Oiseaux de France: un atlas qui inquiète

Il y a un an presque jour pour jour, j’avais publié ici un premier billet expliquant comment l’on déterminait quelle espèce justifiait d’être protégée, jusqu’à quel point et de quelle manière.

L’actualité me donne l’occasion d’enchaîner sur le thème : « comment ces diables de khmers verts, d’idéologues bobos citadins, peuvent-ils prétendre qu’il y a de la biodiversité ici et pas là ? Et les oiseaux ? Les oiseaux en France ? tout le monde le sait, il y a : les moineaux, les pigeons, les corbeaux. Et puis il y a les vautours et les cormorans depuis que les écolos en relâchent. »

Le compte est juste. A deux zéros près : il y en a 357, et encore, en se restreignant aux espèces régulièrement présentes. Chaque année, on voit débarquer des raretés, égarées d’Asie ou d’Amérique au hasard d’une tempête, non incluses dans ce compte. Ces surprises ornithologiques ont leurs spécialistes : les plus chevronnés d’entre eux affichent ainsi une liste d’espèces vues en France qui dépasse les 480.

Et tout ceci pour la seule métropole, bien entendu. La liste complète des oiseaux de France, outremer inclus, dépasse largement les 3300 espèces.

Comment sait-on tout ça ?

La France métropolitaine dispose, depuis deux mois, d’un nouvel atlas de ses oiseaux.
C’est le troisième du nom. Le premier remonte à 1976, le second à 1992. Le numéro trois se base sur des prospections réalisées entre 2009 et 2013 et intègre, cette fois-ci, la répartition des espèces en saison de reproduction et en hiver. Car, bien souvent, ce n’est pas la même, évidemment ! Sans parler des migrateurs au long cours, qui nous quittent tout à fait pendant une partie de l’année, beaucoup d’espèces, pour diverses raisons, n’occupent pas les mêmes quartiers en hiver et au printemps.

Le nouvel atlas compte deux épais volumes, et pour vous, rien que pour vous, je me suis plongé dans les longues pages d’introduction et de synthèse qui précèdent les monographies des différentes espèces. Ce sont des pages, il faut bien le dire, qu’on lit à peine plus souvent que les conditions d’utilisation de Facebook. A tort !

Les oiseaux de France en 2016 : un tour d’horizon

Comment donc a-t-on procédé ?

Pour commencer, on a divisé la France en mailles de 10×10 kilomètres.
Ensuite, on a lancé les bénévoles à l’assaut des cartes. Plus de 10 000 observateurs ont contribué à l’enquête, coordonnée par la LPO et le Muséum d’histoire naturelle.
Allons, ne nous attardons pas : vite au bilan !

La France métropolitaine compte désormais, à ce jour, 305 espèces d’oiseaux nicheuses – c’est-à-dire : qui tentent au moins de se reproduire sur notre territoire.

A ces 305 espèces nicheuses, ajoutez-en 52 présentes uniquement en hiver, et vous retrouvez les 357 annoncées en début d’article.
Affinons le décompte :

graphiqueoiseauxatlas

(Par « printemps, été, hiver » il faut entendre les saisons au sens du cycle vital des oiseaux, non du calendrier. Le Pluvier argenté, par exemple, se reproduit au bord de l’Océan arctique, et nous revient dès début août, une fois sa nichée élevée : du point de vue de son cycle biologique, c’est déjà « l’hiver »).

Où trouve-t-on tout ça ?

Une maille accueille en moyenne 78 espèces nicheuses. Le record est de 143 espèces nicheuses. Il n’est atteint que sur un tout petit nombre de secteurs d’étangs ou de marais. Car bien entendu, la richesse est inégalement répartie. Les massifs montagneux, mais surtout les zones humides littorales, ainsi que les régions d’étangs les mieux préservées (Dombes, Forez, Brenne), les lacs de Champagne et de Lorraine… apparaissent nettement en tête, notamment pour la présence des espèces menacées selon la Liste rouge nationale. Les zones les plus pauvres sont évidemment les grandes agglomérations, mais aussi les vastes plaines cultivées du quart nord-ouest et du Bassin aquitain.

78 espèces… Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Difficile à dire faute de points de comparaison solides très antérieurs à 1950 : les listes vraiment anciennes ne sont pas fiables. Encore peut-on s’appuyer sur quelques références des années 30, qui établissent notamment qu’un très grand nombre d’espèces autrefois répandues dans toutes nos campagnes, nos champs, nos bocages, sont désormais excessivement rares et/ou localisées : Outarde canepetière, Caille des blés, Courlis cendré, pies-grièches diverses, busards en tous genres, Râle des genêts…

Pie-grièche écorcheur 4 CF

Pie-grièche écorcheur

Mais alors ils disparaissent ou pas ?

A l’issue de cette enquête, on estime que la France compterait ainsi aux alentours de 200 millions d’oiseaux nicheurs, soit environ 360 par km². Cela vous semble beaucoup ? Cela ne fait que trois oiseaux par Français, toutes espèces confondues, et surtout, c’est presque moitié moins qu’en Grande-Bretagne où l’on estime que vivent 689 oiseaux par km²…

Si l’on s’en tient au nombre brut d’espèces présentes, on pourrait croire qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer. Mais ne crions pas victoire. Certes non ! Une espèce réduite à quelques couples n’est pas classée « disparue », c’est entendu, mais peut-on s’en satisfaire pour autant ?

(attention, nouvelle avalanche de chiffres, mais ils sont importants…)

Sur nos 305 espèces nicheuses, près d’un quart (69) sont représentées par moins de 500 couples, sur tout le territoire français. Parmi elles, près de la moitié (32, soit 10% du total général) en comptent moins de cinquante ! Soit, respectivement, moins de mille et moins de cent malheureux oiseaux pour tout le territoire français…

Ces espèces en danger sont l’objet de tant d’efforts de la part des écologistes de terrain que leur disparition complète peut être longuement différée. Ainsi de l’Aigle de Bonelli, scotché depuis vingt ans à une trentaine de couples, çà et là dans le Midi ; ou de l’Outarde canepetière, que d’énergiques plans d’action ont sauvé du désastre absolu, mais qui n’en a pas moins disparu d’Alsace, de Champagne, de Rhône-Alpes, d’Auvergne et de la Beauce depuis 20 ans, et considérablement perdu du terrain dans ses ultimes bastion du Midi et du Poitou.
Et que dire de la petite Pie-grièche à poitrine rose, insectivore trapu présent dans toute la France avant-guerre, et réduit aujourd’hui à moins de vingt couples concentrés dans le vignoble languedocien – la faute, sans aucun doute, au déversement massif de pesticides ?

Il y a aussi les espèces ultra-localisées : c’est toujours une ligne de plus dans les listings… mais il n’existe qu’une seule vraie colonie française de Fou de Bassan, un seul couple de Pygargue, une seule île qui accueille le Harle huppé !…

Pour finir, moins de la moitié des espèces sont classées « abondantes » ou « très abondantes » alors que 40% sont « assez rares », « rares » ou « très rares »…

Et plus de la moitié (62%) des 305 espèces nicheuses connues sont présentes sur moins d’une maille sur dix…

Que retenir de cette litanie de voyants rouges ? Que même si le nombre d’espèces recensées dans les atlas tend à se maintenir, vaille que vaille, une grande partie de cette richesse est d’ores et déjà réduite à des noyaux enfermés dans quelques bastions, et donc dans une situation très précaire. La fraction réellement répandue de la diversité ornithologique, ce qu’on pourrait appeler la « biodiversité ordinaire » ou « moyenne » de notre territoire est beaucoup plus faible que ça.

Pour le résumer en une phrase : la majeure partie de nos territoires a perdu, en quelques décennies, la majeure partie de sa biodiversité.

Sans détailler car ce n’est pas l’objet ici, les causes principales (mais non les seules) sont la destruction des habitats naturels (suppression des haies, des prairies pâturées, des zones humides, recalibrage des cours d’eau, urbanisation et bétonnage divers…) et le déversement massif de pesticides. Chasse et braconnage jouent encore un rôle critique pour nombre d’espèces déjà mises à mal par le reste (ortolan, Tourterelle des bois, etc.)

Et le réchauffement ?

