Déprimant automne

Cette nuit, j’ai fait un rêve idiot, comme ils le sont presque tous. Je ne sais pas trop pourquoi, mais on m’avait confié une tortue marine blessée par une intervention humaine maladroite, en me précisant que 7 sur 8 étaient mortes et qu’il ne restait donc que celle-là. Qu’il fallait en prendre soin. Et donc je la tenais dans mes bras avec une forte envie de pleurer, tout en sachant, allez savoir pourquoi, que ce n’était qu’une redite d’une histoire qui s’était, en fait, déjà déroulée, et dont l’issue était connue, la tortue allait guérir. Vous voilà donc rassurés pour cette pauvre bête, ça se termine bien et la morale est sauve.

On rêve généralement n’importe quoi, mais pas à partir de n’importe quoi. Et là, c’est presque trop beau pour être vrai – mais je n’ai rien inventé, je vous assure. Donc je me suis réveillé, et comme il était l’heure de se lever, j’ai attaqué cette journée avec encore au coeur cette envie de pleurer sur cette bestiole. L’écologie, allégorie douloureuse, gratuitement offerte par des nerfs à la peine.

Parce qu’évidemment c’est ça l’écologie, n’en déplaise à des psychologues de plateau TV qui vont répétant qu’il s’agit juste d’une perverse et malsaine haine de soi, recyclée en amour misanthrope des pandas mignons. C’est prendre dans ses bras un monde blessé, dont sept parties sur huit (qu’importe le chiffre) sont déjà mortes et tenter de soigner celle qui reste ; et embrasser dans cette étreinte les tortues, les tritons, les arbres, les mousses, les serpents et les araignées, les montagnes et les marais, les abysses et les pôles et les hommes.

Vous pourrez toujours, c’est évident, extirper de tel ou tel bouquin d’un soi-disant penseur de référence, dont je n’ai rien lu et dont je ne me réclame pas, une formulation misanthrope et en conclure à une « haine de l’homme ». Tout est toujours possible : il y a des « intellectuels » pour qui Luc 19, 27 est la preuve que le christianisme repose sur le meurtre de masse.

Pourquoi je vous parle de ça ?

Parce qu’extirpé de cette histoire de tortue, c’est le retour à la réalité. La réalité, c’est celui qui allait devenir votre président de région qui vous qualifiait il y a quelque temps de doryphore.

Un insecte nuisible, et de surcroît surnom de l’occupant allemand pendant la Seconde guerre mondiale. Ce même président qui explique que s’il baisse le montant de la convention conclue avec votre association au profit des chasseurs, c’est parce que vous, vous êtes un « bobo des villes »,  un « écolo de salon ». Que leur tâche sera d’enseigner la différence, dans les propos sur la biodiversité, entre « le scientifique vérifiable » et les « croyances, les mythes des écolos urbains ». J’en profite pour anticiper votre objection : les chasseurs n’ont jamais, nulle part, été exclus des instances chargées de la biodiversité. Ils ont juste cessé il y a quelques décennies d’y être les seuls, et dans notre région, donc, ils vont le redevenir, ou peu s’en faut.

Ce revirement politique, général d’un bout à l’autre de l’échiquier, redevenu tout à coup aussi hostile à l’écologie qu’un ministère des Transports des années 70, reste un mystère. A moins que ?

Un sondage informe que cette position est approuvée par quatre-vingt-trois pour cent des citoyens de la Région.

Après dix-huit ans d’écologie de terrain, j’apprends donc que pour 83% de mes concitoyens, moi-même et mes collègues sommes non seulement une vermine à éradiquer, mais encore des imposteurs qui, en réalité, ne sortent jamais de leur centre-ville. Et d’enfoncer le clou : « on confie la biodiversité aux chasseurs parce qu’eux, ils se lèvent pour aller sur le terrain, ils comptent les espèces, ils défrichent, ils plantent des haies, toutes choses que les écolos de salon comme vous n’avez jamais fait et ne ferez jamais. »

Tout ceci, par exemple, c’est la carte de mes données de faune (oiseaux seulement) produites dans le Rhône depuis 2011.

mesdonnees20112016

Faut-il conclure que tout cela est faux, puisque je ne suis paraît-il jamais sorti de mon salon ? Que ce sont simplement des croyances ? Et ainsi des 670 000 données présentes dans la base du Rhône ? Des deux millions neuf cent trente mille de Faune-Auvergne. Les suivis STOC-EPS ? Les atlas ?

Des mythes, des croyances !

La protection des nids de rapaces sur le terrain ? Une vue de l’esprit !

Complètement idiot ? L’outrance politicarde confine au grotesque ?

Oui, mais voilà. En 2016, nous en sommes revenus là. Pour huit rhôvergnalpins sur dix, dans les associations de protection de la biodiversité, personne ne met jamais les pieds hors des bureaux et toutes les publications ne sont que des opinions, des croyances et des mythes de bobos citadins. Nous avons totalement échoué, semble-t-il, à faire admettre tant aux décideurs qu’à nos concitoyens la réalité de la crise écologique et l’impérieuse nécessité d’y remédier, qu’on se réclame de la droite ou de la gauche.

C’est agaçant, tous ces gens qui posent en victimes de persécution, encore que ça se vende très bien. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de monter un observatoire de l’écolophobie. Il y aurait pourtant matière. C’est juste que j’espérais qu’on ne verrait plus ressurgir des discours pareils. Que dans ma carrière je n’aurais au moins plus à m’entendre dire « vous n’allez pas et n’irez jamais sur le terrain ». Seulement, c’est ainsi. Nous avons à ce point échoué à faire connaître nos combats, nos travaux, leur pertinence et leur valeur, que 8 sur 10 de mes concitoyens adhèrent à l’idée que nous ne faisons et ne ferons jamais aucun travail de terrain.

Ce qui signifie que nous restons tragiquement incapables de mobiliser le citoyen sur l’effondrement en cours des écosystèmes. Il n’en voit rien et reste solidement persuadé que nous n’en savons rien. Que nous ne faisons rien que proférer des opinions, depuis nos bureaux qu’on imagine sis en quelque écoquartier cossu.

Mettez-vous le bien dans la tête : ce n’est pas seulement « moi », c’est vous aussi qui allez en pâtir. Vos printemps, vos paysages, votre agriculture, votre eau, vos jardins, vos arbres. Les nôtres.


Ces semaines-ci, néanmoins, je suis au bureau, en bon « écolo de salon » ou plus prosaïquement comme le paysan qui, ayant serré la récolte dans ses greniers, y travaille désormais à moudre et à presser. L’automne est le temps de l’analyse des données du printemps.

