Oser les vacances de toute-puissance

Oh non, l’actualité n’incite pas à rendre grâce.
Tout compte fait, il n’est pas rare que l’été soit sanglant ; ne va-t-on pas d’ailleurs sous peu commémorer le centenaire de l’un des pires en la matière ? La haine se moque de nos congés payés, de nos rues vides, de nos plages bondées. La machine de mort tourne.
Il y a quarante jours, chacun hochait la tête : il était indécent de regarder le foot pendant qu’ailleurs, en Syrie, en Irak…
Nous l’avons regardé, ou pas, sans oublier la Syrie ni l’Irak, et cela n’a pas décidé nos puissants à réagir, pour l’heure.
Aujourd’hui, est-il indécent de partir en vacances, pendant qu’en Syrie, en Irak, en Terre sainte, en Ukraine et ailleurs ? Pendant que partout, la culture de mort avance ses pions, culture de dévoration sous prétexte de jouissance, engloutissant homme et nature, hommes à venir et monde vivant pour les accueillir, dans une même gueule ivre de puissance ?
Presque aussi indécent que de prier « au lieu d’agir ».

Productivisme citoyen

Oh, que notre temps déteste l’inaction, et qu’il aime l’agitation, les apparences d’action, l’empressement. Il aime les plans, les cellules de crise, les objectifs, les personnages qui courent cheveux au vent et les poings serrés, sûrs de leur toute-puissance. Il nous clame qu’il aimerait en finir avec cette grande pause de productivité, « qu’à l’ère de la mondialisation » et autres poncifs (carte Bingo non fournie) on attend de la machine « homme » une productivité maximale de la semaine 1 à la semaine 52. Notre temps aime les machines, les chiffres, les acronymes. Leur aridité dépersonnalisée lui plaît : il nous plie à sa logique. Unités de production et de consommation, évalués à l’aune de nos indicateurs de productivité, numéros implantés sur un espace désormais découpé en treize blocs sans unité, sans âme, sans même un nom, mais censés « atteindre la taille critique en termes d’indicateurs d’économie », nous sommes soucieux, face aux dossiers d’actualité, de nous montrer – sincèrement – actifs, productifs, efficients. Retweets inévitables, articles qu’on ne peut se permettre de ne pas partager, avatar modifié par solidarité, tout y passe pour donner des gages de notre investissement, dans nos sphères, dans notre univers culturel qui nous juge ainsi.

Et vous avez parfaitement raison, je suis le premier à le faire. Et puis, nous sommes appelés à aimer non en paroles, mais par des actes et en vérité.

Pour autant, je ne crois pas inutile non plus de réfléchir avant de bâtir notre tour, de nous demander si nous sommes dans une logique d’amour ou dans une logique de performance. Cela rendrait notre action plus effic… ah, zut, raté.

Soyons subversifs, osons vivre nos limites

Et puis, nous ne sommes pas tout-puissants et pas près de le devenir. Malheureusement, notre époque ne semble reconnaître que deux voies : croire à sa propre toute-puissance, ou s’avouer impuissant (médiocre, parasite, tout ce que vous voulez) ; aussi chacun s’empresse-t-il de cocher la première case, ne serait-ce que pour échapper à l’anathème.

« Notre temps », « notre époque ». Accusés commodes, vous avez raison ! Après tout, notre temps, c’est nous, alors soyons donc un peu subversifs et partons en vacances, non par je m’en foutisme, encore moins par à quoi bon-isme, mais juste par conscience de nos limites. (Et je ne saurais trop vous recommander de glisser dans vos bagages, entre un psautier et un guide ornitho, l’opuscule du même titre, que vous aurez pris soin d’acquérir chez votre libraire de quartier.) Nos vacances de toute-puissance ne sont pas vacance de pouvoir, après tout.

Prenons ce temps, sans fausse honte, par humanité. Comment pourrons-nous prendre soin de la fragilité du monde si nous ne savons déjà pas la reconnaître ni l’accepter en nous-mêmes ?

