Démission de Nicolas Hulot: n’attendons rien, exigeons tout

Hulot démissionne.

Et après ?

Il sera sans doute remplacé par une figure insignifiante, qui expédiera les affaires courantes : l’écologie, tant qu’elle n’entrave pas le profit du moindre centime. L’écologie telle qu’on l’aime : celle qui ne remet pas en cause la richesse et la consommation. Celle qui n’impose pas à quiconque de changer quoi que ce soit de sérieux.

Hier, un twitto a noté que tout le monde avait pris conscience de l’urgence écologique, tout le monde sauf le gouvernement. Un peu optimiste peut-être, mais comment ne pas parler de fossé, entre d’une part ce chrétien d’Inde qui, début juillet lors de la conférence internationale anniversaire de Laudato Si’ à Rome soulignait que les jeunes, en Asie, étaient avant tout inquiets, inquiets à cause de la crise climatique aux funestes conséquences et de la pollution de l’air et de l’eau, parfois mortelle, et d’autre part un Emmanuel Macron à qui cette démission ne fait pas lever un sourcil, ou la déclaration de Nicolas Sarkozy ou le communiqué de Jean-Pierre Chevènement pour qui il y a « tellement plus important » que l’écologie ? (Conseillons au passage, d’urgence, à M. Sarkozy une lecture complète de Laudato Si’; lui qui parmi le « tellement plus important » cite le sujet des migrants découvrira peut-être… comment dire… quelques liens ?)

S’il est vrai que l’écologie nous préoccupe et que notre gouvernement s’en fiche, alors, cessons d’attendre passivement l’action de nos ministres, comme on attend dans son fauteuil que le numéro 9 de son club de foot préféré soit efficace devant le but. Cette préoccupation, rendons-la incontournable pour ces messieurs-dames que, rappelons-le, nous élisons.

Rendez-vous sur le site de la revue Limite pour lire la suite.

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Un « Laudato Si’ en actes » grand comme le monde: de retour de la conférence #LaudatoSi18

Nous rentrons tout juste – il y a quelques heures – de la conférence internationale « Laudato Si’ – Saving our common home and the future on life on earth » organisée au Vatican par le dicastère pour le développement humain intégral. On se pince encore un peu mais oui, invités au nom de la revue Limite, nous avons bien assisté à cet événement, entre un comptage raté de hiboux à Dardilly et un suivi de carrière à Mions.

Pour en savoir plus sur cet événement, retrouver le programme, toutes les interventions… consultez son site laudato-si-conference.com et les tweets publiés sous #LaudatoSi18

Que retenir de ces deux journées ?

S’il y en avait une seule, je dirais celle-ci : ne laissons plus jamais dire et ne soyons plus jamais tenté de croire que l’écologie, c’est bien gentil, mais c’est un luxe de riches, un sujet de second plan, et que d’ailleurs il n’y a que quelques bobos de New York ou de Paris pour s’en soucier. Qu’on a autre chose à faire que s’occuper des petits oiseaux quand on doit affronter le chômage.

Il faudrait que tous ceux qui ne sont pas convaincus puissent rencontrer ces gens des îles du Pacifique, du cœur de l’Amazonie, d’Inde ou du bassin du Congo, du Groenland ou du Burkina-Faso, qui se battent là-bas, au quotidien, dans leurs villes, leurs villages, leurs campagnes et leurs forêts, pour leurs terres, leurs fleuves, leurs familles et leurs enfants. Ils leur expliqueront pourquoi sauvegarder les arbres, les sources, la forêt, pourquoi développer l’agro-écologie plutôt que les puits de pétrole, pourquoi limiter le réchauffement global à 1,5°C, et offrir un avenir décent à tous, c’est tout un. C’est plus que lié, c’est la même chose. Ce n’est ni moi, ni un onucrate rousseauisant, ni un éditorialiste de Manhattan ni un cardinal italien ni même un pape argentin qui l’affirment, c’est eux. (Chez nous, c’est la même chose ; mais la modération des climats tempérés et une dépense d’énergie effrénée nous le cache encore pour quelque temps).

Et ils sont venus de l’autre bout du monde pour nous le dire.

Mais pas que pour le dire : pour témoigner, depuis le terrain. Le terrain, c’est là où les Pacific Climate Warriors de Nouvelle-Zélande ou des Samoa rapportent que des grands-parents ne peuvent plus montrer à leurs petits-enfants où ils jouaient et allaient à l’école : tout ça est sous un mètre d’eau. Le terrain, c’est là où le cardinal Barreto Jimeno reçoit des menaces de mort parce qu’il défend les paysans, les autochtones, qui veulent sauvegarder leurs terres contre un projet d’exploitation d’hydrocarbures. C’est là, à Patna, dans le nord de l’Inde, où les étudiants de l’ONG Tarumitra reboisent, recréent des forêts, de véritables réserves naturelles – oui oui, Elzéard Bouffier existe, mais il est indien et il a dix-huit ans. C’est chez les membres du REBAC (Réseau ecclésial du bassin du Congo) où l’on se mobilise pour sauver l’un des trois poumons verts du globe (avec l’Amazonie et l’Asie du Sud-Est bien entendu), et même de former un réseau qui unisse les défenseurs de ces trois grandes entités forestières. Ils ont autre chose à faire pour « le développement », pourtant, n’est-ce pas ?

Et bien non.

Nous ne mesurons pas, en France, où nous sommes cinq pour cent de catholiques, pas beaucoup d’écologistes engagés et encore moins qui sommes les deux à la fois, ce que ça signifie à travers le monde, Laudato Si’. Pour nous, ça reste une préoccupation qui commence doucement à mobiliser un groupe archi-minoritaire de la société. Ailleurs et notamment dans ce que nous appelons le Tiers Monde, c’est un élan, un souffle vital qui se traduit par d’innombrables initiatives au profit de la planète et de la dignité des pauvres, des petits, des déclassés, des indigènes oubliés, que sais-je, tout cela à la fois, tout cela ensemble. Tout n’est pas né de l’encyclique bien sûr. Je ne sais plus quel est le participant, un représentant des peuples indigènes d’Amazonie je crois, qui a dit : « lisant cette encyclique nous avons été enthousiasmés de voir le pape reprendre nos mots, nos combats ». Mais tout ce qui bourgeonnait ici et là peut maintenant s’unir, les racines s’entrelacer comme elles le sont dans le sol de la forêt, une forêt grande comme le monde. Et cela faisait du bien, d’ailleurs, d’élargir notre horizon au-delà des réflexions franco-françaises – certes fort utile, et notre pays a besoin qu’on pense sa situation, son état, son avenir – mais regarder au-delà, c’est régénérant. Se dire : cette personne est venue des Samoa, celle-là du Pakistan, celle-là du Pérou pour parler d’initiatives écologiques concrètes à Rome, rien que ça, le vivre concrètement, cela ne laisse pas intact.

