Déportation: le temps passe, la mémoire meurt

Hier avait lieu la messe commémorative de la rafle du 1er mars 1943 place Grandclément.

Pour raconter en quelques mots la « rafle des Villeurbannais » : le 1er mars 1943, la Wehrmacht appuyée par la Milice française boucle la place Grandclément. Trois cents hommes sont arrêtés. 180 d’entre eux sont déportés, depuis la gare de Villeurbanne, aujourd’hui un arrêt de tram, vers un camp de transit et finalement à Mauthausen. Il n’y aura pas quarante survivants. Sinistre ironie, dans ce quartier populaire qui compte beaucoup d’immigrés, un bon nombre de déportés sont des Italiens, donc originaires d’un pays qui est alors encore pour plusieurs mois allié de l’Allemagne.
Notre église paroissiale est située place Grandclément. Chaque année, la paroisse commémore la rafle par une messe spéciale le dimanche le plus proche de la date anniversaire, en présence des autorités civiles, des Anciens combattants (y compris italiens) et des familles de déportés, célébration suivie d’une cérémonie civile sur la place même.

Nous avons participé à l’animation musicale de cette célébration, pour laquelle l’équipe concernée est toujours fortement mobilisée.

Cette messe qui s’achève lorsque l’assemblée entonne le « Chant des marais » est toujours un moment de vive émotion et le prêtre a salué ce matin, dans son homélie, ceux qu’il appelle « ses paroissiens du 1er mars », ceux qui, sans être pratiquants ni même croyants, viennent s’associer à ce moment de mémoire.

La procession civile, si j’ose dire, menée par les élus et les Anciens combattants, a ensuite péleriné en divers points de la place, comme l’emplacement où les otages furent parqués, dans un silence et un anonymat blessant. Le marché battant son plein dans la rue voisine, la maigre colonne drapeaux en tête évoluait entourée d’habitants dispersés, promenant sur la scène un regard incrédule, l’air de se demander « ce que pouvait bien être ce carnaval ».

Pour les soixante-dix ans, il y a trois ans donc, on a posé une nouvelle plaque. Taille A3 ou guère plus, en verre contre un mur, le genre de plaque qu’un jet de caillou d’ignare ou le geste d’un maladroit chargé casse sans y penser.

Encore à peu près perceptible au cours de la célébration, y compris parmi de jeunes paroissiens sans attache locale, mobilisés pour l’animation liturgique, l’émotion, humaine, non fabriquée, s’évapore sitôt les portes ouvertes. Ne reste qu’un rituel qui s’accomplit sous les yeux de Villeurbannais indifférents, non concernés.

C’est, naturellement, l’ordre des choses que tout cela, quand le souvenir, la mémoire du fait vécu font place à l’Histoire. Que les mots se vident de chair, que les cœurs ne battent plus, quand le temps écoulé projette les événements dans l’abstrait, l’irréel, l’il-y-a-si-longtemps. Ce temps est celui d’une transition. Dans mon enfance, la Seconde guerre mondiale, c’était hier. Il suffisait de regarder par-dessus son épaule pour la voir. Ceux qui nous la racontaient étaient d’alertes jeunes retraités. Ce n’était plus notre temps, mais nous pouvions encore le toucher du bout du doigt. Aujourd’hui, c’est un récit couché dans les livres, à peine plus qu’un roman.

Tout ceci, encore une fois, est normal. Ce n’est rien que la marche du temps. Mais je trouve bien rapide cette glissade, cette chute de la mémoire dans l’irréel et l’abandon, s’agissant de cette Seconde guerre mondiale, d’un fait de déportation, bref d’une page de ces fameuses Heures les plus sombres dont le souvenir est convoqué cent fois par jour. Gênant, cet oubli, pénible, cette absence de communion des Villeurbannais, des habitants du quartier même, autour d’un fait pas si lointain. Et d’un fait qui frappait le quartier dans son identité qu’il n’a pas perdu : populaire, mélangé, loin des centres et des regards, entre sa petite gare et son église banale.

C’est un Grandclément à maints égards proches de l’actuel qui a vu, il n’y a même pas la longueur d’une vie d’homme, les feldgrau sauter des camions, aboyer, tirer sans doute, et rafler au hasard des gens comme nous, comme ceux qui sirotaient leur café ce matin.

