Un seul regard d’amour pour la Vie

24 juin. Les chants d’oiseaux s’estompent dans la chaleur de l’été commençant. La saison de nidification s’achève. Et comme le chant des oiseaux n’a d’autres fonctions que de défense du territoire et de séduction, l’heure n’est plus aux envolées lyriques pour nos Pavarotti du bocage. Sous le lourd ciel d’orage, seuls persistent les derniers acharnés : une Fauvette à tête noire, un Verdier, ou la ritournelle métallique du Rougequeue noir en haut du toit.

L’épaisseur des arbres bruit de petits cris étouffés par les frondaisons, de piaillements aigus et brefs. Les mésanges, les pinsons, les sittelles nourrissent leurs dernières nichées, ou bien mènent leurs jeunes tout juste envolés à la chasse aux chenilles.

Seule, ou presque, une espèce vit son apothéose annuelle, le point culminant de son ballet endiablé, pour trois bonnes semaines encore. Si vous suiviez déjà ce blog l’année dernière, vous la connaissez : c’est le Martinet noir. La chaleur, propice aux myriades de moucherons, les jeunes à nourrir, qui dévorent comme quatre et vont bientôt quitter le nid, imposent aux adultes de véritables cadences infernales. Les allées et venues à la colonie s’accélèrent, et cette agitation surexcite les « adolescents », âgés d’un ou deux ans, trop jeunes pour se reproduire et qui se mêlent avec passion à cette activité frénétique. Le ciel est empli de ces centaines de petits arcs noirs, qui parfois se lancent dans une « poursuite stridente » au ras des toits, à grands cris.

Et je reste là à contempler ces cabrioles, ces fragiles acrobates qui pour quelque temps encore emplissent le ciel de vie.

Quel lien avec l’actualité de ce 24 juin 2014, où une instance judiciaire s’apprête à décider la mort ou la vie d’un malade en état pauci-relationnel, me direz-vous ? C’est pareil tous les ans à la même date. Absolument, et prions – et agissons – pour qu’il en soit encore de même de nombreuses années encore.

Le lien ? c’est un même regard d’amour envers la vie.

Parce que la vie est belle, belle dans sa fragilité et mérite intensément d’être vécue et protégée.

Parce qu’elle n’est pas notre propriété, elle est nous, elle est, tout simplement – Création divine, dignité qui nous dépasse, amour incarné.

Elle n’est pas un jouet qu’on jette ou fracasse dès qu’il ennuie ou qu’il ne répond plus tout à fait aux attentes.

Elle est imparfaite. Terriblement imparfaite. Elle ne répondra jamais absolument à tout ce que nous attendons d’elle – de toute façon, nos attentes mêmes sont à la fois infinies et mouvantes.

Elle est belle et digne justement parce qu’imparfaite et fragile, et perpétuellement changeante.

Elle est belle et digne chez le martinet, chez le malade comme chez le bien-portant – et merci de ne pas lire cette phrase comme « ah ben tiens, pour un écolo, un malade ça ne vaut pas plus qu’un martinet ».

Il n’est pas de créature qui ne soit appelée à la Louange. Il n’est pas d’homme que d’autres hommes puissent déchoir de cet appel.

N’est-il pas d’ailleurs spécialement effrayant, que le premier cas d’euthanasie soumis de la sorte à un tribunal ne concerne pas une personne en fin de vie, souffrant et exprimant une volonté, ni même dans un état végétatif en bonne et due forme, mais une personne capable d’un relationnel – certes minimal – ni mourante, ni en état d’exprimer une volonté d’en finir ?

Des hommes ont décidé de légiférer sur le fait qu’un autre homme soit défini comme ayant perdu sa dignité d’humain au point de devoir mourir, à cause d’une perte de fonctionnalités.

On hésite ici à rappeler sur quoi Dieu fonde son amour pour l’homme, cet être insignifiant – il est si aisé à la société civile de clamer qu’elle refuse de suivre l’avis de citoyens qui « se basent sur leurs croyances ». Quoique cela ressemble furieusement à un rejet des droits civiques et d’expression des citoyens ne professant pas le matérialisme athée et scientiste de l’époque…

Quels critères ! S’il ne fait plus, alors il n’est plus.