C’est le temps de la cartographie et des calculs, le temps des tableurs et des SIG. Listés, projetés sur carte, les résultats obtenus lors des différents passages sur un site, espèce par espèce, permettent d’estimer le nombre de couples qui s’y sont reproduits. Sur tel point, sur telle zone, on a vu en mars deux Grimpereaux chanter… En avril, un seul, mais apportant des brindilles dans un trou d’arbre… En mai, deux petits groupes familiaux bien distincts : il y avait donc deux couples, sauf que le premier nid nous a échappé, ce qui est fréquent car ils sont souvent très bien cachés, et pas un problème car, précisément, il existe d’autres signes clairs, aisément repérables, de la nidification d’un couple d’une espèce donnée.

Bien sûr, plus on a pu multiplier les passages de terrain sur un même site, plus le résultat est précis. On augmente nos chances de repérer les couples et les indices du bon déroulement (ou de l’échec) de leur reproduction. On ne sait jamais tout ; il existe une méthode pour cela, mais on peut rarement se la permettre, car elle est chronophage (et donc chère). On use généralement de méthodes allégées qui consistent à échantillonner – dans le temps et l’espace – cet Absolu inaccessible. On dispose alors d’un indice, d’un reflet plus ou moins précis. Mais ce degré de précision est connu, car toutes ces méthodes ont été, autrefois, scientifiquement calibrées par rapport à la méthode « qui dit tout ». On sait donc où on met les pieds, y compris en termes de comparaison d’une étude à une autre.

La liste et la répartition des espèces nicheuses, leurs effectifs d’une partie à l’autre du terrain étudié – leurs variations de densité, donc – permettent aisément de comprendre ce qui se joue, en comparant le tout aux exigences écologiques des différentes espèces.

Dans un parc boisé, on a tôt fait de constater, par exemple, qu’il « manque », par rapport à une forêt naturelle, les espèces qui construisent leur nid dans le sous-bois. Ou les espèces liées aux plus vieux arbres. Dans tel coin de campagne, l’absence des passereaux insectivores des haies et des fourrés, tels que la Fauvette grisette ou la Pie-grièche écorcheur, alors même que les haies sont bien présentes, trahit une pénurie d’insectes. Et ainsi de suite…

Voilà comment le travail « de salon » répond au travail « de terrain », pour ne pas aller, sur ce même terrain, faire ou conseiller de faire n’importe quoi.

Au-dehors, c’est l’automne. C’est le grand chambard de la migration. Il y a ceux qui partent, ceux qui s’éparpillent, ceux qui arrivent pour l’hiver (non, c’est encore un peu trop tôt) et ceux qui passent. Le paysage ornithologique se recompose.

Sur le terrain, on le voit très bien. On vous y attend.

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#JeSuis #JeSuis … tout seul

Deux attaques en deux jours ; qu’importe qu’elles aient touché deux pays distincts, qu’importe qu’il y ait derrière une initiative solitaire vite récupérée ou la force d’un réseau ; les réponses sont les mêmes : gesticulations, peur et recherche de coupable idéal. D’autres que les auteurs, s’entend.
Il n’y a rien à attendre des premières, nous avons l’habitude. De la troisième, il y a surtout à redouter d’opportunistes lynchages de l’adversaire politique ou du croquemitaine du moment.
Reste la seconde. La seule qui ait au moins le mérite d’une sincérité garantie.
A force d’en produire, nous n’avons plus assez de badges noirs « Je suis ».
Nous avons même un peu oublié l’origine. Charlie bien sûr, mais surtout une réaction immédiate, moins de solidarité-avec-les-victimes que de refus de céder à la peur. Des rues entières de « Je suis Charlie », le premier soir, c’était moins « Je compatis » que « Nous sommes si nombreux à être ce que vous, terroristes, vous détestez, que vous n’avez aucune chance, vous ne pouvez pas nous tuer tous ». C’était le refus de raser les murs.
C’était un peu la même chose avec ce léger « Je suis en terrasse » en fin de compte, injustement ridiculisé, bien desservi surtout par la ridicule saillie de M. Valls : « Vivez, consommez, dépensez ».

Et voilà le problème avec ces « Je suis Untel » qui, désormais, ne signifient plus que « Je suis en larmes pour Untel ».
« Je suis » surtout planté tout seul sur ma chaise, dans le noir, et j’ai peur. Et nous avons beau arborer chacun sur notre profil le même filtre hâtivement programmé par Facebook, chacun de nous est enfoncé seul dans sa peur.

JeSuisToutSeul

« Je suis » enlisé dans un marécage de peur, et je ne peux qu’y rester, car autour de moi, il n’y a que des enlisés. C’est que nous avons tous marché là un par un, individuellement, sans prendre garde aux pistes ni aux gués. Nous nous sommes donc, chacun, englués individuellement, sans que jamais un seul d’entre nous fût en mesure de tendre à l’autre une planche de salut.
Chacun va son chemin seul en ce monde, concurrent, compétitif, rival, voyant au mieux dans l’autre une sorte d’encombrant qu’il va s’agir de « tolérer ». Pis qu’une société atomisée, c’est une société d’électrons : côte à côte, susceptibles d’être tous polarisés en chœur par un même aimant, un même courant, nous n’en sommes pas moins incapables de nous unir, de nous aller. Nous nous repoussons et trouvons cela tout à fait normal. Allons, avec qui avez-vous échangé lors de ces journées noires des paroles de consolation ?

J’exagère : il y en a. De bien petits agrégats qui s’empressent, trop souvent, de cultiver un entre-soi qui n’en fait que des électrons un peu plus gros (ça n’existe pas, c’est la limite de la métaphore ; tant pis). Il n’est que de voir le bal des récupérations politiques où chacun s’applique d’abord à imputer à l’autre une responsabilité dans le crime. Au bout de dix minutes, Orlando, c’était un coup de la Manif pour tous. Ou « ç’aurait bien pu ». Au bout de vingt c’était un « bon prétexte pour ressortir la propagande LGBT ». Et Magnanville, et bien, c’est « la haine anti-flic instillée par l’extrême-gauche ». Enfin, ce matin, les opposants à la Nuit debout sont responsables de vitres fendues à l’hôpital Necker, et donc, soit vous êtes pour la loi El-Khomri, soit vous êtes un mangeur d’enfants, avec de la sauce au poivre.
Il nous faudrait, comme aux vaches, quatre estomacs à vidanger pour commenter à leur juste valeur ces hautes analyses.
J’en retiens surtout que pour l’unité face aux barbares, c’est raté. D’ailleurs, nous ne cessons d’interpeller le groupe d’en face pour exiger de lui qu’il se désolidarise de ce qui vient d’être commis par un sauvage qui présente avec lui la ressemblance la plus ténue. Comme si seuls les clans d’assassins étaient susceptibles de véritable solidarité.

