Haine de la famille ou haine des descendants ?

De tout temps, les hommes (oui, c’est fait exprès) ont connu quelques difficultés avec leurs descendants, et éprouvé quelque angoisse à l’idée de reconnaître comme authentique être humain cet étrange bipède qu’on appelle le Jeune. A leur décharge, il faut dire que celui-ci ne leur facilite pas toujours la tâche, qu’il se mette en tête d’estourbir son frangin pour une vague histoire de méchoui, ou bien d’aller dépenser l’héritage paternel avec des filles, avant de revenir la jouer contrit-repentant, et s’assurer ainsi d’être cité en exemple en chaire pour les siècles des siècles. Sales mioches.

L’actuel dynamisme de la cathosphère de moins de quarante ans, aussi divers en tendances, en origines, en projets, qu’il y a de demeures dans la maison du Père, n’échappe pas à la règle. Si, dans l’ensemble, les catholiques se félicitent de voir au moins la jeune génération nombreuse, active et engagée, il en est pour trouver tout à fait intolérable que « ces jeunes qui n’ont rien vécu se permettent de penser qu’on a le droit de remettre en question ce qui a été fait avant eux » et concluent, péremptoires, « à ce que nous avons fait, il n’y a rien à ajouter, rien à retrancher ».
Leurs parents avaient dû dire à peu près la même chose. Nous ferons de même avec nos enfants : Alfred Jarry prophétisait vers 1905 : « il viendra des jeunes gens qui nous trouveront bien arriérés et composeront pour nous abominer des ballades, et il n’y a pas de raison pour que cela finisse. »
Comme le chantait le grand Jacques dans sa délicieuse version 1967 des Bonbons « toussa, c’est l’conflit des générâââsssions. »

Jusque-là, c’est normal et prévu. Mais il y a déjà un truc symptomatique qui point dans ce « ils n’ont rien vécu » – y compris lorsqu’il s’agit de « jeunes » qui ont très largement dépassé la trentaine, et ont donc été, déjà, mécaniquement exposés à un certain linéaire d’existence. C’est qu’en vertu du dogme moderne du Progrès nécessairement continu, chaque génération est convaincue que celle qui la suit ne peut avoir qu’une existence plus confortable, plus paisible et plus prospère que la sienne. De sorte que parmi les baby-boomers, peu nombreux sont ceux qui acceptent d’explorer l’hypothèse que, peut-être, leurs successeurs n’ont pas tant que cela une vie de pétales de roses et de cuillers d’argent, que les emplois sont plus rares, plus précaires, moins bien payés. Ou que le monde du travail puisse être davantage dominé par la pression, le stress et l’angoisse, après trente ans de chômage de masse et de chantage au licenciement toujours possible.

Autre biais de perspective classique de la génération Trente glorieuses, son rapport à l’effort. Cette génération n’a rien eu tout cuit tout rôti, c’est un fait. Elle a travaillé, elle s’est battue, pour obtenir sa situation, ses acquis sociaux, et tout et tout. Elle en a retiré le juste fruit. Et elle est tentée de croire qu’il en est toujours ainsi, que tout travail paie.
Quelle erreur ! Il n’y a pourtant pas à regarder loin dans l’Histoire pour croiser de nombreuses générations qui ont labouré, semé, biné, et n’ont rien récolté. Et de Qoélet à Zola, cela n’a pas manqué de questionner. Seulement, une génération d’une part du monde dans l’histoire a bénéficié d’une chance, celle d’évoluer dans un contexte où le travail apportait son fruit. Ce qui, malheureusement, amène trop de ses membres à conclure que rien n’a changé de ce côté-là, et donc, que celui qui ne récolte rien ne peut être qu’un fainéant qui n’a rien semé. Et donc, que la génération suivante – W, X, Y Z et compagnie – ne peut être qu’un tas de bons à rien, de patates de canapé et autres charmants surnoms.
Voilà déjà une jolie pierre d’achoppement, peut-être pierre angulaire dans le dédain qu’elle a de ses successeurs. Mais, après tout, la seconde phrase que l’humanité a écrite au calame sur l’argile, juste après « Ghourghour, paysan, a versé dix sacs de grain pour l’impôt royal », n’est-elle pas « Il n’y a plus de jeunesse, ma bonne dame, et tout ça n’vaut pas les grands guerriers de jadis » ?

