Un plongeon de vingt ans

Je le revois comme si c’était hier.

C’était mon premier week-end ornithologique au lac du Der. J’en espérais monts et merveilles et je serinais, moins qu’à demi-sérieux, les collègues dans la voiture avec les espèces fantastiques que nous allions voir – des eiders ! des plongeons imbrins !

Premier arrêt, à l’église de Champaubert – l’église désaffectée du village noyé en 1974 par la mise en eau du barrage. Premier oiseau sur le lac à vingt mètres du bord : un Plongeon imbrin.

imbrin

Celui-ci, ce n’est pas lui, mais un de ses cousins, que j’ai vu aussi, dix ans plus tard.

Le lac du Der, cela ne vous dit peut-être pas grand-chose. C’est un de ces réservoirs créés dans les années 1970 en Champagne : le « Der-Chantecoq » sur la Marne, les « lacs de la forêt d’Orient », près de Troyes, sur la Seine, pour en réguler le cours. Ici, au Der, nous sommes en Champagne humide. Le sol est argileux et les étangs nombreux. Le barrage en a d’ailleurs réuni trois, en même temps qu’il noyait trois villages et un gros tiers de la « forêt domaniale du Der ». Alentour, le paysage est agricole et varié : cultures, prairies, chênaies de toutes tailles. Les villages sont remarquables par leur architecture traditionnelle à pans de bois ; les vieilles fermes bien sûr, mais aussi les églises.

Des Grues cendrées, des oies, des canards, ambiance typique du lac du Der en février

L’été, le lac sert de base de loisirs. Mais hiver après hiver, les oiseaux sont arrivés. Des milliers de canards, d’oies, de cygnes des rares espèces nordiques ; des grèbes, des fuligules, des harles, des plongeons et surtout des grues.

Situé sous le principal couloir de migration des Grues cendrées, qui traverse la France de la Lorraine au Pays basque, le lac a été adopté par des milliers de ces visiteuses, en halte puis en hivernage complet. Les ornithologues chevronnés viennent de toute la France, mais aussi d’Allemagne, du Benelux, de Grande-Bretagne et au-delà, traquer l’espèce plus rare : le Pygargue à queue blanche, le Grèbe jougris, l’Oie rieuse… Le lac du Der en février, c’est un pays de cocagne pour le naturaliste.

Ambiance Der

Des Grues cendrées, des oies, des canards… ambiance typique du lac du Der en février

C’était le 14 février 1998 et je retiens cette date comme celle de mes véritables débuts d’ornithologue de terrain. Bien sûr, il y avait déjà dix ou douze ans que j’avais appris à reconnaître les chants des oiseaux et que j’avais l’habitude de les chercher, puis de tenir de vagues listes. Mais, découragé à 14 ans d’adhérer à une association (en ces temps, les jeunes y étaient mal vus), j’avais laissé courir, jusqu’à rejoindre Dijon et toute la cohorte d’ornithos qui hantaient la fac et les écoles d’agriculture locales. Voilà pour le #TouteMaVie.

Après donc vingt ans et plus de protection de la nature, qu’y a-t-il à dire ?

Si je devais tout résumer en une anecdote ce serait celle-ci : à l’époque, je prédisais la disparition de toute la biodiversité, hormis quelques espèces racleuses de nos poubelles, à l’échéance de quelques décennies ; mais c’était par une espèce de cynisme bravache.

Aujourd’hui, je le dis de nouveau, mais avec la consternation de celui se serait bien passé d’avoir vu juste.

Il n’y a pas que les chiffres : je les ai souvent cités, je n’y reviens pas.

Oh bien sûr, il y a toujours des Grues au Der. Et même un Plongeon imbrin. Et un Pygargue, que je n’avais pas vu à l’époque, et des cygnes nordiques, « comme au bon vieux temps ». Grâce à l’énergique action des protecteurs et au partenariat des agriculteurs, il reste même des outardes en Poitou, ce sur quoi on ne pariait pas quand je participais comme stagiaire à ce programme, au printemps 1998.

Mais il y a vingt ans, et même quinze, je pouvais m’offrir le luxe de noter, en Charente-Maritime, en Seine-et-Marne, et jusqu’à Lyon, des Hirondelles rustiques et de fenêtre sans prendre la peine de les compter ni de chercher les nids. Depuis, l’Hirondelle de fenêtre a disparu de Lyon et le reste de sa population est à l’avenant : grosso modo divisée par deux.

Le long de la Charente à Rochefort, la Rousserolle turdoïde était commune. Aujourd’hui, elle est classée comme espèce rare. Idem, la Locustelle luscinioïde (une autre fauvette des roseaux) dans les marais de Saintonge ; idem la Mésange boréale dans les petits bois du nord-est de la Brie, et le Moineau friquet partout dans nos campagnes. En deux heures dans le bocage bourbonnais, je relevais cinquante espèces, et des densités affolantes de fauvettes dans les hautes haies. Quelle idée ai-je donc eu d’exhumer et de saisir sur les bases de données en ligne des associations locales mes vieux carnets d’observations du début du siècle ? Quoi ? J’avais noté tout ça ? J’avais vu autant d’espèces ? Je voyais ça et je trouvais ça nul ? Tenez, un minable petit square du Val-de-Marne : Mésange à longue queue, Grimpereau des jardins, Bouvreuil, Chardonneret, Verdier, Pic épeichette ! À l’époque, ça ne faisait pas lever un sourcil. Les quatre dernières espèces citées sont désormais menacées en France.

« Ne relisez pas vos vieilles lettres », avertit Maupassant. Ne relisez pas non plus vos vieilles obs.

