L’activisme en question

Nous avons accueilli, hier soir, une première réunion de parcours Zachée.
Bien sûr, à peu près chaque minute de l’intervention (enregistrée) du conférencier suscitait une question.
J’en ai réuni ici quelques-unes… Enfin, un sujet bien précis… un sujet qui me taraude, et qui peut-être vous interpellera aussi.

Vous connaissez tous la parabole des Talents. C’est à Mt 25, 14-30.
Nous recevons des talents, fort variés en nombre et en nature, et nous sommes appelés à les faire fructifier. Malheur à celui qui par peur, par paresse, par fausse humilité, n’en a rien fait, ne s’est pas même fait aider.

Certes. Mais lorsqu’ils sont bien comptés et délimités, c’est si facile !

Et surtout… comment savoir s’ils donnent du fruit ? Assez de fruit ?

Parmi les maux contre lesquels il y aurait lieu de lutter au travail, j’en ai particulièrement noté deux. Le premier, c’est l’activisme. Je suis tout-puissant : je vais tout faire ! Rien ne m’arrête, je relève tous les défis, et si je n’étais pas là, où irait le monde, je vous le demande ! C’est l’homme qui se prend pour Dieu, s’enivre de pouvoir, de déni des limites.
Le second serait la haine du faible : quels sont donc ces vermisseaux qui m’empêchent d’accomplir ma haute mission par leur incompétence, leur fragilité ? Dehors ! Pas de place pour les poids morts. Pas de pitié pour ceux qui ne suivent pas mon rythme !

Voilà qui est fort bien ; et on note déjà que les deux sont un peu deux faces d’une même pièce. Ce sont des attitudes fort courantes et fort valorisées dans notre « société de la performance » où « tout, absolument tout, doit être sacrifié à la compétitivité ».

Ce qui m’ennuie, c’est qu’il n’est pas question d’une autre forme d’activisme et de haine du faible, que je croise beaucoup plus souvent, pourtant, dans les milieux associatifs, qu’ils soient environnementalistes, sociaux, caritatifs. Et notamment caritatifs chrétiens.

Cet activisme-là, face à la parabole des talents, raisonne comme suit : « C’est épouvantable. Je ne vais jamais y arriver. Il y a tant à faire, je suis si petit, si faible, si débordé. Et dire que je me prétends investi dans ce domaine-là ! Mais pour une personne que j’aide, il y en a mille que je ne peux pas aider. Pourtant, c’est bien à moi de le faire, puisque j’ai décidé de m’en préoccuper. D’ailleurs, c’est bien ce que me disent les autres ! « Toi qui te dis catho, tu as fait quoi pour ces pauvres-là ? » C’est vrai, je n’ai rien pu faire. Pourtant, je n’arrête pas. Je n’ai déjà plus une minute à moi, tout est pour notre association. Je la fais passer en premier en toutes circonstances, comment pourrais-je prendre du temps pour moi, quel égoïsme ce serait ! Je n’en peux plus. Je vais craquer. Et pourtant la misère qui m’entoure n’est pas soulagée d’un iota… »
Loin de l’ivresse de toute-puissance, cet activiste-là est au contraire écrasé par sa propre impuissance. Il donne tout, mais la tâche est si immense que, naturellement, il n’en vient pas à bout, pas même du commencement. Il avance écrasé de culpabilité, celle qu’il s’inflige lui-même et celle que son entourage lui assène : un entourage qui ne manque pas de lui faire remarquer toute la misère qu’il ne soulage pas, bien plus étendue que celle qu’il a pu éventuellement soulager.

Nous avons cheminé plusieurs années en CVX. Comme un leitmotiv, revenait comme thème de réunion soit la parabole des talents, soit celle où nous sommes appelés à travailler à la vigne. Et la question sempiternelle : « Et moi ? Est-ce que je me remue les miches pour travailler à la Vigne ? » Naturellement, où que l’on en fût question engagements, il importait de se pénétrer, de tout son cœur, de toute sa sincérité, de cette seule réponse autorisée : « Pardon, Seigneur, car vraiment je ne fais rien. Je te promets de faire mieux la prochaine fois… »

Devant cet épouvantable tableau, tout en se minant la santé, il est persuadé que le jugement tombera, terrible : « Mauvais serviteur, tu n’en as pas fichu une rame ! »

Voilà pourquoi il hait aussi le faible, mais un seul : le faible qui est en lui. Il se sait médiocre relativement à la tâche, et ne peut l’accepter, car c’est également relativement à la tâche qu’il sera jugé, et qu’il l’est déjà. Et comment voulez-vous qu’il sache combien de talents il a pu faire fructifier ? Du point de vue de l’état du monde, la réponse est cinglante et terrible !