Cela dit, notre temps dépasse largement l’éternel conflit des générations dans sa haine de ses descendants. Et cette haine concerne toutes les générations, peut-être même de manière croissante.

Il y a d’abord cette affaire déjà un peu ancienne mais si symbolique, celle du « boîtier anti-jeunes ». Rappelez-vous : c’est, au départ, un boîtier destiné à chasser les rats, par l’émission de sons si aigus qu’eux seuls peuvent les entendre. Par un petit réglage, le son devient audible aux jeunes humains, et pas à leurs aînés. Il fallut une bataille juridique pour démontrer le caractère anticonstitutionnel d’un dispositif automatique interdisant un centre ville à des citoyens sur simple critère d’âge. En attendant, on avait envisagé de traiter les moins de trente-cinq ans, indistinctement, de l’affreux Jeunedescitésenbandemondieulevilain jusqu’au nouveau-né, comme des animaux nuisibles, chassés par un appareil anti-vermine. C’était charmant.

Les choses ne s’arrangent pas. Les générations futures ont même perdu leur statut de prétexte à l’écologie superficielle. Désormais, elles ne sont plus que des pique-assiette que l’on se propose de réguler, au cri de « Neuf ! Dix ! Vingt milliards d’hommes ! c’est ce que vous voulez pour notre pauvre planète ? » Et réduire la natalité – liquider dans l’œuf une bonne part de l’humanité à naître, quoi – apparaît comme une option évidente dans une démarche raisonnable de problem solving. Bien plus raisonnable que toute ébauche de réflexion sur une possible modération de notre niveau de vie, laquelle permettrait ensuite d’accueillir un peu plus de monde à empreinte écologique égale.
L’avortement (comme, d’ailleurs, l’euthanasie) semble donc plus raisonnable à ériger en régulateur institutionnel du ratio « richesses sur population » que le partage. Drôle d’amour de l’humanité, drôle de progrès en vérité.

Drôle de logique, aussi. Car dans le temps même où il s’horrifie de la naissance d’enfants « de trop », l’homme de notre temps a la ferme intention de camper ici-bas et de n’en jamais décarrer. Quête de l’immortalité, vie de mille ans, clonage : l’homme veut survivre, identique, à l’infini. Hier encore, ce n’étaient que des mythes. Aussi fallait-il trouver d’autres voies : laisser une trace, se perpétuer, transmettre. On atteignait l’immortalité grâce à ce qu’on léguait. Aujourd’hui, le progrès promet l’immortalité pour demain. Dans ces conditions, plus question de donner ! il s’agit au contraire, plus que jamais, de prendre. La descendance, la transmission, l’accomplissement d’œuvres plus durables que nous ne nous intéressent plus : à quoi bon, puisque nous allons durer ? La parentalité ? Un jeu, avec des poupins qu’on revendra sur Internet – on appelle ça le rehoming et c’est un business très juteux – quand ils n’amuseront plus. L’enseignement ? Guère plus que le lieu où nous, la génération aux manettes, modelons non sans dégoût le matériau surabondant, donc vil, que constitue le flux décidément intarissable de jeunes générations.

Car ils continuent à venir, ces petits sagouins ! On ne sait plus sur quel ton leur dire que la planète est pleine, le marché du travail saturé, que l’humanité n’a pas-besoin-d’eux, sacré bon sang c’est pourtant simple, ils continuent ! Des irresponsables continuent à pondre des mioches !
On a beau en finir de toutes les manières possibles avec la transmission, le partage, le durable, manifester de toutes les manières possibles l’amour du jetable, du plaisir immédiat, du moi-je-ici-maintenant, nous n’arrivons pas à nous débarrasser totalement des enfants – mais on finira bien par y arriver. En tout cas, nous préparons bien nos esprits à l’idée qu’ils ne servent à rien, sinon à nous gâcher l’existence et à compromettre la survie de la planète.

