L’activisme en question

Nous avons accueilli, hier soir, une première réunion de parcours Zachée.
Bien sûr, à peu près chaque minute de l’intervention (enregistrée) du conférencier suscitait une question.
J’en ai réuni ici quelques-unes… Enfin, un sujet bien précis… un sujet qui me taraude, et qui peut-être vous interpellera aussi.

Vous connaissez tous la parabole des Talents. C’est à Mt 25, 14-30.
Nous recevons des talents, fort variés en nombre et en nature, et nous sommes appelés à les faire fructifier. Malheur à celui qui par peur, par paresse, par fausse humilité, n’en a rien fait, ne s’est pas même fait aider.

Certes. Mais lorsqu’ils sont bien comptés et délimités, c’est si facile !

Et surtout… comment savoir s’ils donnent du fruit ? Assez de fruit ?

Parmi les maux contre lesquels il y aurait lieu de lutter au travail, j’en ai particulièrement noté deux. Le premier, c’est l’activisme. Je suis tout-puissant : je vais tout faire ! Rien ne m’arrête, je relève tous les défis, et si je n’étais pas là, où irait le monde, je vous le demande ! C’est l’homme qui se prend pour Dieu, s’enivre de pouvoir, de déni des limites.
Le second serait la haine du faible : quels sont donc ces vermisseaux qui m’empêchent d’accomplir ma haute mission par leur incompétence, leur fragilité ? Dehors ! Pas de place pour les poids morts. Pas de pitié pour ceux qui ne suivent pas mon rythme !

Voilà qui est fort bien ; et on note déjà que les deux sont un peu deux faces d’une même pièce. Ce sont des attitudes fort courantes et fort valorisées dans notre « société de la performance » où « tout, absolument tout, doit être sacrifié à la compétitivité ».

Ce qui m’ennuie, c’est qu’il n’est pas question d’une autre forme d’activisme et de haine du faible, que je croise beaucoup plus souvent, pourtant, dans les milieux associatifs, qu’ils soient environnementalistes, sociaux, caritatifs. Et notamment caritatifs chrétiens.

Cet activisme-là, face à la parabole des talents, raisonne comme suit : « C’est épouvantable. Je ne vais jamais y arriver. Il y a tant à faire, je suis si petit, si faible, si débordé. Et dire que je me prétends investi dans ce domaine-là ! Mais pour une personne que j’aide, il y en a mille que je ne peux pas aider. Pourtant, c’est bien à moi de le faire, puisque j’ai décidé de m’en préoccuper. D’ailleurs, c’est bien ce que me disent les autres ! « Toi qui te dis catho, tu as fait quoi pour ces pauvres-là ? » C’est vrai, je n’ai rien pu faire. Pourtant, je n’arrête pas. Je n’ai déjà plus une minute à moi, tout est pour notre association. Je la fais passer en premier en toutes circonstances, comment pourrais-je prendre du temps pour moi, quel égoïsme ce serait ! Je n’en peux plus. Je vais craquer. Et pourtant la misère qui m’entoure n’est pas soulagée d’un iota… »
Loin de l’ivresse de toute-puissance, cet activiste-là est au contraire écrasé par sa propre impuissance. Il donne tout, mais la tâche est si immense que, naturellement, il n’en vient pas à bout, pas même du commencement. Il avance écrasé de culpabilité, celle qu’il s’inflige lui-même et celle que son entourage lui assène : un entourage qui ne manque pas de lui faire remarquer toute la misère qu’il ne soulage pas, bien plus étendue que celle qu’il a pu éventuellement soulager.

