Oiseaux de France: un atlas qui inquiète

Il y a un an presque jour pour jour, j’avais publié ici un premier billet expliquant comment l’on déterminait quelle espèce justifiait d’être protégée, jusqu’à quel point et de quelle manière.

L’actualité me donne l’occasion d’enchaîner sur le thème : « comment ces diables de khmers verts, d’idéologues bobos citadins, peuvent-ils prétendre qu’il y a de la biodiversité ici et pas là ? Et les oiseaux ? Les oiseaux en France ? tout le monde le sait, il y a : les moineaux, les pigeons, les corbeaux. Et puis il y a les vautours et les cormorans depuis que les écolos en relâchent. »

Le compte est juste. A deux zéros près : il y en a 357, et encore, en se restreignant aux espèces régulièrement présentes. Chaque année, on voit débarquer des raretés, égarées d’Asie ou d’Amérique au hasard d’une tempête, non incluses dans ce compte. Ces surprises ornithologiques ont leurs spécialistes : les plus chevronnés d’entre eux affichent ainsi une liste d’espèces vues en France qui dépasse les 480.

Et tout ceci pour la seule métropole, bien entendu. La liste complète des oiseaux de France, outremer inclus, dépasse largement les 3300 espèces.

Comment sait-on tout ça ?

La France métropolitaine dispose, depuis deux mois, d’un nouvel atlas de ses oiseaux.
C’est le troisième du nom. Le premier remonte à 1976, le second à 1992. Le numéro trois se base sur des prospections réalisées entre 2009 et 2013 et intègre, cette fois-ci, la répartition des espèces en saison de reproduction et en hiver. Car, bien souvent, ce n’est pas la même, évidemment ! Sans parler des migrateurs au long cours, qui nous quittent tout à fait pendant une partie de l’année, beaucoup d’espèces, pour diverses raisons, n’occupent pas les mêmes quartiers en hiver et au printemps.

Le nouvel atlas compte deux épais volumes, et pour vous, rien que pour vous, je me suis plongé dans les longues pages d’introduction et de synthèse qui précèdent les monographies des différentes espèces. Ce sont des pages, il faut bien le dire, qu’on lit à peine plus souvent que les conditions d’utilisation de Facebook. A tort !

Les oiseaux de France en 2016 : un tour d’horizon

Comment donc a-t-on procédé ?

Pour commencer, on a divisé la France en mailles de 10×10 kilomètres.
Ensuite, on a lancé les bénévoles à l’assaut des cartes. Plus de 10 000 observateurs ont contribué à l’enquête, coordonnée par la LPO et le Muséum d’histoire naturelle.
Allons, ne nous attardons pas : vite au bilan !

La France métropolitaine compte désormais, à ce jour, 305 espèces d’oiseaux nicheuses – c’est-à-dire : qui tentent au moins de se reproduire sur notre territoire.

A ces 305 espèces nicheuses, ajoutez-en 52 présentes uniquement en hiver, et vous retrouvez les 357 annoncées en début d’article.
Affinons le décompte :

graphiqueoiseauxatlas

(Par « printemps, été, hiver » il faut entendre les saisons au sens du cycle vital des oiseaux, non du calendrier. Le Pluvier argenté, par exemple, se reproduit au bord de l’Océan arctique, et nous revient dès début août, une fois sa nichée élevée : du point de vue de son cycle biologique, c’est déjà « l’hiver »).

Où trouve-t-on tout ça ?

Une maille accueille en moyenne 78 espèces nicheuses. Le record est de 143 espèces nicheuses. Il n’est atteint que sur un tout petit nombre de secteurs d’étangs ou de marais. Car bien entendu, la richesse est inégalement répartie. Les massifs montagneux, mais surtout les zones humides littorales, ainsi que les régions d’étangs les mieux préservées (Dombes, Forez, Brenne), les lacs de Champagne et de Lorraine… apparaissent nettement en tête, notamment pour la présence des espèces menacées selon la Liste rouge nationale. Les zones les plus pauvres sont évidemment les grandes agglomérations, mais aussi les vastes plaines cultivées du quart nord-ouest et du Bassin aquitain.