Le drame est que nous disposons d’assez d’atlas, de listes rouges, d’indicateurs et de graphiques pour que je puisse le dire : tous les exemples que j’ai cités là au-dessus sont représentatifs. À côté de cela, les bonnes nouvelles sont une poignée. Encore sont-elles quasiment toutes la conséquence de rudes batailles menées par les défenseurs de la biodiversité, ceux qui ont sauvé de la disparition le Faucon pèlerin, la Cigogne blanche, la Loutre ou le Castor. Ne rêvez pas ! il n’y a pas d’apparitions d’espèces qui compenseraient l’effondrement des autres. Si seulement !

Je ne peux pas mentir. Simple naturaliste de terrain, petit chargé d’étude d’association départementale, vigie pour un temps d’une coque de noix secouée par la houle, il me faut bien le voir : le monde se vide de ses insectes, de ses crapauds, de ses lézards, de ses oiseaux, ses lynx, ses éléphants, ses pandas, ses grillons, ses vers luisants, plus vite, bien plus vite encore qu’il ne se peuple d’humains en colère, ballottés de bitume en béton et de désert en chemin de fer. Bien plus vite que je ne pensais le voir au cours de ma carrière d’ornithologue. Bien trop vite pour que la vie ait une chance. Je n’ai pas le choix. Nous, naturalistes, n’avons pas le choix. C’est ce qui se passe dans notre maison. Il faut bien qu’on vous le dise. On aurait bien aimé ne jamais en arriver là, vous savez.

Si vous regardez aussi, vous verrez. Vous verrez ce qui reste, et ensuite, ce qui manque. L’un ne va pas sans l’autre.

À la suite de cette note anniversaire, dans les semaines qui viennent, je raconterai, de temps à autre, quelques-unes de mes plus belles observations, de mes plus belles émotions naturalistes. Je vous présenterai le renard et la perdrix, la gorgebleue, le crapaud accoucheur, quelques autres.

Ça prendra du temps. Je ne me donne pas de rythme. C’est que la saison de terrain recommence, et moi, par contre, je n’ai plus vingt ans.

 

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Une chute de neige très politique

Tout est politique en notre siècle de crise/progrès/technologie/résurgence réactionnaire/folie néolibérale/foot-business/ratons-laveurs connectés (rayer les mentions inutiles), comme l’illustrent les réactions des grands de notre temps aux calamités météorologiques frappant en cascade la ville-monde-lumière. Aperçu.

Sylvain Maillard : « La grande majorité des flocons choisissent librement de tomber. »

Marlène Schiappa : « Assurer l’égalité des droits des flocon.n.es à atteindre le point de chute de leur choix est une priorité du gouvernement. »

Christian Estrosi : « Grâce à notre réseau de vidéosurveillance, le premier d’Europe, pas un flocon n’a pu frapper les rues de Nice. »

Edinson Cavani : « On parle beaucoup de Neymar, mais je marquerai un triplé sur la neige avant lui. »

Christophe Barbier : « Les Français doivent apprendre à renoncer à leur cinquième centimètre de neige et aller travailler. »

Laurent Wauquiez : « La neige en hiver est un symbole fort de nos racines chrétiennes françaises, que j’ai toujours su préserver en Haute-Loire, contre l’avis des écologistes parasites.»

Islamisation.info : « La France couverte d’un voile neigeux : tradition ou soumission à l’islamisme rigoriste ? »

L’informatrice zélée : « Si vous tracez une croix gammée dans la neige devant l’Assemblée nationale, vous verrez très distinctement un insigne nazi, ce qui prouve les accointances douteuses de la République avec les idéologies extrémistes. »

Henry de Lesquen : « La raréfaction de la neige est le résultat de la congoïdisation du pays. »

Libération : « Ils aiment les hivers froids et neigeux : enquête chez les intégristes de la météo » (sondage exclusif : mon enfant aime faire des bonshommes de neige, est-il réactionnaire et homophobe ?)

L’Humanité : « La neige bourgeoise à l’assaut des prolétaires sous-chauffés »

Le Nouveau Détective : « La sorcière blanche : elle laisse ses enfants jouer dans la neige sans bonnet, ils finissent chez le pédiatre »

Limite : « Pas con l’ancien ! Les conseils exclusifs de nos ancêtres : le bonnet de laine protège du froid »

Challenges : « La raquette connectée est-il l’avenir du transport parisien ? »

WeDemain : « Il invente un mode de transport sur neige révolutionnaire grâce à deux planches de récupération fixées sous ses pieds, reliées à une application météo »

L’Express : « Or blanc : pourquoi il faut mettre fin au monopole de l’hiver sur la neige »

Les Echos : « Les fonctionnaires qui vident les sacs de neige sur nos têtes sont-ils trop nombreux ? »

Le Figaro : « Paris-neige: la dernière lubie pas si écolo d’Anne Hidalgo »

Le Point (édition spéciale) : « Glaciation de Würm / Invasion barbare de 406 / Retraite de Russie / Chutes de neige à Paris : l’hiver, saison des effondrements de civilisation ? »

Samuel Laurent : « DÉCODEX : Pourquoi 10 centimètres de poudreuse ce n’est pas (encore) la fin du monde »

Aleteia : « Est-il chrétien de préférer la neige au foulon comme symbole de blancheur ? »

Grégory Coupet : « Cette chute de neige, je l’aurais arrêtée. »

Quant à Emmanuel Macron, il a choisi de gravir symboliquement la butte Montmartre en moon-boots, envoyant un signe fort de sa détermination à réformer le climat (le blizzard a empêché notre reporter d’immortaliser la scène).

