Where vultures dare (or not)

On attaque très fort avec une attaque, justement. Deux cents vautours contre un cheval (ni petit, ni blanc). Les images sont impressionnantes avec tous ces gros oiseaux repus qui s’éloignent lentement de la carcasse. « Un vol de 200 vautours, que voulez-vous faire contre ça ? »

Car bien entendu, de la vision des charognards à la curée à l’idée qu’ils ont eux-mêmes chargé en masse compacte et fait trépasser la pauvre bête, il n’y a qu’un pas franchi depuis longtemps. En apparence tout se tient : ils sont nombreux, « trop nombreux » ; donc ils ont faim, donc « ils s’adaptent » à des proies, cette fois-ci, vivantes. Et comme ils sont 200, rien ne leur résiste.

Ça se tient. À un petit problème près : jusqu’ici, personne n’a assisté à l’attaque par des vautours, fussent-ils deux cents, d’un animal sain, c’est-à-dire capable de se secouer et se déplacer. Bien que chacune des « attaques » ait fait l’objet d’enquêtes et d’autopsies, l’hypothèse a été contredite à chaque fois par le résultat. Dans certains cas, la ou les bêtes avaient été tuées peu auparavant par un chien errant. Dans d’autres, le bovin avait succombé à l’entérotoxémie, une maladie foudroyante, d’où le désarroi de l’éleveur qui avait laissé une bête (en apparence) saine et la retrouve équarrie. Autre cas classique d’attaque ante mortem, l’animal agonisant après une mise bas pathologique. Enfin, il est arrivé à des vautours réellement affamés de se ruer sur le placenta au point de malmener mère et nouveau-né, mais pas du tout de s’attaquer à eux !

Et on en est là. Malgré toutes les affirmations, les « vous n’avez qu’à venir voir… », lorsqu’on vient voir, on ne constate jamais « ça ». Et c’est logique. Bien plus logique en vérité…

Prenons déjà les prolégomènes du raisonnement. S’ils manquent de nourriture, comment diable des oiseaux qui se reproduisent aussi lentement que les vautours (un jeune maximum par couple et par an, dont 60% n’atteindront pas l’âge de deux ans) auraient-ils pu se mettre à pulluler (sic) en quelques années ? Famine et pullulation, dans la nature, sont antinomiques et c’est facile à comprendre. À moins de fantasmer des relâchers massifs et réguliers d’oiseaux élevés dans on ne sait quelles catacombes.

Supposons néanmoins des vautours affamés : le cas s’est produit il y a une quinzaine d’années quand l’Espagne interdit brutalement la mise à disposition des carcasses sur les placettes d’équarissage, faisant chuter d’un coup les ressources auxquelles s’était ajustée, précisément, la population de vautours. D’où une hausse en flèche de tentatives des vautours mourant de faim sur le placenta, les animaux malades et immobiles, etc. – mais toujours pas à l’encontre des animaux sains. Mais d’où surtout une vague d’observations de vautours à travers toute l’Europe : privés de nourriture, leur réflexe n’est évidemment pas d’attaquer des proies cent fois plus grosses et dangereuses qu’eux, mais comme pour tout être vivant mobile, de se déplacer ! Bien des espèces autour de nous sont confrontées à un manque de nourriture, ne serait-ce que l’humble moineau : on ne le voit pas pour autant se réunir en bandes pour massacrer poules ou pigeons. Ce genre « d’adaptation » ne se décide pas en un clic…

En effet, l’attaque du vautour est déclenchée par un stimulus : l’immobilité de sa victime lorsqu’il lui pique les fesses. Qu’elle regimbe et il s’enfuit. C’est qu’il ne possède ni les serres, ni le bec d’un prédateur, encore moins sa force musculaire, et pour ne rien arranger, au sol, il est proverbialement pataud ! Que l’animal se lève et s’ébroue suffit à mettre la bande en déroute. Dans le cas contraire, ce sera la curée, et alors seulement on peut voir des dizaines de gros oiseaux banqueter. Impressionnant, certes, mais sans lien aucun avec une attaque en bande organisée.

Comme lors de toute attaque, il y aura enquête. Jusqu’ici, toutes, absolument toutes ont montré que la proie était, en fait, soit mourante, soit, dans la plupart des cas, déjà mortes. Inutile donc d’y plaquer nos fantasmes. Encore plus d’en remettre une couche (dans les commentaires) dans la catégorie « imaginez quand ils s’en prendront à vos enfants sous vos yeux ».

Car fantasmes il y a. Nous sommes au cœur de nos errements de perception. L’animal est gros ? Il inquiète. Il se nourrit de viande ? Le voilà classé dangereux. Il est facile à voir ? C’est qu’il pullule. Il est vu en groupe ? Il y en a trop ! Et s’il y en a trop, il ne peut que se rendre coupable des pires crimes. Revoilà les hordes sanguinaires ! Nous sommes en danger, protégeons-nous.

Le fantasme de l’animal « en surnombre » dès lors qu’il n’est pas absolument rarissime est un grand classique. Des animaux, de gros animaux dans notre espace, c’est suspect. C’est en tout cas intolérable : vite, une « gestion » à coups de fusil. Coups de fusil en réalité dirigés contre les fantômes de nos vieilles peurs, ici complètement irraisonnées.

Ces peurs se nourrissent d’analyses, de déductions d’une logique implacable, mais fausses. Par manque de connaissance des données initiales, la conséquence est prise pour la cause, ou la corrélation pour une causalité.

Ils sont nombreux, trop nombreux. Ils pullulent. Ils crèvent de faim et se nourrissent de n’importe quoi pour survivre. Eux, nos fantasmes sur la nature sauvage.

Le landsparing, un apartheid homme-nature guère écolo

Parmi les grands débats du moment figure un sujet qui commence, c’est significatif, à se montrer sous son petit nom en anglais : le land-sparing pour sauver la biodiversité.

Le land-sparing, c’est en gros dire : puisque la biodiversité décroît quand on met en culture les terres, intensifions l’exploitation au maximum afin de produire notre nourriture sur la plus faible surface possible.

Je pense que c’est une très mauvaise idée, à tous points de vue inapplicable. Je m’explique.

Tout d’abord, cette approche postule une opposition absolue, une antonymie entre biodiversité et production agricole, et même une stricte corrélation entre productivité et destruction de la biodiversité. C’est même ce postulat dont nous allons constater qu’il pose problème à tous les niveaux.

Du point de vue purement agronomique, la production agricole, même « intensive », ne peut pas se passer d’un certain niveau de biodiversité. Elle doit être présente au minimum dans la vie du sol, ou dans les insectes pollinisateurs, les prédateurs de ravageurs, etc. Ou alors nous sommes dans l’hypothèse d’une production non plus agricole, mais entièrement hors sol. Je reviendrai là-dessus, mais pour le moment, gardons en tête que cela signifie payer de notre poche absolument tout ce que la nature fournit en termes d’eau, d’énergie, d’éléments nutritifs pour nos productions.

Réciproquement, pour que la vie sauvage existe et prospère partout où nous avons besoin de ses services, par exemple dans la parcelle agricole, mais aussi dans nos forêts, nos jardins, nos cours d’eau, pour fournir pollinisation, épuration de l’eau, maintien du sol face à l’érosion, régulation climatique et que sais-je – pour bénéficier de ces fameux services écosystémiques qu’on évalue, excusez du peu, aux alentours de la valeur du PIB planétaire, donc, les écosystèmes ne doivent pas être coupés en morceaux. Un « paysage » organisé de manière technocratique avec des surfaces vouées tantôt à la ville, à la production céréalière, à l’arboriculture, à la sylviculture etc, avec ici une biodiversité soigneusement délimitée et « maîtrisée », correspondant à la vocation de la parcelle et se tenant sagement dans ses limites – et d’innombrables secteurs d’urbanisme, d’industrie, d’infrastructures etc. vides de toute biodiversité « parce que ce n’est pas sa place » ? Désolé, c’est un beau rêve aménagiste, mais ça ne marche pas comme ça. Les populations en question péricliteraient en un rien de temps par isolement, la vie a besoin de circuler, d’échanger des gènes, de s’essayer à coloniser un nouvel environnement… ou de résister aux transformations que nous lui imposons, à commencer par le changement climatique. Nous aurons besoin que le vivant déploie toute sa plasticité, ce qui nécessite un maximum de fluidité dans les connexions écologiques, un maximum de possibilité de déplacements, d’échanges, de possibilités de se réinstaller.

