Coup de froid sur la nature

Les débats politiques n’y changent rien, les insultes volent, mais l’écologie de terrain continue son travail, comme elle peut.

Il faisait frisquet à sept heures juste, sur les hauteurs de Dareizé (50 km au nord-ouest de Lyon), à presque 700 mètres. C’est un de mes points STOC-EPS habituels. Le STOC-EPS est un suivi d’oiseaux communs sur lequel je ne reviens pas http://vigienature.mnhn.fr/page/protocole-et-aide-lanalyse Disons juste, si vous n’êtes pas familier de ce blog, qu’il s’agit d’un des nombreux carrés-échantillons où l’on compte, deux fois par an, l’abondance des oiseaux, d’une manière simple, suffisante pour élaborer, avec la masse de données, des tendances nationales et régionales d’évolution des espèces communes.

A force, on les connaît, ces carrés. A quelques variations de date ou de météo près, on sait à quoi s’attendre et les surprises sont rares. Aujourd’hui, sur ce premier point, le Bruant jaune habituel manquait. Mais sur le numéro deux, j’ai entendu un Torcol, et ça ne m’arrive pas souvent. Le Torcol est une sorte de petit Pic vêtu couleur écorce, qui aime les vieux arbres creux, dans le bocage, pas en forêt. Théoriquement répandu au sud d’une ligne Nantes-Sedan, il n’en est pas moins rare.

Le reste fut sans surprise. Bien moins de Rossignols et de Fauvettes grisettes – pas une seule, même – qu’hier à Chassagny, plus au sud, et surtout plus bas. Tant mieux : c’est bien gentil les rossignols, mais quand ils chantent, on n’entend qu’eux, et quand vous n’avez que cinq minutes réglementaires pour démêler la pelote des chants d’oiseaux que vous entendez, il vous vient une irrépressible envie de les faire taire.

Il n’empêche qu’il faisait beau, presque calme – sauf en contrebas, près de la grand-route – et que les talus étaient hérissés de coucous (oui, à cette altitude, il y a un peu de retard) et des premières silènes. Les prés, tout blancs-rosés de cardamines, la fleur qui s’épanouit quand arrive le Coucou, l’oiseau. Dont j’ai entendu, d’ailleurs, une bonne demi-douzaine de chanteurs.

J’ai même vu quelques orchidées. Orchis mâle, je pense.

Et puis il y a ces observations d’oiseaux communs mais qui se laissent voir de près, pour une fois : le Tarier pâtre, tête noire, ventre rouge, épaulettes blanches ; le couple de Faucons crécerelles toujours fidèle à sa lucarne sur une vieille grange de pierre, de ce beau porphyre local d’un rouge pâle ; et la linotte, et le geai.

Et les Hirondelles rustiques juste aperçues en voiture mais qui ont bien retrouvé la vieille ferme, celle dont le tracteur, implacable, macule de boue la grand-route au même point kilométrique.

Oui, tout ça, par une belle journée, devrait réjouir le cœur. Sauf qu’il n’y est pas.

Déjà, c’est tout juste si l’on a le temps de les voir, les faucons, les silènes, les orchis et les geais. C’est le protocole : pour garder des conditions aussi homogènes que possible d’un point à l’autre, il faut faire vite. Avant le lever du soleil, tous les oiseaux ne chantent pas encore. Deux heures après, beaucoup commencent déjà à se taire. Il y a dix points de cinq minutes à faire, plus les temps de déplacement. Vous voyez que pour éviter un biais énorme entre vos points 1 et 10, il ne faut pas lanterner sur les petites routes.

Et puis vous êtes seul. Les données sont saisies, oui, mais avec qui partagez-vous les talus jaunes de fleurs, l’émotion à « capter » le Torcol, les cabrioles des crécerelles ? « Point 690325_01 – FALTIN 2 1xmâle 1xfemelle Code atlas 6 » c’est un peu sec.

Peut-être est-ce pour cela, en fin de compte, que le message ne porte pas.

Que le financeur même de cette collecte de données s’en moque, et n’hésite pas à prétendre, à qui veut l’entendre, que vous ne sortez jamais de « votre bureau parisien » (ou lyonnais, mais qu’importe), quand ce n’est pas à vous traiter d’insecte malfaisant.

Parce que du frémissement de la vie, dans les données, il ne reste rien.

Pourtant, disait Saintex, il ne faut pas dire à une grande personne « J’ai vu une maison blanche avec des tuiles roses et une glycine » mais « J’ai vu une maison de cent mille francs ». Alors elle s’écrie : « Comme c’est joli ! »

Nous avons à peu près tout essayé : l’émerveillement, l’utilitaire, les chiffres, et généralement une combinaison de tout cela.

Et rien à faire : la vie sauvage se retire du monde où nous avons à vivre aussi, et cela signifie que nous y passerons bientôt, nous aussi, et le sujet ne sera même pas devant les urnes dimanche.

Alors on continue mais le cœur, certains matins froids, n’y est plus.

Et puis le cœur n’y est pas parce que dès le premier point, de là-haut, on devinait la métropole. Hérissée de tours aiguës, au profil tranchant. Hérissée de brumes, de fumées, de tensions et de haines, et qu’il allait falloir y replonger.

Non qu’il n’y en ait ici. Qui me dit que la jolie ferme au bout du chemin n’héberge pas un paysan au bout du rouleau, criblé de dettes ?

Mais voilà. Tassés par millions sur quelques kilomètres carrés, pourris de NOx, de vacarme et de rancoeurs, loin des coucous et des silènes… et c’est là qu’il faut revenir. Sans oublier de pianoter sur le smartphone même où l’on a noté l’hirondelle, pour apprendre les mauvaises nouvelles du jour.

De retour on saute sur les sites d’info en continu avant que de saisir les obs’.

La grenouille saute dans l’eau bouillonnante de haine et ce n’est pas comme dans la fable. Elle le sait parfaitement. Mais elle n’a pas le choix.

Et si vous preniez le bon temps ?

Il y a des matins vraiment gris. Par exemple celui où l’autoradio vous donne le choix entre Gilbert Collard, Daniel Cohn-Bendit et Florian Philippot. Normalement, vous en sortez les reins cassés pour la semaine.

Un antidote ? Couper la radio et regarder un peu autour de nous. Le printemps arrive.

Ici, on trépigne. Il y a six mois que nous sommes cloîtrés dans nos bureaux, à de rares prospections hivernales près, à pianoter des rapports sous la terne lueur d’une ampoule basse conso maussade, assis sur des chaises de récup’. On regarde par la fenêtre, on consulte la base de données, la nôtre et celle de nos voisins : le premier Milan noir a été vu ! Revoilà les oedicnèmes ! Dans le Sud ils ont la première hirondelle !

Le premier quoi ? Revoilà les quoi ?

Allons, je suis presque sûr que vous en avez près de chez vous. Enfin, je ne peux pas vous le garantir, surtout pour l’Oedicnème (ce bizarre petit échassier des champs et des steppes), mais cela vaut le coup de vérifier (pour cela, rendez-vous ici et de là, sur le portail Visionature de votre région ou département, et cherchez ensuite la rubrique Biodiversité des communes). Sinon ? Et bien tout l’intérêt de cette période, c’est qu’il y a du nouveau tous les jours du côté de la Nature, et du nouveau facile à voir.

Rien à voir chez vous ? Vous êtes en ville ? Et alors ?

Tenez : ne me dites pas que vous n’entendez pas près de chez vous, le matin, le chant du Merle noir. (Pour ce lien, comme le suivant, WordPress ne me permet pas de proposer directement le fichier son. Cliquez sur le lien pour accéder à la page de l’espèce. Ensuite, cherchez un enregistrement noté « Song » – chant – et non « Call » – cri.)