Il est mal, parce qu’il ne peut trouver la solution en lui. Il finit souvent comme ces gens qui s’assèchent, objet de ma note sur le Carême… ou bien en burn-out, et sous les huées.

Mais dites-moi ce qu’il pouvait faire d’autre !

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16 réflexions sur “L’activisme en question

  1. Comme Luther en son temps (qui était un moine catholique avant de théoriser la Réforme), redécouvrir que seule la Grâce sauve et que les oeuvres sont la conséquence de l’Amour de Dieu en nous. Se considérer comme un instrument dans la main du Père et lui confier notre action pourque Lui en tire ce qui est cconforme à son plan.

    • Cela ne va pas nous faire beaucoup avancer, j’en ai peur. Car s’il est bien évident que ce ne sont pas nos actes qui nous sauvent (il n’est jamais question de salut dans l’humanitaire chrétien, juste de service), l’activiste accablé de fatigue et d’impuissance devant l’immensité de la tâche, si au-delà de ses forces, est amené, en plus, à constater qu’il est là en train de trahir le plan de Dieu pour lui, d’être incapable de mener à bien la tâche qui lui a été confiée par Dieu même !

  2. Moi j’ai une solution toute simple: la conversion.
    Bon, dès qu’on entre dans le détail, c’est moins simple! Mais accrochons-nous…
    La sainteté est la seule chose qui compte. Je dirais même plus: « ma sainteté exclusivement ». C’est le but à atteindre, le seul qui vaille la peine. Tous les moyens doivent donc être ordonnés à ce but, qui est le même que « tu adoreras Dieu seul de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et de tout ton esprit », et qui est aussi semblable au suivant « tu aimeras ton prochain comme toi-même pour l’amour de Dieu ».
    D’un côté le but, être saint.
    De l’autre les moyens.
    Petit détour par Marthe et Marie: « Marie, Marie… tu te troubles et tu t’inquiètes pour beaucoup de choses… ta soeur a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée ». Ici, il y a pas mal de choses à dire, je n’en retiendrai qu’une: Jésus ne veut ni qu’on se trouble, ni qu’on s’inquiète. Si la paix est un fruit de l’esprit (un des douze, avec la joie et l’amour entre autres), alors l’âme troublée en permanence ne suit pas la volonté de l’Esprit-Saint.
    Revenons-en à notre activiste catho, qui se trouble et s’inquiète pour mille choses, par sa faute et celle de son entourage (responsabilité partagée)… s’éparpillant sans cesse, se vidant de lui-même, se haïssant de ne pas pouvoir sauver le monde seul, il dénie ses limites et entend sauver le monde en lieu et place de Jésus. Par là-même, le pauvre bougre non seulement ne vient pas se ressourcer à la source du Bonheur qu’est le bon Dieu, mais comble de l’affaire, il entend même sauver le monde à sa place! Sans s’en rendre compte, et au nom d’une culpabilité pleine de haine envers lui-même qui l’empêche d’aimer les autres comme lui… puisqu’il ne s’aime pas du tout. Il se hait, même…
    Le seul point de vue qui compte, alors, c’est celui du Bon Dieu. Qu’attend-il de nous? Qu’attend-il de moi? Qu’attend-il de ce pauvre bougre?
    La réponse est en Dieu, au plus profond de notre âme. Le pauvre bougre cherche la réponse dehors, à la périphérie de lui-même. Comme il ne prend pas le temps d’en parler avec son Dieu qui l’aime tant et veut son bonheur, le pauvre malheureux, sourd aux appels de la miséricorde de Dieu, se brûle lui-même…
    Il aurait dû, le pauvre, s’arrêter, écouter, et discerner. Ne pas écouter ce monde qui l’écrase et lui dit qu’il n’en fait pas assez. Ne pas écouter son moi lui disant qu’il reste tant à faire. Ecouter Dieu qui l’attend, et qui déjà lui dit: heureux les doux, heureux les humbles, heureux les pauvres… heureux, heureux, heureux!!!
    Le plan de Dieu n’est pas qu’on sauve le monde, mais qu’on aime Dieu, qu’on passe du temps avec lui, qu’on le serve à travers les oeuvres de miséricorde corporelle et spirituelle (sept de chaque) mais sans vouloir prendre sa place! 😀
    Ce qui compte, c’est l’amour avec lequel on fait les choses, pas le nombre d’actes qu’on a posé.