Peut-on être plus clair sur le terrain où se lance cette bataille, un terrain où ni la vie ni l’homme ne sont considérés pour leur être, mais uniquement pour leur faire ?

Comment ne pas lire là-derrière le spectre d’une sélection utilitaire ?

Vous me pardonnerez de ne pas pouvoir poursuivre.

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Mon voisin regarde la Coupe du Monde. Dois-je lui jeter des pierres ?

CDM

La Coupe du monde de football va donc commencer sous peu. Et mon mur Facebook est tout fleuri d’invitations à l’événement « Je ne regarderai pas la Coupe du Monde ».

Je suis resté perplexe, et d’ailleurs cette note a subi diverses transformations avant que d’être publiée.

La pilule est amère. Le dernier épisode en date, l’appel des évêques brésiliens, est suffisamment clair. La fête nous a été volée, et avec violence encore ; ceux qui l’ont pris l’accaparent, et la défendent en tirant à balles réelles. Avec de vrais morts.

Pourtant, il y avait des raisons de l’aimer et de vouloir encore y croire.

La joie valait mieux que le fric

Prenons le temps de regarder. D’autant que le sujet est beaucoup moins superficiel qu’il n’y paraît. Il ne s’agirait pas d’agir à la légère, encore moins de se targuer de boycotter un événement auquel on n’accordait de toute façon pas d’intérêt ; et surtout, il y a lieu d’éviter de condamner en bloc ou encore, comme on le voit trop souvent, de s’octroyer à peu de frais un brevet d’intelligence supérieure.

Qui s’apprête à suivre avec passion la Coupe du monde et pourquoi ?
Il est facile de rétorquer : « des neuneus décérébrés qui idolâtrent des starlettes nageant dans le pognon ». De là à en conclure que lesdits abrutis applaudissent des deux mains les descentes militaires dans les favelas et militent pour la fin de la démocratie, il n’y a qu’un pas que j’ai déjà vu franchir allègrement.
C’est un peu plus compliqué, tout de même.

Pourquoi donc cette fascination pour la Coupe du monde de football ?
Et bien parce que, pour peu qu’on s’intéresse depuis l’enfance à ce sport… qu’importent les stars. Qu’importent les qualifiés. Qu’importe même la qualité du jeu. C’est juste qu’il y a un je ne sais quoi dans l’air de goûtu, d’épicé comme un buffet garni de mets venus de trente-deux pays. Leurs noms résonnent comme les couleurs des images Panini de notre enfance, quand on apprenait dans la cour de récréation où pouvait bien se trouver le Paraguay, pour ceux qui n’avaient pas chez eux la pile de rapports Amnesty International 1986. Quelque chose de plus détendu, de léger, de festif, quoi. On est en des jours non ordinaires, pendant lesquels on ose laisser de côté la gravité du quotidien au profit d’une joie simple, au risque du superficiel, l’espace d’un petit mois.

C’est la fête. Et nous avons désespérément besoin de fête. Cessons de prendre les fans de la Coupe du monde pour des imbéciles : chacun d’entre eux – en tout cas je le revendique – est lucide, il a pleinement conscience du caractère totalement superficiel de la chose. Mais c’est ce qui en fait tout le sel. On se réjouira peut-être, on ne pleurera pas, ou pas longtemps. Voilà enfin l’occasion de déposer le joug, et de se consacrer de tout cœur, quelques jours, à une affaire sans risque. Ne l’avons-nous pas âprement gagné tout au long de l’année ?
Voilà. C’est tout. C’est une valse multicolore et mondiale de jeu de ballon, sans plus d’enjeu qu’une partie sur la plage, mais qui nous libère quelques jours de la grisaille horizontale du quotidien. Ce ressenti traverse les décennies, il prend des allures de souvenir d’enfance ou de madeleine de Proust.