Montbéliarde, tenue de se désolidariser des projets terroristes de l'inséminateur lorrain arrêté en Ukraine.

Montbéliarde, tenue de se désolidariser des projets terroristes de l’inséminateur lorrain arrêté en Ukraine.

Absence de solidarité, manifestée aussi dans le regard tourné, systématiquement, vers l’Etat. « C’est la faute à l’État laxiste ». De fait, s’il est un devoir que presque nul ne conteste à l’État, c’est celui de veiller à la sécurité des citoyens (le lièvre gîtant, ô combien, dans le « comment » !) C’est même à peu près pour cela qu’il est né. Or l’État défaille.

L’État manque à ses devoirs, et pas que là.
La peur, la peur individuelle, qui glace, étreint, qui aspire comme une vase est multiforme ; elle est forte de toutes les crises de ce temps, contre lesquelles l’État ne peut ou ne veut plus nous protéger. Nous n’avons plus confiance en lui. Il ne s’en montre plus digne. Comment faire ? Je veux dire là, tout de suite ?

Et si nous essayions la solidarité ? Nous ne savons même plus comment faire. Au-delà de nos petits cercles bien connus, bien maîtrisés. Pardon, je rectifie : trop rares sont ceux qui savent encore faire – et moi, encore moins que tout autre, d’ailleurs. Mais oui, j’ai la trouille. Je ne parle pas aux inconnus, je ne sais pas quoi dire, pas comment éviter le mot de travers.

Ce serait resté une chose toute simple, la solidarité, si elle n’avait jamais cessé d’exister. Mais le fil est rompu, et le passé ne nous sera pas forcément d’une grande aide, d’ailleurs, car le terrain où il faut semer aujourd’hui est nouveau, et inculte. Il faut réapprendre à dire « nous » au lieu de « je » ; se parler au lieu de répéter en même temps les mêmes slogans, se rencontrer au lieu de se tolérer, s’aimer au lieu de se détourner. Se tenir la main au lieu de lever le poing en masse – dans nos fauteuils. Et même hors de nos fauteuils.

Et s’il faut pour cela passer par un badge « Je suis bisounours », et bien allons-y. Si le choix est entre le bisounours et le barbare…

« Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi’. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 43)

De toute façon, ne nous leurrons pas : aucune « réponse ferme » ne servira à quoi que ce soit à long terme sans cela. Une société qui rejette l’amour sécrètera toujours assez de barbares écumants de haine pour qu’aucune réponse policière, jamais, ne suffise à nous en préserver. Et même une société de solidarité, d’ailleurs, éprouvera de tels chocs. Elle devra affronter les mêmes crises que n’importe quelle autre.
Mais nous ne serons pas chacun seuls à crier « Je suis – mort de trouille ». Même si nous avons peur ensemble, parce qu’il y a de quoi, ce sera toujours mieux.

Ce sera déjà un rempart contre ce qui nous guette, si nous ne faisons rien, hormis fantasmer un État fort disparu : notre remise entre les mains du potentat le plus proche, le clanisme, le féodalisme, c’est-à-dire le sanglant panier de crabes de petites frappes s’affublant d’une particule.

En outre, que nous le voulions ou non, nous sommes tous solidaires, au sens primitif, comme sont solidaires les poutres d’une charpente. Les idéologies individualistes ont beau faire : nous dépendons tous les uns des autres et chacun de nos actes retentit sur tout l’Univers. Notre monde ressemble au Titanic, certes, mais les canots n’ont nulle part où aller. Déciderions-nous même de fuir une bonne fois nos responsabilités incarnées dans ces innombrables liens – économiques, écologiques, sociaux, humains, c’est-à-dire spirituels – que nous n’aurions même pas une île déserte (une vraie) où fuir : le réchauffement est en train de les engloutir toutes. Nous nous sauverons ensemble, ou nous mourrons seuls.

Alors, assez de « Je », disons donc un peu « Nous ».

Le ton, c’est bon ? Pas si sûr.

C’était une remarque, au détour d’une réunion-repas-on refait le monde jusqu’à minuit, à propos de certains sites, de certaines revues. Comment lit-on, comment écrit-on, aujourd’hui, dans le domaine, disons, de l’actu et de la politique au sens le plus large ? Souvent revient cette remarque « les idées sont intéressantes, mais le ton me gêne ».

En particulier, la généralisation du ton très engagé, très polémique, que l’on retrouve surtout, justement, sur les blogs, mais qui en déborde largement sur un nombre croissant de médias. Ce que j’appellerais le ton réseaux sociaux, le ton Twitter. Oh, Twitter, je ne le connais que depuis deux ans, et encore, dans certains réseaux, spécifiquement politiques et militants. Ce n’est pas forcément représentatif. Mais je constate à quel point, à force d’y baigner, il modèle et uniformise notre façon d’appréhender les divers sujets d’actualité ou de fond, et surtout notre manière de les traiter.

Au diable la démonstration solidement bâtie à tous les étages : c’est trop long ! Qui lit un article de blog long de quatre pages ? Le lecteur veut foncer. Il cherche les sous-titres, les extraits mis en exergue. A terme, c’est toute la profondeur de traitement qui souffre. Ce n’est pas très grave sur un blog, ce l’est davantage de la part de médias plus assis. Encore faut-il que nous, lecteurs, manifestions notre demande d’information fouillée, posée, mesurée.
Revenons du côté « auteur ». A force de ferrailler en cent quarante caractères, on a vite fait de chercher la formule qui tue, l’aphorisme qui porte l’estocade, le retour cinglant qui brise l’échange interminable et stérile. En tout cas, je l’avoue, je balance sans cesse entre l’argumentaire construit et le pamphlet polémique, l’éloquence à coups de sabre, pressée, tranchante, guerrière, sans réplique. Mais en règle générale, celle-ci ne séduit que les convaincus et nous enferme dans le piège numéro un des réseaux sociaux : croire que nous sommes entendus du monde entier, alors que nous ne touchons, à de rares exceptions près, que notre clan.

Confrontation de points de vue sur Twitter, allégorie (XIVe)

Confrontation de points de vue sur Twitter, allégorie. British Library, XIVe.