J’exagère ?
Combien de fois vous a-t-on fait remarquer – selon que vous ayez ou non déjà des enfants – que c’est très bien de ne pas en avoir, et très ennuyeux d’en avoir, dans l’optique, comme on dit, de « s’éclater » ?

A ce titre, l’abolition de l’expression « en bon père de famille » prend un sens nouveau. Car au-delà de la formulation patriarcale surannée, sur le plan juridique, ce terme signifie « d’une manière qui garantit que le bien légué aux autres ne sera pas détérioré » (historiquement, cela signifiait entretenir sa terre, ne pas la laisser retourner à la friche). Autrement dit, cela avait à voir avec le fait de rendre la terre aussi propre et riche qu’on l’avait trouvée soi-même, la préserver pour ses descendants, au lieu de la détériorer selon son caprice, quelque chose entre la destination universelle des biens et le souci de préserver les ressources pour les générations futures. On comprend que cela fasse horreur à notre civilisation de la goinfrerie, éprise de dévoration sans souci des conséquences, écumant de haine vis-à-vis de tous ceux, nés ou à naître, avec qui il faudrait partager !

Avoir une descendance et lui transmettre son savoir est la forme la plus ancienne, la plus simple de se survivre et de transcender notre caractère fini et mortel. La longue enfance, période d’apprentissage, de cohabitation avec la génération précédente avait ce but : elle permet à l’espèce de ne pas tout reprendre à zéro, mais elle permet aussi à l’individu, quelle que soit sa foi en une vie éternelle « ailleurs », de ne pas disparaître tout à fait, de se léguer, se survivre. Qu’en sera-t-il quand nous vivrons mille ans et en contrepartie n’aurons quasiment plus de descendants, faute de place ? Est-ce vraiment ce que nous voulons ?
Combien de temps avons-nous l’intention d’alourdir nos cœurs de pierre du boulet de nos richesses, jusqu’à fermer à double tour la porte non seulement à quelque pauvre anonyme – ou même « nommé Lazare » – mais désormais à nos propres enfants ?

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La sterne est-elle gratuite ?

Il y a quelques semaines, à l’occasion de la Nuit Charles Péguy, Fabrice Hadjadj avait évoqué, à propos de notre rapport à la Création, le cas très curieux de la Sterne arctique – de quoi interpeller évidemment l’ornitho que je suis. La Sterne arctique est une petite cousine des mouettes, qui pèse une centaine de grammes, et se nourrit en pêchant le menu fretin dans les mers circumpolaires. Elle se reproduit sur les côtes arctiques, et pour trouver à se nourrir toute l’année, a opté pour une solution radicale : migrer des mers arctiques aux mers subantarctiques, « du Pôle nord au Pôle sud », et vivre ainsi deux étés par an… mais au prix d’un aller-retour de 70 000 kilomètres !
Fabrice Hadjadj nous invitait donc à nous émerveiller, non pas tant devant la performance, mais devant la gratuité de cette folie – un oiseau de cent grammes capable de joindre un pôle à l’autre, en guise de cycle de vie normal.

Sterne arctique

Bien entendu, la première réaction de l’écologue est de froncer les sourcils ! Comment ça, gratuit ! Mais rien n’est gratuit dans la Nature, une dépense d’énergie est un handicap, sauf si elle constitue un investissement rentable ! et toute espèce qui s’amuse à des pitreries gratuites est irrémédiablement condamnée ! la Sterne arctique fait ainsi parce que ce sont ses concurrents, les autres espèces qui pêchent en haute mer, qui occupent toutes les places et lui ont imposé de rétrograder jusqu’en Antarctique. Elle est reléguée là-bas par des concurrents plus efficients, voilà tout !…
… Oui, tout cela est vrai…