Nous avons cheminé plusieurs années en CVX. Comme un leitmotiv, revenait comme thème de réunion soit la parabole des talents, soit celle où nous sommes appelés à travailler à la vigne. Et la question sempiternelle : « Et moi ? Est-ce que je me remue les miches pour travailler à la Vigne ? » Naturellement, où que l’on en fût question engagements, il importait de se pénétrer, de tout son cœur, de toute sa sincérité, de cette seule réponse autorisée : « Pardon, Seigneur, car vraiment je ne fais rien. Je te promets de faire mieux la prochaine fois… »

Devant cet épouvantable tableau, tout en se minant la santé, il est persuadé que le jugement tombera, terrible : « Mauvais serviteur, tu n’en as pas fichu une rame ! »

Voilà pourquoi il hait aussi le faible, mais un seul : le faible qui est en lui. Il se sait médiocre relativement à la tâche, et ne peut l’accepter, car c’est également relativement à la tâche qu’il sera jugé, et qu’il l’est déjà. Et comment voulez-vous qu’il sache combien de talents il a pu faire fructifier ? Du point de vue de l’état du monde, la réponse est cinglante et terrible !

Il est mal, parce qu’il ne peut trouver la solution en lui. Il finit souvent comme ces gens qui s’assèchent, objet de ma note sur le Carême… ou bien en burn-out, et sous les huées.

Mais dites-moi ce qu’il pouvait faire d’autre !

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Vieux amis dans la Louange

16 mai. La voiture se gare au début d’un chemin de campagne, au-dessus du village. Le ciel offre ce bleu ourlé de rose des derniers instants de l’aurore. La lune s’apprête à glisser derrière une crête boisée.
Je note sur mon carnet : Point 1. 5h 53.

C’est la troisième année que je suis ce carré STOC, et c’est le second des deux passages annuels. Un autour du 15 avril, un autour du 15 mai. Le STOC, c’est le Suivi Temporel des Oiseaux Communs, et pour faire aride et bref : cela consiste à venir, deux fois par printemps, dénombrer les oiseaux sur dix points, à l’aube, à hauteur de 5 minutes par point. On obtient ainsi un échantillonnage du réel, bien partiel certes – peut-être 60% – mais constant, ce qui, multiplié par des centaines et des centaines de carrés, permet au Muséum d’en tirer des tendances fiables d’abondance des oiseaux communs. Vous vous souvenez, ces histoires, j’en ai parlé ici.

Les points sont fixes, bien sûr. Chaque année, je me retrouve à l’aube aux mêmes croisées de chemins ou à l’entrée des mêmes hameaux.
Ce matin, j’étais là-bas, dans les monts de Tarare, à ce départ de chemin que je connais maintenant bien. J’ai retrouvé tous mes vieux amis.
Oui, c’était ça. De vieux amis, maintenant. Même si nous ne nous voyons que cinq ou dix minutes par an. Je sais que là, au fond dans la haie, le Bruant jaune va pousser sa ritournelle métallique. Qu’au-dessus de la vieille ferme, le Faucon crécerelle tournoie et chasse. Que l’Alouette lulu va lancer son air mélancolique au-dessus de la pâture à moutons.
Je me surprends maintenant à sourire quand, après trois premières minutes vaines, l’un d’eux, enfin, se dévoile : il est bien là. Le miracle de la rencontre s’accomplit, le lien se renoue.

Il y a ceux qui ne sont pas toujours là. Leur espèce est plus rare, ils sont plus discrets. C’est une vraie joie de les retrouver aussi. Cette année, je suis gâté, creck, creck, sur quatre points, les Pies-grièches écorcheurs se manifestaient du haut de leur buisson. Le dos roux du mâle relève comme une épice le vert du décor. Surtout que la Pie-grièche écorcheur, comme sa cousine la Grise dont la rencontre m’avait tant ému c’est, en termes arides, « une espèce indicatrice » : ici, le milieu naturel est riche et préservé. Dans une haie, elle est comme une exubérance de fleurs ou de baies opulentes et colorées. Quiconque sait lire un tel signe, lorsqu’il le découvre, se sent heureux et empli de vie, comme le citadin qui débarque à la montagne et aspire la première bouffée d’air pur.

Il y a ceux qui manquent à l’appel. Cette année, peu ou pas de Pipits des arbres. L’absence de leur ritournelle, en lisière du bois de pins, c’est une incomplétude. Une inquiétude vague. Et si c’était un avant-goût d’un monde détruit, silencieux ? Mais après tout, il est tôt, il fait frais – trois degrés – et il vente. Je peux tout simplement ne pas l’entendre.