C’est Johnny et Victor qui sont sous l’Arc de Triomphe…

Il y a des personnalités dont on ne sait plus trop si elles sont déjà mortes ou pas. Parce qu’elles sont très âgées, en retrait, qu’elles le savent, et qu’il n’y a qu’un journaliste de temps en temps pour aller recueillir leur avis – et l’on se dit alors: tiens, mais il était encore là lui ? De toute façon, vivants ou morts, ça ne change plus grand-chose: ils ont tout dit, mais ils sont là comme une montagne ou même une simple colline, dans le paysage et pas près d’en partir.

Je voyais un peu Jean d’Ormesson (dont je n’ai rien lu) comme ça.

Et puis il en a d’autres qui sont là dans le paysage aussi, dont on sait très bien qu’elles sont en vie parce qu’on ne peut même plus imaginer qu’elles puissent mourir. Elles ne font pas partie du paysage, elles font partie de la vie de notre humanité, quand bien même on ne s’intéresserait pas du tout à leur oeuvre. Elles ont si longtemps fait partie du monde que nous connaissons qu’on ne peut pas s’imaginer que de ce monde-là, il faut parler au passé et qu’à force d’années, on est passés à un autre. Ceux-là, leur présence nous rappelle, d’une manière plus terre à terre, plus incarnée, moins abstraite, moins éthérée que les précédents, qu’il y a eu quelque chose avant nous, que le sang qui coule dans nos veines est aussi celui d’autres êtres humains que nous. Ils formaient, plus que les précédents, la continuité avec le passé proche et s’opposaient à leur manière, même passive, à la généralisation de la mentalité de poissons rouges de notre siècle.

Ils ne sont pas là comme des montagnes, mais plutôt comme de grands arbres qui se desséchaient branche après branche dont on est tout triste et surpris de découvrir qu’eux aussi, ils peuvent mourir tout à fait, tomber et n’être plus là.

Ce jour-là, même si le monde ne s’est pas effondré, bien sûr, la place vide laissée par l’arbre tombé dans la nuit saute aux yeux, tout de suite, et pour longtemps.

Johnny, dont je n’ai jamais rien écouté, je veux dire, de moi-même, et pour la production duquel je n’avais aucun goût particulier, est incontestablement de ces derniers.

Comme à chaque disparition de célébrité, le monde fait mine de découvrir que Johnny n’était pas un saint, et que du coup, au lieu d’honorer ses restes mortels, il serait plus juste, plus politique et plus éco-citoyen et responsable de coconstruire un déversement de purin sur son corbillard. Bof, bof.

Victor Hugo, dont les funérailles titanesques servent de mètre étalon, avait un rapport au sexe féminin des moins respectables. Voltaire a laissé aussi des pages fielleuses qui préconisent de maintenir la plèbe illettrée, pour garantir sa docilité. On en trouvera toujours, des zones d’ombre dans nos grands disparus gisant au Panthéon et autres cendres de conséquence.

Johnny Hallyday n’était pas un saint, ni un héros, il était populaire. C’est différent. Vous croyez que les deux millions de Français qui assistaient aux obsèques de Victor Hugo avaient tous lu Les Misérables (et vous, au fait ?) et savaient déclamer Les Châtiments d’une traite ?

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Certes non. Victor Hugo devait aussi sa cote à sa carrière de militant politique, laquelle est d’ailleurs toute une avec son œuvre d’écrivain. Et si Johnny réunit deux millions de fans, ce ne sera pas non plus parce que ses chansons ont remplacé poste pour poste Les Misérables dans la culture française.

Johnny était populaire auprès de trois ou quatre générations de Français, parmi lesquels, excusez du peu, la comtesse douairière de Paris, qui dit-on s’est précipitée dans sa loge après un concert à Bercy.

Qu’est-ce qui rend une chanson populaire ? Mystère. De tout petits riens font que ça se chante, se danse, revient et se retient, selon une autre star partie trop tôt et qui s’y connaissait. La recette est si bizarre et si fantasque qu’une bonne part des auteurs de tubes immortels – ceux qui sont de toutes les rétrospectives du 31 décembre et des playlists d’un tiers des mariages au moins – ne l’ont plus jamais retrouvée. Toute leur gloire tient en deux minutes trente qui ont fait chavirer un été. Johnny, ç’aura été ça, mais toute sa carrière, ou pas loin. Il y avait toujours, partout, la vague rumeur d’un transistor diffusant du Johnny dans un coin de nos têtes. Ce n’est ni fabriqué, ni fictif : c’est comme ça.

« Le jour de la mort de Johnny, je pars laisser passer l’orage sur l’île Amsterdam. » Je me l’étais promis.

Si vous ne connaissez pas l’île Amsterdam, c’est une fière possession française d’au moins dix kilomètres par six tout au sud de l’Océan Indien, à peu près à égale distance de l’Afrique, de l’Inde et de l’Australie. Hormis l’île Saint-Paul, de la même taille, le plus proche voisin est à presque deux mille kilomètres. Un endroit à peu près tranquille donc.

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Finalement, j’aurais dû. Mais pas à cause de Johnny, ni même des hommages, ni des articles de presse locale fiers de dégainer la photo de la star descendant du train en gare de Val-Trambouze ou en escale à l’aéroport intercommunal de Toutouville-sur-le-Lérot.

Plutôt à cause du reste.