Autrement dit :

  • Nous avons besoin de biodiversité – plus ou moins riche, foisonnante, abondante ; parfois dominante, parfois discrète, c’est entendu – partout. Absolument partout, et pas seulement, par exemple, dans les parcelles vouées à des cultures pollinisées par les insectes.
  • Qui plus est, pour en « disposer » là où nous en avons besoin de la manière la plus évidente, il est indispensable qu’elle puisse se frayer un chemin partout. Parfois librement, parfois un peu plus a minima – mais partout.

Si ces conditions ne sont pas remplies, elle périclite et nous fait défaut partout. Voilà pour le côté purement biologique et nous pourrions nous en tenir là, parce que cela suffit à condamner tout le système.

Tout le système, pas si vite : « oui mais et si on faisait tout hors sol, du coup ? » Oui, on a promis d’en reparler. Supposons qu’il fût possible d’intensifier la production de nourriture pour nécessiter, ici en Europe, un minimum de terres, afin d’assurer un partage, une ségrégation entre les terres utiles à l’homme et celles concédées à la nature.

On les concéderait ? Vraiment ? Et pourquoi, en fait ?

Le système du « landsparing » est entièrement fondé sur la possibilité de se passer de la nature. De la rendre inutile à nos productions. De vivre sur une partie de planète sans nature. Il postule que l’homme et la nature ne doivent pas partager l’espace, et que là où l’homme produit, la nature n’a rien à faire. Pour que le landsparing fonctionne, il faudrait donc que l’homme

  • dans un premier temps, invente une civilisation et une économie 100% hors nature, hors sol, où tout ce qui n’est pas artificiel est à la fois superflu et énergiquement interdit de séjour
  • dans un second temps, en conclue dans une explosion d’euphorie que ça y est, grâce à cela, il peut enfin consacrer, on va dire, 30 ou 50% des terres à cette nature qu’il a préalablement rétrogradée au rang de machin inutile et hostile.

Comme ça. Non seulement sans aucune raison, mais même en allant frontalement à l’encontre de tous les principes qui l’ont guidé tout au long de la première étape.

C’est drôle, ce n’est pas extraordinairement crédible. C’est même complètement autocontradictoire. Si nous construisions vraiment un tel monde, les terres libérées par une production de nourriture intensifiée ne seraient jamais concédées à cette nature avec laquelle nous aurions rompu les derniers liens. Elles seraient urbanisées, ou couvertes de parkings, de panneaux solaires entretenus à l’herbicide, ou de plantations industrielles quelconques. Mais pas laissées à la nature : pour quoi, pour qui ? Seuls quelques naturalistes hirsutes ou quelques fols-en-Christ seraient assez en décalage pour réclamer pareille mesure. Pour tous les autres, quand bien même c’eût été le but originel, il paraîtrait complètement absurde. Une absurdité directement héritée de notre vision dichotomique homme nature, vision qui va à l’encontre de tous les enseignements de l’écologie scientifique, et redoublée encore par cette espèce de fuite en avant aménagiste. À l’arrivée, nous concéderions de très mauvaise grâce 2 ou 3% de terrain à quelques espaces protégés, soigneusement « valorisés ».

Une fois pour toutes, une planète vivante ne se gère pas comme une partie de Sim City. Pour nous rendre ses services partout où nous en avons besoin et pour ne pas mourir partout, la nature a besoin d’être ou, au minimum, de percoler partout. Il n’y a pas d’autre solution qu’une perméabilité au sauvage pour tous les espaces, perméabilité qui sera nécessairement variable, mais qui devra toujours être aussi importante que possible. Au reste, des environnements modelés par l’homme et néanmoins à très riche biodiversité, nous savons faire : cela s’appelle, par exemple, le bocage. D’importants noyaux de sauvage, de vrai sauvage, restent nécessaires ; d’une part parce qu’il est des services que seules de vastes étendues quasi non-modifiées par l’homme peuvent rendre (forêts équatoriales, mais aussi boréales). Ces étendues ne sont ni vierges ni vides, des hommes, des peuples y résident, mais eux savent y vivre sans en modifier la structure ni en détruire les équilibres. Entre ces noyaux, le sauvage doit avoir sa place aussi, et pouvoir circuler. Si l’on devait, en fin de compte, en venir à cet ultime argument réducteur et utilitariste, c’est de toute façon sa seule chance de résister au changement climatique, puisque ce changement, nous avons refusé de le stopper tout à fait.

Alors, l’herbe au coin des trottoirs ou la vie en blockhaus ?

L’orge des rats Hordeum murinum

« La Création retrouvée » (fr. Éric Bidot): vite, suivons saint François !

n_çIl faut bien le dire, on sent comme un reflux depuis la vague Laudato Si’ chez les catholiques. Il reste des noyaux de convaincus bien plus étoffés qu’auparavant, de nombreux projets locaux, mais l’actualité sanitaire (pourtant ô combien fille du funeste paradigme technocratique…) semble avoir détourné nos boussoles de l’urgence écologique.

Le livre du frère franciscain Éric Bidot, La Création retrouvée, l’écologie selon saint François (éditions de l’Emmanuel) n’en est que plus essentiel encore.

La crise écologique ne s’est pas mise sur pause pendant que nous suons sous nos masques FFP2. Le risque est même que l’effet rebond – pardon, « la relance » – ne l’aggrave encore alors que ses conséquences dévastatrices sont déjà là. Tout craque, et c’est bien pour cela que François, le pape, nous a donné comme guide François, le saint. Le plus radical, le plus en rupture avec le sage petit business que rien ne dérange.

L’auteur nous conduit premièrement dans une relecture approfondie du Cantique de frère Soleil, alias Cantique des Créatures, qui constitue presque à lui seul un socle pour une approche écologique complète. Éric Bidot n’oublie pas de rappeler ce point fondamental : ce cantique est composé alors que François est cruellement éprouvé par la maladie ; et qu’en aucun cas la fraternité universelle qu’il nous propose et qu’il a vécu lui-même ne saurait être taxée de romantisme déconnecté – peut-être dirait-on aujourd’hui de boboïtude. François n’idéalise pas la Création au sein de laquelle il vit, fragile comme l’est un pauvre au XIIIe siècle. Mais il sait voir la bonté du Créateur  en toute chose, il perçoit la vocation de louange divine de chaque créature, y compris des vers qui le malmènent, du loup dévoreur, et non des seuls êtres doux ou utiles à l’homme. François ne croit pas naïvement que toute créature est bonne, il voit la bonté du Créateur à travers toute créature, ce qui n’est pas la même chose. Et cela peut infiniment nous inspirer, pour nous réajuster au projet de Dieu. La vision de saint François nous libère de l’étouffant regard utilitariste. C’est dire si nous pouvons, si nous devons suivre lentement, patiemment, frère Éric Bidot sur les pas du saint qui dit et redit son cantique. Chaque page nous amène à questionner notre rapport au monde, du proche au lointain, du concret au plus vaste. Car il n’y a pas de limite à la fraternité universelle !

