, si l’on veut. Il faut entendre ici « système » technique comme « mode de fonctionnement mental basé sur » la technique, où seuls ont droit de cité les faits tangibles unis par un ensemble de causes matérielles, jugées rationnelles.

On pourrait, dès lors, conclure que la légitimité technique suffit amplement. Il suffit de convaincre assez d’agents techniques que le feu est à la maison et ils accepteront de faire appel aux pompiers, ces pompiers dont ils ont eu moultes occasions de constater la compétence de terrain. Réciproquement, si l’association n’était qu’un courant politique sans qualités techniques, elle ne serait pas un pompier, tout juste une agaçante sirène, discréditée par son incapacité à proposer des solutions.

Technique contre technique : quand le vivant n’a plus sa chance

Et là, problème. Nous l’avons vu, l’association voit son poids technique limité au référentiel où elle œuvre, se fait reconnaître, et pose des actes. Elle se condamne à un programme fait de compromis, basé sur un postulat implicite : la défense de la biodiversité est possible dans le référentiel technico-économique actuel. Depuis leur origine, les associations oeuvrent dans cet esprit de « conciliation », de « concertation », et mettent en avant la compatibilité de la protection de l’environnement et du « développement économique », sous-entendu dans le référentiel technico-économique de capitalisme libéral de notre temps. Elles n’ont ménagé ni leur peine ni leur ouverture, les exigences de concertation de la méthodologie Natura 2000, par exemple, en attestent. Elles ont appris à leurs dépens que c’est toujours le même qui doit se montrer ouvert. Dans une seule agglomération, des centaines de chantiers s’ouvrent chaque année sans aucune prise en compte de la législation sur les espèces protégées, aucune étude ni demande de dérogation; mais le jour où le lièvre est levé sur un site exceptionnel et le maître d’ouvrage simplement sommé de respecter la loi, on crie aux ayatollahs verts « avec qui on ne peut plus rien faire dans ce pays à cause des crapauds ». Inlassablement, pourtant, elles ont repris leur bâton de pèlerin et défendu la conciliation, la recherche de solutions, le postulat d’une écologie « non contradictoire avec »… un système fondé sur la captation maximale de ressources et de profit par l’individu.

Or, ce postulat est de plus en plus discutable. En effet, ce référentiel est basé lui-même sur un autre postulat : tous les efforts de la société doivent être dirigés vers l’obtention d’une croissance constante du PIB, censée résoudre en retour tous les problèmes. De cette croissance, on s’attend donc à ce qu’elle soit infinie, dans un monde fini. A s’enivrer de chiffres et du dogme selon lequel tout se convertit en unité monétaire, on en oublie ce niveau de réalité trivial : lorsque la terre, le minerai de fer, le pétrole… sont absents, matériellement absents car épuisés, même une somme d’argent infinie ne les fera pas surgir du néant. Mais en attendant, ce dogme gouverne le système technico-économique en vigueur sur l’ensemble du globe, et ce système exige, par définition, une consommation exponentielle et infinie de ressources. Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, de s’auto-proclamer « développement durable » comme s’il pouvait y avoir quoi que ce soit de durable dans la consommation infinie de ressources finies.
En dépit des décennies de travail des protecteurs de la nature pour réparer ou contenir cette pression, la perte de biodiversité s’aggrave, et les services rendus par les écosystèmes commencent à s’effondrer.

Aussi est-il grand temps pour l’association de s’interroger : a-t-elle encore quelque espoir d’atteindre son objectif si elle ne traduit son projet citoyen qu’en tant que rouage ? Ou bien y est-elle condamnée à un échec honorable mais complet, ou pire : à compromettre ses propres efforts en servant de caution verte au système qui détruit ce qu’elle cherche à défendre ?

