Finissons-en avec Greta Thunberg (et avec les excuses foireuses)

Oui, arrêtons avec Greta Thunberg. Ça suffit.

Personne n’a été autant injurié en public par notre classe politique et médiatique en ce siècle, pas même les terroristes les plus barbares, que Greta dans cet incroyable défilé compilé sur son compte Twitter par Samuel Gontier. « Vestale fiévreuse », a vociféré l’un d’eux : mesdemoiselles, surtout suédoises, votre job c’est d’être sexy pour faire vendre des bagnoles. Compris ?

Assez, donc, et laissons-la au seul rôle qu’elle revendique, celui de messagère d’une génération inquiète parce que les scientifiques, depuis quarante ans, démontrent qu’il y a bien de quoi, et ceux qui savent qu’ils seront morts avant répètent en boucle qu’il n’y a rien à craindre. Greta Thunberg ne se pose pas en chef de qui que ce soit. Les militants écologistes ne se rallient pas à sa parole, mais à la même qu’elle, celle des scientifiques – que d’ailleurs, pour certains d’entre eux, ils sont. Ils n’ont nulle intention de lui obéir, et ça tombe bien, vu qu’elle n’a nulle prétention à leur donner des ordres ; ils n’obéissent pas à son catéchisme, et ça tombe bien, vu qu’elle n’en a écrit aucun. Elle dit juste la même chose qu’eux, en plus visible.

Elle n’est Jeanne d’Arc qu’aux yeux d’une bande de vieux Cauchon.

Pour le grand public, ce qu’elle dit est nouveau, sorti de nulle part, assis sur on ne sait quoi, suscité par on ne sait qui. Pour nous, écolos de terrain, qui réunissons depuis des décennies données, études, expériences de terrain, le phénomène Greta Thunberg ne change rien sur le fond. Son message ? Mais c’est le nôtre. Sa présence n’est que la concrétisation du fait que l’alerte écologique venue de la science a fini par assez imprégner société pour que de telles figures émergent. Une tendance sans visage a fini par s’en donner une. Voilà tout. Elle n’apporte, si l’on peut dire, « rien » qu’un espoir nouveau d’être entendus.

C’est ailleurs que gîte le lièvre. L’enjeu tient exactement dans cette phrase criée par monsieur « vestale fiévreuse » – il ne mérite pas qu’on retienne son nom. « Le climat est une question technique, avec des solutions techniques » – cela regarde les techniciens et les citoyens n’ont rien à y voir, rien à demander, personne à presser d’agir, au sens propre : circulez il n’y a rien à voir. (Et ça vient nous parler de menace pour la démocratie !)

La question que pose notre temps est celle-ci : la crise écologique, qui n’est pas du tout que climatique mais aussi effondrement de la biodiversité, pollution meurtrière, piteux état des sols agricoles, agonie des océans et j’en passe, est-elle, ou non, une affaire à régler strictement entre techniciens de manière invisible pour les citoyens, c’est-à-dire sans questionner leur mode de vie et de manière générale l’économie basée sur une consommation toujours croissante, unique moyen, nous dit-on, de créer des emplois jusqu’à ce que dans un avenir lointain, un niveau de vie de classe moyenne occidentale soit garanti à toute l’humanité ?

Cette question m’est d’autant plus sensible qu’au cours des quinze premières années de mes engagement, formation, et enfin travail salarié dans le domaine de la protection de la nature, j’ai fermement cru à une réponse positive. Oui ! Nous allions tout concilier. Nous saurions doser l’opposition et l’accompagnement pour qu’il n’y ait simplement pas trop d’autoroutes, de pesticides, de ZAC-plaques de béton ; faire replanter assez de haies, obtenir une gestion forestière assez écologique, etc. Et  obtenir que l’économie telle que nous la connaissons réduise son empreinte écologique juste assez pour que, demain, nous ayons encore un climat compatible avec notre existence et nos productions, un air respirable, une eau potable et vivante, un océan avec plancton et poissons, des campagnes où des cultures puissent s’épanouir sur des sols vivants, encadrées de bandes enherbées peuplées d’outardes et de papillons. Nous avions de bonnes raisons d’y croire, car ça marche. Techniquement, nous savons comment faire pour obtenir un terroir décemment productif et tout aussi dignement perméable aux busards, perdrix, carabes et criquets. Si ça n’a pas marché, c’est parce que politiquement n’est pas venue la décision de généraliser ces pratiques, d’en assumer les contraintes aujourd’hui pour en récolter les bénéfices demain. Les bénéfices n’étaient pas assez financiers, ou pas assez à court terme.

Sans le spectre de la non-durabilité, personne ne voyait pourquoi changer.

Ce n’est que récemment que nous avons réalisé que, précisément, ce n’était pas durable, et donc que notre démarche était vouée à l’échec. Encore pas mal de collègues préfèrent-ils continuer à tenter de sauver ce qui peut l’être, ralentir la chute par simple aménagement du système – par des réponses techniques – que d’affronter le caractère, désormais, irrémédiablement supra-technique, c’est-à-dire politique du défi. Ce n’est pas par conviction que je le dis, c’est en tirant le bilan de tant d’années : les solutions techniques ont été et seront toujours prises de vitesse. En presque trente ans de « développement durable », nous n’avons cessé de nous éloigner du point d’équilibre, car ce système ne peut courir que dans la direction opposée. Le système économique actuel a fait la preuve de son exigence de ressources infinies, qui se traduit ici-maintenant par une ponction croissante sur le système planète qui dépasse, et largement, ce que la science lui recommande de respecter en termes de limites. Qu’une technique devienne deux fois moins polluante devient blanc-seing pour y recourir vingt fois plus. C’est le moteur même de notre forme actuelle de développement que d’exiger plus qu’hier et moins que demain, sans limite, de ces ressources limitées, comme le nénuphar qui ne peut que grandir et recouvrir, fatalement, l’étang.

Ou, formulé réciproquement : déployer des « solutions techniques » dans des proportions suffisantes pour obtenir le résultat nécessaire en termes de conditions de vie pérennes sur cette planète entraîne automatiquement la sortie du système en cours, comme un cycliste, en deçà d’une certaine vitesse, doit obligatoirement mettre pied à terre. C’est pour cela que nous n’avons toujours pas fait ce que nous savons devoir faire.

Nous pouvions nous en douter ; tous les précurseurs l’avaient prévu. Nous avons tenté. Comme prévu, c’est raté. Maintenant, il faut en tirer les conclusions.

Ce que la science dit, c’est que les limites sont déjà, pour certaines, atteintes.

