Qu’avons-nous fait de l’Europe ?

Il y a quelques jours a circulé une pétition destinée à s’opposer à la nomination d’un baron du pétrole à la tête de la Commission Climat de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est le budget de la République française qui va être visé par la Commission européenne où il peut être rejeté sans autre forme de procès, avec mises en demeure de coupes franches ici ou là.

Qu’avons-nous fait pour en arriver là ?

Car où sommes-nous ?
Nous sommes toujours citoyens d’une république, mais nous en sommes réduits à des pétitions pour exprimer notre avis sur la nomination de ceux qui nous gouvernent, et ce, sur des sujets aussi cruciaux que le dérèglement climatique. Nous sommes citoyens d’un Etat souverain, mais celui-ci n’a plus de souveraineté pour établir ce qui fonde normalement l’indépendance d’un Etat, d’un foyer, d’un individu : l’usage qu’il fera de ses ressources.

A ce rythme, nous en serons réduits à chantonner des mazarinades comme seul mode d’action politique.

Oh, il y avait d’exccccellentes raisons, bien sûr. Tout un arsenal de pactes de stabilité devait nous garantir des dangereuses embardées de l’économie. Il nous assigne désormais, aussi, un chemin étroit en matière politique, une façon unique d’user des ressources d’un pays et de les répartir. Mais à la limite, le problème n’est pas – pas du tout, même – le bien-fondé des règles ainsi définies.

Le problème, c’est que près de soixante ans de construction européenne, fondée dans ce qu’on appelait alors le monde libre, et fière d’incarner à la fois la liberté et la prospérité de ce qui n’était encore qu’un demi-continent, soixante ans d’avancées présentées comme des évidences ont abouti à cela : des citoyens dépossédés de la possibilité de choisir leurs véritables maîtres. Et ceci, sans fabuler on ne sait quel complot, cénacle d’Illuminati templiers reptiliens ou je ne sais quoi. Non, c’est un fait, les instances élues le cèdent à des instances où l’on se coopte entre soi. Les citoyens ont si conscience que c’est là que tout se joue qu’ils tentent, éperdus, lorsque l’affaire est grave, d’exercer une vague influence sur les débats. Généralement en vain.

Tout cela pour notre bien, me direz-vous. Quelle infantilisation ! Quelle régression ! Quelle est donc la différence avec l’Ancien Régime, où le roturier n’était bon qu’à voir ses Messieurs débattre de hautes affaires et lui tapoter la tête avec condescendance ? Qui nous garde de pareils gardiens ?

Que la politique de l’UE soit bonne ou mauvaise, le terrible est là : que nous y adhérions ou non n’y changera pas une ligne. Nous avons juste réussi à réinventer une très vieille forme de gouvernance, très archaïque même. Cette forme qui, en tout temps, s’est targuée de la supériorité de vues qui légitimerait son droit à gouverner la plèbe sans la consulter. Tout au plus la « modernité » lui impose-t-elle de prétendre prendre soin des peuples en question, de mieux agir pour eux-mêmes qu’ils ne le feraient eux-mêmes. Là encore, on croirait entendre un parent d’enfant de six ans particulièrement capricieux.

Il ne faut pas s’étonner, derrière, que les citoyens soient prêts à suivre n’importe qui leur promettant de leur rendre le pouvoir ; y compris des partis dont on peut aisément deviner, ou constater sur le terrain, que le réel partage du pouvoir n’est pas leur tasse de thé, non plus que le respect des prérogatives des citoyens.

Le pire est que cette attitude désespérée sert aux pouvoirs en place à justifier leur domination, avec cet argument massue : « vous voyez bien, les gens, quand on les laisse choisir, ils font n’importe quoi. Alors laissez-nous le pouvoir, nous, nous ne ferons pas de bêtises. Faites-nous confiance. »

D’ailleurs, ça ne va pas rater : ce billet sera vraisemblablement classé « europhobe, qui fait le lit du Front national, soutient Zemmour, flirte avec l’extrême-droite catho-souverainiste, met du fromage râpé dans le gratin dauphinois et tue des chatons », en vertu de la pensée par packs précédemment évoquée.