C’est puéril, me direz-vous. A l’heure où ceci, alors que le monde cela, peut-on se laisser aller à pareilles vanités, toussa, et il y a plus important.
Et bien oui, on peut. Justement, même. On y a même tout intérêt si l’on ne veut pas sombrer dans la folie, asphyxié par les crises, les problèmes, les drames et autres tragédies qui se succèderont les unes aux autres sans nous laisser respirer un instant, puisque nous aurons dédaigné le rare air frais. La gravité, c’est la pesanteur. On ne peut pas être grave du jour de l’An à la Saint-Sylvestre, ce n’est pas sérieux.

Au reste, questionnons-nous avec la même intransigeance toutes nos activités dites de loisir ? Comment réagirions-nous si une campagne sur les réseaux sociaux prônait le boycott des vacances, parce que l’empreinte carbone est élevée, que nous y consommons des équipements produits dans des conditions non éthiques et que de surcroît, il est indécent et superflu de se livrer à de pareilles futilités ? Vraisemblablement, nous déclinerions en tenant l’auteur pour un dangereux fanatique ; et nous trouverions plus raisonnable de réfléchir à des « vacances éthiques » ou « bio » – mais sans en contester la nécessité. Et nous aurions bien raison.

Concernant le caractère potentiel de « religion païenne » du sport moderne, le sujet mériterait une longue digression à lui seul. L’avis auquel je m’arrête pour le moment sur la question peut être retrouvé en commentaire de cet article de Pneumatis – mon commentaire du 10 juin 9h 17.

Voilà pourquoi, vaille que vaille, on continuait à savourer ce qu’il restait encore de la fête, jusqu’à ce que fût franchi, en cette année 2014, un dernier seuil. Car, non, bien sûr, la nécessité de ballons d’oxygène, le droit à la légèreté ne peut tout excuser. Voyons un peu.

Coupe du Monde 2014, calice d’amertume

Quiconque se préoccupe un tant soit peu du bien commun, quiconque, a fortiori, choisit un chemin d’écologie chrétienne intégrale est appelé à tout remettre en question de ses choix, de sa vie. A se demander à chaque instant : « puis-je encore me permettre ceci ou ne suis-je pas, quelque part, en train de rendre gloire à Mammon ou de m’empiffrer de Création aux dépens de mes frères ? »
Nos fêtes, nos loisirs, nos parenthèses d’insouciance n’échappent pas à l’investigation, et ainsi, par là même, l’insouciance nous est de plus en plus souvent refusée, à notre grand dam. Car la réponse est à chaque fois négative et cinglante et ici, particulièrement.

Il n’est plus possible de fermer les yeux. Que les Brésiliens eux-mêmes rejettent l’événement avec une telle violence doit prouver aux plus naïfs la véracité des à-côté atroces. Enfin, quoi, le Brésil attend depuis 1950 de tourner enfin la page d’une finale perdue devant deux cent deux mille spectateurs, et cela ne suffit pas à leur faire avaler la pilule. C’est dire la sanglante amertume de la médecine que le monstre qu’est devenue la « FIFA World Cup » leur inflige.

L’argent-roi, l’ultralibéralisme, le business du tout-plaisir, appelez cela comme vous voulez, car nous savons tous de quoi il est question, s’empare de tout, nous l’arrache, puis nous le rend, plus clinquant, plus coloré… mais payant. Et à quel prix ! S’il n’était question que de télévision à péage ! Mais c’est d’un impôt du sang qu’il s’agit désormais. Et l’amateur de football ou le simple travailleur fatigué d’ici, lui, n’a rien demandé. Il n’a jamais exigé des stades à la construction ruineuse, principalement à cause de loges de luxe. Il n’a jamais réclamé de confortables places assises ni de shows à trente caméras, dont cette infecte caméra-araignée dont tous espèrent qu’un jour, un dégagement en chandelle bien placé nous libèrera à jamais. Il a même parfois chanté, dans les places debout d’un parcage, « J’enc… le foot-business ». Il voulait juste oublier quelques jours la morosité de son monde « en crise ».