C’est vrai que vous avez pu l’entendre il y a déjà quelque temps. Le Merle noir chante parfois à des dates tout à fait incongrues, genre le premier janvier. Ce qui casse un peu le glamour du premier-chant-de-l’année-signe-du-printemps. Mais c’est mi-février que les chants commencent à s’élever de tous côtés : ils ne cesseront plus guère avant juillet. Si vous avez un peu plus de chance, vous aurez croisé dans un jardin ou un petit bois la Fauvette à tête noire, qui va nous accompagner jusqu’en juillet. Et sur le toit vous allez bientôt retrouver le Rougequeue noir.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Rougequeue noir mâle

Prenez donc l’habitude de chercher, tous les jours, ce que la vie sauvage vous offre de nouveau : le premier chant de tel oiseau, la première ouverture du bourgeon de tel arbre, la première observation d’une abeille, d’un bourdon, d’un papillon. Notez-le sur un calendrier. Vous allez non seulement vous réaccorder au rythme des saisons, mais affûter votre regard et remarquer toujours plus de ces petits événements de la Nature auxquels vous ne prêtiez pas attention. Et plus vous les remarquerez, plus vous serez calé sur le rythme du vivant, et ainsi de suite.

Vous allez me dire que vous avez autre chose à faire. Que c’est bien gentil mais qu’il y a des choses plus graves. Des élections, la dette publique, l’emploi, le terrorisme et tout ça. Que tout de même « nous sommes embarqués dans une escalade de l’horreur »  comme l’explique Dany-Robert Dufour dans une glaçante interview au Comptoir. Et que les petits oiseaux, et bien on verra après.

Je prends le risque de le dire : erreur.

Ce que je vous propose peut servir la désescalade. Nous pouvons en témoigner. En tout cas, vous n’avez pas grand-chose à perdre.

Hier, nous l’avons testé. Une virée en forêt, même pas très longue – un peu plus de deux heures. L’avantage de la forêt en mars, c’est que la faune y est très active et la flore encore somnolente. Les pics, roitelets, mésanges et sittelles batifolent de tous côtés, sans feuillage pour nous les dérober. C’est le moment d’observer ce qui nous reste d’habitude caché : les parades, les transports de brindilles et de duvets qui signent sans équivoque la nidification qui se prépare. Un étang, ou plutôt une grande mare, servait aux ébats de dizaines de Crapauds communs. Malgré leur nom, c’est un spectacle devenu rare. Les Amphibiens sont parmi les groupes fauniques les plus menacés. Malheur à nous s’ils disparaissent. Mais pour une fois l’émerveillement l’emporte. L’horloge de la vie dévoile ses rouages.

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Roitelet à triple bandeau (J. Lacruz, Wikimedia)

Ce n’est pas seulement instructif pour un curieux de biologie ou poétique pour un rêveur. C’est une autre réalité, sous notre agitation humaine, qui se manifeste. Elle nous préexistait et survit encore, un peu, sous les couches de béton et de fer. Son rythme est celui de l’immuable (à notre échelle) cycle des saisons. Cyclique et en perpétuel changement ; luxuriante et fragile ; complexe, enchevêtrée, surprenante, sans cesse à découvrir ; non pas inépuisable, comme on l’a trop cru, mais toujours gratuite. Telle est cette réalité, qui s’épanouit à nos côtés, en cette montée vers Pâques. Et notre vie dépend de la sienne.

Renouer le lien avec cette réalité, c’est reprendre pied. C’est bien plus que « se détendre » ou « déconnecter un peu ». C’est se reconnecter au bon réseau. Se réenraciner – ouh, le vilain réactionnaire ! – dans le temps. Notre « rythme » frénétique n’a pas plus à voir avec le temps que l’eau d’une conduite forcée avec un ruisseau. Ce n’est pas une pulsation, rien qu’une fuite, aplatis sur une bûche emportée par un courant fou – terrorisés, mais pas un geste pour freiner ! il ne faut surtout pas rester en arrière – tant pis si on ne sait pas où on va. Il s’agit donc, ici, d’autre chose.

Nous avons beau courir, le temps ne s’accélère pas, et ne ralentit pas non plus d’ailleurs. Il est, il bat, perceptible sous le béton comme les artères sous la peau. Il est tout à la fois en nous et hors de nous. Pas étonnant que s’y regreffer nous apaise.

C’est faire couler ce ruisseau à travers son corps. Cela vivifie et assainit.

Je parlais de stopper la désescalade.

Comparez, comparez donc votre état, votre tension nerveuse et même artérielle, entre un quart d’heure sur Twitter et trois minutes à contempler le merle chanteur ou la primevère dans l’herbe. Notre regard sur le monde en est changé, lui aussi. Où est l’essentiel ? Où est « la défense de la vie » ? Bien loin de qui ne veut pas entendre le merle ni voir la primevère. Il entendra encore moins la brise légère de l’Horeb. Ni son temps ni son lieu ne sont celui de la vie. Ce n’est pas lui non plus qui sauvera la paix.

Celui par contre qui sait regarder la vie, et regarder la vie prendre son temps, n’acceptera pas qu’on la déchire. Ni dans le chaton de saule, ni dans la ponte de crapaud, ni dans l’aile de l’hirondelle, ni dans le regard de son frère malmené par la vie. Et c’est le même Esprit qui ouvrira son regard et ses mains.

La vie naît et se dévoile en son temps. Le nôtre est crucifié sur la machine. Mais nous, nous pouvons encore descendre de cette croix où nous n’avions rien à faire, où nous n’avons rien à sauver, juste à mourir.

Signes des temps

C’est la rentrée. Elle s’annonce exaltante.

Il y a quelques jours, le journal Le Monde a consacré un dossier à la perte de biodiversité. Avec une accroche un peu tarte à la crème : « 24 000 espèces menacées d’extinction ». Et les inévitables photos de pandas, de gorilles et de plantes rares à Hawaï.

La routine.

Des chiffres avec plein de zéros et des photos d’animaux du bout du monde. Tout ce qu’on répète depuis des années sans que cela fasse lever un sourcil. Moins encore ces toutes dernières années où resurgissent les vieilles lunes selon lesquelles « entre protéger les emplois et protéger les crapauds, moi j’ai choisi ! »

Pourtant, n’importe quel manuel de sciences de la vie explique, par le menu, pourquoi cette position est stupide, même pas digne d’un pilier de bistrot, parce que nous mangeons des plantes et (sauf pour certains) des animaux, et que pour que tout cela existe, il faut des cycles du carbone et de l’azote en état de marche, des pollinisateurs, des prédateurs de ravageurs et j’en passe, en deux mots : des écosystèmes qui fonctionnent.

Sans quoi, nous pouvons toujours essayer de manger notre feuille de paie en papier recyclé, ou plus compliqué encore, mastiquer une appli, siroter une URL, cuisiner sans matière grasse un service dématérialisé : le résultat sera à peu près le même.

Mais tout ça, vous le savez déjà. Alors pourquoi est-ce que rien ne bouge ?

Est-ce que tout ça reste trop abstrait ? Vingt-quatre mille espèces menacées de disparition ? « Bah, est-ce qu’il n’en existe pas des millions ? «

Nous sommes saturés de chiffres alarmistes et « il ne se passe rien ». En apparence, il ne se passe rien.

C’est un peu le raisonnement de qui ne croirait pas au chômage de masse tant que lui et dix de ses amis n’ont pas perdu leur emploi.

Le chiffre, récemment publié, de la moitié des animaux vertébrés (non pas des espèces, mais des individus) disparus en moins de cinquante ans fait déjà davantage tiquer (parfois). On commence à se frotter les yeux : « cela veut dire que dans cinquante autres années, voire même avant car tout s’accélère, il pourrait ne rester aucun animal sauvage dans le monde ? Est-ce que vraiment, ça peut rester sans conséquence ? »

Bien sûr que non : ce serait la chute d’une assise du globe, pas moins.