Globalement, on note un recul des aires de répartition vers le nord de l’ordre de 10 km. C’est peu, mais sans doute biaisé par le fait que les massifs montagneux, concentrés dans la moitié sud, jouent eux aussi le rôle de refuges, dispensant les espèces de fuir vers le nord. En Grande-Bretagne, le déplacement est de 35 kilomètres, un phénomène qu’il commence à devenir difficile de nier ! Des espèces d’affinité boréale comme le Bouvreuil ou le Gobemouche noir glissent vers le nord de plus de 50 km.

L’effondrement de la biodiversité ordinaire : un cataclysme en marche

Sur le plan de l’évolution des effectifs, le résultat est inquiétant. Si sur 10 ans la majorité des espèces apparaît à peu près stable, l’examen prudent des données issues des anciens atlas aboutit à conclure que « le nombre d’oiseaux nicheurs en France semble bien inférieur aux estimations antérieures, et une diminution significative est constatée au cours de ces dix dernières années ». De plus, ce déclin touche notamment les espèces communes. En effet, les plus rares ont bénéficié de davantage de moyens ciblés à leur profit et opéré parfois des redressements, voire des bonds spectaculaires en termes de pourcentages. Ainsi le Grand-duc d’Europe, dont les effectifs ont été quasi décuplés en quarante ans… mais restent inférieurs à cinq mille oiseaux.

Grand-duc

Grand-duc d’Europe

Le déclin massif des oiseaux communs, d’ailleurs popularisé par de récents articles, signifie que c’est la qualité de « fond » de nos milieux, la capacité profonde de notre pays ou de notre continent à porter la vie qui est en train de s’effondrer. Faut-il encore le répéter ? Au-delà de leur valeur intrinsèque à l’instar de toute la Création (Gn 1, 31), de leur beauté, ou des services rendus à nos agrosystèmes et autres… les oiseaux sont aussi des indicateurs. Dans un environnement dégradé, raboté, empoisonné au point de ne plus pouvoir accueillir la moindre alouette ni le plus banal moineau, nous ne pouvons pas sérieusement espérer survivre, à moins que ne nous fascine une existence vaguement post-apocalyptique sous bunker et scaphandre.

C’est l’une des leçons de cet atlas : une longue liste d’espèces ne dit finalement pas grand-chose. Derrière ce mince rideau, se trouve la réalité d’une biodiversité majoritairement menacée à plus ou moins brève échéance, une banalisation massive de nos milieux (le remplacement d’avifaunes variées par un cortège universel d’espèces dures à cuire, un peu comme si tous nos villages étaient carrément rasés au profit d’un modèle unique de pavillons standard…) et même pour ces espèces, une situation de plus en plus difficile, interrogeant la capacité de notre terre à porter mieux qu’un résidu de biodiversité. Et par là même à nous accueillir aussi.

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La Croix, folie pour la compétitivité

Aujourd’hui, nous célébrons la folie de la Croix.

Folie, elle l’est plus que jamais, dans sa totale gratuité, sa totale liberté.

Au sortir de la Seconde guerre mondiale, l’écrivain Virgil Gheorgiu écrivait « La vingt-cinquième heure » où il décrit d’une façon incroyablement prophétique le monde qui nous attendait. C’est le monde de la technique, le monde où la technique a depuis longtemps cessé d’être un outil pour atteindre au rang de morale.

Il faut, de toute urgence, relire ce livre, car il est peut-être déjà trop tard.

Il faudrait tout citer, de la longue démonstration que l’auteur place dans la bouche de Traian Koruga. Limitons-nous à ceci :

« Pour finir les hommes ne pourront plus vivre en société en gardant leurs caractères humains. Ils seront considérés comme égaux, uniformes et traités suivant les mêmes lois applicables aux esclaves techniques, sans concession possible à leur nature humaine.

Il y aura des arrestations automatiques, des condamnations automatiques, des distractions automatiques, des exécutions automatiques. L’individu n’aura plus droit à l’existence, sera traité comme un piston ou une pièce de machine, et il deviendra la risée de tout le monde s’il veut mener une existence individuelle. Avez-vous jamais vu un piston mener une vie individuelle? (…)

La société technique travaille exclusivement d’ après des lois techniques – en maniant seulement des abstractions, des plans – et en ayant une seule morale: la production. »

La technique est neutre, paraît-il, c’est l’usage qu’on en fait, blablabla. Mais on ne fait plus usage de la technique : c’est elle qui use de nous. Il existe déjà un ordinateur membre d’un conseil d’administration. Et plus personne n’est en mesure d’empêcher que quelque part, un bateleur lance sur le marché un joujou qui nous asservit encore un peu à sa propre existence. Quoi ? Ce n’est pas une loi ? Nous sommes libres de ? Essayez donc de trouver un emploi si vous n’avez ni voiture, ni mail, ni téléphone portable, ou même s’il vous manque un seul de ces trois. C’est cela, l’impossibilité d’une existence de piston isolé.

Ce déferlement nous impose une « vie optimisée » selon cette seule morale : le bilan avantages-coûts d’un strict point de vue production et consommation de biens matériels, au mieux résolubles en sensations : plaisir, émotions fortes. La pression de la chasse au temps perdu est intense et nous l’intégrons dans toutes nos fibres, dans tout notre être. Voyez comme, dans notre vie, nous traquons la moindre minute futile. Trois minutes d’attente devant un micro-ondes ? Deux minutes pour un métro ? Intolérable : que vais-je faire de ces deux, trois minutes ?

Par chance, je peux désormais dégainer mon téléphone et me connecter à Internet en 4G. Et qu’importe si ces minutes ainsi occupées exigent une organisation démentielle, une débauche d’énergie – production des outils, antennes, ondes, serveurs… – dont le monde devra, bien vite, régler la note. J’optimise. Pardon ! Je me laisse optimiser.

Je n’ai pas laissé cette minute bêtement abandonnée à la gratuité.
Je l’ai valorisée.
Je l’ai commercialisée.
Quelqu’un en a même acheté les données.

Il y a encore deux ou trois ans, il m’arrivait, en vacances au fond d’une vallée alpine, de me surprendre à ne rien faire et ne rien avoir à faire. Nous revenions de randonnée, nous étions douchés, reposés, le dîner mijotait. Je pouvais ne rien faire pendant quelques minutes. Et j’en ressentais une paix intérieure, une douceur de vivre telle que celle ressentie lorsque, dans la campagne, tout à coup nous réalisons qu’il n’y a aucun bruit de moteur : rien que le silence et les oiseaux.

Dans un cas comme dans l’autre, cette sensation, c’est celle d’être brièvement libérés de l’emprise de la machine.

C’est fini. Nos métiers nous imposent une connexion mail du jour de l’An à la Saint-Sylvestre, et donc, lors de tels instants, je louche vers le portable où, sans doute, m’attend quelque travail, quelque occupation productive pendant que les spaghetti cuisent.

Telle est, aussi, la vocation des « objets connectés » : nous sceller à jamais dans un flux d’informations où l’inactivité n’existe plus : à chaque seconde, nous serons production-consommation. C’est ce qu’on appelle, dit-on, la « ville intelligente », le « monde intelligent », optimisé.

Optimisé selon quoi ? Toujours un seul et même axe – notre monde n’en connaît plus d’autre : la production. Vissés sur cet axe, nous avons tout juste la liberté d’en choisir la couleur dans notre feuille de tableur. Nous ne pouvons ni nous en extraire, ni même le prendre à rebours : notre performance est métrée à chaque seconde par un million de « capteurs intelligents ». Ils nous signalent, gentiment, le trajet le plus court, le métro le plus proche, le lieu de consommation de loisirs le plus efficient en termes de rapport qualité-prix et le moyen de le rejoindre sans perdre de temps. Demain, si je choisis de marcher lentement par cette rue encore pleine d’arbres pour écouter la Fauvette à tête noire, mon téléphone vibrera dans ma poche sa fureur de me voir dédaigner l’itinéraire optimal concocté par ses soins.

Adieu, lentes processions; finis, petits princes qui marchent tout doucement vers une fontaine; adieu, conquérants de l’inutile, art pour l’art, don gratuit et même droit à ne rien produire, ne fût-ce qu’une minute.