C’est déjà un beau pèlerinage. Mais le livre ne s’arrête pas là, car quelque part toute la vie de saint François est un cantique des Créatures. En reprenant tout l’itinéraire du Poverello, fils de famille aisé qui du jour au lendemain se dépouille, au sens propre et en public, il nous donne à voir la clé de cette conversion, et cette clé, c’est évidemment Jésus-Christ. Le Christ assume notre humanité ainsi que la vie ici-bas, et pourtant, il est pur amour divin. En lui s’opère la réconciliation, alors même que le monde que nous devons habiter reste marqué par le péché. Ainsi, le dépouillement n’est pas austérité, il n’est pas châtiment, il est au contraire imitation de Jésus-Christ serviteur, venu laver les pieds des disciples. Cette descente de piédestal est le passage obligé, la porte étroite, pour entrer enfin dans l’attitude filiale, qui sait que tout est don. « Appauvri volontairement, [François] apprend à tout recevoir avec reconnaissance et à rendre au Père de toute bonté tout ce qui est. Il n’y a pas de retrouvailles avec la Création sans ce consentement à la démaîtrise », écrit Éric Bidot. Ces deux phrases seules ont de quoi nous secouer, nous arracher à nos conforts pour refaire de nous des pèlerins.

Un pèlerin, c’est ce qu’était le saint d’Assise, rappelle enfin l’auteur. Non pas quelqu’un qui fuit le monde, mais quelqu’un qui sait que nous ne faisons que le traverser, que nous ne le possédons pas. Nous le recevons dans l’attente et comme première espérance de joies futures. Pour le comprendre et surtout le vivre, il faut « renoncer à posséder les créatures pour en user droitement ». François ne rejette ni le monde ni l’expérience de ses sens : ils sont « capables de Dieu » et aptes à reconnaître Dieu à travers ses créatures. « Toute créature est révélation divine et François va s’en réjouir de plus en plus ». Sur ses pas, nous pouvons entrer à notre tour dans un joyeux pèlerinage.

Au terme de cet itinéraire d’une grande clarté et d’une richesse inépuisable, frère Éric Bidot nous rappelle que tout cela nous concerne. Ce chemin nous attend ici et maintenant. La Trinité est relations, la fraternité est une relation, et l’écologie nous enseigne que le vivant grouille également de relations, certes de natures excessivement variées. L’attitude franciscaine ne saurait être réduite à quelque vivifiant exercice spirituel. « La Création retrouvée » nous offre un véritable guide pour la conversion écologique à laquelle nous sommes appelés, une conversion qui s’incarnera ensuite dans nos décisions, les techniques que nous choisirons ou non d’adopter. Notre monde en sera sans doute bouleversé. François d’Assise n’est pas l’homme de « quelques curseurs à ajuster ».

L’écologie (déjà) essorée en rase campagne

L’écologie passe dans le tambour d’une campagne présidentielle commencée déjà depuis des semaines. Elle ne peut qu’en sortir essorée, comme les préconisations d’une convention citoyenne qui s’était pourtant fait le relais de la science. Les forêts contribuent à piéger le carbone ? « Aucun rapport entre forêt et climat », répond le Parlement. Les zones à faibles émissions sont aussi bonnes pour réduire la pollution atmosphérique ? peu importe, aucune raison de s’en soucier. Et Barbara Pompili d’enfoncer le clou : pour réussir sa transition écologique, la France n’a besoin que de « petits ajustements ». Cette France qui ne réagit pas à l’effondrement de sa biodiversité commune, qui continue à perdre des milliers de kilomètres de haies par an, et dont l’agriculture vient d’être sonnée par une conséquence dûment prévue du dérèglement climatique, n’a besoin que de « petits ajustements ». Bienvenue en 1980.

Nous sommes en campagne: l’écologie est désormais exclusivement assimilée à son parti. Entre autres choses, c’est très pratique pour la réduire, toute entière – et bien au-delà des compétences des élus EELV ou assimilés – à un courant d’opinion, et à rien de plus. Comme s’il suffisait de ne plus voter pour eux pour que la banquise, matée, cessât illico de fondre, et les petits oiseaux de disparaître. Et comme nous sommes dans une logique de campagne et de partis, même les projets écologiques les plus pertinents, appuyés par les meilleurs spécialistes, sont dénoncés comme délirants et attestant de l’ignorance écologique de leurs porteurs. Dernièrement, Twitter a martelé que seul un site parodique pouvait voir un intérêt pour la biodiversité à la conservation au pied des arbres urbains de la flore spontanée. Pas de bol: cet intérêt est attesté au bénéfice de toute la petite faune urbaine; c’est même à ce genre d’interstices de sauvage, à ces micro-lentilles de vie échappées au goudron, que doivent de survivre les derniers oiseaux et les derniers insectes urbains. Mais c’est la campagne. Les faits n’ont plus leur place: l’important, c’est de taper sur le maire sortant.

Il n’a pas suffi que le président du Muséum national d’histoire naturelle fût invité longuement sur France Inter et qu’il y rappelât que nous entrons dans une zone de chaos, que la planète n’a jamais vécu de crise d’extinction aussi générale et rapide à la fois, que les services de la biodiversité vont s’effondrer sous nos pieds et nous jeter dans l’inconnu. Un flot d’éléments de langage vint faire barrage à son propos, et naturellement, ce fut l’habituelle accusation d’effondrisme, « d’écologisme plutôt que d’écologie », etc.

N’est agréé scientifique que celui qui profère les arguties lénifiantes qui depuis cinquante ans couvrent de leur vacarme les propos… des scientifiques : « technologie, innovation, progrès, foi en l’homme, la planète a déjà vu ça, rien de nouveau », etc.

Quand même Le Figaro publie en libre accès les propos d’un climatologue expliquant le caractère anormal, et lié au réchauffement, de la gelée dévastatrice de cette semaine, s’ensuit un tollé rabâchant que « tout ça c’est naturel, tout ça n’a rien à voir avec le CO2 ».

Et nous (nous, les Herrmann) ? Et bien nous ne faisons plus rien. Ainsi le veulent… les circonstances ? les attentes ? les forces en présence ? Après deux, trois années de conférences en interventions, qui nous ont menés jusqu’à Rome, c’est le vide et l’impuissance. J’ai appris récemment, d’un très gros compte, que je n’étais pas ornithologue, en vrai. Qu’il n’y avait pas de raison de le croire puisque je n’avais pas donné la réponse qu’il attendait d’un ornithologue, d’un vrai.

Nous sommes du reste dans une phase de partis, de slogans, d’éléments de langage où même la vraisemblance ne compte plus, à plus forte raison les données. Une phase de combats de coqs où il faudrait, paraît-il, admettre qu’il n’y a « que des lobbys », c’est-à-dire des gens qui mentent comme des arracheurs de dents pour extorquer aux autres de l’argent et des places d’honneur.

L’état des lieux, des faits, des données, l’examen de causes, n’a plus aucun intérêt dans une arène pareille. Ni les écologues, ni les sociologues, ni les historiens, ni les linguistes n’intéressent. Quand un député rappelle que les racines chrétiennes de la France ont été plantées par des chrétiens venus du Proche-Orient, de Grèce ou d’Afrique du Nord, son interlocuteur le sait bien : seulement, il s’en fiche, comme Mme de Montchalin se fiche des démentis collés par les scientifiques à cette fameuse « 4e place du pays le plus vert du monde ».

Il ne reste qu’un tourbillon de paroles qui n’ont plus la prétention d’être ni vraies, ni crédibles, ni capables de résister à un fackt-checking de trente secondes, ni sincères, ni même performatives ou autoréalisatrices ; et qui ne distinguent plus en rien le récit d’un fait d’une opinion gratuite. Seul leur est dévolu le rôle d’occuper l’espace.

Au rugby, le « coup de pied d’occupation du terrain » consiste à botter de l’arrière, loin devant, sans pour autant sortir le ballon en touche, afin de se replacer et de monter vers l’adversaire pendant le temps que celui-ci consacre à maîtriser la balle et relancer. Il s’ensuit souvent un échange de coups de pied semblables entre arrières des deux camps pendant plusieurs minutes. Le flot continu de bobards culottés émis par les partis relève de ce principe. Dire, même n’importe quoi, c’est forcer l’autre à réagir, à courir après ce ballon dégagé, offrant un délai pendant lequel on peut se déployer. C’est paradoxalement celui qui redonne le ballon qui occupe le terrain. C’est tout ce qu’on demande à cette séquence.

Dans un match, elle ne dure pas longtemps, car elle ne permet pas de marquer le moindre point. En politique, elle peut durer un an, dix ans, un siècle.