Mais tout de même… D’abord, qu’est-ce que ça signifie, plus d’animaux ? « Tenez, regardez, chez nous, il n’y en a plus depuis longtemps et on n’en est pas morts.  » C’est ça le progrès, les pays civilisés, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Il n’y a plus de sales bêtes : c’est pas leur place. Même « à la campagne », tout doit être propre comme un carrelage. « Oh, je suis écolo, mais quand même, les oiseaux qui vous réveillent à 5 heures du matin ! » Que voulez-vous : à force de les traquer de toutes les manières possibles, les animaux sont effectivement devenus beaucoup plus farouches… et moins nombreux. Mille fois moins de reptiles qu’il y a cent ans, peut-être dix ou cinquante fois moins d’oiseaux. Pour autant, il en reste. Il en reste qui travaillent à boulotter les chenilles et les rongeurs, disperser les merises et les glands et j’en passe.

C’est la première erreur de regard. Croire que l’absence d’animaux est normale et que les voir signifie un déséquilibre. De là les mythes relatifs à des « relâchers » (de loups, de rapaces…)

Hirondelle de fenêtre Cyrille Frey LPO rhône.JPG

L’Hirondelle de fenêtre, quasiment disparue des grandes villes en quelques décennies

Ensuite, « qu’est-ce qu’ils en savent ? Les experts ne sont pas tous d’accord ». Asséné comme une fin de non-recevoir à tout autre argument, c’est le grand discours des sceptiques universels, des brouilleurs de pistes, et aussi des complotistes. Ce qui devrait lancer le débat est convoqué pour y mettre fin. On renvoie l’affaire à de mystérieux experts, si loin au-dessus de la plèbe stupide, qui est priée de se taire. Un désaccord mystérieux, dont les données nous échappent, et bien entendu, on vous rappellera que vous n’avez pas à y fourrer votre nez ; pour le cas où vous constateriez que les données sont tout à fait accessibles, les méthodologies compréhensibles, et votre esprit critique fort capable de se faire une idée ! Par ce barrage, les faits deviennent une opinion, la science est qualifiée d’idéologie, et la réalité confisquée.

Et c’est dommage, c’est même inacceptable, car s’il est vrai qu’un niveau d’expertise est nécessaire pour recueillir et analyser des données de biodiversité, cette collecte est accessible, à des degrés divers, à tout citoyen qui prend la peine de se former un peu. Et l’analyse est autrement plus compréhensible qu’un rapport de climatologue, d’écotoxicologue ou d’économiste. Non, ce qui se passe n’est pas normal. Non, les populations d’animaux sauvages ne sont pas tirées au sort tous les ans par un malicieux destin : rien ne disparaît sans cause et les causes sont connues. Non pas supposées : connues.

Pourquoi s’aveugler ?

Peut-être parce qu’une « civilisation » réellement écologique –une façon d’habiter le monde conforme aux lois de l’écologie, comme il existe une recherche conforme aux lois de la physique, serait si différente de ce que nous pratiquons depuis deux siècles, que nous remettons indéfiniment à demain.

En attendant, nous avons nos crises à résoudre, qui nous accaparent, et auxquelles nous remédions invariablement avec les sacro-saints principes qui les ont fait naître : toujours plus de la même chose, toujours plus vite. Comme l’insensé biblique, nous avons bâti sur le sable – sur une vision du monde élaborée à la fin du XVIIIe siècle, une époque à laquelle on pouvait légitimement croire en un monde aux ressources inépuisables ou renouvelables à l’infini. Cet infini trompeur, illusoire, voilà le sable qui nous coule entre les doigts, et cependant nous n’imaginons rien d’autre qu’ajouter étage sur étage à la même maison, désormais plus penchée qu’une célèbre tour.

C’est normal. C’est humain. La perspective de devoir tout raser effraie. Aussi attendons-nous, pour être sûrs, que l’édifice tombe de lui-même.

Notre époque est un temps de fins, d’épuisements, de disparitions autant, sinon plus, que de créations. Ne serait-ce que parce que les premières hypothèquent les secondes, qui pourraient apparaître comme une naissance dans un sous-marin naufragé sans recours, où l’air manque déjà. Quoi qu’on en pense, du reste, les faits sont là : d’innombrables héritages des siècles, des millénaires, de millions d’année sont consommés, engloutis, brûlés en l’espace de cent cinquante ans.

Nous touchons donc, bien que nous fassions semblant de n’en rien voir, des limites. De même que le record du cent mètres ne sera jamais de zéro seconde – il ne passera sans doute même jamais sous les neuf – le pétrole et les matériaux exploitables, la matière organique à transformer, la densité de population entassable dans une ville, atteignent actuellement des limites, physiques. Des murs. Il y a beau temps que nous le savons. Nous avions tout pour le savoir.

Que tous les murs se rapprochent en même temps porte du sens. Que toutes les crises s’enchevêtrent n’est pas un hasard. Frapper des limites à la fois humaines, économiques, écologiques n’est peut-être pas tant une mauvaise nouvelle qu’un signe des temps, car cela nous indique, sans équivoque, la voie qui peut-être – si nous l’empruntons à temps – nous sauvera d’une catastrophe majuscule. Tout changer.

Sans quoi, à coup sûr, nous foncerions, comme le ruisseau suit sa pente, vers les fausses solutions, celles qui résolvent une crise – pour un temps – en aggravant toutes les autres. C’est courant en écologie où tout est lié, justement parce que tout est en crise en même temps.

Et si la solution se trouvait encore une fois chez Luc, au chapitre 14 ?

« Quel est celui d’entre vous qui veut bâtir une tour, et qui ne commence pas par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, s’il pose les fondations et ne peut pas achever, tous ceux qui le verront se moqueront de lui : ‘Voilà un homme qui commence à bâtir et qui ne peut pas achever ! ‘Et quel est le roi qui part en guerre contre un autre roi, et qui ne commence pas par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui vient l’attaquer avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander la paix. De même, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »

Ainsi doit être le monde que nous devons construire, si nous le voulons habitable, aujourd’hui, demain, pour nous, pour nos enfants, et pour l’immensité des créatures. Issu d’une rupture complète avec la logique de dévoration que nous connaissons depuis quelques siècles, et pour la première fois, pensé, réfléchi, et fondé sur le roc, c’est-à-dire sur la justice : avec nos semblables, avec toute la Création, c’est-à-dire avec les réalités d’un monde fini, fragile et vivant, que, désormais, nous n’avons plus l’excuse de mal comprendre ou mal connaître.

Telle est la Croix qui attend notre époque.

Par un « heureux hasard », ce monde à fonder sur la justice et le respect de tous et de tout pourrait bien être le projet de Dieu pour toute sa Création. Et même si beaucoup d’ouvriers d’une telle maison ne le connaissent pas, c’est à Son royaume, à coup sûr, qu’ils travailleront. Vous avez dit signe des temps ?

Chronique d’une saison de terrain n°21 – Dernières hirondelles

Que dire ?

Plus rien. Comme s’il ne nous restait le choix qu’entre l’autruche, l’indécence et l’anxiogène. L’anxiogène, c’est rajouter des couches de mots quand tout a déjà été dit et que c’est désormais dans l’action – laquelle peut encore passer par des mots, mais pas ici, pas sur les réseaux – que tout doit se jouer. Je ne le ferai pas. Déverser ma propre peur ici, à quoi bon ? A part en augmenter le niveau ambiant, rien à gagner. C’est comme les climatiseurs, vous savez. Nos villes en sont hérissées. Pour leur utilisateur, c’est tout confort. Mais la chaleur est rejetée dans la rue, aggravant encore l’effet « ICU » (« îlot de chaleur urbain »). Nos réseaux ont tout l’air d’îlots de peur urbaine, si j’ose dire, et vous ne m’en voudrez pas de ne pas aggraver le phénomène en le commentant..

Autruche et indécence, alors ? Seul le silence, l’arrêt de toute activité dans l’attente du prochain attentat, dans un mois, un jour, une heure, et la suspension de toute vie civile et politique à l’exception d’une lutte à mener on ne sait comment semblent devenir dignes. Il nous serait commandé une veillée funèbre destinée à durer un an, cinq ans, cinquante ans peut-être.

Non. Sinon, il n’y aura même plus besoin de nous tuer, nous serons déjà morts, sagement et par nous-mêmes. (Même remarque).