Liberté de dire non ! Calembredaine, quand l’existence normée par « une seule morale, la production » s’étale sur tous les murs de la cité, se déverse à longueur de flux audio, vidéo, écrits ou parlés, sourd de chaque objet du quotidien, de chaque contact avec l’autre occupé à vivre de la sorte. A mille piqûres de rappel par jour, « d’acteurs économiques » me rappelant à l’ordre, même si je ne risque pas la prison pour mon refus, c’est une bien drôle de liberté. C’est celle d’un malheureux condamné à entendre nuit et jour une même radio, à qui l’on rétorquerait que s’il est forcé de l’entendre, il est bien libre de ne pas prêter attention aux paroles…

Et pourtant, la seule chance est là. La seule liberté qui demeure en dictature est de refuser son consentement. Long et pénible combat intérieur – tiens, comme le combat contre le péché. Refuser de jouer ce jeu, refuser d’obéir aux ordres, à cet ordre d’un nouveau genre, avec ses vœux perpétuels tacites, son obéissance jamais écrite, mais absolue, son consentement arraché « parce qu’à notre époque, même si on ne veut pas, on ne peut pas faire autrement ». Combien de fois l’avons-nous prononcée, cette phrase, dans notre monde de « libre choix » ? Cette liberté, pour l’heure, n’existe pas: elle est à conquérir jusqu’à faire taire la radio.

Cet ordre nous ravale plus bas que la bête : au rang de l’objet. L’animal vit une existence optimisée par des millénaires d’évolution, c’est vrai. Mais tout ceci découle sur l’ultime don : la reproduction. La perpétuation, don total de soi vers l’autre. Le faucon s’épuise pour sa nichée. Le papillon pond et meurt.

L’homme produit, consomme, accapare.

Quant à la reproduction, il planifie sa suppression, qui sera devenue inutile quand la technique aura « vaincu la mort ». Ainsi, l’homme pourra produire et consommer à l’infini. Pour qui ? Pour quoi ?

Pour qui ? Pour quoi cette production perpétuelle ?
Pour qui, pour quoi notre temps optimisé, nos interstices remplis, nos agendas blindés, nos réseaux où nous sommes engoncés comme les pièces d’un puzzle, fonctionnelles, parfaites, immobiles, paralysées ?

Et dire qu’aujourd’hui, nous célébrons le don absolu de Celui qui est homme et davantage qu’un homme. Demain, nous célébrerons la victoire sur la mort dans le Dieu fait homme.

Nous proclamons un Messie crucifié ! Folie pour les technocrates, pour les économistes qui réfutent l’idée même de gratuité, folie pour les villes intelligences et les objets connectés, folie pour l’homme augmenté qui demain « vaincra la mort » en se faisant moins homme, folie pour la compétitivité.

Folie pour les machines. Sagesse aux yeux de Dieu.

Qu’avons-nous fait de l’Europe ?

Il y a quelques jours a circulé une pétition destinée à s’opposer à la nomination d’un baron du pétrole à la tête de la Commission Climat de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est le budget de la République française qui va être visé par la Commission européenne où il peut être rejeté sans autre forme de procès, avec mises en demeure de coupes franches ici ou là.

Qu’avons-nous fait pour en arriver là ?

Car où sommes-nous ?
Nous sommes toujours citoyens d’une république, mais nous en sommes réduits à des pétitions pour exprimer notre avis sur la nomination de ceux qui nous gouvernent, et ce, sur des sujets aussi cruciaux que le dérèglement climatique. Nous sommes citoyens d’un Etat souverain, mais celui-ci n’a plus de souveraineté pour établir ce qui fonde normalement l’indépendance d’un Etat, d’un foyer, d’un individu : l’usage qu’il fera de ses ressources.

A ce rythme, nous en serons réduits à chantonner des mazarinades comme seul mode d’action politique.

Oh, il y avait d’exccccellentes raisons, bien sûr. Tout un arsenal de pactes de stabilité devait nous garantir des dangereuses embardées de l’économie. Il nous assigne désormais, aussi, un chemin étroit en matière politique, une façon unique d’user des ressources d’un pays et de les répartir. Mais à la limite, le problème n’est pas – pas du tout, même – le bien-fondé des règles ainsi définies.

Le problème, c’est que près de soixante ans de construction européenne, fondée dans ce qu’on appelait alors le monde libre, et fière d’incarner à la fois la liberté et la prospérité de ce qui n’était encore qu’un demi-continent, soixante ans d’avancées présentées comme des évidences ont abouti à cela : des citoyens dépossédés de la possibilité de choisir leurs véritables maîtres. Et ceci, sans fabuler on ne sait quel complot, cénacle d’Illuminati templiers reptiliens ou je ne sais quoi. Non, c’est un fait, les instances élues le cèdent à des instances où l’on se coopte entre soi. Les citoyens ont si conscience que c’est là que tout se joue qu’ils tentent, éperdus, lorsque l’affaire est grave, d’exercer une vague influence sur les débats. Généralement en vain.

Tout cela pour notre bien, me direz-vous. Quelle infantilisation ! Quelle régression ! Quelle est donc la différence avec l’Ancien Régime, où le roturier n’était bon qu’à voir ses Messieurs débattre de hautes affaires et lui tapoter la tête avec condescendance ? Qui nous garde de pareils gardiens ?

Que la politique de l’UE soit bonne ou mauvaise, le terrible est là : que nous y adhérions ou non n’y changera pas une ligne. Nous avons juste réussi à réinventer une très vieille forme de gouvernance, très archaïque même. Cette forme qui, en tout temps, s’est targuée de la supériorité de vues qui légitimerait son droit à gouverner la plèbe sans la consulter. Tout au plus la « modernité » lui impose-t-elle de prétendre prendre soin des peuples en question, de mieux agir pour eux-mêmes qu’ils ne le feraient eux-mêmes. Là encore, on croirait entendre un parent d’enfant de six ans particulièrement capricieux.

Il ne faut pas s’étonner, derrière, que les citoyens soient prêts à suivre n’importe qui leur promettant de leur rendre le pouvoir ; y compris des partis dont on peut aisément deviner, ou constater sur le terrain, que le réel partage du pouvoir n’est pas leur tasse de thé, non plus que le respect des prérogatives des citoyens.

Le pire est que cette attitude désespérée sert aux pouvoirs en place à justifier leur domination, avec cet argument massue : « vous voyez bien, les gens, quand on les laisse choisir, ils font n’importe quoi. Alors laissez-nous le pouvoir, nous, nous ne ferons pas de bêtises. Faites-nous confiance. »

D’ailleurs, ça ne va pas rater : ce billet sera vraisemblablement classé « europhobe, qui fait le lit du Front national, soutient Zemmour, flirte avec l’extrême-droite catho-souverainiste, met du fromage râpé dans le gratin dauphinois et tue des chatons », en vertu de la pensée par packs précédemment évoquée.

Et d’enfoncer le clou en rappelant qu’Hitler est arrivé au pouvoir de manière démocratique, ce qui veut dire que hein, la démocratie, oui, mais à condition de ne pas laisser trop de cratie au démos, pas trop de choix, sinon, ma bonne dame, voilà ce qu’il fait ce vilain démos : il casse le joujou. Autant le lui enlever tout de suite.

Que ce soit l’occasion de rappeler que NON, Hitler n’est pas « arrivé au pouvoir démocratiquement ». Même en additionnant ses voix et celles du DNVP, il n’a jamais obtenu la majorité au Reichstag. Il n’a pas été nommé chancelier par Hindenburg à l’issue des élections remportées par son parti, entre autres à cause de cela. Il a fini par l’être à l’issue d’élections nettement moins maîtrisées et dans le cadre d’un sale petit jeu de poker menteur entre conservateurs, d’une manière non constitutionnelle. Et une fois en place, il avait si peu la confiance du Reichstag qu’il n’a pas attendu un mois pour balayer le fonctionnement normal de l’Etat à son profit. Ceci sans même parler de l’état de déliquescence des institutions « démocratiques » de Weimar à cette époque ou du caractère « libre » d’élections dans les rues écumées par la SA. Bref.

Nous avions cru à l’Europe. Lors de la chute du Mur, j’avais treize ans. Ce sont de ces moments où l’on sent le souffle de l’Histoire, et en tempête encore. On croyait sincèrement œuvrer pour la paix, la liberté et la prospérité. Qu’avons-nous fait pour nous retrouver avec une paix de plus en plus précaire du côté de l’Est, une liberté de choisir entre blanc et crème, une prospérité remplacée pour longtemps par l’austérité ?

