Église verte: label et la petite bête 

Nous n’avons malheureusement pas pu nous rendre à Paris pour le lancement du label Église verte ce samedi 16 septembre. De sorte que c’est par écrit et sur la base de la seule consultation du site Internet que je vais me risquer à proposer un premier avis.

Rappelons donc brièvement qu’Église verte est un label porté de manière œcuménique, c’est-à-dire unissant catholiques, réformés et orthodoxes, pour guider les communautés chrétiennes de France vers davantage de respect de la Création. La démarche consiste à partir d’un diagnostic simple à réaliser, un questionnaire, que nous allons examiner, lequel, une fois rempli, est adressé à Église verte qui décerne en retour le label auquel a droit la communauté, pour l’année en cours. Ce label comporte quatre niveaux symbolisés par un végétal biblique – lis des champs, cep de vigne, figuier, cèdre du Liban – et doit être renouvelé chaque année. La communauté est ainsi appelée, sur la base du diagnostic et de ses sensibilités et charismes, à progresser d’année en année.

Sur le principe, deux questions viennent rapidement à l’esprit :

  • est-ce aux communautés paroissiales de se lancer dans ce genre de démarche qu’on aura vite taxée de lubie de bobos des villes ?
  • n’y a-t-il pas un risque de voir les communautés sombrer dans une compétition de mauvais goût, à qui marquera le plus d’éco-points ?

À la première question la réponse est évidemment oui, avant tout pour des raisons spirituelles que nos frères orthodoxes n’ont pas oubliées comme nous, catholiques, et qui sont largement développées dans l’encyclique Laudato Si’ : le sujet concerne éminemment notre vie spirituelle et de prière. Mais la pertinence est également technique : les communautés paroissiales doivent agir en tant que telles, parce qu’elles ont la possibilité de mener à bien des actions écologiques dont l’impact est réel, et non seulement symbolique ou purement éducatif ; et qu’il n’est pas permis de se dérober à l’appel du Christ. « L’écologie intégrale, ce n’est pas que cela », direz-vous ? Certes, mais en matière d’accueil du pauvre, de l’étranger, de la famille, des personnes en difficulté, ce n’est pas d’un label ni de fiches techniques que nos communautés ont besoin. Ces domaines sont depuis longtemps une partition qui leur est familière. En matière d’écologie au sens plus classique, de souci concret de la Création – et donc d’écologie de l’homme à travers la protection de ce qui le fait vivre ! – en revanche, si la bonne volonté ne manque pas, le savoir-faire technique ne va pas de soi. Le dossier n’est pas familier des communautés paroissiales. Or c’est un terrain où nous sommes, aujourd’hui, à cause de l’état de crise, appelés à répondre au Christ et servir nos frères. Encore faut-il, pour travailler à cette vigne-là, savoir s’y prendre. Voilà pourquoi il était nécessaire de proposer une boîte à outils. Enfin, l’appel à agir de manière communautaire nous rappelle que la crise est profonde et ne peut être résolue par la simple addition de « petits gestes » individuels : il est des actions qui dépassent les moyens de l’individu et ne peuvent s’entreprendre que de manière collective.

Quant au risque de voir des paroisses se lancer dans une compétition au plus vert, on ne peut l’exclure, mais franchement cela m’étonnerait. Les paroisses n’ont pas attendu Église verte pour disposer d’éléments sur lesquels elles pourraient être tentées de palabrer comme les disciples pour savoir qui est le plus grand (Mc 9, 34). Elles ne le font pas. Peut-être, allez savoir, parce qu’elles n’ont pas oublié ce texte ?

Passons aux choses sérieuses.

Le site internet egliseverte.org est bien joli. Sobre, esthétique, fonctionnel. En outre, la version complète, avec les documents à télécharger, est apparue en ligne dès le samedi soir du lancement public et officiel du label, et c’était une fort bonne nouvelle pour nous qui étions chargés d’en parler à la journée paroissiale du lendemain, ouf ! Un point très intéressant : le label n’est accessible (stade « graine de sénevé ») qu’à condition de remplir des préalables, dont l’une est d’avoir constitué un groupe, ne fût-il fort que de deux ou trois personnes, et d’avoir l’accord des responsables de sa communauté paroissiale. Pas question de jouer au franc-tireur lançant son truc dans son coin : c’est une action d’Église, une action de communauté et on ne transige pas. Il est aussi demandé d’avoir déjà initié une action, même aussi simple qu’une soirée de prière, et naturellement d’avoir accès aux supports de comm de la paroisse – un prérequis qui sert plutôt à s’assurer qu’on aura les moyens d’agir vraiment.

Après quoi, on peut remplir le diagnostic. Celui-ci joue un double rôle : permettre à la communauté de se situer, bien sûr, mais aussi lui lister tous les champs d’action possibles d’une conversion écologique, y compris ceux auxquels le groupe n’avait pas pensé !

Examinons maintenant ce diagnostic.

Il se divise en cinq thèmes sur lesquels des cases à cocher servent à marquer des points : Célébrations et catéchèse, Bâtiments, Terrain, Engagement communautaire et global, Style de vie.

L’on commence par aborder la question sous l’angle spirituel, histoire de rappeler que l’écologie en paroisse n’a rien d’une concession à l’air du temps : c’est une démarche fondée sur la Parole de Dieu et la tradition chrétienne, sauf que, vu l’urgence, c’est un lieu où les chrétiens sont particulièrement appelés à servir leurs frères ici-maintenant. Les questions concernent la régularité avec laquelle la paroisse prie pour la Création, à travers une célébration spécifique, la célébration de la liturgie (chants, homélie…) et aborde le sujet dans la catéchèse.

Vient ensuite la question des bâtiments, car il est temps de passer à l’action : les économies d’énergie, notamment de chauffage, sont pour une communauté paroissiale à la fois l’un des principaux domaines d’action possibles, et celui qui a le plus de chances de mobiliser car au moins à long terme, il sera bénéfique pour les finances paroissiales … De nombreux points d’alerte sont mentionnés : fenêtres, éclairage, chaudière, gestion de l’eau …. sous forme de questions très précises : les fenêtres de telle salle sont-elles équipées de doubles vitrages ? Les chasses d’eau sont-elles à deux niveaux ? Cette résolution des grands thèmes en actions « élémentaires » très simples et très concrètes sont le grand point fort du diagnostic. Non seulement chaque petit pas déjà fait permet de « scorer » selon le barème du label, mais – et c’est le principal – cette liste précise et détaillée propose autant de gestes dont il sera simple d’évaluer la faisabilité, le coût, l’économie à espérer, le travail nécessaire. La communauté qui s’engage peut aisément se définir, sur cette base, un programme concret et accessible : elle n’est pas larguée face à un objectif nébuleux du genre « améliorer l’empreinte carbone des locaux ».

Toutefois la simple performance énergétique n’est pas le seul domaine abordé : il est question de l’origine de cette énergie (renouvelable ou non), de l’eau, du papier…

Le volet suivant du diagnostic concerne le terrain dont dispose éventuellement la paroisse. Il concerne principalement les usages d’icelui – potager, jardin partagé, espace de contemplation. C’est là qu’on trouve une entrée biodiversité, mais un peu vague pour un diagnostic : « ce terrain est-il géré de manière à favoriser la biodiversité ? » Autant dire que la communauté qui ne sait pas comment s’y prendre ne trouvera pas ici beaucoup de grain à moudre.

Il nous reste encore deux volets du diagnostic ! Le chapitre « Engagement communautaire et global » a trait aux gestes concrets menés en communauté qui ne relèvent pas des sujets précédents : c’est la rencontre avec des écologistes extérieurs à la paroisse, l’usage de produits locaux, bio, durables… dans la vie de la paroisse, l’organisation de covoiturages, d’événements autour de l’écologie… Sous des airs un peu fourre-tout ce chapitre est très complet et bourré d’idées simples et utiles.

Il en va de même du volet « Style de vie » qui, pour les thèmes abordés, aurait pu ne faire qu’un avec le précédent (mais cela aurait formé une indigeste somme de trente-sept questions à la file). Rien n’est oublié, ni le soutien aux actions « au bout du monde », ni le choix d’une banque éthique. De l’écologie intégrale en somme.

Vraiment intégrale ?

Biodiversité, la grande oubliée… encore.

Et bien pas tout à fait. L’outil présente, il faut bien le dire, une lacune véritable : on trouve fort peu de chose, et carrément rien au chapitre « bâtiments », pour ce qui relève de l’écologie par excellence : le souci de préserver la biodiversité.

C’est bien dommage.