Et tout le monde a l’air de s’en foutre.

Il y aurait force moraline à en tirer, à déplorer si peu d’union dans « le signe fort du vivre ensemble » qu’est cette commémoration. De beaux discours éplorés.

Exactement ce qu’on a fait depuis trente ans pour tâcher d’accomplir un « devoir de mémoire ». En fait, il s’agissait moins de retenir le temps, que de garder bien en main son souvenir politiquement récupéré à soi. Et la mémoire devint un fastidieux devoir. Une momie desséchée qu’on exhibe à dates fixes. Mieux que l’oubli ? Non : générateur d’oubli. Pourquoi nous souvenir nous-mêmes, pourquoi penser nous-mêmes, pourquoi comprendre, visualiser nous-mêmes les camions, les soldats, les miliciens, entendre les cris, les appels, ici, sur notre place, dans notre décor quotidien ? Il y a le petit carton glacé envoyé chaque année par la mairie et ça suffit, n’est-ce pas ?

Il y avait sans doute une bonne idée derrière ce « devoir de mémoire », mais ça n’a pas marché. Les historiens repèrent au nombre de répétitions d’une loi, d’un édit, qu’ils ne devaient pas être bien appliqués. C’est la même chose. C’est même pire car ce rabâchage officiel même semble étouffer, dessécher la mémoire, et finalement faire le lit de l’oubli. L’affaire est délicate : que peut faire l’État, hormis commémorer, organiser, légiférer ? La psychologie des populations ne se commande pas, ou pas très bien.

Les faits sont là : le fil est rompu. Il se maintient sans doute en quelques lieux, de plus en plus rares. Ici à Villeurbanne, il avait tout pour tenir. Mais ici, comme ailleurs, la mémoire de la Seconde guerre mondiale, de l’Occupation, de la déportation, tombent en poussière à une vitesse inquiétante en dépit de son omniprésence dans les discours. Des discours qui pour une fois disent vrai : nous avons besoin de ces souvenirs pour ne rien revivre de funeste. Nous avons besoin d’une mémoire, d’une vraie, vivante, lucide, pour nous dire que les deux guerres mondiales ne sont pas une fresque au fond d’une grotte antédiluvienne, mais bien des faits de notre époque moderne, profondément modernes même. On y brassait des idées qui sont encore les nôtres, des techniques qui règnent encore, on y a inventé des saletés que nous redécouvrons et croyons « innovantes » (tenez, la post-vérité, les faits alternatifs par exemple… et qu’est-ce que le Canard enchaîné de 1916 sinon un Décodeur ?)

Nous en avions besoin vivante et nous l’héritons morte et sèche. Il va falloir la ranimer, et vite.

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L’église de la Nativité, place Grandclément

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« Mein Kampf », le bon combat ?

Quelle idée, aussi, de se connecter à Twitter comme ça, dès huit heures du matin, sans anesthésie, sans même un café dans le ventre.

On y est (une fois de plus) à marteler qu’il ne fallait pas rééditer Mein Kampf, pour protéger la démocratie. Que son « succès » est la preuve que les Allemands sont tous redevenus des nazis en puissance. Qu’ils ne l’achètent évidemment pas pour les notes de bas de page. Que cela va « banaliser les idées nauséabondes ».

Et d’enfoncer le clou par le poncif péremptoire :

« Hitler a été élu démocratiquement ! À  méditer ! »

Pour commencer : ce n’est pas vrai. Oui, le NSDAP a remporté les élections de juillet 1932 avec 37% des voix. Hitler eût pu prétendre au poste de chancelier à ce moment-là. Hindenburg n’en a pas voulu : pour lui, Adolf était tout juste capable de faire un ministre des Postes (sic). Mais surtout, il ne pouvait pas former de majorité, même en se ralliant le petit parti d’extrême-droite DNVP (7% des voix). C’était un motif constitutionnel de refus. Bis repetita en novembre 1932. Le parti nazi recule, le DNVP monte, leur total reste à peu près le même. Sans aucune tendance nette, la nouvelle assemblée est ingouvernable. Hitler accède au pouvoir trois mois plus tard au terme d’intrigues et de calculs foireux des conservateurs, mais pas par des voies « démocratiques » : il ne remplit pas les conditions prévues par la Constitution. Il est nommé chancelier, sans coup d’État en bonne et due forme (il sera accompli de l’intérieur au printemps 33 et finalisé en 34), mais pas sans violence non plus : cinq cents morts rien que pour les élections de juillet 32, dans des rues quadrillées de paramilitaires. Et vous m’accorderez de ne pas parler d’élections démocratiques libres pour celles de mars 1933.