Mais ne se trouve-t-il pas, chaque fois qu’il désire prendre sa petite part de fête et de rêve, percepteur de l’impôt du sang payé par ses frères au Brésil et ailleurs ?
Ici, comme presque partout ailleurs, on lui a volé son droit à quelques heures d’insouciance pour le lui rendre chargé d’une terrible complicité. Voici l’homme qui espérait bien innocemment se détendre devant un Suisse-France sommé de choisir : rester claquemuré dans sa grisaille, ou « cautionner » des meurtres d’enfants…

Otages ou complices ?

Ici, la question s’élargit. L’argent-roi, c’est un poncif, a tout envahi. Tous les matins, je cautionne par un geste ce que je dénonce sur ce blog. C’est inévitable et parfois même involontaire. Faites le compte des joies gratuites, comment dire ? « pures », auxquelles s’adonner sans scrupules : vous en trouverez peu. Et pas assez, je le crains, pour contrebalancer la pesanteur aigre d’un quotidien de citoyen impliqué, aux prises avec l’injustice tous les matins. Tout peut inlassablement être remis en question, mais le questionnement perpétuel épuise, s’il ne connaît jamais de pause, et finit par nous acculer à un ascétisme, un catharisme suffocant. Ecologiste, je me déplace en voiture, polluante, pour me rendre sur mon site de prospection… dilemme. Chrétien, je suis pécheur, dilemme bimillénaire…
Jusqu’à quand suis-je coupable de liens funestes avec mon activité lorsqu’ils m’ont été imposés ?
Celui dont le bon Samaritain fut le prochain était peut-être un individu peu recommandable. Peut-être était-ce un impie, qui pensait mal et ne triait pas ses déchets ! Peut-être le Vingt Minutes Jéricho avait-il matière à titrer « Les drôles d’amis de Monsieur le Bon Samaritain »…

Vous me direz que le bon Samaritain n’était pas libre de choisir son prochain, qu’on n’est pas libre de s’extraire du « système », sauf à retourner dans quelque grotte, et encore, et qu’en revanche, on est libre de rejeter entièrement le football professionnel et la Coupe du monde.

C’est vrai. Sauf qu’il n’y a pas d’alternative. Qui ne veut prendre sa voiture peut prendre train ou vélo. Qui ne veut pas manger Monsanto peut aller au marché, pour encore quelque temps. Là, rien.

Rien ! la proie était trop belle : tout le monde vend du rêve, et il n’y a plus un seul rêve qui ne soit à péage. Et pas grand-chose à faire : concernant l’événement qui nous occupe, à part cesser de l’acheter, les leviers à court terme sont inexistants. Ce qui nous ramène au boycott de longue durée avec toutes ses aigres conséquences. Et encore ne suffit-il pas de boycotter TF1 pendant un mois tous les quatre ans pour se croire libre.

Sous les billets, retrouver une plage sans péage

Que faire d’autre ?

Il s’agit donc de comprendre que le système marchand universel s’emploie à nous arracher tout ce qu’il y a de beau, de gratuit, de souriant, pour le restituer sous la forme d’un objet de plastique, marque déposée et fort cher, ou l’anéantir, s’il n’y est pas parvenu, de peur qu’il n’oppose à son propre produit une concurrence déloyale.

Il s’agit de comprendre que tout ce qui emplit d’une joie insouciante et nous libère quelque temps de la gravité du quotidien appartient à ces beautés en péril, et que nous en avons un besoin vital. L’accepter, n’est-ce pas aussi accueillir notre humanité ?

Il s’agit de constater, consternés, que nous arrivons trop tard et que nous l’avons laissé entièrement racheter. Il va s’agir de repartir en arrière et d’inventer comment.

Il va s’agir d’être créatifs pour trouver du rêve, de l’insouciance qui se donne et ne se vend ni ne s’achète. Peut-être même qu’un jour, on pourra s’enflammer sur une Coupe du monde de football qui n’aura tué, exproprié ni ruiné qui que ce soit. Peut-être qu’on réussira à être joyeux sans arrière-pensées, sans « cautionner » quoi que ce soit.