Tout d’abord pour de simples raisons légales. Les jardins, mais surtout les bâtiments ecclésiaux, souvent anciens, abritent couramment des locataires imprévus appartenant à des espèces protégées par la loi. Mentionnons particulièrement les chauves-souris, gravement menacées en France (avec un déclin de 50% entre 2006 et 2014 !) et qui bien souvent habitent les combles, les avant-toits et d’autres espaces plus inattendus encore, à l’insu de tous ! Même chose concernant les oiseaux, Martinets, Rougequeues, Hirondelles, Chouette effraie, sans oublier les moineaux qui sont désormais menacés, et j’en passe, ont absolument besoin de nos vieux murs pour se reproduire. Une rénovation à but énergétique conduite sans prêter attention à ces animaux ne constituerait pas seulement une atteinte sérieuse à la Création, ce serait aussi un délit de destruction d’espèce protégée : il est donc indispensable que les paroisses en soient informées.

De manière plus positive, il existe des actions simples pour prendre soin de la biodiversité à l’échelle de nos paroisses. Faire de l’éventuel terrain paroissial et du bâti un espace accueillant pour la biodiversité est, avec la thermique des bâtiments, l’un des domaines sur lesquels une communauté paroissiale peut agir avec le plus de pertinence. Chaque espace bien géré, même petit, est non seulement un refuge, mais aussi un élément de « trame verte » : plus de tels espaces sont nombreux, plus les espèces peuvent circuler de l’un à l’autre, depuis ou vers les cœurs de biodiversité plus lointain, échanger des gènes et finalement, survivre ! Au cœur du bourg ou en pleine ville dense, chaque petite oasis accueillante pour la Création compte, à l’heure où des oiseaux des jardins comme le verdier ou le chardonneret entrent sur la liste des espèces menacées de France. Chaque église, chaque cure habitée par la rare Chouette effraie ou une belle colonie de Chauves-souris, ce n’est pas qu’un symbole, c’est une vraie victoire sur la crise d’extinction de la biodiversité en cours. De plus, de telles actions sont simples, peu coûteuses, faciles à mener en partenariat avec les associations naturalistes (LPO, CORIF, FRAPNA, FRANE et tant d’autres…) et source de contemplation et d’émerveillement !

Proposons donc quelques entrées supplémentaires possibles pour que « la grande oubliée » intègre le diagnostic :

 Dans les bâtiments :

  • la présence éventuelle d’espèces protégées (oiseaux, chauves-souris) dans les bâtiments a-t-elle été vérifiée par des naturalistes ? (les chauves-souris sont rarement repérables par des non-spécialistes !)
  • les responsables de l’entretien et de la gestion des bâtiments sont-ils informés du statut de protection légale de ces espèces ?
  • un diagnostic sur le sujet a-t-il été réalisé avec l’aide d’une association de protection de la biodiversité ?
  • a-t-on déjà posé des nichoirs pour les espèces nichant dans les bâtiments (donc pas dans les arbres !) : rapaces diurnes ou nocturnes, hirondelles, martinets, rougequeues, moineaux ? Des gîtes à chauves-souris ?

La prise en compte de la biodiversité dans le bâti est une pratique désormais bien maîtrisée par les associations de protection de la nature, dont l’une a publié un remarquable guide composé de 18 fiches techniques. Ces associations travaillent avec des architectes, des promoteurs, et parfois, déjà, des paroisses !

IMGP0029

Nichoirs à Hirondelles (Caluire-et-Cuire, Rhône)

En extérieur :

  • quelle est la surface de ce terrain ? Est-elle suffisante pour la subdiviser en espaces à vocations différentes ? (quelques m² peuvent suffire pour chacune !)
  • trouve-t-on des arbres, notamment de vieux arbres creux ?
  • trouve-t-on des haies, même en périphérie ? D’essences indigènes ou de lauriers, thuyas ?
  • réserve-t-on des bandes ou des espaces tondus seulement une à deux fois par an pour laisser se dérouler le cycle vital des plantes et des insectes ?
  • enfin et surtout, et ce n’est même pas qu’une affaire de biodiversité : l’espace est-il entretenu avec des engrais, des pesticides chimiques, ou uniquement des produits bio/sans produits ? Utilise-t-on des granulés anti-limaces (mortels pour les hérissons) ?
Syrphe tête de mort

Un syrphe – une mouche déguisée en abeille, pollinisateur des jardins bio

À l’image du questionnaire très détaillé sur les bâtiments, la présence de nichoirs, de mangeoires, d’hôtels à insectes, peut faire l’objet d’une entrée pour chaque type d’équipement. Ce serait une manière d’inciter à installer l’un, puis l’autre… et pourquoi pas sous forme d’une activité en communauté, lors d’une journée paroissiale thématique avec le groupe scout !

On espère les voir intégrer rapidement le diagnostic et les fiches actions.

Pour conclure et malgré ce sujet délaissé, l’outil s’annonce extrêmement prometteur, concret, opérationnel, avec de nombreuses propositions réellement destinées à imprégner de souci de la Création la vie de la communauté.

La longue liste de points d’attention ne manquera pas d’agir comme un vaste choix de portes d’entrée en fonction des sensibilités et compétences des paroissiens. Elle souligne également que chaque petit succès compte.

Reste, maintenant, la question de l’après diagnostic : quel accompagnement pourra être proposé aux communautés qui s’engagent ? Quelle documentation ? D’un côté, les référents paroissiaux apprécieront sans doute de tout trouver au même endroit ; de l’autre, il serait dommage et de peu de fruit de réinventer ce qui existe déjà. Gageons que la rubrique liens du site Églises vertes va rapidement s’enrichir de ressources (comme le guide Biodiversité et bâti déjà cité), de contacts de partenaires associatifs possibles, de sites de référence… afin que l’écologie dans nos Églises ne consiste pas à réinventer la poudre dans notre coin mais à entrer en relation avec ceux qui vivent déjà l’écologie au quotidien et possèdent le savoir-faire et le retour d’expérience dont nous aurons besoin. Ils ne demandent qu’à partager !

 

Publicités

Shazam des oiseaux: ça ne marche pas et c’est très bien comme ça

Presque à chaque fois que j’évoque devant un non-spécialiste l’application NaturaList, qui permet de saisir ses observations faunistiques de manière géolocalisée et de les transmettre à une base de données participative, il m’objecte : « mais elle ne sert pas à reconnaître les oiseaux par elle-même ? Pourquoi vous n’inventez pas ça ? Un Shazam des oiseaux ! C’est ça qui serait génial ! »

D’ailleurs, tout au long des années 2013 et 2014 ont fleuri des articles annonçant la sortie prochaine d’une telle application miracle. Le principal projet français, appelé « Birdify », était censé nous transformer en « promeneurs 2.0 » (sic) capables d’identifier les chants d’oiseaux avec leur seul smartphone. Ou plutôt, et c’est très différent, de faire identifier les chants d’oiseaux par leur smartphone. Plus besoin d’y connaître ni surtout d’apprendre quoi que ce soit pour nommer les bestioles et, par conséquent, recueillir des données sur leur présence.

À ce jour, l’application n’est toujours pas sortie. Elle a déjà un concurrent, Warblr, qui se signale surtout par des notes d’internautes parfaitement désastreuses.

Ce n’est pas une surprise et c’est plutôt une bonne nouvelle.

Pourquoi donc ?

Pas une surprise parce qu’il était assez improbable qu’il soit possible, avec le micro d’un smartphone, de réaliser des enregistrements d’une qualité permettant une comparaison pertinente avec des bandes son de référence, en extérieur, où toutes sortes de bruits parasites rendent déjà complexe le même travail par l’oreille de l’ornithologue exercé, sans parler de la distance, et de la superposition de différents chants. Ensuite, parce qu’il faudrait ensuite surmonter la complexité engendrée par la très grande diversité de beaucoup de chants, y compris chez les oiseaux les plus communs comme la Mésange charbonnière ou la Fauvette à tête noire, les accents locaux, les imitations…

Car oui, il y a des accents chez les oiseaux. Chez la Fauvette à tête noire ou le Pinson des arbres, espèces archi-communes, on note de nettes variations de chant entre régions. Et les imitations ! L’étourneau imite tout : rapaces, chevaliers, oiseaux de basse-cour, téléphones mobiles, et même des oiseaux qu’il n’a pas entendu depuis des mois. Fauvettes, rousserolles, hypolaïs et consorts s’imitent gaiement les uns les autres.