Au commencement était le Verbe. Puis il devient ballon de rugby entre les mains de mauvais arrières.

Shitstorm sur Louvre : sale tour joué aux hirondelles

Les hirondelles disparaissent. Dites cela, et l’assistance unanime se lamentera de concert : comment ! ces sympathiques animaux ! mais qu’est-ce qu’on peut donc faire ?

Les hirondelles disparaissent pour un faisceau de raisons qui touchent presque toute la petite faune de nos régions. On peut les résumer par : la disparition de leur milieu de vie et des destructions directes de nids et d’animaux, illégales, puisque l’espèce est protégée (article L-411 du Code de l’environnement) depuis 1976. Quel milieu ? L’Hirondelle de fenêtre construit sur les bâtiments une logette d’argile collée au « plafond » et ouverte par un simple hublot, contrairement à l’Hirondelle rustique qui construit– dans les étables notamment – un balcon ouvert. La logette est accrochée sous les avant-toits, les corniches, les encadrements de fenêtres, à une hauteur de deux à une dizaine de mètres. Elle n’est généralement pas seule car les hirondelles sont des espèces coloniales, ce qui veut dire qu’elles aiment nicher très près les unes des autres. Souvent les nids sont carrément accolés, comme ici sur un bâtiment annexe du château de Chenonceau.

Colonie d’hirondelles de fenêtre, Chenonceau, 2010

Enfin, les hirondelles de toutes espèces se nourrissent de ces minuscules insectes volants qu’on désigne parfois sous le terme global de plancton aérien, qu’elles traquent dans les paysages prairiaux ou bocagers, ou au-dessus des plans d’eau. L’hirondelle est donc menacée à la fois par la disparition des insectes eux-mêmes, des paysages riches en insectes, et par la destruction des nids.

Car bien souvent quand un immeuble est occupé par les arondes, et qu’il s’agit de le rénover, pas grand-monde ne se soucie des lois et les nids passent à la casserole. Parfois avec les jeunes dedans. Et quand quelqu’un, en général d’une association de protection de la nature, se manifeste, on le regarde comme un hybride de fanatique et d’attardé mental. Un peu de sérieux !

Le consensus sur la gentille hirondelle a déjà du plomb dans l’aile. Elles disparaissent, quelle tristesse ! Mais en tenir compte dans un planning de chantier ? Hilarité générale : vous en avez d’autres comme ça, mon bon ravi de la crèche ?

La colonie est alors détruite, et les oiseaux, dispersés, ne reviennent pas. Paris a perdu les deux tiers de ses grosses colonies en une dizaine d’années. Lyon n’en a carrément plus qu’une.

Parfois, ça se passe mieux. Quelqu’un a prévenu en amont que non, on n’allait pas anéantir trente ou cinquante nids d’une espèce protégée et menacée.

Alors, quoi faire ?

C’est précisément la question qui s’est posée au Carrousel du Louvre. L’arc de triomphe du Carrousel accueille dans ses décors une colonie d’Hirondelles de fenêtre, dont Faune-iledefrance.org nous apprend qu’elle comptait au moins 23 nids actifs en 2019.

Contextualisons : c’est l’une des deux seules grosses colonies d’hirondelles de Paris, l’autre étant celle de la grande halle de la Villette. Sur l’ensemble de la capitale, les populations de cette espèce sont passées de 542 couples en 2006 à moins de 80 ces dernières années[1]. Nous sommes en présence d’un monument du patrimoine vivant, plus rare et fragile encore que les monuments eux-mêmes.

Or ledit monument doit être rénové ! Comment faire ?

La procédure est désormais rodée et somme toute simple. Vous pouvez vous en inspirer dans chaque cas semblable, qu’il concerne un bâtiment de votre commune ou la façade de votre propre maison. Avant le retour d’Afrique des oiseaux, il faut prévoir un site de substitution composé de nichoirs spécifiques (nids d’hirondelle en béton de bois), en nombre au moins égal aux nids naturels présents. Ces nichoirs doivent être placés le plus près possible des nids naturels (moins de 150 mètres), et pour être adoptés, doivent reproduire au mieux leur configuration, en particulier pour l’exposition, la hauteur, un environnement dégagé facilitant les évolutions rapides des oiseaux. Une fois et une fois seulement les nichoirs posés, il est temps de détruire les nids naturels et rendre le lieu inaccessible par quelque bâche afin que les oiseaux ne s’installent pas en pleins travaux.

La loi n’est respectée que si tout a été fait pour que les oiseaux « switchent » sur les nichoirs le temps des travaux, puis recolonisent leur site habituel après ceux-ci, que les nichoirs restent en place ou non. (Il est donc conseillé de se faire aider par la LPO pour ne pas se rater).

Au Louvre, ce sont près de 30 nids qu’il faut ainsi sauvegarder. Trente nids artificiels sur les façades du Louvre, ç’aurait été bien compliqué ! De plus, les oiseaux nichent sous la voûte, signe qu’ils apprécient une configuration abritée…

D’où la tour à hirondelles.

Cet édicule comporte un poteau central coiffé d’un petit toit de tuiles sous lequel sont disposés les nids et, astuce supplémentaire, un dispositif sonore alimenté par panneau solaire destiné à émettre à des moments choisis des chants d’hirondelles, afin de les attirer près des nichoirs – rappelez-vous, elles sont très grégaires.

La tour, d’environ trois mètres, est implantée près du socle d’une statue et en service dès cette année, pour une rénovation en 2023. Objectif : maximiser les chances d’adoption par les arondes d’ici là.

Le Musée du Louvre a parfaitement décrit l’affaire en quelques tweets.

Las ! Des amoureux du patrimoine ont sur-le-champ hurlé au « machin immonde » (sic), contesté l’utilité de « ce truc », récusé la pertinence de la démarche comme de l’emplacement : pas question de croire qu’il n’y avait pas « une autre solution » ; et même récusé les ornithologues qui ont tenté de leur expliquer les tenants et aboutissants[2]. De quoi se taper la tête contre la tour. Il était difficile (en fait, impossible) de mieux anticiper, de faire plus simple et plus discret que réunir tous les nichoirs sous un même petit toit…

Au fond, ces cris d’orfraie révèlent deux blocages trop classiques en pareil cas.

Le premier, c’est le rêve d’une écologie qui sauve le monde sans déranger. Des hirondelles, oui, bien sûr ! mais alors, que leur protection n’inclue jamais la moindre gêne (fût-ce un piquet dans le champ de vision), ni changement d’habitude, et ne coûte pas un centime. Le Vrai Scientifique™, lui, aura toujours une solution miracle, invisible et gratuite. On le reconnaît, lui, l’Écologiste Sérieux, le Pas-Un-Idéologue™, à ce qu’il a toujours la parole qui nous convient, ne dérange pas et certifie que tout va bien. Quoi qu’on ait fait, « il fallait faire autrement » : la Vraie Bonne Solution, on ne sait pas ce que c’est, mais c’était forcément autre chose. Qui ne veut de toute façon rien accepter trouve à redire à tout.

L’autre blocage se mêle ici au premier d’une façon paradoxale. Parlez de tour à hirondelles, d’écuroduc ou de crapauduc à un public, vous l’entendrez glousser. Vraiment, des nids artificiels sur un poteau ? Des cordes dans un arbre pour aider l’écureuil à sauter la route ? C’est puéril. Trop simple pour être sérieux. C’est le Petit prince qui met sa fleur sous globe ! Cela ne peut pas être de la science. « C’est pas avec ce genre de truc… ». Un VraiScientifique™, un VraiEcologue™ dirait autre chose. Il pérorerait en blouse blanche à coups de formules et de fortes sommes. Là, on serait entre grandes personnes !

Paradoxal, n’est-ce pas ? car la tour à hirondelles et l’écuroduc, simples et pas chers, auraient tout pour plaire. Mais ne faisant pas sérieux, ils manquent de crédibilité (sauf auprès des spécialistes).