Ce n’est d’ailleurs pas qu’un problème de ton, mais aussi de références (ou de référentiel). A force de ne parler qu’entre nous sans nous en rendre compte, nous finissons par croire universellement partagées des références de plus en plus claniques. Dans le cas le plus anodin, c’est une blague typique de twittos qui va tomber à plat lors d’un repas familial (par exemple lâcher « #Gender ! » entre la poire et le fromage en oubliant qu’on est le seul de la tablée à savoir ce qu’est un hashtag). Au pire, c’est un article qui sera totalement incompris ou le message tout entier d’un courant, d’une association, qui ratera constamment sa cible, parce qu’il aura manqué, entre l’émetteur et sa cible désignée, le tout dernier maillon de la chaîne, le barreau supplémentaire qui permet d’attraper l’échelle.

De cet ordre, par exemple, est l’absurde marronnier de Noël relatif aux fraternisations dans les tranchées, ce « tabou de l’histoire de France ». Un tabou qui figure même dans certains historiques officiels de régiments, voire des journaux de marche ? Un tabou évoqué par la plupart des récits et carnets de soldats ? Un tabou, décrit pleine page et richement illustré jusque dans un documentaire junior que je feuilletais à l’âge de dix ans, une vingtaine d’années donc avant le célèbre (et bien naïf) film sur le sujet ? Non. Juste quelques personnes ignorant tout – mais vraiment tout – de l’histoire du premier conflit mondial et qui ont extrapolé leur inculture à tout le pays, forgeant le mythe d’un « tabou jusqu’au début des années 2000 ».
Il est vrai qu’un article se vend drôlement mieux avec le mot « tabou ». Il attire l’attention sur nous. Même fumeux, il nous grossit héros de la liberté, lanceurs d’alerte. Que d’informations non vérifiées, que de « scoops » qui ne révèlent en fin de compte que notre méconnaissance du sujet, et en fin de compte, que d’articles « choc » qui, là encore, le seront lus que par les convaincus.
Certes, il a de grandes chances d’être très lu, très partagé, très retweeté. Toujours par les mêmes.

Prenez ce blog-ci, par exemple. Il aura bientôt deux ans et pourtant ses statistiques plafonnent dans l’insignifiant : dix à vingt visites par jour. Trente à cent (vraiment au mieux) les jours de publications. Et bien souvent les mêmes lecteurs. Au-delà de ces fidèles, pas grand-chose. Alors qu’il s’agit, bien entendu, du blog le plus extraordinaire de toute la cathosphère, n’est-ce pas ? (fuite éperdue sous un barrage de tomates du Maroc du premier janvier, pas mûres et très dures)

Mais du point de vue de la cause que nous cherchons à promouvoir parce qu’elle nous paraît bonne pour tous, l’article bien senti, acéré comme une lame, et bien… il ne servira à rien. Tout au plus à dresser notre clan contre les autres, à durcir les clivages dans un pays qui hurle déjà sa douleur d’être divisé, déchiré, éparpillé façon puzzle.
Mais à initier un échange, un dialogue, une rencontre ? A convaincre, à convertir, à faire changer d’avis ? C’est presque impossible.

D’ailleurs, revenons un peu sur notre propre parcours dans ces Quelquechose-Sphères… Combien de fois (et plus que jamais je m’inclus dedans) avons-nous changé d’avis, revu notre position, évolué dans nos convictions à la lecture d’un article venu du « clan d’en face » ? Dans combien de cas nous sommes-nous convertis ?
Cela existe. Il serait d’une idiotie péremptoire de prétendre le contraire. Mais c’est bien rare.

Sur nos réseaux, l’autre est l’ennemi. Me mettant à suivre un compte twitter du registre « écologie, cause animale, vegan » je m’entendis immédiatement répondre « Tiens, je me retrouve follow par un mâle blanc suprémaciste éleveur de portée humaine, la seule autorisée à pulluler » (sic). Ma foi… L’autre est l’ennemi et la différence – hormis superficielle – terrorise : on la voit ferment de guerre. « Parler à quelqu’un, c’est normaliser, légitimer, approuver ses idées alors qu’elles nous répugnent » – et voilà comment la confrontation des idées, socle fondamental de tout progrès, de toute démocratie, devient, au nom même de la démocratie, une monstruosité à combattre.

Que pouvons-nous y faire ? Peut-être descendre de son piédestal le sacro-saint coup de gueule, délaisser la polémique pour la discussion, la mobilisation pour la rencontre. Entre la « pensée unique » et la fourmilière de tribus en guerre, fières de « ne pas discuter avec » ceux-ci ou ceux-là, il y a place pour une troisième voie, c’est même la plus répandue, celle que nous n’aurions jamais dû quitter. Le bâton de pèlerin plutôt que le sabre d’abordage. En ce temps de Noël, ce serait une bonne idée, non ?

Tous les ans, c’est la même chose

Tous les ans, c’est la même chose. En juin-juillet, le cœur manque un peu.
La protection de la Nature n’est pas le métier le plus reposant. C’est que contrairement à un discours souvent rabâché, nous sommes sur le terrain, et non « dans un bureau parisien ». Dans le seul département du Rhône, je compte, sur la base www.faune-rhone.org , un total d’environ 14 000 données transmises par les observateurs rien que pour le mois de juin – en cumulant les oiseaux (80%), les mammifères, les reptiles, les amphibiens et divers groupes d’insectes. (Pour mémoire une donnée = tant d’individus, de telle espèce, telle date, en tel lieu). On estime qu’il faut 2 à 4 minutes sur le terrain en moyenne pour produire une donnée « oiseau », et bien davantage pour les autres groupes, plus rares, plus discrets ou plus difficiles à identifier. Faites le calcul.
Nous passons donc beaucoup de temps dehors, beaucoup de temps sur les routes, et le tout avec des horaires mobiles car alignés sur le lever du soleil. Autrement dit, on commence « pépère » en mars, mais on finit en mai et juin avec un rythme qui n’est pas précisément celui d’un bureaucrate.
Le tout pour se rendre en des sites qui ne sont pas forcément les vertes campagnes. C’est même somme toute assez rare. Il s’agira plus souvent des environs d’un chantier, d’une carrière, voire d’une rue de banlieue où il faut bien tâcher de relever la « biodiversité ordinaire ».
Cela prend environ la moitié du temps, en saison. Sur l’année, disons un quart. Le reste : analyse de données, et protection concrète : rapports, dossiers, réunions, propositions de mesures, suivis, combats. Combats pour qu’il reste quelque chose à protéger demain. Rappelez-vous : près de la moitié de la faune sauvage planétaire a disparu en moins d’un siècle.
Voilà. C’était juste une petite réponse au classique « ouah, c’est un beau métier ». Bien sûr, mais il ne faudrait pas hâtivement y voir une sinécure, consistant à batifoler à temps plein dans les frais bocages en brandissant jumelles et filet à papillons (« aux frais du contribuable », ajoutera-t-on dans les bistrots). C’est un travail qui, autant que beaucoup d’autres, peut se montrer usant, pénible, fastidieux, ou démoralisant, comme il peut être source ponctuelle d’exaltation ou d’émerveillement. Puis, il est technique, et comme tel, presque jamais facile. Un travail, quoi. Un vrai. Tout simplement.
C’est aussi un travail qui ne cesse pas une fois fermée la porte du bureau. L’écologie, a fortiori intégrale, questionne la vie entière – oblige à repenser tous les choix du quotidien, mais suggère aussi une infinité de combats, de sources de révolte et d’indignation. Je ne vous la refais pas, vous le savez depuis longtemps, « tout est lié »…
La paroisse appelle. Telle association recrute. Tel message est à relayer. « Et là, vous êtes où ? On vous attend. »
On ne peut pas être partout, bien sûr. Affaire de « charisme », de compétences surtout. Je n’ai ni l’un, ni l’autre en ce qui concerne ce qu’on nomme classiquement l’humanitaire, par exemple. Il faut bien laisser agir ceux qui en ont davantage la vocation. Ce qui n’empêche pas de se sentir profondément remué par les justes combats qu’on laisse mener par d’autres, parce qu’on n’a pas le temps ni la force d’y être soi-même.