C’est le projet citoyen qui est lui-même interrogé en retour : si les citoyens qui forment l’association maintiennent le cap et persistent à revendiquer un monde respectueux de l’ensemble du vivant, alors ils seront tout naturellement amenés à proposer un changement de système technico-économique, ou plus exactement un changement de paradigme, de vision du monde, au profit d’un modèle où l’homme et le vivant non humain poursuivent leur cohabitation multimillénaire – mais, cette fois-ci, avec un équilibre volontaire, pensé. La recherche d’une compatibilité du culte de la croissance et de l’écologie nous a menés à l’échec global de l’écologie – les ressources naturelles continuent de s’effondrer – au point de compromettre la pérennité de l’homme. Aussi ne pouvons-nous plus « continuer comme avant », si nous voulons atteindre l’objectif de nos combats écologistes. » Nous ne pouvons plus en rester à subir des évolutions sociétales et surtout politiques dont nous savons pertinemment qu’elles vont aggraver encore la crise écologique globale, c’est-à-dire les menaces qui pèsent sur l’ensemble des écosystèmes et par là même de l’humanité, comme nous subissons les conséquences d’un printemps pourri sur la nidification de nos busards. Le combat associatif n’a plus le choix: il doit intégrer cette dimension politique et mener désormais une lutte à deux étages. « Au ras du sol », rien ne change: le travail militant de chaque jour ne perd pas sa pertinence, mais à condition de se penser comme une action d’urgence. Lorsqu’on mène cette intervention, il est « techniquement temps, mais politiquement trop tard ». L’association s’épuisera en tels combats si, parallèlement, elle ne mène le combat à l’étage politique: prôner, défendre, de nouveaux modèles sociétaux où ces situations d’urgence n’auront plus à se produire. Souvent, nous considérons cet étage comme n’étant pas de notre compétence, ou plutôt pas de notre rôle. Pourtant, nous ne sommes pas que des techniciens ni même des ingénieurs maintenance des écosystèmes. Quelque terrible, écrasant, et peut-être même perdu d’avance qu’il puisse être, ce combat est aussi le nôtre.

Ici est alors questionné le point central de la légitimité technique du combat de nos associations : le constat, scientifiquement établi, que le fonctionnement des écosystèmes, aussi harmonieux que possible, est une condition sine qua non pour la survie de l’humanité.

En effet, le paradigme technique est tout prêt à proposer diverses options – hors de prix, et relevant encore de la science-fiction, mais que les servants du culte du Progrès nous promettent pour demain – pour remplacer, partout, le vivant par l’artificiel. Il annonce la couleur de son nouvel atout : le transhumanisme, et son évolution suprême, la « cyborgisation ». Incorporer des machines à notre propre organisme nous offrirait non seulement des « capacités augmentées », mais aussi un affranchissement des liens qui nous unissent au reste de la Terre. Ayant rompu ces liens, l’homme-machine aura dès lors disjoint son destin de celui du vivant. Même celui-ci anéanti, lui pourra continuer à survivre, ou plus exactement à se fabriquer lui-même. La biodiversité dans son infini foisonnement, assimilée par les nouveaux démiurges à un ramassis d’erreurs, d’imperfections et de manque d’efficience, sera remplacée par quelques types standardisés d’êtres vivants artificiels, conçus comme des produits ordinaires, aux fins de produire pour notre compte la matière vivante dont nous aurions encore besoin.
Tout ce dans quoi s’enracine le combat des défenseurs de la biodiversité est-il voué à se disloquer contre ce nouvel ennemi d’acier ?

La vie vaut plus que sa valeur technique

C’est là, et ce sera mon dernier chapitre, que la technique écologique est en échec, car elle n’a plus rien à répondre à cet argument : si nous pouvons survivre plus ou moins sous forme de cyborg, alors il est parfaitement inutile de consacrer tant d’énergie à protéger les écosystèmes et toutes leurs fonctionnalités qui garantissent notre survie en tant qu’être humain, Homo sapiens, enfant de l’évolution du vivant non humain. Il « suffit » de nous résigner à notre propre transformation en semi-machines, évoluant dans un monde entièrement artificiel, nourris de substances produites en usine. Si l’homme se fixe comme seul et unique objectif de se perpétuer sous une forme ou une autre, c’est une « solution ».

D’aucuns nous annoncent déjà que c’est la seule condition, pour lui, de la survie, l’environnement étant déjà trop dégradé pour qu’un avenir s’offre pour le vivant. Bien sûr, il est évident que si on pose ce postulat, et qu’on agit en conséquence, il se vérifiera. C’est ce qu’on appelle une prophétie auto-réalisatrice.

Voici, donc, la question centrale : l’homme une fois « cyborgisé » est-il encore un homme ? Les adeptes de cette voie ne manquent pas d’arguments pour nous répondre soit que « oui », soit que ça n’a aucune importance, étant donné que nous ne nous apercevrons de rien.