Et d’enfoncer le clou en rappelant qu’Hitler est arrivé au pouvoir de manière démocratique, ce qui veut dire que hein, la démocratie, oui, mais à condition de ne pas laisser trop de cratie au démos, pas trop de choix, sinon, ma bonne dame, voilà ce qu’il fait ce vilain démos : il casse le joujou. Autant le lui enlever tout de suite.

Que ce soit l’occasion de rappeler que NON, Hitler n’est pas « arrivé au pouvoir démocratiquement ». Même en additionnant ses voix et celles du DNVP, il n’a jamais obtenu la majorité au Reichstag. Il n’a pas été nommé chancelier par Hindenburg à l’issue des élections remportées par son parti, entre autres à cause de cela. Il a fini par l’être à l’issue d’élections nettement moins maîtrisées et dans le cadre d’un sale petit jeu de poker menteur entre conservateurs, d’une manière non constitutionnelle. Et une fois en place, il avait si peu la confiance du Reichstag qu’il n’a pas attendu un mois pour balayer le fonctionnement normal de l’Etat à son profit. Ceci sans même parler de l’état de déliquescence des institutions « démocratiques » de Weimar à cette époque ou du caractère « libre » d’élections dans les rues écumées par la SA. Bref.

Nous avions cru à l’Europe. Lors de la chute du Mur, j’avais treize ans. Ce sont de ces moments où l’on sent le souffle de l’Histoire, et en tempête encore. On croyait sincèrement œuvrer pour la paix, la liberté et la prospérité. Qu’avons-nous fait pour nous retrouver avec une paix de plus en plus précaire du côté de l’Est, une liberté de choisir entre blanc et crème, une prospérité remplacée pour longtemps par l’austérité ?

Que faire ?
Si je savais, ce serait dangereux. Je risquerais de devenir un bel exemple de « n’importe qui qui promette aux citoyens de leur rendre le pouvoir ». Je crois n’avoir à peu près rien d’un leader charismatique, et j’en suis bien aise.
M’est avis que déjà, il faut réfléchir. Là aussi, on nous en a déshabitués. Des décennies lénifiantes et infantilisantes ont achevé de nous convaincre que nous étions trop bêtes et pas assez experts en ceci ou en cela pour penser notre monde, notre société, notre projet. Tiens, un projet ! Nous n’en avons plus aucun. C’est l’un des points qu’avait souligné Gaël Giraud, lors d’une conférence dans le cadre de la Journée de prière pour la Création du diocèse de Valence. Notre temps n’a plus aucun projet, plus aucune vision eschatologique à proposer – rien qu’un vague statu-quo désespérant et désespéré. On peut repartir de ça.
Un but, quelque chose qui porte et qui fédère ; comment voulez-vous exiger des citoyens une marche en avant s’il n’y a ni avant ni arrivée envisagée ? Combien de temps à galoper sur un tapis roulant, s’étonnant de ne jamais rattraper la carotte peinte sur le mur de la salle de fitness ?

Un but, des idées, des expériences repartant de la base, des fondements de ce qui lie les citoyens, les fait se sentir concernés par la citoyenneté, c’est-à-dire la vie de leur cité. La « mondialisation » sert aussi d’argument pour nous en dissuader, pour nous rabâcher que nous ne contrôlons rien, que tout se joue ailleurs, que tout nous dépasse, qu’un chef d’entreprise au bout d’un monde peut décider d’un battement de cil de quelque chose qui touchera notre quotidien plus que nous ne pourrons jamais le faire. Déjà, refusons cette désespérance et reprenons dans nos mains les leviers à notre portée. C’est moi qui choisis à qui je parle dans la rue, dans l’immeuble, dans le village, c’est moi qui choisis d’entrer dans une association, dans un réseau, c’est moi qui choisis quels circuits commerciaux m’alimenteront – par exemple. C’est dérisoire, peut-être, mais un peu moins désespérant que de se lamenter sur son impuissance.

De toute façon, avons-nous un autre choix ?

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