Oui, le NSDAP a disposé d’une base électorale forte, dans une Constitution théoriquement parlementaire. Dire qu’il a conquis légalement le pouvoir en démocratie, c’est une toute autre histoire. Et la violence dont il a usé pour y parvenir, dans une démocratie bancale dès le départ et mal acceptée par le pays,  devrait plutôt faire « méditer » (sic) tous ceux pour qui le nazisme est tout ce qu’un peuple libre est fichu d’enfanter.

Mais supposons même que ç’eût été le cas. Démocratie : le peuple choisit le régime qui lui convient. Cela implique qu’il puisse choisir de renoncer à ce choix. Ce paradoxe, elle doit l’assumer pour mériter son nom.

Voilà ce qui est contesté aujourd’hui. Il faudrait, au contraire, interdire tous les « mauvais » choix. « À  méditer » : la démocratie, c’est bien, c’est l’aboutissement ultime de la vie politique, d’accord, mais somme toute, le pouvoir est un bien trop beau jouet pour le laisser au peuple. Il est trop bête, trop ignorant, trop puéril et grossier. Il pourrait profiter de ce qu’on est en démocratie pour voter d’en sortir. Et bien entendu, rééditer Mein Kampf reviendrait à faire une propagande éhontée pour les « idées nauséabondes » qu’il contient.

Bien fragile, dites-moi, cette démocratie !

Ce matin en tout cas, en une demi-heure de réseaux sociaux, j’en avais lu assez pour comprendre qu’une idée générale se dégageait de tous ces cris : la thèse qu’il serait prudent, par égard pour la démocratie, la laïcité, le respect des personnes, etc… d’interdire tout usage du cerveau dans l’espace public et de cantonner le droit à penser du citoyen à la stricte sphère privée. Comme le choix de sa marque de téléphone. Encore que. Le bougre risquerait d’en profiter pour « faire des choix purement idéologiques » en boycottant une marque peu soucieuse d’écologie ou des conditions de travail.

Alors que va-t-on lui laisser ? Hmmm. La couleur du papier peint. Ça, on peut. Sauf dans la chambre des enfants : il ne faudrait pas que s’y exprime la volonté d’endoctriner les chérubins dans la dégénérescence de l’indifférenciation sexuelle ou au contraire de formater les petit.e.s dans des stéréotypes de genre patriarcaux.

C’est tout de même curieux. La démocratie a survécu, sans qu’un sourcil se lève, à la réédition des Journaux de Herr Doktor Goebbels, chef de la propagande du Reich, d’Alfred Rosenberg, l’idéologue en chef, ou de Ciano, le gendre chéri de Mussolini. Celui de Rosenberg est vendu sans même un apparat critique. Ce qui le rend d’ailleurs illisible. Outre le style, subtil comme une forêt noire après une choucroute, on n’arrive même pas à comprendre à propos de quel événement l’auteur débite ses théories foutraques.

Mein Kampf est de la même eau. Je l’ai feuilleté, dans une édition de 1940 trouvée dans une vieille bibliothèque. C’est connu. Il est écrit avec les pieds et pourtant Hitler a reçu de l’aide pour ce pensum plumitif. Pédant, obsessionnel, mal écrit. En 1935, à peu près toutes les familles allemandes l’avaient acheté, mais pas un militant, pas même les vieux, ne l’avaient lu.

Prétendre qu’il faut interdire Mein Kampf parce qu’il va répandre les idées de l’auteur, c’est au mieux jouer à se faire peur, au pire prendre les gens pour des imbéciles. C’est prôner une démocratie où le peuple est dénigré au point qu’on le croit bien capable de se laisser berner par ce torchon. En conséquence de quoi, pour le protéger, on lui interdirait d’y toucher, sous quelque prétexte que ce soit, comme on interdit des jouets aux enfants de moins de 36 mois.