Et je n’ai parlé là que des chants, qui ne sont qu’une partie des vocalisations des oiseaux : « C’est difficile parce qu’il y a des chants de printemps, des chants d’hiver et des chants d’automne », avouait ingénument la responsable du projet Birdify. Passons-lui un tuyau : en automne et en hiver on parle de cris. Le terme de chant désigne uniquement l’émission vocale destinée à séduire une femelle et défendre un territoire. Les cris, simples et brefs, sont autrement plus difficiles à identifier que les chants, et peuvent être presque identiques entre espèces proches. Les oiseaux eux-mêmes s’y perdent. Cet été dans une forêt du Beaujolais, j’écoutais sur mon portable un cri de Mésange charbonnière, et voilà qu’une Mésange noire perchée dans l’arbre voisin se mit à lui répondre. Alors imaginez un programme informatique…

Bref : ce genre d’appli serait très performant pour identifier, dans des conditions idéales, quelques espèces au chant bien caractéristique et facile à mémoriser, et en échec dans tous les autres cas.

Cela ne pouvait donc pas marcher. En quoi est-ce une bonne nouvelle ?

Mais parce qu’il y a un danger terrible à vouloir, par une espèce de paresse ripolinée en démarche de « démocratisation », s’imaginer tout savoir sans avoir rien dû apprendre. C’est se leurrer, et un moyen très sûr pour ne jamais rien connaître et passer à côté de tout. Voilà de l’authentique assistanat.

Tant côté client que côté fournisseur, le postulat de base d’une telle appli-miracle est que le travail d’apprentissage et l’identification elle-même relèvent du tripalium, de l’effort archaïque et fastidieux, et par surcroît réservé à quelques experts jaloux, à la manière de la poterie ou du tissage, dont la technologie et le commerce se devraient de libérer l’humanité. C’est une erreur, et une catastrophe. Ni l’apprentissage de la reconnaissance des chants d’oiseaux, ni leur reconnaissance sur le terrain n’ont à voir avec le répétitif tournage de bols ni avec la corvée d’eau au puits, ce n’est pas le « rude et sain effort qui justifie la récompense » d’on ne sait quelle vision pétainoïde  : c’est toute la saveur de l’ornithologie. Ce ne sont pas des savoir-faire accaparés par quelque caste, mais une pratique que les associations enseignent depuis des décennies à qui veut les apprendre – à des dizaines de milliers d’ornithologues rien qu’en France. C’est surtout que sans cette démarche, les quelques résultats que l’on obtient ne riment tellement à rien qu’ils vont détourner de l’ornithologie au lieu d’y conduire.

Vous me direz que le promeneur moyen ne cherche pas à tout savoir et que connaître quelques noms, ce n’est déjà pas si mal. Et bien si ! Car pour commencer, la démarche même va rapidement le décourager : pour identifier une espèce, il faut : 1/ s’en approcher assez pour l’enregistrer, 2/ faire mouliner l’appli; 3/ espérer. Espérer que le génie en boîte ait une réponse à proposer. Sans aucun moyen de savoir si c’est la bonne.  Autant dire qu’on le fait une fois, deux fois… On retombe sur les mêmes espèces à chaque fois, les plus bruyantes et les plus courantes… Mésange charbonnière… Fauvette à tête noire… Fauvette… mésange… mésange… tiens, un pigeon ramier. Et l’application fût-elle parfaite, on ne peut pas aller plus loin, puissance du dispositif enregistreur oblige, sans se décider à faire ce qu’on voulait précisément éviter : apprendre. Et ce n’est pas une appli qui prouve qu’on trouve partout du rougegorge et de la fauvette à tête noire qui va motiver à le faire. La richesse et la diversité des oiseaux, qui sont à la fois leur intérêt et le but du travail d’identification et d’étude, n’est pas rapprochée de l’utilisateur, elle en est même éloignée ! Il n’aura pas fait un pas dans le sens de devenir observateur : au contraire, croyant qu’une appli suffit pour faire le travail, il en sera éloigné. L’application se chargera d’identifier à sa place quelques oiseaux des jardins, ceux-là même qu’il pouvait aisément apprendre à reconnaître, ce qui lui eût permis d’entrer dans le monde de l’observation naturaliste. Entre la nature et lui se dressera une très belle vitre, très propre, mais indestructible, lui interdisant à jamais de franchir le seuil.

C’est qu’identifier les espèces présentes dans un milieu, un jour donné, ce n’est pas qu’un travail d’étiquetage. C’est la première étape de la démarche d’observation, de compréhension de la composition de la faune de cet endroit. Chaque espèce ayant ses exigences en termes de milieu (forestière, bocagère, des prés, des champs, des marais…), sa présence n’est pas due au hasard. Ce qui se joue dans une prospection de terrain, c’est l’observation  et la compréhension de ces liens. Quelles espèces, que l’on pourrait attendre, sont bien là ? Lesquelles manquent ? Où ai-je déjà vu des situations de ce genre ? Est-ce qu’il n’y a pas beaucoup d’espèces généralistes et banales et trop peu d’espèces spécialistes de tel type de milieu (ce qu’on appelle « banalisation » du milieu) ? Ne sommes-nous pas dans une année pauvre en hirondelles, en rougequeues ? Etc.

Observer, ce n’est pas cliquer: c’est se rendre disponible et s’émerveiller. Tous les sens en alerte, le promeneur dans une démarche d’observation découvre, remarque, accueille, questionne. Sans y penser, il affûte son regard et sa capacité de détection. Mais surtout il fait, toujours sans réfléchir, de chaque « donnée » naturaliste une rencontre: c’est le premier Loriot entendu cette année, le Grimpereau qui apporte un peu de mousse à son nid, la Mante religieuse dans l’herbe et les premiers fruits du fusain… Tout cela venant se placer comme un puzzle magique dans la vision qui se construit pour lui de ce milieu en cette saison et ce jour-là. N’est-ce pas autre chose que circuler en « promeneur 2.0 » pointant sa boîte à étiqueter comme un client de supermarché brandissant sa scannette au rayon pizzas ?

Je n’imagine pas un instant mes inventaires de terrain aboutir au même résultat si mes prospections consistaient, en quelque sorte, à relever des codes-barres s’affichant sur mon téléphone. Si un tel outil existait, il ferait collecter de la donnée par des gens qui, ne l’ayant pas appris, ne seront plus du tout des observateurs. Outre que ce sera aussi passionnant pour eux que de relever des plaques minéralogiques sur le parking d’un magasin, ils ne percevront rien de ce qui les entoure.

Au nom d’une soi-disant « démocratisation » d’un savoir-faire, l’homme se voit proposer un gadget qui le conforte dans l’illusion qu’il est possible de tout connaître sans rien apprendre et sans savoir rien faire (et le client de savourer sa revanche sur d’hypothétiques « mandarins avides de défendre leurs prérogatives » !). En réalité, il perd tout. Encore un peu plus dépendant de sa petite boîte miracle à qui il demande déjà son chemin, le choix de son programme musical et s’il doit ouvrir son parapluie, l’appli-miracle le fera se croire ornithologue quand elle aura juste contribué à en faire un peu plus un pousse-bouton. Et sous les dehors des meilleures intentions, elle l’aura éloigné de la rencontre avec la vie qu’est, en l’occurrence, l’observation naturaliste. Un écran, un mur de plus entre lui et l’émerveillement, entre lui et la vie sensible.

 

Faune-France: la nature au bout de la souris

Le 1er juillet, un site a ouvert dans l’indifférence à peu près complète. Il s’appelle www.faune-france.org

Il est vrai que, comme en informe l’article de présentation à la une, il ne s’agit que d’une ouverture dans une version basique (sic). Son esthétique est sommaire. Il ne contient pas encore beaucoup de données. Il s’est élevé comme une faible plante, comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée; il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n’avait rien pour nous plaire. Mais il verra une postérité et prolongera ses jours; et l’oeuvre de l’Eternel prospérera entre ses mains (Is 53, 2 et 10)

Parfaitement !

Quel est donc ce mystérieux site ? Une révolution. Ou plutôt la nouvelle étape d’une révolution.

D’où viennent les prises de position des associations de protection de la nature, les combats contre les grands projets dévastateurs d’écosystèmes, les recours pour destruction d’espèces protégées ? D’où viennent les listes rouges, les statuts de protection, les chiffres alarmants sur la disparition massive de la faune sauvage ?

De projections idéologiques de gens qui ne sortent jamais d’un bureau parisien ?

Non. De données.