78 espèces… Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Difficile à dire faute de points de comparaison solides très antérieurs à 1950 : les listes vraiment anciennes ne sont pas fiables. Encore peut-on s’appuyer sur quelques références des années 30, qui établissent notamment qu’un très grand nombre d’espèces autrefois répandues dans toutes nos campagnes, nos champs, nos bocages, sont désormais excessivement rares et/ou localisées : Outarde canepetière, Caille des blés, Courlis cendré, pies-grièches diverses, busards en tous genres, Râle des genêts…

Pie-grièche écorcheur 4 CF

Pie-grièche écorcheur

Mais alors ils disparaissent ou pas ?

A l’issue de cette enquête, on estime que la France compterait ainsi aux alentours de 200 millions d’oiseaux nicheurs, soit environ 360 par km². Cela vous semble beaucoup ? Cela ne fait que trois oiseaux par Français, toutes espèces confondues, et surtout, c’est presque moitié moins qu’en Grande-Bretagne où l’on estime que vivent 689 oiseaux par km²…

Si l’on s’en tient au nombre brut d’espèces présentes, on pourrait croire qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer. Mais ne crions pas victoire. Certes non ! Une espèce réduite à quelques couples n’est pas classée « disparue », c’est entendu, mais peut-on s’en satisfaire pour autant ?

(attention, nouvelle avalanche de chiffres, mais ils sont importants…)

Sur nos 305 espèces nicheuses, près d’un quart (69) sont représentées par moins de 500 couples, sur tout le territoire français. Parmi elles, près de la moitié (32, soit 10% du total général) en comptent moins de cinquante ! Soit, respectivement, moins de mille et moins de cent malheureux oiseaux pour tout le territoire français…

Ces espèces en danger sont l’objet de tant d’efforts de la part des écologistes de terrain que leur disparition complète peut être longuement différée. Ainsi de l’Aigle de Bonelli, scotché depuis vingt ans à une trentaine de couples, çà et là dans le Midi ; ou de l’Outarde canepetière, que d’énergiques plans d’action ont sauvé du désastre absolu, mais qui n’en a pas moins disparu d’Alsace, de Champagne, de Rhône-Alpes, d’Auvergne et de la Beauce depuis 20 ans, et considérablement perdu du terrain dans ses ultimes bastion du Midi et du Poitou.
Et que dire de la petite Pie-grièche à poitrine rose, insectivore trapu présent dans toute la France avant-guerre, et réduit aujourd’hui à moins de vingt couples concentrés dans le vignoble languedocien – la faute, sans aucun doute, au déversement massif de pesticides ?

Il y a aussi les espèces ultra-localisées : c’est toujours une ligne de plus dans les listings… mais il n’existe qu’une seule vraie colonie française de Fou de Bassan, un seul couple de Pygargue, une seule île qui accueille le Harle huppé !…

Pour finir, moins de la moitié des espèces sont classées « abondantes » ou « très abondantes » alors que 40% sont « assez rares », « rares » ou « très rares »…

Et plus de la moitié (62%) des 305 espèces nicheuses connues sont présentes sur moins d’une maille sur dix…

Que retenir de cette litanie de voyants rouges ? Que même si le nombre d’espèces recensées dans les atlas tend à se maintenir, vaille que vaille, une grande partie de cette richesse est d’ores et déjà réduite à des noyaux enfermés dans quelques bastions, et donc dans une situation très précaire. La fraction réellement répandue de la diversité ornithologique, ce qu’on pourrait appeler la « biodiversité ordinaire » ou « moyenne » de notre territoire est beaucoup plus faible que ça.