Et voilà pourquoi le sujet est éminemment politique. Quoi qu’il arrive, c’est un changement de société qui s’avance. Profond. Un saut de paradigme, la sortie de la course individuelle au toujours plus. Mais vers quoi ? C’est là que nous, que nous soyons scientifiques, techniciens ou « simples citoyens », devons refuser de voir accaparer le dossier par quelque groupe que ce soit. Quelles que soient ses prétentions scientifiques ou techniques.  Cela regarde les citoyens. Cela regarde chaque être humain. Qu’il soit jugé compétent ou non, c’est son affaire : c’est ça, la démocratie. Fabriquer le nouveau monde entre « sachants » dans son dos, c’est ça, la dictature. Là est le risque, aujourd’hui. Voir se construire le monde de demain hors de tout contrôle démocratique, de tout contrôle sur ce qui sera sacrifié, conservé… ceux qui seront sacrifiés ou conservés. Voilà pourquoi nos vieux chefs tremblent. Ils aimeraient bien décider ça entre eux, après avoir écarté les importuns.

La place de la science, et de la technique, ne peut être que de dire ce qui techniquement parlant peut être fait, quels sont les risques et les échéances. En aucun cas de se substituer aux choix de société.

Au reste, la technique n’est pas la science, et ceux qui prétendent que c’est à la technique seule qu’il faut la confier trompent, ou se trompent doublement. Ce n’est qu’un artifice de plus pour soustraire le dossier au contrôle des peuples et de la science. La technique ne peut être une espèce de pouvoir indépendant aux mains d’élites en roue libre, décidant loin des regards, se réclamant d’une technicité qui dépasse le peuple, cet ignare, et le scientifique, cet éthéré. Il s’agit, à présent, de ne plus chercher à concilier l’inconciliable, et encore moins de laisser quelque technocratie, quelque docteurKnockcratie trancher dans le vif pour nous, à notre place et sans contrôle. Vous avez remarqué ? Ce paragraphe aurait pu être écrit à l’identique à propos des débats bioéthiques. Il y va de l’avenir de l’être humain comme des autres: vivant et libre, ou livré aux technotripoteurs et aux marchands comme l’est déjà tout le reste de la planète.

C’est un immense chantier qui exige de nous, citoyens, de travailler et nous former, sans quoi l’exercice de nos droits reste vain. Mais il en vaut la peine.

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Démission de Nicolas Hulot: n’attendons rien, exigeons tout

Hulot démissionne.

Et après ?

Il sera sans doute remplacé par une figure insignifiante, qui expédiera les affaires courantes : l’écologie, tant qu’elle n’entrave pas le profit du moindre centime. L’écologie telle qu’on l’aime : celle qui ne remet pas en cause la richesse et la consommation. Celle qui n’impose pas à quiconque de changer quoi que ce soit de sérieux.

Hier, un twitto a noté que tout le monde avait pris conscience de l’urgence écologique, tout le monde sauf le gouvernement. Un peu optimiste peut-être, mais comment ne pas parler de fossé, entre d’une part ce chrétien d’Inde qui, début juillet lors de la conférence internationale anniversaire de Laudato Si’ à Rome soulignait que les jeunes, en Asie, étaient avant tout inquiets, inquiets à cause de la crise climatique aux funestes conséquences et de la pollution de l’air et de l’eau, parfois mortelle, et d’autre part un Emmanuel Macron à qui cette démission ne fait pas lever un sourcil, ou la déclaration de Nicolas Sarkozy ou le communiqué de Jean-Pierre Chevènement pour qui il y a « tellement plus important » que l’écologie ? (Conseillons au passage, d’urgence, à M. Sarkozy une lecture complète de Laudato Si’; lui qui parmi le « tellement plus important » cite le sujet des migrants découvrira peut-être… comment dire… quelques liens ?)

S’il est vrai que l’écologie nous préoccupe et que notre gouvernement s’en fiche, alors, cessons d’attendre passivement l’action de nos ministres, comme on attend dans son fauteuil que le numéro 9 de son club de foot préféré soit efficace devant le but. Cette préoccupation, rendons-la incontournable pour ces messieurs-dames que, rappelons-le, nous élisons.

Rendez-vous sur le site de la revue Limite pour lire la suite.

#NDDL L’écologie… vous vous souvenez ?

Devinette. Quel est ce thème, cause principale d’opposition au projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, dont personne ne dit un mot, sur nos plateaux, depuis hier midi ?

J’avais vaguement espéré que quelqu’un se souviendrait, au jour de l’abandon de Notre-Dame des Landes, qu’on renonçait d’abord là à un projet dénoncé, de manière massive et documentée, comme écocide et climaticide.

Finalement, un seul thème domine. « Test pour l’exécutif », « déni de démocratie », et autres variantes sur le registre « une lubie de bobos urbains hystériques doit-elle bafouer l’État de droit, la République et le progrès ? »

Amusant (mais d’un rire jaune).

Amusant, tout d’abord, d’entendre crier au déni de démocratie des personnalités qui il y a quatre ans répétaient à tout crin que « l’insurrection était le droit sacré des opprimés quand le gouvernement bafoue le bon sens, la liberté, la loi naturelle » et tutti quanti, pour s’opposer à un projet soutenu par une large majorité de Français. Assez large en tout cas pour qu’il fût hors de doute qu’une consultation informelle et sur mesure analogue au « référendum » sur Notre-Dame des Landes eût abouti à une large adhésion. Quelle crédibilité accorder à des défenseurs des « valeurs de la République » qui les convoquent ou les récusent à volonté, selon qu’elles vont ou non dans leur sens ?

Amusant, ensuite, de la part de médias qui le reste de l’année ne manquent pas de relayer les alertes toujours plus pressantes des écologues et des climatologues. Mais lorsqu’il s’agit de trancher sur un cas concret, voilà les enjeux écologiques même plus balayés : oubliés sans être seulement examinés ! Quelle crédibilité accorder à des tribunes qui après avoir publié les études terrifiantes sur l’effondrement des écosystèmes et les hausses de température mondiale, n’en font même plus mention lorsqu’il s’agit de débattre du bien-fondé d’un projet visant à détruire le bocage humide au profit de l’avion ? Quand les voyants rouges clignotent, quand les alarmes sonnent, c’est pour nous avertir d’agir et de changer de conduite, pas pour faire danser sous la boule à facettes.