« Le 1er août 2017, à Saint-Bonnet-des-Bruyères j’ai observé un groupe de 300 Milans noirs en vol migratoire vers le sud » : une donnée. « Le 29 juillet, au lac du Drapeau à Décines-Charpieu, quatre Grèbes huppés : mâle, femelle, et 2 jeunes non émancipés » : une autre, et accessoirement une preuve de reproduction certaine du Grèbe huppé sur le fameux lac. « Le 29 juillet, au lieu-dit Combe Gibert à Orliénas, un nombre non précisé de Conocéphales bigarrés ; également Conocéphales gracieux, Criquets des pâtures, Aïolopes émeraudines, Criquets blafards » [car toutes ces bêtes charmantes sont des criquets] : chacune de ces mentions d’une espèce, en un lieu, à une date, identifiée par un ou des observateurs, égale une donnée.

On est vite à des centaines, des milliers, des dizaines de millions rien que pour cette décennie.

L’atlas des oiseaux de France publié l’année dernière s’appuie sur cinquante millions de données recueillies en quatre ans.

Et Faune-France dans tout ça ?

Et bien Faune-France, c’est le site conçu et piloté par un comité réunissant les principales associations de protection de la nature du pays pour faciliter la consultation et la saisie de toutes ces données à tout un chacun.

Car, et c’est toute la dimension politique du sujet, ces données sont produites par les citoyens qui choisissent de contribuer bénévolement aux bases des associations. Une fraction seulement est produite par les salariés de celles-ci ou par des fonctionnaires qui alimentent alors leurs propres bases. Quant aux programmes spécifiques de science participative, qui collectent des données sur un groupe de faune, un territoire spécifiques, ou selon un protocole particulier, elles s’appuient également sur une coordination dont les associations sont partenaires, sinon les principales animatrices, et leur réseau de bénévoles, c’est-à-dire : tout le monde.

Ensuite, et c’est essentiel, ces données sont validées. Évidemment pas une à une, ce n’est ni utile ni possible. Des vérificateurs, bénévoles eux aussi, examinent le flot de données et réagissent en cas de saisie surprenante : un migrateur noté à une date anormale, une espèce très rare et inconnue dans la région, un indice de reproduction pour une espèce qui n’est censément que de passage. Alors, ils contactent l’observateur pour en savoir plus, et s’il le faut l’auteur sera invité à modifier ou supprimer sa donnée jugée erronée, ou trop mal documentée pour être conservée en l’état. Car une donnée « anormale » sera conservée, mais seulement si l’observateur a fourni des éléments probants.

Ainsi, la connaissance progresse, prend en compte les changements propres au vivant, avec rigueur mais en veillant à ne pas démotiver les citoyens par un dogmatisme agressif.

Jusqu’au 1er juillet, c’étaient les portails Faune locaux (faune-iledefrance.org, faune-auvergne, faune-rhone etc…) qui, seuls, permettaient la saisie. Aujourd’hui, c’est possible sur Faune-France et surtout, il existe toute une série de modes de consultation pour connaître les oiseaux vus dans votre région, les différentes espèces de criquets de votre village, la répartition française de tel mammifère, que sais-je ?

Sous peu, les masses de données collectées par les associations sur les portails locaux alimenteront ces synthèses.

L’immense connaissance naturaliste disponible auprès de ces acteurs sera à portée de tous.

Pour le bénévole de terrain, ce sera une aide immense. D’abord, il pourra consulter et gérer d’un coup d’un seul toutes ses données actuellement disséminées sur les sites locaux. Ensuite, il pourra visionner des cartes de répartition, des statistiques, à l’échelle de toute la France.

Pour les acteurs de la protection de la nature… et les autres, ce sera le début de la bataille. Car qui détient ces données, les données brutes, peut les analyser et en produire sa version. Vous me direz : où est le problème ? Puisque ce sont des données validées et nombreuses, il ne doit pas pouvoir y en avoir mille interprétations possibles.

Et bien si. Il suffit d’être de mauvaise foi.

Il suffit d’oublier une donnée ou une espèce et la voilà sortie de la liste des espèces à fort enjeu de conservation (par exemple classée en liste rouge nationale) frappée par un projet. Il suffit, cela s’est vu, de ne consulter que les espèces d’une liste choisie d’avance plutôt que toutes celles connues. Il suffit d’ignorer que les données sur telle commune sont lacunaires – car c’est le lot d’une base participative : la couverture est inégale – et de ne pas effectuer les inventaires complémentaires qui s’imposent.

C’est facile de tricher quand on a la donnée brute et qu’on est juge et partie.

Vous me direz que les protecteurs pourraient tricher aussi. En théorie, c’est vrai.

En pratique, si vous réfléchissez deux minutes, ils n’y ont aucun intérêt. Tricher, ça voudrait dire prétendre qu’il y a des enjeux où il n’y en a pas, des espèces menacées là où elles ne sont pas. Et donc gaspiller du temps et des moyens pour ce qui n’en vaut pas le coup, aux dépens des vrais dossiers chauds…

L’avantage de sites comme Faune-France, c’est qu’en rendant cette connaissance très accessible à la consultation, ils permettent à chacun de s’informer, vérifier, comparer les richesses naturalistes de sites, communes, territoires. Bien sûr, encore faut-il ensuite savoir interpréter – vérifier les statuts en liste rouge, par exemple – mais on trouvera là toute la transparence possible. Chacun peut contribuer et constater la présence de sa contribution. Juste système d’aller-retour.

La meilleure manière de s’impliquer en tant que citoyen pour sauvegarder notre patrimoine naturel vivant, c’est de participer. Apporter des connaissances, même sur des espèces communes, et profiter des richesses de ces nouveaux sites pour apprendre. Nous sommes trop souvent aveugles et sourds à la foison de vie qui se déploie – encore et de plus en plus difficilement – autour de nous : on ne nous a pas appris à la voir ni à l’entendre. La querelle des bases de données naturalistes n’est pas une affaire de technocrates luttant à coups de chiffres dans d’obscures officines politiques : les sites comme Faune-France peuvent être au cœur d’une vraie appropriation du sujet et de ces richesses vivantes par les citoyens.

Terrorisme et réchauffement, quelle tambouille !

Emmanuel Macron a donc abandonné l’espace de cinq secondes son générateur xyloglotte automatique pour la formule choc : « on ne peut pas prétendre lutter efficacement contre le terrorisme, si on n’a pas une action résolue contre le réchauffement climatique ».

Et cette phrase suscite pis que l’incompréhension, l’hilarité.

« Mais bien sûr, les terroristes qui ont tué deux cent trente Français avaient pris un coup de soleil », ai-je lu, par exemple. Selon de nombreux commentateurs, Emmanuel Macron aurait par cette phrase défendu l’idée ahurissante que le réchauffement climatique était la cause du terrorisme – et donc que les terroristes avaient une très bonne excuse. Pour d’autres, le raisonnement présidentiel envisagerait de couper les vivres à Daech en cessant d’utiliser le pétrole dont il tire ses revenus, et ce serait « une incongruité monumentale ». En effet. Mais ce n’est pas le propos présidentiel. Pas du tout.

J’avoue être sidéré par cet accueil et ces interprétations.

Et je pense avoir assez dit par ailleurs tout le bien que je pensais de S.M. Hyperprésident II pour ne pas être suspect de macronmania.

La cause, non. Un lien, oui

Emmanuel Macron n’a nullement déclaré que le réchauffement causait le terrorisme. Il a dit qu’on ne ferait pas disparaître le terrorisme sans lutter contre le réchauffement et ce n’est quand même pas du tout la même chose.

Car s’il s’agit d’exprimer l’idée que le réchauffement est un facteur qui nourrit le terrorisme, il a entièrement raison. Et il n’exprime d’ailleurs rien de spécialement révolutionnaire. Nous avions d’ailleurs écrit un article sur le sujet dans le n°2 de Limite. À l’époque de la rédaction de celui-ci, avant même les attentats de novembre 2015, on commençait à voir poindre quelques analyses rappelant qu’en Syrie, la guerre avait été précédée d’une sécheresse sans précédent qui avait provoqué l’effondrement d’un modèle agricole inadapté aux conditions arides, et jeté dans des bidonvilles d’innombrables paysans ruinés : 1,5 million de déplacés, selon une étude commentée ici 

Et comme par hasard, le conflit syrien a commencé dans les zones les plus touchées par cet exode rural massif. On peut trouver sur Wikiagri, site peu suspect de gauchisme exalté, une analyse des ressorts climatiques et agricoles de cette histoire.

Pas besoin de Macron pour le savoir, ces études datent de 2014-2015.

Bien entendu, en conclure que « la guerre en Syrie, c’est à cause du réchauffement climatique » serait une caricature grossière, un discours que personne ne tient, nulle part. Ce que l’étude met en avant, c’est une sécheresse d’une ampleur sans précédent, s’inscrivant dans une évolution globale du climat local, de plus en plus chaud et sec, frappant un modèle inadapté et face auquel le régime n’a pas réagi. Avec en conséquence une source supplémentaire importante d’hostilité, un facteur s’ajoutant à d’autres pour déclencher le chaos que l’on sait.