    • je suis bien d’accord, le nombre d’actes qu’on aura posé ne « nous » servira à rien question salut. Seulement, le salut, ici… ce n’est pas le sujet. Si Dieu nous appelle à servir nos frères, ce n’est pas pour gagner notre Paradis, c’est parce qu’il faut défendre nos frères ici et maintenant. Donc, c’est vrai, Dieu ne compte pas les actes qu’on aura posés au moment de nous sauver ou non, mais cela ne nous autorise pas pour autant à en poser un seul de moins. Ce n’est pas la même copie, pas le même examen, si j’ose dire. Dieu nous attend à deux endroits. Si Marthe avait lâché ses fourneaux, elle se le serait entendu reprocher et à bon droit. Ce que je commence à comprendre, c’est que la fatigue, le sentiment d’épuisement, etc… ne sont pas des signes biologiques, mais des signes de résistance à Dieu. Nous sommes en effet appelés à la sainteté; c’est-à-dire que nous devrions parvenir à répondre à son appel avec amour, sans cesse, sans un instant d’attente ni de pause, sans en ressentir la moindre lassitude ni dans le coeur ni dans les membres. Chaque fois que celle-ci se fait entendre, cela signifie que nous sommes en train d’abandonner Dieu pour nous-mêmes. De là, cette impression d’énergie irrésistible et inextinguible qu’on retrouve chez tous les saints. Eux n’éprouvaient pas le besoin ni le désir de repos, la question ne se posait même pas à eux.

      Je pousse les raisonnements, bien sûr, mais c’est parce que j’en arrive à chaque fois à cette conclusion. Ces schémas amènent à ces conclusions-là. Que « discerner »… « la conversion »… ça ne peut vouloir dire qu’une chose: se débrouiller pour mettre les bouchées doubles, triples, mais cette fois avec le sourire.

      • La question du Salut est précisément la seule qui compte! ^^ Les autres sont relatives.
        Pour en revenir à notre question, croire que la fatigue est un signe de résistance à Dieu et non un signe biologique est une grave erreur. Terrible. De même que croire que répondre à l’amour de Dieu implique de n’avoir ni pause, ni ressentir la moindre lassitude dans les coeurs ou dans les membres, c’est tout aussi terrible: c’est croire qu’on serait des anges, c’est faire la bête, c’est s’enfoncer dans une impasse…
        Les saints n’avaient pas d’énergie irrésistible et inextinguible. Ils avaient bien besoin de repos, et le désir de le trouver. Je cite saint Augustin: « Tu nous as fais pour Toi et mon âme est sans repos tant qu’elle ne demeure en Toi ». Ici, le repos est recherché et se trouve en Dieu. Et même pour aller plus loin: à chaque fois qu’il y a de la fatigue, de l’épuisement, il faut retourner vers Dieu. Repos de l’âme, j’entends, pour le repos du coeur, on a vu peu de saints ne plus dormir la nuit du tout.
        Votre vision de la conversion est faussée car vous en rester à une mentalité activiste: faire, faire, faire… or, Dieu ne demande pas de faire, mais d’aimer: c’est d’un autre ordre.
        Si vous voulez vraiment changer votre regard, prenez la lecture de l’histoire d’une âme, de la petite Thérèse, ça devrait être un bon antidote à l’activisme.
        Si Dieu nous appelle à servir nos frères, ce n’est pas parce qu’il faut défendre nos frères ici et maintenant, comme ça, dans le vide. C’est au nom de la loi d’Amour, et l’Amour, c’est faire toute chose par amour en suivant la volonté de Dieu. Et pour Marthe et Marie, c’était que l’une fasse la cuisine sans inquiétude ni empressement, la paix dans le coeur, et que l’autre l’écoute, sans inquiétude, la paix dans le coeur.
        Il n’est pas question de poser des actes en moins, ce qui revient encore à les compter… mais à poser chaque acte avec amour. Ce n’est pas du même ordre. Ramasser une aiguille avec amour à plus de force que de nettoyer 100 malades par « devoir », parce qu' »ici et maintenant on doit » le faire.
        Et faites attention au corps: les signes qu’il envoie, il faut les écouter, sinon, vous serez incapables à un moment de servir vos frères, précisément à cause des risques biologiques de burn out, de surmenage, d’arrêts cardiaques…
        Le saint n’est pas celui qui fait mille choses en débordant d’énergie, c’est celui qui fait tout par amour, rien par force. Et on a besoin de patience avec tout le monde, mais particulièrement avec soi-même.