Je vais donc parler d’autre chose. De ce qui continue à tourner. Du soleil par exemple. Et d’oiseaux. Je repense à cette chouette du clocher des Eparges, ou d’un village voisin, dont parle Genevoix. Chaque soir, elle sort, et revient aux lueurs de l’aube. « All’s’fout d’la guerre », commente un soldat. « All’a d’la veine. »

Voici le solstice passé. Et même de beaucoup.

La saison de terrain peut être considérée comme terminée, après une soixantaine de prospections de terrain ce printemps, je ne sais plus. Professionnelles, s’entend. C’est à peu près terminé. Le printemps aussi. Je parle là du printemps biologique, bien sûr ; on a du mal à se penser en été alors que tant d’oiseaux nourrissent encore des nichées.

C’est que les saisons biologiques se superposent, se carambolent. Rien que chez les oiseaux. Bien sûr, le gros des parades, des chants, des pontes et des élevages de jeunes s’étale entre mi-mars et fin juin. Mais certains – les Rapaces nocturnes – ont pondu fin décembre, et d’autres verront leurs jeunes s’envoler en août, voire en septembre. A cette date, il y a beau temps que bien des migrateurs nous auront déjà fuis. Prenez les Martinets noirs ; ils sont installés depuis fin avril, leurs jeunes commencent à s’envoler, et d’ici un mois, ils seront repartis, alors que les Hirondelles de fenêtre seront encore occupées à nourrir une deuxième, voire préparer une troisième couvée.

Il y a pire : chez certaines espèces, les migrateurs peuvent même se croiser ! Prenez, par exemple, le Chevalier culblanc, qui niche près de l’Océan arctique et vient hiverner dans toute l’Europe. Il arrive qu’en mai ou juin, on en voie encore d’attardés, qui ne se décident pas à achever leur remontée vers le nord. Mais également dès juin, on peut voir des « postnuptiaux », c’est-à-dire des migrateurs qui « redescendent » après avoir échoué rapidement dans leur reproduction. Au-delà du cercle polaire, l’hiver arrive en août : pas question de tenter une seconde ponte. Vous êtes donc dans un marais de Vendée mi-juin, et parmi ces Chevaliers devant vous, les uns sont « au printemps » et les autres « en automne ». Amusant, non ?

Mais revenons aux Hirondelles, j’ai envie, en ces derniers jours de terrain, de vous parler de l’Hirondelle de rivage.

Normalement, vous la connaissez. Si, si. J’en ai déjà parlé. Y’en a qui ne suivent pas, dans le fond de la classe.

Reprenons, donc.

L’Hirondelle de rivage ressemble à l’Hirondelle de fenêtre en brun. Dos brun, queue courte et fourchue, ventre blanc, collier sombre. Comme « chant », une espèce de babil, enfin, de grésillement électrique et peu sonore.

Hirondelle de rivage (1)

En latin, elle s’appelle Riparia riparia, ce qui signifie à peu près « Durivage durivage » et vous voilà bien avancés.

Je voulais caser ici un petit aparté « classification », pour vous apprendre des tas de choses très utiles pour briller en société et gagner au Trivial pursuit. La classification des espèces est due à un monsieur Linné. Suédois, comme son nom l’indique (comme Zlatan Ibrahimovic en somme). L’acquis de Linné, donc, c’est une classification en boîtes gigognes – embranchement, classe, ordre, famille, genre, espèce. Seulement, c’est devenu si effroyablement complexe, à présent qu’il s’agit de classer tout le monde vivant en fonction non de vagues ressemblances mais d’ancêtres communs, que c’est au-delà de mes connaissances et de l’explicable sur ce blog.

Contentons-nous de mentionner que parmi les oiseaux, qui sont rattachés aux dinosaures (mais si, mais si ; ce ne sont pas les descendants des dinosaures, ce sont des dinosaures), on distingue divers ordres (ansériformes pour les oies et les canards, par exemple), dont un, les Passériformes (passereaux) regroupe la moitié des espèces actuelles. Les Hirondelles sont des passériformes. Les Martinets qui ont animé nos rues jusqu’à ces derniers jours, étant des Apodiformes, n’en sont donc pas les cousins. En-dessous de l’ordre, on trouve la famille ; nos hirondelles appartiennent donc aux Hirundinidés, et quant au genre, c’est directement leur nom scientifique qui nous l’apprend : Riparia riparia signifie : Genre Riparia, espèce riparia. Le genre Riparia est d’ailleurs plutôt réduit avec ses six malheureuses espèces. Notre Hirondelle de rivage est la seule à fréquenter l’Europe. Plus au sud, elle est remplacée par l’Hirondelle paludicole, Riparia paludicola.

Vous voilà désormais mieux armé pour damer le pion aux élites, entre la poire et le fromage, sur le chapitre des hirondelles, africaines ou européennes.

Mais, me direz-vous, on ne voit pas souvent d’hirondelles sur les bords des fleuves, donc qu’est-ce que c’est que cette histoire d’hirondelle de rivage.

C’est normal. Au bord d’un fleuve pas encore canalisé, redressé, recalibré et bétonné, on trouve du sable. Des berges taillées à la serpe par l’érosion à chaque crue, offrant de beaux fronts meubles et friables juste ce qu’il faut, parfaits pour creuser de magnifiques terriers. Car l’hirondelle de rivage niche en terrier, comme le lapin de garenne dont elle partage les couleurs. Si vous avez un doute, celui qui a des oreilles, c’est le lapin. Le terrier d’une Hirondelle atteint un demi-mètre de long, pour à peu près le diamètre d’une balle de tennis. Je ne sais pas si vous mesurez l’exploit de forer ce genre de lyon-turin quand on n’est qu’une petite hirondelle de vingt grammes, pourvue d’un bec minuscule et de pattounettes courtaudes en guise de pelle de tranchée.

Hirondelle de rivage (3)

Et pourtant, à voir la façon dont les colonies printanières se font, se défont et se recréent plus loin, l’opération est plutôt rapide.

De retour mi-avril, les Hirondelles de rivage ont en général achevé un premier cycle de reproduction fin juin. Elles entament alors une seconde ponte, pas toujours au même endroit. En fonction de la disponibilité en fronts sableux, de nouveaux couples peuvent s’installer à quelques dizaines ou centaines de mètres et la colonie se transférer progressivement sur le nouveau site, à mesure que la première génération s’envole et que les couples entament la seconde ponte. Il arrive aussi qu’une colonie soit abandonnée du jour au lendemain, suite au passage d’un prédateur. J’ai même trouvé une colonie entièrement dévastée par le passage de Blaireaux, qui s’étaient aventurés sur l’étroitissime plage subsistant au pied de la berge abrupte abritant les terriers.

Cette dynamique complexe, fluctuante, aléatoire, ne me facilite pas la tâche. Car l’Hirondelle de rivage, qui ne trouve pratiquement plus de berges sableuses naturelles, se reporte sur ce que nous lui concédons à l’insu de notre plein gré, je veux parler des fronts de taille des carrières alluvionnaires. Ces coupes stratigraphiques offrent çà et là des lentilles de sable plus ou moins vastes que les hirondelles (mais aussi, parfois, les Guêpiers d’Europe) s’empressent de coloniser. Evidemment juste sous le nez des pelleteuses, sinon, ce ne serait pas drôle. Allo, monsieur le carrier ? On a un problème.

J’exagère. Ça passe pratiquement toujours. Les carrières sont vastes, et la durée de vie des colonies est brève. Une option consiste d’ailleurs à ouvrir sciemment un front non pour l’exploiter, mais pour le laisser à disposition des oiseaux. L’ennui étant que s’il existe d’autres sites favorables sur la carrière, elles n’ont aucune raison de choisir spécialement celui préparé à leur intention. En particulier, elles se montrent totalement insensibles à la réclame, aux enseignes publicitaires leur promettant le confort d’un talus jeune, beau et sentant bon le sable chaud. Quant à vanter à ces migrantes les merveilles d’un joli front sableux made in France, d’un beau front national, je ne m’y risquerais pas.