Voilà de quoi il est question.

Quant au fait que ce chaos, que la perte de contrôle par les États de vastes territoires dans une zone où existe déjà, depuis longtemps, la violence islamiste, donne à celle-ci des moyens d’une ampleur nouvelle, personne ne le contestera.

Emmanuel Macron n’a pas dit que planter des éoliennes était la solution qui allait nous protéger des terroristes. Ni même considéré l’abandon des énergies fossiles comme le moyen de ruiner les finances de l’État islamique. Il n’a pas exprimé cette idée non plus devant un parterre de maires de banlieue, mais au G20. Il n’en fait pas l’idée directrice de la protection des Français contre les menaces d’attentat ici-maintenant. Il souligne le fait qu’il existe un lien. De quoi peut-il bien parler ?

La solution, non. Un paramètre, oui

Bien sûr que non, l’islamisme ne naît pas du dérèglement climatique et ce n’est pas un coup de soleil qui radicalise les gens à Toulouse ou à Mol-en-bec. Ni la violence ni le terrorisme ne sont nés avec le dérèglement climatique. Mais les sécheresses record à répétition et la désertification sont des facteurs non uniques mais de plus en plus importants dans la déstabilisation des Etats dans des régions du monde déjà géopolitiquement chaudes. Les paysans chassés de leur terre au Sahel, par exemple, sont des recrues de choix pour l’AQMI et Boko Haram, hélas seules organisations à leur offrir, sinon une sorte d’avenir, du moins une structure, et de quoi manger.

Le Sahel et le monde arabe sont parmi les parties du monde où l’impact du réchauffement climatique est le plus grave, car en frappant des contrées au climat déjà très aride, il tend à les transformer en véritables déserts. D’autant plus que les vagues de chaleur létales y sont elles aussi en augmentation.  Autrement dit, ces territoires déjà instables et regorgeant d’armes depuis des décennies font face à une crise environnementale de nature à détruire toute économie agricole, et à jeter des millions d’hommes sur les routes de l’exil et de la misère. Assez d’exemples historiques prouvent que les idéologies meurtrières prospèrent sur ces situations. Elles n’en sont pas nées, elles n’en sont pas la simple conséquence mécanique, mais elles y trouvent des opportunités sans lesquelles, peut-être, elles resteraient cantonnées aux marges de l’Histoire.

N’a-t-on pas assez insisté sur le rôle déterminant de la crise économique des années 30 pour expliquer la montée du nazisme ? Qui aujourd’hui qualifierait ce point d’incongruité ou de tentative de déresponsabiliser les Allemands d’alors ? Adolf Hitler et son parti ne sont pas un produit de la crise. Son idéologie et la violence politique de la société allemande de l’époque existaient dès 1919. Mais en 1928, le NSDAP réunissait 2,6% des voix. La crise a frappé la République de Weimar au moment même où la reprise économique de la fin des années 20 commençait à lui donner un peu de crédit et d’espoir d’être réellement acceptée par les Allemands. Les extrémistes eurent alors beau jeu de capter les déçus, les déclassés, les pauvres et les ruinés. L’élite conservatrice joua le nazisme contre les communistes inféodés à Staline et se fit jouer par lui. C’était plié. La crise n’a pas accouché, à elle seule, de la guerre. Il a fallu des graines, du terreau, un climat. La crise fut, à tout le moins, un élément du terreau. Et si ce terreau avait manqué ?

Non, bien sûr, « nos » terroristes, nés et grandis en Europe, ne sont pas des paysans sans terre de Syrie ou du Tchad. Seulement, voilà : s’ils ont fait allégeance à l’EI, ce n’est pas qu’à cause de l’étiquette islamiste, que d’autres avaient déjà revendiquée. C’est, nous a-t-on expliqué, à cause de la remarquable propagande de ce groupe islamiste-ci, à base d’images de guerriers triomphants et d’interminables colonnes de véhicules hérissés d’armes. Tout comme le IIIe Reich frappait les esprits avec ses kolossales parades et ses défilés, l’EI recrute en étalant sa puissance, en faisant défiler ses troupes. Des troupes locales, qui attirent à elles, dans un second temps, des recrues venues de loin, séduites par cette force et cette image d’armée combattante contre le grand-méchant-Occidental-colon-croisé-machin grâce à qui les damnés de la terre pourront aller prendre de force ce qu’ils n’ont plus chez eux. La ficelle n’est franchement pas neuve, mais hélas elle marche toujours.

Aux plus pauvres, l’EI promet une espèce d’avenir. On avait même cité le cas d’une Italienne convertie au salafisme qui avait fini par embobeliner toute sa famille, y compris la grand-mère … en lui promettant que le califat lui procurerait une machine à laver.

Cette force soigneusement étalée face au monde capte ensuite des recrues, de plus en plus éloignées. Encore fallait-il que force il y eût.

Le nazisme, là encore, et pour ne prendre que cet exemple, n’agissait pas autrement. Peu de membres du parti avaient lu Mein Kampf et bien compris le programme de leur Führer. Ils retenaient surtout qu’on leur promettait monts et merveilles, pour peu qu’ils consentissent à matraquer l’ennemi qu’on leur désignait. La SA enrôlait à tour de bras les chômeurs, les ouvriers miséreux, les petits bourgeois ruinés. Cela ne fait pas de la crise la cause du nazisme, non plus que cela n’en fait une excuse pour ceux qui se sont compromis sous la croix gammée. Ce n’est pas non plus nier le phénomène nazisme. C’est un fait, une donnée, que cette stratégie de recrutement. Les calamités offrent des troupes de désespérés à des idéologies violentes qui recherchent précisément ce profil, et sans lesquelles elles séduiraient bien plus difficilement.
Qu’était d’ailleurs le plan Marshall, ou le pont aérien de Berlin en 48-49 sinon une politique visant à tirer le plus vite possible l’Europe occidentale de la misère pour couper l’herbe sous le pied aux tentatives de prise de contrôle de la part de Staline ?

Mélange explosif

À notre époque, l’idéologie violente majoritaire est le djhadisme, et la sécheresse la calamité principale, que le réchauffement rend plus longue et plus dure, dans toute une partie du monde qui n’avait pas besoin de ça. C’est ça, établir le lien. Si rien ne change, ce coin d’univers continuera à engendrer des exilés n’ayant rien à perdre, que la première bande armée venue aura beau jeu de se rallier.

Et si le djihadisme pouvait être éradiqué en tant qu’idéologie, il y a gros à parier qu’une autre idéologie violente surgirait pour récupérer les désespérés du Sahel et du Moyen-Orient et séduire ensuite ceux d’ici. Le bloc communiste le faisait d’ailleurs dans les années 60-80.

Si l’on veut éradiquer le terrorisme sur le long terme, cela passe par la possibilité, pour ceux qui font aujourd’hui le gros des troupes de Boko Haram, de l’EI et consorts dans leurs pays-bastions, de vivre décemment chez eux, et le changement climatique est en train de rendre ces territoires hostiles à la vie humaine. Des vagues de chaleur à plus de 50°C, ça veut dire qu’on peut mourir dans la rue. Est-ce une « incongruité monumentale » que de frémir en imaginant des zones déjà si instables et saturées d’armes devenir, au sens propre, invivables ?

Voilà pourquoi combattre le terrorisme – qui d’ailleurs, n’a pas toujours été et ne sera pas toujours qu’islamiste – sur le long terme passe par la lutte contre le dérèglement climatique. Personne n’a jamais voulu y voir l’alpha et l’oméga de la lutte antiterroriste. Il s’agit de combattre une cause de désordre géopolitique majeure. Il y a plusieurs décennies déjà que d’innombrables experts le désignent comme un puissant facteur de déstabilisation et un aggravant de toutes les causes classiques de misère, de violence et de soulèvements armés. On peut toujours ironiser sur le fait que la lumière n’a jamais tué personne, on n’est pas obligé d’entrer dans une poudrière en tenant à la main un bougeoir allumé.

J’aimerais mieux être cincle que de voir ça

Hier matin, j’ai vu un cincle.

Cincle plongeur

C’est son coin. Il y a là un petit étang de pêche dont le déversoir cascade sur de grosses pierres. Une vieille clôture borde le ruisseau qui poursuit sa course à travers une belle pâture à vaches. Nous sommes ici tout au nord-ouest du département du Rhône, à l’endroit où il commence à se muer franchement en Charolais.

Je passe ici deux fois par an, au printemps, pour un STOC-EPS, et maintenant je sais le trouver : il se tient à l’affût non dans les rochers, mais sur un piquet.