Une idée pour ressourcer notre regard

Dérisoire est « l’exercice » que je vous proposerai pour ces semaines… (oui, je propose des exercices maintenant. Monsieur le curé, expert en la matière, déteint.) Quelle idée bizarre de s’intéresser aux oiseaux migrateurs « alors qu’à Gaza et en Irak ! Il y a des choses plus sérieuses ».
Si vous avez suivi ce blog, vous avez déjà eu l’occasion de le lire : « plus sérieux » ou pas, c’est le même regard qui englobe tout, et le même amour qui embrasse les victimes d’ici et d’ailleurs, et d’en bas de notre maison, la « mauvaise herbe » qui pousse entre les pavés, l’Aigle botté qui a bien voulu se montrer là-bas dans les collines et le crapaud qui cherche à traverser la route pour pondre comme il le fait depuis trois cent millions d’années. Si nous bâtissons un monde sans mauvaises herbes, sans aigles et sans crapauds, alors, ce ne sera pas un monde de paix. Non à cause du manque de crapauds, mais parce que cela n’aura pu être qu’un monde bâti sans amour.

Regardez donc. Regardez passer les migrateurs.
Oui, ils ont déjà commencé. Trop souvent, nous assimilons la migration aux hirondelles, lesquelles décollent tard dans le mois de septembre. Et cela conduit, entre autres, les rédacteurs de la presse régionale à crier, rituellement, chaque trois août, à « l’hiver sans doute précoce et rigoureux » lorsqu’on lui signale un passage de cigognes.
Pourtant, rien qu’en feuilletant ses propres archives, notre rédacteur pourrait constater qu’il écrit chaque année le même papier à la même date. En termes scientifiques, on pourrait même en conclure qu’il dispose ainsi d’une base de données qui lui permet de connaître la phénologie de migration de la Cigogne blanche sur son territoire. Et donc, de savoir qu’il est absolument normal de la voir passer début août.

D’autres sont déjà en route. Vous avez peut-être remarqué, ou vous allez bientôt le faire, que le ciel de la ville s’était vidé de ses Martinets. En vacances à la montagne, levez les yeux, vous verrez peut-être des groupes de Rapaces planer dans l’air chaud – sombres, queue légèrement fourchue ? Bien vu ! ce sont les Milans noirs qui ont pris la route du sud depuis une dizaine de jours déjà. Les larges ailes d’une Buse, mais une longue queue ? Des Bondrées ! Dame, bientôt, il n’y aura plus guère de nids de guêpes à dévorer. Pour en savoir plus, cherchez le point de suivi de migration le plus proche.
Vous vous prélassez sur le littoral ? Ce sont les limicoles – chevaliers, bécasseaux et consorts, tout juste revenus de leurs tourbières arctiques – qui emplissent les vasières, les lagunes, les anses. On les connaît si peu, ceux-là, en général, que parfois on ne les remarque pas, alors qu’ils courent à nos pieds !

Bécasseaux sanderling

Bécasseaux sanderling sur une plage de l’Atlantique. D’août à avril, on observe souvent cette espèce, qui se nourrit dans les laisses de mer

Il y a là de quoi contempler, de quoi retrouver un rythme qui n’est pas celui de « notre temps », mais qui pourrait le redevenir, si nous le décidons. Quelle subversion ! Tout un regard à renouveler, à laisser transfigurer.

L’activisme en question

Nous avons accueilli, hier soir, une première réunion de parcours Zachée.
Bien sûr, à peu près chaque minute de l’intervention (enregistrée) du conférencier suscitait une question.
J’en ai réuni ici quelques-unes… Enfin, un sujet bien précis… un sujet qui me taraude, et qui peut-être vous interpellera aussi.

Vous connaissez tous la parabole des Talents. C’est à Mt 25, 14-30.
Nous recevons des talents, fort variés en nombre et en nature, et nous sommes appelés à les faire fructifier. Malheur à celui qui par peur, par paresse, par fausse humilité, n’en a rien fait, ne s’est pas même fait aider.

Certes. Mais lorsqu’ils sont bien comptés et délimités, c’est si facile !

Et surtout… comment savoir s’ils donnent du fruit ? Assez de fruit ?