Nous n’en sommes même pas encore à envisager de ralentir, ni même de tourner le volant ! Pourtant, il est là, le débat qui doit être ouvert, et vite : ralentir, pour de bon, notre orgie de ressources, non pas chercher à la cacher sous un vague badigeon vert. « Le trafic aérien augmentera quand même, il ira juste ailleurs, et Nantes aura perdu sa part du gâteau » clament les « pro ». C’est là, très exactement, un raisonnement de buffet à volonté sur le Titanic : oublions la coque fendue, oublions l’eau qui monte depuis la cale, les « troisième classe » qui tambourinent aux couloirs grillagés : c’est servi, alors mangeons.

Évacuer ce modèle qui sombre avant qu’il ne nous entraîne tous ? Vous n’y pensez pas !

C’est là, pourtant, que cet abandon doit être non une fin, mais un début. Le début d’une vraie alternative, la fondation d’un autre monde où le « toujours plus » (de bitume, de béton, de métal, de pétrole, d’énergie) ne sera plus le seul chemin. Où le trafic motorisé n’aura plus à croître, inéluctablement, jusqu’à nous avoir tous asphyxiés.

Un monde où nous sauterons de la casserole avant d’avoir bouilli…

Déni de démocratie, disent-ils. J’y reviens.

Je relis les courriers adressés aux ministres successifs par les naturalistes locaux. Ils dénoncent de manière très factuelle et précise les lacunes de l’étude d’impact. Excusez du peu : pas de recherche spécifique de la Loutre, alors qu’elle est connue dans les bocages humides voisins ! Pas de recherche des sites d’hivernage des chauves-souris arboricoles ! Pas de distinction entre les zones humides exploitables par le Crapaud commun (qui pond dans les pièces d’eau permanentes) et le Pélodyte ponctué (espèce pionnière qui n’exploite que des mares temporaires) !

Et une DUP a pu être défendue et des arrêtés préfectoraux rendus avec des manques aussi énormes concernant des enjeux fondamentaux, donc, que :

  • la Loutre, l’un des grands mammifères les plus rares de France ;
  • les différentes espèces d’Amphibiens : rien de sérieux n’était prévu pour sauvegarder les espèces aux écologies complètement différentes de ce groupe faunique particulièrement menacé, essentiel pour les équilibres biologiques (régulation des ravageurs agricoles) ;
  • les Chauves-souris, dont la France a perdu la moitié de ses populations en dix ans, à l’importance écologique similaire à celle des Amphibiens pour des raisons analogues…

Une telle étude aurait valu zéro au moindre stagiaire. Elle revient à leurrer les citoyens sur les dégâts infligés à leur patrimoine commun, aux fonctionnalités écologiques qui leur permettent de vivre ici-bas. Et dans ces conditions, ils auraient dû rendre un avis éclairé ?

Où est le déni de démocratie ?

Encore eût-il fallu, me direz-vous, que le citoyen fût assez formé pour mesurer le sens de pareils manques, pour comprendre qu’on ne compense pas la destruction de frênes ou de saules centenaires à cavités comme ça, en quelques clics. Ce déficit français de culture écologique est réel. À nous, associations, d’en prendre la mesure et de le combler, en pleine transparence.

Là aussi, c’est affaire de démocratie. Nous vivons en un temps où décider pour la cité requiert quelques connaissances ès amphibiens et chauves-souris, comme autrefois de savoir coiffer le casque de bronze.

Pélodyte citoyen

Pélodyte s’essayant à l’exercice de la citoyenneté

Mais revenons à ce 17 janvier. Que l’exécutif ait reculé face à la perspective d’une évacuation qui aurait sans doute provoqué au moins une demi-douzaine de morts plutôt que devant les enjeux climatiques est peu douteux. Cela ne devrait pas nous empêcher d’en parler.

Ici, l’affaire confine à notre rapport à la vérité.

En réduisant le dossier à un conflit d’egos entre un gouvernement et des zadistes, entre le gourdin (pour ne pas dire autre chose) des uns et des autres, le débat public nous enfonce dans un marigot relativiste : celui où il n’existe ni bien, ni mal, ni juste, ni injuste ; pas de bien commun ; rien qu’un pugilat de lobbys prêts à tout pour faire triompher leur intérêt propre. On a vu ce discours triompher, le matin même, à propos des associations caritatives venant au secours des migrants. Elles ont été accusées d’entretenir la misère, sinon de la créer, car elles en auraient « besoin pour exister ». Il n’y aurait en somme ici-bas que des pompiers pyromanes et des Docteur Knock.

Pour Marx, tout n’est que lutte des classes ; pour nos modernes médias, bientôt pour nous, tout n’est qu’arène d’individus égocentriques, menteurs sans scrupules. Dans ce monde, tout est également vrai et faux, c’est-à-dire faux tout court. Le bond a semble-t-il été franchi entre « la neutralité est un mythe, il y a toujours un biais observateur » et « il n’y a ni vérité ni réalité, rien qu’un supermarché de mensonges ».

Il n’existerait, dans cette vision, personne de sincère, ni surtout personne de soucieux du bien des autres. Et d’ailleurs, cela compromet réellement nos possibilités de le faire nous-mêmes, même si nous le voulons.

Car décider nécessite non seulement d’examiner les faits, mais aussi de croire à leur réalité. Pourquoi croire que tel pays est en guerre, qu’Untel y est en danger ? Pourquoi faut-il accorder foi aux cartes de répartition de la loutre, aux données sur l’écologie du pélodyte… ou sur le trafic aérien ? Si nous restons vissés au discours «  il n’y a pas de faits, il n’y a que des lobbys », il n’existe plus de réponse à aucune de ces questions. Et plus aucun choix n’est possible, sinon le ralliement au menteur (présumé) que l’on préfère.

Qui, dans les débats de ces dernières heures, s’est soucié de la réalité, de dire la vérité sur l’impact de ce projet sur la vie et le bien commun ? Pas grand-monde. Vous avez « trouvé le pélodyte ? Moi, je dis qu’il n’y en a pas, parce que dix décisions de justice n’en font pas mention. Donc, j’ai le droit de dire qu’il n’y en a pas. »

Mais ça, c’est faux. Le monde ne peut certes pas être décrit en entier de manière neutre, mais il existe. Le pélodyte est vraiment là – même si le juge l’a oublié. Ce cirque a trop duré.

Il faut une épaisse couche de désinformation et d’ignorance pour voir prospérer cette consternante lecture, où le fond n’importe plus, où la teneur des idées compte moins que l’étiquette apposée à leur auteur.

Au lieu de ça, enfilez vos bottes et sortez le soir. Vous verrez si le Pélodyte n’est pas vrai.

 

 

« Mein Kampf », le bon combat ?