Mais…
Mais ce qui est bel et bien gratuit (et en vertu de quoi F. Hadjadj avait donc totalement raison), c’est qu’il existe un oiseau pour occuper cette niche écologique complètement folle. Il existe dans la biodiversité une telle profusion, que des lignées de sternes, est née celle qui serait capable d’aller pêcher tout là-haut et jusque là-bas. Il existe une telle dynamique de création de nouveauté, dans la biodiversité, qu’elle a pu inventer cette folie.
Car sur la base des simples principes qui régissent l’évolution des espèces, il pourrait très bien en être tout autrement. Ces règles mêmes qui ont fait naître un beau jour la Sterne arctique, après quelques milliards d’années d’archéobactéries, de stromatolites, d’ichtyostégas, d’archéoptéryx et autres gastornis, auraient aussi bien pu aboutir à un éventail modeste et monotone d’espèces généralistes – adaptables à tout, dures à cuire – hyper-efficientes, hyper-polyvalentes et tout et tout. Et non !
La biodiversité vit d’un tel rythme de Création continuée qu’elle engendre sans cesse de l’inattendu, de l’improbable, du différent. Elle ne se contente pas de trouver des réponses à des questions à la manière de l’entreprise qui lance un nouveau produit, non ! La nouveauté est plus qu’une solution à un problème. D’autres espèces de sternes auraient très bien pu étendre leur domaine vital jusqu’au sud, ou bien personne ne venir d’Arctique pêcher en Antarctique : la Sterne arctique ne s’est-elle pas inventée comme solution à un problème qui ne s’est mis à exister qu’à partir de ce moment-là ? Ne fallait-il pas d’abord que l’énergie créatrice de la vie la fasse apparaître, gratuitement, pour que la sélection naturelle la valide ensuite ?

Imaginez, tiens, par exemple, la biodiversité confiée à quelques de nos technocrates, chantres de l’optimisation et de la rationalisation. Ce serait vite plié : un parc bien délimité d’espèces au spectre large, polyvalentes, pluridisciplinaires, standardisées, normalisées, exploiterait avec une froide efficacité l’ensemble des ressources disponibles, et jamais aucune fantaisie ne viendrait créer de nouveauté, d’imprévu, d’étonnement. Et rien ne pourrait évoluer, car il n’y aurait pas de place pour cela. Ah, si Dieu pouvait être comme nous ! Si ses chemins pouvaient être nos chemins ! Il aurait été parfait, ce monde, parfait comme du beau carrelage posé bien droit, bien blanc, bien froid. Qu’il est dérangeant que Dieu ne pense pas ainsi… qu’il est dérangeant que nous ne soyons qu’à son image et ressemblance.

Pourquoi dix espèces spécialistes pour exploiter le spectre qu’un généraliste peut balayer sans en laisser une miette ? Simplifiez-moi le millefeuille ! C’est, du reste, ce qui se produit dans les écosystèmes décapés, rabotés, que nous condescendons à abandonner à toute cette vie qui n’a pas l’heur de servir nos projets. Pire. En ce moment-même des apprentis sorciers travaillent à créer du « vivant artificiel » se donnant pour objectif de « remplacer le vivant naturel, imparfait, peu efficace »… Non, jamais !

La biodiversité ne suit pas ces règles. Elle ne cesse d’engendrer des milliards-de-feuilles, plus même que nous ne pouvons en connaître, sans but, sinon celui de vivre, en tout cas sans projet d’accumulation, de consommation, d’accaparement ou de contrôle. Et si l’on voit naître des formes toujours plus complexes, les plus simples, les plus élémentaires ont leur place aussi, depuis un million de millénaires. Toute nouveauté est permise, même si elle ne sert à rien. Car il ne « sert à rien » que deux espèces, tout à coup, se partagent une niche jusque-là réservée à une seule.