Des récupérations, de ceux qui récupèrent en dénonçant la récupération, de ceux qui dénoncent la récupération de la dénonciation de la récupération. De ceux qui traitent les amateurs de Johnny de beaufs rances et réacs et ceux qui traitent ceux qui traitent les amateurs de Johnny de beaufs rances et réacs de snobs rances et bobos. De ceux qui se sont donné depuis ce jeudi midi le mot d’ordre de se démarquer de la plèbe en l’appelant « l’exilé fiscal Smet » (sic) ; j’espère qu’ils n’auront jamais le culot d’accuser quiconque de mépris de classe : une poutre pourrait bien leur remuer dans l’œil.

Des récupérateurs à poux et des récupérateurs papous, des récupérateurs à poux pas papous, des récupérateurs papas pas papous, et des récupérateurs papous pas papas à poux, soit dit sans vouloir discriminer les papous, ni les pères, ni les les phtiraptères.

Faire descendre les Champs sur une prolonge d’artillerie, ou pas loin, aux restes mortels d’un personnage fiscalement domicilié hors de France, une hérésie ? Un peu, il faut l’avouer. Mais dans dix ans, nous passerons pour des andouilles de nous en être tenus là. On s’en fichera autant que des écarts d’Hugo et de Voltaire pourtant autrement de nature à souiller leur mémoire et la teneur de leurs idéaux. On s’en fichera, des écarts de l’homme Jean-Philippe Smet, parce que ce n’est pas lui que la France pleure. Ce n’est même pas à l’homme Jean-Philippe Smet, de son nom de scène Johnny Hallyday, qu’on rend hommage. « Johnny » représente, dans l’esprit des Français, y compris ceux qui ne l’appréciaient pas, ni lui, ni sa musique, quelque chose de bien plus que lui-même et son oeuvre.

Je crois surtout qu’avec lui, on sait qu’on enterre « les années 80 », dont la nostalgie, pas que musicale, correspond pour plusieurs générations à la nostalgie d’une jeunesse où tout était possible, avant les désillusions post-1991. Deux, trois, quatre générations de Français enterrent avec lui non seulement leurs vingt ans, mais aussi une certaine idée, qui a bercé le pays, de la jeunesse.

C’est normal que ça secoue jusque dans l’île Amsterdam.

 

Déportation: le temps passe, la mémoire meurt

Hier avait lieu la messe commémorative de la rafle du 1er mars 1943 place Grandclément.

Pour raconter en quelques mots la « rafle des Villeurbannais » : le 1er mars 1943, la Wehrmacht appuyée par la Milice française boucle la place Grandclément. Trois cents hommes sont arrêtés. 180 d’entre eux sont déportés, depuis la gare de Villeurbanne, aujourd’hui un arrêt de tram, vers un camp de transit et finalement à Mauthausen. Il n’y aura pas quarante survivants. Sinistre ironie, dans ce quartier populaire qui compte beaucoup d’immigrés, un bon nombre de déportés sont des Italiens, donc originaires d’un pays qui est alors encore pour plusieurs mois allié de l’Allemagne.
Notre église paroissiale est située place Grandclément. Chaque année, la paroisse commémore la rafle par une messe spéciale le dimanche le plus proche de la date anniversaire, en présence des autorités civiles, des Anciens combattants (y compris italiens) et des familles de déportés, célébration suivie d’une cérémonie civile sur la place même.

Nous avons participé à l’animation musicale de cette célébration, pour laquelle l’équipe concernée est toujours fortement mobilisée.

Cette messe qui s’achève lorsque l’assemblée entonne le « Chant des marais » est toujours un moment de vive émotion et le prêtre a salué ce matin, dans son homélie, ceux qu’il appelle « ses paroissiens du 1er mars », ceux qui, sans être pratiquants ni même croyants, viennent s’associer à ce moment de mémoire.

La procession civile, si j’ose dire, menée par les élus et les Anciens combattants, a ensuite péleriné en divers points de la place, comme l’emplacement où les otages furent parqués, dans un silence et un anonymat blessant. Le marché battant son plein dans la rue voisine, la maigre colonne drapeaux en tête évoluait entourée d’habitants dispersés, promenant sur la scène un regard incrédule, l’air de se demander « ce que pouvait bien être ce carnaval ».

Pour les soixante-dix ans, il y a trois ans donc, on a posé une nouvelle plaque. Taille A3 ou guère plus, en verre contre un mur, le genre de plaque qu’un jet de caillou d’ignare ou le geste d’un maladroit chargé casse sans y penser.

Encore à peu près perceptible au cours de la célébration, y compris parmi de jeunes paroissiens sans attache locale, mobilisés pour l’animation liturgique, l’émotion, humaine, non fabriquée, s’évapore sitôt les portes ouvertes. Ne reste qu’un rituel qui s’accomplit sous les yeux de Villeurbannais indifférents, non concernés.

C’est, naturellement, l’ordre des choses que tout cela, quand le souvenir, la mémoire du fait vécu font place à l’Histoire. Que les mots se vident de chair, que les cœurs ne battent plus, quand le temps écoulé projette les événements dans l’abstrait, l’irréel, l’il-y-a-si-longtemps. Ce temps est celui d’une transition. Dans mon enfance, la Seconde guerre mondiale, c’était hier. Il suffisait de regarder par-dessus son épaule pour la voir. Ceux qui nous la racontaient étaient d’alertes jeunes retraités. Ce n’était plus notre temps, mais nous pouvions encore le toucher du bout du doigt. Aujourd’hui, c’est un récit couché dans les livres, à peine plus qu’un roman.