 Cette année, sur « ma » carrière, la colonie s’est dédoublée, puis détriplée. Une installation tardive, fin mai, sans doute à cause de la météo : une trentaine de trous. Fin juin, alors que les oiseaux, quoique moins nombreux, bourdonnaient toujours autour de ce premier site, une seconde, dans un talus ! Trente-cinq autres trous. Et fin juillet, alors que la première colonie a l’air tout à fait désertée, un troisième banc de sable a reçu les foreuses : dix trous de plus.

Combien de couples au total ? Bien malin qui peut le dire… En général, on se contente d’ailleurs, pour cette espèce, de compter en trous occupés simultanément et de comparer les colonies entre elles à l’aide de ce chiffre. Savoir, en effet, combien d’oiseaux ont mené à bien une, ou deux nichées, dans quelle mesure une colonie surgie en juin est peuplée d’oiseaux supplémentaires ou uniquement de nicheurs du site précédent s’étant déplacés est quasi impossible.

 L’essentiel est que la colonie ait pu vivre, une année de plus.

Pour ma part, la saison de terrain professionnelle est terminée. Ah, pas tout à fait: je devrai tenter une ultime prospection Rapaces diurnes fin août. Mais c’est tout comme. Le travail de terrain au sens strict ne représente donc guère qu’entre un tiers et un quart de mon temps de travail annuel. Le reste ? Analyser tout cela et conclure; rédiger; cela représente au moins autant de temps; et puis gérer la base de données, coordonner le travail des bénévoles, sans parler des réunions, des dossiers de protection, que sais-je ? J’en parlerai peut-être un jour, toujours pour que vous puissiez mieux savoir en quoi consiste ce bizarroïde métier. Pour l’instant, les vacances approchent.

 

 

Notre-Dame-des-Landes: l’écologie ? un coup d’pelle !

« L’autre jour il y avait une vipère énorme dans mon jardin.
– Oui enfin c’était plutôt une couleuvre [au vu des milieux et de la quasi-disparition des vipères]
– Mais non, c’était énoooorme donc c’était une vipère. J’y ai mis un coup d’pelle.
– Mais… mais…
– Oui je sais c’est pas bien et pourtant j’suis écolo hein je mange sans gluten, mais là, un serpent c’est le coup de pelle. »

Scène vécue.

Voilà. Le « oui » à l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes c’est un peu ça. L’écologie, c’est beaucoup de paroles, mais quand vient le jour de poser véritablement un acte, de changer ses habitudes pour mieux respecter la vie, penser à long terme, c’est la force de l’habitude qui l’emporte.
Comme d’habitude. On vote pour le développement à coups de mètres cubes de béton, on en reste au bon vieux « quand le bâtiment va, tout va » – c’est la crise, alors on se rassure. On ne change rien, et pensant ne prendre aucun risque, on prend le pire de tous.
Mais on s’est rassuré en mettant un coup de pelle aux serpents, aux tritons, aux écolos, « comme d’hab ». Le changement de paradigme, ce n’est pas pour maintenant. Remettre en cause l’idée que la prospérité naisse du béton et d’une cadence accrue de vols vers New York, quand même des géographes – traditionnellement pas la profession la plus tournée vers l’écologie – dénonçaient le projet comme inutile et néfaste ?
Pire : se demander si par hasard, l’avenir ne nécessitait pas des écosystèmes en état de fonctionnement, si les zones humides ne protégeaient pas des crues, si les tritons ne régulaient pas, sans pesticides, les ravageurs agricoles ? Se demander s’il n’était pas temps de renouveler enfin notre regard, de vouloir un autre progrès, un autre développement, que l’orgie de ressources et de pétrole ?

Comme d’habitude, on a préféré voter en croyant expédier les nuisances au loin. Comme si le dérèglement climatique et l’effondrement des chaînes trophiques allaient connaître des frontières communales, et se borner à l’échelle d’un petit département français…

On a réglé ça à coups de mots, de vocabulaire de lobbys politiques. À ce petit jeu, l’écologie ne risque pas de remporter un vote en France.

Le risque pris est bien plus grave, mais encore trop feutré. Que voulez-vous, c’est un peu comme les accidents nucléaires. Tant qu’ils n’ont pas eu lieu, le lanceur d’alerte passe pour un idéologue farfelu. Un jour, ça pète. Avec les écosystèmes, c’est la même chose. Tant qu’ils tiennent vaille que vaille, vous ne voyez rien. Un jour, il sera trop tard. Trop tard en tout cas pour les restaurer sans terribles crises.

Là encore, curieusement, lorsque vous en parlez, tout le monde connaît l’histoire type : « les Chinois qui ont voulu éradiquer les moineaux ». L’épisode a même sa page Wikipedia : il s’agit de la Campagne des quatre nuisibles à l’issue de laquelle l’éradication du Moineau friquet, granivore mais aussi régulateur de nombreux insectes ravageurs des cultures, provoqua un déséquilibre écologique majeur et une famine massive. Nous sommes donc prévenus, seulement voilà : c’étaient des Chinois, et en plus des communistes !
Donc, on en rit. Nous sommes quand même plus intelligents que les communistes, n’est-ce pas ? De même avions-nous ri de Tchernobyl ; ou sinon ri, du moins conclu à la preuve de la supériorité de l’Occident sur les rouges. Cela n’arrive pas chez nous !
Puis, il y eut Fukushima.
Mais enfin, Fukushima c’est loin, c’est au pays des tremblements de terre.
Cela n’arrive pas chez nous !

Et quand cela arrive chez nous…
On trouvera toujours une excuse.

Et on ne change rien. Comme d’habitude, comme en 1963, origine du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, on explique que c’est un projet d’avenir et que ses opposants raisonnent comme au siècle passé.

Comme d’habitude, surtout, l’écologie est assimilée à un vague lobby. Qui défend non pas le bien commun, mais ses intérêts. On n’hésite pas, sans rire, à vous présenter Greenpeace comme une tentaculaire organisation riche à milliards, plus puissante que les géants du pétrole ou du BTP. À une autre échelle, il suffit que vous soyez salarié d’une association de protection de la Nature pour qu’on vous accuse de mentir pour sauver votre poste. De défendre vos intérêts en toute mauvaise foi, « comme tout le monde ».

Ici aussi, il y a des habitudes, de vieux cadres de pensée qui terrifient. À force de regarder notre monde comme une arène de compétition, une jungle amorale où chacun ne se battrait que pour lui-même et contre tous, l’idée même d’un positionnement altruiste, d’une volonté de donner pour le bien commun n’est plus jugée crédible. À force de voir les lobbys se battre, nous en voyons partout, et en tous. « L’altruisme n’existe pas, c’est humain ! » Circulez, y’a rien à voir. Et comme il est un peu délicat de suspecter le salarié d’asso à douze cents euros par mois d’être mû par la vénalité, on l’accusera de haine de soi transformée par « transfert » en haine de l’homme.
Et voilà comment, vous battant depuis une ou deux décennies pour un monde qui accueille encore quelque vie dans cent ans, vous passez quasiment pour un assassin en puissance. Je peux vous dire qu’humainement on accuse le coup, quand après ces années d’engagement, on constate qu’on est toujours considéré par la plus grande partie de ses concitoyens comme le serpent dans le jardin : une vermine à éradiquer à coups de pelle sur la tête.

C’est la démocratie, dit-on enfin.
Passons sur le choix du périmètre, les agents de vote arborant des badges « oui » et l’organisation très olé-olé d’un référendum qui n’a d’ailleurs aucune portée légale. Il est tordant de voir des comptes Twitter, des hommes politiques qui, en milieu de semaine, s’outraient du vote britannique, appelaient à revoter, approuvaient l’idée de suspendre le droit de vote passé un certain âge, relayaient les articles dénonçant les référendums, ces « votes irrationnels », sans parler de ceux pour qui l’hostilité massive des Français à la loi travail ne justifie en aucun cas de la remettre en cause, tordant de voir tous ces gens, donc, devenir tout à coup des apôtres de la démocratie directe la plus pure.