Tous les ans, c’est la même chose. On se demande si on ne devrait pas y être quand même. Non pas abandonner ceux-ci pour ceux-là. Pour que le pauvre ait à manger, il faut du pain. Pour qu’il y ait du pain, il faut qu’il y ait des vers de terre, des crapauds et des oiseaux, etc. Et le pauvre aura, comme tout le monde, le droit de vivre dans un monde empli d’oiseaux, même si ceux-ci ne « servent à rien » aux yeux d’un technocrate inhumain.

Tous les ans, c’est la même chose : nous nous demandons s’il est vrai que là, ça y est, on peut aller se la couler douce quelques jours « dans un endroit désert, à l’écart ». Il n’y a de toute façon pas d’endroit si désert, ni si à l’écart, qu’on n’y trouve un pauvre qui crie. On y trouvera de toute façon toujours sœur notre mère la Terre, pauvre parmi les pauvres selon Laudato Si, au point deux.

Elle gémit à tel point que pour dormir un peu, il faut se boucher les oreilles, et ce n’est pas glorieux. L’affaire se complique encore plus, si l’on considère que l’Eglise nous propose en la matière un vaste éventail de saints qui se sont tués à la tâche au sens propre. L’enseignement du nécessaire respect du repos régulier, instauré par le Créateur en personne, heurte de plein fouet un culte, si j’ose dire, du burn-out humanitaire jusqu’à la mort.
Après tout, l’essentiel est qu’il y ait des remplaçants jusqu’à la fin des temps.

Tous les ans, parmi les réponses, on me dit qu’une solution consiste à confier tout cela à la prière. Hélas, cela ne « suffit » pas. A-t-on l’esprit plus tranquille ? Est-ce à dire que la prière serait une échappatoire commode, une façon de s’en laver les mains ? C’est ce qu’on m’a longtemps appris : « prier pour ceci ou cela, c’est une bonne excuse pour ne pas se bouger ». C’est sans doute un manque de foi de ma part : confier quelque chose à la prière ne m’apaise pas la conscience. De toute façon, concrètement, combien de temps pouvons-nous passer sans qu’un des problèmes du monde ne se rappelle à notre bon souvenir ? Si nous réussissons à trouver un recoin de Nature très exceptionnellement préservé et dépourvu de 3G, je dirais un quart d’heure, au grand maximum.

Tous les ans, c’est la même chose. Comment résoudre cette contradiction ? D’autant plus qu’on a vite fait de se prétendre épuisé pour gratter un rab’ de sabbat du corps et de l’esprit. C’est si facile. La tentation guette de tous les côtés : tentation de jouer au débordé, à l’épuisé – au saint – aussi bien que tentation de toute-puissance, dans le fait de ne jamais arrêter. Qu’on dise stop ou encore, comment savoir si c’est l’Esprit qui nous le glisse, ou plutôt Satan et ses pompes, qui nous pompent l’air mais nous soufflent aussi ce que nous aimons entendre ?

La mer avec nos bras

Il est difficile d’écrire un billet sur le drame des migrants. Tout a déjà été peu ou prou écrit. Le pire, l’on ne sait-pas-trop-quoi dire, comme ce tweet de Thierry Mariani qui propose, sans rire, de détruire préventivement les embarcations (avant qu’elles ne chargent leurs passagers, enfin j’espère). C’est vrai, quoi, plus de bateaux, plus de migrants qui prennent le bateau, c’est logique. On pourrait aussi pomper la mer, et ainsi, finis, naufrages et noyades. Pratique !
On trouve aussi le meilleur, comme ici Contre le simplisme, contre la haine instinctive, et contre la bêtise crasse qu’il y a à renvoyer à tel ou tel « et donc, bien sûr, tu vas en accueillir une famille chez toi, monsieur le bien-pensant », notamment. Et bien sûr que le Bon samaritain nous donne la clé. Il n’accueille pas le malheureux chez lui : passée l’urgence, il le remet à l’aubergiste. A ses frais.

« Vous êtes prêt à payer, vous ? »
Et bien oui, en fait. C’est-à-dire à faire ce que je peux.

Je ne vois d’ailleurs pas, concrètement, comment faire autrement. L’ennui dans cette affaire des migrants, c’est qu’elle est complexe, et qu’elle nous renvoie à trop de peurs, trop de manquements, trop de lâchetés. Elle nous jette aussi en pleine figure, de toutes les manières possibles, que l’homme n’est pas saint, mais pécheur. Si elle est avérée, la tragédie des migrants chrétiens jetés à la mer par d’autres migrants, musulmans, parachèvera la démonstration. Ces hommes ne sont pas davantage des anges, et nous des démons, qu’ils ne sont une nouvelle invasion barbare et nous d’héroïques défenseurs de quelque sainte civilisation.