Pourquoi oui, ou pourquoi ça n’a aucune importance ? Mais parce qu’on va modéliser nos émotions, nos sentiments, notre intelligence et tout ira bien. Des consciences électroniques prendront le relais de nos consciences biologiques, en continuité. Ainsi, « nous » serons toujours là. Dans le Meilleur des mondes, tout le monde est heureux, et personne, ou presque, n’a conscience d’évoluer dans un cauchemar ! Et puis, nous serons Plus Performants, voyez-vous.

Cette évolution a déjà commencé dans le langage – je ne vous ferai pas insulte en alignant des exemples d’applications du verbiage technique pour désigner des réalités humaines ; ne serait-ce que la « Gestion des ressources humaines »… Dans les mots et dans les calculs, l’homme doit passer sous les fourches caudines des lois de la machine. Il est sommé d’être efficace comme une machine, évalué comme une machine, et par des algorithmes. Alors que résonnent de dérisoires appels pour réclamer la reconnaissance des « intelligences différentes », in fine, chacun doit prouver qu’il est efficace, performant, compétitif, apte à prendre sa place de machine et à se laisser jauger selon des critères machinistes. Saint-Exupéry l’avait déjà bien compris, et aussi Virgil Gheorghiu pour qui nous étions en train d’adopter les lois de nos « esclaves techniques ».

Où de telles lois d’airain sont en vigueur, l’eugénisme, sélection du matériel humain le plus performant, puis la transformation réelle de l’homme en machine sont, en fin de compte, cohérents…

Avec quelles armes allons-nous alors défendre la survie d’un homme biologique, imparfait, fini, mais aussi incroyablement plus fécond lorsqu’il est libre d’être tel qu’il est et non soumis au cadre d’un fonctionnement attendu ? Tant que tout se jugera à l’aune comptable de l’efficacité, l’homme n’aura aucune chance de plaider sa cause : si le but est d’aboutir à une économie efficace, alors l’homme-machine est, effectivement, la meilleure réponse. Mais attention, c’est un tout : à homme-machine, monde-machine et inversement. Nous sommes à une croisée de chemins, des chemins qui s’avèrent, nous l’avons vu, finalement inconciliables.

Si l’homme veut survivre, divers, inattendu, engendré, non pas fabriqué, libre d’une vraie liberté, non d’un ersatz – celui-ci fût-il indiscernable en tant que tel – alors il doit oser cette parole stupéfiante : il y a quelque chose au-dessus de l’efficacité, qui ne doit jamais lui être subordonné. Il y a la dignité de l’homme, la grandeur qui naît précisément de sa finitude et de sa dimension non prévisible, non programmée, non calculée : la fécondité naît là où elle est inattendue.

Le point de non-retour approche. Pour ne pas voir le vivant naturel, le Donné fondamental, acculé au dépôt de bilan final sous le joug d’acier de la machine, nous n’aurons plus le choix : nous devrons dépasser le terrain de l’utilitarisme et oser l’humain, que dis-je, le spirituel.

Dans quel monde voulons-nous vivre ? Dépassons l’utilitarisme !

C’est le moment – et nous y sommes – où il faut oser déclarer « Je veux protéger cet arbre parce qu’il est beau, parce que l’oiseau qui y chante est beau, et que j’ai besoin, comme homme, de cette beauté fragile. Et j’en ai autant besoin que d’un emploi et de nourriture, parce que je suis un homme, pas une bactérie qui n’a besoin que de manger et de se reproduire, et que je ne veux pas qu’on me reprogramme comme une machine qui aura la forme d’un homme et les aspirations d’une bactérie ».
C’est le moment où il faut oser proclamer la dignité de l’homme tel qu’il a été donné à l’Univers et celle de l’Univers tel qu’il a été donné à l’homme, indissociables et grands dans leur finitude même, voire dans leur « inutilité » même.

L’écologiste chrétien aura une longueur d’avance. Il est conscient, avec Hildegarde de Bingen et François d’Assise, que l’homme et l’Univers partagent une même vocation de Louange divine, que les liens biologiques qui les unissent possèdent aussi leur pendant spirituel, et que Dieu divinise toute Création lorsqu’il vient la rencontrer en Christ. Plusieurs articles de ce blog ont déjà tâché de jeter quelques notes en ce sens.