De même, nous Occidentaux, croyants et non-croyants, ne mesurons pas le rôle que peut jouer l’Église. Je ne parle pas de l’institution avec ses allures pyramidales mais bien du réseau formé par la communauté des croyants. Dans de nombreux pays où l’État est défaillant sur tout ou partie de ses territoires, ou hostile aux pauvres, ou corrompu, ou tout cela à la fois (et ça va souvent ensemble, et sous toutes les latitudes) l’Église, elle, est présente. Non évidemment que les hommes d’Église soient tous intègres dévoués corps et âme à la cause des pauvres (mais il y en a quand même pas mal…) – ils sont pécheurs comme les autres. Mais elle existe comme entité toujours là pour que s’unissent les hommes de bonne volonté. Un rôle qu’elle endosse au fond depuis toujours, et jamais si bien que quand le césaropapisme sombre.

Bref : ça bouge. Pas assez vite. Là-dessus, scientifiques et hommes du cru s’accordent : tout va très mal et il nous reste peu de temps, presque pas de temps avant que la crise climatique et la crise d’extinction –et celle-ci, même s’il faut encore souvent le rappeler, tend à s’imposer comme une urgence aussi aiguë que l’autre – avant que ces crises, donc, ne nous jettent dans un chaos qu’il vaut mieux ne pas imaginer. Le chaos et la honte pour les coupables, et honte il nous a fait, ce chamane groenlandais, à la tribune avec son collier de dents d’ours, qui tonnait « je vous ai vus ! vous ne respectez même pas les intervenants de votre propre conférence : je vous ai vus, vous étiez tous sur votre téléphone. Et le monde non plus ! vous ne le voyez pas ! il ne vous intéresse pas, vous regardez votre téléphone. »

Mais ce n’est pas qu’à l’aune de l’immobilisme occidental (ni de notre téléphone) qu’il nous faut juger la situation. C’est aussi à l’espérance qui naît devant tous ces arbres qui sont plantés, qu’il s’agisse de ceux de Tarumitra, des monastères de Poblet ou de Notre-Dame du Chêne, du centre Songhai (centre d’agro-écologie au Bénin) et de bien d’autres encore. Nous avons conclu les travaux en répétant qu’il y en avait assez des sommets et encore des sommets, qu’il fallait des actions. Cette « conférence internationale » était un peu plus qu’un sommet, justement parce qu’elle réunissait des femmes et des hommes, des moins jeunes et des jeunes, engagés sur le terrain et parlant du (depuis le, et au sujet du) terrain. Nous avons échangé des contacts (et j’ai maudit vingt fois par heure mon anglais calamiteux) mais aussi de l’espérance, la certitude de ne pas être seuls, de ne pas être abandonnés. La certitude aussi que l’Église donnait là la première place aux combats des pauvres – des pays pauvres, des peuples indigènes, pour leur dignité.

Il y aurait encore beaucoup à dire ; et notamment le fait que nous n’avons jamais oublié dans nos travaux que le fil rouge, c’est de recevoir avec gratitude la planète, la Création comme un don, un don non pas pour accaparer, mais pour redonner, partager. Que l’écologie n’est pas qu’une question scientifique, biologique, économique ni même anthropologique mais aussi une louange.

A part ça, je déteste l’avion, surtout quand il y a un tel vent de travers qu’il se pose en crabe, je déteste les procédures dans les aéroports, et il y a du Serin cini dans les jardins du Vatican et même que je l’ai saisi sur Ornitho.it

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Assis à la tribune, de gauche à droite: Macson Almeida, Don Bosco Alliance verte, Inde; Delio Siticonatzi, REPAM (Red Ecclesial Panamazonica); Allen Ottaro, Réseau catholique de la jeunesse pour l’environnement durable en Afrique (Kenya); Bruno-Marie Duffé, secrétaire du dicastère pour le développement intégral (DSSUI); le cardinal Parolin, secrétaire d’Etat du Saint-Siège; le cardinal Turkson, Préfet du DSSUI; Delia Gallagher, (CNN); Laura Menendez (Mains Unies / Espagne); Jade Hameister (Australie), plus jeune exploratrice à avoir atteint le Pôle Nord

 

Ne dérivez pas l’écologie intégrale

Cela devait arriver. L’écologie est « à la mode » depuis trop longtemps. À force que chacun tire à soi cette belle couverture, ont fleuri les redéfinitions de termes, les adjectifs, les dérivés. L’on avait déjà dû commencé à parler « d’écologues » et non d’écologistes pour désigner celui qui s’occupe d’écologie scientifique et de rien d’autre ; puis l’on vit éclater les termes d’écologie progressiste, d’écologie humaine et finalement d’écologie intégrale, tout cela valsant et sautant d’un bord à l’autre de l’échiquier comme vile superballe.

Alors, un petit point sur l’écologie intégrale, de la part d’un utilisateur régulier, et, s’il plaît à Dieu, prudent, de la plupart de ces termes ?

Rappelons avant tout que l’écologie, à la base, c’est la branche des sciences de la vie qui étudie les relations des êtres vivants entre eux et avec leur milieu. C’est toujours vrai. C’est toujours une discipline scientifique et c’est par excellence la science des relations. L’affaire se corse si l’on veut bien prendre en compte que le milieu inclut les autres êtres vivants et que ceux-ci créent, dans une certaine mesure, le milieu. Songez aux multiples façons dont végétaux, vers de terre, grands et petits herbivores, modèlent le sol, le paysage et le climat.

Non seulement tout est lié, mais tous sont liés : c’est l’enseignement de cette science.

Et l’écologie intégrale ? La toute première mention du terme est incertaine, mais c’est Benoît XVI qui, le premier, popularise le terme (il arrive encore alors qu’on parle aussi « d’écologie plénière ») pour désigner un souci de l’ensemble des espèces vivantes et de leurs relations écosystémiques qui sache inclure l’homme. C’est encore dans ce sens que l’emploient encore et toujours le pape François, et les catholiques soucieux d’écologie fidèles à la démarche proposée par l’encyclique Laudato Si’.

