Réforme territoriale: Paris et le désert français en quatorze tomes ?

Cela a ressemblé à une envie de femme enceinte : tout d’un coup, il ne fut plus question que de diviser par deux le nombre de régions, et cela nous fut assené avec les airs d’une évidence triviale. Il était soudain devenu aberrant qu’il y eût vingt-deux régions en France, et aveuglant de clarté que leur regroupement deux à deux allait « simplifier le millefeuille territorial » et « faire des économies ».

Ah, « faire des économies ! » Que ne ferait-on pas accepter aux citoyens sous la promesse de « faire des économies » et de « simplifier ». Un véritable sortilège de l’Imperium : levez la baguette, lancez le sortilège « Economiseo simplificato ! » et tout le monde obéit. Pour faire taire les grincheux, on raille les élus locaux « accrochés à leurs baronnies », on invoque un petit coup le dieu « compétitivité européenne » et tout va bien.

Fait du prince sur coin de table

Ainsi M. Hollande, apparemment piqué d’une petite faitduprincite aiguë, aura-t-il décrété, au bout de quelques semaines d’une vague consultation informelle des élus locaux, quel serait le visage et le nom des territoires de notre pays pour les décennies à venir. Paf !
Nous voici donc en présence de sa version du crayonnage de super-régions, ce petit jeu qui nous aura été proposé un peu partout avec comme premier fait notable, outre ce pas de charge imposé, l’absence totale de réflexion sur la pertinence en soi de regrouper les régions par deux ou trois pour parvenir à l’objectif annoncé.

Ce redécoupage, du reste, sent furieusement le griffonnage sur un coin de nappe en papier, au restaurant, entre la poire et le fromage. Voilà que les régions sont finalement 14, car on a voulu ménager les susceptibilités les plus bruyantes tout en s’abstenant de trancher les pommes de discorde : la Bretagne n’y gagne rien, les Pays de Loire non plus. Sans trop de difficulté, on suivrait l’ordre chronologique des coups de crayon : pas touche à l’Île-de-France, ni à la Corse, ni à la limite Bretagne-Pays de Loire ; côté est, on regroupe par paquets de deux ; et pour finir, on met ensemble ce qui reste et dont on ne sait pas que fiche. Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon fusionnent, ce qui, comme l’a noté Jean-Pierre Denis, aura au moins le mérite de rapprocher les Camisards de Lourdes et des chances de retrouver le chemin de notre sainte mère l’Eglise, Picardie-Champagne-Ardenne s’agglomèrent en une surprenante fédération betteravière, encore qu’on se demande ce qui diable peut réunir le littoral de la Somme et le plateau de Langres ; enfin, l’apothéose du #facepalm est atteinte avec un ahurissant fourre-tout mêlant le Centre – qui l’était déjà en lui-même – le Limousin et le Poitou-Charentes. Orléans, Royan, même combat. Vraisemblablement même ignorance du technocrate crayonneur de ce qui peut bien se trouver par là-bas dans ces terres incertaines sises entre Loire et Garonne, mais que, voyez-vous, depuis Clovis, on a renoncé à refiler aux Wisigoths.

Que leur nom ne soit plus !

Voilà le nouveau visage de notre pays fixé pour sans doute quelques générations – décidé en un mois.
Quels noms pour tout cela ? On parle de « Lyon-Alpes » pour la fusion Rhône-Alpes Auvergne ; voilà qui est fort caractéristique. L’Auvergne est donc absorbée sans une phrase et le nom de la résultante est tout un programme : l’Auvergne y perd jusqu’au droit de porter son nom sur une carte.

Idem le Limousin, éjecté de l’autre côté : exit, le Massif central, il passera sous la férule des plaines environnantes, tout juste bon à achever de s’y vider. On n’ose d’ailleurs imaginer le toponyme dont devra s’affubler le monstre centre-atlantique, l’espace entre Somme et Marne ou le gros paquet centre-méridional. Ouest Du Milieu En Haut ?Grand Sud ? Nord-Est Numéro Un ? Et comment pourra-t-on ne serait-ce que localiser une ville : Dreux, juste à l’ouest de Paris, ou Saint-Sorlin-de-Conac, au début de l’estuaire Gironde… tout ce qu’on pourra en dire, ce sera que « c’est dans le Grand Centre Ouest ».

Une chose est sûre : extirper les noms des pays est rien moins qu’innocent, surtout couplé à cette volonté de reproduire à l’échelle de ces superrégions la métropolâtrie jacobine qui nous a valu l’hypertrophie parisienne. Vides de noms – de singularité, d’existence même – ces territoires sont voués à se vider d’hommes au profit d’une métropole-trou noir, absorbant sans fin les forces vives et concentrant comme une loupe tous les moyens autour de son petit périmètre. Paris et le désert français en quatorze tomes.

Hommes-numéros, garde à vous ! Au clapier… Fixe !