Quelle idée, aussi, de se connecter à Twitter comme ça, dès huit heures du matin, sans anesthésie, sans même un café dans le ventre.

On y est (une fois de plus) à marteler qu’il ne fallait pas rééditer Mein Kampf, pour protéger la démocratie. Que son « succès » est la preuve que les Allemands sont tous redevenus des nazis en puissance. Qu’ils ne l’achètent évidemment pas pour les notes de bas de page. Que cela va « banaliser les idées nauséabondes ».

Et d’enfoncer le clou par le poncif péremptoire :

« Hitler a été élu démocratiquement ! À  méditer ! »

Pour commencer : ce n’est pas vrai. Oui, le NSDAP a remporté les élections de juillet 1932 avec 37% des voix. Hitler eût pu prétendre au poste de chancelier à ce moment-là. Hindenburg n’en a pas voulu : pour lui, Adolf était tout juste capable de faire un ministre des Postes (sic). Mais surtout, il ne pouvait pas former de majorité, même en se ralliant le petit parti d’extrême-droite DNVP (7% des voix). C’était un motif constitutionnel de refus. Bis repetita en novembre 1932. Le parti nazi recule, le DNVP monte, leur total reste à peu près le même. Sans aucune tendance nette, la nouvelle assemblée est ingouvernable. Hitler accède au pouvoir trois mois plus tard au terme d’intrigues et de calculs foireux des conservateurs, mais pas par des voies « démocratiques » : il ne remplit pas les conditions prévues par la Constitution. Il est nommé chancelier, sans coup d’État en bonne et due forme (il sera accompli de l’intérieur au printemps 33 et finalisé en 34), mais pas sans violence non plus : cinq cents morts rien que pour les élections de juillet 32, dans des rues quadrillées de paramilitaires. Et vous m’accorderez de ne pas parler d’élections démocratiques libres pour celles de mars 1933.

Oui, le NSDAP a disposé d’une base électorale forte, dans une Constitution théoriquement parlementaire. Dire qu’il a conquis légalement le pouvoir en démocratie, c’est une toute autre histoire. Et la violence dont il a usé pour y parvenir, dans une démocratie bancale dès le départ et mal acceptée par le pays,  devrait plutôt faire « méditer » (sic) tous ceux pour qui le nazisme est tout ce qu’un peuple libre est fichu d’enfanter.

Mais supposons même que ç’eût été le cas. Démocratie : le peuple choisit le régime qui lui convient. Cela implique qu’il puisse choisir de renoncer à ce choix. Ce paradoxe, elle doit l’assumer pour mériter son nom.

Voilà ce qui est contesté aujourd’hui. Il faudrait, au contraire, interdire tous les « mauvais » choix. « À  méditer » : la démocratie, c’est bien, c’est l’aboutissement ultime de la vie politique, d’accord, mais somme toute, le pouvoir est un bien trop beau jouet pour le laisser au peuple. Il est trop bête, trop ignorant, trop puéril et grossier. Il pourrait profiter de ce qu’on est en démocratie pour voter d’en sortir. Et bien entendu, rééditer Mein Kampf reviendrait à faire une propagande éhontée pour les « idées nauséabondes » qu’il contient.

Bien fragile, dites-moi, cette démocratie !

Ce matin en tout cas, en une demi-heure de réseaux sociaux, j’en avais lu assez pour comprendre qu’une idée générale se dégageait de tous ces cris : la thèse qu’il serait prudent, par égard pour la démocratie, la laïcité, le respect des personnes, etc… d’interdire tout usage du cerveau dans l’espace public et de cantonner le droit à penser du citoyen à la stricte sphère privée. Comme le choix de sa marque de téléphone. Encore que. Le bougre risquerait d’en profiter pour « faire des choix purement idéologiques » en boycottant une marque peu soucieuse d’écologie ou des conditions de travail.

Alors que va-t-on lui laisser ? Hmmm. La couleur du papier peint. Ça, on peut. Sauf dans la chambre des enfants : il ne faudrait pas que s’y exprime la volonté d’endoctriner les chérubins dans la dégénérescence de l’indifférenciation sexuelle ou au contraire de formater les petit.e.s dans des stéréotypes de genre patriarcaux.

C’est tout de même curieux. La démocratie a survécu, sans qu’un sourcil se lève, à la réédition des Journaux de Herr Doktor Goebbels, chef de la propagande du Reich, d’Alfred Rosenberg, l’idéologue en chef, ou de Ciano, le gendre chéri de Mussolini. Celui de Rosenberg est vendu sans même un apparat critique. Ce qui le rend d’ailleurs illisible. Outre le style, subtil comme une forêt noire après une choucroute, on n’arrive même pas à comprendre à propos de quel événement l’auteur débite ses théories foutraques.

Mein Kampf est de la même eau. Je l’ai feuilleté, dans une édition de 1940 trouvée dans une vieille bibliothèque. C’est connu. Il est écrit avec les pieds et pourtant Hitler a reçu de l’aide pour ce pensum plumitif. Pédant, obsessionnel, mal écrit. En 1935, à peu près toutes les familles allemandes l’avaient acheté, mais pas un militant, pas même les vieux, ne l’avaient lu.

Prétendre qu’il faut interdire Mein Kampf parce qu’il va répandre les idées de l’auteur, c’est au mieux jouer à se faire peur, au pire prendre les gens pour des imbéciles. C’est prôner une démocratie où le peuple est dénigré au point qu’on le croit bien capable de se laisser berner par ce torchon. En conséquence de quoi, pour le protéger, on lui interdirait d’y toucher, sous quelque prétexte que ce soit, comme on interdit des jouets aux enfants de moins de 36 mois.

L’homme sait assez se montrer irresponsable pour qu’il reste justifié d’ériger un certain nombre de garde-fous. Mais là, c’est aller trop loin.

C’est d’une incohérence flagrante, aussi, car à tout prendre, le Journal de Goebbels devrait être considéré comme beaucoup plus dangereux que l’indigeste prose du Führer. L’homme était ministre de la Propagande et contrairement à d’autres pontifes du régime, il peaufinait avec soin sa prose dans l’espoir d’une édition glorieuse après la victoire finale. Est-ce l’imposant apparat critique qui sauve cette édition des foudres de nos censeurs ? J’en doute : il paraît que la plèbe dans notre genre, souvenez-vous, ne lit pas les notes de bas de page.