Ils sont davantage en détresse, c’est tout et cela suffit pour que nous soyons appelés à reconnaître, en eux, le Christ. Comme nous devons le voir dans le SDF bien de chez nous, le chômeur de nos cités ou l’immigré d’Europe de l’Est, et dans bien d’autres encore. Et dans notre ami ou notre voisin. Tout pécheurs, tout pas propres sur eux que soient tous ces hommes-là.

Et une fois qu’on a dit ça, me direz-vous, on est bien avancé. Certes.

Sachons déjà comprendre. Com-prendre, prendre en nous, ce que ça signifie, le désespoir. Même sans l’avoir vécu. Derrière une sympathie de façade, nous manquons de profonde empathie. Se représenter quelles pensées agitent l’homme qui, ayant réuni une somme exorbitante à verser aux passeurs mafieux, s’apprête à embarquer sur un rafiot surchargé. Avec, il le sait, la forte probabilité d’une mort atroce, dans cette Grande Bleue même où nous courons nous baigner, et sous le même soleil muet. Et qui, le sachant, y va quand même, car ce qu’il laisse derrière lui est pire.

Alors, nous comprendrons peut-être un peu mieux pourquoi légaliser ou non ne changera sans doute pas grand-chose, et pourquoi il est aussi facile de repousser ce flux que de changer le sens du vent en soufflant, tous vers le sud à mon commandement, inspirez, expirez ! Nous cesserons peut-être aussi d’assener que c’est « le RSA, la CMU, l’assistanat et toutes les mesures de la gôche » qui aimantent vers l’Europe les funestes barcasses. On imagine les migrants, assis en rond sous un grand arbre, comparant les prospectus : « Ouah, t’as vu, en Angleterre, mon vieux, c’est libéral, tu bénéficies de bizeness opportiounities, je te dis que ça ! – Ouais, mais en Italie, ils savent mieux faire les pâtes au pesto ! – Attendez les gars, regardez, en France, si tu débarques avec rien que ta chemise sur le dos, t’as ça, ça et ça, et en plus tu peux voir jouer Zlatan ! »
Et là, boum ! la lumière se fait, la décision est prise, direction la France, terre d’asile et d’aides massives, c’est tellement mieux qu’ailleurs. Et voilà, à n’en douter pas, comment commence la grande aventure…
… c’est-à-dire : comment on se retrouve un beau matin ou une nuit, tassés à mille, sous la menace d’armes, sur un vieux chalutier qui dès le port fatigue par toutes ses coutures.
Restons sérieux…

Nous n’expérimenterons jamais – du moins c’est improbable – ce que signifie la misère, la guerre, et devoir choisir entre le départ et la mort. Mais nous ne devrions pas en avoir besoin pour comprendre qu’aux yeux de ces migrants, n’importe quel pays d’Europe est un Eldorado, puisqu’il est en paix et que la plupart y ont un toit et de quoi satisfaire leur faim.
Avons-nous déjà oublié qu’alors même qu’on mangeait à peu près à sa faim en RDA, on tentait de franchir le mur de Berlin, souvent au prix de sa vie, et que nous admirions ces fugitifs ? Avons-nous donc oublié qu’encore en 2015, le niveau de vie de n’importe quel pays de l’UE représente, pour une grande part de l’humanité, un privilège inouï ? Un rêve qui, des côtes libyennes est là, juste derrière l’horizon nord, et qui justifie de tenter la mortelle traversée du grand cimetière bleu ?

Le fait migratoire est, et il sera, tant que coexisteront sur une même petite planète le désespoir absolu et le bien-être simplement incarné par les besoins de base tous satisfaits. Non, nous ne pouvons pas « accueillir toute la misère du monde » et c’est vrai, si nous le faisions, alors tout serait perdu, car nous ne pourrions plus la soulager : elle serait venue pour rien. Les migrants s’en fichent, ils tentent leur chance : ils n’ont pas le choix, c’est la seule, la dernière.

Pouvons-nous davantage balayer d’un revers de main les mille manières dont l’élaboration de notre mode de vie, ici, contribue là-bas à jeter les migrants sur les routes du désespoir ? L’oublier, le taire, à l’instar de la page Wikipédia consacrée au coltan, ce minerai essentiel à nos téléphones portables et autres produits de haute technologie, page où l’on cherche en vain le simple énoncé de la tragédie écologique et humaine qu’engendre son extraction ? Négocié cinquante dollars le kilo sur place, il cote mille fois plus sur les marchés, paraît-il. Combien d’anciens mineurs de coltan au fond de la Méditerranée ?

Combien de réfugiés climatiques aussi ? Combien de déplacés venus de la terrible corne de l’Afrique, corne du malheur depuis si longtemps, ou des marges du Sahara ? Les sécheresses n’en finissent plus, et de la Somalie au Sahel, poussent les paysans sans récolte à l’exode. Ou dans les rangs de Boko Haram.

La seule issue consiste à bâtir un monde où nul ne soit forcé de migrer, c’est une évidence. Mais c’est long, et pendant ce temps, toutes les deux heures un homme se noie dans la Méditerranée. En fermer les portes par la force, reclure les désespérés chez eux, les laisser mourir sur place ? Sommes-nous prêts à l’assumer ? Mais combien pouvons-nous accueillir, comment, et que faire des autres ? Il semble qu’il n’y ait pas de solution. Nous sommes face à une terrifiante structure de péché. Seul un dangereux charlatan ou un imbécile pourrait prétendre en donner la clé en un tweet…

Si le monde de demain se bâtit sur tant de morts, il ne pourra qu’être fondé sur la rancœur et la haine réciproques. Pour que l’Europe songe à la paix, il a fallu que la plus terrible des guerres fasse conclure au match nul sanglant. Mieux vaut ne pas recommencer avec l’Afrique. Cela, j’en suis sûr.

Malheureusement, il y a autre chose que je sais. C’est que la plus confortable des postures consiste à s’indigner du statu-quo, qui nous révolte mais qui, au fond, nous arrange bien. D’une belle réponse de Normand, on clame sa bonne volonté impuissante. On gagne sur tous les tableaux.

Pour commencer, néanmoins, si nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde, nous devons, selon le mot de Michel Rocard, prendre notre part. Et pour cela, commencer par regarder en face tout ce qui nous lie à elle et chercher, à tout le moins, à couper les liens par lesquels, indirectement, nous l’aggravons. Il faut bien commencer par un bout.

La Croix, folie pour la compétitivité

Aujourd’hui, nous célébrons la folie de la Croix.

Folie, elle l’est plus que jamais, dans sa totale gratuité, sa totale liberté.