Et pourtant ! Certes, il est peu probable que la tour du Carrousel à elle seule sauve l’hirondelle parisienne. Il y faudra d’autres nichoirs, un travail sur les milieux, sur les insectes, et sans doute une nouvelle PAC. C’est certain. Mais elle fera que les travaux ne signeront pas la fin d’une colonie admirée par Stendhal, et c’est déjà énorme. La protection de la nature est faite d’actions grandes ou petites, dont l’enchevêtrement est toujours complexe, mais qui, prises une par une, sont souvent d’une simplicité étonnante. Elles n’ont rien d’absurde, d’illusoire ou de puéril pour autant. Rien de plus pertinent et scientifique qu’une tour à hirondelles. Et si elles sont insuffisantes, nous devrions conclure qu’il en faut davantage plutôt que moins.

Ne les dénigrez pas, soutenez-les, si comme vous l’avez dit au tout début de ce texte, vous vous souciez des hirondelles.

En raison des insultes reçues sur Twitter, les commentaires sont fermés.


[1] MALHER F., DISSON O., GLORIA C., ZUCCA M. (2020). Atlas des oiseaux nicheurs du Grand Paris 2015-2018. LPO-IDF.

[2] Dont l’auteur de ce texte, pourtant impliqué comme salarié de l’opération de pose de nichoirs pour la colonie de la Villette en 2006

Coupeurs de ponts

Il ne faut pas confondre écologie et écologisme.

C’est pourtant facile !

L’écologie, c’est une Science. Elle a ses écologues qui sont des Scientifiques. Chauves, à lunettes, en blouse blanche car la science ça se fait dans un laboratoire très propre, ils pérorent à l’aide d’une baguette devant un tableau blanc recouvert de formules mathématiques. Ils n’emploient que des mots neutres, et ils ont des solutions. Technologiques, bien entendu. Des technologies zéro carbone, des technologies résilientes, des biotechnologies innovantes. Et bien entendu, ils ne parlent jamais non plus d’oiseaux, ni de haies, ni de bourdons (sinon, il faudrait ôter la blouse blanche et ça, non ! C’est pas scientifique.)

Ils ne parlent pas d’une manière intelligible. Ils ne sont pas là pour ça. Ils sont là pour rendre de volumineux rapports avec des solutions réalistes dont personne n’entendra jamais parler. Surtout pour ne pas alerter, ne pas déranger.

L’écologisme, alors là, par contre ! Incarné par un individu mou et crasseux, couvert d’autocollants évoquant le maoïsme et la complaisance envers l’islam (d’ailleurs, il aime le vert, c’est pas une preuve, ça ?), il parle de crise, d’effondrement, de danger. Il est militant. Il propose des solutions politiques. Et ça, c’est horrible. Madame Pompili l’a dit il y a peu à propos des citoyens de la convention climat : « J’accuse ces gens d’avoir une démarche politique ! » Et ça, c’est sale. Un citoyen, ça ne fait pas de politique. Un VraiScientifique™ non plus. La République En Marche non plus. Elle n’est ni de droite ni de gauche, elle ne fait pas de politique, elle fait du management. Au reste, tous les partis sauf un communient dans cette même vision de l’écologie. Si c’est un propos technicien suffisamment incompréhensible pour qu’on puisse en conclure que tout ira bien et que les entreprises innovantes trouveront bien une solution, alors ça va. C’est admissible. C’est suffisamment neutre, suffisamment vide pour être « scientifique ».

Par contre, le moindre mot qui suggère que non, ça ne va pas être aussi simple et qu’il va y avoir d’autres remises en question, alors là ! Mon pauvre ami, vous sombrez dans le militantisme, l’idéologie, vous êtes dans une démarche politique (et ça, c’est TRÈS sale), vous vous préoccupez de choses qui ne vous regardent pas. La façon dont le manager manage le pays ne vous regarde pas. Vous, vous êtes là pour produire, consommer, et la fermer.

Dernièrement, une nouvelle disposition légale envisage d’interdire d’indiquer d’où provient le lait. Pour sauver le marché libre, il ne faut pas autoriser les citoyens à choisir sur d’autres critères que le rapport qualité-prix. La provenance, les conditions écologiques ou sociales de production, il ne faut pas qu’ils les connaissent. Ils risqueraient de choisir selon des critères politiques.

Et ça, c’est VRAIMENT TRÈS TRÈS sale.

La parole politique n’est pas seulement déconsidérée par les pitreries gouvernementales de ce temps pandémique, réduite au rang d’oripeau qu’on agite sans même plus faire semblant d’être crédible ou vraisemblable, sans même se cacher de mentir au grand jour, sans plus rien retenir du mépris absolu qu’on professe vis-à-vis du peuple qu’on inonde de ce fatras de bobards. Un peuple qui n’est d’ailleurs plus dupe depuis bien longtemps. Elle est aussi salie comme l’a été le mot idéologie, ou même le mot idée : désormais, la politique est une saleté, agir en citoyen est une faute, un délit, dont on peut être accusé (farouche éloquence des mots) ; et il en va de l’écologie comme de tous les défis du pays : cela n’est pas censé nous regarder. Dépolitisation absolue de la cité.

Et les scientifiques, dans tout ça ?

L’ennui, c’est qu’ils ne jouent pas du tout le jeu.

Les écologues n’ont ni blouse blanche ni tableau blanc couvert de formules opaques. Non seulement ils mobilisent les citoyens pour la science participative, mais ils les informent des résultats. Pire, ces chenapans subversifs sont allés jusqu’à interpeller le pays sous la forme d’un communiqué conjoint Muséum d’histoire naturelle-CNRS il y a déjà trois ans. Et les auteurs d’expliquer à qui voulait l’entendre qu’il ne leur était précisément plus possible de se contenter de rapports, de formules neutres et lénifiantes car le danger est là. Qu’il était de leur devoir de citoyens de dire à tous ce que la science constate.

Bien entendu, la réaction ne s’est pas faite attendre : nos managers et éditorialistes ont déplacé tout ce beau monde dans le camp de l’écologisme. Vincent Bretagnolle, spécialiste de l’étude sur le terrain de la biodiversité agricole et des mesures agri-environnement depuis 20 ans ? « Il critique le glyphosate. Donc crédibilité zéro selon moi. A ranger dans la catégorie idéologue. » Bruno David, président du Muséum national d’Histoire naturelle, publie « A l’aube de la 6e extinction » ? « Rien que le mot effondrement est révélateur d’une démarche d’idéologue ! Quand va-t-on cesser de donner la parole à des collapsologues inconnus ? »

On pourrait multiplier les exemples.

Traquer « l’idéologie » ne consiste plus, depuis longtemps, en une légitime recherche d’erreurs ou de biais méthodologiques : il suffit que les conclusions incitent à changer quoi que ce soit pour être rejeté dans les ténèbres, aux côtés des anti-vaccins ou des marchands d’eau de mer à 24 euros le litre en boutique bio. Une fois de plus, la rigueur et la véracité du propos n’importent plus : seule compte la récupération politique qu’on en fera.

Entre le scientifique, censé ne parler qu’en technicien aux techniciens, et le citoyen, présumé incapable de comprendre quelque enjeu que ce soit, la politique-management fait tomber les ponts, en criant à l’idéologue. Elle coupe les communications, étouffe les voix, calomnie toute prise de parole qui ne soit pas un robinet d’eau tiède. Ce n’est pas un hasard. La crise écologique est par excellence le lieu de tels ponts. Les scientifiques savent ce qu’ils doivent à la démocratie : la possibilité d’une critique libre, et donc d’une science fiable. Citoyens et scientifiques ont besoin les uns des autres, et pour contrer la crise écologique en particulier. En les coupant les uns des autres, le gouvernement-manager les neutralise et reprend la main sur les uns comme sur les autres.

Est-ce un hasard si en ce moment décisif, il s’en prend aux scientifiques, soupçonnés de « gangrène islamo-gauchiste », et dans la même semaine, aux citoyens, « accusés d’avoir une démarche politique » ? Si l’on observe sensiblement la même chose dans les fureurs présidentielles à l’encontre du conseil scientifique sur le Covid, accusé de « n’avoir que le confinement comme solution », et si ledit conseil n’est plus en mesure de publier ses rapports ?