Les idées d’extrême-droite et le racisme progressent depuis vingt ans. Elles ont très bien su se passer de Mein Kampf pour cela. Comme autrefois, elles s’appuient sur des formules choc, des chiffres brandis, des slogans bramés, beaucoup plus que sur la vente en librairie de fastidieux pavés à l’argumentaire abstrus. Et si vraiment on prétend voir dans son succès de librairie un simple indicateur, la preuve d’une flambée nazie outre-Rhin, l’interdire consisterait à écraser le thermomètre en l’accusant d’avoir causé la fièvre. C’est un procédé commode et répandu, mais pas très, très efficace.

Ce serait même pire car l’objet serait auréolé du prestige de l’interdit. Imaginez : « Mein Kampf, en fait, c’est tellement convaincant qu’on a été obligé de l’interdire ! – Oui, les vérités qui dérangent ! – Le lobby juif, quelque part, Hitler avait raison ! »… Couru d’avance. Tellement, qu’on l’entend un peu partout, alors même que le livre n’a jamais été interdit en France. Il n’est pas réédité en version papier, c’est tout. Sur la toile, vous le trouvez en trois clics.

Cette panique récurrente à propos de Mein Kampf en dit surtout long, je trouve, sur le peu de confiance que notre démocratie a en elle-même.

Nos « valeurs » si « charlie », notre régime-fin de l’Histoire, horizon atteint, perfection politique, tout cela pourrait être battu en brèche par un pesant pamphlet-fleuve des années vingt, dont nous savons qu’il a engendré les pires crimes de l’Histoire ? C’est mépriser, non seulement le peuple, jugé capable de s’y laisser prendre, mais la démocratie elle-même, tenue pour incapable de se défendre en liberté contre un pareil ennemi. C’est la piétiner, que de penser qu’on doit la doter des armes mêmes de cet ennemi : censure et bûchers de livres. Nous sommes des démocrates-guignols, si nous ne nous sentons même pas capables de contre-argumenter face à Mein Kampf.

Et nous défendons une triste société, si nous croyons le projet politique du IIIe Reich capable de lui tailler des croupières. Et c’est peut-être bien là le problème.

Car il y a bien assez de nos jeunes, déjà, pour le croire et rejoindre l’EI comme on s’engageait dans les Corps francs, ou les Chemises brunes.

Si nous pensons que publier Mein Kampf pourrait ressusciter la SA dans nos rues, c’est parce que nous craignons, à tort ou à raison, qu’il y ait un vivier pour une SA. Ce n’est toujours pas en écrasant le thermomètre que nous traiterons la fièvre.

Qu’avons-nous fait de notre monde pour qu’en 2017, nous puissions craindre que la vision nazie puisse de nouveau, sachant ce qu’elle a fait, susciter l’enthousiasme ? Que promet, qu’espère, que propose notre modèle, quel bonheur promet-il, pour en être à se sentir menacé par ça ?

Un coup d’œil aux programmes des prochaines élections nous renseigne : rien. Pauvreté, précarité, pression – sans limites, à l’infini.

Vous avez tous vu cette affiche dans vos livres d’Histoire. Tenons pour assuré qu’elle a rapporté bien plus de voix à Hitler que son bouquin. C’est là, c’est à ce point de l’Histoire où le dictateur, n’avançant même pas masqué, peut sortir ce slogan sans faire rire, qu’il a beau jeu et qu’on entre dans la zone de tous les dangers.

affichehitler1932

Que Mein Kampf s’affiche en tête de gondole ou pas n’y changera rien : dans ces conditions, le premier marchand d’espoir emportera la mise. Même s’il se montre le couteau entre les dents.

Qu’avons-nous fait de l’Europe ?

Il y a quelques jours a circulé une pétition destinée à s’opposer à la nomination d’un baron du pétrole à la tête de la Commission Climat de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est le budget de la République française qui va être visé par la Commission européenne où il peut être rejeté sans autre forme de procès, avec mises en demeure de coupes franches ici ou là.

Qu’avons-nous fait pour en arriver là ?

Car où sommes-nous ?
Nous sommes toujours citoyens d’une république, mais nous en sommes réduits à des pétitions pour exprimer notre avis sur la nomination de ceux qui nous gouvernent, et ce, sur des sujets aussi cruciaux que le dérèglement climatique. Nous sommes citoyens d’un Etat souverain, mais celui-ci n’a plus de souveraineté pour établir ce qui fonde normalement l’indépendance d’un Etat, d’un foyer, d’un individu : l’usage qu’il fera de ses ressources.

A ce rythme, nous en serons réduits à chantonner des mazarinades comme seul mode d’action politique.

Oh, il y avait d’exccccellentes raisons, bien sûr. Tout un arsenal de pactes de stabilité devait nous garantir des dangereuses embardées de l’économie. Il nous assigne désormais, aussi, un chemin étroit en matière politique, une façon unique d’user des ressources d’un pays et de les répartir. Mais à la limite, le problème n’est pas – pas du tout, même – le bien-fondé des règles ainsi définies.

Le problème, c’est que près de soixante ans de construction européenne, fondée dans ce qu’on appelait alors le monde libre, et fière d’incarner à la fois la liberté et la prospérité de ce qui n’était encore qu’un demi-continent, soixante ans d’avancées présentées comme des évidences ont abouti à cela : des citoyens dépossédés de la possibilité de choisir leurs véritables maîtres. Et ceci, sans fabuler on ne sait quel complot, cénacle d’Illuminati templiers reptiliens ou je ne sais quoi. Non, c’est un fait, les instances élues le cèdent à des instances où l’on se coopte entre soi. Les citoyens ont si conscience que c’est là que tout se joue qu’ils tentent, éperdus, lorsque l’affaire est grave, d’exercer une vague influence sur les débats. Généralement en vain.

Tout cela pour notre bien, me direz-vous. Quelle infantilisation ! Quelle régression ! Quelle est donc la différence avec l’Ancien Régime, où le roturier n’était bon qu’à voir ses Messieurs débattre de hautes affaires et lui tapoter la tête avec condescendance ? Qui nous garde de pareils gardiens ?

Que la politique de l’UE soit bonne ou mauvaise, le terrible est là : que nous y adhérions ou non n’y changera pas une ligne. Nous avons juste réussi à réinventer une très vieille forme de gouvernance, très archaïque même. Cette forme qui, en tout temps, s’est targuée de la supériorité de vues qui légitimerait son droit à gouverner la plèbe sans la consulter. Tout au plus la « modernité » lui impose-t-elle de prétendre prendre soin des peuples en question, de mieux agir pour eux-mêmes qu’ils ne le feraient eux-mêmes. Là encore, on croirait entendre un parent d’enfant de six ans particulièrement capricieux.