Pourquoi une écologie qui sache inclure l’homme ? Parce que d’un côté comme de l’autre, à « gauche » comme à « droite », nous avons hérité de traditions qui ont tendance à l’extraire du système pour le considérer à part, comme s’il n’était pas vraiment concerné, ou ne jouant pas le même jeu. À « gauche » donc, l’homme serait perçu principalement comme une sorte de perturbateur extérieur et d’une certaine manière illégitime, un peu comme une espèce exogène et invasive irrémédiablement inadaptée au reste de la biosphère. À « droite », au contraire, l’Homme, avec une majuscule-tour de Babel qui écorche le ciel à un bout et raie le parquet de l’autre, apparaîtrait comme une sorte de Louis XIV de la planète, maître absolu de droit divin, légitime à considérer que tout en ce monde est à lui, pour lui, et tout juste digne de ses chaudières ou de son tube digestif. Encore faut-il préciser qu’il s’agit là de deux pôles, de deux extrêmes qui en l’état ne rallient pas beaucoup de monde, mais qui sont très utiles pour jouer à se faire peur avec l’autre, qui est forcément un khmer vert/un spéciste carniste fanatique.

Ouvrons ici une parenthèse. On lit encore quelquefois « l’écologie intégrale, dite aussi écologie humaine ». C’est faux, il suffit de lire Laudato Si’ pour le vérifier, et source d’encore plus de malentendus car le terme écologie humaine, lui-même, est fort polysémique, du moins en France.

Dans notre pays, « Écologie humaine » est un mouvement, qui pour l’essentiel se préoccupe des combats bioéthiques avec des positions qui recouvrent à peu près celles de l’Église. Et la pertinence du terme ne me convainc qu’à moitié, car ce qui est au cœur de ces motivations, c’est moins la vie (au sens biologique) que la dignité. La dignité est un terme assez inconnu des écosystèmes, le concept est purement anthropique, bien que l’homme puisse, naturellement, reconnaître une dignité à d’autres êtres. Mais, faisons bref : sous le vocable écologie humaine sont menés des combats et défendus des positions qui peuvent être fort légitimes en soi, mais ne relèvent pas vraiment de l’écologie, car ils ne touchent en rien aux questions de relations espèce(s)-milieux. Et ces combats gagneraient à intégrer, d’urgence, car il y a urgence, cette notion de relations avec l’ensemble du monde vivant plutôt que de ruminer la peur d’un terrorisme antispéciste. Ce dernier n’a toujours pas dépassé en violence le stade du barbouillage de murs. Les enfants morts de pollution de l’air ou de l’eau, eux, se comptent par millions.

C’est qu’avant même d’examiner sa dignité, l’homme a des besoins très concrets d’être vivant qu’il s’agit de satisfaire. C’est un primate qui pense et prie, oui, mais un primate avant tout, en ce sens que sans air, ou sans eau, ou sans nourriture ou sans gîte, on n’aura pas le temps d’en voir grand-chose, de sa dignité. Et comme l’air, l’eau, la nourriture et le gîte de notre espèce sont présentement très fragilisés, le risque existe qu’une « écologie humaine » par trop axée « enfant à naître/fin de vie » finisse par se retrouver privée d’objet : à quoi bon naître dans un océan de déchets toxiques ?

La vie oubliée 3D

Il se murmure que dans cet opus au coût modique, l’on trouve moult développements au paragraphe qui précède.

Voilà pourquoi, pour ce qui est du terme écologie humaine, je préfère m’en tenir à la définition papale et désigner par d’autres mots les dossiers traités pour l’heure par le courant du même nom. Sans dénigrement aucun. Tout ce qui est bon ou juste ne relève pas forcément d’écologie, voilà tout. Et je crains, en revanche, qu’à force de dériver des termes, on finisse par les vider de tout sens et rendre aux citoyens un message brouillé, donc inaudible.

Quelle est-elle, cette définition papale ? C’est en fait celle de la science. C’est l’écologie de l’espèce humaine. Ses besoins en termes de milieu. C’est-à-dire un air respirable, un accès à l’eau potable, une nourriture correcte, un logement et de manière générale des conditions de vie convenables, pour s’épanouir en tant qu’être vivant, en tant qu’être vivant appartenant à une espèce qui a ses exigences propres (la sécurité, la paix, la possibilité d’une vie de famille stable, un « cadre de vie » agréable, des loisirs et un accès à la culture, par exemple, toutes choses dont on ne trouvera pas l’équivalent dans l’écologie, disons, de l’orchis pyramidal, du pic vert ou de la cétoine dorée). L’homme doit veiller à ce que ces exigences écologiques soient satisfaites pour toute son espèce, et pas seulement pour quelques privilégiés, nous dit le pape.

Mais il ne le fait qu’après avoir longuement souligné qu’il était également du devoir de l’homme de ne pas empêcher les autres espèces de s’épanouir itou. Et ce, d’autant plus que nous savons désormais que satisfaire nos exigences si le reste du vivant s’effondre est irréaliste, car, enseigne la science, tout est lié. L’homme et les petits oiseaux survivent ensemble, ou périssent ensemble : ainsi va la vie sur ce monde où nous sommes placés.

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Désert humain, désert biologique aussi

Et voici définie l’écologie intégrale. C’est l’écologie qui se préoccupe des conditions de vie de l’espèce humaine du même pas, du même élan que de celles des autres espèces, en pleine conscience et connaissance des liens biologiques et spirituels qui les unissent – services écosystémiques, communauté de destin, vocations variées mais toutes tournées vers un même Créateur.

Mais, me direz-vous, c’est l’écologie tout court. Le terme d’écologie intégrale est redondant, pléonastique, nous sommes rendus au point de départ.

Mais oui ! L’écologie de l’homme, l’écologie desautres espèces, c’est nécessairement tout un. Le monde vivant ? L’homme n’est ni dessus, ni dessous, ni à côté : il est dedans. Même pas au centre : de centre, il n’y en a pas. Comme la Terre n’est pas au centre de l’Univers qui n’en a de toute façon pas. Il est au cœur, au beau milieu, et l’en extraire pour y peser sa place est un non-sens, une confusion de plans. Parler d’écologie intégrale ne peut être qu’une façon transitoire de ramener, non pas l’homme dans l’écologie, car il n’en est jamais sorti, mais l’écologie dans l’homme. Ce n’est qu’un rabâchage, salutaire, mais un rabâchage. Quand nous aurons (r)appris notre leçon, nous pourrons parler d’écologie tout court. Nous pourrons entrer dans l’ère écologique, enfin consciente du réellement sublime de cette place de l’homme : à la fois être du cœur des écosystèmes et être spirituel, à la fois cellule et esprit. Genre à l’image de Dieu, divin et incarné ?