Parmi les maux contre lesquels il y aurait lieu de lutter au travail, j’en ai particulièrement noté deux. Le premier, c’est l’activisme. Je suis tout-puissant : je vais tout faire ! Rien ne m’arrête, je relève tous les défis, et si je n’étais pas là, où irait le monde, je vous le demande ! C’est l’homme qui se prend pour Dieu, s’enivre de pouvoir, de déni des limites.
Le second serait la haine du faible : quels sont donc ces vermisseaux qui m’empêchent d’accomplir ma haute mission par leur incompétence, leur fragilité ? Dehors ! Pas de place pour les poids morts. Pas de pitié pour ceux qui ne suivent pas mon rythme !

Voilà qui est fort bien ; et on note déjà que les deux sont un peu deux faces d’une même pièce. Ce sont des attitudes fort courantes et fort valorisées dans notre « société de la performance » où « tout, absolument tout, doit être sacrifié à la compétitivité ».

Ce qui m’ennuie, c’est qu’il n’est pas question d’une autre forme d’activisme et de haine du faible, que je croise beaucoup plus souvent, pourtant, dans les milieux associatifs, qu’ils soient environnementalistes, sociaux, caritatifs. Et notamment caritatifs chrétiens.

Cet activisme-là, face à la parabole des talents, raisonne comme suit : « C’est épouvantable. Je ne vais jamais y arriver. Il y a tant à faire, je suis si petit, si faible, si débordé. Et dire que je me prétends investi dans ce domaine-là ! Mais pour une personne que j’aide, il y en a mille que je ne peux pas aider. Pourtant, c’est bien à moi de le faire, puisque j’ai décidé de m’en préoccuper. D’ailleurs, c’est bien ce que me disent les autres ! « Toi qui te dis catho, tu as fait quoi pour ces pauvres-là ? » C’est vrai, je n’ai rien pu faire. Pourtant, je n’arrête pas. Je n’ai déjà plus une minute à moi, tout est pour notre association. Je la fais passer en premier en toutes circonstances, comment pourrais-je prendre du temps pour moi, quel égoïsme ce serait ! Je n’en peux plus. Je vais craquer. Et pourtant la misère qui m’entoure n’est pas soulagée d’un iota… »
Loin de l’ivresse de toute-puissance, cet activiste-là est au contraire écrasé par sa propre impuissance. Il donne tout, mais la tâche est si immense que, naturellement, il n’en vient pas à bout, pas même du commencement. Il avance écrasé de culpabilité, celle qu’il s’inflige lui-même et celle que son entourage lui assène : un entourage qui ne manque pas de lui faire remarquer toute la misère qu’il ne soulage pas, bien plus étendue que celle qu’il a pu éventuellement soulager.

Nous avons cheminé plusieurs années en CVX. Comme un leitmotiv, revenait comme thème de réunion soit la parabole des talents, soit celle où nous sommes appelés à travailler à la vigne. Et la question sempiternelle : « Et moi ? Est-ce que je me remue les miches pour travailler à la Vigne ? » Naturellement, où que l’on en fût question engagements, il importait de se pénétrer, de tout son cœur, de toute sa sincérité, de cette seule réponse autorisée : « Pardon, Seigneur, car vraiment je ne fais rien. Je te promets de faire mieux la prochaine fois… »

Devant cet épouvantable tableau, tout en se minant la santé, il est persuadé que le jugement tombera, terrible : « Mauvais serviteur, tu n’en as pas fichu une rame ! »

Voilà pourquoi il hait aussi le faible, mais un seul : le faible qui est en lui. Il se sait médiocre relativement à la tâche, et ne peut l’accepter, car c’est également relativement à la tâche qu’il sera jugé, et qu’il l’est déjà. Et comment voulez-vous qu’il sache combien de talents il a pu faire fructifier ? Du point de vue de l’état du monde, la réponse est cinglante et terrible !

Il est mal, parce qu’il ne peut trouver la solution en lui. Il finit souvent comme ces gens qui s’assèchent, objet de ma note sur le Carême… ou bien en burn-out, et sous les huées.

Mais dites-moi ce qu’il pouvait faire d’autre !