Il y a dans cette énergie dissipée, en quelque sorte, en pure perte, la force vitale, la viriditas qu’avait perçue Hildegarde de Bingen. Une force irrépressible d’engendrement. Cette énergie de création continuée, nous pouvons y lire la véritable marque de fabrique du Créateur. Elle n’est pas dans une lecture au pied de la lettre et passablement obtuse du premier chapitre de la Genèse (obtuse, car oubliant par exemple qu’il existe ensuite… un second chapitre, un second récit). Elle n’est pas davantage dans la recherche de signes trop évidents inscrits dans quelque évolution (très) dirigée. Elle est bien plus dans cette profusion de nouveauté, cette invention permanente et, oui, gratuite de nouvelles façons d’exister parmi les autres êtres vivants, quitte à être en compétition avec eux ou à chercher jusqu’aux pôles son pré carré.
« Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur ! » (Ps 103, 24)

Lorsque Dieu crée, il ne cherche pas à résoudre un problème ni à répondre à un marché. Il ne poursuit qu’un projet : rencontrer un Autre pour faire alliance avec lui. Et lorsqu’Il s’y met, là non plus, il ne lésine pas. L’Amour, la grâce et la Parole surabondent, traversent et inondent ce monde blessé et souffrant que, par humilité, Il a renoncé à rendre parfait à coups de déluges et de baguette magique (Gn 9, 9-17). Pas de mesure. Pas de cost-killing de la Grâce. Pas d’optimisation, mais une force à la fois irrépressible et humble qui cherche sans cesse à venir au jour par des chemins nouveaux, ou par des chemins tracés de toute éternité.

L’amour de Dieu et la biodiversité se ressemblent beaucoup, finalement.
J’en entends déjà crier « panthéisme, panthéisme » dans le fond de la salle. Stop ! on arrête tout. La créature est-elle le créateur ? La signature dans le coin du tableau implique-t-elle qu’on prenne le tableau pour le peintre ? Jamais de la vie. Mais on ne peut tout comprendre du tableau si l’on n’en connaît pas l’auteur.

Alors, ouvrons-nous à cette profusion gratuite. Réjouissons-nous qu’elle ne suive pas nos lois, ni nos chemins, ni nos pensées. C’est cela qui la marque du sceau du divin.

Qu’avons-nous fait de l’Europe ?

Il y a quelques jours a circulé une pétition destinée à s’opposer à la nomination d’un baron du pétrole à la tête de la Commission Climat de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est le budget de la République française qui va être visé par la Commission européenne où il peut être rejeté sans autre forme de procès, avec mises en demeure de coupes franches ici ou là.

Qu’avons-nous fait pour en arriver là ?

Car où sommes-nous ?
Nous sommes toujours citoyens d’une république, mais nous en sommes réduits à des pétitions pour exprimer notre avis sur la nomination de ceux qui nous gouvernent, et ce, sur des sujets aussi cruciaux que le dérèglement climatique. Nous sommes citoyens d’un Etat souverain, mais celui-ci n’a plus de souveraineté pour établir ce qui fonde normalement l’indépendance d’un Etat, d’un foyer, d’un individu : l’usage qu’il fera de ses ressources.

A ce rythme, nous en serons réduits à chantonner des mazarinades comme seul mode d’action politique.

Oh, il y avait d’exccccellentes raisons, bien sûr. Tout un arsenal de pactes de stabilité devait nous garantir des dangereuses embardées de l’économie. Il nous assigne désormais, aussi, un chemin étroit en matière politique, une façon unique d’user des ressources d’un pays et de les répartir. Mais à la limite, le problème n’est pas – pas du tout, même – le bien-fondé des règles ainsi définies.

Le problème, c’est que près de soixante ans de construction européenne, fondée dans ce qu’on appelait alors le monde libre, et fière d’incarner à la fois la liberté et la prospérité de ce qui n’était encore qu’un demi-continent, soixante ans d’avancées présentées comme des évidences ont abouti à cela : des citoyens dépossédés de la possibilité de choisir leurs véritables maîtres. Et ceci, sans fabuler on ne sait quel complot, cénacle d’Illuminati templiers reptiliens ou je ne sais quoi. Non, c’est un fait, les instances élues le cèdent à des instances où l’on se coopte entre soi. Les citoyens ont si conscience que c’est là que tout se joue qu’ils tentent, éperdus, lorsque l’affaire est grave, d’exercer une vague influence sur les débats. Généralement en vain.