Le balayeur n’est pas autorisé à s’exprimer sur la stratégie de l’entreprise. Tel est le formidable message déversé par les présidents-managers successifs. Ce qu’ils font de nous ne nous regarde pas.

Sont-ils aidés dans cette vision par leur déni écologique, qui est absolu ?

La défense des mauvais biftecks

Tenons-nous en d’abord aux faits. La mairie écologiste de Lyon a reconduit une mesure prise par la majorité LREM précédente consistant à mettre en place dans les cantines scolaires un menu unique, sans viande mais avec œufs ou poisson, pendant le temps de la pandémie. Pourquoi un menu unique ? Pour fluidifier la file et limiter la transmission du virus dans la queue du self. Pourquoi sans viande ? Parce que cela permet de proposer un menu unique qui ne pose aucun problème rédhibitoire à quiconque.

En matière de végétarisme, le programme de la mairie n’est pas le menu unique vegan. C’est en toutes lettres dans le programme et le site de la ville : une alternative sans viande à chaque repas à l’horizon 2022.

Le tout avec une démarche de choix de produits locaux, 50% minimum des produits.

Qu’importe, on a vu Gérard Collomb, celui-là même qui avait pris la fameuse décision du menu unique, manifester juché sur un tracteur contre un délire idéologique s’attaquant à l’agriculture française. Et les médias locaux et nationaux d’emboîter le pas, omettant soigneusement de préciser l’initiateur réelle de la mesure, transformant le végétarien en vegan, le but sanitaire en « programme idéologique » et affirmant son caractère pérenne. Est-ce vrai, est-ce faux, aucune importance, l’important c’est de rappeler que les écolos prennent des mesures idéologiques et délirantes.

Pour cela, on les invente avant de les brandir à preuve : on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Pour compléter le fantasme, un peuple de héros de la résistance, de Jean Boudin, de Raymond Charolais et de Pierre Grossecôtelette réuni au sein des FBL (Frites Biteck Libres) a inondé Twitter de juteuses côtes de bœuf d’élevage traditionnel bocager « dont les idéologues peine-à-jouir veulent priver nos enfants ». Car, bien entendu, la viande supprimée, c’était ce savoureux rumsteak charolais dont la pièce coûte plus cher que tout un repas de cantine standard.

On passera sur l’accusation de « vouloir tuer l’agriculture » à l’encontre d’une municipalité qui, précisément, fait le choix d’un large recours aux produits locaux, possibilité offerte par la diversité agricole de la région lyonnaise, où l’on trouve à peu près tout fors le poisson de mer (pour ça, il faut attendre que le climat se réchauffe encore un peu).

Idem, sur le consensus scientifique solide sur l’impact écologique de notre surconsommation globale de produits carnés, et en particulier de produits issus d’élevage intensif. Ceux-là même qu’on sert dans les cantines… Quant à l’élevage traditionnel à faible impact climatique et sur la biodiversité, c’est celui-là même dont les produits ne se retrouvent jamais sur les tables en formica de nos selfs, car bien trop chers.

On passera enfin sur les études qui montrent que les pauvres ne mangent pas « pas assez » de protéines animales, en France, mais trop, et de mauvaise qualité.

Une réponse logique serait alors d’en proposer de meilleure, mais moins. Ah, oui, mais pour cela, il faut alors des menus sans viande… Haro !

Je crois avoir assez souvent critiqué les lacunes d’EELV pour ne pas être suspect de complaisance de principe à leur sujet. Mais là, il faut arrêter le cirque : ça se voit. Il est reproché « aux écolos » de « prendre des mesures idéologiques, déconnectées, imposées ».

La mesure du moment avait un but sanitaire et uniquement sanitaire : les élus sont accusés de « manquer de sens des priorités ». La mesure à long terme consiste à proposer une alternative et à s’appuyer sur l’agriculture locale : ces mêmes élus sont accusés de « vouloir imposer leur choix, nuisible à nos agriculteurs ».  

Prise en compte du contexte sanitaire ; option temporaire accessible à tous ; mesure à long terme basée sur le libre choix, le recul de l’intensif bas de gamme, le soutien à l’agriculture locale : tout semblait bon. La démarche avait tout pour répondre avec sagesse et pertinence aux critiques habituelles, fondées ou infondées : elle a déclenché une épouvantable shitstorm avec des élus LR appelant à « imposer des maires sans idéologie ».

Ce n’est pas le moins grave dans cette affaire. Cette tempête n’est pas qu’un feu d’artifice de déni écologique. Elle est aussi un déni démocratique. Car à Lyon et sur la métropole, « les écolos » n’ont rien d’une « minorité tyrannique ». Ils ont remporté les élections, et largement. Le maire sortant, si sûr de lui, s’est fait laminer. La municipalité actuelle, démocratiquement élue, applique un programme très clair et sans surprise aucune. La voilà accusée de « s’imposer à la majorité » et mise en demeure de se comporter comme une minorité toisée par une large majorité n’ayant cure de son discours.

Ici encore, on se demande quels critères il faut remplir, pour qu’une décision écologiste ne soit pas qualifiée par principe de « délire idéologique imposé par une minorité »…

Voterions-nous même très largement écologiste, que nous trouverons des personnalités politiques pour exiger de nous imposer (sic) un maire à leur convenance.

La triste leçon de cette histoire, c’est que peu importe la façon dont l’écologie est conduite ou déployée : si elle conduit à modifier, si peu que ce soit, notre horizon familier, elle fait scandale. Ce que nous a imposé le tout-bagnole, la révolution numérique et ses fractures, ou tout ce que vous voudrez en termes de changements connus par notre société ces 70 dernières années, bizarrement, pas de problème : nul ne s’est jamais soucié de leurs laissés-pour-compte et les réfractaires ont été ridiculisés comme obscurantistes primitifs. Le monde moderne s’est imposé à coups de « on ne peut pas lutter contre le progrès » et autres « on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs ». Du monde écologique, lui, on n’admette pas qu’il courbe un brin d’herbe dans l’autre sens.

Surtout, ne dites pas que « tout ça n’est que jeu politique ». C’est précisément le problème. Que face au péril mortel de la crise écologique, d’une part, et à la force de nos dénis, de l’autre, les politiques n’aient pas d’autre idée que de jongler avec les mots pour se faire bien voir. Quand deux ministres d’un même gouvernement se contredisent à une heure d’intervalle, quand le maire même qui prend une mesure traite de khmers verts ceux qui la prorogent dans un contexte (sanitaire) la justifiant encore plus, on est en présence de personnes pour qui vrai et faux n’ont aucune importance.

Les calamités écologiques ont déjà commencé. Elles ont juste le bon goût de frapper encore un peu loin de nous. Mais on ne les récusera pas d’un tweet, même illustré d’une photo de steak frites.

Que dire ? Le jour où nous paierons la note, il ne faudra pas se plaindre.

Le désert et la primevère

Le Carême est un temps où l’Esprit nous pousse au désert, bien que contrairement au Christ et au peuple de Moïse, nous restions libres de décliner l’invitation. Paradoxalement, il coïncide avec la fin de l’hiver et les premiers beaux jours, avec quelques nuances selon la date de Pâques et les fluctuations climatiques au fil des siècles. Nous sommes appelés à arpenter le désert alors qu’autour de nous, les bourgeons gonflent et que les premières abeilles sauvages orangées voltigent autour des primevères.

La liturgie moderne, tout à fait découplée du calendrier agreste pour mieux s’adapter – après Vatican II – à un monde toujours plus urbain qui n’avait cure du régime des pluies et des moissons – ne fait plus allusion au sujet que d’une manière bien indirecte, à moins qu’on ne l’y ramène, dirons-nous, « manuellement ». Ainsi, en ce premier dimanche, pouvons-nous écouter une première lecture où en Genèse 9, 12 Dieu fait alliance avec tous les êtres vivants.