Et donc, la Coupe du monde, boycott ou pas ?
On m’accusera de réponse de Normand ou de lâcheté, mais tant pis. En dépit de mon passé de « footeux » et même d’Ultra, ou plutôt en raison même de celui-ci, je m’oriente, pour ma part, sinon vers un boycott en bonne et due forme, du moins vers une prise de distance écoeurée, consternée. Ce sera mon choix et le mieux, je crois, sera que chacun discerne quel doit être le sien, car il n’y aura pas forcément de réponse unique, ni de loi ni de dogme. Discerner, et choisir sans se mentir. Sans non plus se précipiter pour jeter la première pierre à l’autre. Le pire manquement à la Charité, je crois, ce serait tout au long de la compétition de tomber sur le poil de ceux qui oseront la suivre en les traitant de buveurs de sang, de néonazis, d’ennemis de la démocratie ou de nouveaux Landru. Et aussi de faire sonner de la trompette devant nous pour clamer au monde notre boycott, alors qu’en temps normal, nous ne nous intéressons de toute façon pas au football…

A ce stade, quelqu’un m’a déjà fait remarquer que je n’avais qu’à me recentrer sur les petites joies simples du genre se pencher au balcon pour écouter les oiseaux. Ce qui, vu mon métier, a déjà de quoi faire sourire. Je lui ai répondu qu’outre que ce genre de gouttelette ne remplace pas une fontaine, le système est aussi passé par là, et que chez moi, dans ma ville, dans ma rue, il n’y a plus d’oiseaux.

Recevoir pour mieux donner ? Questions de Pentecôte

Aujourd’hui, notre prêtre est revenu longuement, dans son homélie, sur ces versets bien connus de la seconde lecture de la Pentecôte :
« Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit. Les fonctions dans l’Église sont variées, mais c’est toujours le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est toujours le même Dieu qui agit en tous. Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous. » (1 Co 12, 4-7)
Ce texte fait bien sûr écho à la Parabole des talents ; et le célébrant de souligner que nous sommes appelés, non à hiérarchiser les dons, ni à envier ceux des autres, ni à nous glorifier des nôtres, mais à rendre grâce pour tant de diversité, de complémentarité, et à faire fructifier notre propre don pour le bien commun.

Voilà bien une parole d’actualité, et fort dérangeante : je reçois, mais c’est pour donner.

Je me souviens avoir lu sur un forum consacré à la précocité intellectuelle des commentaires de ces versets, de cette vision. Dans une communauté de personnes particulièrement placées pour savoir que c’est qu’avoir reçu des dons peu communs – et beaucoup d’ennuis tout aussi peu communs en contrepartie il est vrai ! – dominait une véritable indignation. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dons qu’on reçoit pour les mettre au service de je ne sais quoi ? Je ne dois aucun service à quiconque, mes talents sont à moi et pour moi ».

Réaction humaine, et des plus répandues. Au premier abord, quel marché de dupes, s’il faut redonner ce qu’on a reçu ! Si l’on ne retire pas de bénéfice de ce qu’on a reçu…

Et pourtant, et justement parce que les dons sont variés, si nous jouons tous le jeu, alors, au lieu de ne recevoir que les étroits dividendes d’une exploitation égocentrée de nos propres atouts, chacun reçoit la grâce qui rayonne des talents de tous.

Reste la difficulté de s’y mettre et de faire confiance à l’autre… mais l’autre, c’est l’Esprit qui l’appelle, comme moi… alors, si je choisis de compter sur moi-même et pas sur Lui… c’est que je crois davantage en moi-même qu’en l’Esprit ?…

Lâcher la prise sur nous-mêmes et sortir d’un comportement de compétition, de jungle, pour une vie de communauté… Une vie aussi où nous ne sommes plus notre propre alpha et oméga.
Et aussi oser annoncer au monde que donner plutôt que garder pour soi, c’est une Bonne nouvelle !