Sinon, il faudra batailler ferme. Nous avons trop cédé à l’usage de descendre sur le terrain du comptable et de l’utilitaire. Nous avons trop reculé en laissant la logique éco-machiniste, la logique centrée sur le profit matériel dûment décompté, présider aussi à la protection de la nature. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus échapper, ni en tant que citoyens épris de bien commun, ni en tant que scientifiques férus de biologie des écosystèmes, au constat que cette stratégie nous a menés dans l’impasse. Il est peut-être même trop tard. Mais après l’ère des mesures compensatoires chichement décomptées, des quotas négociés par des Argan et des monsieur Fleurant, des aires protégées citadelles à courants d’air, il y a des portes à ouvrir à deux battants et un combat plus difficile, mais plus vaste, plus large, et qui finira par se montrer plus rassembleur.

Il ne s’agit pas de se laisser entraîner dans une stérile querelle d’Anciens – de réactionnaires – et de Modernes – « progressistes ». Le progrès et la modernité, créations de l’homme, ont vocation à être interrogés par les citoyens, façonnés par eux même : s’ils se laissent aller à une dynamique propre, hors de contrôle, à l’instar du proverbe « On ne peut pas lutter contre le progrès », ils perdent toute valeur pour se muer en rouleaux compresseurs totalitaires. Ainsi évitera-t-on l’écueil et l’accusation d’une posture agrarienne ou vaguement pétainiste.

Il s’agit au contraire de poser le plus démocratique des débats : dans quel monde voulons-nous vivre ? et de répondre qu’un Meilleur des mondes tout béton et acier, peuplé de machines programmées pour l’aimer, n’est pas une réponse acceptable. Il s’agit de se demander si nous voulons continuer à vivre en hommes.

En résumé :
• La protection de la Nature basée sur l’écologie scientifique a posé des fondations indispensables : elle a établi les outils qui permettent de démontrer la perte de biodiversité sous l’action de l’homme et défini des moyens techniques permettant de l’évaluer ainsi que d’y remédier ;
• Mais elle se trouve dans une impasse, incapable d’atteindre son but, car le caractère trop exclusivement technique de son action lui a imposé de jouer sur le terrain purement technico-économique, dans un environnement de pensée capitaliste (d’Etat ou privé) qui ne sait penser qu’en termes d’accumulation de profit matériel et où tout se jauge à l’aune de l’utilitarisme du point de vue de cette cupidité fondamentale ;
• De plus, la techno-économie s’avère elle aussi incapable, ou non désireuse, de concilier la survie du vivant, Homme compris, avec sa propre dynamique ; elle abat donc une nouvelle carte : le vivant artificiel et le transhumanisme, qui, sous réserve de faisabilité technique, remplaceront le vivant, Homme compris, par des machines ou des organismes de synthèse, rendant à terme les écosystèmes et l’Humanité originelle inutiles, superflus… mais alors utiles à quoi ?
• Il s’ensuit que le vivant, Homme compris, ne peut être protégé – qu’il ne peut y avoir d’Ecologie – qu’en cherchant à résoudre le problème dans un cadre plus large que le cadre technico-économique : un cadre philosophique et spirituel, où le vivant artificiel et le transhumanisme ne sont plus des réponses acceptables, mais des problèmes supplémentaires.
• Il faut donc que l’écologie de terrain et la réflexion spirituelle et philosophique se rencontrent afin d’élaborer – et vite – de nouveaux outils conceptuels à même de poser plus largement la question : « Pourquoi faut-il protéger le vivant tel qu’il nous a été donné, Homme compris ? » et de proposer des réponses pertinentes jusqu’au niveau technique (ou biologique) de l’écologie de terrain. C’est la seule manière de répondre à l’objet social originel de la protection de la nature : des citoyens qui s’unissent pour défendre le vivant.

Espérer : un acte dangereux, subversif, et chrétien

« En tout temps, et à toute époque », il a existé des populations désespérées. (Je savais que je ne pourrais pas y échapper, alors autant le faire d’entrée). Mais je n’ai guère en tête de cas où la désespérance ait été aussi ouvertement la complice, sinon l’instrument objectif d’un système.