  3. Mais, justement… C’est bien parce que l’activiste dont je parle (et ce n’est pas moi, hein :p ) est mû par amour qu’il n’ose pas s’arrêter, pas dire non, pas refuser… Il ne peut pas ! épuisé, il se découvre, avec une rage impuissante, insuffisant, indigne de tout ce à quoi l’appelle cet Amour… acculé à dire non à son frère, à trahir l’appel de Dieu, à poser un acte égoïste alors qu’il se sent porté à faire autrement, mais n’en a pas la force. C’est cette disposition d’esprit, il me semble, qui amène à formuler l’hypothèse que cet épuisement n’est rien de plus qu’une résistance à l’appel de Dieu, notre égoïsme qui cherche à nous ramener à notre canapé.
    Qui plus est, on pourra citer aisément des saints qui ont fait preuve d’une activité inlassable… François de Sales… François d’Assise… tant d’autres…

  4. Et bien justement, peut-être que non! Enfin, l’amour qui le meut, lequel est-ce?
    Sainte Thérèse d’Avila avait une bonne soeur qui avait l’air parfaite. L’apparence de perfection, cette envie insatiable de donner l’extérieur de la perfection rendait cette soeur profondément imperméable à la grâce et à l’humilité. Elle se suffisait.
    Quel amour meut l’activiste: l’amour de soi, l’amour de Dieu, l’amour des frères… l’amour de l’image qu’il se donne? Est-ce cette apparence de perfection qu’il idolâtre sans le dire?
    Les fruits de la charité, de l’amour de Dieu et des frères, ce n’est pas la rage, et s’arrêter, se reposer, se ressourcer pour mieux repartir, ce n’est pas égoïste.
    Jésus a passé 30 ans de vie caché. 40 jours dans le désert. Et seulement 3 ans de vie active. Et 40 jours de présence physique post-résurrection. Il n’en a pas fait plus.
    Les disciples ont régulièrement eu droit à des pauses, à des temps de recul… Jésus devait sûrement prier 2-3 heures par jour et peut-être la moitié de la nuit. Saint Paul 2-3 heures. Mère Thérésa, quand une de ses filles lui disait qu’on devrait enlever l’heure d’adoration quotidienne (quotidienne!), celle-ci lui répondit: « Ah oui, ça ne va pas, on va passer à 2 heures. » (2 heures par jours!!!). Saint François d’Assise se ressourçait dans la contemplation prolongée et régulière de la nature (l’oeuvre de Dieu) et saint François de Sales propose également à travers les exercices de piété quotidien de prendre du temps exclusivement pour Dieu, de quoi faire tous les jours une pause pour Dieu.
    Les saint sont actifs, non activistes. C’est la profondeur de leur amour qui donne l’impression qu’ils en font des tonnes, alors qu’ils en font ce qu’il faut, mais plein d’amour.
    Lorsque le saint se retrouve insuffisant, indigne, traitre à l’appel de Dieu, c’est plein de confiance qu’il dit: « Seigneur, je suis un serviteur inutile ». Et c’est tout. Il vient de déplacer une montagne, prêcher à des poissons, faire des miracles de toutes sortes et convertir des foules? « Seigneur, je suis un serviteur inutile, faites de moi ce qu’il vous plaira ».
    Ce n’est donc pas la même disposition d’esprit.
    Sans vouloir enlever le début d’un mérite aux saints, ce sont ceux qui se savent et se reconnaissent serviteur inutile. Alors, se sachant forts parce qu’ils sont faibles, forts parce que ce n’est plus eux qui vivent en eux-mêmes mais Dieu qui vit en eux, se sachant rien parce qu’il est tout et indifférents aux apparences qu’offre le spectacle du monde, ils ne font plus que la volonté de Dieu qui vit en eux et agit par eux.

    L’activisme m’a toujours beaucoup effrayé… c’est un excès, et un excès dans lequel on tombe facilement quand on se convertit et qu’on veut faire le bien et fuir le mal. C’est un mal plus profond, plus caché et plus vicieux que d’autres par trop évident…