Il y a de quoi alimenter mille révolutions !

L’autre réaction tout aussi humaine est de relire Paul et s’attrister : « mais moi, je n’ai rien reçu du tout… Qu’est-ce que c’est que cette justice distributive… Je fais partie des délaissés, des mal-aimés »…
C’est vrai, quoi, qu’est-ce que j’ai comme don ?
… C’est encore plus difficile, je crois, à résoudre… Bien sûr, il est facile de dire « ouvre tes fenêtres et tu recevras ». C’est vrai, nous pouvons être fermés. Mais il est tout aussi vrai que même en croyant très fort que la grâce et les dons sont réellement donnés à tous en surabondance, qu’il n’est pas possible de n’avoir aucun don de l’Esprit qui nous soit destiné parce que ça n’existe pas, on peut avoir bien du mal à le voir.
Par-delà nos échecs, nos tracas, nos difficultés petites et grandes…
Par-delà un entourage, une société, un milieu qui nous jauge à son aune de « compétitivité » qui, certes, n’est pas l’aune de Dieu…
« Je n’ai aucun talent aux yeux des hommes, des performances des hommes… et pourtant j’en ai reçu de Dieu ! »

Là, on est parti pour une révolution intérieure… et peut-être pour mettre le feu au monde, après cela.

C’est le programme !
Et vous, vous y parvenez comment ?
(et si vous n’y parvenez pas, c’est tout aussi intéressant à partager !)

Réforme territoriale: Paris et le désert français en quatorze tomes ?

Cela a ressemblé à une envie de femme enceinte : tout d’un coup, il ne fut plus question que de diviser par deux le nombre de régions, et cela nous fut assené avec les airs d’une évidence triviale. Il était soudain devenu aberrant qu’il y eût vingt-deux régions en France, et aveuglant de clarté que leur regroupement deux à deux allait « simplifier le millefeuille territorial » et « faire des économies ».

Ah, « faire des économies ! » Que ne ferait-on pas accepter aux citoyens sous la promesse de « faire des économies » et de « simplifier ». Un véritable sortilège de l’Imperium : levez la baguette, lancez le sortilège « Economiseo simplificato ! » et tout le monde obéit. Pour faire taire les grincheux, on raille les élus locaux « accrochés à leurs baronnies », on invoque un petit coup le dieu « compétitivité européenne » et tout va bien.

Fait du prince sur coin de table

Ainsi M. Hollande, apparemment piqué d’une petite faitduprincite aiguë, aura-t-il décrété, au bout de quelques semaines d’une vague consultation informelle des élus locaux, quel serait le visage et le nom des territoires de notre pays pour les décennies à venir. Paf !
Nous voici donc en présence de sa version du crayonnage de super-régions, ce petit jeu qui nous aura été proposé un peu partout avec comme premier fait notable, outre ce pas de charge imposé, l’absence totale de réflexion sur la pertinence en soi de regrouper les régions par deux ou trois pour parvenir à l’objectif annoncé.

Ce redécoupage, du reste, sent furieusement le griffonnage sur un coin de nappe en papier, au restaurant, entre la poire et le fromage. Voilà que les régions sont finalement 14, car on a voulu ménager les susceptibilités les plus bruyantes tout en s’abstenant de trancher les pommes de discorde : la Bretagne n’y gagne rien, les Pays de Loire non plus. Sans trop de difficulté, on suivrait l’ordre chronologique des coups de crayon : pas touche à l’Île-de-France, ni à la Corse, ni à la limite Bretagne-Pays de Loire ; côté est, on regroupe par paquets de deux ; et pour finir, on met ensemble ce qui reste et dont on ne sait pas que fiche. Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon fusionnent, ce qui, comme l’a noté Jean-Pierre Denis, aura au moins le mérite de rapprocher les Camisards de Lourdes et des chances de retrouver le chemin de notre sainte mère l’Eglise, Picardie-Champagne-Ardenne s’agglomèrent en une surprenante fédération betteravière, encore qu’on se demande ce qui diable peut réunir le littoral de la Somme et le plateau de Langres ; enfin, l’apothéose du #facepalm est atteinte avec un ahurissant fourre-tout mêlant le Centre – qui l’était déjà en lui-même – le Limousin et le Poitou-Charentes. Orléans, Royan, même combat. Vraisemblablement même ignorance du technocrate crayonneur de ce qui peut bien se trouver par là-bas dans ces terres incertaines sises entre Loire et Garonne, mais que, voyez-vous, depuis Clovis, on a renoncé à refiler aux Wisigoths.