 

 

« Moi, parasite » : monstres et merveilles de la vie

Disons-le tout net : avant d’entamer les premiers chapitres de « Moi, parasite » (de Pierre Kerner, éd. Belin), il vaut mieux ne pas avoir sur l’estomac un enchaînement choucroute-forêt noire. Les petits faits et gestes du ver solitaire ne sont pas toujours des plus ragoûtants. Mais voyez-vous, c’est (aussi) ça la vie, et la nature (-han).

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Préférez donc un sobre bouillon de poireaux pour entrer, léger et l’esprit alerte, dans l’univers des êtres vivants mal-aimés, réprouvés, honnis des ligues hygiénistes et de nos politiciens pourfendeurs d’assistanat : ça vaut le détour.

Il vous faudra toujours un cœur bien accroché, car on abordera là des parasites face auxquels le Coucou gris lui-même fait figure d’angelot. Vous savez, bien sûr, que le Coucou parasite les nids des autres, et peut-être avez-vous déjà vu les images de son poussin en train d’expulser, sans un sou de pitié, les œufs ou les jeunes de ses parents d’adoption. Tiède lavasse pourtant que cette pratique, face à ces vers, ces champignons même qui prennent le contrôle d’une fourmi et… la suite est digne d’un film d’horreur ; je ne gâche pas votre plaisir. Tous les naturalistes le savent, les autres le devinent : « dans la nature », la lutte pour la vie, parfois, ne rechigne pas à l’atroce.

Mais point de voyeurisme sordide à sensation dans cet opus érudit au style enlevé, façon « La Hulotte », où vers et virus s’expriment à la première personne. Passé le petit frisson de circonstance, c’est à l’émerveillement qu’on nous convie. Cycles de vie à plusieurs hôtes, fraude aux phéromones, parasitages en série, détournements d’organes, passe-passe de sexualité, « Moi, parasite » raconte d’un pas alerte l’histoire d’époustouflantes stratégies, d’une ingéniosité sans bornes, d’une inconcevable complexité, et qui pourtant permettent à des espèces parfois tout ce qu’il y a de « primitif » de relever l’éternel défi : transmettre ses gènes. Et pour cela, tous les moyens sont bons, enfin, existent – littéralement tous.  Pas besoin d’un père ni d’une mère pour faire un petit virus aimé et choyé de ses hôtes : un bout d’ARN suffit. Lorsqu’il fit l’appel des bêtes, en rang par deux une fille un garçon une fille un garçon, ce cher vieux Noé resta sans doute comme deux ronds de flan face à Diplozoon. Et saviez-vous que des virus sont, enfin, leur ADN, à l’origine d’inventions géniales des « animaux supérieurs » comme le placenta ou… le système immunitaire ? Vous ne saurez pas tout, tout, tout (lalalala) sur les formes de vie parasitaire, mais vous en aurez l’envie, et c’est, je crois, le principal. Déjà naturaliste ou non-initié complet, ce livre vous ouvrira de vertigineux horizons à base de « quoi ? ça existe ? c’est incroyable ! »

Mais ne limitons pas « Moi, parasite » à un aimable recueil d’histoires naturelles étranges qui feront sensation aux banquets de famille entre fromage et trou normand. Il y a de quoi dépoussiérer nos clichés sur « la nature » et « la vie ».

Tout d’abord, répétons-le : tout existe. Et nous n’aurons jamais fini de découvrir encore et toujours d’autres formes de vie, d’autres façons d’exploiter un environnement et de survivre, qu’on soit délicat insecte ou ver rudimentaire, à moins bien sûr que nous n’exterminions tout d’un bloc. Cette variété donne le vertige et nourrit aussi le respect, non pas pour le ténia en lui-même, mais pour cette dynamique fantastique grâce à laquelle il existe, lui, nous, et la baleine et le diplozoon. Elle rappelle le vide de concepts tels que l’utile et l’inutile, la « supériorité », la « loi du plus fort » : des êtres simplissimes survivent, depuis plus longtemps que de bien plus complexes ; de frêles organismes font la nique aux géants ; et qui est « utile » ? L’abeille, la fleur, le parasite de l’abeille, son prédateur, le parasite du prédateur ? Tous, à la fois, se justifient et se combattent et nul ne va sans l’autre. Tout existe, mais tout est décidément relation – coexistence sans grand dommage ou mise à mort horrible, coadaptation ou course aux armements, mais la vie n’est que réseau, nul ne survit tout seul et nous pas plus que les autres.

Il y a enfin de quoi questionner sans relâche le sens qu’il y a à convoquer « la nature » au service de tout et n’importe quoi, et tant, d’ailleurs, pour la sacraliser que pour la récuser. Qu’est-ce que « la nature » ? Une langoureuse harmonie, un subtil équilibre ? La sauvagerie d’une compétition aveugle et amorale ? La pure concurrence ? Des alliances inattendues des faibles contre les forts ? Tout cela et tout cela à la fois (et donc, rien de tout cela, en quelque sorte). Des « motivations » qui n’en sont pas et des « objectifs » généralement différents de ceux que se fixe l’homme qui la convoque au secours de sa cause. Que signifie « contre nature » ? Que signifie « naturel » ? Promouvoir le cannibalisme, le rapt des femmes de l’autre clan et le retour à l’état de chasseur-cueilleur ? Que signifie « se libérer de la nature » ? Substituer des drones aux abeilles, choisir son conjoint sur un moteur de recherche de « gènes de la performance », se muer en vulgaire paquet d’octets sur quelque serveur ? Bien sûr que non (encore que…). Autant dire que nous n’avons pas fini encore d’apprendre ce qu’est vraiment la nature… prélude indispensable avant de décider de ce que nous en ferons.

Rien que la complexité inouïe des interactions décrites dans « Moi, parasite » devrait nous convaincre qu’un peu plus de prudence est requise, dans pareil magasin de porcelaine, que nos habituelles courses de bulldozers dopés à l’octane. Mais je ne voudrais pas gâcher votre plaisir par une morale de fabuliste aigre – comment ça, c’est déjà fait ? Lisez ce livre, et aimez ce monde grouillant de vie. Cela décidera de tout.

