Chronique d’une saison de terrain n°21 – Dernières hirondelles

Que dire ?

Plus rien. Comme s’il ne nous restait le choix qu’entre l’autruche, l’indécence et l’anxiogène. L’anxiogène, c’est rajouter des couches de mots quand tout a déjà été dit et que c’est désormais dans l’action – laquelle peut encore passer par des mots, mais pas ici, pas sur les réseaux – que tout doit se jouer. Je ne le ferai pas. Déverser ma propre peur ici, à quoi bon ? A part en augmenter le niveau ambiant, rien à gagner. C’est comme les climatiseurs, vous savez. Nos villes en sont hérissées. Pour leur utilisateur, c’est tout confort. Mais la chaleur est rejetée dans la rue, aggravant encore l’effet « ICU » (« îlot de chaleur urbain »). Nos réseaux ont tout l’air d’îlots de peur urbaine, si j’ose dire, et vous ne m’en voudrez pas de ne pas aggraver le phénomène en le commentant..

Autruche et indécence, alors ? Seul le silence, l’arrêt de toute activité dans l’attente du prochain attentat, dans un mois, un jour, une heure, et la suspension de toute vie civile et politique à l’exception d’une lutte à mener on ne sait comment semblent devenir dignes. Il nous serait commandé une veillée funèbre destinée à durer un an, cinq ans, cinquante ans peut-être.

Non. Sinon, il n’y aura même plus besoin de nous tuer, nous serons déjà morts, sagement et par nous-mêmes. (Même remarque).

Je vais donc parler d’autre chose. De ce qui continue à tourner. Du soleil par exemple. Et d’oiseaux. Je repense à cette chouette du clocher des Eparges, ou d’un village voisin, dont parle Genevoix. Chaque soir, elle sort, et revient aux lueurs de l’aube. « All’s’fout d’la guerre », commente un soldat. « All’a d’la veine. »

Voici le solstice passé. Et même de beaucoup.

La saison de terrain peut être considérée comme terminée, après une soixantaine de prospections de terrain ce printemps, je ne sais plus. Professionnelles, s’entend. C’est à peu près terminé. Le printemps aussi. Je parle là du printemps biologique, bien sûr ; on a du mal à se penser en été alors que tant d’oiseaux nourrissent encore des nichées.

C’est que les saisons biologiques se superposent, se carambolent. Rien que chez les oiseaux. Bien sûr, le gros des parades, des chants, des pontes et des élevages de jeunes s’étale entre mi-mars et fin juin. Mais certains – les Rapaces nocturnes – ont pondu fin décembre, et d’autres verront leurs jeunes s’envoler en août, voire en septembre. A cette date, il y a beau temps que bien des migrateurs nous auront déjà fuis. Prenez les Martinets noirs ; ils sont installés depuis fin avril, leurs jeunes commencent à s’envoler, et d’ici un mois, ils seront repartis, alors que les Hirondelles de fenêtre seront encore occupées à nourrir une deuxième, voire préparer une troisième couvée.

Il y a pire : chez certaines espèces, les migrateurs peuvent même se croiser ! Prenez, par exemple, le Chevalier culblanc, qui niche près de l’Océan arctique et vient hiverner dans toute l’Europe. Il arrive qu’en mai ou juin, on en voie encore d’attardés, qui ne se décident pas à achever leur remontée vers le nord. Mais également dès juin, on peut voir des « postnuptiaux », c’est-à-dire des migrateurs qui « redescendent » après avoir échoué rapidement dans leur reproduction. Au-delà du cercle polaire, l’hiver arrive en août : pas question de tenter une seconde ponte. Vous êtes donc dans un marais de Vendée mi-juin, et parmi ces Chevaliers devant vous, les uns sont « au printemps » et les autres « en automne ». Amusant, non ?

Mais revenons aux Hirondelles, j’ai envie, en ces derniers jours de terrain, de vous parler de l’Hirondelle de rivage.

Normalement, vous la connaissez. Si, si. J’en ai déjà parlé. Y’en a qui ne suivent pas, dans le fond de la classe.

Reprenons, donc.