Pour le résumer en une phrase : la majeure partie de nos territoires a perdu, en quelques décennies, la majeure partie de sa biodiversité.

Sans détailler car ce n’est pas l’objet ici, les causes principales (mais non les seules) sont la destruction des habitats naturels (suppression des haies, des prairies pâturées, des zones humides, recalibrage des cours d’eau, urbanisation et bétonnage divers…) et le déversement massif de pesticides. Chasse et braconnage jouent encore un rôle critique pour nombre d’espèces déjà mises à mal par le reste (ortolan, Tourterelle des bois, etc.)

Et le réchauffement ?

Globalement, on note un recul des aires de répartition vers le nord de l’ordre de 10 km. C’est peu, mais sans doute biaisé par le fait que les massifs montagneux, concentrés dans la moitié sud, jouent eux aussi le rôle de refuges, dispensant les espèces de fuir vers le nord. En Grande-Bretagne, le déplacement est de 35 kilomètres, un phénomène qu’il commence à devenir difficile de nier ! Des espèces d’affinité boréale comme le Bouvreuil ou le Gobemouche noir glissent vers le nord de plus de 50 km.

L’effondrement de la biodiversité ordinaire : un cataclysme en marche

Sur le plan de l’évolution des effectifs, le résultat est inquiétant. Si sur 10 ans la majorité des espèces apparaît à peu près stable, l’examen prudent des données issues des anciens atlas aboutit à conclure que « le nombre d’oiseaux nicheurs en France semble bien inférieur aux estimations antérieures, et une diminution significative est constatée au cours de ces dix dernières années ». De plus, ce déclin touche notamment les espèces communes. En effet, les plus rares ont bénéficié de davantage de moyens ciblés à leur profit et opéré parfois des redressements, voire des bonds spectaculaires en termes de pourcentages. Ainsi le Grand-duc d’Europe, dont les effectifs ont été quasi décuplés en quarante ans… mais restent inférieurs à cinq mille oiseaux.

Grand-duc

Grand-duc d’Europe

Le déclin massif des oiseaux communs, d’ailleurs popularisé par de récents articles, signifie que c’est la qualité de « fond » de nos milieux, la capacité profonde de notre pays ou de notre continent à porter la vie qui est en train de s’effondrer. Faut-il encore le répéter ? Au-delà de leur valeur intrinsèque à l’instar de toute la Création (Gn 1, 31), de leur beauté, ou des services rendus à nos agrosystèmes et autres… les oiseaux sont aussi des indicateurs. Dans un environnement dégradé, raboté, empoisonné au point de ne plus pouvoir accueillir la moindre alouette ni le plus banal moineau, nous ne pouvons pas sérieusement espérer survivre, à moins que ne nous fascine une existence vaguement post-apocalyptique sous bunker et scaphandre.

C’est l’une des leçons de cet atlas : une longue liste d’espèces ne dit finalement pas grand-chose. Derrière ce mince rideau, se trouve la réalité d’une biodiversité majoritairement menacée à plus ou moins brève échéance, une banalisation massive de nos milieux (le remplacement d’avifaunes variées par un cortège universel d’espèces dures à cuire, un peu comme si tous nos villages étaient carrément rasés au profit d’un modèle unique de pavillons standard…) et même pour ces espèces, une situation de plus en plus difficile, interrogeant la capacité de notre terre à porter mieux qu’un résidu de biodiversité. Et par là même à nous accueillir aussi.

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Protection de la Nature: nous sommes-nous plantés ?

Voilà maintenant plusieurs décennies que les associations de protection de la nature travaillent, souvent loin des yeux du public, à tâcher d’enrayer la perte de biodiversité.
Quelques oppositions frontales spectaculaires, quand la gravité des enjeux passe les bornes, voilà généralement tout ce qu’on en voit, et rien du tout du travail de fourmi de connaissance, de protection au quotidien et surtout, surtout, de concertation et de conciliation.