Tout ceci, encore une fois, est normal. Ce n’est rien que la marche du temps. Mais je trouve bien rapide cette glissade, cette chute de la mémoire dans l’irréel et l’abandon, s’agissant de cette Seconde guerre mondiale, d’un fait de déportation, bref d’une page de ces fameuses Heures les plus sombres dont le souvenir est convoqué cent fois par jour. Gênant, cet oubli, pénible, cette absence de communion des Villeurbannais, des habitants du quartier même, autour d’un fait pas si lointain. Et d’un fait qui frappait le quartier dans son identité qu’il n’a pas perdu : populaire, mélangé, loin des centres et des regards, entre sa petite gare et son église banale.

C’est un Grandclément à maints égards proches de l’actuel qui a vu, il n’y a même pas la longueur d’une vie d’homme, les feldgrau sauter des camions, aboyer, tirer sans doute, et rafler au hasard des gens comme nous, comme ceux qui sirotaient leur café ce matin.

Et tout le monde a l’air de s’en foutre.

Il y aurait force moraline à en tirer, à déplorer si peu d’union dans « le signe fort du vivre ensemble » qu’est cette commémoration. De beaux discours éplorés.

Exactement ce qu’on a fait depuis trente ans pour tâcher d’accomplir un « devoir de mémoire ». En fait, il s’agissait moins de retenir le temps, que de garder bien en main son souvenir politiquement récupéré à soi. Et la mémoire devint un fastidieux devoir. Une momie desséchée qu’on exhibe à dates fixes. Mieux que l’oubli ? Non : générateur d’oubli. Pourquoi nous souvenir nous-mêmes, pourquoi penser nous-mêmes, pourquoi comprendre, visualiser nous-mêmes les camions, les soldats, les miliciens, entendre les cris, les appels, ici, sur notre place, dans notre décor quotidien ? Il y a le petit carton glacé envoyé chaque année par la mairie et ça suffit, n’est-ce pas ?

Il y avait sans doute une bonne idée derrière ce « devoir de mémoire », mais ça n’a pas marché. Les historiens repèrent au nombre de répétitions d’une loi, d’un édit, qu’ils ne devaient pas être bien appliqués. C’est la même chose. C’est même pire car ce rabâchage officiel même semble étouffer, dessécher la mémoire, et finalement faire le lit de l’oubli. L’affaire est délicate : que peut faire l’État, hormis commémorer, organiser, légiférer ? La psychologie des populations ne se commande pas, ou pas très bien.

Les faits sont là : le fil est rompu. Il se maintient sans doute en quelques lieux, de plus en plus rares. Ici à Villeurbanne, il avait tout pour tenir. Mais ici, comme ailleurs, la mémoire de la Seconde guerre mondiale, de l’Occupation, de la déportation, tombent en poussière à une vitesse inquiétante en dépit de son omniprésence dans les discours. Des discours qui pour une fois disent vrai : nous avons besoin de ces souvenirs pour ne rien revivre de funeste. Nous avons besoin d’une mémoire, d’une vraie, vivante, lucide, pour nous dire que les deux guerres mondiales ne sont pas une fresque au fond d’une grotte antédiluvienne, mais bien des faits de notre époque moderne, profondément modernes même. On y brassait des idées qui sont encore les nôtres, des techniques qui règnent encore, on y a inventé des saletés que nous redécouvrons et croyons « innovantes » (tenez, la post-vérité, les faits alternatifs par exemple… et qu’est-ce que le Canard enchaîné de 1916 sinon un Décodeur ?)

Nous en avions besoin vivante et nous l’héritons morte et sèche. Il va falloir la ranimer, et vite.

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L’église de la Nativité, place Grandclément

Dire oui

J’ai lu un jour, mais je ne sais plus où, que l’homme de l’époque romane était convaincu que le monde vieillissait et déclinait. Que ses ancêtres étaient plus grands, au propre et au figuré, que les temps étaient les derniers, tout en s’éternisant quelque peu. Puisque de toute façon tout cela menait vers le retour du Christ, à quoi bon « progresser » ?

Bien sûr, « de tout temps les hommes » ont regretté le bon vieux temps. C’est à peu près la première chose qu’ils ont écrite entre « Y’a plus de jeunesse ma bonne dame » et « Ough-ourouk doit trois sacs de grain au roi ». Mais cela concernait tantôt les élites et tantôt tout le monde. C’était parfois plus marqué et parfois moins.

Et puis nous sortons de plusieurs décennies d’une foi dans le progrès si frénétique et si répandue dans la société qu’on ne doit pas en trouver tant d’équivalents que ça. Que demain dût être meilleur qu’aujourd’hui était une évidence depuis 1950, même s’il restait tout de même à éviter de choir bêtement dans la guerre nucléaire sur ce chemin vers la paix et la félicité. En 1989, on pensait y être enfin arrivé, la consommation achèverait de conclure la fin de l’histoire dans une perpétuelle digestion sereine qui dispenserait pour l’éternité les hommes de penser. Ou plutôt de passer à l’acte.

Cela fait quelque temps que ces doux rêves se sont évanouis, mais tout de même, il a fallu quelques années pour que le désenchantement parachève sa mue en désespérance, que le progrès se mue en innovation – on ne sait plus du tout si ça grandit l’humain, on s’en fiche complètement : c’est nouveau, ça se vendra, ça se périmera et on vendra la version 2.0, coco ! Il a fallu quelques années pour qu’on n’ose plus se la souhaiter bonne : cette mode aigre se répand à partir de 2008. Quelques années pour que plus aucun candidat à l’élection présidentielle n’ose plus prétendre, même par mensonge, qu’avec lui « tout devenait possible ». Les discours clones martèlent qu’au contraire, sont advenus les temps où plus rien n’est possible, où plus rien ne peut changer, où plus rien ne peut s’améliorer, bien au contraire.