    • Pour avoir côtoyé un grand nombre de ces personnes, je maintiens: il est profondément injuste de les accuser en bloc d’être animés de l’amour d’eux-mêmes ou de l’image qu’ils renvoient sous des dehors respectables d’humilité ou d’amour christique. Ceux qui se dépensent à fond pour une cause et en réalité pour leur ego sont faciles à repérer; ils ne sont pas dans le champ de mon article.
      Non, le véritable activiste « type judéo-chrétien » aime et se sent indigne d’être aimé, culpabilise de ne pas être une fontaine d’amour sans fin comme il devrait l’être si c’était le Christ qui jaillissait en lui, ou plutôt: il croit que parce que l’amour du Christ est infini, cela doit se traduire en lui-même (lui, l’activiste) par une énergie inépuisable, qui ne prend fin qu’avec l’épuisement physique définitif et la mort, en fin de compte, dudit chrétien. Ainsi, il est logique que dès qu’il constate son énergie momentanément épuisée, ou insuffisante à répondre à la demande qui fait déborder le vase (ou plutôt qui achève de le vider), il en conclue que c’est lui qui trahit le Christ. Et tout discernement sera vain, car il est persuadé d’avoir déjà opéré sa conversion: c’est cet acte qui l’a mis en mouvement vers ses frères. Sauf que cette conversion, peut-être par incomplétude, fonctionne en lui comme une voiture dont l’accélérateur est calé à fond. Ainsi, il ne cesse de demander « Fais de moi ce qu’il te plaira » mais il ne peut pas entendre d’autre réponse que « Continue, continue, ne pense pas à toi, regarde tous ceux qui tendent les mains vers toi, comment peux-tu leur dire non ? » Il prendra tout autre mouvement intérieur comme la voix du péché, la voix qui l’appelle à la paresse, à l’égoïsme, à se détourner du service. J’ai même connu des religieuses comme cela… tenant un centre d’accueil pour une catégorie de personnes en détresse… usées au-delà du pensable à 70 ans et continuant… mais pour qui respecter les limites de son propre corps était une incongruité. Jamais cette idée ne leur venait en tête. Elles ne se ménageaient pas… il n’y a que dans le délabrement physique et leur décès prématuré qu’on pouvait identifier un problème. Jusque-là, on pouvait se dire que tout allait bien…
      C’est là le problème et la question à laquelle vous ne parvenez pas à répondre, je trouve: s’il existe un seul instant où Dieu nous appelle à souffler pour nous aimer comme nous avons aimé notre prochain, il est infiniment plus difficile de l’entendre que d’entendre tous ses autres appels. Notamment parce que la misère du monde crie si fort que cela couvre le reste.
      Il faut visualiser la chose concrètement: on peut être d’accord avec l’idée générale, mais à chaque fois qu’une situation se présente, se trouver dans l’incapacité de dire non, ou alors en éprouver une culpabilité écrasante; et le faire en étant foncièrement persuadé de ne faire que répondre à chaque fois à la voix du Christ, à « l’un de ces petits » etc.

      Enfin, il ne faut pas oublier que le problème n’aurait pas lieu d’être si les personnes décidées à se mettre au service de leurs frères n’étaient pas si peu nombreuses. La grande majorité ne ruminerait pas de questions de ce genre si elle pouvait se dire « je ne suis pas seul, ce que je ne fais pas, je peux raisonnablement escompter qu’il y en aura un autre pour le faire ». Il n’attend que ça. Généralement, ce qui fait passer le chrétien d’engagé à activiste, c’est ça: c’est le jour où il découvre que quand il arrête, il n’y a personne pour prendre le relais et que le service demeure inaccompli. Alors, il ne se résout pas à laisser ses frères dans la merde et il y retourne, alors qu’il était usé. C’est là que l’amour, progressivement, se fait devoir. Il n’y est pour rien, mais il n’arrive pas à faire autrement. Et le pire, c’est qu’il finit par devenir un contre-exemple. Mais s’il arrête, ceux qui n’ont jamais rien fichu lui en font grief, et il est contre-exemple aussi ! Perdant-perdant.

  5. Dire non à son frère n’est pas obligatoirement, à mon sens, trahir l’appel de Dieu. Je n’aime pas beaucoup le fameux « what would Jesus do » que les anglophone nous ressortent à chaque dilemme moral. La question n’est pas pour moi de savoir ce que Jésus ferait s’il était dans mon cas, mais ce qu’il voudrait que je fasse moi, à la place qui est la mienne, avec les forces qui sont les miennes (et qui, même avec son aide, ne sont pas, ne peuvent pas être les siennes).
    Prendre soin de soi n’est pas obligatoirement un acte égoïste, c’est la condition sine qua non pour être encore présent à prendre soin de l’autre par la suite… Un peu comme dans les avions en cas de dépressurisation où on doit ajuster son propre masque avant d’aider les autres en cas de besoin. Non ?