Pour protéger: d’abord connaître

Pour ce qui est de la connaissance, j’ai déjà parlé à de nombreuses reprises de l’outil le plus répandu actuellement, la base participative de type Visionature Celle-ci, en France, représente actuellement 38 millions de données, ou bien entre 100 000 et 300 000 par an et par département. Ceci uniquement pour la faune sauvage et pour les groupes d’espèces disponibles à la saisie sur les sites locaux Visionature, coordonnés par la LPO ou d’autres associations.
Cette connaissance, très majoritairement issue de travail bénévole, validée par le travail de vérification des experts associatifs, eux aussi bénévoles ou salariés, est matérialisée, par exemple, par le nouvel Atlas des oiseaux de France, tout récemment publié : c’est le troisième dans notre pays, les précédents datant de 1976 et 1992. Ou les atlas régionaux, comme celui des Amphibiens et reptiles de Rhône-Alpes.
Et comme ces bases et ces enquêtes sont participatives, cette connaissance est recueillie en toute transparence.
C’est elle qui, ensuite, décide l’association à tenter de combattre, atténuer ou accompagner tel projet destructeur pour la biodiversité, et certes pas une vague « idéologie ».

Concilier, échanger, discuter…

Voilà pour la connaissance. Quant à la protection, celle de tous les jours, celle qui ne fait pas les gros titres, ses formes sont si diverses que je ne pourrai citer ici qu’une poignée d’exemples.
Ce seront, par exemple, les innombrables programmes de travail avec les agriculteurs, les « mesures agri-environnement » – en tous milieux, de la plaine à la montagne, des grandes cultures aux vieilles pâtures, des marais au bocage. Couverts végétaux spécifiques, plantation de haies, réduction des intrants, conservation de saules têtards, surveillance et sauvetage des espèces nicheuses au sol, que sais-je. Qui sait, hors réseau LPO, que chaque année, le travail de terrain mené aux côtés des agriculteurs permet de sauver plus de mille nids de Busards des roseaux, cendrés et saint-martin de la moissonneuse ? Que le même genre de travail en commun a, temporairement du moins, stoppé la chute verticale des effectifs d’Outarde canepetière, le plus extraordinaire oiseau des champs de notre pays ?


Outarde canepetière

Moins « glamour », mais tout aussi remarquable est le travail mené aux côtés des exploitants de carrières (alluvionnaires ou de roche massive).
Ces milieux étranges offrent à des espèces rares des « habitats de substitution », c’est-à-dire des ersatz, des remplaçants de leur environnement préféré dans la Nature, où l’homme l’a parfois fait disparaître. Le Petit Gravelot, l’Oedicnème, les sternes y retrouvent les plages de galets absents de nos grands fleuves « maîtrisés ». Le Guêpier, l’Hirondelle de rivage creusent leur terrier dans les fronts meubles des gravières. Enfin, pour le Hibou grand-duc, une carrière de roche massive est une falaise comme une autre… jusqu’au tir de mine. Imaginez la technicité, la virtuosité presque, nécessaire pour sauvegarder la reproduction de ces espèces au beau milieu de l’exploitation, sans paralyser celle-ci. Un coup d’œil aux fiches techniques de la LPO Alsace, par exemple, vous en donnera un aperçu.


Petit Gravelot

C’est pourtant la routine, désormais, pour les associations. Le conflit n’intervient qu’en dernier recours.
Citons encore le Guide biodiversité et bâti de la LPO Isère qui décline de la manière la plus opérationnelle 18 démarches de protection de la Nature en ville : toitures végétalisées, nichoirs incorporés aux immeubles, entretien des espaces verts, etc.

Encore ne puis-je, faute de place, aborder l’éducation à la Nature et les milliers et les milliers d’animations destinées à faire découvrir à tous les publics imaginables les mécanismes qui régissent la fragile biodiversité qui nous entoure.