Il a fallu quelques années avant que ce ne soit plus un jeu ou une caricature mais bien le ressenti le plus global.

Il va falloir régresser, perdre, abandonner, renoncer, s’appauvrir, s’abîmer. La machine progresse, mais notre vie, elle, va décliner. C’est une certitude. D’autant plus qu’elle est auto-réalisatrice.

Avec un sentiment profond de perte de contrôle. Nous ne pouvons plus rien. Plus rien ne dépend de nous, mais de forces mystérieuses et hostiles. Il faut dire que même les éléments s’y mettent, je veux dire, les derniers dont nous n’avons pas encore réussi à aggraver les frasques : les séismes se multiplient et les super-volcans grondent.

Et pour le reste, n’expions-nous pas les dettes des autres ? Des générations précédentes, de choix politiques que nous n’avons pas validés, ou pas en connaissance de cause ?

En tout cas, le résultat est là : nous subissons bien souvent notre temps comme la pluie ou le brouillard. En nous sachant impuissants et livrés à une haine implacable, mais insaisissable, immatérielle, indestructible et imparable.

Et nous ne pouvons, c’est vrai, pas grand-chose. Surtout seuls.

Mais il est encore plus vrai que rien ne se fera sans nous.

En s’incarnant, Dieu lui-même montre qu’Il ne sauve pas l’homme sans l’homme.

Ce qui nous sauve, c’est notre oui.

Ce monde sera-t-il sauvé ? Probablement pas.

Ce qui appartient au Prince de ce monde passera. La démesure, l’ivresse de pouvoir, la goinfrerie mourront, au moins de faim, à mettre les choses au pire.

Qu’importe, si l’autre monde, si un autre temps est déjà, sinon construit, du moins en chantier. A côté. Plus petit. Plus simple. Plus sobre. Plus à taille humaine. De l’autre, il ne restera que des tombeaux. Vides.

Ce sera difficile. Très difficile. Les chutes de mondes, ça a déjà existé. Cela fait du bruit et souvent, hélas, des morts. Nous sommes prévenus. Peut-être mieux prévenus, mieux outillés, ce qui nous donne une petite chance.

Il faut d’abord dire oui.

Il ne faut pas souhaiter la bonne année. Il faut commencer par dire oui à une bonne année, c’est notre seule petite chance de la faire.

Santon mauvais ? La crèche en questions

Noël approche – si, si – et bien sûr, le sapin est devenu marronnier : une crèche dans « l’espace public », ou même visible depuis l’espace public, constitue-t-elle une infraction à la loi de 1905, un viol de conscience, un retour en force de l’obscurantisme en plein XXIe siècle, un fait culturel ou la preuve de la mainmise du Vatican tentaculaire sur la République laïque et… heu… républicaine ? Quels sont les risques pour l’usager d’être sauvagement attaqué par un roi mage enragé dans la file d’attente des cartes grises ? Autant de questions que le débat démocratique et libre ne saurait laisser sans réponse.

À n’en douter pas, donc, l’équilibre démocratique, identitaire et surtout psychique de la nation repose sur le fléau de la balance qui soupèse devant l’Histoire un buste de Marianne en plâtre de Paris à ma gauche, et un peloton de santons de Provence (IGP) à ma droite.

Le débat s’annonce passionnant, vif et houleux, puisque, comme chacun sait, quand il y a débat, il y a des « oh ! »

La dernière tendance fait état de crèches admises sous conditions. Mais lesquelles ? Qu’attendre de notre classe politique et de nos courants citoyens sur le sujet ?

Tour d’horizon des petites phrases à prévoir, ou pas.

Transportons-nous aux alentours du solstice d’hiver 2016…

Du côté du Front national, bien entendu, on ne badine pas avec les racines chrétiennes et l’identité de la France : Marie apparaîtra sans voile et Joseph sans barbe. Cette initiative reçoit l’inattendu soutien de Bernard Cazeneuve qui explique vouloir ainsi éviter tout mouvement de foule ou vent de panique analogue à celle qui avait saisi une gare de banlieue à la vue d’un inoffensif pope orthodoxe ; en outre, l’humble berceau sera placé sous la garde assidue de trois soldats romains, de la Legio Vigipiratas.

Ceux-ci seront notamment chargés de l’examen minutieux des sacs et coffrets apportés par les visiteurs. On redoute en effet l’introduction de matières interdites par ce biais innocent, et à ce propos, la place Beauvau indique avoir placé sous surveillance et fiché S trois individus prétendant venir d’Orient, sans autre précision, débitant une histoire à dormir debout d’étoile qui se serait levée quelque part. Robert Ménard n’a pas laissé passer l’occasion d’exiger la communication de leur identité et de leur trajet : l’édile biterrois voit dans le cortège des santons une invasion en règle. « Pas du tout », s’indigne dans un communiqué la Conférence des évêques de France qui rappelle que dans Lc 2, 20 « les bergers repartirent en louant Dieu » et qu’en Mt 2, 12 « les mages rentrèrent chez eux » !

Rude bataille, du reste, à prévoir autour du cortège des bergers. « Leur présence est là pour rappeler l’importance de la profession agricole. Nous ne la laisserons pas à des bobos néo-ruraux et ce sera l’occasion de redire non aux loups, aux ours, et aux législations venues de la ville qui étouffent le revenu agricole » martèle la FNSEA, tandis que FERUS et France Nature Environnement envisagent au contraire une députation de bergers partenaires de la protection de la nature accompagnés de leurs patous.