On peut saisir au vol l’occasion, mais nous sommes loin, dans nos modernes églises, de chanter des reverdies en guise de chants d’envoi, même à la campagne. Non, c’est chemine dans l’épreuve, porte ta croix, et creuse ta soif dans les déserts du mon-on-deuuuu.

Aussi y a-t-il quelque paradoxe aussi à appeler, en guise de Carême, à convertir notre regard en le tournant vers la Création. En quoi l’explosion de vie de ces premières longues journées tièdes a-t-il à voir avec le temps de manque que constitue le chemin vers Pâques ?

Il serait pourtant bien triste et pas trop dans l’esprit (huhu) de négliger ces semaines où chaque jour offre à nos yeux l’éclosion d’une nouvelle plante, l’émergence d’un nouvel insecte ou le retour d’un oiseau migrateur. Même en ville – l’agglomération parisienne a été survolée ce dimanche de centaines de Grues cendrées ; des abeilles comme l’osmie cornue ou les xylocopes sont faciles à voir même au sixième étage d’un immeuble – observer avec attention apportera son lot de découvertes. La vie est là ; plus fragile que jamais, et les scientifiques ne cessent de rappeler que ce retour cyclique, ce mille fois millénaire triomphe sur la mort pourrait prendre fin un jour prochain. Elle est là, non pas inépuisable mais vulnérable don de Dieu, là où on ne l’attend pas. « La biodiversité » n’est pas cantonnée aux réserves naturelles, ni aux forêts (où elle est, d’ailleurs, souvent très appauvrie), encore moins à l’humus. Elle se déploie partout où nous ne l’étouffons pas, et ses prodiges d’ingéniosité ne sont pas le moindre sujet de louange.

Un peu comme la parole du Christ, elle nous déroute, nous étonne, nous gêne parfois, et grande est la tentation de ne pas se laisser ébranler par elle. Le Carême, un temps de conversion ? Se convertir, c’est reconnaître que nous ne faisons pas toujours tout bien. Nous avons beau l’entendre en début de chaque messe, un mot sur notre mode de vie suscite souvent la crispation : vous êtes culpabilisants ! je ne suis pas si mal ! pourquoi vous en prendre à moi qui fais de mon mieux ! etc. Alors, la conversion attendra, et l’on préfère consolider ses positions. Ce n’est pas tout à fait ce que Dieu attend, semble-t-il.

La vie sauvage est de ces faits qui nous déplacent et nous bousculent. En prendre soin fait partie de notre vocation de chrétien (et plus généralement d’humain, même par pur calcul, mais quelle tristesse). Cela allait de soi pendant des siècles, l’homme n’ayant pas la force de lui faire grand mal. Cela aussi a changé. Cela aussi fait partie des questions qui dérangent et qu’on aimerait ne pas voir poser. En tenir compte, « en plus de tout le reste » ? Prendre conscience que nous la blessons, elle aussi ? Partager avec ce fondamentalement autre qu’est le non-humain, « en plus » de l’humain ? Caser tout ça dans nos emplois du temps bondés, nos écrasants soucis de semi-confinés ?

Le temps est pourtant favorable comme jamais. On ne protège guère que ce qu’on aime, on aime surtout ce qu’on connaît. Il n’y a pas de meilleurs jours pour apprendre à observer la vie sauvage, humble ou spectaculaire : du nouveau tous les jours ! belle réponse à l’ennui de nos vies entravées, nos every day the same day. S’aérer, s’émerveiller, rompre l’ennui, apprendre, et voir son regard changer, tout cela est par excellence possible au moment même où cela nous est demandé.

Finalement, le Carême en février-mars, c’est bien trouvé.

Andrena cineraria est une des abeilles sauvages les plus précoces

Bataille des messes: ni vainqueur, ni vainqueur

La « bataille des messes » aura été l’un des fils rouges de cette année covidée, chez les catholiques et au-delà. Très au-delà. Elle n’aura pas seulement fracturé l’Eglise de France, j’entends par là l’ensemble formé par les fidèles, ne sachant rien d’éventuelles divergences au sein de la CEF. Elles ont révélé, et ça me semble beaucoup plus grave, le gouffre qui sépare désormais les pratiquants, de quelque religion que ce soit, d’une part, et le reste de la société d’autre part. Regardons les réactions individuelles, collectives, institutionnelles, de cette part non pratiquante de la société aux revendications catholiques : d’interminables variations sur le thème « la religion c’est privé, donc ça peut très bien se limiter à prier tout seul dans son salon [voire dans un endroit innommable]. Il n’y a aucune raison de se réunir, donc puisqu’on ne voit pas pourquoi l’autoriser, autant l’interdire. »

Dans ces conditions, il est évident que faire comprendre le sens de la célébration de l’Eucharistie, pouvoir expliquer en quoi elle est encore davantage qu’une prière collective, c’est un niveau avancé de la discussion qui n’a pratiquement jamais été atteint. Toutes les tentatives d’expliquer l’importance de consacrer le pain et le vin et recevoir le Corps du Christ se sont heurtées au mur préalable, consistant à répéter inlassablement « rien ne vous empêche de prier tout seuls ».

En fin de compte, si la bataille a été gagnée sur le plan juridique, c’est parce que le droit existant protège encore le droit de pratiquer une religion sans que l’État ait à se faire juge de la pertinence ou non de tel ou tel rite, tant qu’il ne contrevient pas par ailleurs à la loi et à l’ordre public. Le Conseil d’État a statué en ce sens et le pays en a pris acte, fort surpris, tout dépité de constater que cette fameuse laïcité qu’il aime tant brandir pour reclure la Bible aux toilettes protégeait la liberté de faire ces choses qu’il trouve délirantes et terrifiantes. Je pèse mes mots, devant le navrant spectacle de cette reporter appelant au secours la maréchaussée : « ils prient ! ils commencent à prier ! dans la rue ! et ils chantent des chants religieux ! » comme si les manifestants eussent été en train de lancer aux passants des Endoloris et des Avada Kedavra.

Et cela devrait nous inquiéter fort, car cela signifie que la pratique religieuse catholique, comme les autres d’ailleurs, ne tient plus qu’à un cadre juridique ancien, et perçu comme aberrant reliquat du passé. Si j’en crois les débats non seulement sur « lérézosocio » mais aussi entre élus, nos concitoyens non croyants sont nombreux à ne pas comprendre pourquoi il faudrait s’emm… à autoriser d’autre pratique religieuse que celle, rigoureusement privée, de la prière individuelle silencieuse à domicile (qu’on n’autoriserait guère que faute de moyens acceptables de l’empêcher). Comme ils ne comprennent pas le sens de ces rassemblements, ils s’en inquiètent (y plaquant le vocable à la mode de « séparatisme ») et ne tarderont pas à y voir des pratiques non seulement inutiles, mais dangereuses, où l’on fomente on ne sait quelle agression à leur encontre.

Naturellement, bien des non-croyants – entendus ici au sens de personnes ne se reconnaissant dans aucune des religions usuellement pratiquées en ces temps et ce pays – reconnaissent aux religions le même statut qu’à n’importe quel autre corpus d’idées sur le monde, et considèrent qu’on se doit au minimum de savoir de quoi on parle avant d’adhérer, rejeter, critiquer ou moquer. Mais à force de matraquage du discours selon lequel le religieux, c’est le règne sans partage du propos délirant, ils sont, je le crains, de moins en moins nombreux. On m’a parlé en 2015 d’un livre, vous m’excuserez d’avoir oublié la référence, qui fondait son propos sur l’absurdité des religions par l’affirmation que les chrétiens sont des gens qui croient vraiment qu’à la messe, l’hostie devient un bout de bidoche pissant le sang dans leurs mains. À ce niveau-là, il est compliqué de se dire que le regard critique basé sur une vraie connaissance du fait religieux est l’attitude la plus courante.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Peut-être parce que l’esprit du temps est si imbibé d’utilitarisme qu’il récuse d’emblée tout ce qui ne lui semble pas rapporter, selon ses critères. La prière, perçue comme une demande, un deal avec l’invisible en vue d’en retirer quelque avantage, c’est compréhensible ; le spirituel qui apporte des bénéfices en termes de développement personnel, de santé, de productivité, OK; les pratiques diverses destinées à connaître l’avenir, banco; mais partager le corps du Christ, renouveler son sacrifice pour le salut, sont des notions complètement hors de ce schéma, tout comme l’est, d’ailleurs, l’idée même de grâce divine. Nous n’aurons pas trop de difficulté à faire comprendre « l’intérêt » de la prière ni de l’action caritative ; le reste n’entre plus dans les plans de l’époque, à tous les sens du mot « plan ».