  6. Je suis désolé d’en revenir encore à la même réponse, mais je maintiens, j’ai une réponse toute simple: la conversion.
    Il faut voir la vie spirituelle comme une succession de libération à travers les actes bons posés, et d’aliénation avec les actes mauvais posés. A cela s’ajoute plusieurs niveaux de profondeur: saint Pierre a déjà été appelé par Jésus, première conversion; puis il accepte de suivre Jésus après la résurrection malgré sa trahison, deuxième conversion; enfin, il reçoit l’Esprit Saint et il va aller jusqu’à la mort annoncer l’évangile, troisième conversion. Sa vie n’est pas monolithique! A la fin, il accepte d’aller à la mort, alors qu’avec Jésus, il sort son glaive!
    Du coup il y a aussi plusieurs niveaux de purifications: celle du corps et des sens, celle de l’âme et de la raison, celle de l’esprit et de la volonté.
    L’amour qu’on porte a donc également plus de pureté a mesure qu’on devient de plus en plus saint, et la charité de Dieu passe bien plus lumineusement à chaque fois. Avez-vous déjà vu une vitre opaque et sale? Elle laisse passer la lumière: l’accuser d’un bloc de ne pas la laisser passer serait profondément injuste. Pourtant, elle laisse moins passer de lumière qu’une vitre transparente dans un verre un peu grossier. Il ne laisser pourtant pas passer toute la lumière. L’accuser de ne pas laisser passer la lumière parce qu’elle en retient un peu et exerce une résistance, ce serait profondément injuste. Et il existe un troisième type de vitre, faite en cristal tout pur qui est parfaitement transparent. C’est le but vers lequel on voudra tendre quand on recherchera à avoir un intérieur éclairé: une vitre qui n’exerce aucune résistance.
    Cette histoire pour dire que votre activiste a eu une première conversion qui la met à l’abri de la catégorie de ceux qui veulent faire mousser leur égo. Mais elle ne les met pas à l’abri d’un risque plus profond et bien réel: se croire indispensable.
    Se croire indispensable, c’est se croire plus que ce que l’on est.
    Nos oeuvres ne sont qu’un peu de paille ballottée par le vent, et on voudrait que ce soit des buildings?
    Votre activiste est en réalité victime d’un très classique et très méconnu péché capital: l’Envie. Qui parle d’envie aujourd’hui, en tant que capital? C’est la tristesse. La tristesse de ce qu’a ou est l’autre, la tristesse de ce qu’on a pas ou qu’on est pas. Ici, c’est ce que l’activiste n’est pas ou ne fait pas.
    Une tristesse qui prend aux tripes, qui paralyse le coeur en faisant tourner en bourrique et sans cesse ses victimes…
    Une tristesse qui susurre sans cesse: tu n’en fais pas assez, tu n’es pas assez bon, tu ne peux pas dire non…
    Il est triste de n’être que lui-même, et pas plus. Un désir de toute-puissance, de pouvoir sauver le monde seul l’envahit et le dévore.
    Effectivement, il croit avoir déjà opéré sa conversion, et il a raison! Il y a une étape fondamentale de passée. Mais il en reste d’autres, et ça, il ne le voit pas. S’il savait… mais quand il se pose, l’Envie revient, comme un démon, mettre la panique dans le coeur: tu es un traitre, tu n’as pas le droit au repos que quand tu seras mort… et encore! Il y aura tant à faire là-haut!
    Il a peur, aussi. Peur qu’en s’arrêtant, il ne puisse plus repartir. Il a vu le bien qu’il a pu faire, et cela lui a procuré de la joie. Mais s’il s’arrête? Pourra-t-il à nouveau repartir? Ne va-t-il pas manquer une occasion de ressentir à nouveau la joie du service? Cette âme est inquiète, jamais en paix… et ne comptant que sur ses propres forces.
    Je m’avance un peu, mais dans la vie de prière, on retrouvera les mêmes travers: toujours poser des questions, parler, agir… mais écouter les réponses, se taire, se laisser bronzer au soleil de Dieu? Pas pour cette âme inquiète qui voit chaque seconde filer comme ne pouvant plus être utile…
    L’âge d’ailleurs n’y change pas grand chose. Mais ceux qui pendant toute leur vie se sont senties indispensable ne voient la mort et la vieillesse que comme une peine terrible et déjà le regret de ne pas pouvoir en faire plus, et non comme le repos du guerrier ou la récompense de toute une vie…
    La voix du monde fait tout pour étouffer celle de Dieu, ce n’est pas neuf. Mais ce que vous ne touchez pas forcément du doigt, c’est qu’elle change de forme au fil de la sanctification de chacun. Plus détournée, plus vicieuse…
    Vous voulez un bon conseil? Le père spi. Vous n’entendez pas ce que vous dit le bon Dieu? Entourez-vous de personnes de confiance qui peuvent prendre du recul sur votre situation alors que vous êtes tout le temps dedans. Celui qui se prend pour guide est dirigé par un aveugle…
    Et peu importe le nombre de personnes qui se mettent au service de leurs frères. Vous faites une erreur de perspective: vous croyez que c’est ce nombre qui compte, alors qu’en faites, c’est notre regard sur nous-même qui compte vraiment. Plutôt que de se réjouir du bien qui est fait, votre activiste s’attriste du bien qui n’est pas fait. Terrible! Trois fois terrible!!! Il y aura toujours des pauvres et des malheureux, et il y aura toujours plus de bien à faire que de bien qui est fait. L’activiste sera donc toujours triste de ne pas voir assez de personnes s’engager. Ou ça prendra une autre forme pour arriver au même résultat…
    A nouveau, et je finirai là-dessus… nul n’est indispensable. Vous vous êtes investi dans une oeuvre toute votre vie et vous la voyez mourrir avec votre départ? Euh… et alors? Est-ce que c’est ce que Dieu veut ou… ce que vous, vous voulez? Si c’est ce que Dieu veut, alors ça vivra. Sinon, ça disparaîtra, et… tant mieux! Puisque c’est Sa volonté!!! Dur à digérer…
    Les vieilles huitres… vous savez, les indécollables? Celles qui ne laissent rien d’autre s’installer à leur place? Dans l’Eglise, ceux sont souvent ces vieilles dames accrochées à leur responsabilité, prêtent à faire mille choses, mais non pas céder un cm de leur place. Les dames catéchistes notamment qui ne veulent pas laisser les plus jeunes parce qu’elles ne sauraient pas comment faire… et qui bloquent la place pendant 40, 60 ans…ne parviennent pas à lâcher prise. Terrible! Elles se croient tellement indispensable, quand leur absence permettraient à d’autres d’ouvrir les yeux! Ou simplement la possibilité de faire leur preuve… voire juste de prendre le relais…
    Nul n’est indispensable. Je suis un serviteur inutile. Bon… un sacré programme de conversion « des yeux du coeur »…

