Chronique d’une saison de terrain 4 – Piafs en STOC

Ce matin, c’est STOC-EPS à Thurins.
Je vous préviens tout de suite, l’avifaune ordinaire de Thurins n’est pas si riche que je puisse vous en parler pendant mille ans. C’est la faute aux… non, n’anticipons pas et commençons par le commencement.
Le STOC-EPS, ce n’est pas, comme l’insinuent déjà certains humides fennecs, le local sentant l’âcre et le vieux plastique où des professeurs sadiques entreposent des ballons percés et de lourds tapis de gymnastique bleus.
« Le STOC » est à peu près à une saison de terrain ce que le derby, le pseudoclasico et Toulon-Montferrand sont au calendrier de leurs sports respectifs : à la fois incontournable, indispensable, mais plus souvent ennuyeux comme une heure de repassage qu’exaltant comme un bouquet d’épices.

Concrètement : le STOC-EPS, en vrai, c’est le Suivi Temporel des Oiseaux Communs par Echantillonnage Ponctuel Simple.
Il s’agit donc d’un protocole à la fois simple d’exécution et extrêmement rigide, conçu par le Muséum d’Histoire naturelle, dans un but précis : suivre l’évolution des populations d’oiseaux communs sur l’ensemble du territoire. Pour cela, on effectue un dénombrement allégé, mais avec une méthode (donc une pression d’observation) toujours identique, sur le plus grand nombre possible de secteurs-échantillons (des « carrés »), tirés au sort dans un vaste espace.
En d’autres termes, on sait qu’on ne va compter qu’une partie des oiseaux réellement présents sur le carré, mais on sait aussi que cette partie sera toujours la même fraction de la réalité. Et donc, d’année en année, l’évolution du nombre d’oiseaux ainsi comptés sera bien le reflet de la réalité. Du moins pour les espèces les plus communes, les plus nombreuses présentes sur le carré. Les rares, le protocole a toutes les chances de ne pas du tout les prendre dans ses filets (en tout cas pas tous les ans).
En répétant ce protocole sur un grand nombre de carrés (des centaines à travers le pays), on obtient ainsi quelque chose de fiable, toujours en ce qui concerne les oiseaux communs.
Et c’est déjà bien.
C’est même fondamental. Car la biodiversité, ce ne sont pas que les espèces menacées, qui d’ailleurs font l’objet de suivis spécifiques, et qui sont parfois connues presque au couple près (oui, pour les oiseaux nicheurs, on compte en couples ; c’est plus représentatif de l’état des populations que de parler d’individus). Connaître l’état des espèces communes est tout aussi vital pour mesurer l’état de santé général des écosystèmes, c’est-à-dire la capacité de notre planète à porter de la vie.

En vrai, on fait comment ?

La recette tient en 4 chiffres :
4, ou plutôt 2×2 km²… la surface du carré.
2… le nombre de visites – de « passages » – à faire sur le carré dans l’année, ou plutôt dans la saison de reproduction. Classiquement autour du 15 avril et du 15 mai.
10… le nombre de points que le titulaire du carré est chargé d’y positionner, de manière régulière et apte à couvrir les différents types de milieux présents, y compris urbain. A chaque passage, il s’agira de visiter les 10 points.
5… un passage consiste à réaliser, sur chacun des 10 points, un « point d’écoute » de 5 minutes.

5 minutes ? Au parc l’autre jour c’était 10 !
Bien vu ! en effet, c’était 10, car on était dans une logique d’inventaire avec la volonté de contacter le plus grand nombre d’espèces possible, idéalement toutes.
Petit excursus : comment peut-on savoir quelle part des oiseaux réellement présents on touche en 5, 10 ou 20 minutes ?
Bien sûr, le nombre total d’oiseaux n’est pas connu, il n’est pas écrit au chapitre « Solutions » page 178 comme dans une revue de mots croisés. Mais il existe des méthodologies qui consistent à mettre sur un coin de bois une pression d’observation telle qu’on peut considérer qu’avec elles, on ne rate pratiquement rien (en contrepartie bien sûr elles sont si gourmandes en temps qu’on n’a pas les moyens de les déployer partout !) On a donc pu calibrer les méthodes allégées en les faisant exécuter en même temps et au même endroit que « l’artillerie lourde ».