« L’espoir, c’est mal, ça ne se fait pas. » Voici un dogme. Un dogme de cette idéologie qui réfute avec hauteur ce nom, pour mieux rejeter les autres dans les ténèbres des « heures les plus sombres de notre histoire ».

Espérer est déraisonnable. C’est la crise. C’est la crise depuis quarante ans, le chômage est massif, la dette ceci, le gouvernement cela. Vous allez en bouffer de l’austérité, de la précarité rebaptisée flexibilité. Vous vivez au-dessus de vos moyens (crie au smicard le titulaire d’un épais compte à l’étranger). Vous allez souffrir. Vos enfants vont souffrir. On nous promet des faillites, des effondrements, des guerres civiles ou autres. Les avertissements sur l’urgence écologique sont détournés : quand les scientifiques crient « Debout, agissons, vite, ou ce sera la catastrophe », les néolibéraux rétorquent : « N’écoutez pas les esprits chagrins : jouissez, jouissez d’autant plus vite qu’une catastrophe peut survenir. De toute façon, vous n’y pouvez rien – et laissez-nous faire. »

Espérer serait également du dernier imbécile. Jamais lucidité n’a été à ce point synonyme de pessimisme désabusé – ou plutôt démobilisé. Qui croit en la possibilité de lendemains meilleurs que l’apocalypse promise est regardé comme un fou. Qui croit en la possibilité de les construire est dénoncé comme un germe de totalitarisme.
Quand l’homme n’espère plus rien, l’orgie lui apparaît comme le dernier objectif tangible, réaliste, raisonnable.
Alors il s’y adonne. Amputé de l’espoir, l’homme n’est plus bon qu’à consommer jusqu’à se consumer, à jouir jusqu’à en mourir.
Et ça tombe bien, parce que c’est exactement la place que lui assigne le système néolibéral. Jamais l’individu ne sera plus rentable que dûment enfermé dans cette pulsion hystérique de goinfre jusqu’à la mort. L’espoir est le muscle qui nous fait relever la tête. Vers le soleil, vers la clairvoyance, l’action, vers Dieu aussi. Ejointés de ce muscle, notre tête retombe, nous n’avons plus sous le regard que notre ventre et l’étage du dessous, qui deviennent notre dernier horizon, notre but si raisonnable, notre dieu.
Mais après tout, nous rabâche-t-on avec cynisme, n’est-ce pas « la nature humaine » ?

Il y a pire crime : espérer en bande organisée. Non seulement croire en la possibilité d’un monde meilleur, mais y croire ensemble. C’est ainsi : « l’union fait la force » est devenu une devise honnie, symbole de dictature. Le bien commun ? Un projet collectif ? Construire ensemble ? Hola ! Discipline de masse ! Donnage de leçons (sic) ! Heures les plus sombres de notre histoire ! Anathème ! Anathème !
On ne dit plus « ensemble ». On dit « chacun ». « Chacun respecté », manière élégante de dire : chacun pour soi, ne s’occupant que de lui-même, agissant pour lui-même. Chemins soigneusement divergents, comme le bouquet d’un feu d’artifice – radiant, immobile, évaporé en un clin d’œil et un grand boum. Sitôt consommé, sitôt consumé.

Bon. Et maintenant on fait quoi ?
Et bien, comme c’est toujours le temps pascal, il y a une bonne nouvelle.
Il y a ce personnage, là – le Christ qui est venu pour tout le monde. Et même pour chacun. Chacun sur son petit chemin. « Tous, comme des moutons, nous étions errants, chacun suivant son propre chemin, et Dieu a fait retomber sur lui nos fautes à tous » (Is 53, 6) – et voilà qu’il est ressuscité. Qu’il nous précède en Galilée, c’est-à-dire dans le monde, là où nous vivons, nous – pas seulement dans quelque incertain ailleurs céleste.
Il continue à nous inonder de son Esprit. On va fêter cela dans quelques semaines.