Cette obsession française pour la capitale, pour la « compétitivité » soi-disant mathématiquement corrélée au poids de viande humaine entassée au centimètre carré… Oh, bien sûr, c’est efficient. Cela le serait si, dans la vraie vie et dans la vraie France (notez que ça marche aussi ailleurs), les hommes étaient ces unités inanimées de production et de consommation, dont on optimise le rendement en les concentrant dans des centres tels qu’en fantasmaient les urbanistes d’il y a cinquante ans. Empilez le bétail humain dans les machines à habiter (sic), les machines à produire et les machines à consommer, cerclez le tout d’une autoroute, ne les laissez plus sortir : les voilà rentables comme les laitières de la sinistre ferme de mille vaches. Foin des singularités, des histoires propres, des atouts spécifiques d’un territoire, « à l’ère de la mondialisation ma bonne dame »… si l’homme et son terroir se refusent à relever du Standard et du Même, alors on les modèlera ainsi de force. Il sera aisé ensuite de dire « Vous voyez bien ».
Parbleu : tous moyens de développement local, économique et humain, siphonnés par le grand centre se regardant le nombril à 250 km de là, il n’aura pas le choix que de s’y rendre, baluchon sur l’épaule. Coupez les racines des hommes et vous pourrez clamer qu’ils n’en ont point.
Efficace ! Rationnel ! Compétitif ! Oui, tout ceci serait vrai si les régions étaient des ensembles mathématiques et les hommes des objets. Identiques, interchangeables, standardisés, smartphones humains n’ayant besoin que de réseau et d’une prise de courant. « Si vous ne l’êtes pas, devenez-le, au nom de la compétitivité ! »

Manions ces hommes-objets à pleines mains, concentrons-les comme les machines d’un vaste réseau qu’on réagence, en à peine un mois.
Curieuse, ou plutôt effarante, cauchemardesque vision de l’homme et de l’espace peuplé d’hommes, cynique, technocratique voire machiniste. Troublante convergence des incantations capitalistes à l’efficacité par la concentration et de l’économie planifiée avec ses villes-clapiers poussées comme des champignons et tirées au cordeau.
Oui mais voyez-vous, vous parlez d’espaces où des hommes travaillent la terre depuis six mille ans. Et la terre, ne vous en déplaise, n’est pas partout pareille et ses hommes non plus. Votre bulldozer va commencer par arracher le meilleur, pour ne garder que la part invariante, la plus banale, la moins apte à tirer tout le fruit d’un environnement.

Au loin derrière les monts, j’ai cru voir un décideur

Ah, le millefeuille en prend un coup, certes : il laisse place à un vol-au-vent dont le creux est partout et la croûte nulle part. Un vide. A moins, comme on le murmure dans l’oreillette, que la liquidation des départements soit finalement abandonnée, le citoyen qui n’aura pas l’heur d’habiter la grande banlieue de la Super-préfecture n’aura rien, dans un rayon de deux ou trois cent kilomètres, qui possède un tant soit peu de pouvoir, de moyens et de possibilité de se pencher sur son territoire, son quotidien local, son projet d’entreprise ou d’association. Et il faut une épaisse dose de naïveté pour croire, comme M. Wauquiez, qu’une région qui s’appellera « Lyon-Alpes », par exemple, consacrera un traître centime à soutenir des projets de développement local harmonieux dans le massif du Velay, quand cet argent sera si facilement affecté à étendre une soixante-treizième ZAC entre Lyon et L’Isle-d’Abeau. Histoire d’atteindre très vite la « taille critique européenne »…

A l’heure où les élections européennes ont sonné comme un appel désespéré à plus de proximité entre politiques et citoyens, fallait-il cette gifle de technocrates, ce coup de maillet sur un peuple ainsi brutalement rappelé à sa condition d’esclave technico-économique, tout juste bon à se laisser optimiser par des décideurs déshumanisants et déshumanisés ?

Cela risque de mal finir, voyez-vous. Par exemple quand nous serons tous entassés dans nos « métropoles compétitives » – comme si la question des banlieues, de l’étalement urbain, des transports interminables, des pollutions de l’air et de l’eau, des coûts immobiliers ne s’étalait pas à la une chaque matin. Mais qu’attendre d’une classe politique qui ne gouverne plus que par et pour Paris, Lyon et Marseille ?

On avait l’occasion de réfléchir et de monter un projet qui clarifie les prérogatives tout en respectant l’indispensable niveau décisionnel local. On avait l’occasion de s’adapter, aussi, aux réalités d’un monde où l’énergie se raréfie, un monde où il faudra relocaliser, mieux répartir, mieux occuper – on avait l’occasion de redessiner une carte de territoires « mode doux ».

Au lieu de quoi, on impose au pas de charge une vision tout droit sortie des planifications des années 60-70 dans son approche des hommes et des espaces, tout cela sous le prétexte tarte à la crème de « lutter contre la gabegie des élus locaux ». Quelles couleuvres ne fait-on pas avaler en son nom ! Même l’idée que cette re-centralisation ne nous vaudra pas la création d’une administration descendante tentaculaire cent fois plus lourde que l’autre. Mieux vaut en rire…

Vous trouvez cette lecture du projet excessive ? Pas tant que le titre « Paris et le désert français »…

Bon, il reste un espoir : qu’après quelques années de jacobinisme superrégional, les déséquilibres engendrés soient tels et la rancœur si grande que l’un de nos décideurs ait l’idée géniale de créer des échelons intermédiaires pour se rapprocher des citoyens. Peut-être même avec des élus !

Ainsi, avec des « aaah ! » et des « ooooh ! » admiratifs, peut-être, on réinventera les départements, puis les régions.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s