L’Hirondelle de rivage ressemble à l’Hirondelle de fenêtre en brun. Dos brun, queue courte et fourchue, ventre blanc, collier sombre. Comme « chant », une espèce de babil, enfin, de grésillement électrique et peu sonore.

Hirondelle de rivage (1)

En latin, elle s’appelle Riparia riparia, ce qui signifie à peu près « Durivage durivage » et vous voilà bien avancés.

Je voulais caser ici un petit aparté « classification », pour vous apprendre des tas de choses très utiles pour briller en société et gagner au Trivial pursuit. La classification des espèces est due à un monsieur Linné. Suédois, comme son nom l’indique (comme Zlatan Ibrahimovic en somme). L’acquis de Linné, donc, c’est une classification en boîtes gigognes – embranchement, classe, ordre, famille, genre, espèce. Seulement, c’est devenu si effroyablement complexe, à présent qu’il s’agit de classer tout le monde vivant en fonction non de vagues ressemblances mais d’ancêtres communs, que c’est au-delà de mes connaissances et de l’explicable sur ce blog.

Contentons-nous de mentionner que parmi les oiseaux, qui sont rattachés aux dinosaures (mais si, mais si ; ce ne sont pas les descendants des dinosaures, ce sont des dinosaures), on distingue divers ordres (ansériformes pour les oies et les canards, par exemple), dont un, les Passériformes (passereaux) regroupe la moitié des espèces actuelles. Les Hirondelles sont des passériformes. Les Martinets qui ont animé nos rues jusqu’à ces derniers jours, étant des Apodiformes, n’en sont donc pas les cousins. En-dessous de l’ordre, on trouve la famille ; nos hirondelles appartiennent donc aux Hirundinidés, et quant au genre, c’est directement leur nom scientifique qui nous l’apprend : Riparia riparia signifie : Genre Riparia, espèce riparia. Le genre Riparia est d’ailleurs plutôt réduit avec ses six malheureuses espèces. Notre Hirondelle de rivage est la seule à fréquenter l’Europe. Plus au sud, elle est remplacée par l’Hirondelle paludicole, Riparia paludicola.

Vous voilà désormais mieux armé pour damer le pion aux élites, entre la poire et le fromage, sur le chapitre des hirondelles, africaines ou européennes.

Mais, me direz-vous, on ne voit pas souvent d’hirondelles sur les bords des fleuves, donc qu’est-ce que c’est que cette histoire d’hirondelle de rivage.

C’est normal. Au bord d’un fleuve pas encore canalisé, redressé, recalibré et bétonné, on trouve du sable. Des berges taillées à la serpe par l’érosion à chaque crue, offrant de beaux fronts meubles et friables juste ce qu’il faut, parfaits pour creuser de magnifiques terriers. Car l’hirondelle de rivage niche en terrier, comme le lapin de garenne dont elle partage les couleurs. Si vous avez un doute, celui qui a des oreilles, c’est le lapin. Le terrier d’une Hirondelle atteint un demi-mètre de long, pour à peu près le diamètre d’une balle de tennis. Je ne sais pas si vous mesurez l’exploit de forer ce genre de lyon-turin quand on n’est qu’une petite hirondelle de vingt grammes, pourvue d’un bec minuscule et de pattounettes courtaudes en guise de pelle de tranchée.

Hirondelle de rivage (3)

Et pourtant, à voir la façon dont les colonies printanières se font, se défont et se recréent plus loin, l’opération est plutôt rapide.

De retour mi-avril, les Hirondelles de rivage ont en général achevé un premier cycle de reproduction fin juin. Elles entament alors une seconde ponte, pas toujours au même endroit. En fonction de la disponibilité en fronts sableux, de nouveaux couples peuvent s’installer à quelques dizaines ou centaines de mètres et la colonie se transférer progressivement sur le nouveau site, à mesure que la première génération s’envole et que les couples entament la seconde ponte. Il arrive aussi qu’une colonie soit abandonnée du jour au lendemain, suite au passage d’un prédateur. J’ai même trouvé une colonie entièrement dévastée par le passage de Blaireaux, qui s’étaient aventurés sur l’étroitissime plage subsistant au pied de la berge abrupte abritant les terriers.