Que faire ?
Si je savais, ce serait dangereux. Je risquerais de devenir un bel exemple de « n’importe qui qui promette aux citoyens de leur rendre le pouvoir ». Je crois n’avoir à peu près rien d’un leader charismatique, et j’en suis bien aise.
M’est avis que déjà, il faut réfléchir. Là aussi, on nous en a déshabitués. Des décennies lénifiantes et infantilisantes ont achevé de nous convaincre que nous étions trop bêtes et pas assez experts en ceci ou en cela pour penser notre monde, notre société, notre projet. Tiens, un projet ! Nous n’en avons plus aucun. C’est l’un des points qu’avait souligné Gaël Giraud, lors d’une conférence dans le cadre de la Journée de prière pour la Création du diocèse de Valence. Notre temps n’a plus aucun projet, plus aucune vision eschatologique à proposer – rien qu’un vague statu-quo désespérant et désespéré. On peut repartir de ça.
Un but, quelque chose qui porte et qui fédère ; comment voulez-vous exiger des citoyens une marche en avant s’il n’y a ni avant ni arrivée envisagée ? Combien de temps à galoper sur un tapis roulant, s’étonnant de ne jamais rattraper la carotte peinte sur le mur de la salle de fitness ?

Un but, des idées, des expériences repartant de la base, des fondements de ce qui lie les citoyens, les fait se sentir concernés par la citoyenneté, c’est-à-dire la vie de leur cité. La « mondialisation » sert aussi d’argument pour nous en dissuader, pour nous rabâcher que nous ne contrôlons rien, que tout se joue ailleurs, que tout nous dépasse, qu’un chef d’entreprise au bout d’un monde peut décider d’un battement de cil de quelque chose qui touchera notre quotidien plus que nous ne pourrons jamais le faire. Déjà, refusons cette désespérance et reprenons dans nos mains les leviers à notre portée. C’est moi qui choisis à qui je parle dans la rue, dans l’immeuble, dans le village, c’est moi qui choisis d’entrer dans une association, dans un réseau, c’est moi qui choisis quels circuits commerciaux m’alimenteront – par exemple. C’est dérisoire, peut-être, mais un peu moins désespérant que de se lamenter sur son impuissance.

De toute façon, avons-nous un autre choix ?

Le spirituel devra-t-il sauver l’écologie ?

Sous un titre volontairement radical, la réflexion qui va suivre s’intéresse aux fondements politiques et techniques de l’écologie ou plus précisément de la protection de la nature, son domaine originel. D’une part, la dégradation continue des ressources naturelles atteint un point critique, ce qui questionne la compatibilité souvent admise de l’écologie et de nos modèles de développement. D’autre part, le rêve techno-scientifique du transhumanisme et du vivant artificiel, ou artificialisé, dernière réponse en date à l’effondrement du vivant, interroge le sens même du combat écologique. Si la technique envisage de proposer à l’homme une « survie » déconnectée du vivant, l’écologie est appelée à enrichir et enraciner autrement son argumentaire pour défendre un homme vivant dans un monde vivant.

Politique et scientifique : les deux légitimités du combat écologique

Prenons une association de protection de la Nature normalement constituée. Elle comprend un socle d’adhérents, de tous niveaux d’investissement et d’activité, une petite équipe salariée, constituée d’écologues professionnels, et une base de données naturaliste, forte de dizaines ou centaines de milliers de données d’observations d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens, de reptiles… recueillies au fil des ans sur son territoire. Cette base constitue la forme visible et tangible de sa connaissance de l’état réel de la biodiversité dudit territoire, ainsi que de l’investissement sur le terrain de centaines de connaisseurs de la biodiversité locale. Cette expertise est à la fois irremplaçable et incessible. Cette association, depuis déjà bien des années, ne perçoit plus de subventions de fonctionnement : si elle perçoit de l’argent de la part d’une structure publique, c’est dans le cadre d’une opération d’étude et de protection de la biodiversité donnée, sur le territoire de cette structure, pour laquelle elle a sollicité un soutien. Elle prend en charge cette mission de bien commun qu’est la protection du patrimoine naturel, à fort investissement humain et bien maigres moyens financiers.

En tant qu’association, d’une part, et menant des actions auprès de partenaires divers, d’autre part, notre association de protection de la nature s’appuie sur une légitimité à deux visages, sans hiérarchie entre eux, du reste.

La première, la plus historique, est la légitimité politique. Attention, ici j’entends par politique, ce qui a trait aux désirs et à l’investissement des citoyens dans la vie de leur Cité. Les décideurs politiques officiels appartiennent à une autre sphère. Théoriquement, ces sphères sont confondues ou du moins reliées par un engrenage direct. Aujourd’hui, cette liaison est agitée de tensions, de torsions, au point que son existence même est controversée. Mais pour l’instant, tenons-en-nous aux citoyens. L’association est formée, fondée, par un groupe de citoyens dont la vision du monde, le projet pour la société, reconnaît la réalité d’une perte massive de biodiversité et les causes anthropiques de cette perte, et n’accepte pas que cette perte se poursuive. Leur but est de vivre dans un monde qui respecte davantage le vivant sauvage.

L’association, sous le regard de la société civile dans laquelle elle évolue, apparaît alors comme l’expression d’un courant politique, éventuellement un nombre significatif d’électeurs, en tout cas une tendance qui existe dans la communauté des citoyens, un sujet qui mobilise des citoyens, les amène à agir, questionner, combattre, défendre, porter. Bref, à agir politiquement (s’investir dans la vie de la polis). Cette légitimité existe parce que l’association comporte un nombre d’adhérents significativement plus élevé que le nombre de salariés et révèle une vie associative réelle, avec des bénévoles actifs, des sympathisants déclarés ; tout ce qui prouve qu’elle représente la forme concrète que prend une idée qui a cours dans la société. C’est ce qui la distingue d’un lobby numériquement peu important ou d’un cabinet d’experts.

Notons ici que ladite polis peut être sereinement ignorante d’une cause dont la gravité est pourtant établie par les faits, par insouciance, ou (plus souvent) par ignorance, ou encore par fatalisme. C’est une limite importante à la possibilité pour l’association de conquérir sa légitimité politique : encore faut-il avoir accès aux tribunes pour exposer son projet.

La seconde légitimité est de nature technique et scientifique.

De ce point de vue, l’association est ferrée à glace. En effet, il convient de rappeler ici avec force quel est le véritable enjeu de la protection des écosystèmes : la survie de l’humanité, pas moins.

Bien que le fait ne soit guère connu, les services rendus par les écosystèmes sont, techniquement, évalués à un chiffre dont l’ordre de grandeur est celui du PIB planétaire ; et toute disparition soudaine des Amphibiens ou des Chauves-souris, pour ne citer que ces taxons, engendrerait pour l’agriculture d’un pays industrialisé une perte chiffrée en milliards de dollars par an : effondrement économique mais surtout physique. Les arboriculteurs chinois contraints à polliniser à la main leurs arbres, avec un résultat peu convaincant, nous en donnent un avant-goût. En clair, si nous n’enrayons pas la perte de biodiversité, peu importeront nos « services » et notre « croissance sans fin de l’économie numérique » : entres autres désagréments… nous n’aurons plus rien à manger.

Ces quelques points factuels et d’autres aisément trouvables et vérifiables sur la toile expliquent l’urgence de balayer la très archaïque – et même obscurantiste, à ce stade de données scientifiques disponibles – croyance en une biosphère aux ressources inépuisables et en un impact de l’homme forcément négligeable face aux capacités d’auto-régénération de la Nature. Il est d’ailleurs troublant de constater que l’humanité même qui, pendant cinquante années de Guerre froide, jugeait tout à fait crédible son propre anéantissement à coups de bombes atomiques, refuse de prendre au sérieux le risque d’autodestruction par effondrement des écosystèmes qui nous nourrissent. Nous sommes pourtant bien placés pour savoir une fois pour toutes que l’homme peut, techniquement, provoquer la fin du monde. On ne peut plus rêver d’une impossibilité eschatologique de l’autodestruction de l’humanité: les moyens en ont déjà été (en sont déjà) réunis.
Par empoisonnement, ça marche aussi. Le calcul est juste un petit peu plus compliqué.

Revenons, donc, à la maîtrise technique du sujet, de la part de l’association.

Celle-ci se fonde sur la capacité de l’association à agir en expert scientifique et technique, c’est-à-dire à être capable
– d’établir un diagnostic de terrain rigoureux, de définir les enjeux de manière objective,
– de proposer des solutions pratiques aux acteurs qui, sur le terrain, sont concernés par ces enjeux.