Il y a enfin tous les « communs », ceux que, j’avoue, j’oublie de contempler. Sur chaque point, une paire de Pinsons, de Fauvettes à tête noire et de merles. Voire la grive qui s’égosille à telle enseigne que je la ferais bien taire histoire d’arriver à entendre les autres. L’abondance entraîne le gaspillage : je goûte mieux leur présence dans un triste square urbain où ils apportent un petit goût de campagne.

De vieux amis fidèles au poste pour chanter la louange du Créateur. Oui, je vous parle souvent de ça, c’est vrai. C’est toujours pareil.

C’est un peu comme ces moines qui prient les Heures, avec des textes qui reviennent souvent. Ils prient tout le psautier en une semaine.
C’est toujours pareil.
La Louange, fidèle au poste.

Comme ces moines de la communauté de Ganagobie avec qui nous désirons rester toujours plus en lien de prière.
Ce « toujours pareil » n’est ni routine, ni cage, mais piliers du Ciel.

Tweetoizo n°5: le Tarier pâtre

Pour découvrir notre héros du jour, il vous faudra réunir quelques ingrédients.

Prenez quelques belles pâtures à bestiaux, bordées de haies d’aubépine, d’églantier, de prunellier et d’autres arbustes bien de chez nous.

A défaut, une lande sèche, ou même un talus à l’herbe courte, semé de quelques buissons fera l’affaire.

Arrosez généreusement le tout du soleil du mois de mai et vous devriez entendre un petit cri venant de la haie : « Trak… Trak… »

Cherchez à la pointe des arbustes ou sur les piquets de clôture. Vous allez finir par découvrir deux petites boules rousses.

C’est un petit couple de paysans. D’ailleurs, ils s’appellent Tariers pâtres. Ce qui appelle quelques explications.

Mais tout d’abord décrivons-les. La taille et la silhouette ressemblent à celles du Rougegorge, et d’ailleurs, ils sont cousins.

Monsieur ne manque pas d’élégance. Dos brun sombre et tête ébène contrastent avec un plastron carotte et de rutilantes épaulettes blanches.

Camouflage oblige, Madame lui ressemble, mais en version passablement délavée. Une ébauche de collier blanc peut la faire passer pour…

… sa consoeur, Madame Tarier des prés, qu’on peut aussi trouver dans les mêmes milieux, à la même saison, sur un piquet ou un arbuste.

Insectivore, le Pâtre chasse à l’affût. De son perchoir, il guette coléoptères, diptères, papillons et chenilles et leur tombe sur le poil.

Ceux qui ont demandé si les insectes avaient des poils ont gagné le droit de prendre dans leur main une chenille processionnaire. #aïeu

Son attirance pour les prairies pâturées, riches en insectes, lui a valu son nom de « pâtre ». Quant à « tarier », c’est plus compliqué.

Au départ, c’était un Traquet. Le Traquet pâtre. Puis on a découvert que lui et le Traquet tarier, celui qu’on appelle désormais…

… Tarier des prés, étaient cousins entre eux, mais pas avec les autres traquets, comme le Traquet motteux commun dans les alpages.

Du coup, les voilà renommés. Le genre scientifique Saxicola « qui vit dans les rochers » est devenu en français le genre Tarier.

Tarier, de tarière, viendrait de leur propension à creusouiller le sol pour construire leur nid. Ma foi, c’est peu convaincant.

Revenons, sinon à nos moutons, du moins à notre Pâtre.

Dans certaines régions, il est sédentaire. Des couples défendent toute l’année leur coin de prairie.

On peut alors les voir en plein hiver, perchés à peu de distance l’un de l’autre sur leur piquet ou leur arbuste, lançant leurs petits cris.

Plus souvent, il est migrateur. C’est l’un des premiers à revenir. Dès début mars, voire fin février, le mâle retrouve son territoire.

Il chante, bien en vue sur un point haut de son petit domaine, buisson, poteau, voire fil téléphonique. Parfois en un petit vol de parade.