Cette dynamique complexe, fluctuante, aléatoire, ne me facilite pas la tâche. Car l’Hirondelle de rivage, qui ne trouve pratiquement plus de berges sableuses naturelles, se reporte sur ce que nous lui concédons à l’insu de notre plein gré, je veux parler des fronts de taille des carrières alluvionnaires. Ces coupes stratigraphiques offrent çà et là des lentilles de sable plus ou moins vastes que les hirondelles (mais aussi, parfois, les Guêpiers d’Europe) s’empressent de coloniser. Evidemment juste sous le nez des pelleteuses, sinon, ce ne serait pas drôle. Allo, monsieur le carrier ? On a un problème.

J’exagère. Ça passe pratiquement toujours. Les carrières sont vastes, et la durée de vie des colonies est brève. Une option consiste d’ailleurs à ouvrir sciemment un front non pour l’exploiter, mais pour le laisser à disposition des oiseaux. L’ennui étant que s’il existe d’autres sites favorables sur la carrière, elles n’ont aucune raison de choisir spécialement celui préparé à leur intention. En particulier, elles se montrent totalement insensibles à la réclame, aux enseignes publicitaires leur promettant le confort d’un talus jeune, beau et sentant bon le sable chaud. Quant à vanter à ces migrantes les merveilles d’un joli front sableux made in France, d’un beau front national, je ne m’y risquerais pas.

 Cette année, sur « ma » carrière, la colonie s’est dédoublée, puis détriplée. Une installation tardive, fin mai, sans doute à cause de la météo : une trentaine de trous. Fin juin, alors que les oiseaux, quoique moins nombreux, bourdonnaient toujours autour de ce premier site, une seconde, dans un talus ! Trente-cinq autres trous. Et fin juillet, alors que la première colonie a l’air tout à fait désertée, un troisième banc de sable a reçu les foreuses : dix trous de plus.

Combien de couples au total ? Bien malin qui peut le dire… En général, on se contente d’ailleurs, pour cette espèce, de compter en trous occupés simultanément et de comparer les colonies entre elles à l’aide de ce chiffre. Savoir, en effet, combien d’oiseaux ont mené à bien une, ou deux nichées, dans quelle mesure une colonie surgie en juin est peuplée d’oiseaux supplémentaires ou uniquement de nicheurs du site précédent s’étant déplacés est quasi impossible.

 L’essentiel est que la colonie ait pu vivre, une année de plus.

Pour ma part, la saison de terrain professionnelle est terminée. Ah, pas tout à fait: je devrai tenter une ultime prospection Rapaces diurnes fin août. Mais c’est tout comme. Le travail de terrain au sens strict ne représente donc guère qu’entre un tiers et un quart de mon temps de travail annuel. Le reste ? Analyser tout cela et conclure; rédiger; cela représente au moins autant de temps; et puis gérer la base de données, coordonner le travail des bénévoles, sans parler des réunions, des dossiers de protection, que sais-je ? J’en parlerai peut-être un jour, toujours pour que vous puissiez mieux savoir en quoi consiste ce bizarroïde métier. Pour l’instant, les vacances approchent.

 

 

Après Nice, un pas de plus vers… quoi ?

Avons-nous vraiment changé de monde ?

Quand monsieur Ciotti danse sur les cadavres pour nous convaincre que la question de rester un État de droit ne doit plus être posée, ou à peu près, on n’ose plus répondre. Il faut, c’est obligatoire, rouler les biceps et déclarer que c’est la guerre (totale, sinon, ça fait petit joueur), que rien ne sera plus comme avant et qu’il faut aller jusqu’au bout.

Mais dès qu’il s’agit de savoir vraiment ce qui n’est plus comme avant, quel est le monde que nous venons de quitter, celui dans lequel nous sommes entrés, celui vers lequel il faut aller, comment et jusqu’au bout de quoi, c’est une autre histoire.

Un autre monde que celui des Brigades rouges, des ratonnades quotidiennes et des milices armées de fusils de chasse des années 70 ? Un autre monde que celui du WTC, qui remonte déjà à quinze ans ? Je trouve, pour ma part, qu’ils se ressemblent beaucoup, pour le meilleur et pour le pire.