Tout cela pour notre bien, me direz-vous. Quelle infantilisation ! Quelle régression ! Quelle est donc la différence avec l’Ancien Régime, où le roturier n’était bon qu’à voir ses Messieurs débattre de hautes affaires et lui tapoter la tête avec condescendance ? Qui nous garde de pareils gardiens ?

Que la politique de l’UE soit bonne ou mauvaise, le terrible est là : que nous y adhérions ou non n’y changera pas une ligne. Nous avons juste réussi à réinventer une très vieille forme de gouvernance, très archaïque même. Cette forme qui, en tout temps, s’est targuée de la supériorité de vues qui légitimerait son droit à gouverner la plèbe sans la consulter. Tout au plus la « modernité » lui impose-t-elle de prétendre prendre soin des peuples en question, de mieux agir pour eux-mêmes qu’ils ne le feraient eux-mêmes. Là encore, on croirait entendre un parent d’enfant de six ans particulièrement capricieux.

Il ne faut pas s’étonner, derrière, que les citoyens soient prêts à suivre n’importe qui leur promettant de leur rendre le pouvoir ; y compris des partis dont on peut aisément deviner, ou constater sur le terrain, que le réel partage du pouvoir n’est pas leur tasse de thé, non plus que le respect des prérogatives des citoyens.

Le pire est que cette attitude désespérée sert aux pouvoirs en place à justifier leur domination, avec cet argument massue : « vous voyez bien, les gens, quand on les laisse choisir, ils font n’importe quoi. Alors laissez-nous le pouvoir, nous, nous ne ferons pas de bêtises. Faites-nous confiance. »

D’ailleurs, ça ne va pas rater : ce billet sera vraisemblablement classé « europhobe, qui fait le lit du Front national, soutient Zemmour, flirte avec l’extrême-droite catho-souverainiste, met du fromage râpé dans le gratin dauphinois et tue des chatons », en vertu de la pensée par packs précédemment évoquée.

Et d’enfoncer le clou en rappelant qu’Hitler est arrivé au pouvoir de manière démocratique, ce qui veut dire que hein, la démocratie, oui, mais à condition de ne pas laisser trop de cratie au démos, pas trop de choix, sinon, ma bonne dame, voilà ce qu’il fait ce vilain démos : il casse le joujou. Autant le lui enlever tout de suite.

Que ce soit l’occasion de rappeler que NON, Hitler n’est pas « arrivé au pouvoir démocratiquement ». Même en additionnant ses voix et celles du DNVP, il n’a jamais obtenu la majorité au Reichstag. Il n’a pas été nommé chancelier par Hindenburg à l’issue des élections remportées par son parti, entre autres à cause de cela. Il a fini par l’être à l’issue d’élections nettement moins maîtrisées et dans le cadre d’un sale petit jeu de poker menteur entre conservateurs, d’une manière non constitutionnelle. Et une fois en place, il avait si peu la confiance du Reichstag qu’il n’a pas attendu un mois pour balayer le fonctionnement normal de l’Etat à son profit. Ceci sans même parler de l’état de déliquescence des institutions « démocratiques » de Weimar à cette époque ou du caractère « libre » d’élections dans les rues écumées par la SA. Bref.

Nous avions cru à l’Europe. Lors de la chute du Mur, j’avais treize ans. Ce sont de ces moments où l’on sent le souffle de l’Histoire, et en tempête encore. On croyait sincèrement œuvrer pour la paix, la liberté et la prospérité. Qu’avons-nous fait pour nous retrouver avec une paix de plus en plus précaire du côté de l’Est, une liberté de choisir entre blanc et crème, une prospérité remplacée pour longtemps par l’austérité ?