« La crèche ? Oui, mais écologique ! », surenchérit EELV qui pose toutefois ses propres conditions. « L’étoile sera basse consommation, alimentée par une éolienne, la paille issue de l’agriculture biologique, et on prendra particulièrement soin du bien-être de l’âne et du bœuf. » « Et toujours rien du côté biodiversité et bâti », grommelle Fabien D…, chargé d’études LPO. « On pourrait pourtant poser un nichoir à Effraie au-dessus de la mangeoire et creuser une mare à proximité. L’enfant Jésus bercé par le chant des crapauds accoucheurs, ça serait pas meugnon ? » « Il faut concilier ces approches pour une vraie écologie intégrale. Mais gare à la récupération marchande. Pas question pour le Christ de paresser dans un berceau de marque et d’être nourri de lait artificiel. Pourquoi pas un porte-smartphone sur son biberon pour la Vierge Marie tant qu’on y est ? » dénonce la revue Limite.

La réconciliation autour d’une crèche ouverte et écolo ? Ce n’est pas gagné d’avance. « Ce que nous défendons, ce sont des mesures vraiment de droite, pour une France fière. Pas une crèche auprès de laquelle des bobos des villes défilent avec leur panier », assène Nicolas Sarkozy pour qui l’Église est « avant tout l’exemple formidable d’une startup familiale qui a conquis le monde avec des méthodes disruptives ». « Nos crèches seront les crèches de la paille OGM et du chauffage au gaz de schiste », rappelle Luc Chatel, qui signale par ailleurs que le CETA qu’il espère bien voir prestement ratifié s’oppose au bétail bio dans la sainte étable. « Il faut être innovant », enchaîne Emmanuel Macron qui envisage déjà de remplacer la vétuste caverne par « un bâtiment HQE témoignant de l’excellence française, préfigurant un vaste pôle de compétitivité », dont la réalisation serait confiée à Vinci dans le cadre d’un PPP. Et voilà déjà des zadistes qui envisagent de s’enchaîner devant l’humble berceau …

 

 

Déprimant automne

Cette nuit, j’ai fait un rêve idiot, comme ils le sont presque tous. Je ne sais pas trop pourquoi, mais on m’avait confié une tortue marine blessée par une intervention humaine maladroite, en me précisant que 7 sur 8 étaient mortes et qu’il ne restait donc que celle-là. Qu’il fallait en prendre soin. Et donc je la tenais dans mes bras avec une forte envie de pleurer, tout en sachant, allez savoir pourquoi, que ce n’était qu’une redite d’une histoire qui s’était, en fait, déjà déroulée, et dont l’issue était connue, la tortue allait guérir. Vous voilà donc rassurés pour cette pauvre bête, ça se termine bien et la morale est sauve.

On rêve généralement n’importe quoi, mais pas à partir de n’importe quoi. Et là, c’est presque trop beau pour être vrai – mais je n’ai rien inventé, je vous assure. Donc je me suis réveillé, et comme il était l’heure de se lever, j’ai attaqué cette journée avec encore au coeur cette envie de pleurer sur cette bestiole. L’écologie, allégorie douloureuse, gratuitement offerte par des nerfs à la peine.

Parce qu’évidemment c’est ça l’écologie, n’en déplaise à des psychologues de plateau TV qui vont répétant qu’il s’agit juste d’une perverse et malsaine haine de soi, recyclée en amour misanthrope des pandas mignons. C’est prendre dans ses bras un monde blessé, dont sept parties sur huit (qu’importe le chiffre) sont déjà mortes et tenter de soigner celle qui reste ; et embrasser dans cette étreinte les tortues, les tritons, les arbres, les mousses, les serpents et les araignées, les montagnes et les marais, les abysses et les pôles et les hommes.

Vous pourrez toujours, c’est évident, extirper de tel ou tel bouquin d’un soi-disant penseur de référence, dont je n’ai rien lu et dont je ne me réclame pas, une formulation misanthrope et en conclure à une « haine de l’homme ». Tout est toujours possible : il y a des « intellectuels » pour qui Luc 19, 27 est la preuve que le christianisme repose sur le meurtre de masse.

Pourquoi je vous parle de ça ?

Parce qu’extirpé de cette histoire de tortue, c’est le retour à la réalité. La réalité, c’est celui qui allait devenir votre président de région qui vous qualifiait il y a quelque temps de doryphore.

Un insecte nuisible, et de surcroît surnom de l’occupant allemand pendant la Seconde guerre mondiale. Ce même président qui explique que s’il baisse le montant de la convention conclue avec votre association au profit des chasseurs, c’est parce que vous, vous êtes un « bobo des villes »,  un « écolo de salon ». Que leur tâche sera d’enseigner la différence, dans les propos sur la biodiversité, entre « le scientifique vérifiable » et les « croyances, les mythes des écolos urbains ». J’en profite pour anticiper votre objection : les chasseurs n’ont jamais, nulle part, été exclus des instances chargées de la biodiversité. Ils ont juste cessé il y a quelques décennies d’y être les seuls, et dans notre région, donc, ils vont le redevenir, ou peu s’en faut.

Ce revirement politique, général d’un bout à l’autre de l’échiquier, redevenu tout à coup aussi hostile à l’écologie qu’un ministère des Transports des années 70, reste un mystère. A moins que ?

Un sondage informe que cette position est approuvée par quatre-vingt-trois pour cent des citoyens de la Région.