Que leur nom ne soit plus !

Voilà le nouveau visage de notre pays fixé pour sans doute quelques générations – décidé en un mois.
Quels noms pour tout cela ? On parle de « Lyon-Alpes » pour la fusion Rhône-Alpes Auvergne ; voilà qui est fort caractéristique. L’Auvergne est donc absorbée sans une phrase et le nom de la résultante est tout un programme : l’Auvergne y perd jusqu’au droit de porter son nom sur une carte.

Idem le Limousin, éjecté de l’autre côté : exit, le Massif central, il passera sous la férule des plaines environnantes, tout juste bon à achever de s’y vider. On n’ose d’ailleurs imaginer le toponyme dont devra s’affubler le monstre centre-atlantique, l’espace entre Somme et Marne ou le gros paquet centre-méridional. Ouest Du Milieu En Haut ?Grand Sud ? Nord-Est Numéro Un ? Et comment pourra-t-on ne serait-ce que localiser une ville : Dreux, juste à l’ouest de Paris, ou Saint-Sorlin-de-Conac, au début de l’estuaire Gironde… tout ce qu’on pourra en dire, ce sera que « c’est dans le Grand Centre Ouest ».

Une chose est sûre : extirper les noms des pays est rien moins qu’innocent, surtout couplé à cette volonté de reproduire à l’échelle de ces superrégions la métropolâtrie jacobine qui nous a valu l’hypertrophie parisienne. Vides de noms – de singularité, d’existence même – ces territoires sont voués à se vider d’hommes au profit d’une métropole-trou noir, absorbant sans fin les forces vives et concentrant comme une loupe tous les moyens autour de son petit périmètre. Paris et le désert français en quatorze tomes.

Hommes-numéros, garde à vous ! Au clapier… Fixe !

Cette obsession française pour la capitale, pour la « compétitivité » soi-disant mathématiquement corrélée au poids de viande humaine entassée au centimètre carré… Oh, bien sûr, c’est efficient. Cela le serait si, dans la vraie vie et dans la vraie France (notez que ça marche aussi ailleurs), les hommes étaient ces unités inanimées de production et de consommation, dont on optimise le rendement en les concentrant dans des centres tels qu’en fantasmaient les urbanistes d’il y a cinquante ans. Empilez le bétail humain dans les machines à habiter (sic), les machines à produire et les machines à consommer, cerclez le tout d’une autoroute, ne les laissez plus sortir : les voilà rentables comme les laitières de la sinistre ferme de mille vaches. Foin des singularités, des histoires propres, des atouts spécifiques d’un territoire, « à l’ère de la mondialisation ma bonne dame »… si l’homme et son terroir se refusent à relever du Standard et du Même, alors on les modèlera ainsi de force. Il sera aisé ensuite de dire « Vous voyez bien ».
Parbleu : tous moyens de développement local, économique et humain, siphonnés par le grand centre se regardant le nombril à 250 km de là, il n’aura pas le choix que de s’y rendre, baluchon sur l’épaule. Coupez les racines des hommes et vous pourrez clamer qu’ils n’en ont point.
Efficace ! Rationnel ! Compétitif ! Oui, tout ceci serait vrai si les régions étaient des ensembles mathématiques et les hommes des objets. Identiques, interchangeables, standardisés, smartphones humains n’ayant besoin que de réseau et d’une prise de courant. « Si vous ne l’êtes pas, devenez-le, au nom de la compétitivité ! »