Tel est le quotidien de nos associations : l’opposition irréductible est loin de représenter le quotidien. Celui-ci est fait d’un patient travail de mise à jour des connaissances et surtout d’actions de protection en partenariat, en collaboration avec l’ensemble de la société civile. Inlassablement, c’est la conciliation avec les activités existantes qui est recherchée, avec à la clé une somme de travail proprement astronomique en termes de négociation, de réflexion, d’étude, de suivi, de technicité.
Tout cela pour une protection de la biodiversité que l’on espérait compatible avec « l’économie » telle qu’elle se présente dans notre monde. Des compromis qui satisferaient tout le monde et ne sacrifieraient personne.

… Et ça n’a pas marché

Et c’est là, que, semble-t-il, nous avons eu tort. Non pas tort de faire ce que nous avons fait, mais de penser que cela suffirait à stopper la chute.
Pas question de condamner en vrac et en bloc tout le travail accompli. Nous y avons cru et il était parfaitement normal d’y croire. Seulement, nous le savons, toute action doit être évaluée. Avons-nous atteint notre but ?

Au vu des chiffres, la réponse est clairement : non. En dépit d’un engagement intense et omniprésent, nous n’avons réussi qu’à freiner quelque peu la perte de biodiversité. C’est déjà pas mal, me direz-vous : sans cette action, la Cigogne blanche, le Faucon pèlerin, le Hibou grand-duc, la Loutre, le Blaireau et bien d’autres encore ne seraient plus qu’un souvenir depuis au moins vingt ans. Mais l’effondrement des effectifs des espèces communes en atteste : la tendance de fond est toujours à la disparition de la biodiversité la plus ordinaire à l’échéance de quelques décennies. Répétons-le encore : la planète a perdu 50% de ses vertébrés sauvages en moins de cinquante ans.

Aussi devons-nous dès à présent affronter ces chiffres et ouvrir le débat : à quoi aboutirons-nous, si nous nous en tenons exclusivement à cette démarche de conciliation technique avec l’expansion sans fin du béton, de l’artificiel, du tout-productivisme ? L’atténuation des conséquences que nous négocions âprement suffit-elle à atteindre notre but : enrayer la perte de biodiversité ? La réponse est clairement : non. Les données prouvent que cela ne suffit pas. Nous avons fait tout notre possible – et même plus – en suivant une voie, elle ne nous a pas menés où nous espérons. La course à l’abîme est plus rapide, plus puissante que nos efforts pour l’en détourner.
Nous nous sommes laissé absorber, digérer par les rouages technocratiques de la société productiviste. Elle nous confine au rôle de rouage vert qui n’empêche rien, et qui ne remplit surtout plus son vrai rôle, celui pour lequel il est né. Cela ne peut plus durer.

Nous en sommes déjà à constater que le problème réside dans « nos modes de vie ». Mais allons-nous reporter sur eux la politique du petit effort de concertation ? Les « modes de vie » ne changeront que si les principes de vie, les paradigmes qui les engendrent évoluent eux-mêmes.

Il faut oser changer les coeurs

Appelons cela comme on veut : le productivisme, le déploiement phénoménal de technique et d’énergie au service exclusif de la course effrénée au profit, le paradigme technocratique, admirablement synthétisé dans Laudato Si, se traduisent par des choix des entreprises, des Etats, des citoyens… follement supérieurs à ce que les « ressources naturelles », et notamment les écosystèmes, peuvent fournir sans s’effondrer. La « conciliation » qui ne remet pas fondamentalement en compte l’attitude extractiviste échoue, c’est le constat, à rétablir l’équilibre. Cette attitude, en effet, ne connaît aucune limite, aucun frein. Elle est, de par ses outils mentaux, hors d’état de prendre en compte la résilience de fragiles systèmes vivants, ou même la très terre à terre finitude d’une ressource. Nous manquons chroniquement de moyens; ceux-ci sont même repartis, et drastiquement, à la baisse. Il faut à présent affronter cette réalité: les moyens nous manqueront toujours, parce qu’une société dominée par le paradigme technocratique au service de l’appât du gain ne nous les octroiera jamais. Elle ne fera jamais le choix de sauver la biodiversité. Elle ne pourra jamais le faire, parce qu’elle est incapable d’en comprendre l’enjeu, autant que de mettre une limite à sa voracité. Pour qu’elle y consente, il faudrait que « ça rapporte », autrement dit, que cela lui permettre de croître encore en force, en emprise, en intensité… et en fin de compte, en impact. L’auto-contradiction est flagrante. Rien ne sera possible sans renverser ce paradigme, d’un bout à l’autre de la Terre et de l’humanité.