Il était là. Soudain il a plongé dans une vasque du déversoir et ressurgi hors de ma vue.

Comme il faisait zéro degré, malgré la date, et sans doute un peu moins dans ce fond de vallée humide, et que le soleil levant restait très abstrait derrière les brumes tenaces, j’avais froid, figurez-vous, et me suis dit un instant que je n’enviais pas ce cincle.

Et puis j’ai réfléchi et me suis dit qu’au moins, lui, personne ne l’attendait à la sortie du ruisseau pour le sommer de trancher entre Macron et Le Pen, le traiter de fasciste ou de laquais du néolibéralisme où se dissout son identité de turdidé aquatique, le mettre en demeure de faire barrage (« sur mon ruisseau ? non mais ça va pas ? ») ni d’abandonner son régime alimentaire à base d’animaux sentients.

Du coup, je me suis dit que quitte à avoir froid, autant être cincle.

Et j’ai re-changé d’avis en songeant qu’il fallait craindre que les choix politiciens ne touchent durement son ruisseau et sa pâture, à terme. Sans qu’il y puisse rien.

Ne rien y pouvoir. Je crois ferme qu’une bonne part des votes qui n’ont été ni macronistes, ni fillonnistes du premier tour tiennent à cela : le désir d’une politique qui fasse quelque chose, d’un État qui annonce vouloir et pouvoir faire quelque chose. De retrouver un peu de contrôle, sur sa vie, et sur la vie du pays, de la communauté humaine où l’on se trouve. De demander autre chose aux gouvernements successifs que l’éternel discours : on ne peut rien, c’est ceci, c’est l’époque, c’est cela, c’est l’Europe, subissez, vous n’y pouvez rien, il ne peut y avoir d’autre projet, à notre siècle, que la concurrence pure – mondiale ou intra-nationale, qu’est-ce que cela changera : très vite pas grand-chose – et comme autre moteur que l’argent.

Choisir un peu plus où l’on vit, de quoi l’on vit, et dans quelles conditions, et comment l’on vit en tant que communauté humaine, pas seulement comme individu : rien de plus ordinaire comme aspiration chez l’animal social qu’est notre espèce. Voilà ce qui lui est refusé par les uns, et du coup, promis par d’autres qui ont beau jeu, y compris les plus dangereux charlatans.

Oh ! Qu’ils sont méchants de renâcler, les damnés de notre terre ! C’est si facile de mépriser comme « losers » ceux qui, malgré une dépense folle d’énergie et d’ingéniosité, ne s’en sortent pas, quand on s’en sort soi-même, aveugle à la nécessaire part de chance. A celui qui croit qu’il ne doit sa réussite qu’à lui-même (et qu’il en va de même des « ratés », l’illusion de toute-puissance sautera toujours à la figure. N’est-ce pas ce qui nous est arrivé lorsqu’ont pris fin les Trente glorieuses et que toutes les recettes auxquelles, soi-disant, nous devions notre croissance, notre Wirtschaftswunder comme disaient nos voisins, ont tout à coup cessé de fonctionner ? Et nous n’avons toujours pas compris. Le Dr Jekyll-Mr Hyde, ne parvenant plus à réaliser la poudre qui lui permettait de changer de forme, comprit trop tard que celle-ci ne devait pas son efficacité à la pureté de ses ingrédients, mais au contraire à la présence d’une « impureté ignorée [qui] donnait au breuvage son efficacité. » Nous non plus, nous ne pouvons nous résoudre à attribuer dans nos succès la part qui revient à des circonstances, parfois mystérieuses ; et nous continuons. La folie, dit-on, c’est répéter les mêmes actes en attendant un résultat différent ; mais la nôtre, c’est de répéter sans fin les mêmes actes en des circonstances autres, et d’attendre néanmoins le résultat familier.

Et croît sans fin l’immense et croissante cohorte de ceux qui ont tout fait pour réussir, sans toutefois y parvenir, et se retrouvent désignés à la vindicte. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement, d’idéologie comme on dit à notre époque, pour croire que la réussite de chacun ne dépend déjà que de lui-même, et que l’échec ne peut être que la sanction d’une faute. Ça marche au bac à sable, à condition d’être tout seul, et encore, si le sable n’est ni trop sec ni trop humide, ça marche avec un jeu de Lego et un bon plan de montage. Là, oui. La réussite ne dépend que de vous.

Dans le vrai monde, « la réussite » est une alchimie insaisissable et instable où la sueur et l’adresse de l’individu ne sont qu’une part modeste et sans doute décroissante, hausse de population oblige.

Mais le désir de ne pas tout subir de sa vie, lui, demeure. Croissant, à mesure que le contrôle se perd.

Raillez-le, politiques pragmatiques – surtout ceux qui sont du bon côté de la ligne. Dédaignez-le, il explosera.

Cette faim de contrôle de sa vie, votre rôle, votre métier, c’est d’y répondre, c’est de la nourrir. Vous dites que les extrêmes mentent, qu’ils n’ont rien à offrir non plus ? Sans doute, mais ils promettent. Vous vous refusez à les suivre dans la démagogie ? Mais si vous n’avez rien, rien de mieux qu’un mensonge (dont en effet, il vaut mieux s’abstenir) à promettre aux affamés, à quoi servez-vous donc et que faites-vous là ? Pourquoi faudrait-il vous suivre ? Que ferons-nous d’une alternative entre vrais marchands de rien et faux marchands de tout ? Vous pouvez sermonner, tancer le désespoir de se taire : ça ne l’apaisera pas. Vous pouvez le mijoter dans de fausses issues, ce désespoir, comme généraliser les travailleurs pauvres, l’effort qui ne paiera jamais plus. Vous ne ferez que précipiter l’explosion de l’infernale tambouille. Car il n’y aura rien de pire pour les citoyens que de découvrir que la dernière planche de salut, d’inaccessible, est devenue inutile… C’est ce désespoir qui a nourri toutes les révoltes. Ferez-vous alors tirer ? Qu’est-ce qui vous distinguera alors de ceux auxquels nous aurons fait barrage ?

Si vous valez mieux qu’un extrême, prouvez-le. Rassemblez pour de vrai, proposez un projet de vie pour tous les habitants de ce pays pour de vrai. Rendez l’espoir, au lieu de manier la menace et l’insulte.

Cela tombe bien. C’est le moment. Le vieux stock de sel du Dr Jekyll est épuisé, le monde est tout à fait devenu Mr Hyde et la planète exsangue n’a plus rien pour lui. Il est temps de construire un projet qui rompra enfin, pour la première fois depuis deux siècles, avec la course à l’avoir comme seul horizon. N’est-il pas grand temps ? La leçon n’est-elle pas assez claire ? Avec la ponction démentielle de ressources opérée sur notre pauvre monde, le déferlement de biens que nous en tirons, et qui se déverse sans limites sur un bon quart des hommes, ceux-ci au moins devraient nager dans le bonheur.

Or, non seulement leur statut de nantis exaspère la fureur de ceux qui n’ont rien, ce qui n’a rien de neuf, mais eux-mêmes, nous-mêmes, devons nous rendre à l’évidence. Nos possessions obèses – ces écrans plats si grands que plus personne n’a chez lui de pièce assez grande pour le recul nécessaire, ces smartphones qui ne tiennent plus en poche à force de vouloir le « mini » en taille « géant » – nous simplifient la tâche, allongent notre durée de vie… sans augmenter d’un iota notre sensation de bonheur. Bourrés de gadgets, gavés de cachets ! Sortez-nous donc de là.

Sortez-nous de là ou laissez-nous en sortir nous-mêmes. Mieux : faisons les deux à la fois. Politiciens, si la Polis vous importe, rendez possible une société française libérée de la tyrannie de l’avoir, et rendez-la possible pour tous et non pour une caste.

La fièvre qui entoure ces élections le prouve : malgré toute leur défiance, les Français attendent encore quelque chose du, des politiques. Ce qui s’y joue ne les indiffère pas. Le 7 mai, l’abstentionnisme lui-même n’aura jamais été aussi politisé. Il ne faut pas tout attendre de vous, politiques ? On l’a compris depuis longtemps. Mais si vous n’êtes là que pour nous dire qu’il ne faut rien attendre, alors retirez-vous. Vous avez beaucoup mieux à faire.

Construire une paix qui ne vient pas

Note préliminaire : tout ceci n’est que ressentis personnels sans la moindre prétention à l’expertise.

Une de plus.

Peut-être une autre le temps que j’écrive ces lignes.