Le recrutement de salariés, écologues de formation et d’expérience, a pour but principal de renforcer les capacités de l’association dans ce registre. Elle est ainsi à même de brosser un tableau fiable de la biodiversité d’un territoire et de la façon dont celle-ci évolue, d’évaluer de manière scientifique l’impact d’une transformation du territoire ou d’un projet, d’une action, d’une mesure ; et ensuite, de formuler des propositions en réponse à l’inévitable question du « que faire », mais aussi d’agir elle-même – ou aux côtés de divers partenaires – et d’évaluer les résultats. Bref : de connaître la biodiversité sur le terrain et de la protéger concrètement.
Cette légitimité « pratique » est reconnue par les interlocuteurs techniques (services des collectivités locales, aménageurs, entreprises, agriculteurs, etc…) pour des raisons elles-mêmes techniques : données tangibles, éléments factuels, analyses scientifiques, solutions pratiques et techniquement réalisables.

Cependant, si l’association existe, c’est que la biodiversité, sans sa présence, n’est pas assez prise en compte ; et donc, que son respect n’est pas partie intégrante du système technique en vigueur. Ce dernier a pour habitude de l’ignorer superbement dans son quotidien, ou de ne pas la prendre au sérieux. La légitimité technique de l’association consistant à expertiser et résoudre techniquement le problème de la perte de biodiversité, elle ne peut se manifester que si l’interlocuteur reconnaît l’existence du problème. Faute de quoi, même s’il a conscience que sauver une population de Crapauds alytes peut être réussi au moyen d’une certaine action simple à réaliser, il ne verra tout simplement pas pourquoi il consacrerait quelque temps et quelque argent à la sauver. Il sera disposé à le faire,
– soit parce qu’il est « politiquement » convaincu lui aussi (ou désireux de plaire à une clientèle qui l’est),
– soit parce qu’une contrainte légale l’y oblige (cette loi étant elle aussi la manifestation d’une volonté citoyenne),
– soit parce que les écologues auront appuyé leur argumentaire sur une réalité tangible, scientifiquement établie, mais encore fort méconnue : l’homme étant relié aux écosystèmes de mille manières, il reste dépendant de leur bon fonctionnement, de sorte que la perte de biodiversité actuelle compromet, à moyen terme, sa survie même en tant qu’espèce ; et cela se joue non dans d’abstraites hautes sphères, mais tout de suite, devant chaque haie, chaque mare, chaque prairie.

Voilà pour le terrain des faits et du rationnel ; l’association agit alors en tant que rouage supplémentaire dans le système technique global actuel. Face à ces interlocuteurs-là, elle apparaît avant tout comme un agent technique, à la manière d’un ingénieur sécurité ou d’un service sanitaire, si l’on veut. Il faut entendre ici « système » technique comme « mode de fonctionnement mental basé sur » la technique, où seuls ont droit de cité les faits tangibles unis par un ensemble de causes matérielles, jugées rationnelles.

On pourrait, dès lors, conclure que la légitimité technique suffit amplement. Il suffit de convaincre assez d’agents techniques que le feu est à la maison et ils accepteront de faire appel aux pompiers, ces pompiers dont ils ont eu moultes occasions de constater la compétence de terrain. Réciproquement, si l’association n’était qu’un courant politique sans qualités techniques, elle ne serait pas un pompier, tout juste une agaçante sirène, discréditée par son incapacité à proposer des solutions.

Technique contre technique : quand le vivant n’a plus sa chance

Et là, problème. Nous l’avons vu, l’association voit son poids technique limité au référentiel où elle œuvre, se fait reconnaître, et pose des actes. Elle se condamne à un programme fait de compromis, basé sur un postulat implicite : la défense de la biodiversité est possible dans le référentiel technico-économique actuel. Depuis leur origine, les associations oeuvrent dans cet esprit de « conciliation », de « concertation », et mettent en avant la compatibilité de la protection de l’environnement et du « développement économique », sous-entendu dans le référentiel technico-économique de capitalisme libéral de notre temps. Elles n’ont ménagé ni leur peine ni leur ouverture, les exigences de concertation de la méthodologie Natura 2000, par exemple, en attestent. Elles ont appris à leurs dépens que c’est toujours le même qui doit se montrer ouvert. Dans une seule agglomération, des centaines de chantiers s’ouvrent chaque année sans aucune prise en compte de la législation sur les espèces protégées, aucune étude ni demande de dérogation; mais le jour où le lièvre est levé sur un site exceptionnel et le maître d’ouvrage simplement sommé de respecter la loi, on crie aux ayatollahs verts « avec qui on ne peut plus rien faire dans ce pays à cause des crapauds ». Inlassablement, pourtant, elles ont repris leur bâton de pèlerin et défendu la conciliation, la recherche de solutions, le postulat d’une écologie « non contradictoire avec »… un système fondé sur la captation maximale de ressources et de profit par l’individu.

Or, ce postulat est de plus en plus discutable. En effet, ce référentiel est basé lui-même sur un autre postulat : tous les efforts de la société doivent être dirigés vers l’obtention d’une croissance constante du PIB, censée résoudre en retour tous les problèmes. De cette croissance, on s’attend donc à ce qu’elle soit infinie, dans un monde fini. A s’enivrer de chiffres et du dogme selon lequel tout se convertit en unité monétaire, on en oublie ce niveau de réalité trivial : lorsque la terre, le minerai de fer, le pétrole… sont absents, matériellement absents car épuisés, même une somme d’argent infinie ne les fera pas surgir du néant. Mais en attendant, ce dogme gouverne le système technico-économique en vigueur sur l’ensemble du globe, et ce système exige, par définition, une consommation exponentielle et infinie de ressources. Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, de s’auto-proclamer « développement durable » comme s’il pouvait y avoir quoi que ce soit de durable dans la consommation infinie de ressources finies.
En dépit des décennies de travail des protecteurs de la nature pour réparer ou contenir cette pression, la perte de biodiversité s’aggrave, et les services rendus par les écosystèmes commencent à s’effondrer.

Aussi est-il grand temps pour l’association de s’interroger : a-t-elle encore quelque espoir d’atteindre son objectif si elle ne traduit son projet citoyen qu’en tant que rouage ? Ou bien y est-elle condamnée à un échec honorable mais complet, ou pire : à compromettre ses propres efforts en servant de caution verte au système qui détruit ce qu’elle cherche à défendre ?

C’est le projet citoyen qui est lui-même interrogé en retour : si les citoyens qui forment l’association maintiennent le cap et persistent à revendiquer un monde respectueux de l’ensemble du vivant, alors ils seront tout naturellement amenés à proposer un changement de système technico-économique, ou plus exactement un changement de paradigme, de vision du monde, au profit d’un modèle où l’homme et le vivant non humain poursuivent leur cohabitation multimillénaire – mais, cette fois-ci, avec un équilibre volontaire, pensé. La recherche d’une compatibilité du culte de la croissance et de l’écologie nous a menés à l’échec global de l’écologie – les ressources naturelles continuent de s’effondrer – au point de compromettre la pérennité de l’homme. Aussi ne pouvons-nous plus « continuer comme avant », si nous voulons atteindre l’objectif de nos combats écologistes. » Nous ne pouvons plus en rester à subir des évolutions sociétales et surtout politiques dont nous savons pertinemment qu’elles vont aggraver encore la crise écologique globale, c’est-à-dire les menaces qui pèsent sur l’ensemble des écosystèmes et par là même de l’humanité, comme nous subissons les conséquences d’un printemps pourri sur la nidification de nos busards. Le combat associatif n’a plus le choix: il doit intégrer cette dimension politique et mener désormais une lutte à deux étages. « Au ras du sol », rien ne change: le travail militant de chaque jour ne perd pas sa pertinence, mais à condition de se penser comme une action d’urgence. Lorsqu’on mène cette intervention, il est « techniquement temps, mais politiquement trop tard ». L’association s’épuisera en tels combats si, parallèlement, elle ne mène le combat à l’étage politique: prôner, défendre, de nouveaux modèles sociétaux où ces situations d’urgence n’auront plus à se produire. Souvent, nous considérons cet étage comme n’étant pas de notre compétence, ou plutôt pas de notre rôle. Pourtant, nous ne sommes pas que des techniciens ni même des ingénieurs maintenance des écosystèmes. Quelque terrible, écrasant, et peut-être même perdu d’avance qu’il puisse être, ce combat est aussi le nôtre.