Il ne faut pas s’étonner, derrière, que les citoyens soient prêts à suivre n’importe qui leur promettant de leur rendre le pouvoir ; y compris des partis dont on peut aisément deviner, ou constater sur le terrain, que le réel partage du pouvoir n’est pas leur tasse de thé, non plus que le respect des prérogatives des citoyens.

Le pire est que cette attitude désespérée sert aux pouvoirs en place à justifier leur domination, avec cet argument massue : « vous voyez bien, les gens, quand on les laisse choisir, ils font n’importe quoi. Alors laissez-nous le pouvoir, nous, nous ne ferons pas de bêtises. Faites-nous confiance. »

D’ailleurs, ça ne va pas rater : ce billet sera vraisemblablement classé « europhobe, qui fait le lit du Front national, soutient Zemmour, flirte avec l’extrême-droite catho-souverainiste, met du fromage râpé dans le gratin dauphinois et tue des chatons », en vertu de la pensée par packs précédemment évoquée.

Et d’enfoncer le clou en rappelant qu’Hitler est arrivé au pouvoir de manière démocratique, ce qui veut dire que hein, la démocratie, oui, mais à condition de ne pas laisser trop de cratie au démos, pas trop de choix, sinon, ma bonne dame, voilà ce qu’il fait ce vilain démos : il casse le joujou. Autant le lui enlever tout de suite.

Que ce soit l’occasion de rappeler que NON, Hitler n’est pas « arrivé au pouvoir démocratiquement ». Même en additionnant ses voix et celles du DNVP, il n’a jamais obtenu la majorité au Reichstag. Il n’a pas été nommé chancelier par Hindenburg à l’issue des élections remportées par son parti, entre autres à cause de cela. Il a fini par l’être à l’issue d’élections nettement moins maîtrisées et dans le cadre d’un sale petit jeu de poker menteur entre conservateurs, d’une manière non constitutionnelle. Et une fois en place, il avait si peu la confiance du Reichstag qu’il n’a pas attendu un mois pour balayer le fonctionnement normal de l’Etat à son profit. Ceci sans même parler de l’état de déliquescence des institutions « démocratiques » de Weimar à cette époque ou du caractère « libre » d’élections dans les rues écumées par la SA. Bref.

Nous avions cru à l’Europe. Lors de la chute du Mur, j’avais treize ans. Ce sont de ces moments où l’on sent le souffle de l’Histoire, et en tempête encore. On croyait sincèrement œuvrer pour la paix, la liberté et la prospérité. Qu’avons-nous fait pour nous retrouver avec une paix de plus en plus précaire du côté de l’Est, une liberté de choisir entre blanc et crème, une prospérité remplacée pour longtemps par l’austérité ?

Que faire ?
Si je savais, ce serait dangereux. Je risquerais de devenir un bel exemple de « n’importe qui qui promette aux citoyens de leur rendre le pouvoir ». Je crois n’avoir à peu près rien d’un leader charismatique, et j’en suis bien aise.
M’est avis que déjà, il faut réfléchir. Là aussi, on nous en a déshabitués. Des décennies lénifiantes et infantilisantes ont achevé de nous convaincre que nous étions trop bêtes et pas assez experts en ceci ou en cela pour penser notre monde, notre société, notre projet. Tiens, un projet ! Nous n’en avons plus aucun. C’est l’un des points qu’avait souligné Gaël Giraud, lors d’une conférence dans le cadre de la Journée de prière pour la Création du diocèse de Valence. Notre temps n’a plus aucun projet, plus aucune vision eschatologique à proposer – rien qu’un vague statu-quo désespérant et désespéré. On peut repartir de ça.
Un but, quelque chose qui porte et qui fédère ; comment voulez-vous exiger des citoyens une marche en avant s’il n’y a ni avant ni arrivée envisagée ? Combien de temps à galoper sur un tapis roulant, s’étonnant de ne jamais rattraper la carotte peinte sur le mur de la salle de fitness ?

Un but, des idées, des expériences repartant de la base, des fondements de ce qui lie les citoyens, les fait se sentir concernés par la citoyenneté, c’est-à-dire la vie de leur cité. La « mondialisation » sert aussi d’argument pour nous en dissuader, pour nous rabâcher que nous ne contrôlons rien, que tout se joue ailleurs, que tout nous dépasse, qu’un chef d’entreprise au bout d’un monde peut décider d’un battement de cil de quelque chose qui touchera notre quotidien plus que nous ne pourrons jamais le faire. Déjà, refusons cette désespérance et reprenons dans nos mains les leviers à notre portée. C’est moi qui choisis à qui je parle dans la rue, dans l’immeuble, dans le village, c’est moi qui choisis d’entrer dans une association, dans un réseau, c’est moi qui choisis quels circuits commerciaux m’alimenteront – par exemple. C’est dérisoire, peut-être, mais un peu moins désespérant que de se lamenter sur son impuissance.

De toute façon, avons-nous un autre choix ?

Propos sur le livre que tout le monde a lu par quelqu’un qui ne l’a pas lu

Le comble d’un livre est sans doute de faire couler beaucoup d’encre sans que ce soit la sienne. Et le plus difficile pour aborder le sujet à la mode du moment est sans doute aussi de trouver un incipit original. C’est raté : entrons donc carrément dans le vif du sujet.
A quoi sert le livre de madame Trierweiler ?
A quoi sert-il de le lire ?
A quoi sert-il de ne pas le lire ?

Posons les questions, par ordre, avec méthode et rigueur.

Le livre de madame Trierweiler fait-il agréablement passer le temps ?

Oui, mais si vous êtes chez le dentiste. Dans le cas contraire, trois cents pages de style Paris-Flash peuvent finir par agacer. Ou alors, lancé dans un raid Bordeaux-Lille via Massy TGV et cerné par une horde de mouflets chacun vissé à son dessin animé sur tablette. Tel un Proust des temps modernes fonçant vers quelque Balbec-Plage moderne, vous bloguerez alors un exalté « Tchoupi à l’ombre de la Première Ex en fleurs », promis à une célébrité aléatoire et une postérité incertaine.

Le livre de madame Trierweiler sauve-t-il des chatons ?

C’est en effet ce qu’on attend en premier lieu d’un objet-événement sur les réseaux sociaux. Pour l’heure, les preuves tardent. Mais avec 145 000 exemplaires vendus en peu de semaines, la prochaine vidéo de chaton jouant avec délices dans un labyrinthe de « Merci pour ce moment » ne saurait tarder.

Le livre de madame Trierweiler protège-t-il les baleines ?