    • Il n’y a pas de différence fondamentale entre agir pour son ego et agir par envie de se montrer indispensable, en fin de compte… J’entends votre raisonnement, mais je crois que vous omettez une donnée fondamentale: le fait d’admettre que l’activiste soit, généralement, tout à fait décentré. (Du moins la catégorie qui m’intéresse). Et pour cause: s’il est là où il est, c’est qu’il a baigné dès l’origine dans un environnement chrétien qui lui répète que le pire péché, c’est l’égoïsme, et que tout ce qui est tourné vers soi-même plutôt que vers le frère est égoïste. Il n’a pas besoin d’apprendre qu’il est un vermisseau dérisoire: l’ampleur de la tâche, qui ne diminue jamais, le lui rappelle tous les matins. Et il s’en sait coupable, coupable sans fin et sans rémission; et ça, des conseillers spi peuvent le lui dire aussi, vous savez. J’ai évoqué dans la note ces catéchistes, ces encadrants CVX qui, pour reprendre votre métaphore, répétaient inlassablement à la vitre qui tâchait de se nettoyer: « Et toi ? As-tu vu comme tu laisses peu passer la lumière ? Pas un progrès ! Pas un pas en avant ! Nous espérons au moins que tu as honte. » Vous qualifiez cela de profondément injuste ? Mais manque de chance, c’est une posture extrêmement répandue et c’est le moteur même de cet activisme hypercomplexé, hyperculpabilisé. Ce n’est pas l’envie qui s’exprime, c’est le sentiment de culpabilité et la terreur devant la tentation de l’égoïsme. Car il n’est pas fou, l’activiste: il sait que nul ne lui saura gré de ce qu’il aura fait ou été – de toute façon ça commence déjà – mais qu’il devra rendre compte de tout le reste. Et ça aussi, ça commence déjà. Et c’est bien pour ça qu’il ne peut pas arrêter. Il sait que résonnera aux oreilles le verset qui le condamnera: Le jour où tu es allé te reposer, « qu’as-tu fait de ton frère ? »