Le pire serait de croire que « l’homme ne changera jamais ». Il a déjà beaucoup changé. Il y a mille ans, l’homme occidental se donnait pour but le salut, dans une perspective chrétienne. Etait-ce mieux ou moins bien, n’est pas le sujet : c’est simplement la preuve que le paradigme actuel n’est pas inscrit dans nos gènes. Il n’a pas toujours existé : il n’est donc pas éternel.

Nous ne pouvons plus évacuer, à l’échelle de nos associations, la question de la compatibilité de nos objectifs avec ce paradigme dominant. La biodiversité ne sera sauvée que si celui-ci change, au profit de principes de sobriété, de simplicité, d’un rapport réellement mesuré avec le reste du monde vivant. C’est un travail vertigineux. Mais beaucoup de citoyens, y compris chez les plus pauvres, s’y sont déjà attelés. C’est celui auquel nous appellent aussi bien des figures de « Charlie » que le pape François. Nous ne devons pas abandonner, dans l’intervalle, notre travail quotidien d’urgentistes de la Nature. Lui seul offre l’espoir qu’il restera quelque chose à sauver, quand la conversion écologique du monde sera accomplie. Mais il nous faut aussi être de ceux qui réfléchissent et portent un autre projet politique, d’autres façons d’être au monde, qui seront, enfin, adaptées à la fragilité de la biosphère.

Ce n’est pas dans nos habitudes. Nous avions pu croire que ce n’était pas de notre ressort. Aujourd’hui, les faits, les données, les réalités de notre métier l’imposent.

Héron pourpréHéron pourpré

Le terroriste et le mercato

Et bien bonne année à tous, donc.

C’est la rentrée de ce blog après une petite pause.

Nous avons choisi de passer la semaine dite « entre les fêtes » quelque part dans un joli coin de France. Le repos s’imposait, celui du corps comme celui de l’esprit. Un petit gîte douillet, de beaux villages illuminés, et surtout, pas de programme (ou si peu).

Nous n’étions pas coupés du monde, il s’en faut. Juste privés de wifi – mais pas de smartphone. Contrairement à de tenaces rumeurs, l’homme peut très bien survivre plusieurs jours sans wifi, surtout s’il dispose de réserves appréciables de livres, de charcuterie alsacienne et de spaetzle.
Tout était bien et je suis revenu ayant jeté sur un brouillon le projet de pas moins de quatre notes de blog. Une véritable décantation.

Au retour, le sentiment d’être de nouveau jeté dans un maelstrom, une centrifugeuse. Saturé d’informations et de commentaires, pilonné d’éditoriaux, de dénonciations, de unes vengeresses et de slogans ravageurs, le cerveau crie grâce. Rien de clair ne sort d’un tel tourbillon.