Pour « prendre un carré STOC » il suffit donc de savoir reconnaître à la vue et à l’ouïe les oiseaux les plus classiques. Disons que si vous maîtrisez l’identification d’une grosse centaine d’espèces, ce sera suffisant. « Vous », car ce programme s’adresse en priorité aux bénévoles. Il suffit, hors saison, de contacter le Muséum ou le coordinateur local (LPO ou équivalent) et d’indiquer une commune pour recevoir d’ici mars un carré situé dans un rayon de 10 km. Relancé sous sa forme actuelle en 2000, le STOC-EPS a connu un maximum à plus de 1000 carrés suivis, chiffre retombé à environ 700 à ce jour.

Maintenant que vous savez comment faire, si nous y allions ?
Au lever du soleil bien sûr. Car c’est à ce moment-là, et nul autre, que les oiseaux chantent vraiment. Après deux ou trois heures de jour, leur activité va décliner – chuter même – et donc, leur détectabilité aussi.

Me voici donc à Thurins, le Narbonnet, premier point. Il fait gris et il vente. Ce n’est pas idéal, mais je n’ai pas le choix, mon planning est rempli tous les matins ! Ce n’est « pas grave » en soi : les conditions météo sont notées avec le relevé et leurs variations, prises en compte. Thurins est tapie sous l’épaule des monts du Lyonnais. De ses pentes supérieures, on domine le versant qui cascade jusqu’au plateau du Garon, puis à la grande ville, et de là, l’horizon s’étend au-delà de la Dombes et du Bugey jusqu’aux Alpes encore enneigées. Pas de doute : lorsqu’elles se montrent aussi nettes sous le ciel gris, c’est que la pluie est proche.

Le reste du paysage est moins enthousiasmant. C’est ici le pays des fruits et des légumes : à basse altitude, la campagne est semée des plaques claires des serres et des tunnels de plastique, aux côtés des vergers irrigués. Elle se couronne de collines couvertes de hêtraies et de chênaies encore décharnées, piquées çà et là de Pins sylvestres. Les crêtes se donnent des airs de Livradois ou de Margeride, avec des chicots granitiques et des landes à genêts. Le tout culmine entre sept et huit cents mètres d’altitude.

Je connais bien ce carré. C’est ma quatrième saison dessus. Au premier point, deux perdrix rouges décollent à mon arrivée. Il s’agit, en cinq minutes, de voir ou plutôt d’entendre clair à travers le chorus. L’ambiance dominante est assurée par les Merles noirs (ils sont trois) et la Grive musicienne. Deux Mésanges charbonnières se répondent – c’est-à-dire s’insultent – dans le bosquet voisin où chante également un Troglodyte. Le village marque sa présence proche par un Rougequeue noir et une Tourterelle turque. Quelques autres espèces banales complètent le relevé : Fauvette à tête noire, Bergeronnette grise, Pinson des arbres. Piètre score : on pourrait réaliser un tel tableau près de n’importe quel village français et même dans certains parcs d’agglomérations un peu vertes comme Lille ou Nantes.

Grive musicienne

Grive musicienne

Les points suivants parsèment une petite route qui s’accroche à mi-pente. Le cortège s’enrichit du Pic épeiche et du Pic vert, du Chardonneret près des maisons, et – petite surprise – d’un Moineau friquet. Je n’avais pas encore « eu » ce cousin rare et rustique du Moineau domestique sur ce carré.

Moineau friquet. Notez la calotte chocolat, la joue blanc pur, la virgule noire.

Moineau friquet. Notez la calotte chocolat, la joue blanc pur, la virgule noire.

Il y a cinquante ans, d’anciennes fiches le donnaient froidement « non noté, car plus abondant que le Moineau domestique ». Aujourd’hui, son observation est un petit événement. Il semble ne plus se reproduire régulièrement, dans le Rhône, que sur une trentaine de communes au grand maximum, peut-être moitié moins. Les pesticides, la rénovation des bâtiments, poison, métal et béton ont eu sa peau ; c’est un signe très clair de milieux qui suffoquent et se meurent. Voici enfin l’Alouette lulu, une alouette sans huppe bien classique des campagnes rhodaniennes, amie non des champs, mais du bocage, des friches et des landes. Mais je n’en compte que deux.