Que faire ?
Si je savais, ce serait dangereux. Je risquerais de devenir un bel exemple de « n’importe qui qui promette aux citoyens de leur rendre le pouvoir ». Je crois n’avoir à peu près rien d’un leader charismatique, et j’en suis bien aise.
M’est avis que déjà, il faut réfléchir. Là aussi, on nous en a déshabitués. Des décennies lénifiantes et infantilisantes ont achevé de nous convaincre que nous étions trop bêtes et pas assez experts en ceci ou en cela pour penser notre monde, notre société, notre projet. Tiens, un projet ! Nous n’en avons plus aucun. C’est l’un des points qu’avait souligné Gaël Giraud, lors d’une conférence dans le cadre de la Journée de prière pour la Création du diocèse de Valence. Notre temps n’a plus aucun projet, plus aucune vision eschatologique à proposer – rien qu’un vague statu-quo désespérant et désespéré. On peut repartir de ça.
Un but, quelque chose qui porte et qui fédère ; comment voulez-vous exiger des citoyens une marche en avant s’il n’y a ni avant ni arrivée envisagée ? Combien de temps à galoper sur un tapis roulant, s’étonnant de ne jamais rattraper la carotte peinte sur le mur de la salle de fitness ?

Un but, des idées, des expériences repartant de la base, des fondements de ce qui lie les citoyens, les fait se sentir concernés par la citoyenneté, c’est-à-dire la vie de leur cité. La « mondialisation » sert aussi d’argument pour nous en dissuader, pour nous rabâcher que nous ne contrôlons rien, que tout se joue ailleurs, que tout nous dépasse, qu’un chef d’entreprise au bout d’un monde peut décider d’un battement de cil de quelque chose qui touchera notre quotidien plus que nous ne pourrons jamais le faire. Déjà, refusons cette désespérance et reprenons dans nos mains les leviers à notre portée. C’est moi qui choisis à qui je parle dans la rue, dans l’immeuble, dans le village, c’est moi qui choisis d’entrer dans une association, dans un réseau, c’est moi qui choisis quels circuits commerciaux m’alimenteront – par exemple. C’est dérisoire, peut-être, mais un peu moins désespérant que de se lamenter sur son impuissance.

De toute façon, avons-nous un autre choix ?

« Ces misérables, il les fera périr misérablement »

Si ce n’était évidemment pas un hasard que la rencontre d’écologie chrétienne « Pèlerins de la Terre » fût programmée pour (quasi) coïncider avec la fête de saint François d’Assise, patron des écologistes, c’est un signe d’un genre un peu différent qui nous a donné pour ce dimanche-là comme Evangile la parabole des vignerons meurtriers (Mt 21, 33-43).
Relisons-la rapidement.

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux pharisiens : « Écoutez une autre parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le moment de la vendange, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de la vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais ils furent traités de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils.’ Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : ‘Voici l’héritier : allons-y ! tuons-le, nous aurons l’héritage !’ Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? »
On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d’autres vignerons, qui en remettront le produit en temps voulu. »
Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit. »

>Nous voici donc en face de vignerons qui, s’étant vu confier en fermage une vigne qu’ils n’ont pas plantée, refusent, le jour venu, de verser au propriétaire de la vigne ce qui lui est dû, le montant du fermage. Ils vont jusqu’au meurtre pour cela. Ils prennent même un soin particulier à trucider le fils du propriétaire, avec cet argument frappant : « voici l’héritier ! Tuons-le, nous aurons l’héritage ».

S’il est bien sûr explicitement question du Royaume de Dieu, il me vient à l’esprit un parallèle frappant avec un autre don de Dieu, je veux bien sûr parler de la Création. Elle aussi nous a été remise en fermage. Tout ce que la Terre compte d’êtres vivants dont nous utilisons les services, nous ne l’avons pas créé, nous n’avons pas tissé nous-mêmes les liens qui les unissent ; il n’y a même que fort peu de temps que nous commençons à comprendre que cette Création ne nous offre pas que le seul service d’une production de la biomasse de notre choix.

Et à son propos aussi, le maître vient nous demander quelques comptes. Il est bien humble, ce fermage : Dieu ne prélève pas de dîme sur nos récoltes ; il nous demande simplement de ne pas détruire ce qu’Il a planté. Il vient simplement nous rappeler que cela n’est pas à nous, non pour nous spolier, mais pour que nous ne manquions pas à notre devoir d’intendance prudente et bienveillante, celle qui fait produire son fruit, celle qu’on appelait il y a peu encore « en bon père de famille » et qui signifiait non pas l’établissement d’un règne de phallocrate mais le devoir de rendre la terre aussi propre à porter du fruit qu’on l’avait reçue soi-même.