Ici est alors questionné le point central de la légitimité technique du combat de nos associations : le constat, scientifiquement établi, que le fonctionnement des écosystèmes, aussi harmonieux que possible, est une condition sine qua non pour la survie de l’humanité.

En effet, le paradigme technique est tout prêt à proposer diverses options – hors de prix, et relevant encore de la science-fiction, mais que les servants du culte du Progrès nous promettent pour demain – pour remplacer, partout, le vivant par l’artificiel. Il annonce la couleur de son nouvel atout : le transhumanisme, et son évolution suprême, la « cyborgisation ». Incorporer des machines à notre propre organisme nous offrirait non seulement des « capacités augmentées », mais aussi un affranchissement des liens qui nous unissent au reste de la Terre. Ayant rompu ces liens, l’homme-machine aura dès lors disjoint son destin de celui du vivant. Même celui-ci anéanti, lui pourra continuer à survivre, ou plus exactement à se fabriquer lui-même. La biodiversité dans son infini foisonnement, assimilée par les nouveaux démiurges à un ramassis d’erreurs, d’imperfections et de manque d’efficience, sera remplacée par quelques types standardisés d’êtres vivants artificiels, conçus comme des produits ordinaires, aux fins de produire pour notre compte la matière vivante dont nous aurions encore besoin.
Tout ce dans quoi s’enracine le combat des défenseurs de la biodiversité est-il voué à se disloquer contre ce nouvel ennemi d’acier ?

La vie vaut plus que sa valeur technique

C’est là, et ce sera mon dernier chapitre, que la technique écologique est en échec, car elle n’a plus rien à répondre à cet argument : si nous pouvons survivre plus ou moins sous forme de cyborg, alors il est parfaitement inutile de consacrer tant d’énergie à protéger les écosystèmes et toutes leurs fonctionnalités qui garantissent notre survie en tant qu’être humain, Homo sapiens, enfant de l’évolution du vivant non humain. Il « suffit » de nous résigner à notre propre transformation en semi-machines, évoluant dans un monde entièrement artificiel, nourris de substances produites en usine. Si l’homme se fixe comme seul et unique objectif de se perpétuer sous une forme ou une autre, c’est une « solution ».

D’aucuns nous annoncent déjà que c’est la seule condition, pour lui, de la survie, l’environnement étant déjà trop dégradé pour qu’un avenir s’offre pour le vivant. Bien sûr, il est évident que si on pose ce postulat, et qu’on agit en conséquence, il se vérifiera. C’est ce qu’on appelle une prophétie auto-réalisatrice.

Voici, donc, la question centrale : l’homme une fois « cyborgisé » est-il encore un homme ? Les adeptes de cette voie ne manquent pas d’arguments pour nous répondre soit que « oui », soit que ça n’a aucune importance, étant donné que nous ne nous apercevrons de rien.

Pourquoi oui, ou pourquoi ça n’a aucune importance ? Mais parce qu’on va modéliser nos émotions, nos sentiments, notre intelligence et tout ira bien. Des consciences électroniques prendront le relais de nos consciences biologiques, en continuité. Ainsi, « nous » serons toujours là. Dans le Meilleur des mondes, tout le monde est heureux, et personne, ou presque, n’a conscience d’évoluer dans un cauchemar ! Et puis, nous serons Plus Performants, voyez-vous.

Cette évolution a déjà commencé dans le langage – je ne vous ferai pas insulte en alignant des exemples d’applications du verbiage technique pour désigner des réalités humaines ; ne serait-ce que la « Gestion des ressources humaines »… Dans les mots et dans les calculs, l’homme doit passer sous les fourches caudines des lois de la machine. Il est sommé d’être efficace comme une machine, évalué comme une machine, et par des algorithmes. Alors que résonnent de dérisoires appels pour réclamer la reconnaissance des « intelligences différentes », in fine, chacun doit prouver qu’il est efficace, performant, compétitif, apte à prendre sa place de machine et à se laisser jauger selon des critères machinistes. Saint-Exupéry l’avait déjà bien compris, et aussi Virgil Gheorghiu pour qui nous étions en train d’adopter les lois de nos « esclaves techniques ».

Où de telles lois d’airain sont en vigueur, l’eugénisme, sélection du matériel humain le plus performant, puis la transformation réelle de l’homme en machine sont, en fin de compte, cohérents…

Avec quelles armes allons-nous alors défendre la survie d’un homme biologique, imparfait, fini, mais aussi incroyablement plus fécond lorsqu’il est libre d’être tel qu’il est et non soumis au cadre d’un fonctionnement attendu ? Tant que tout se jugera à l’aune comptable de l’efficacité, l’homme n’aura aucune chance de plaider sa cause : si le but est d’aboutir à une économie efficace, alors l’homme-machine est, effectivement, la meilleure réponse. Mais attention, c’est un tout : à homme-machine, monde-machine et inversement. Nous sommes à une croisée de chemins, des chemins qui s’avèrent, nous l’avons vu, finalement inconciliables.

Si l’homme veut survivre, divers, inattendu, engendré, non pas fabriqué, libre d’une vraie liberté, non d’un ersatz – celui-ci fût-il indiscernable en tant que tel – alors il doit oser cette parole stupéfiante : il y a quelque chose au-dessus de l’efficacité, qui ne doit jamais lui être subordonné. Il y a la dignité de l’homme, la grandeur qui naît précisément de sa finitude et de sa dimension non prévisible, non programmée, non calculée : la fécondité naît là où elle est inattendue.

Le point de non-retour approche. Pour ne pas voir le vivant naturel, le Donné fondamental, acculé au dépôt de bilan final sous le joug d’acier de la machine, nous n’aurons plus le choix : nous devrons dépasser le terrain de l’utilitarisme et oser l’humain, que dis-je, le spirituel.

Dans quel monde voulons-nous vivre ? Dépassons l’utilitarisme !

C’est le moment – et nous y sommes – où il faut oser déclarer « Je veux protéger cet arbre parce qu’il est beau, parce que l’oiseau qui y chante est beau, et que j’ai besoin, comme homme, de cette beauté fragile. Et j’en ai autant besoin que d’un emploi et de nourriture, parce que je suis un homme, pas une bactérie qui n’a besoin que de manger et de se reproduire, et que je ne veux pas qu’on me reprogramme comme une machine qui aura la forme d’un homme et les aspirations d’une bactérie ».
C’est le moment où il faut oser proclamer la dignité de l’homme tel qu’il a été donné à l’Univers et celle de l’Univers tel qu’il a été donné à l’homme, indissociables et grands dans leur finitude même, voire dans leur « inutilité » même.

L’écologiste chrétien aura une longueur d’avance. Il est conscient, avec Hildegarde de Bingen et François d’Assise, que l’homme et l’Univers partagent une même vocation de Louange divine, que les liens biologiques qui les unissent possèdent aussi leur pendant spirituel, et que Dieu divinise toute Création lorsqu’il vient la rencontrer en Christ. Plusieurs articles de ce blog ont déjà tâché de jeter quelques notes en ce sens.

Sinon, il faudra batailler ferme. Nous avons trop cédé à l’usage de descendre sur le terrain du comptable et de l’utilitaire. Nous avons trop reculé en laissant la logique éco-machiniste, la logique centrée sur le profit matériel dûment décompté, présider aussi à la protection de la nature. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus échapper, ni en tant que citoyens épris de bien commun, ni en tant que scientifiques férus de biologie des écosystèmes, au constat que cette stratégie nous a menés dans l’impasse. Il est peut-être même trop tard. Mais après l’ère des mesures compensatoires chichement décomptées, des quotas négociés par des Argan et des monsieur Fleurant, des aires protégées citadelles à courants d’air, il y a des portes à ouvrir à deux battants et un combat plus difficile, mais plus vaste, plus large, et qui finira par se montrer plus rassembleur.

Il ne s’agit pas de se laisser entraîner dans une stérile querelle d’Anciens – de réactionnaires – et de Modernes – « progressistes ». Le progrès et la modernité, créations de l’homme, ont vocation à être interrogés par les citoyens, façonnés par eux même : s’ils se laissent aller à une dynamique propre, hors de contrôle, à l’instar du proverbe « On ne peut pas lutter contre le progrès », ils perdent toute valeur pour se muer en rouleaux compresseurs totalitaires. Ainsi évitera-t-on l’écueil et l’accusation d’une posture agrarienne ou vaguement pétainiste.