Ici, logiquement, une partie des lecteurs hoche la tête d’un air triste et viendra me dire – cela m’est souvent arrivé : « Là, je suis déçu. Je n’aurais jamais cru ça de ta part. » Comme si je venais d’avouer un compte au pays des vaches violettes ou des alligators. Ben écoutez, c’est comme ça.
On peut, il est vrai, espérer sans Dieu et professer une foi en l’homme. Le néolibéralisme y a, bien évidemment, pensé. Il martèle l’idée qu’il existe une fameuse « nature humaine » réduite à l’avidité de biens et de pouvoir, sinon à la concupiscence, immuable, mais surtout incoercible. Voire, qu’il serait malsain et liberticide de contrecarrer. Quant à l’Histoire, elle ne serait qu’enchaînement infernal de cycles du même tonneau, de cercles dantesques, au pied de la lettre. Telle serait la réalité de l’homme : allez donc avoir foi en lui pour accomplir autre chose ! Laissez tomber, c’est plus sage, et venez bouffer.
Il y a eu, il est vrai, « de tout temps » une telle humanité dénoncée par la plume acide des La Boétie de tous les temps en question.
Mais, il y a eu, précisément, des La Boétie en tout temps aussi.

Hildegarde de Bingen (« encore sa vieille frédégonde là ? ») discernait en l’homme, le corps, l’âme et l’esprit. L’âme, livrée à elle-même, se laisserait tomber vers le corps ; mais l’esprit – l’intelligence – la tire vers le haut et lui fait accomplir les œuvres véritablement dignes de l’homme. Pour elle, bien sûr, cette intelligence est aussi conscience de Dieu. Si cet étage vous gêne, retirez-le : reste que l’intelligence est bien là pour dépasser cette « nature » moins humaine que bestiale (pas animale !).
Bon, le faire sans Dieu, c’est un peu comme vouloir monter à pied quand l’ascenseur est là. Surtout que cet ascenseur est grand. Il n’est jamais trop petit, jamais verrouillé, jamais opaque, jamais las de venir s’ouvrir là où nous l’appelons. Il faut juste se risquer à l’appeler, humblement.

Voilà de quoi nous donner du cœur au ventre ensemble.
Voilà de quoi nous lancer, à bras ouverts, dans cet acte hautement subversif, déraisonnable, anti-économique, et potentiellement totalitaire : espérer.
Espérer, comme le chantait Georges, non pas celui qui a mauvaise réputation, mais l’autre – à gueule de métèque, de Juif errant, de pâtre grec : « La certitude que tout peut changer un jour ».

Ecologie, les réseaux sociaux du vivant

Après tout, c’est vrai : un écosystème est un réseau social. Tout y est connecté, il y a du public et du privé, des groupes et des communautés.

Et il ne faut pas oublier de bien régler ses paramètres.


Merle noir says : « J’ai pondu mes œufs, j’ai pondu mes œufs ! »
Tout le monde peut voir ce statut.
Ecureuil roux likes this.
Ecureuil roux says : « Miam ! »

Mais à la différence de nos réseaux où la plupart de l’activité s’exerce, après tout, dans l’indifférence générale, les réseaux écologiques sont d’autre nature. Tout y influence tout et chaque action entraîne réaction, chaque déséquilibre se traduit par une tentative de rétablissement des équilibres. Tentative inconsciente et qui, d’ailleurs, si le déséquilibre initial persiste, se traduit par des réactions en cascade et des effondrements. Nous en sommes les grands spécialistes, aussi, ne faisons pas les étonnés.

C’est là qu’intervient l’écologie – la première, la discipline scientifique ; celle qui plonge au cœur de ces réseaux pour les comprendre ; et on n’a jamais fini de découvrir. La complexité est si grande, le vivant si déroutant, que les sceptiques ont beau jeu de clamer à ces scientifiques : « Vous z’y connaissez rien ! Vous avez aucune idée du pourquoi du comment ! » avant d’enfoncer le clou : « C’est la nature et puis c’est tout ! Vous avez une autre explication, vous ? »

Oui, cher monsieur – je pense, par exemple, à ce brave homme qui me défiait d’expliquer la disparition, en trente ans, des oiseaux nichant dans les prairies humides, vanneaux, chevaliers, barges ou bécassines. Vous savez, cher monsieur, 80% desdites prairies ayant disparu en trente ans, lesdits oiseaux ayant reculé dans les mêmes proportions, et les recherches de ces espèces dans les cultures drainées qui ont remplacé les prairies s’avérant implacablement négatives, on finira par croire qu’il y a un rapport.