Alouette lulu

Alouette lulu

Voici maintenant un point forestier. Une chênaie pubescente, c’est-à-dire de ce chêne méridional dont la feuille, au revers, est couverte d’une imperceptible toison. Ces arbres ne doivent pas rigoler tous les jours : ils poussent péniblement sur un sol épais comme la liste des promesses tenues d’un président, où affleure le vieux gneiss. Dans le chemin, on discerne par places les ornières laissées par quinze ou vingt siècles de roues cerclées de fer. Ici, je peux espérer le Pouillot de Bonelli, un petit passereau vert olive au ventre pâle, très lié à ces forêts claires et bien ensoleillées ; mais c’est un peu tôt en saison. Véloce, fitis, siffleur, Bonelli, notre pays compte quatre pouillots nicheurs, surtout, d’ailleurs, discernables au chant, car ils se ressemblent ; mais chacun a son type de forêt bien à lui – sauf le premier, qu’on voit partout.

Je me contente de rougegorges, roitelets, mésanges, et de mes premiers Coucous de l’année. Plus loin, un point en bordure des landes laisse espérer, chaque année, quelque espèce moins commune, plus liée à ce milieu devenu bien rare. Affleurements rocheux, genêts hérissés, prunelliers et autres arbustes : un bout de sauvagerie, une perle du jardin de la Nature, abrupte et belle. Mais rien. Rien qu’un moineau venu du bourg et une paire de Fauvettes à tête noire.

Enfin, je bascule de l’autre côté de la ligne de crête, côté nord, et comme toujours le temps se gâte à cet instant précis. Voici encore un nouveau milieu : sur ce haut plateau s’étendent des champs, sans haies, battus par le vent ; c’est le royaume de l’Alouette des champs. Elles sont trois, haut dans le ciel. Elles et un Rougegorge qui chante dans le bois. Une silhouette de petit rapace – non, une tête levée bien haut : un Coucou, emporté vers le nord par le vent. Et c’est tout. Quel désert !

Aux derniers points, il est trop tôt encore pour retrouver les hirondelles de la ferme ; ce sera pour le second passage. Une Grive draine, à cent mètres de moi, chante à pleins tubes ; je peux même la voir dans les arbres encore nus ; et je la voue à toutes les gémonies, fricassées et sauces grand veneur, car cette braillarde couvre la voix de presque toutes les autres espèces !

Il est 9h26, et c’est la fin du premier passage de l’année sur le carré 690626. Trente-sept espèces. 89 données, moins de 10 par point : un peu à cause du vent, beaucoup à cause du milieu lui-même. Cette campagne périurbaine, rabotée, coupée de routes en tous sens et royaume d’une agriculture ultra-productive – mais productive de quoi ?
Car ce n’est pas la richesse qui domine ici, mais plutôt une grande misère biologique. Une richesse – et encore ! – telle qu’elle engendre, par ailleurs, cette misère. Une richesse qui tue.
Je voudrais bien ne pas arriver à de pareilles conclusions. Mais que voulez-vous ? Le STOC-EPS a précisément pour objectif de constater, de mesurer avec rigueur cette misère.
A quand la richesse intégrale ?

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L’activisme en question

Nous avons accueilli, hier soir, une première réunion de parcours Zachée.
Bien sûr, à peu près chaque minute de l’intervention (enregistrée) du conférencier suscitait une question.
J’en ai réuni ici quelques-unes… Enfin, un sujet bien précis… un sujet qui me taraude, et qui peut-être vous interpellera aussi.

Vous connaissez tous la parabole des Talents. C’est à Mt 25, 14-30.
Nous recevons des talents, fort variés en nombre et en nature, et nous sommes appelés à les faire fructifier. Malheur à celui qui par peur, par paresse, par fausse humilité, n’en a rien fait, ne s’est pas même fait aider.

Certes. Mais lorsqu’ils sont bien comptés et délimités, c’est si facile !

Et surtout… comment savoir s’ils donnent du fruit ? Assez de fruit ?