Il s’agit au contraire de poser le plus démocratique des débats : dans quel monde voulons-nous vivre ? et de répondre qu’un Meilleur des mondes tout béton et acier, peuplé de machines programmées pour l’aimer, n’est pas une réponse acceptable. Il s’agit de se demander si nous voulons continuer à vivre en hommes.

En résumé :
• La protection de la Nature basée sur l’écologie scientifique a posé des fondations indispensables : elle a établi les outils qui permettent de démontrer la perte de biodiversité sous l’action de l’homme et défini des moyens techniques permettant de l’évaluer ainsi que d’y remédier ;
• Mais elle se trouve dans une impasse, incapable d’atteindre son but, car le caractère trop exclusivement technique de son action lui a imposé de jouer sur le terrain purement technico-économique, dans un environnement de pensée capitaliste (d’Etat ou privé) qui ne sait penser qu’en termes d’accumulation de profit matériel et où tout se jauge à l’aune de l’utilitarisme du point de vue de cette cupidité fondamentale ;
• De plus, la techno-économie s’avère elle aussi incapable, ou non désireuse, de concilier la survie du vivant, Homme compris, avec sa propre dynamique ; elle abat donc une nouvelle carte : le vivant artificiel et le transhumanisme, qui, sous réserve de faisabilité technique, remplaceront le vivant, Homme compris, par des machines ou des organismes de synthèse, rendant à terme les écosystèmes et l’Humanité originelle inutiles, superflus… mais alors utiles à quoi ?
• Il s’ensuit que le vivant, Homme compris, ne peut être protégé – qu’il ne peut y avoir d’Ecologie – qu’en cherchant à résoudre le problème dans un cadre plus large que le cadre technico-économique : un cadre philosophique et spirituel, où le vivant artificiel et le transhumanisme ne sont plus des réponses acceptables, mais des problèmes supplémentaires.
• Il faut donc que l’écologie de terrain et la réflexion spirituelle et philosophique se rencontrent afin d’élaborer – et vite – de nouveaux outils conceptuels à même de poser plus largement la question : « Pourquoi faut-il protéger le vivant tel qu’il nous a été donné, Homme compris ? » et de proposer des réponses pertinentes jusqu’au niveau technique (ou biologique) de l’écologie de terrain. C’est la seule manière de répondre à l’objet social originel de la protection de la nature : des citoyens qui s’unissent pour défendre le vivant.

L’écologie nous concerne… Quelques jalons pour une écologie chrétienne

Chrétiens, l’écologie, ça vous concerne !

Ahurissant, non ? Il y a seulement quinze ans, personne n’y aurait cru. Mais cette fête de Saint François d’Assise n’est-elle pas le jour idéal pour se poser la question ?

Alors… en quoi est-ce que l’écologie nous concerne et quelle écologie nous concerne ?
Avant tout… et bien avant tout… ôtons de notre regard les préjugés et les clivages politiques franco-français : une fois de plus, et une fois pour toutes, le parti politique français qui se réclame de l’écologie ne fera pas partie du champ de mon propos. L’écologie n’est pas une marque déposée, d’une part ; le caractère réellement écologique de la démarche de ce parti est contestable, et contesté – et ce bien avant que l’actualité récente n’engendre le vocable d’écologie humaine et les questionnements afférents ; l’écologie n’a pas vocation à être l’apanage d’une famille politique, ni d’une autre, et n’équivaut pas à adhérer au programme du parti Europe Écologie Les Verts. Je le mets ici de côté. Faites mentalement de même avant de poursuivre la lecture…

Avant tout, il y a le vivant. Si vous avez lu les tout premiers articles de ce blog, vous y aurez lu que l’écologie est avant tout la discipline scientifique qui consiste à étudier les relations d’interdépendance entre les êtres vivants et entre eux et leur milieu. Car, et c’est le point fondamental de toute démarche écologique, dans le vivant, tout est lié : porter atteinte à une espèce, un peuplement animal ou végétal, un habitat naturel, aura un impact non seulement sur d’autres espèces, peuplements ou habitats, mais aussi – et très vite – sur l’homme, sur son environnement de vie, son alimentation, sa vie. C’est là le principal fait scientifique établi par l’écologie et le fondement du sens que ce terme a pris désormais : la volonté de protéger ce réseau vivant en le pensant justement en termes de réseau, de système.

Comment l’approcher et pourquoi notre foi est-elle concernée ?
En nous replongeant dans le sens de la Création.

Le premier pas consiste donc à découvrir – s’ouvrir. S’ouvrir au monde, au monde vivant, nous-mêmes inclus, comme un don, un « existant », à recevoir tel qu’il est, et non tel que je voudrais le voir.

« Vois l’arc en ciel et bénis son auteur »…

Recevoir, découvrir, changer notre regard et apprendre à voir. Il nous manque déjà, et nous le savons, de savoir regarder notre prochain. Dans notre univers artificialisé, et virtualisé, il nous manque encore plus de savoir apercevoir le vivant non-humain. Pourtant, il nous préexiste. Le rencontrer, c’est une façon d’entrer dans la Louange qui est la vocation de l’homme conscient de Dieu. Cette découverte, cette meilleure connaissance amène à découvrir la fragilité de ces équilibres subtils, les menaces qui pèsent sur eux, et les multiples liens qui nous unissent à ces délicats réseaux. Le regard change, l’homme s’émerveille, l’homme conscient de Dieu loue le Créateur pour la Création, non plus seulement pour lui-même, mais pour toute la Création.

Songeons à tous ces passages de l’Écriture où la diversité du vivant nous est donnée comme objet de louange, comme dans le psaume 104 ; comme preuve de la sagesse et de la puissance de Dieu, ou comme dans le livre de Job où Dieu établit sa grandeur en créant et prenant soin d’une nature qui, parfois, nous dépasse et suit une logique plus vaste que notre service : « Qui a ouvert un passage à la pluie, tracé la route de l’éclair et du tonnerre, pour que la pluie tombe sur une terre sans habitants, sur un désert où il n’y a point d’hommes; [pour qu’elle abreuve les lieux solitaires et arides, et qu’elle fasse germer et sortir l’herbe? » (Jb 38, 25-27)

Cet émerveillement, comme l’a bien exposé le regretté Jean Bastaire, fondateur de l’écologie chrétienne de notre temps, n’est pas la sèche et distante admiration d’un esthète : il s’emplit, déjà, d’un sentiment d’appartenance à une Création commune. Il est con-templ-ation qui se résout ensuite en comm-union.

Mais le chrétien ne peut en rester au stade d’une contemplation quelque peu béate : il n’aura pas à chercher bien loin pour se voir appeler à sa responsabilité vis-à-vis de ce monde.

Dans le second récit de la Création, Dieu fait défiler toutes les créatures devant l’homme et celui-ci les nomme – il ne s’agit pas de les étiqueter, ni de se les approprier comme des objets, mais d’en prendre la responsabilité, cette responsabilité que Dieu redit en établissant l’homme dans le Jardin pour le garder.

Aussi, oui, nous y sommes appelés !
Jamais je ne l’exposerai aussi bien, c’est évident, que ne l’a fait Jean Bastaire, dans la magistrale synthèse que vous pouvez lire sur le site Eglises et Ecologie.

Essayons, néanmoins, de poser quelques jalons… Non, Dieu n’a pas créé l’homme pour qu’il survive en combattant le reste de la Création comme une nature sans âme, sombre et « hostile ». Il y a été placé, et c’est elle qui le fait vivre : le rejet de la nature dans les ténèbres de l’in-animé, tout juste bon à être fourré dans nos chaudières, ne vient pas de la parole de Dieu, ni d’une « vision judéo-chrétienne » comme aiment à le prétendre certains… En revanche, il est central chez Descartes, ce fondateur de l’approche scientifique dont, pour cette raison, les mêmes personnes aiment à se réclamer. Un Descartes qui cherchait, certes, à pratiquer une approche « rationnelle », mais qui, sur ce point, est lourdement induit en erreur par l’ignorance totale de son temps en matière d’écologie scientifique.