Au sortir de la Seconde guerre mondiale, l’écrivain Virgil Gheorgiu écrivait « La vingt-cinquième heure » où il décrit d’une façon incroyablement prophétique le monde qui nous attendait. C’est le monde de la technique, le monde où la technique a depuis longtemps cessé d’être un outil pour atteindre au rang de morale.

Il faut, de toute urgence, relire ce livre, car il est peut-être déjà trop tard.

Il faudrait tout citer, de la longue démonstration que l’auteur place dans la bouche de Traian Koruga. Limitons-nous à ceci :

« Pour finir les hommes ne pourront plus vivre en société en gardant leurs caractères humains. Ils seront considérés comme égaux, uniformes et traités suivant les mêmes lois applicables aux esclaves techniques, sans concession possible à leur nature humaine.

Il y aura des arrestations automatiques, des condamnations automatiques, des distractions automatiques, des exécutions automatiques. L’individu n’aura plus droit à l’existence, sera traité comme un piston ou une pièce de machine, et il deviendra la risée de tout le monde s’il veut mener une existence individuelle. Avez-vous jamais vu un piston mener une vie individuelle? (…)

La société technique travaille exclusivement d’ après des lois techniques – en maniant seulement des abstractions, des plans – et en ayant une seule morale: la production. »

La technique est neutre, paraît-il, c’est l’usage qu’on en fait, blablabla. Mais on ne fait plus usage de la technique : c’est elle qui use de nous. Il existe déjà un ordinateur membre d’un conseil d’administration. Et plus personne n’est en mesure d’empêcher que quelque part, un bateleur lance sur le marché un joujou qui nous asservit encore un peu à sa propre existence. Quoi ? Ce n’est pas une loi ? Nous sommes libres de ? Essayez donc de trouver un emploi si vous n’avez ni voiture, ni mail, ni téléphone portable, ou même s’il vous manque un seul de ces trois. C’est cela, l’impossibilité d’une existence de piston isolé.

Ce déferlement nous impose une « vie optimisée » selon cette seule morale : le bilan avantages-coûts d’un strict point de vue production et consommation de biens matériels, au mieux résolubles en sensations : plaisir, émotions fortes. La pression de la chasse au temps perdu est intense et nous l’intégrons dans toutes nos fibres, dans tout notre être. Voyez comme, dans notre vie, nous traquons la moindre minute futile. Trois minutes d’attente devant un micro-ondes ? Deux minutes pour un métro ? Intolérable : que vais-je faire de ces deux, trois minutes ?

Par chance, je peux désormais dégainer mon téléphone et me connecter à Internet en 4G. Et qu’importe si ces minutes ainsi occupées exigent une organisation démentielle, une débauche d’énergie – production des outils, antennes, ondes, serveurs… – dont le monde devra, bien vite, régler la note. J’optimise. Pardon ! Je me laisse optimiser.

Je n’ai pas laissé cette minute bêtement abandonnée à la gratuité.
Je l’ai valorisée.
Je l’ai commercialisée.
Quelqu’un en a même acheté les données.

Il y a encore deux ou trois ans, il m’arrivait, en vacances au fond d’une vallée alpine, de me surprendre à ne rien faire et ne rien avoir à faire. Nous revenions de randonnée, nous étions douchés, reposés, le dîner mijotait. Je pouvais ne rien faire pendant quelques minutes. Et j’en ressentais une paix intérieure, une douceur de vivre telle que celle ressentie lorsque, dans la campagne, tout à coup nous réalisons qu’il n’y a aucun bruit de moteur : rien que le silence et les oiseaux.

Dans un cas comme dans l’autre, cette sensation, c’est celle d’être brièvement libérés de l’emprise de la machine.

C’est fini. Nos métiers nous imposent une connexion mail du jour de l’An à la Saint-Sylvestre, et donc, lors de tels instants, je louche vers le portable où, sans doute, m’attend quelque travail, quelque occupation productive pendant que les spaghetti cuisent.

Telle est, aussi, la vocation des « objets connectés » : nous sceller à jamais dans un flux d’informations où l’inactivité n’existe plus : à chaque seconde, nous serons production-consommation. C’est ce qu’on appelle, dit-on, la « ville intelligente », le « monde intelligent », optimisé.

Optimisé selon quoi ? Toujours un seul et même axe – notre monde n’en connaît plus d’autre : la production. Vissés sur cet axe, nous avons tout juste la liberté d’en choisir la couleur dans notre feuille de tableur. Nous ne pouvons ni nous en extraire, ni même le prendre à rebours : notre performance est métrée à chaque seconde par un million de « capteurs intelligents ». Ils nous signalent, gentiment, le trajet le plus court, le métro le plus proche, le lieu de consommation de loisirs le plus efficient en termes de rapport qualité-prix et le moyen de le rejoindre sans perdre de temps. Demain, si je choisis de marcher lentement par cette rue encore pleine d’arbres pour écouter la Fauvette à tête noire, mon téléphone vibrera dans ma poche sa fureur de me voir dédaigner l’itinéraire optimal concocté par ses soins.

Adieu, lentes processions; finis, petits princes qui marchent tout doucement vers une fontaine; adieu, conquérants de l’inutile, art pour l’art, don gratuit et même droit à ne rien produire, ne fût-ce qu’une minute.

Liberté de dire non ! Calembredaine, quand l’existence normée par « une seule morale, la production » s’étale sur tous les murs de la cité, se déverse à longueur de flux audio, vidéo, écrits ou parlés, sourd de chaque objet du quotidien, de chaque contact avec l’autre occupé à vivre de la sorte. A mille piqûres de rappel par jour, « d’acteurs économiques » me rappelant à l’ordre, même si je ne risque pas la prison pour mon refus, c’est une bien drôle de liberté. C’est celle d’un malheureux condamné à entendre nuit et jour une même radio, à qui l’on rétorquerait que s’il est forcé de l’entendre, il est bien libre de ne pas prêter attention aux paroles…

Et pourtant, la seule chance est là. La seule liberté qui demeure en dictature est de refuser son consentement. Long et pénible combat intérieur – tiens, comme le combat contre le péché. Refuser de jouer ce jeu, refuser d’obéir aux ordres, à cet ordre d’un nouveau genre, avec ses vœux perpétuels tacites, son obéissance jamais écrite, mais absolue, son consentement arraché « parce qu’à notre époque, même si on ne veut pas, on ne peut pas faire autrement ». Combien de fois l’avons-nous prononcée, cette phrase, dans notre monde de « libre choix » ? Cette liberté, pour l’heure, n’existe pas: elle est à conquérir jusqu’à faire taire la radio.