Église: la drôle d’offre d’emploi de Macron

Hier, Emmanuel Macron a prononcé un drôle de discours. Il a voulu, disait-il, restaurer le lien abîmé entre l’Église et l’État.

Je ne le trouve pas abîmé, moi, ce lien. L’État consulte à l’occasion les responsables des cultes. Il ne ferme pas les églises. Et s’il mène une politique sans cohérence aucune avec l’idéal chrétien du service du frère – comme je le pense – c’est un problème de lien entre l’Église et la société, pas avec l’appareil d’État.

Donc déjà là c’était le tollé assuré. Le malentendu soigneusement disposé – « je pose ça là » – et le piège béant : vous approuvez ? alors, soit vous défendez le césaropapisme (crac dedans : infraction à la laïcité) soit vous êtes disposé(e) à signer le contrat que je vais vous tendre.

Quel contrat ?

« J’appelle les catholiques à s’engager politiquement.

Votre foi est une part d’engagement dont notre politique a besoin. »

Voilà l’une des formules qui m’a le plus frappé. Emmanuel Macron ne demande pas aux catholiques de s’engager pour la société, la cité, la collectivité (appelez ça comme vous voudrez) ou leurs frères, mais parce que sa politique en a besoin. Pas la nation, pas les Français : sa politique.

Nous retrouvons plus loin cette attente de voir les catholiques se mettre au service, non de leurs frères, mais du pouvoir :

« La République » (sous-entendu : le gouvernement d’Emmanuel Macron, comme exposé précédemment) attend de [nous] trois dons » : celui de [notre] sagesse, celui de [notre] engagement, celui de [notre] liberté.

Et quel est ce besoin ?

Il l’avait dit quelques secondes plus tôt.

« Nous avons besoin de l’aide catholique pour tenir ce discours d’humanisme réaliste. »

L’aider à tenir son discours. L’aider à mettre en place « l’humanisme réaliste », l’humanisme version Macron, l’humanisme version Gérard Collomb qui prend, de Calais au col de l’Échelle, des formes qu’on qualifiera pudiquement de controversées.

L’Église, les catholiques, et particulièrement ceux qui s’engagent déjà, pourraient être simplement consultés, comme c’est la prérogative de n’importe quel citoyen ou groupe de citoyens dans un régime démocratique et laïc, pour exprimer ce qu’il estime être une politique humaine et juste. Elle a pour cela l’expérience de la glaise du réel, comme M. Macron n’oublie pas de le rappeler. Du CCFD aux innombrables paroisses ouvertes aux migrants, du Secours catholique aux bénévoles d’Emmaüs ou d’Habitat et Humanisme, d’Église Verte à l’ACAT en passant par les innombrables engagements associatifs, paroissiaux, individuels ou de congrégations pour le service du frère pauvre, l’Église aurait beaucoup à dire pour rappeler à l’État ses devoirs vis-à-vis des faibles et des pauvres. Mais ce n’est pas cela qu’attend de nous Emmanuel Macron. Ce n’est pas d’exprimer ni de témoigner à temps et à contre-temps la radicalité de l’Évangile, la Bonne Nouvelle et l’amour inconditionnel du prochain. Ce qu’il attend, c’est de « l’aider à tenir un discours d’humanisme réaliste ». De construire les éléments de langage qui verniraient d’humanisme sa politique, laquelle ne déviera pas d’une virgule.

Car après la flatterie épaisse, où pas un mot-clé ne manque, ni Ricoeur ni Simone Weil, ni les « racines », après la proposition de poste, vient le temps du cadrage du contrat. Le monde est complexe et lui, Emmanuel Macron, maîtrise le complexe, le réel, le pragmatique. Que l’Église le serve, mais lui, Emmanuel Macron, sera le chef.

Son discours fleuve reprend en trois fois cette structure flatterie-proposition de poste-rappel de qui sera le chef. Les catholiques, sous Macron, seront priés de rester à leur place. Généralités, migrations, bioéthique : « le monde évolue », « le discours de l’Église » (car ce n’est au fond qu’un discours de lobby, n’est-ce pas ?) se heurte à des « réalités complexes et contradictoires », et enfin : ce qui est attendu des catholiques, c’est leur sagesse et leur humilité. Énième reprise du mantra politicard contemporain : rappelez-vous que vous n’êtes pas tout à fait assez intelligents pour comprendre notre époque, la politique, le marché, le réel : ça, c’est notre prérogative, à nous, les hommes politiques.

Sachez donc humblement obéir et pas davantage. Faites ce que vous savez faire, vous avez un très beau CV en humanitaire ! mais faites-le sous l’autorité de votre n+1 : Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron n’a pas cherché à dialoguer avec l’Église. Il lui a transmis une offre d’emploi, sans cacher le moins du monde le rapport de subordination qui s’ensuit. Il attend une Église « En Marche », adhérente et soumise à la discipline de son parti. Il a proposé hier à l’Église un poste de Chief Humanisation Officer dans la startup France.

Ce poste, c’est un job, ou plutôt un stage non rémunéré, sous l’autorité du Président de la République, consistant à lubrifier sa politique en lui assurant un vernis d’humanisme qui servirait à faire taire les râleurs d’un côté et de l’autre. Le service d’humanisme-washing « dont sa politique a besoin ».

Tous les réseaux en ont hurlé, croyant au retour du catholicisme d’État pour le moins.

Pour moi, catholique ed’base dans son carré de roseaux, ç’a été un moment pénible. Très pénible. Dans la phase flatterie : collant, sirupeux, écoeurant comme vile barbapapa. Je n’ai pu, tant en direct qu’à la relecture, me défaire du désagréable sentiment d’être réduit au rang de client d’un marketing ciblé bien ficelé. Tous les mots-clés ont défilé, soigneusement collectés par le Big Data. De quoi crier « Quine ! » à la fin de chaque phrase. Un coup de catholiques qui ont modelé la France, un coup d’hommage aux savoir-faire, un coup de racines, un coup de loi de 1905, le saupoudrage de citations choisies, un coup vers les cathos sociaux, un coup vers les cathos de centre droit, un coup vers les cathos tendance identitaire, chacun son sachet de bonbons, tandis qu’hurlait la gauche laïque sur les réseaux.