  7. Je pense que je vais essayer de prendre un autre angle d’approche…
    L’activiste a vécu une authentique conversion du coeur. Dans votre catégorie, c’est clair. Cette personne très généreuse cherche à faire le bien quitte à en baver. Elle est prête à se dépenser pour cela et à consentir à beaucoup de sacrifices. C’est beau. C’est bien.
    Le premier commandement est d’aimer le Seigneur de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit. Trois étapes. Trois conversions. Chacune est magnifique et rapproche formidablement de Dieu.
    Votre activiste a eu la conversion du coeur, et c’est magnifique.
    Reste à convertir l’âme, et enfin l’esprit.
    La culpabilité est une mauvaise conseillère. Elle attriste et ronge l’âme. Elle jette un voile d’obscurité sur celle-ci. Elle est capable de dégâts aussi considérable que l’égoïsme, mais ça, on ne le dit pas trop.
    L’âme convertie accepte et adhère à l’idée qu’il existe une rémission pour elle. L’abîme de sa misère est bien faible à côté de la nuée de la miséricorde divine. Mieux, la seule mesure qu’elle a de la miséricorde de Dieu est que précisément celle-ci est plus grande que sa misère (et de celle du monde entier, et encore plus).
    Je ne sais pas qui sont les encadrants CVX (ça veut dire quoi? Désolé, je ne sais pas…), et je sais qu’il existe de mauvais conseillers spirituels. S’ils jettent les âmes dans le trouble et dans la honte sans rémission possible, alors c’est un scandale. Et on sait ce que Jésus préconise à l’égard de ceux par qui le scandale arrive.
    Oui, il est scandaleux d’accuser une âme généreuse de ne pas assez donnée alors que celle-ci est épuisée. On m’a dit de ne pas maudire, mais c’est ici qu’une malédiction (malheur!) aurait toute sa place.
    Si le moteur de l’activisme est ce discours, alors ce discours est une structure de péché à détruire. Pas moins! Elle emprisonne ceux qui entendent le discours, et ceux qui le tiennent, elle nuit à ceux qui côtoient ces personnes et même celle qui se font aider et servir.
    A une époque où je n’entends jamais parler de justice de Dieu ou presque, avec un discours mièvre sur la miséricorde, je suis étonné, mais c’est compréhensible, que le discours inverse soit tenu pour les personnes engagées: une justice implacable et aucune pitié pour Dieu.
    Qu’as-tu fait de ton frère s’adresse à un assassin qui a tué de sang-froid celui-ci. Vouloir accuser une âme de ceci pour un potentiel égoïsme sans aucune mesure comparable, c’est irresponsable et scandaleux.
    Il y a une conversion de l’âme à opérer pour que celle-ci adhère à l’idée que Dieu l’aime et lui pardonne le mal qu’elle fait comme le bien qu’elle n’a pas fait. Cet activiste, s’il lâchait un peu l’accélérateur et se posait, s’il convertissait son regard, s’il apprenait la miséricorde et la douceur à son égard, pourrait lire ceci:
    C’est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, entre dans la joie de ton maître.
    Et ailleurs: Viens, béni de mon Père, car j’avais faim et tu m’as donné à manger.

    • Voilà déjà qui me convainc davantage; ya-pu-ka. Mais il est important de comprendre que c’est tout un système, centré sur le Faire, et aussi culpabilisant qu’a pu être le catholicisme « à la grand-papa » qui engendre de tels activistes. C’est dire qu’ils n’auront pas la tâche facile pour considérer comme pertinent (a fortiori comme… parole d’Evangile 😉 ) ce que tout leur environnement leur a enseigné comme étant la pire des abominations !
      Je ne peux en tout cas que vous remercier d’avoir pris le temps de proposer toutes ces réponses !

  8. De mon côté, j’ai été très content de pouvoir rechercher des infos pour enrichir ce débat. Se replonger dans les bouquins, le temps de retrouver des phrases précises… et tellement belles!
    C’est pas tant un y a plus qu’à que… Connaitre, pour préparer, pour changer. Ne bousculons pas trop vite les étapes, commençons par connaître et discerner! 😀
    J’ai lu pas mal de trucs intéressants à droite à gauche sur le web, j’aurais du noter les liens dans un coin…
    Je vais quand même vous proposer ceci que j’ai lu ce matin: http://www.aleteia.org/fr/religion/contenu-agrege/temoignage-2-juin-anniversaire-de-ma-rencontre-du-christ-5847456122142720
    Hier dans le calendrier liturgique sous la forme extraordinaire, l’épitre: le chapitre 4 de la première lettre de saint Pierre.
    Il y a le livre de Réginald Garrigou-Lagrange (Editions Dominique Martin Morin) pour creuser cette question de deuxième conversion, celle de l’âme: Les trois conversion et les trois voies.
    Je m’étais aussi appuyé sur le chapitre sur l’Envie du livre de Pascal Ide (et Luc Adrian) aux éditions Mame Edifa: Les 7 péchés capitaux, ou ce mal qui nous tient tête.
    Ce dernier faisant écho à la fin de ses chapitres au très excellent « Tactiques du diable » de Clives Stiple Lewis, avec un passage sous forme de bijou pour décrire ces activistes sans prière (et donc sans Dieu…). Il faut que je me rachète ce bouquin.
    Moi, je n’ai qu’une seule chose en tête ici, ce sont les béatitudes, pour soi comme pour les autres:
    « Heureux (heureux!) les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu »

  9. Au fait, je ne sais toujours pas ce que veut dire CVX! ^^
    Et sur les vertus chrétiennes devenues folles, il y a ce bon Chesterton. Ca ouvre notre débat sur d’autres excès… http://anarchrisme.blog.free.fr/index.php?post/2014/05/02/Le-monde-moderne-n%E2%80%99est-pas-m%C3%A9chant D’après ce que j’ai trouvé, ça vient de son livre Orthodoxie de 1908, le chapitre sur le suicide de la pensée peut-être… Encore un auteur qu’il faut que je lise… pour être plus mesuré et plus fin dans mes propos comme dans ma pensée…

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