Parmi les maux contre lesquels il y aurait lieu de lutter au travail, j’en ai particulièrement noté deux. Le premier, c’est l’activisme. Je suis tout-puissant : je vais tout faire ! Rien ne m’arrête, je relève tous les défis, et si je n’étais pas là, où irait le monde, je vous le demande ! C’est l’homme qui se prend pour Dieu, s’enivre de pouvoir, de déni des limites.
Le second serait la haine du faible : quels sont donc ces vermisseaux qui m’empêchent d’accomplir ma haute mission par leur incompétence, leur fragilité ? Dehors ! Pas de place pour les poids morts. Pas de pitié pour ceux qui ne suivent pas mon rythme !

Voilà qui est fort bien ; et on note déjà que les deux sont un peu deux faces d’une même pièce. Ce sont des attitudes fort courantes et fort valorisées dans notre « société de la performance » où « tout, absolument tout, doit être sacrifié à la compétitivité ».

Ce qui m’ennuie, c’est qu’il n’est pas question d’une autre forme d’activisme et de haine du faible, que je croise beaucoup plus souvent, pourtant, dans les milieux associatifs, qu’ils soient environnementalistes, sociaux, caritatifs. Et notamment caritatifs chrétiens.

Cet activisme-là, face à la parabole des talents, raisonne comme suit : « C’est épouvantable. Je ne vais jamais y arriver. Il y a tant à faire, je suis si petit, si faible, si débordé. Et dire que je me prétends investi dans ce domaine-là ! Mais pour une personne que j’aide, il y en a mille que je ne peux pas aider. Pourtant, c’est bien à moi de le faire, puisque j’ai décidé de m’en préoccuper. D’ailleurs, c’est bien ce que me disent les autres ! « Toi qui te dis catho, tu as fait quoi pour ces pauvres-là ? » C’est vrai, je n’ai rien pu faire. Pourtant, je n’arrête pas. Je n’ai déjà plus une minute à moi, tout est pour notre association. Je la fais passer en premier en toutes circonstances, comment pourrais-je prendre du temps pour moi, quel égoïsme ce serait ! Je n’en peux plus. Je vais craquer. Et pourtant la misère qui m’entoure n’est pas soulagée d’un iota… »
Loin de l’ivresse de toute-puissance, cet activiste-là est au contraire écrasé par sa propre impuissance. Il donne tout, mais la tâche est si immense que, naturellement, il n’en vient pas à bout, pas même du commencement. Il avance écrasé de culpabilité, celle qu’il s’inflige lui-même et celle que son entourage lui assène : un entourage qui ne manque pas de lui faire remarquer toute la misère qu’il ne soulage pas, bien plus étendue que celle qu’il a pu éventuellement soulager.

Nous avons cheminé plusieurs années en CVX. Comme un leitmotiv, revenait comme thème de réunion soit la parabole des talents, soit celle où nous sommes appelés à travailler à la vigne. Et la question sempiternelle : « Et moi ? Est-ce que je me remue les miches pour travailler à la Vigne ? » Naturellement, où que l’on en fût question engagements, il importait de se pénétrer, de tout son cœur, de toute sa sincérité, de cette seule réponse autorisée : « Pardon, Seigneur, car vraiment je ne fais rien. Je te promets de faire mieux la prochaine fois… »

Devant cet épouvantable tableau, tout en se minant la santé, il est persuadé que le jugement tombera, terrible : « Mauvais serviteur, tu n’en as pas fichu une rame ! »

Voilà pourquoi il hait aussi le faible, mais un seul : le faible qui est en lui. Il se sait médiocre relativement à la tâche, et ne peut l’accepter, car c’est également relativement à la tâche qu’il sera jugé, et qu’il l’est déjà. Et comment voulez-vous qu’il sache combien de talents il a pu faire fructifier ? Du point de vue de l’état du monde, la réponse est cinglante et terrible !

Il est mal, parce qu’il ne peut trouver la solution en lui. Il finit souvent comme ces gens qui s’assèchent, objet de ma note sur le Carême… ou bien en burn-out, et sous les huées.

Mais dites-moi ce qu’il pouvait faire d’autre !