Si j’eusse eu dans le bec un fromage, je l’y aurais perdu. Pas pour montrer ma « belle » voix (aux élections ? déjà ?), mais pour crier : lâche-moi la grappe (de la Vigne). C’était tellement grossier.

M. Macron, mon engagement de catholique n’est pas pour vous. Ce que je tâche de faire, clopin clopant, derrière le Christ, pour la cité, pour la France, pour mes frères en humanité, ce n’est pas pour vous.

Tu connais, Manu, cette prière de saint Ignace ?

Prends Seigneur et reçois

toute ma liberté,

ma mémoire, mon intelligence

toute ma volonté.

Et donne-moi, donne-moi,

donne-moi seulement de t’aimer.

Donne-moi, donne-moi,

donne-moi seulement de t’aimer.

(…)

Tout est à toi, disposes-en

selon ton entière volonté

et donne-moi ta grâce,

elle seule me suffit.

Relis-la bien et cette fois, sans te prendre pour le Christ, bien que tu sembles aimer ça.

Ce n’est pas à toi, Manu, que l’Église doit et donne tout ça. C’est au Seigneur seul. Et quoique tu en aies, tu n’es pas le Seigneur.

J’ai très envie de conclure avec une expression pas policée du tout, à son adresse et à celle de tous ceux de bords politiques divers qui tentent ou tenteront la même approche. Mais comme c’est lui qui s’est exprimé hier, c’est à lui aujourd’hui que je dis : Manu, l’Église n’a pas à être ton Église.

 

C’est gratuit

Ce matin je suis allé au parc du coin. Pas pour le boulot. Juste parce que c’est le printemps et une période passionnante pour le naturaliste. Tout se réveille.

Et pas seulement pour le naturaliste d’ailleurs. Toute science mise à part, fin mars, c’est ce moment béni où tous les jours il y a une fleur de plus dans l’herbe ou le sous-bois : le coucou, la primevère, la pervenche, les violettes, les anémones, les stellaires, les silènes (« Compagnon rouge, compagnon blanc »). Tous les jours, un arbre ou un arbuste de plus laisse éclater ses bourgeons en ce vert délicat qu’on resterait des heures à déguster des yeux.

Les oiseaux paradent, même les hivernants qui ne vont pas s’attarder chez nous. Tendez l’oreille : même en ville, les grands arbres bruissent des « tic… tic… pst… » des Grosbecs, ces magnifiques passereaux tout en marqueterie, ou bien de la ritournelle métallique des Tarins des aulnes, petits cousins jaunes et noirs du pinson. Ils sont descendus en nombre cet hiver et avant de retrouver de boréales contrées, comme les hormones les taraudent, ils chantent. Vous n’entendrez pas ça tous les ans, profitez-en.

Il y a les mésanges bien sûr, et les Pics qui tambourinent, et puis les premiers signes que l’hiver est vraiment fini : la tendre ritournelle de la Fauvette à tête noire qui ne nous quittera plus jusqu’en juillet, la phrase triomphante du Troglodyte et les tip-tiap du Pouillot véloce. La bouillie de sons suraigus du Serin cini et j’en passe.

Ce matin donc, j’étais au parc, composé d’un grand espace d’herbe étiré au sommet d’une balme et pourvu çà et là de quelques arbres et de haies sur son pourtour. Le quartier alentour est pavillonnaire ancien, avec de beaux jardins et de gros arbres. On domine toute la ville, le regard porte jusqu’aux Monts. Côté sud, le parc plonge dans un bourrelet de friches et de haies épaisses qui le séparent de deux ou trois vastes potagers individuels : c’est là qu’en septembre 2014 j’ai vu un Moineau friquet, dernière mention de cette espèce à Lyon à ce jour.

Nous étions samedi matin, 9 heures ; il faisait beau, à peine frais, et il n’y avait pas de vent et pourtant je n’ai presque rien vu. J’espérais, après plusieurs jours de mauvais temps et de vents contraires, un « déblocage météo » qui aurait placé dans mes jumelles, au-dessus de la ville, quelques milans, pourquoi pas un balbuzard ou une cigogne. « Tönn », l’aigle criard estonien porteur de balise, est bien en train de traverser l’Ain ! Rien : pas même une hirondelle ni une alouette de passage.

Rien que des mésanges, des pouillots véloces, des rougegorges, des Pigeons ramiers et colombins, et tellement de grosbecs et de tarins qu’à la fin j’en avais presque marre.

Marre ?

Il n’est pas dit que je revoie avant quelques années dans d’aussi bonnes conditions le délicat plumage marron, roux, blanc et noir du Grosbec posé à dix mètres de moi, tant l’afflux de cet hiver fut exceptionnel. Ni que j’entende souvent un tel chorus de Tarins, ces Tarins qui vont peut-être nicher à trois mille kilomètres en pleine taïga.

Du côté du vaste hôtel à insectes posé par les collègues d’Arthropologia s’activaient plus d’une vingtaine d’Osmies cornues, corps noir, abdomen acajou. Ces abeilles solitaires, inoffensives, pondent dans n’importe quel petit trou, y compris les aérations de nos fenêtres. Pendant des années nous ne comprenions pas qui obturait ainsi les orifices de nos vieilles croisées de bois. Posez-leur donc un morceau de bûche percé de trous de sept ou huit millimètres de diamètre… et laissez faire jusqu’à l’année prochaine.

Il y avait bien d’autres abeilles sauvages encore que je ne sais pas nommer – frustrant. On voudrait tout noter, tout nommer, s’imprégner de cette diversité qui existe encore ici, même en ville, et qui balise la saison nouvelle !

Plus loin, le Roitelet à triple bandeau. Rien d’étonnant. J’en ai entendu cinq ou six ce matin. Cette espèce semble en léger progrès dans les parcs de la région. Pas facile d’observer un roitelet : toujours en mouvement, toujours dans les hautes branches et, bien entendu, minuscule. Mais avant que le feuillage ne tende son écran, on peut avoir de la chance. Monsieur – car c’était un mâle, à la crête d’or – a donc batifolé dans mes jumelles, petite olive de plumes étalant ses joues blanches triplement striées.

Un dernier coup d’œil à un bouquet d’arbres juste avant de partir et voilà la première obs’ du jour de Mésanges à longue queue. Un couple qui fourrage dans les brindilles. A peine plus grosses qu’un Roitelet, plus une longue plume noire bordée de blanc en guise de queue et les petits cris roulés : tsieurr ! tsieurr ! Et le rose délicat des ailes sur le corps blanc… et le bec minuscule s’offrent à mes regards.