Après dix-huit ans d’écologie de terrain, j’apprends donc que pour 83% de mes concitoyens, moi-même et mes collègues sommes non seulement une vermine à éradiquer, mais encore des imposteurs qui, en réalité, ne sortent jamais de leur centre-ville. Et d’enfoncer le clou : « on confie la biodiversité aux chasseurs parce qu’eux, ils se lèvent pour aller sur le terrain, ils comptent les espèces, ils défrichent, ils plantent des haies, toutes choses que les écolos de salon comme vous n’avez jamais fait et ne ferez jamais. »

Tout ceci, par exemple, c’est la carte de mes données de faune (oiseaux seulement) produites dans le Rhône depuis 2011.

mesdonnees20112016

Faut-il conclure que tout cela est faux, puisque je ne suis paraît-il jamais sorti de mon salon ? Que ce sont simplement des croyances ? Et ainsi des 670 000 données présentes dans la base du Rhône ? Des deux millions neuf cent trente mille de Faune-Auvergne. Les suivis STOC-EPS ? Les atlas ?

Des mythes, des croyances !

La protection des nids de rapaces sur le terrain ? Une vue de l’esprit !

Complètement idiot ? L’outrance politicarde confine au grotesque ?

Oui, mais voilà. En 2016, nous en sommes revenus là. Pour huit rhôvergnalpins sur dix, dans les associations de protection de la biodiversité, personne ne met jamais les pieds hors des bureaux et toutes les publications ne sont que des opinions, des croyances et des mythes de bobos citadins. Nous avons totalement échoué, semble-t-il, à faire admettre tant aux décideurs qu’à nos concitoyens la réalité de la crise écologique et l’impérieuse nécessité d’y remédier, qu’on se réclame de la droite ou de la gauche.

C’est agaçant, tous ces gens qui posent en victimes de persécution, encore que ça se vende très bien. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de monter un observatoire de l’écolophobie. Il y aurait pourtant matière. C’est juste que j’espérais qu’on ne verrait plus ressurgir des discours pareils. Que dans ma carrière je n’aurais au moins plus à m’entendre dire « vous n’allez pas et n’irez jamais sur le terrain ». Seulement, c’est ainsi. Nous avons à ce point échoué à faire connaître nos combats, nos travaux, leur pertinence et leur valeur, que 8 sur 10 de mes concitoyens adhèrent à l’idée que nous ne faisons et ne ferons jamais aucun travail de terrain.

Ce qui signifie que nous restons tragiquement incapables de mobiliser le citoyen sur l’effondrement en cours des écosystèmes. Il n’en voit rien et reste solidement persuadé que nous n’en savons rien. Que nous ne faisons rien que proférer des opinions, depuis nos bureaux qu’on imagine sis en quelque écoquartier cossu.

Mettez-vous le bien dans la tête : ce n’est pas seulement « moi », c’est vous aussi qui allez en pâtir. Vos printemps, vos paysages, votre agriculture, votre eau, vos jardins, vos arbres. Les nôtres.


Ces semaines-ci, néanmoins, je suis au bureau, en bon « écolo de salon » ou plus prosaïquement comme le paysan qui, ayant serré la récolte dans ses greniers, y travaille désormais à moudre et à presser. L’automne est le temps de l’analyse des données du printemps.

C’est le temps de la cartographie et des calculs, le temps des tableurs et des SIG. Listés, projetés sur carte, les résultats obtenus lors des différents passages sur un site, espèce par espèce, permettent d’estimer le nombre de couples qui s’y sont reproduits. Sur tel point, sur telle zone, on a vu en mars deux Grimpereaux chanter… En avril, un seul, mais apportant des brindilles dans un trou d’arbre… En mai, deux petits groupes familiaux bien distincts : il y avait donc deux couples, sauf que le premier nid nous a échappé, ce qui est fréquent car ils sont souvent très bien cachés, et pas un problème car, précisément, il existe d’autres signes clairs, aisément repérables, de la nidification d’un couple d’une espèce donnée.

Bien sûr, plus on a pu multiplier les passages de terrain sur un même site, plus le résultat est précis. On augmente nos chances de repérer les couples et les indices du bon déroulement (ou de l’échec) de leur reproduction. On ne sait jamais tout ; il existe une méthode pour cela, mais on peut rarement se la permettre, car elle est chronophage (et donc chère). On use généralement de méthodes allégées qui consistent à échantillonner – dans le temps et l’espace – cet Absolu inaccessible. On dispose alors d’un indice, d’un reflet plus ou moins précis. Mais ce degré de précision est connu, car toutes ces méthodes ont été, autrefois, scientifiquement calibrées par rapport à la méthode « qui dit tout ». On sait donc où on met les pieds, y compris en termes de comparaison d’une étude à une autre.

La liste et la répartition des espèces nicheuses, leurs effectifs d’une partie à l’autre du terrain étudié – leurs variations de densité, donc – permettent aisément de comprendre ce qui se joue, en comparant le tout aux exigences écologiques des différentes espèces.

Dans un parc boisé, on a tôt fait de constater, par exemple, qu’il « manque », par rapport à une forêt naturelle, les espèces qui construisent leur nid dans le sous-bois. Ou les espèces liées aux plus vieux arbres. Dans tel coin de campagne, l’absence des passereaux insectivores des haies et des fourrés, tels que la Fauvette grisette ou la Pie-grièche écorcheur, alors même que les haies sont bien présentes, trahit une pénurie d’insectes. Et ainsi de suite…

Voilà comment le travail « de salon » répond au travail « de terrain », pour ne pas aller, sur ce même terrain, faire ou conseiller de faire n’importe quoi.

Au-dehors, c’est l’automne. C’est le grand chambard de la migration. Il y a ceux qui partent, ceux qui s’éparpillent, ceux qui arrivent pour l’hiver (non, c’est encore un peu trop tôt) et ceux qui passent. Le paysage ornithologique se recompose.

Sur le terrain, on le voit très bien. On vous y attend.

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