L’erreur serait de faire la même chose. De balayer d’un revers de main ce refus de la société française de changer ses cadres de pensée pour une approche véritablement écologique, de considérer enfin l’écologie comme une science au service du bien commun, et de délaisser le logiciel « tout bonheur vient de la dépense maximale de ressources naturelles » hérité des deux derniers siècles.
Nous ne savons pas convaincre et c’est trop facile de traiter nos concitoyens d’enfants qu’il faut rééduquer ou d’imbéciles qu’il faudrait déposséder de leurs droits civiques. Je n’ai pas du tout envie que l’écologie soit imposée comme nous ont été imposées « pour notre bien, bande de petits irresponsables » de nombreuses décisions européennes ou autres.

Et ce, alors même que je considère que renoncer à ce projet d’aéroport serait un bien, pour tous, vraiment tous, et que le construire est irresponsable.

Si la loi était pleinement appliquée, si des études objectives et solides charpentaient la démarche, l’autorisation ne serait pas donnée. Si elle l’est, je ne considèrerai pas que le droit et la démocratie ont parlé. Pour autant, même contre une démocratie bancale, je ne fantasme pas de coup d’État, même au nom de quelque intérêt général. Ils le sont presque tous, même les pires. Ni de lutte armée. Si résistance à ces décisions biaisées il y a, qu’elle soit non-violente, et que ce point distingue, aux yeux de tous, les vrais défenseurs du bien commun des autres. C’est une espérance, pas plus : je n’habite pas la région (mais une autre encore bien plus soumise à la loi de fer du béton et du bulldozer…)

D’ici là, nous devons, encore et encore, apprendre à mieux convaincre. Montrer sans relâche des argumentaires rigoureux, des méthodes scientifiques, des données consultables, des démarches transparentes. Montrer que nous n’avons rien à gagner dans ce combat hormis ce qui bénéficie à tous. Convaincre que ce qui se joue est grave et que les tritons ni les crues ne se paient de paroles. Ne pas utiliser les ficelles des lobbys, parce que nous ne sommes pas un putain de lobby. Notre-Dame-des-Landes, c’est pour Vinci, l’écologie, c’est pour toi, pour moi, pour nous, pour tout le monde et pour ceux qui nous suivent. Non pas sur Twitter, mais dans la vie, la vraie.

Il y a quelques semaines nous avons assisté aux conférences de Dominique Bourg au Forum Zachée, grande réunion nationale des participants du parcours du même nom, consacré à la Doctrine sociale de l’Église. Nous avons vu autour de nous la salle blêmir à mesure que l’orateur martelait les chiffres, les données tangibles, notamment celles de la chute de biodiversité.
Mais quels actes ensuite ? Avons-nous trop peur pour agir ?

En tout cas, nous n’agissons pas. Quarante-cinq ans d’écologie, d’études, d’analyses, de données, de retours d’expérience ne suffisent pas à convaincre lors d’un vague référendum local. Et le mur est là.

Chronique de terrain n°20 – Quel air, ce printemps ?

La saison de terrain touche à sa fin. Encore une semaine et ce sera pratiquement terminé, hors quelques sites dont le suivi se prolonge jusqu’en juillet.

Trop tôt pour s’avancer

À cette date, il est encore trop tôt pour se lancer dans les analyses et les rédactions. Techniquement, on pourrait, pour quelques dossiers dont le terrain est déjà terminé.

Pas les STOC. Ceux-ci sont, pour ma part, finis depuis hier pour la campagne 2016. Mais comme il s’agit d’un protocole destiné à fournir des données pour calculer des tendances dans la durée, ces mêmes données, à l’échelle locale, ne sont analysées que tous les cinq ans. Autant, au plan national ou régional, les carrés sont assez nombreux et l’historique assez long pour qu’il soit pertinent de recalculer les tendances lourdes en ajoutant les données chaque année, autant sur un département, les embardées interannuelles – ne serait-ce que météo – prennent une telle ampleur qu’on voit tressauter les courbes sans rien pouvoir en tirer.

Mais je ne vais pas analyser tout de suite non plus les dossiers sur lesquels je pourrais, techniquement, le faire, les inventaires de parcs, par exemple. En effet, le printemps n’est pas terminé. Toutes les données ne sont pas rentrées. Nous avons même encore quelques bénévoles, chevronnés, gros contributeurs, qui ne rentreront leurs données dans la base que dans quelques mois, consacrant leurs longues soirées d’hiver à, rituellement, « vider leurs carnets d’obs ». Mes données du printemps 2016 sur le parc Machin sont saisies, oui, mais la base ne contient pas encore tout le relevé du printemps 2016 dans le département. Du coup, impossible de les remettre en contexte. De savoir, par exemple, si c’est à cause de la pluie que la Fauvette grisette ne s’est pas reproduite, ou si c’est une affaire plus locale, par exemple un débroussaillage mal ajusté de quelque buisson.

Et maintenant que notre base en ligne nous permet cette recontextualisation, grâce à une centaine de mille données, ce serait vraiment dommage de s’en priver. Patientons donc.

Le ressenti d’un chaos

Il n’empêche qu’à cette date, et après une saison qui m’a mené sur une grande partie du département, je peux dresser un premier bilan de ce qu’on appelle mes ressentis de terrain. Quitte à constater que les données ne les confirment pas, et à chercher pourquoi.

Et le premier ressenti de ce printemps 2016, voyez-vous, c’est que c’est le bazar. Infâme.

Oh, globalement les migrateurs sont revenus aux dates classiques, du moins en ce qui concerne les premiers arrivants. Non, le vrai problème, c’est la chronologie de la nidification.

Mi-mars, par exemple, j’avais des jeunes Hérons cendrés déjà tout emplumés, près de l’envol, et à côté d’eux, des nids où « ça couvait » tout juste. Mais cette semaine, sur la même héronnière, aux côtés de nids déjà vides, ça couvait encore sur d’autres ! Et sur d’autres encore, des jeunes à peine éclos !

De même, j’ai vu avant-hier de jeunes Cygnes tuberculés, non pas frais du jour, mais vraiment pas vieux : à peine la moitié de la taille des adultes. Normalement, à cette date, les Cygnes de l’année ne se distinguent plus des parents que par leur plumage grisâtre… Du côté des Faucons pèlerins, trois couples ont élevé des jeunes. Chez deux d’entre eux, les envols ont eu lieu à une date classique (15-20 mai) mais l’unique poussin du dernier couple vient seulement de réussir le grand saut, avec trois bonnes semaines de retard. Difficile à comprendre chez une espèce qui s’installe très tôt dans la saison… et ne manque pas de proies.

D’ailleurs, avec 4 jeunes pour 3 couples, le succès de reproduction est particulièrement bas…

Que dire de cette femelle de Faucon crécerelle qui, hier sur mon STOC, était en train de couver, en plein mois de juin, sur sa lucarne habituelle ? Une ponte de remplacement ? Peut-être… sachant qu’au premier passage, début mai, le site n’était pas occupé. Du tout.

Ressentis de terrain encore ? Cette année, nous avons assisté à des passages de pouillots particulièrement massifs. Avec notamment un nombre anormalement élevé, sinon record, de Pouillots de Bonelli et de Pouillots siffleurs. La plupart de ces oiseaux forestiers ne nichent pas chez nous. « Le Bonelli » est lié aux bois clairs, secs et chauds ; nous en avons peu. Le Siffleur, c’est l’inverse : il aime les cœurs des vieilles futaies. Là aussi, nous sommes bien mal pourvus. Il s’agit sans doute de migrateurs qui se sont trouvés bloqués chez nous quelques jours par le mauvais temps.