L’homme sait assez se montrer irresponsable pour qu’il reste justifié d’ériger un certain nombre de garde-fous. Mais là, c’est aller trop loin.

C’est d’une incohérence flagrante, aussi, car à tout prendre, le Journal de Goebbels devrait être considéré comme beaucoup plus dangereux que l’indigeste prose du Führer. L’homme était ministre de la Propagande et contrairement à d’autres pontifes du régime, il peaufinait avec soin sa prose dans l’espoir d’une édition glorieuse après la victoire finale. Est-ce l’imposant apparat critique qui sauve cette édition des foudres de nos censeurs ? J’en doute : il paraît que la plèbe dans notre genre, souvenez-vous, ne lit pas les notes de bas de page.

Les idées d’extrême-droite et le racisme progressent depuis vingt ans. Elles ont très bien su se passer de Mein Kampf pour cela. Comme autrefois, elles s’appuient sur des formules choc, des chiffres brandis, des slogans bramés, beaucoup plus que sur la vente en librairie de fastidieux pavés à l’argumentaire abstrus. Et si vraiment on prétend voir dans son succès de librairie un simple indicateur, la preuve d’une flambée nazie outre-Rhin, l’interdire consisterait à écraser le thermomètre en l’accusant d’avoir causé la fièvre. C’est un procédé commode et répandu, mais pas très, très efficace.

Ce serait même pire car l’objet serait auréolé du prestige de l’interdit. Imaginez : « Mein Kampf, en fait, c’est tellement convaincant qu’on a été obligé de l’interdire ! – Oui, les vérités qui dérangent ! – Le lobby juif, quelque part, Hitler avait raison ! »… Couru d’avance. Tellement, qu’on l’entend un peu partout, alors même que le livre n’a jamais été interdit en France. Il n’est pas réédité en version papier, c’est tout. Sur la toile, vous le trouvez en trois clics.

Cette panique récurrente à propos de Mein Kampf en dit surtout long, je trouve, sur le peu de confiance que notre démocratie a en elle-même.

Nos « valeurs » si « charlie », notre régime-fin de l’Histoire, horizon atteint, perfection politique, tout cela pourrait être battu en brèche par un pesant pamphlet-fleuve des années vingt, dont nous savons qu’il a engendré les pires crimes de l’Histoire ? C’est mépriser, non seulement le peuple, jugé capable de s’y laisser prendre, mais la démocratie elle-même, tenue pour incapable de se défendre en liberté contre un pareil ennemi. C’est la piétiner, que de penser qu’on doit la doter des armes mêmes de cet ennemi : censure et bûchers de livres. Nous sommes des démocrates-guignols, si nous ne nous sentons même pas capables de contre-argumenter face à Mein Kampf.

Et nous défendons une triste société, si nous croyons le projet politique du IIIe Reich capable de lui tailler des croupières. Et c’est peut-être bien là le problème.

Car il y a bien assez de nos jeunes, déjà, pour le croire et rejoindre l’EI comme on s’engageait dans les Corps francs, ou les Chemises brunes.

Si nous pensons que publier Mein Kampf pourrait ressusciter la SA dans nos rues, c’est parce que nous craignons, à tort ou à raison, qu’il y ait un vivier pour une SA. Ce n’est toujours pas en écrasant le thermomètre que nous traiterons la fièvre.

Qu’avons-nous fait de notre monde pour qu’en 2017, nous puissions craindre que la vision nazie puisse de nouveau, sachant ce qu’elle a fait, susciter l’enthousiasme ? Que promet, qu’espère, que propose notre modèle, quel bonheur promet-il, pour en être à se sentir menacé par ça ?

Un coup d’œil aux programmes des prochaines élections nous renseigne : rien. Pauvreté, précarité, pression – sans limites, à l’infini.

Vous avez tous vu cette affiche dans vos livres d’Histoire. Tenons pour assuré qu’elle a rapporté bien plus de voix à Hitler que son bouquin. C’est là, c’est à ce point de l’Histoire où le dictateur, n’avançant même pas masqué, peut sortir ce slogan sans faire rire, qu’il a beau jeu et qu’on entre dans la zone de tous les dangers.

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Que Mein Kampf s’affiche en tête de gondole ou pas n’y changera rien : dans ces conditions, le premier marchand d’espoir emportera la mise. Même s’il se montre le couteau entre les dents.