L’efficience du culte n’étant plus comprise, le culte a perdu toute valeur. Au mieux, il est assimilé à un spectacle : on met son autorisation sur un pied d’égalité avec l’accès aux cinémas.

Et dans une société utilitariste, ce qui n’a pas de valeur, on ne le conserve pas pour faire joli : on l’élimine, à tout hasard. On dégraisse, on simplifie, on tranche, on ne tolère pas un truc qui ne nous sert à rien pour faire plaisir à d’autres. En cela même qu’ils tiennent à quelque chose que nous ne comprenons pas, ils deviennent inquiétants ; cet attachement est interprété comme un séparatisme.

Logiquement, dans cette situation, la loi pourrait ne pas protéger longtemps la liberté religieuse. Elle seule est reconnue comme délimitation du bien et du mal ; mais elle change beaucoup plus facilement que les « valeurs » dans les sociétés culturellement hyper-homogènes (et passablement étouffantes de conformisme) d’antan. Or elle est faite par la majorité, et donc, si celle-ci est par ailleurs mue par un paradigme où il n’y a nulle raison de laisser libre ce qui ne l’intéresse pas, elle l’interdira, au cas où. La majorité des croyants, dit-on, adhère à la laïcité (celle de 1905), qui lui garantit le libre exercice de son culte, le libre choix de ses rites, et le droit, aussi, à s’exprimer dans le débat public comme n’importe quel rassemblement de citoyens. En revanche, il n’est pas du tout sûr que la majorité des Français en soit là. Ne connaissant guère la religion, ne souhaitant plus la connaître, elle y donne libre cours à ses fantasmes (une messe est forcément un « prêche homophobe », etc). De là à ce que cette majorité ne voie dans la liberté de culte qu’une gêne, voire un danger, il n’y a qu’une question de temps, et ce jour-là, quelle protection ?

Pas si vite, me direz-vous, la mode est à reconnaître des droits aux minorités. Oui, mais au prix de quels conflits, de quelles tensions, dans une atmosphère d’hostilité intergroupes permanente ? D’autant que nous ne revendiquons pas les mêmes droits que les autres, mais un dont nous, croyants, serons seuls à faire usage.

Et nous, si nous ne savons rien faire d’autre, comme nous l’avons trop fait, que nous comporter en minorité hargneuse, que crier « pour moi c’est vital, point, barre ! » nous n’en sortirons pas. La majorité rétorquera qu’elle s’en fiche, que c’est elle qui fait la loi, et que nous pouvons très bien nous passer de tout ça puisqu’elle le fait. C’est dire que le mur est, de part et d’autre, le refus de reconnaître l’autre comme différent de nous et néanmoins d’égale dignité, c’est-à-dire respectable même dans ses chemins qui ne sont pas nos chemins, et quand je dis respectable, cela va au-delà de l’indifférence polie. Car à force de désintérêt pour l’autre, on se le cache, on l’oublie et quand un beau matin, il se rappelle à nous, sa vue nous révolte.

« Le religieux » fait horreur à nos concitoyens. Ils se plaignent H24 qu’on en parle trop, mais en parlent bien plus que nous, pour en dire pis que pendre, ce qui est pratique pour ne plus parler aux croyants, inquiétant cercle vicieux. Remonter la pente sera dur, mais c’est à nous de prendre l’initiative de la rencontre, et pour cela, sortir, à tout prix, du rôle de la citadelle offusquée (plutôt que réellement assiégée). Non seulement elle ne nous mène à rien, mais entretient tous ces cercles pervers en adoptant leur logique même. « Comme des brebis au milieu des loups »…

Sisyphe écologiste

Je me lève. Je viens de passer une heure à somnoler vaguement pour dénouer mon dos et récupérer une bribe d’une nuit d’insomnie, une de plus. Le dernier rapport de Moody’s annonce que d’ici 20 ans, la moitié de l’humanité sera soumise à des inondations à cause du changement climatique. « L’impact du réchauffement ? quelques points de PIB dans un siècle », rétorquent d’autres. Il faut beaucoup de Philippins ou de Bengalais noyés avec leur maison pour que les marchés commencent à le sentir.

Au pied de chez nous, des primevères ont éclos. Nous sommes le 4 décembre.

Le dernier Manifeste du Muséum national d’Histoire naturelle prévoit qu’en 2070, il ne restera plus un animal sauvage de plus de 20 kg en zone intertropicale et qu’ailleurs, il faudra se contenter de quelques dizaines d’espèces généralistes. Je dors mal. Pour d’autres, c’est parce qu’ils ne pourront pas skier en Suisse.

Une intellectuelle juive témoigne avoir subi à 17 ans le harcèlement sexuel d’un professeur ayant pignon sur rue : son tweet attire des quarterons de sacs à merde antisémites éructant des saletés qu’on croyait disparues en 45. De quoi encore mieux dormir pour tout le monde, sauf eux.

Ayant mal dormi, je me lève tout de même. Pourquoi ? À vrai dire, une bonne part de moi le demande avec une insistance inquiète et reçoit peu de réponses. Je reprends mon travail : la lente relecture d’un long rapport sur l’observation de quelques couleuvres et dix lézards. Prodige d’écologie, sautez bouchons, on a renaturé quelques hectomètres d’une rivière transformée il y a cinquante ans en cunette cimentée ! Quelques espèces assez banales l’ont reconquise pour quelque temps : voilà nos victoires. Cela n’empêche pas, à chaque projet semblable, les trois quarts des élus et électeurs du coin de hurler à l’idée délirante d’idéologues hallucinés. Rappelez-vous à Paris comment un vague radeau végétalisé, mis à disposition des oiseaux d’eau, fit scandale. On n’a que « crise écologique » en bouche, mais plantez trois carex et on vous traitera de terro vert sous acide.

Le week-end, je me lève aussi. Il y a comme tous les matins l’église à ouvrir, et depuis quelques jours, la permission d’aller jusqu’à vingt kilomètres trouver un coin de friche en bord de nationale où l’on peut compter les oiseaux. Avec un peu de chance, je verrai quelques grives.

Par contre, on ne peut pas lancer le groupe Église verte sur la paroisse, les réunions sont interdites. Quand elles le seront, on ne pourra toujours pas, en revanche, manifester contre les panneaux publicitaires numériques ou les enseignes allumées toute la nuit : c’est de l’ultragauche, il paraît.

Je relis ce rapport quand même. Il donnera un beau PDF très coloré sur un serveur.

Ensuite, je retournerai rédiger la synthèse de dix ans de Faune-Rhône. Un million trois cent cinquante mille observations de faune sauvage par cinq mille six cents personnes. On la publiera. On postera le lien sur les réseaux sociaux. Il y aura cinq retweets et dix lectures (ce n’est pas une prédiction, c’est, comme on dit, un retex).

Cent fois moins que le jour où Géraldine, très introduite en haut lieu, a tweeté que je n’en avais « rien à foutre de la biodiversité ». Mille fois moins que n’importe quel monsieur Michu qui vitupère contre ces pseudo-écolos qui ne mettent pas les pieds hors d’un bureau parisien. Avec pour résultat l’agriculteur qui demande avec une innocence (réelle ou feinte ?) « mais pourquoi vous ne faites pas des comptages pour évaluer l’impact sur la biodiversité des différentes pratiques agricoles ? Ça ne vous est jamais venu à l’idée ? »

Je suis levé. Je fais de l’écologie quand même.

Il faut imaginer Sisyphe écologiste.