Espèce banale ? (encore que, en ville ! pas tant !) Et alors.

Après vingt ans d’ornithologie, jamais je ne rate le rendez-vous de l’oiseau qui se laisse observer d’un peu près. Fût-ce une banale Mésange bleue, une Mouette rieuse sur le quai. La perfection du plumage, les teintes délicates. Pas besoin pour cela d’avoir devant ses yeux « la » rareté venue du bout du monde.

C’est gratuit…

C’est gratuit et voilà pourquoi dans notre monde ça ne vaut rien. À moins qu’on ne change d’avis.

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Biodiversité: des réserves ? il n’y en a pas.

  • Une nouvelle espèce (de taupe) a été découverte en France !
  • On a découvert 150 nouvelles espèces l’année dernière dans telle région du globe.
  • On a redécouvert deux espèces que l’on croyait éteintes depuis cinquante ans !

Vous voyez, vous êtes alarmistes et vous ne voyez même pas que les choses vont mieux !

Cela commençait à devenir agaçant.

Alors, volontairement sans entrer en profondeur dans les détails parce qu’une petite surprise devrait arriver là-dessus d’ici quelques semaines, voici un rapide balayage de ces objections. Une espèce de décodage en somme.

« 80% des espèces restent encore à décrire. On n’en connaît qu’une toute petite partie. Pourquoi s’inquiéter ? »

Le nombre d’espèces encore inconnues est énorme, c’est vrai. On en découvre des milliers tous les ans, c’est encore vrai. Et ça ne change rien à l’affaire.

Pourquoi ?

Parce que ces espèces ne viennent pas d’immenses continents vierges tapis au cœur du Pacifique, hérissés de paradisiers, de colibris mystères ou de tigres inconnus. Quand il ne s’agit pas de vers marins ou de champignons du sol, elles sont en général découvertes au sein de reliquats de nature, de recoins de régions du globe difficiles d’accès, encore très préservés – généralement des marais ou des forêts de montagne en zone équatoriale ou tropicale. Des aires géographiques dûment connues, de surface limitée ; et soumises à d’effroyables pressions anthropiques, en priorité la déforestation. Ces découvertes ne sont pas signes qu’il reste davantage de nature vierge, juste qu’il y a plus de passagers que prévu dans ces ultimes canots de sauvetage que sont les cimes de Nouvelle-Guinée, les tepuys du Venezuela ou les ravins des îles Marquises. On ne fait là que déployer encore et toujours l’éventail fou d’espèces ultra-spécialisées dans ces régions du monde. Si en Europe, ne vivent que quelques espèces de crapauds, en forêt tropicale humide, la variété de plantes et d’insectes, l’abondance de proies… crée des « postes » si l’on peut dire pour des dizaines d’espèces, chacune dans son étroite niche. Mais pour cette raison même, elles sont dépendantes de la parfaite conservation de leur écosystème et donc horriblement vulnérables !

D’ailleurs, les espèces que l’on découvre ainsi se retrouvent, dès leur découverte, inscrites dans les catégories les plus critiques des listes rouges d’espèces menacées, pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer. Leurs populations sont réduites, leur aire de répartition minime ou fragmentée façon puzzle, leur survie conditionnée à celle de myriades d’autres. Et voici que là-dedans surgit le bulldozer…

Et de nombreuses espèces y ont disparu sous nos tronçonneuses avant même d’avoir été décrites !

Ce n’est pas qu’on n’aimerait pas, nous aussi, qu’elles existent, ces fabuleuses réserves de vie prêtes à colmater la brèche. Je dormirais drôlement mieux.

Mais il n’y en a pas.

« Arrêtez ! On en découvre même en France métropolitaine ! »

Oui. On vient d’en découvrir une tout dernièrement – une Taupe.

Mais là encore, il ne s’agit pas de réservoirs d’animaux restés jusque-là cachés sous le tapis. En l’occurrence c’est une espèce cryptique : cela veut dire que là où nous pensions avoir affaire à une seule espèce, il y en avait deux. D’apparence identique, mais parfaitement distinctes sur le plan du génome, de quelques détails morphologiques subtils, de la répartition géographique – sauf un mince point de contact – et qui ne se reproduisent jamais ensemble. Diverses découvertes de ce genre ont eu lieu récemment, grâce aux progrès de la génétique surtout. Plusieurs espèces ont ainsi été scindées, ou des sous-espèces érigées au rang d’espèce à part entière, chez les chauves-souris, les crapauds, les oiseaux. Quand j’ai commencé l’ornithologie, il y avait en France « le Goéland argenté » Larus argentatus. Depuis, nous avons découvert qu’il fallait distinguer, dans les bandes de goélands aux ailes gris clair, l’Argenté Larus argentatus, le Leucophée Larus michahellis, le Pontique Larus cachinnans, et diverses sous-espèces.

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Goéland argenté (g.) et leucophée (dr., photo Tangopaso sur Wikicommons)

Cela signifie-t-il plus d’animaux ? Non ! seule l’étiquette de quelques-uns a changé. Nous avons désormais trois espèces de taupes en France, mais nous n’avons pas plus de taupes pour autant…

« On compte plus de 350 espèces qu’on croyait disparues et qu’on a en fait redécouvertes ! C’est bien la preuve que tout ne va pas si mal. »

Pour commencer, posons bien les choses à rapporter à ces 350 miracles : ce sont plus de 26 000 espèces qui disparaissent chaque année.

Et quant à ces 350 « ressuscités », comprenons bien de quoi l’on parle.

Lorsqu’on examine de près ces redécouvertes, c’est un peu comme les découvertes dont nous parlions plus haut. Cela veut dire qu’à force que des scientifiques quadrillent et s’enfoncent dans les îlots de nature préservée les plus inaccessibles, ils ont fini par tomber sur un ou deux représentants de l’espèce qu’on n’avait pas revue depuis des décennies.

C’est vrai, c’est la preuve qu’elles n’ont pas disparu et qu’on a encore une petite chance, finalement, de les sauver in extremis. Et c’est une bonne nouvelle pour elles. Mais est-ce un bon signe pour l’état général de la biodiversité, ou signe d’une amélioration ? Pas du tout (si seulement !) Cela signifie juste que dans un recoin d’un îlot isolé, mais accessible (la preuve), une toute petite population, fragilisée à l’extrême par sa taille et son isolement se cramponne à la vie. Il est normal que de telles choses arrivent : il faut du temps à une espèce pour disparaître, aux tout derniers individus pour mourir. L’effondrement est suivi d’une interminable traîne. Qu’importe, si, du million initial, il reste trois survivants plutôt que deux. Le drame, c’est ce qui a dévoré les 990 000 et quelques autres.