A force de fréquenter ces réseaux, on y prend goût ; c’était l’objet de la note précédente. De là, le glissement de sens du mot écologie, qui rapidement, après l’étude, s’est mise à désigner l’amour et la défense de ce merveilleux ballet. Il est en revanche tragique que de nos jours – mais c’est franco-français – elle s’applique également à la démarche de personnes très soucieuses de pistes cyclables et de nourriture bio mais pour qui les écosystèmes ne sont que d’incompréhensibles et superflues calembredaines. C’est dire, d’ailleurs, qu’elles ne maîtrisent guère cette notion de réseau.

Il leur manque peut-être « un truc ». Un truc dont l’écologiste chrétien ne devrait, en bonne logique, pas trop manquer, d’instinct : après l’émerveillement, l’humilité devant la complexité. Bien sûr, il ne s’agit pas de se laisser choir dans la démission intellectuelle bien commode du monsieur-des-oiseaux-des-prairies : l’humilité, cela ne veut pas dire « on ne comprendra jamais rien, on ne pourra jamais rien faire, alors laissons tomber » : cela veut dire, en présence, en conscience d’un élan créateur et d’une force de vie qui nous dépassent, ne pas s’enivrer de toute-puissance au point de croire les dominer, les maîtriser, et pour finir, les remplacer.

Sainte Hildegarde de Bingen, Docteur de l’Eglise ès Création si j’ose dire, distinguait en l’homme trois parts : le corps, enracinement dans le monde, mais fini, imparfait, limité; l’âme – on dirait aujourd’hui le psychisme – fait d’émotions, de sensibilité; et l’esprit, intelligence, conscience de Dieu, tendue vers Dieu, appelée à la Louange.

Que l’homme fasse appel à son esprit, et son âme, à sa suite, se redresse vers Dieu et édifie l’homme de l’intérieur, humble, mais debout, et responsable.

Qu’il le délaisse, qu’il juge inutile la conscience de Dieu et l’humilité, et l’âme tombe, se recourbe, s’adonne à l’auto-louange, à l’ivresse de toute-puissance. Elle fait oublier au corps sa finitude et sa fragilité.

Elle finit, avec lui, par se prendre pour Dieu.

Hildegarde ne croyait pas si bien dire (de fait, elle était inspirée !) Elle n’a pas vu nos temps où l’homme, imbu de sa technique, s’imagine mettre fin à sa finitude, se fabriquer, « s’améliorer » – le transhumanisme, soi-disant, fera des hommes non transformés par la technologie « les chimpanzés de l’avenir… » – et remplacer, partout, par ses produits, consommés et jetés à son caprice, la Création donnée en responsabilité. La Création nous dépasse par sa complexité ? « Liquidons ! On fera mieux pour moins cher. On fera ce qu’on veut ! »

Et voilà l’utilisateur du réseau qui se prend pour tout le réseau à lui tout seul. Au point de couper allègrement les tuyaux vitaux qui l’y connectent. « Je m’en fiche, je suis immortel ! »

Hildegarde avait déjà pressenti les liens profonds, indestructibles – sous peine de mort – entre les composantes de l’homme, mais aussi entre l’homme et toute la Création, gouvernée par des schémas similaires ; déjà pressenti la chute de l’homme enivré de lui-même, n’ayant que lui-même comme alpha et oméga, bien qu’elle n’ait pas connu nos concitoyens hurlant « Moi, moi, moi ! Dieu, c’est moi ! »

Nous aurions bien besoin de l’entendre. Qu’elle nous redise que nous sommes là en train de nous arracher non seulement à Dieu et à son énergie de vie, mais aussi à notre intelligence – l’intelligence vraie : pas celle qui obsédée de calcul et pouvoir, mais celle qui rend humble et responsable.

Celle qui rend l’homme conscient de sa fragilité, de sa dépendance à ce qu’il ne maîtrise pas et qu’il a néanmoins besoin et mission de garder. Des réseaux sans fin qui permettent aux crapauds de dévorer les insectes, aux roseaux d’épurer nos rivières, aux bourdons de polliniser nos cultures, à l’homme de vivre, d’aimer et de donner la vie.

Et à l’enfant de s’émerveiller, avec le scientifique…

… devant les couleurs d’un triton.