Seconde petite idée… elle nous vient de Benoît XVI : « Si tu veux la paix, protège la Création ». Protéger « l’environnement », c’est d’une manière très pragmatique défendre le pauvre. Cet appel nous conduit aussi à dépasser la vieille et puérile opposition « protéger l’homme ou la nature ? » qui a si longtemps conduit les « catholiques sociaux » à rejeter l’écologie comme une ennemie de l’homme, à alimenter les fantasmes sur une écologie « nouveau paganisme, adoration de Gaïa » et autres exagérations rhétoriques.

Ainsi, une écologie pleinement humaine ne peut être qu’une écologie intégrale, c’est-à-dire : simultanément de l’homme et de la nature. Notre nature, notre Donné d’êtres humains, c’est la finitude, la fragilité, la dépendance et le lien profond, à la fois biologique et spirituel, à l’ensemble du vivant. Le lien biologique est établi par la science. Le lien spirituel est établi par l’acte divin qui nous confie la Création. Ainsi, cette dépendance n’est pas une chaîne, ni un fardeau : elle est le lien à Celui qui a et qui est la vraie Vie.

Nous sommes appelés à une écologie « intégrale », humaine et environnementale ensemble, jamais opposées, deux jambes d’une même marche. Nos fondements scientifiques seront les mêmes, car c’est aussi une donnée, un Donné de la nature que celle-ci est agressée par notre ivresse de toute-puissance, au point de compromettre son existence et la nôtre avec ; mais ce sera une écologie joyeuse car animée par toute l’Espérance dont le Christ nous rend capables. Cet homme qui fait tout de travers, c’est lui qu’Il est venu sauver. Il en vaut la peine. Comme disait un pasteur, dont j’ai hélas oublié le nom, qui conférait sur une « restauration écologique » avant tout spirituelle, Dieu ne nous laissera pas seuls et les initiatives qui bruissent comme les jeunes plantes qui poussent au printemps en sont la preuve.

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Espérer : un acte dangereux, subversif, et chrétien

« En tout temps, et à toute époque », il a existé des populations désespérées. (Je savais que je ne pourrais pas y échapper, alors autant le faire d’entrée). Mais je n’ai guère en tête de cas où la désespérance ait été aussi ouvertement la complice, sinon l’instrument objectif d’un système.

« L’espoir, c’est mal, ça ne se fait pas. » Voici un dogme. Un dogme de cette idéologie qui réfute avec hauteur ce nom, pour mieux rejeter les autres dans les ténèbres des « heures les plus sombres de notre histoire ».

Espérer est déraisonnable. C’est la crise. C’est la crise depuis quarante ans, le chômage est massif, la dette ceci, le gouvernement cela. Vous allez en bouffer de l’austérité, de la précarité rebaptisée flexibilité. Vous vivez au-dessus de vos moyens (crie au smicard le titulaire d’un épais compte à l’étranger). Vous allez souffrir. Vos enfants vont souffrir. On nous promet des faillites, des effondrements, des guerres civiles ou autres. Les avertissements sur l’urgence écologique sont détournés : quand les scientifiques crient « Debout, agissons, vite, ou ce sera la catastrophe », les néolibéraux rétorquent : « N’écoutez pas les esprits chagrins : jouissez, jouissez d’autant plus vite qu’une catastrophe peut survenir. De toute façon, vous n’y pouvez rien – et laissez-nous faire. »

Espérer serait également du dernier imbécile. Jamais lucidité n’a été à ce point synonyme de pessimisme désabusé – ou plutôt démobilisé. Qui croit en la possibilité de lendemains meilleurs que l’apocalypse promise est regardé comme un fou. Qui croit en la possibilité de les construire est dénoncé comme un germe de totalitarisme.
Quand l’homme n’espère plus rien, l’orgie lui apparaît comme le dernier objectif tangible, réaliste, raisonnable.
Alors il s’y adonne. Amputé de l’espoir, l’homme n’est plus bon qu’à consommer jusqu’à se consumer, à jouir jusqu’à en mourir.
Et ça tombe bien, parce que c’est exactement la place que lui assigne le système néolibéral. Jamais l’individu ne sera plus rentable que dûment enfermé dans cette pulsion hystérique de goinfre jusqu’à la mort. L’espoir est le muscle qui nous fait relever la tête. Vers le soleil, vers la clairvoyance, l’action, vers Dieu aussi. Ejointés de ce muscle, notre tête retombe, nous n’avons plus sous le regard que notre ventre et l’étage du dessous, qui deviennent notre dernier horizon, notre but si raisonnable, notre dieu.
Mais après tout, nous rabâche-t-on avec cynisme, n’est-ce pas « la nature humaine » ?

Il y a pire crime : espérer en bande organisée. Non seulement croire en la possibilité d’un monde meilleur, mais y croire ensemble. C’est ainsi : « l’union fait la force » est devenu une devise honnie, symbole de dictature. Le bien commun ? Un projet collectif ? Construire ensemble ? Hola ! Discipline de masse ! Donnage de leçons (sic) ! Heures les plus sombres de notre histoire ! Anathème ! Anathème !
On ne dit plus « ensemble ». On dit « chacun ». « Chacun respecté », manière élégante de dire : chacun pour soi, ne s’occupant que de lui-même, agissant pour lui-même. Chemins soigneusement divergents, comme le bouquet d’un feu d’artifice – radiant, immobile, évaporé en un clin d’œil et un grand boum. Sitôt consommé, sitôt consumé.

Bon. Et maintenant on fait quoi ?
Et bien, comme c’est toujours le temps pascal, il y a une bonne nouvelle.
Il y a ce personnage, là – le Christ qui est venu pour tout le monde. Et même pour chacun. Chacun sur son petit chemin. « Tous, comme des moutons, nous étions errants, chacun suivant son propre chemin, et Dieu a fait retomber sur lui nos fautes à tous » (Is 53, 6) – et voilà qu’il est ressuscité. Qu’il nous précède en Galilée, c’est-à-dire dans le monde, là où nous vivons, nous – pas seulement dans quelque incertain ailleurs céleste.
Il continue à nous inonder de son Esprit. On va fêter cela dans quelques semaines.

Ici, logiquement, une partie des lecteurs hoche la tête d’un air triste et viendra me dire – cela m’est souvent arrivé : « Là, je suis déçu. Je n’aurais jamais cru ça de ta part. » Comme si je venais d’avouer un compte au pays des vaches violettes ou des alligators. Ben écoutez, c’est comme ça.
On peut, il est vrai, espérer sans Dieu et professer une foi en l’homme. Le néolibéralisme y a, bien évidemment, pensé. Il martèle l’idée qu’il existe une fameuse « nature humaine » réduite à l’avidité de biens et de pouvoir, sinon à la concupiscence, immuable, mais surtout incoercible. Voire, qu’il serait malsain et liberticide de contrecarrer. Quant à l’Histoire, elle ne serait qu’enchaînement infernal de cycles du même tonneau, de cercles dantesques, au pied de la lettre. Telle serait la réalité de l’homme : allez donc avoir foi en lui pour accomplir autre chose ! Laissez tomber, c’est plus sage, et venez bouffer.
Il y a eu, il est vrai, « de tout temps » une telle humanité dénoncée par la plume acide des La Boétie de tous les temps en question.
Mais, il y a eu, précisément, des La Boétie en tout temps aussi.

Hildegarde de Bingen (« encore sa vieille frédégonde là ? ») discernait en l’homme, le corps, l’âme et l’esprit. L’âme, livrée à elle-même, se laisserait tomber vers le corps ; mais l’esprit – l’intelligence – la tire vers le haut et lui fait accomplir les œuvres véritablement dignes de l’homme. Pour elle, bien sûr, cette intelligence est aussi conscience de Dieu. Si cet étage vous gêne, retirez-le : reste que l’intelligence est bien là pour dépasser cette « nature » moins humaine que bestiale (pas animale !).
Bon, le faire sans Dieu, c’est un peu comme vouloir monter à pied quand l’ascenseur est là. Surtout que cet ascenseur est grand. Il n’est jamais trop petit, jamais verrouillé, jamais opaque, jamais las de venir s’ouvrir là où nous l’appelons. Il faut juste se risquer à l’appeler, humblement.

Voilà de quoi nous donner du cœur au ventre ensemble.
Voilà de quoi nous lancer, à bras ouverts, dans cet acte hautement subversif, déraisonnable, anti-économique, et potentiellement totalitaire : espérer.
Espérer, comme le chantait Georges, non pas celui qui a mauvaise réputation, mais l’autre – à gueule de métèque, de Juif errant, de pâtre grec : « La certitude que tout peut changer un jour ».