Sisyphe écologiste

Je me lève. Je viens de passer une heure à somnoler vaguement pour dénouer mon dos et récupérer une bribe d’une nuit d’insomnie, une de plus. Le dernier rapport de Moody’s annonce que d’ici 20 ans, la moitié de l’humanité sera soumise à des inondations à cause du changement climatique. « L’impact du réchauffement ? quelques points de PIB dans un siècle », rétorquent d’autres. Il faut beaucoup de Philippins ou de Bengalais noyés avec leur maison pour que les marchés commencent à le sentir.

Au pied de chez nous, des primevères ont éclos. Nous sommes le 4 décembre.

Le dernier Manifeste du Muséum national d’Histoire naturelle prévoit qu’en 2070, il ne restera plus un animal sauvage de plus de 20 kg en zone intertropicale et qu’ailleurs, il faudra se contenter de quelques dizaines d’espèces généralistes. Je dors mal. Pour d’autres, c’est parce qu’ils ne pourront pas skier en Suisse.

Une intellectuelle juive témoigne avoir subi à 17 ans le harcèlement sexuel d’un professeur ayant pignon sur rue : son tweet attire des quarterons de sacs à merde antisémites éructant des saletés qu’on croyait disparues en 45. De quoi encore mieux dormir pour tout le monde, sauf eux.

Ayant mal dormi, je me lève tout de même. Pourquoi ? À vrai dire, une bonne part de moi le demande avec une insistance inquiète et reçoit peu de réponses. Je reprends mon travail : la lente relecture d’un long rapport sur l’observation de quelques couleuvres et dix lézards. Prodige d’écologie, sautez bouchons, on a renaturé quelques hectomètres d’une rivière transformée il y a cinquante ans en cunette cimentée ! Quelques espèces assez banales l’ont reconquise pour quelque temps : voilà nos victoires. Cela n’empêche pas, à chaque projet semblable, les trois quarts des élus et électeurs du coin de hurler à l’idée délirante d’idéologues hallucinés. Rappelez-vous à Paris comment un vague radeau végétalisé, mis à disposition des oiseaux d’eau, fit scandale. On n’a que « crise écologique » en bouche, mais plantez trois carex et on vous traitera de terro vert sous acide.

Le week-end, je me lève aussi. Il y a comme tous les matins l’église à ouvrir, et depuis quelques jours, la permission d’aller jusqu’à vingt kilomètres trouver un coin de friche en bord de nationale où l’on peut compter les oiseaux. Avec un peu de chance, je verrai quelques grives.

Par contre, on ne peut pas lancer le groupe Église verte sur la paroisse, les réunions sont interdites. Quand elles le seront, on ne pourra toujours pas, en revanche, manifester contre les panneaux publicitaires numériques ou les enseignes allumées toute la nuit : c’est de l’ultragauche, il paraît.

Je relis ce rapport quand même. Il donnera un beau PDF très coloré sur un serveur.

Ensuite, je retournerai rédiger la synthèse de dix ans de Faune-Rhône. Un million trois cent cinquante mille observations de faune sauvage par cinq mille six cents personnes. On la publiera. On postera le lien sur les réseaux sociaux. Il y aura cinq retweets et dix lectures (ce n’est pas une prédiction, c’est, comme on dit, un retex).

Cent fois moins que le jour où Géraldine, très introduite en haut lieu, a tweeté que je n’en avais « rien à foutre de la biodiversité ». Mille fois moins que n’importe quel monsieur Michu qui vitupère contre ces pseudo-écolos qui ne mettent pas les pieds hors d’un bureau parisien. Avec pour résultat l’agriculteur qui demande avec une innocence (réelle ou feinte ?) « mais pourquoi vous ne faites pas des comptages pour évaluer l’impact sur la biodiversité des différentes pratiques agricoles ? Ça ne vous est jamais venu à l’idée ? »

Je suis levé. Je fais de l’écologie quand même.

Il faut imaginer Sisyphe écologiste.

Une réflexion sur “Sisyphe écologiste

  1. Salut Johannes,
    Gardez la foi.
    Des combats sont gagnés, mais le brouhaha médiatique le couvre. Les chasseurs sont de moins en moins nombreux, même si l’omniprésence de leur communication pourrait laisser croire le contraire. À l’inverse, le nombre de cyclistes croît plus que jamais. À l’échelle globale, l’extraction des énergies fossiles s’essoufle. Les plus jeunes apirent à un avenir meilleur.
    Être optimiste est dérisoire, mais perdre espoir, c’est doner raison aux nuisibles, les vrais nuisibles j’entends.
    Tout n’est pas perdu. Ce que vous faites est d’une utilité infinie, et ceux qui cherchent l’info la trouvent.
    Et quoi qu’il en soit, la nature aura le dernier mot.
    Un lecteur régulier.

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