Et tout a marché comme sur des roulettes : comme l’écrit remarquablement Slate, « le petit frisson dégueulasse de l’alerte attentat » s’est déchaîné. Et pas que chez les journalistes. Chez les anonymes, chez les politiques aussi ; on a vu Christine Boutin relayer la rumeur de fusillade rue Vernet … mais pas le démenti, pourtant bien vite sorti.

Peut-être parce qu’ils ont la chance que la peur les épargne assez pour se permettre de jouer avec celle des autres.

Dangereux. Car cette petite mécanique a pour première conséquence de révéler et d’aggraver encore l’irrationnel de la peur du terrorisme, je veux dire : l’ampleur de son impact psychologique, par rapport au fait brut. Ce qui est précisément le but du terrorisme.

Il est rare – et prions certes et agissons pour qu’il en reste ainsi ; j’y reviendrai – que le terrorisme, dans un pays occidental, devienne une cause première de mortalité. En France, les accidents de la route tuent vingt fois plus, les accidents domestiques 70 fois plus, les suicides 60 fois, et le tabac trois cents. À l’aune de la peur que nous inspire le terrorisme, le nombre de cancers mortels, et parmi eux, de cancers à cause environnementale, devrait nous inspirer une terreur permanente plongeant la population dans l’hypocondrie. Et aucun politique ne devrait pouvoir être pris au sérieux sans un projet en béton contre l’abus de pesticides et de perturbateurs endocriniens. Si la sécurité est la première des libertés, rationnellement, c’est d’abord cette sécurité médicale et sanitaire qui devrait truster les unes. Il n’en est rien. Pourquoi ?

L’acte terroriste est vu comme intolérable, car évitable, anormal. C’est vrai. Il n’est pas question de « nous y faire ». Mais n’en va-t-il pas de même des suicides, des cancers à cause environnementale, des accidents de la route et de la plupart des accidents domestiques ? Nous nous sommes bien laissés intoxiquer à coups de « c’est le progrès » au point de trouver tout ça normal. Dû au hasard. Sans cause. Sans que ce soit la faute de personne. C’était évitable et nous n’en serions peut-être pas là.

Mais il ne s’agit pas là, bien sûr, de violences dirigées sciemment contre des personnes (tout au plus de conséquences cyniquement assumées, et c’est assez pour causer la mort en masse). Ce sont des choses qui peuvent arriver dans une société en paix, croyons-nous. Ainsi rejoignent-elles la « normalité ».

Des sociétés en paix ? Les années antérieures à « Charlie » nous apparaissent aujourd’hui comme des temps heureux, paisibles, où l’on n’avait pas à s’en faire. Évidemment absurde. Pour ne parler que de lui, le terrorisme frappe l’Occident depuis les années 70. Que dis-je : depuis les années 1880, avec des va-et-vient. Deux Présidents de la République ont été assassinés. Il n’y avait pas plus aveugle ni plus imbriqué avec le grand banditisme que le terrorisme anarchiste de la « Belle Époque ». Quant aux années 70-80, ce sont celles de Septembre noir, d’Action directe et autres Brigades rouges. Tout cela avant même l’émergence du terrorisme islamiste. Et l’absence de bombes n’est pas la quiétude pour autant. Qu’est Mai 68 sinon l’explosion d’une profonde et irrésoluble tension ? Aujourd’hui, le terrorisme vient que se surajouter à la gravissime crise de l’emploi, désormais vieille de quarante ans, aux inégalités, et à toutes les formes de tension qu’alimente la multiforme crise écologique : catastrophes naturelles, crainte de l’accident nucléaire ou chimique, conséquences présentes et à venir du dérèglement climatique. « Avant », nous dormions déjà fort mal.

Nos sociétés sont parcourues de tensions mortelles. Des gravures néolithiques prouvent qu’il n’y a là rien de nouveau. Et comme le démontre Olivier Rey dans Une question de taille, nos métropoles géantes ne peuvent qu’aggraver le problème. Quelque libre que soit chaque individu de devenir « bon » ou « mauvais », il existe toujours une part d’individus dangereux, pas forcément en hausse d’ailleurs ; mais la taille même, la densité simple de ces fourmilières humaines génèrent de façon mécanique la possibilité pour ceux-ci d’entrer en relation et de multiplier la menace qu’ils représentent ; et de même les opportunités pour eux de commettre des horreurs aux dépens de foules vulnérables. L’entassement, le vacarme, bref, tout ce qu’on appelle la « faible qualité de vie » augmentent encore la tension d’un cran, en sus de tous les facteurs déjà cités.

Rien qu’à cause de tout ça, il est vain de désigner l’islam (ou même « léreligion ») comme cause au sens où il suffirait de les supprimer pour entrer dans une ère infinie de paix et de félicité universelles, au son des flûtes et sous les pétales de roses.

Ben non. Toutes les autres sociétés humaines ont généré aussi ressentiment, tensions, haines, mobilisation par les assoiffés de pouvoir des simples assoiffés d’une vie paisible, et l’islamisme est le tuyau du moment par lequel jaillit cette violence. J’entends par là, non qu’il ne soit « pas le problème » de notre époque, mais que s’il n’existait pas, nous aurions d’autres violences tout aussi graves à la place. Ce n’est pas lui qui pousse l’agriculteur au suicide ni le bandit à braquer une banque. On vient même d’apprendre que l’énergumène qui a failli tuer toute l’équipe du Borussia Dortmund ne cherchait qu’à spéculer sur la baisse des actions du club.

Bref, on se tuerait pour d’autres raisons, y compris, le cas échéant, entre bons petits Blancs de racines fort chrétiennes. Chez les hameaux de fermiers à faucilles de silex comme dans les villes-mondes industrielles, la société vraiment en paix est un rêve, un fantasme, nous devrions le savoir.

Et pourtant nous avions cru la toucher du doigt.

C’est peut-être l’une des raisons de notre épouvante.

Les tensions sont de tout temps, certes. Mais il existe aussi des interludes où la concorde et la prospérité générales semblent soudain à portée. Et les plus de 35 ans de notre époque en ont vécu une : la chute du Mur. Souvenez-vous. Pour ma part, j’avais 13 ans en 1989. Rappelez-vous cette décennie. En dix ans, nous étions passés de l’ombre sinistre des euromissiles au triomphe de la paix et de la liberté sur l’étoile rouge, sans un coup de feu ; et nous avions vu de même les dictatures de droite d’Amérique latine ou des Philippines tomber comme des fruits mûrs. L’Apartheid vacillait sur ses bases. Les vieux despotes africains s’éteignaient, et dans cette dynamique, l’écrasement du Printemps de Pékin apparaissait comme l’ultime soubresaut d’un monde en train de finir.

Traitez-nous de naïfs, je voudrais vous y voir : comment vouliez-vous qu’à cette époque, nous n’ayons pas été tentés de croire que ça y était, que tous les peuples allaient se tendre la main d’un bout à l’autre du monde et parachever ensemble le règne de la paix et de la vie bonne pour tous, que plus jamais un tyran n’oserait lever une oreille et que la fin des inégalités n’allait plus dépendre que de nous ?

Que notre vie ne dépendrait plus que de nous et qu’il n’y aurait plus d’armes braquées sur quiconque ?

Le même rêve n’a-t-il pas habité l’humanité en 1919, par exemple ?

Nous avons vite compris que ce serait plus dur que prévu. Mais se dire que c’est fini, que c’est raté, et que ce sera toujours raté jusqu’à la fin des temps, c’est une autre histoire. Nous ne voulons pas renoncer à ce rêve parce qu’il semblait se concrétiser enfin, et voilà pourquoi, peut-être, son échec nous scandalise et nous horrifie plus qu’il ne devrait. C’était si bien parti.

Cherchons encore : il y a ce constat de se trouver, inexplicablement, pris pour cible par une haine glacée, implacable, sans comprendre pourquoi. Par le terrorisme, nous nous sentons visés, chacun personnellement et d’une manière atroce et injuste.

Nous nous sentons surtout impuissants. Il ne faut pas céder à la peur, c’est entendu. Il faut faire preuve de résilience. Nous pouvons nous inspirer des Londoniens en 1940. C’est vrai. Ils n’avaient rien fait qui justifiât qu’on bombarde leurs maisons. Il n’en fallait pas moins courber le dos, attendre, et enterrer les morts.

Il fallait se mobiliser pour la victoire finale, ce qui, pour un civil, prenait des formes bien modestes et bien indirectes.

Le but politique n’en était pas moins clair. L’Allemagne vaincue, ce serait fini.