Il pousse une petite phrase aiguë, pressée, un peu confuse, mais qui sent bon le printemps et la campagne, les prés, les fermes.

Rappel : le chant d’un oiseau a deux fonctions: 1/ « Mesdames c’est moi le plus beau le plus fort le père idéal de vos poussins »

2/ « Messieurs, propriété privée, les contrevenants seront poursuivis ». Histoire d’insister, il y a le cri (les fameux trak-trak).

Le soleil, le printemps, toussa… Le voilà qui bombe le torse, étale la queue en éventail, exhibe ses épaulettes. #cestmoilplusbeau

Après la parade et l’accouplement, c’est Madame qui se colle à la construction du nid. Monsieur surveille les alentours. #gender

Le nid est une coupe de végétation assemblée vaille que vaille au sol ou juste au-dessus, bien à l’abri des hautes herbes.

On y accède par un petit tunnel de végétation. Le rembourrage intérieur est fait de poils, de plumes, et de laine de mouton. #ofcourse

Nous voici en avril. Après une quinzaine de jours d’incubation, les poussins ont éclos et la femelle doit les ravitailler.

A ce stade, Monsieur persiste à n’en pas ficher une rame, au motif que, vous comprenez, lui, il fait le guet et à chacun son rôle, quoi.

Je vous avais prévenu qu’il était un peu réac sur les bords. Vous savez, dans les campagnes, toussa. Si m’ame Najat savait ça, quand même.

D’ailleurs, elle a dû venir lui faire la leçon parce que le voilà enfin qui met la main à la pâte. Il faut dire qu’ils grandissent, les bougres.

Au bout de deux semaines, d’ailleurs, ils commencent à déambuler en sautillant autour du nid, toujours à l’abri de la végétation.

Bientôt, ils volettent. C’est donc non plus deux, mais cinq ou six boules rousses qui se piquent à la cime des arbustes.

Tout le monde se tient bien en vue au sommet de la haie. Voilà enfin une nidification qu’on n’aura pas de mal à prouver.

Les parents nourrissent leurs jeunes 4-5 jours après l’envol. Il est facile de les observer. Voyants, bavards, pas discrets pour un sou.

Il faut dire que toutes ces paires d’yeux surveillent aussi les alentours et qu’à la moindre alerte, le couvert de la haie est là.

Cette jolie scène ne dure que quelques jours. Puis les jeunes sont priés d’aller voir ailleurs, car le couple entreprend une seconde nichée.

Les bonnes années, il y en aura même une troisième. Puis tout ce petit monde se disperse à la recherche d’un coin de pré à lui.

Les couples vont souvent rester unis, même les non-sédentaires. On les voit vagabonder ensemble dans la campagne désormais silencieuse.

De vrais couples à l’ancienne, on vous dit. Les deux oiseaux s’éloignent rarement à plus de cinquante mètres l’un de l’autre.

Les Pâtres sont encore, en France, des oiseaux relativement communs. Mais comme tous les petits paysans, leur survie n’est pas assurée.

Souvent, nous ne leur laissons que des recoins, des talus, des bouts de friche dans des paysages tirés au cordeau, d’où la vie se retire.

Il ne cède pas facilement le terrain et se contente de peu, mais le rouleau compresseur du « modernisme » finit par avoir raison de lui.

Ma première obs de Pâtre, c’était en bocage bourbonnais. J’avais huit ans. C’est un oiseau facile à reconnaître même à cet âge.

Ce dédale de prés, de hautes « bouchures » de chêne, et de ruisseaux a tout pour lui plaire. Alors, perché sur son fil, il chantait la Vie.

C’est la bonne période pour partir à la rencontre du Pâtre dans sa haie. A vous de jouer !

Ah, oui, gardez une petite distance de sécurité. S’il commence à trop alarmer, reculez-vous un peu.

Et voilà ! Merci d’avoir suivi ce #tweetoizo 100% terroir, djéundeure et réaque. Ne dites rien au gouvernement.