Ce propriétaire est pourtant bien ennuyeux. Il vient nous rappeler que tout ne nous appartient pas, que nous n’avons pas le droit de l’accaparer, de nous en proclamer les maîtres à sa place, et que nous devons maintenir cette vigne, cette Création, aussi propre à porter du fruit le jour où nous la remettrons que le jour où nous l’avons reçue. Il nous demande aussi quel fruit nous en tirons : des fruits qui ne soient pas destinés qu’à la seule satisfaction égoïste de quelques accapareurs, mais aussi à Lui, c’est-à-dire à tous.

On dirait furieusement un écologiste, ce propriétaire de domaine, en fait, non ?

Voilà sans doute pourquoi ses émissaires sont aussi mal reçus que ces vilains z’écolos. Ils font rien qu’à nous rappeler exactement les mêmes choses. Comme souvent, ils ne sont pas croyants, ils ne parlent pas de Dieu. Ils parlent des générations futures. Mais comme ce que nous faisons à l’un de ces petits qui sont ses frères est aussi fait à Lui, cela ne fait pas une grande différence. Ils n’arrêtent pas de nous rappeler que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes, car c’est cette vigne qui nous permet de vivre.

Et bien sûr, ce n’est pas agréable à entendre. Nous aimerions mieux penser que nous ne devons rien à personne, même si ce n’est pas vrai. Nous préférons nous enclore dans ce domaine dont nous n’avons construit ni la clôture ni même la tour de garde, y placer nos drapeaux, et jeter dehors tout ce et tous ceux qui nous déplaisent. Nous préférons être les seigneurs et maîtres, les nouveaux propriétaires de la vigne ; en faire ce que nous voudrions, la (mal)traiter, lui arracher tout ce qu’elle peut donner, la faire pisser, comme on dit, et surtout, en garder le fruit pour nous. Et pour cela, nous avons eu une idée de génie : tuer l’héritier pour se proclamer maîtres de l’héritage à sa place. Et à travers lui, c’est aussi le Créateur que nous espérons avoir tué, afin de fonder notre domination sur un double mythe commode : l’héritier, c’est nous, et les créateurs, c’est nous. Quelqu’un réclame ? Couic !

L’on pourrait réécrire une transcription de cette parabole. On pourrait décrire des vignerons qui inondent la vigne de poison, arrachent la moitié des ceps pour se bâtir une somptueuse maison, transforment l’autre moitié en OGM dans l’espoir qu’elle produise double et compense ainsi la perte, ajoutent à la clôture des barbelés pour empêcher les pauvres de grappiller après la vendange et en réduisent d’autres en esclavage pour manipuler à leur place les feuilles recouvertes de pesticides. Que dirions-nous si l’on nous décrivait de tels vignerons ? Quelque chose comme « ces misérables, ils périront misérablement, tués par leurs propres poisons, affamés par les ressources qui manqueront quand ils auront arraché tous les ceps et que leurs OGM auront périclité, que les pauvres et les esclaves se lèveront contre leur ordre inique ».

L’écologie ne nous dit pas autre chose. Et nous avons tout autant de mal à comprendre que c’est de nous qu’il s’agit. Parce que la Création appartient à Dieu, c’est-à-dire au Royaume de Dieu, et aussi parce que les plus fragiles, ceux qui n’ont pas le choix, ni la voix au chapitre, sont les premières victimes, à l’image des premiers serviteurs envoyés par le maître du domaine, cette parabole englobe aussi notre rapport à toute la Création.

Alors, si l’homme veut montrer qu’il peut encore être digne, lui, et non une hypothétique autre espèce, de demeurer fermier du grand Domaine, il faut qu’il se dépêche. Une disparition misérable le guette, et il l’aura lui-même forgée. Il n’y aura pas besoin pour le maître de faire donner la troupe.