Dans ce vacarme, je constate la prolifération, et pas que chez les twittos comme vous et moi, d’un déplaisant phénomène de rumeur boule de neige, lié à la non-vérification des informations à la source. C’est celui qu’un supporter de ce qui fut l’OL doté d’un peu de mémoire appelle « l’effet Fred Stoke City ».
Qu’est-ce donc ? En janvier 2009, l’OL semble encore, malgré les turbulences, voguer vers un huitième titre de champion de rang, son attaquant de pointe. C’est le mercato d’hiver, époque de rancoeurs, d’aigreurs et surtout de rumeurs. Or doncques, il advint qu’un contributeur du forum officiel de l’OL décida de s’amuser un peu en postant, un dimanche, une fausse interview du dénommé Fred, notre calamiteux numéro 9 d’alors (et celui de la Seleçao lors de la dernière Coupe du Monde ; pauvre Brésil !) dans laquelle l’individu s’épanchait et révélait avoir reçu une offre de Stoke City, club anglais de ventre mou du championnat. L’interview était censée émaner de la version papier d’un quotidien. Papier, donc pas de source web… Dimanche… Qu’arriva-t-il ? Un journaliste la reprit, sans vérifier. Puis un second correspondant en mal de copie recopia son collègue. Un troisième fit de même, encouragé sans doute de voir l’info « recoupée » par deux sources distinctes. In fine, la nouvelle fit le tour de l’Europe, et les traces en sont encore aisément visibles, par exemple ici sur le site britannique Skysports.

Résumons.
Une information tonitruante, mais inexacte (et même inventée, de A jusqu’à Z, par un forumeur facétieux).
Un journaliste la reprend sans vérification.
Un autre lui fait confiance et fait de même.
Et voilà, en deux coups de clavier, un fake transformé en information fiable puisque confirmée.
Tout le monde peut la reprendre, et plus elle est reprise, plus sa fiabilité semble s’accroître. Le démenti officiel le plus cinglant n’en viendra pas toujours à bout, surtout si la vérité est moins retentissante que la fiction.
On lui objectera « qu’il n’y a pas de fumée sans feu » ou bien que « même s’il n’a pas (été contacté par Stoke, commis un attentat, fini le dernier Mon Chéri)… il aurait très bien pu (commettre un attentat à Stoke à coups de Mon Chéri)… donc je relaie quand même, comme s’il avait ».

Ainsi de la fameuse ceinture d’explosifs de l’homme de Barbès. On se demande au passage quelle idée bizarre a pu le conduire à se doter d’un dispositif explosif factice : le seul et unique résultat qu’il pouvait en attendre était d’être abattu sur place, avant même d’avoir pu user de sa seule véritable arme. France Info tweete le port d’une ceinture d’explosifs, tout court. Cela va de soi, infos140 le relaie. Puis La Libre Belgique, qui inexplicablement ajoute à 12h48 que la présence d’explosifs est « confirmée par le Ministère de l’Intérieur ». Le cycle est enclenché, l’information se diffuse en masse : n’est-elle pas certifiée, confirmée, recoupée ?

Tweet de La Libre Belgique

Que nenni : plusieurs comptes officiels ont juste puisé, sans grande précaution, tous à la même source, que le temps a sans doute manqué pour vérifier… et nous voilà à la merci d’une rumeur en chaîne, génératrice de panique et difficile à arrêter.

Le démenti, il est vrai, s’est répandu vite – sans doute par soulagement. Pour une fois. En attendant, le buzz a dicté sa loi, une fois de plus ; le buzz, l’immédiateté, le choix de privilégier la réactivité, le suivisme (les concurrents l’ont fait, il faut bien suivre) à la fiabilité. Le sensationnel à la vérité.
Dans un contexte dont on répète à l’envi qu’il sent la guerre civile, ce n’est pas très prudent, tout ça.

La semaine dernière, me contentant d’un passage triquotidien sur un ou deux sites et sur Twitter, étais-je moins bien informé ? Que gagnons-nous à ce minute-par-minute morbide où l’émotion emporte tout ?
Pas grand-chose en vérité, sinon d’être bringuebalés comme un canot dans la tempête, étourdis, assommés, jetés de droite et de gauche, et ne voyant pas plus loin que le plat-bord.