Faute de données fiables sur les additifs employés dans l’encre et le papier, potentiellement nocifs pour la faune marine, l’ONG Sea Shepherd aurait jugé irresponsable de repousser les chasseurs de globicéphales des îles Féroé à coups d’exemplaires de « Merci pour ce moment ». Il semble donc hélas que l’opus de madame Trierweiler ne soit d’aucune utilité face aux grandes problématiques écologiques de notre temps. C’est un premier #PointçayLeMal

Le livre de madame Trierweiler est-il bon pour l’économie et le redressement de la France?

Oui, parce que c’est un produit made in France qui se vend en masse, relance la consommation, crée des emplois, évite les plans sociaux, promeut la culture française, préserve l’environnement et lutte efficacement contre les taches, même les plus rebelles. Par conséquent, les libraires qui dédaignent de le mettre en vente sont désignés par le Comité de salut public ennemis du redressement productif et de la patrie. L’exécution aura lieu en Place des réseaux sociaux, à coups d’articles incendiaires sur Amazon et la liberté de commerce. Pour ma part, je reprendrai deux fois du Proust. #PointSnob

Le livre de madame Trierweiler est-il démocratique, participatif et citoyen ?

L’Histoire, et les monceaux de bouquins qui encombrent les rayonnages familiaux, nous enseignent que la vie d’une production de ce genre évoque celle d’un pétard d’artifice tiré dans le jardin du tonton. Après trois semaines de top des ventes, la courbe chutera telle le taux de satisfaction présidentiel. Resteront des milliers d’exemplaires dans les humbles foyers avec ou sans dents. L’inexorable marche du temps les recouvrira de poussière. Puis, elle les poussera vers les foires aux livres associatives et les brocantes villageoises, où ils rejoindront les tombereaux de « Quand la Chine s’éveillera » que des générations de vide-greniers n’ont pas réussi à écobuer. Si l’on en juge d’après l’impact sur le lumbago des bénévoles de nos villages et de nos quartiers, le livre de madame Trierweiler est sans aucun doute nuisible au tissu associatif et citoyen de notre République. Ce qui fait un second #PointçayleMal

Le livre de madame Trierweiler apprend-il des choses sur monsieur le président ?

Certainement. On y apprend en substance qu’il est quelqu’un de pas bien, qui mange des chatons au petit déjeuner (en quoi, finalement, le fatal opus pourrait servir à sauver les jeunes félins, rien qu’en dénonçant le crime) et qui aurait pu rire à la blague « Pas d’bras, pas d’chocolats » le jour de ses douze ans. Et que chaque administré peut se demander « Suis-je un des sans dents de François Hollande ? » ce qui est pour le moins tétanisant.
On y apprend aussi que lorsqu’il s’agit de sabrer une personnalité déjà au plus mal dans les sondages, la moindre ligne à charge émise par une autre personne de son entourage vaudra parole d’Evangile (ici, un règlement de compte d’ex sur la place publique), et donc que le dézinguage d’un président de la République ne souffre aucune modération, pas même par le sens critique le plus quotidien. Du genre se demander si l’auteur(e) du brûlot est réellement objectif (ve). Pour le reste, qu’il s’agisse de la déconnexion des élites d’avec ce qu’on appelait passé un temps la Franced’enbas, ou de la collusion médias-politiques, plutôt que l’éculé « A l’ouest rien de nouveau », ou le khâgnoïde « Nihil novi sub sole », je propose de rétorquer « Mais je le sais, ma fille, comme disait madame Gervaise », ce qui permet de marquer un #PointPéguy , hipster en diable.

Le livre de madame Trierweiler attente-t-il à la démocratie et borde-t-il l’édredon du Front national ?

Peut-on encore faire du mal à la fonction présidentielle avec un pseudo-secret d’alcôve ? Depuis que la connaissance de monsieur Félix Faure est partie par l’escalier de service, à tout le moins, ce n’est pas gagné. Bien sûr, qu’un best-seller dépeigne le représentant numéro un de la République comme un médiocre doublé d’un mufle n’est pas idéal pour son image. Celle de la République, hein. Celle de l’homme François Hollande n’a plus rien à perdre. Au stade où nous en sommes, quelqu’un pourrait bien l’accuser des crimes les plus vils, tels que couper la pointe du brie ou mettre du fromage râpé dans le gratin dauphinois, il serait cru ou pas dans des proportions reflétant exactement le taux d’approbation de sa politique par nos concitoyens. Alors, la République salie ? Au contraire. La libre expression des ressentis de Madame Première Ex est une preuve de démocratie. En dictature, la vraie, le livre serait interdit, parcimonieusement distribué sous le manteau à quelques initiés, et cette fois-ci, chez le dentiste, nous n’aurions plus qu’à mourir d’ennui en feuilletant des revues médicales ou des rumeurs people irrémédiablement périmées. La République, c’est le constant renouvellement des scandales publics à la une, et vu comme cela nous occupe et nous distrait, il n’est pas prudent de changer.
Enfin, et ce n’est pas négligeable, ce bouquin permet à ceux qui l’ont acheté de se sentir grands, parce que mieux informés, nourris de révélations sans concession. Ceux qui ne l’ont pas acheté se sentent grands itou, car au-dessus du commun, moue dédaigneuse et doigts en pince à sucre, l’auriculaire fièrement dressé à l’heure du thé.

Moi, je ne l’ai pas acheté.

… il faut dire qu’il suffit de consulter un peu Twitter pour le lire, par bribes, mais presque in extenso. Alors en ces temps de crise, voyez-vous. Ce n’est pas pire que d’entrer dans une librairie et d’être frappé soudainement de phobie des caisses enregistreuses au moment de sortir avec l’ouvrage en poche, n’est-ce pas ?

Démocratie, citoyens: espèces en danger

Je m’étais promis de ne pas aborder le sujet « Voldemort » du moment – le projet qu’il ne faut pas dire, le « mariage pour tous ». Je vais néanmoins le faire.