Quand sera-ce fini ? Quelle victoire sur le terrorisme ? Nous nous sentons impuissants parce que nous, civils, pouvons un peu voir ce qu’il ne faut pas faire, mais guère voir ce qu’il faut faire ni ce que nous pouvons y faire. Pas grand-monde ne semble le savoir clairement. Passe encore que la course vers la solution politique du conflit soit longue et difficile, si l’on s’y sait embarqué. Mais si l’on n’a même pas idée du cap, comment voulez-vous y arriver ?

Nous espérions maîtriser notre destin et voilà la perte de contrôle absolue. Subir sans même savoir en attendant quoi. Sans même savoir quel objectif peut se fixer l’État, l’homme politique, a fortiori le citoyen. Traquer les réseaux terroristes existants, oui, bien sûr. Mais empêcher qu’ils renaissent sans cesse ? Et empêcher qu’ils naissent sous d’autres formes, sous d’autres bannières ? Mystère.

Mystère et boule de gomme de dirigeants qui, du reste, savent qu’on gouverne mieux une société divisée. Que des citoyens unis – autrement que mobilisés par quelque funeste chef de guerre – pourraient bien avoir l’idée de se passer d’eux, de se voir autonomes. Divisons donc et prenons le pouvoir.

De fait, tous nos candidats « rassemblent » en divisant. Rassemblent contre et rarement pour. Pas même pour faire quelque chose ensemble.

C’est l’impasse de l’impuissance : normal d’avoir peur, acculés sans défense.

D’où viendra l’issue ?

D’une « société écologique » n’espérant plus l’illusoire miracle d’une surabondance matérielle, mais fondée sur les liens humains tissant une « vie bonne » plus sobre, et partant moins compétitrice, moins hargneuse, moins tendue (n’a-t-on d’ailleurs pas assez démontré que le dérèglement climatique et les sécheresses à répétition jetaient des hommes dans les bras du djihadisme ?)

Celle-ci est-elle possible ? Pouvons-nous la fonder plantule par plantule, au-delà de la peur ? Qui en voudra ? Nous sommes beaucoup, sans doute… parfois à la désirer sans le savoir. Sa route est pavée de renoncements : à des biens, au pouvoir, à la facilité de la haine, et surtout, hélas, à la croyance que cette société de paix simple et mondiale puisse, réellement, survenir. Seul le retour ultime du Christ donnera même pâture au lion et à l’agneau – au vif soulagement des mercantis, car ils n’auraient alors plus qu’un seul produit à vendre aux deux. En somme, il faut surmonter notre peur pour construire une paix dont nous savons d’avance qu’elle ne sera jamais aussi complète que nous l’espérons, une « vie tranquille » qui ne peut être qu’un doux rêve. Nous savons que la paix, la paix générale, c’est pour demain, mais jamais pour aujourd’hui. Cela ne sera jamais pour un aujourd’hui humain.
Mais cela reste le seul moyen de s’en approcher quelque peu. Nous avons peur mais il faut cultiver notre jardin.

Coup de froid sur la nature

Les débats politiques n’y changent rien, les insultes volent, mais l’écologie de terrain continue son travail, comme elle peut.

Il faisait frisquet à sept heures juste, sur les hauteurs de Dareizé (50 km au nord-ouest de Lyon), à presque 700 mètres. C’est un de mes points STOC-EPS habituels. Le STOC-EPS est un suivi d’oiseaux communs sur lequel je ne reviens pas http://vigienature.mnhn.fr/page/protocole-et-aide-lanalyse Disons juste, si vous n’êtes pas familier de ce blog, qu’il s’agit d’un des nombreux carrés-échantillons où l’on compte, deux fois par an, l’abondance des oiseaux, d’une manière simple, suffisante pour élaborer, avec la masse de données, des tendances nationales et régionales d’évolution des espèces communes.

A force, on les connaît, ces carrés. A quelques variations de date ou de météo près, on sait à quoi s’attendre et les surprises sont rares. Aujourd’hui, sur ce premier point, le Bruant jaune habituel manquait. Mais sur le numéro deux, j’ai entendu un Torcol, et ça ne m’arrive pas souvent. Le Torcol est une sorte de petit Pic vêtu couleur écorce, qui aime les vieux arbres creux, dans le bocage, pas en forêt. Théoriquement répandu au sud d’une ligne Nantes-Sedan, il n’en est pas moins rare.

Le reste fut sans surprise. Bien moins de Rossignols et de Fauvettes grisettes – pas une seule, même – qu’hier à Chassagny, plus au sud, et surtout plus bas. Tant mieux : c’est bien gentil les rossignols, mais quand ils chantent, on n’entend qu’eux, et quand vous n’avez que cinq minutes réglementaires pour démêler la pelote des chants d’oiseaux que vous entendez, il vous vient une irrépressible envie de les faire taire.

Il n’empêche qu’il faisait beau, presque calme – sauf en contrebas, près de la grand-route – et que les talus étaient hérissés de coucous (oui, à cette altitude, il y a un peu de retard) et des premières silènes. Les prés, tout blancs-rosés de cardamines, la fleur qui s’épanouit quand arrive le Coucou, l’oiseau. Dont j’ai entendu, d’ailleurs, une bonne demi-douzaine de chanteurs.

J’ai même vu quelques orchidées. Orchis mâle, je pense.

Et puis il y a ces observations d’oiseaux communs mais qui se laissent voir de près, pour une fois : le Tarier pâtre, tête noire, ventre rouge, épaulettes blanches ; le couple de Faucons crécerelles toujours fidèle à sa lucarne sur une vieille grange de pierre, de ce beau porphyre local d’un rouge pâle ; et la linotte, et le geai.

Et les Hirondelles rustiques juste aperçues en voiture mais qui ont bien retrouvé la vieille ferme, celle dont le tracteur, implacable, macule de boue la grand-route au même point kilométrique.

Oui, tout ça, par une belle journée, devrait réjouir le cœur. Sauf qu’il n’y est pas.

Déjà, c’est tout juste si l’on a le temps de les voir, les faucons, les silènes, les orchis et les geais. C’est le protocole : pour garder des conditions aussi homogènes que possible d’un point à l’autre, il faut faire vite. Avant le lever du soleil, tous les oiseaux ne chantent pas encore. Deux heures après, beaucoup commencent déjà à se taire. Il y a dix points de cinq minutes à faire, plus les temps de déplacement. Vous voyez que pour éviter un biais énorme entre vos points 1 et 10, il ne faut pas lanterner sur les petites routes.

Et puis vous êtes seul. Les données sont saisies, oui, mais avec qui partagez-vous les talus jaunes de fleurs, l’émotion à « capter » le Torcol, les cabrioles des crécerelles ? « Point 690325_01 – FALTIN 2 1xmâle 1xfemelle Code atlas 6 » c’est un peu sec.

Peut-être est-ce pour cela, en fin de compte, que le message ne porte pas.

Que le financeur même de cette collecte de données s’en moque, et n’hésite pas à prétendre, à qui veut l’entendre, que vous ne sortez jamais de « votre bureau parisien » (ou lyonnais, mais qu’importe), quand ce n’est pas à vous traiter d’insecte malfaisant.

Parce que du frémissement de la vie, dans les données, il ne reste rien.

Pourtant, disait Saintex, il ne faut pas dire à une grande personne « J’ai vu une maison blanche avec des tuiles roses et une glycine » mais « J’ai vu une maison de cent mille francs ». Alors elle s’écrie : « Comme c’est joli ! »

Nous avons à peu près tout essayé : l’émerveillement, l’utilitaire, les chiffres, et généralement une combinaison de tout cela.

Et rien à faire : la vie sauvage se retire du monde où nous avons à vivre aussi, et cela signifie que nous y passerons bientôt, nous aussi, et le sujet ne sera même pas devant les urnes dimanche.

Alors on continue mais le cœur, certains matins froids, n’y est plus.

Et puis le cœur n’y est pas parce que dès le premier point, de là-haut, on devinait la métropole. Hérissée de tours aiguës, au profil tranchant. Hérissée de brumes, de fumées, de tensions et de haines, et qu’il allait falloir y replonger.

Non qu’il n’y en ait ici. Qui me dit que la jolie ferme au bout du chemin n’héberge pas un paysan au bout du rouleau, criblé de dettes ?

Mais voilà. Tassés par millions sur quelques kilomètres carrés, pourris de NOx, de vacarme et de rancoeurs, loin des coucous et des silènes… et c’est là qu’il faut revenir. Sans oublier de pianoter sur le smartphone même où l’on a noté l’hirondelle, pour apprendre les mauvaises nouvelles du jour.

De retour on saute sur les sites d’info en continu avant que de saisir les obs’.

La grenouille saute dans l’eau bouillonnante de haine et ce n’est pas comme dans la fable. Elle le sait parfaitement. Mais elle n’a pas le choix.