Cet ordre nous ravale plus bas que la bête : au rang de l’objet. L’animal vit une existence optimisée par des millénaires d’évolution, c’est vrai. Mais tout ceci découle sur l’ultime don : la reproduction. La perpétuation, don total de soi vers l’autre. Le faucon s’épuise pour sa nichée. Le papillon pond et meurt.

L’homme produit, consomme, accapare.

Quant à la reproduction, il planifie sa suppression, qui sera devenue inutile quand la technique aura « vaincu la mort ». Ainsi, l’homme pourra produire et consommer à l’infini. Pour qui ? Pour quoi ?

Pour qui ? Pour quoi cette production perpétuelle ?
Pour qui, pour quoi notre temps optimisé, nos interstices remplis, nos agendas blindés, nos réseaux où nous sommes engoncés comme les pièces d’un puzzle, fonctionnelles, parfaites, immobiles, paralysées ?

Et dire qu’aujourd’hui, nous célébrons le don absolu de Celui qui est homme et davantage qu’un homme. Demain, nous célébrerons la victoire sur la mort dans le Dieu fait homme.

Nous proclamons un Messie crucifié ! Folie pour les technocrates, pour les économistes qui réfutent l’idée même de gratuité, folie pour les villes intelligences et les objets connectés, folie pour l’homme augmenté qui demain « vaincra la mort » en se faisant moins homme, folie pour la compétitivité.

Folie pour les machines. Sagesse aux yeux de Dieu.

Le barbare et la fourmi

Il est des semaines où on se laisse aller à un peu de satisfaction, dans son engagement de petite fourmi éprise de bien commun. Parce qu’un article de blog a attiré cent lectures, parce qu’un autre est publié dans un journal, parce qu’on a réuni une cinquantaine de personnes autour d’un conférencier passionnant, on s’enflamme, on se gonfle – voilà du bon et utile travail de fait. Quantitativement insignifiant, mais sa petite part, son petit pas de fourmi sur le chemin qui, on l’espère, mène à un monde plus juste.
Puis, on se retrempe dans le monde « réel », on le laisse venir à soi tel qu’il est après notre petit pas de fourmi.
On apprend qu’un jeune botaniste s’est fait tuer par une grenade de gendarmerie au Testet et que la classe politique communie dans le cynisme pour en faire un casseur, sinon un délinquant récidiviste, et nous rabâcher qu’avoir des convictions et les défendre, en notre siècle de pragmatisme, c’est très bête et devrait être interdit.
On apprend qu’Asia Bibi est toujours en enfer et que la seule issue qui s’annonce est l’horreur, et qu’on ne sait même plus que faire, puisque notre mobilisation même dessert sa cause.
On apprend encore d’autres déchaînements de barbares, ici contre un couple de chrétiens, ici contre une « tribu » (pourquoi ce vocable dénigrant ?) sunnite.
On apprend que la famine tue toujours autant d’enfants par vingt-quatre heures et le SDF du coin de la rue est toujours là, sauf qu’en plus, ce soir, il pleut.
On apprend que la barbarie triomphe toujours, peut-être plus qu’il y a trente ou quarante ans même, qu’elle soit en barbe crasseuse, en blouse de médecin ou en col blanc. Elle est toujours là à brailler que la puissance justifie tout et notamment de découper son prochain en fines rondelles.
Et on est là avec notre pauvre article et notre pauvre conférence et notre pauvre petit pas de fourmi. Avec nos cinquante personnes, avec les deux cents autres qui formaient dimanche autour de nous notre chaude et diverse communauté paroissiale, avec les collègues qui reviennent trempés du terrain à la recherche de la bestiole qui sauvera une zone humide, et tout et tout.

Et on se sent pire qu’insignifiant.
Et une prière monte, toujours la même – « Dieu, est-ce possible ? »
On a beau avoir lu le livre de Job, on a beau avoir longuement médité sur la Crucifixion, on a beau savoir que Dieu est tellement humble qu’Il ne se permet pas de tout faire rentrer dans l’ordre comme un despote éclairé…
On lui rendrait bien les clés quand même.
Allez, pas tant.

On lui demanderait bien un petit signe que ce sont les fourmis qui gagneront à la fin. Pas sans Lui, mais un peu quand même. Je veux dire : autrement que dans une Parousie pleine de coups de tonnerre et de grands signes dans le ciel, Deus ex machinā au sens propre, seule capable d’arrêter le massacre.

D’ici là, les fourmis se sentent comme des andouilles.

Elles connaissent l’Histoire, le coup du progressisme et du sens de l’Histoire, on ne le leur fait pas. Elles savent que les nations les plus civilisées du temps, celles qui croyaient que la guerre même serait proprette et courte, ont été tout juste bonnes à se déchiqueter à coups d’obus sur des barbelés pendant quatre ans, tout juste bonnes à considérer que la puissance brute méritait qu’on lui sacrifie la jeunesse d’un continent, ses paysans, ses ouvriers, ses professeurs et ses artistes, ses ingénieurs et ses poètes, avant de remettre ça en pire vingt ans après. Elles savent que la pire barbarie de l’Histoire est née au cœur de la « civilisation » et que ce n’est pas bon signe.
Mais elles ne voulaient pas se résigner, ces fourmis, comme toutes les fourmis avant elles. Elles étaient si fières de leur petit pas avec leur petite aiguille de pin.
Si heureuses qu’elles avaient fini par y croire.

Mais non. Demain, peut-être, le corps martyrisé d’Asia Bibi pendra au bout d’une corde, entouré d’une foule satisfaite. Demain, peut-être, des bulldozers achèveront de défoncer le vallon du Tescou et demain, à coup sûr, des enfants mourront de faim, entourés (de plus loin) de technocrates expliquant qu’on ne peut rien y faire sans contrarier l’économie. Et je mets volontairement en parallèle, sinon sur un même plan, ce qui n’est en fin de compte que trois facettes plus ou moins brutes ou plus ou moins feutrées d’une même barbarie, la même qui proclame que tout ce qui vit doit être enfourné dans la gueule de la volonté de puissance.

Fourmi, j’ai si peur que je peux aussi me boucher les yeux. Je ne veux pas le savoir. Je me verse un petit verre de whisky, je place un vinyle sur la chaîne (luxe d’un vintage bien cossu), j’allume une lampe supplémentaire et me carre dans mon canapé.

Je l’ai fait, une heure, pour ne pas sombrer dans la folie.

Fourmi, demain, quand même, il faut reprendre le chemin, du même pas. Que faire d’autre ?