Pas tellement sur le fond du projet car d’autres l’ont fait avec plus de profondeur que je ne pourrais le faire. Un simple résumé de mon point de vue suffira. Je suis de ceux qui considèrent que dans cette histoire, les droits d’une minorité ne sont guère plus qu’un camouflage, un cheval de Troie destiné à rendre décemment impossible à repousser une offensive d’une toute autre nature. Une offensive de marchandisation de l’être humain, par le biais de l’enfant : car ce projet amène – pour toute la société, et non les seuls couples homosexuels – la création d’un droit à l’enfant et d’un nouveau paradigme de parentalité, basé sur l’intentionnalité (sic). Hé, oui : l’enfant se retrouve réduit au statut d’objet, objet de désir, objet de propriété, objet de possession revendiquée. Charge à la société, et donc à l’Etat, de le satisfaire, à la manière du versement d’une alloc’. Au besoin, on en fabriquera. Et si les « parents intentionnels », au bout d’un temps, n’en veulent plus ? Que ça ne les amuse plus, quand le poupon a grandi, par exemple ?
Cette vision-là de l’enfant, je n’appelle pas ça un progrès. J’appelle même ça un très grave pas en avant dans la déchéance de la dignité de l’homme, ce dernier progressivement réduit à son tour à un objet – d’envie, d’appropriation, d’échange, de possession ; un objet marchand.
Qu’on veuille bien se gratter le cortex avant de me gratifier des anathèmes du moment, et de toute façon les commentaires sont modérés a priori.

Mais je ne me fais pas d’illusions : il est pratiquement interdit aux « anti » de faire comprendre que ce n’est PAS la question du droit des personnes « LGBT » qui les met en mouvement. On crie « homophobes, homophobes », au pire on ajoute « hypocrite », au mieux on évoque une homophobie « inconsciente, qui ne s’avoue pas », et l’affaire est entendue.

Ce qui m’amène à ce qui me préoccupe davantage, le constat d’une démocratie décidément bien malade. Il est piquant, quelque part, de voir tant d’opposants s’épouvanter de l’autisme, de la mauvaise foi, du dénigrement puéril, du déni dont fait preuve le gouvernement à l’égard de leur position – ne savent-ils donc pas qu’il y a encore deux ans, les rôles étaient renversés ? Que les revendications des citoyens insatisfaits du gouvernement précédent étaient traitées exactement de la même manière ? Que tout comme aujourd’hui, des éditorialistes appelaient d’un ton supérieur le gouvernement à « ne pas céder à la pression de la rue » forcément « manipulée par des extrémistes » ? Que l’abyssale impopularité du sarkozysme était, déjà, largement causée par une attitude de mépris systématique, que tant de Français ont perçu ce quinquennat comme un slogan « Notre politique est géniale, vous êtes stupides, c’est pour cela que vous êtes contre » indéfiniment répété ?

Aujourd’hui, au lieu d’être appelé ennemi de la France, l’opposant reçoit l’estampille ennemi du Progrès et du droit, mais la substance est la même : deux mondes et un fossé de mépris. Par ailleurs, je n’imagine pas un instant que les partis extrêmes, malgré leurs gesticulations plébéiardes, procèderaient autrement. Mieux vaut, en tout cas, ne pas essayer. Notre droit de rétractation ne serait pas forcément garanti.

Voici donc un « pouvoir » définitivement convaincu qu’il n’a plus à se préoccuper de l’insatisfaction d’un peuple qu’il juge irrémédiablement stupide, manipulable et manipulé, conservateur et borné ; incapable, en tout cas, de discerner quoi que ce soit au sujet du bien commun, du projet de société, du contrat social. A une telle masse abrutie, certains, en cohérence, suggèrent carrément de retirer le droit de vote. Voilà qui a le mérite de la franchise et aurait dû nous alerter depuis longtemps.

En même temps, ce peuple, qu’est-il ?
N’est-ce pas « nous qui avons commencé » ? Sommes-nous sûrs de n’avoir pas alimenté nous-mêmes cette conviction moderne qu’un citoyen, un individu plutôt, se bat pour SES intérêts et jamais ceux des autres ou ceux d’une entité plus grande que lui ? Sommes-nous capables de combattre les injustices dont nous bénéficions ?

Je crois que nous sommes nombreux à répondre « oui ». Encore faut-il le faire entendre et c’est un tragique problème de nos sociétés éprises de droit de l’individu : lorsqu’on se bat pour autre chose que pour soi-même, on n’est généralement pas cru. Sincèrement pas cru par des interlocuteurs désormais incapables d’envisager que de tels raisonnements existent.
Il ne reste que la preuve par l’exemple, j’en ai peur.

Avons-nous réagi quand le discours médiatique et politique a remplacé le terme de minorité par celui de communauté ? Vous avez remarqué ? Tout le monde est une communauté. Les LGBT, les geeks, les Français issus de ceci ou originaires de cela, les musulmans, les israélites (pas les chrétiens, ni même les catholiques : on préférera parler de « l’Eglise » histoire d’en mettre une couche sur l’image d’une troupe organisée militairement, à la solde du « Vatican tentaculaire »), les hardcore gamers, les supporters de l’AS Saint-Etienne (« le peuple vert », qu’on dit souvent avoir été « offensé »), les fans de Justin Bieber, les amoureux de la boule de pétanque de Saint-Bonnet le Château.
Tous forment des communautés, qui revendiquent une identité, des droits, un statut visible et le droit de vivre sans rien concéder aux autres.
En revanche, l’ensemble des personnes de citoyenneté française…
Non.
Soit, vous appartenez à une de ces communautés et on attend de vous que vous vous comportiez selon ses règles, défendiez ses droits, portiez ses insignes. Soit, vous n’appartenez à aucune (ou refusez ce petit jeu) et vous n’appartenez à rien : vous êtes juste un individu, habilité à se comporter en communauté réduite à vous-même, vos droits, votre intérêt perso-personnel, votre refus de concéder quoi que ce fût au vivre-avec-les-autres. Mais pas question de former communauté – de projet, de destin, de lois, de vie en collectivité – avec vos pareils !
Pas besoin, donc, de « dissoudre le peuple » qui vote mal : il est déjà dissous. Dissous en une poignée de communautés et quelques dizaines de millions d’individus qui ferraillent les uns contre les autres.

Alors, on fait quoi ?
Comme ce texte commence à devenir long, je conclurai laconique. Quand on a perdu le contrôle, on remet déjà les mains sur les leviers qui sont à portée. On retrouve ses droits et ses devoirs, genre.
Par exemple, en matière d’exemplarité et de moralisation tous azimuts – cessons d’attendre qu’ILS commencent. Ils devraient ? Possible. Ils n’en font rien. Alors, faisons notre part, celle-là, au moins, on peut le décider, librement, tout de suite. Au moins ne pourra-t-on plus nous écraser d’un « on a les élus qu’on mérite ».
Devoir à la maison : commentaire de document : En 1789, une maison placardait fièrement sur la porte « Ici on s’honore du titre de citoyen ».
On ne relèvera pas les copies. Vous les gardez, nous les gardons et on en parle entre nous. Par contre, on n’attend pas trop.