Moins compréhensible : le Rougequeue à front blanc. Il a commencé par manquer cruellement à l’appel, sur mes points tout du moins – car la base, elle, indique un pic de passage marqué fin avril, suivi d’un retour à des effectifs plus modestes, ce qui montre exactement le même phénomène que pour les pouillots : la période de mauvais temps fin avril, début mai a contraint une vague de migrateurs à faire halte chez nous. En revanche, il est un constat moins anecdotique et, lui, vérifié par la base : l’espèce est en train de disparaître du centre de l’agglomération lyonnaise. Je ne suis pas surpris. Quand j’ai commencé à prospecter le quartier de Montchat et ses alentours, je le trouvais à chaque fois en deux ou trois points. Comme nicheur, je veux dire. Je ne l’y ai plus contacté depuis trois ans.

Et là, sans hésiter, je le classe comme victime de la densification : c’est une espèce des jardins agrémentés de gros arbres, de préférence à cavités. Tout ce qui disparaît à grande vitesse en zone urbaine. Demain, comme à Paris, il faudra aller au bout de la banlieue pour retrouver cette petite flamme orange sur les toits et les sapins.

Même constat pour la Mésange noire et la Mésange huppée, deux espèces des forêts résineuses bien représentées à Lyon où les conifères d’ornement sont nombreux. Habitué à fréquenter des quartiers où elles sont relativement communes, je ne les retrouve plus depuis trois ans, même dans les parcs.

J’ai observé nettement plus de Pies-grièches écorcheurs que d’habitude, y compris sur des carrés où je ne l’avais jamais vue… constat que la base ne partage pas : l’année y est même plutôt moyenne. Voilà qui est étrange. D’autant plus que je ne les trouve pas n’importe où, mais bien sur des milieux qui lui conviennent. C’est facile, avec elle. Prenez une prairie pâturée entourée de haies, examinez le sommet des buissons, de préférence les plus épais, par exemple à l’intersection de deux bonnes haies bien épineuses : normalement, vous verrez le dos roux, la calotte grise et le masque de cambrioleur du mâle qui veille sur le territoire pendant que Madame couve au cœur du fourré. Mais je la vois aussi sur les fils téléphoniques, lors de mes trajets de point à point. Bref, cette année, elle est vraiment facile à trouver. Et début juin, sur des sites favorables, on ne peut plus parler d’oiseaux de simple passage.

La météo demeurant capricieuse, on ne peut garantir qu’il y aura, pour autant, une bonne reproduction.

Alors ? Est-ce la suite logique de deux bons printemps qui auraient regonflé les effectifs ? Ou d’un hivernage sahélien moins désastreux que d’habitude ? Ou encore, comme le suggère un collègue, des migrateurs bloqués au point d’avoir posé leurs valises sur des territoires favorables, mais plus au sud que d’habitude ?

Nous ne le saurons qu’à la fin de l’année, en comparant nos données à celles de nos collègues résidant plus au nord.

Parlons des absents, maintenant.

Je n’ai pratiquement pas vu de Tourterelles des bois. Deux, pour être précis, alors qu’il s’agit d’une espèce en déclin, mais commune. Du côté de la base, les données s’annoncent, pour l’heure, peu nombreuses, mais comme lors d’une année basse « ordinaire ». Cette espèce est toutefois en déclin marqué sur 2009-2015. Rien d’étonnant : elle cumule les handicaps d’être transsaharienne et liée au bocage, aux paysages ruraux « traditionnels ». Vous ne la trouverez ni dans les lotissements, ni dans la steppe céréalière, cette immensité vouée à l’agro-industrie sur des milliers d’hectares dépourvus du plus humble buisson. Autant dire qu’on la voit de moins en moins.

TDbois

Tourterelle des bois

Deux autres espèces m’inquiètent. Deux espèces théoriquement communes qui le sont de moins en moins.

La première est le Bruant jaune. Bizarrerie locale : cette espèce de plaine, qui apprécie les milieux secs et ensoleillés, n’est présente, dans le Rhône, qu’au-dessus de 500 mètres d’altitude. S’il est d’usage d’invoquer la concurrence avec le Bruant zizi, qui possède à peu près les mêmes exigences écologiques, mais préfère les altitudes basses et manque d’ailleurs sur une bande nord-est de la France, l’hypothèse me semble assez mise à mal par le fait que ces deux espèces cohabitent sur les trois quarts des paysages de plaine du territoire… Même si le Bruant zizi se montre sensiblement plus thermophile, les basses altitudes n’interdisent en rien la présence du Jaune. Sans preuves, j’avancerais bien l’hypothèse que ce sont les prairies naturelles, et non les températures plus fraîches, qui manquent chez nous en-deçà de 500 mètres, et que c’est là ce qui est intolérable pour le Bruant jaune et supportable pour son cousin.

Du coup, c’est à la déprise agricole, qui, dans le Rhône dit « vert », remplace massivement ces vieilles pâtures par d’infâmes parcelles de résineux, des champs de bois où rien ne vit, que j’attribuerais la disparition du Bruant jaune, plutôt qu’au changement climatique qui ne devrait pas être son pire ennemi.

Concernant la Fauvette des jardins, en revanche, je ne dirai pas la même chose. Cette espèce est connue pour apprécier les milieux frais. En outre, c’est une migratrice au long cours, donc, défavorisée par les sécheresses qui touchent ses zones d’hivernage africaines. Elle devrait aussi bénéficier des jeunes stades forestiers, buissonnants, plus ombragés que les pâtures ; or, il n’en est rien…

Des trans-sahariens mieux représentés que d’habitude, d’autres pas ; des nichées en décalage complet avec les dates classiques, mais aussi d’un couple à l’autre. C’est un sentiment de désordre qui domine, à l’image d’une météo chaotique. Il est à craindre que la reproduction soit peu productive cette année.

L’ennui, c’est que beaucoup d’espèces n’ont vraiment pas besoin de ça.

bruant jaune CDA ouroux 2012

Bruant jaune

Chronique de terrain n°19 – Grand remplacement

Hé, c’est qu’on approche de la vingtaine. Hardi, tenez bon !
Il y a beau temps que je ne peux plus écrire une chronique par journée de prospection de terrain. J’ai pointé mon planning vendredi, histoire de ne pas m’emmêler entre les sorties reportées pour cause d’intempéries. Depuis début mars, j’en suis à quarante-cinq « passages » sur le terrain, la plupart le matin. Le rythme reste calé sur le soleil. Le réveil a sonné à sept, puis à six, puis à cinq heures. De toute façon, les aléas de l’existence et les errements d’un choix mal éclairé ont pourvu notre domicile d’un réveille-matin doté de quatre pattes, de moustaches et d’un organe vocal à la production variée, perpétuellement réglé sur 4h50.
D’ici la fin du mois, je me lèverai à 4 heures et je pourrai lui rendre la monnaie d’une partie de ses pièces. Bisque bisque miaule.

Parlons de jeudi dernier, tiens. Second passage STOC-EPS à Irigny. Il y a là une ville, enfin, une banlieue, étirée en contrebas du vieux bourg qui surplombe la vallée de la Chimie – pas très présentable, la porte sud de Lyon. Mais au-dessus, c’est le plateau, un plateau déjà bien mité par l’étalement urbain mais avec des champs, des vergers et quelques pâtures, le tout sous l’épaule de deux vieux forts de la ceinture Séré de Rivières (celle de la fin du XIXe siècle).