Manions ces hommes-objets à pleines mains, concentrons-les comme les machines d’un vaste réseau qu’on réagence, en à peine un mois.
Curieuse, ou plutôt effarante, cauchemardesque vision de l’homme et de l’espace peuplé d’hommes, cynique, technocratique voire machiniste. Troublante convergence des incantations capitalistes à l’efficacité par la concentration et de l’économie planifiée avec ses villes-clapiers poussées comme des champignons et tirées au cordeau.
Oui mais voyez-vous, vous parlez d’espaces où des hommes travaillent la terre depuis six mille ans. Et la terre, ne vous en déplaise, n’est pas partout pareille et ses hommes non plus. Votre bulldozer va commencer par arracher le meilleur, pour ne garder que la part invariante, la plus banale, la moins apte à tirer tout le fruit d’un environnement.

Au loin derrière les monts, j’ai cru voir un décideur

Ah, le millefeuille en prend un coup, certes : il laisse place à un vol-au-vent dont le creux est partout et la croûte nulle part. Un vide. A moins, comme on le murmure dans l’oreillette, que la liquidation des départements soit finalement abandonnée, le citoyen qui n’aura pas l’heur d’habiter la grande banlieue de la Super-préfecture n’aura rien, dans un rayon de deux ou trois cent kilomètres, qui possède un tant soit peu de pouvoir, de moyens et de possibilité de se pencher sur son territoire, son quotidien local, son projet d’entreprise ou d’association. Et il faut une épaisse dose de naïveté pour croire, comme M. Wauquiez, qu’une région qui s’appellera « Lyon-Alpes », par exemple, consacrera un traître centime à soutenir des projets de développement local harmonieux dans le massif du Velay, quand cet argent sera si facilement affecté à étendre une soixante-treizième ZAC entre Lyon et L’Isle-d’Abeau. Histoire d’atteindre très vite la « taille critique européenne »…

A l’heure où les élections européennes ont sonné comme un appel désespéré à plus de proximité entre politiques et citoyens, fallait-il cette gifle de technocrates, ce coup de maillet sur un peuple ainsi brutalement rappelé à sa condition d’esclave technico-économique, tout juste bon à se laisser optimiser par des décideurs déshumanisants et déshumanisés ?

Cela risque de mal finir, voyez-vous. Par exemple quand nous serons tous entassés dans nos « métropoles compétitives » – comme si la question des banlieues, de l’étalement urbain, des transports interminables, des pollutions de l’air et de l’eau, des coûts immobiliers ne s’étalait pas à la une chaque matin. Mais qu’attendre d’une classe politique qui ne gouverne plus que par et pour Paris, Lyon et Marseille ?

On avait l’occasion de réfléchir et de monter un projet qui clarifie les prérogatives tout en respectant l’indispensable niveau décisionnel local. On avait l’occasion de s’adapter, aussi, aux réalités d’un monde où l’énergie se raréfie, un monde où il faudra relocaliser, mieux répartir, mieux occuper – on avait l’occasion de redessiner une carte de territoires « mode doux ».

Au lieu de quoi, on impose au pas de charge une vision tout droit sortie des planifications des années 60-70 dans son approche des hommes et des espaces, tout cela sous le prétexte tarte à la crème de « lutter contre la gabegie des élus locaux ». Quelles couleuvres ne fait-on pas avaler en son nom ! Même l’idée que cette re-centralisation ne nous vaudra pas la création d’une administration descendante tentaculaire cent fois plus lourde que l’autre. Mieux vaut en rire…

Vous trouvez cette lecture du projet excessive ? Pas tant que le titre « Paris et le désert français »…

Bon, il reste un espoir : qu’après quelques années de jacobinisme superrégional, les déséquilibres engendrés soient tels et la rancœur si grande que l’un de nos décideurs ait l’idée géniale de créer des échelons intermédiaires pour se rapprocher des citoyens. Peut-être même avec des élus !

Ainsi, avec des « aaah ! » et des « ooooh ! » admiratifs, peut-être, on réinventera les départements, puis les régions.