Prenons l’exemple du Moineau friquet. Il y a vingt ans, il était si commun qu’on dédaignait parfois de le noter. Aujourd’hui, malgré des recherches ciblées, les faits sont là : il s’est effondré de plus de 80% en vingt ans. Il nichait encore à Lyon vers 2010 : il en a disparu. Supposons que demain, j’y retrouve un ultime couple nicheur aux confins de quelque jardin. L’appréciation générale à porter sur cette espèce, et sur l’état des écosystèmes qui a produit son écroulement, sera-t-elle changée d’une virgule ? Et quel est d’ailleurs l’avenir de ce couple isolé, à trente kilomètres de tout congénère ?

Ces redécouvertes ne signifient qu’une chose : un passager de plus dans nos fameux canots de sauvetage, nos arches de la nature, frêles coquilles de noix sous l’ouragan d’extinction. C’est tout.

« Vous vous focalisez sur les espèces en voie de disparition au point de ne pas voir celles qui vont mieux. Moi, je choisis de voir le verre à moitié plein ! » (var : « il y a autant d’espèces qui apparaissent que d’espèces qui disparaissent »).

D’abord, c’est faux.

Sur des études qui, soi-disant, négligeraient une « nature qui se porte bien » :

Tout un ensemble de programmes et d’indicateurs permettent aujourd’hui de connaître la tendance d’évolution de toutes les espèces connues, même les plus courantes. Sur le terrain, on va partout, on note tout ! Quand d’aventure un oiseau intrigue réellement du point de vue détermination, les spécialistes y passent des jours – généralement ça concerne un de ces fichus Goélands qui se ressemblent tous, surtout en plumages immatures à la noix de gomme. Non, s’imaginer qu’il pourrait être en train de surgir, là, tout autour de nous, en masse, des oiseaux, des mammifères, des papillons d’espèces nouvelles sans qu’on se rende compte de quelque chose, équivaudrait à croire pour de bon que les poupées de cire du musée Grévin taillent une bavette la nuit quand personne n’est là pour les voir.

S’il y a, bien sûr, des plans d’action ciblés sur les espèces qui ont été identifiées comme les plus mal en point, l’état des autres n’en est pas moins connu. Et c’est là que le verre n’est pas du tout « à moitié plein »… Le nombre d’espèces en progression est extrêmement faible par rapport à celles qui déclinent (ou s’écroulent franchement). Par exemple, parmi les oiseaux nicheurs de France métropolitaine : lors de la révision, en 2016, de la Liste rouge dont l’édition précédente datait de 2008, quinze espèces ont vu leur statut s’améliorer, tandis que quarante-huit ont rétrogradé vers des catégories de menace plus grave. Un tiers des 284 espèces nicheuses est désormais menacé, contre un quart il y a huit ans.

Et c’est d’ailleurs pour cela que, bien plus que des listes d’espèces, qui ne disent rien si l’on ne précise pas l’état de ces espèces, l’outil élaboré par les scientifiques pour les décideurs, les protecteurs, c’est la liste rouge.

La Liste rouge, c’est beaucoup plus qu’une « liste d’espèces en danger ». C’est un document qui attribue à chaque espèce répertoriée sur un territoire donné – une région, un pays, un continent, la planète – un statut (de « vulnérabilité » ou de « rareté ») parmi une liste strictement codifiée et selon une méthodologie de même. Ce statut s’échelonne de LC (Préoccupation mineure, Least concern en anglais) jusqu’à RE (Recent Exctinct) et inclut des catégories « non applicable » (par exemple pour une espèce présente de manière occasionnelle et fugitive). Pour étiqueter une espèce, on examine non seulement la taille connue de sa population, mais aussi (voire surtout) la tendance d’évolution de ses effectifs, de son aire de répartition (le territoire qu’elle occupe) ; et encore l’allure de cette aire, émiettée ou trop concentrée. Un bulletin de santé, fréquemment révisé.

Mais il y a un dernier point à prendre en compte. C’est ce fichu « tout est lié », ce principe de base de l’écologie : tout est (en) relation !

Quand bien même de nombreuses espèces restent peu ou pas connues, ce que nous voyons est représentatif de l’ensemble. Nous ne laissons pas d’immenses zones inexplorées, ni des écosystèmes sans investigations. Partout, nous recueillons des masses énormes de données qui caractérisent un état général. En vertu des relations de prédation, de compétition, de symbiose, de commensalisme, ou simplement d’exigences écologiques similaires, les espèces ne croissent ou ne décroissent pas de manière décousue, déconnectée, les unes des autres. Plus de proies, plus de prédateurs, par exemple. Comme un glaçon mis au soleil, la nature fond de tous côtés ; même le côté à l’ombre ne va pas se mettre à grossir.

Voilà pourquoi, lorsqu’on constate que 40 ou 60% des espèces sont menacées, ça n’a pas de sens de rétorquer « voyons le verre à moitié plein, 40 à 70% ne le sont pas ». Lorsque la majorité des Amphibiens sont en danger, inutile de répondre « oui mais les mammifères vont bien, donc où est le problème ? » Nous sommes en présence d’une crise écologique au sens le plus profond du terme : une crise systémique, une crise par perte des conditions possibles d’existence. Imaginez de grosses billes ou perles de bois de diverses tailles, toutes attachées à l’une ou plusieurs de leurs voisines par des ficelles et placez le tout sur un toboggan : toutes vont glisser vers l’abîme tôt ou tard, qu’importe leur position à telle seconde. Nous en sommes là.

Ah, oui, finissons-en avec une dernière classique, à s’arracher les cheveux par poignées.

« Il y a toujours eu des espèces qui disparaissent et d’autres qui apparaissent ! Où est le problème ? Pourquoi parler de crise ? »

Transposons.

Il y a toujours eu des gens qui meurent et des gens qui naissent.

Pourquoi parler d’attentat, d’épidémie, de guerre mondiale ?

Qu’est-ce qui fait la différence ?

Vous avez compris.

Fichus scientifiques. Saletés d’indicateurs, foutue réalité liberticide…