Passant littéralement entre les gouttes, j’eus la bonne surprise d’ajouter pas moins de treize espèces à la liste vue lors du premier passage, portant le total annuel à 44, ce qui n’est pas mauvais, pour le bilan annuel d’un STOC périurbain. Mais le plus important, c’étaient les résultats en termes d’oiseaux, disons, rustiques :
– Un Oedicnème criard, ce bizarre petit échassier à gros œil qui niche au sol dans les terrains secs et caillouteux, et que je traque plus régulièrement dans les carrières de l’est lyonnais, au point 6, au milieu des cultures et des vergers ;
– De respectables effectifs de Fauvette grisette et d’Hypolaïs polyglotte, qui sont deux fauvettes des haies, communes, mais sans plus ;
– Quelques Hirondelles rustiques manifestement cantonnées près d’une maison, au point 9 : les sites de nidification de cette espèce dans le Grand Lyon sont bien rares !
– Une Pie-grièche écorcheur en surveillance de territoire, au point 8. Ce point est un joli secteur de plateau agricole avec une occupation du sol variée – « en mosaïque » – mais d’ordinaire, le cortège d’oiseaux est plus pauvre qu’attendu. La rançon, sans doute, de son enclavement entre les axes routiers et les extensions urbaines…
– Et enfin, de nouveau le Moineau friquet, nichant dans les lampadaires près du vieux fort au point 6 ! Le moineau rustique n’a donc pas tout à fait déserté le Grand Lyon…

C’est peu, mais tellement mieux que rien. Tant qu’il reste quelques couples, que l’espèce n’a pas tout à fait disparu, on peut rêver d’une reconquête, d’une lente amélioration des milieux. Voilà pourquoi, en matière de protection de la biodiversité, il nous arrive de finir par céder, transiger, accepter de voir réduits ou vaguement compensés les dégâts plutôt que d’assumer une lutte frontale qui s’achèverait par une défaite honorable, mais totale. Il en coûte d’accepter de tels compromis où la vie, on le sait, est perdante, et de laisser accroire que ce ne serait pas grave, qu’on peut se le permettre, que de petits réglages de curseurs suffisent pour rendre un grand projet très acceptable, qu’une autoroute puisse « protéger la nature ».
Non.
Mais tant qu’il reste un fragment de tissu vivant, il peut repousser, si un jour le vent tourne. Ce qui est mort ne repousse pas.
Et la résurrection des Moineaux friquets dans leur corps glorieux nous paraît, voyez-vous, un objectif un peu lointain.

Voici donc terminé pour 2016 le suivi du carré d’Irigny : l’heure d’un petit bilan ?

Donnees_Irigny_Total2016

Tout d’abord, 44 espèces, c’est un chiffre plutôt bon pour ce carré, qui depuis 2008 affiche une moyenne un peu inférieure à 42. Cela reste bien sûr très en-deçà de la richesse connue sur cette commune qui est de 118 espèces. Mais naturellement, le carré STOC n’a pas pour but d’échantillonner la biodiversité de la commune. Ce n’est qu’un échantillon de territoire métropolitain/départemental/régional/national qui prend sens dans le réseau contenant bien d’autres échantillons de ce genre, et dans une perspective « oiseaux communs ». Si l’on devait réaliser un inventaire approfondi de la biodiversité d’Irigny, on déploierait un tout autre protocole.

Des données STOC, je ne tirerai pas non plus de tendance d’évolution des populations par espèce à l’échelle du carré ; d’abord, ce serait un peu long, ensuite et surtout, ça n’aurait pas de sens. Les données sont trop peu nombreuses pour fournir un chiffre représentatif. Là encore, c’est inséré dans les réseaux de carrés STOC du Grand Lyon, du département, de la région, du pays que ces données contribuent à calculer des évolutions fiables.

Par contre, il y a un petit calcul intéressant à faire, pour remettre en contexte le feu d’artifice d’espèces « agricoles » lors du 2e passage. Il s’agit de calculer l’abondance de chaque espèce, puis de trier tout ce petit monde par espèces indicatrices.
L’abondance est définie, dans notre cas, comme le nombre maximal d’individus de l’espèce donnée, sur un point, entre les deux passages. Deux Fauvettes à tête noire au point 3 en avril, trois en mai = abondance de 3 pour la Fauvette à tête noire au point 3 en 2016.
Quant aux espèces indicatrices, ce sont celles qui sont significativement plus liées à un type de milieu qu’à tout autre. C’est le Muséum qui a fait le calcul, à l’échelon national. Croisant les données STOC avec une carte d’occupation du sol, il a conservé comme indicatrices d’un milieu X (bâti, agricole, forestier) celles qui sont plus abondantes dans ces milieux que ne le prédirait une répartition homogène dans les trois.
Quant à celles qui ne présentent aucune différence sensible de répartition entre ces trois catégories de milieu, elles sont dites « généralistes ».

Et voici le résultat.

A gauche, point par point, et à droite, sur tout le carré.

graphiquesIrigny

Hé oui. Les généralistes et les oiseaux du bâti pèsent 84% du total, à eux seuls.
Je vous fais grâce du graphique modifié en éliminant la donnée isolée d’un groupe de 26 Martinets noirs qui écrasait un peu les autres chiffres : fondamentalement, cela ne change rien.
Bien sûr, la forte présence des oiseaux du bâti s’explique, puisque 5 des 10 points sont franchement en milieu périurbain ou urbain peu dense. Ce qui n’est pas normal, c’est la faiblesse incroyable des oiseaux franchement ruraux. Si peu d’hirondelles, de Tariers, de bruants… Pas une seule Tourterelle des bois, pas une Linotte, pas même un Faucon crécerelle.

A l’arrivée, même les paysages agricoles sont dominés par les espèces généralistes. Car le Rossignol et l’Hypolaïs, pour « campagnards » qu’ils nous semblent, fréquentent aussi les lisières épaisses et les friches autour des villes. Ce sont des espèces typiques de la déprise agricole.

Bref, ce carré illustre – attention : je n’ai pas dit « démontre » – un phénomène tristement connu des naturalistes, le seul Grand remplacement qui soit attesté : la banalisation des écosystèmes. Là où autrefois, les milieux étaient assez riches et variés pour faire vivre toute une diversité d’espèces spécialisées, à la niche écologique étroite, il n’y a plus de place que pour les durs à cuire, ceux qui se contentent de tout, c’est-à-dire de peu. Au bout du compte, que vous soyez dans le parc de la mairie, dans le jardin du grand-père, dans les prés, les champs ou en bordure d’un petit bois, vous trouverez les mêmes oiseaux partout, les quinze à vingt même espèces généralistes/des jeunes boisements feuillus. Ce sera à la fois la preuve que les écosystèmes ne fonctionnent plus qu’à hauteur de 20 ou 30% de ce qu’ils devraient et un facteur d’aggravation, par effet boule de neige. L’essentiel des ressources du vivant auront été perdues ; et naturellement, le reliquat ne pourra pas durer bien longtemps, soumis à des pressions qui ne pourront qu’aller croissant.

Grand Remplacement, Croissant. Aïe ! Il n’en faut quelquefois pas plus pour se faire classer « à la droite de la néofachoréacosphère ultraconservatrice ». D’ailleurs, il parle bien de conserver la nature, non ? Alors, hein !

Non, ce n’est pas drôle… Mais on en est parfois là. On se découvre un beau matin rangé dans une case, voire dans plusieurs cases contradictoires, et que ce soit l’une ou l’autre, on se demande ce qu’on fout là. On lit de soi-même, du moins, d’un groupe auquel on est désormais censé appartenir : « Leurs maîtres à penser sont Machin et Bidule », dont on connaît à peine le nom. C’est ce qu’on appelle « le débat public », paraît-il. Du moins, c’est ce qui en tient lieu.

Ce devrait être drôle et en fait pas du tout.

Restons-en là pour aujourd’hui. A vous de voir s’il y a de « l’homophobie cachée » (sic) derrière « le faux nez » (re-sic) de ce petit bilan d’un carré STOC-EPS. Sinon, j’espère que cette petite plongée dans l’analyse des données issues du terrain vous a intéressés. N’oubliez pas : ce n’était qu’un exercice sur un tout petit jeu de données. Il s’est trouvé – et je m’en doutais, bien sûr, mais je ne savais pas a priori – qu’il illustrait de manière simple et claire un phénomène national (et même planétaire). Il est bien évident qu’en aucun cas, « en vrai », on ne s’amuse à conclure sur la base d’un an de données sur un malheureux carré STOC ! Non, la banalisation des écosystèmes, malheureusement, c’est la gigantesque masse de données de tout le réseau national, et même de bien d’autres suivis que le STOC, qui permet de le démontrer, année après année.
Il est particulièrement visible dans ce contexte tendu qu’est le point de contact entre la « ville » et la « campagne ». Voilà tout.

Alouette lulu Une absente de marque...

Alouette lulu
Une absente de marque…