Pour le pire, parce que nos sociétés fourmillent toujours autant de tarés, de fanatiques en puissance, et surtout de paumés sans foi ni loi, pour qui la vie ne vaut rien, pas même la leur. Ils pullulent, à disposition des propagandes qui savent y mobiliser ces « soldats » jetables séduits par la gloriole post-mortem d’un meurtre de masse. Quitte à se parer des actes de types quelquefois malades au sens propre du terme, et aussi loin de l’austère intégrisme religieux du vrai fanatique que ce blog d’un site de cuisine crétoise. Il suffit que le taré ait une gueule à passer pour un muslim aux yeux d’un koufar et c’est parti. Si Lubitz s’était appelé Ahmed plutôt qu’Andreas, Daech n’eût peut-être pas rechigné à le contresigner. Une forme d’essentialisation.

Pour le pire, par l’inévitable, si tristement humaine, montée de haine aveugle qui leur répond en même temps qu’elle les adoube comme ils l’espèrent. L’essentialisation miroir de l’autre. Depuis Sun Zi au moins, on le sait : quand on se met à faire exactement ce que l’ennemi attend de nous, il faut se méfier. Même si c’est la réaction qui nous paraît la plus évidente.

Pour le meilleur, car en fin de compte, le monde occidental ne vacille guère. Trop solide ? Trop lourd ? Trop mou ? Peut-être qu’en fin de compte, les islamistes ont le sentiment de boxer un polochon. Et à tout prendre, ce n’est pas plus mal. C’est moins dangereux que de se muer en armée de Don Quichottes armés de vrais fusils, prêts à tirer tous azimuts au cri de « guerre totale ! »

Ce n’est pas une solution non plus. Mais si cela nous fait gagner un peu de temps pour agir d’une façon plus saine, ce sera ça de pris.

Car, j’y reviens, nous avons beau crier, nous sommes bien en peine de braquer nos fusils. Il semble même que nous criions d’autant plus fort que nous ne savons, en réalité, pas quoi faire. Perquisitionner ? Où ? Des milliers de caves et d’appartements ? Enfermer préventivement les radicalisés potentiels ? Pourquoi ? De quel droit ? Sur quels critères ? Un million de personnes en camp, à tout hasard ?

On en arrive à proposer la peine de mort pour les kamikazes, l’expulsion vers leur pays pour des Français ou la déchéance de la nationalité française pour des ressortissants étrangers. Jusqu’à l’absurde, le constat qu’on arrive trop tard, qu’on a le choix entre arriver après la bataille et amputer avant que la gangrène se déclare. Avec une nette préférence pour la seconde option.

Et quand, en guise de changement de monde, nous nous serons mués en dictature pour éviter d’y sombrer, nous aurons l’air fin.

L’EI adopte – ou se résigne – à une stratégie consistant à jeter sur des innocents tout ce qui peut se recruter dans nos rues, dans nos villes, comme paumés, comme cinglés déshumanisés, et leur offre une sanglante cause. Pour peu qu’il parvienne à poser en étendard des pauvres sans espoir et des réprouvés, nous sommes mal. Aucune « fermeté » n’étoufferait la vague. Ça n’a jamais marché. Jamais.

Peut-être est-ce surtout cela qu’il faut éviter, contre cela qu’il faut allumer, dès aujourd’hui, des contrefeux. Que faire pour couper ce vivier des recruteurs du crime de masse ? Qu’avons-nous fait, qui marche, ou qui n’a pas marché ? Quelle espérance notre monde propose-t-il ? Pourquoi un jour, tel désespéré fait-il le choix du meurtre – et beaucoup d’autres, Dieu merci, jamais ? Autant de questions à résoudre, sans quoi la lutte antiterroriste risque de consister à endiguer la pluie avec des gobelets en plastique.

Et pendant ce temps, l’on repousse aux calendes grecques l’avènement du seul monde nouveau qui nous sauvera vraiment, qui sauvera nos « valeurs » mais surtout notre existence même. Nous oublions qu’il est un ennemi pire que Daech, qui tue à coups de cancers et de typhons, à coups de sols ravinés et d’abeilles mortes, à coups d’espèces disparues et d’eaux polluées. Aucun monde nouveau n’est viable s’il ne relève en priorité CES défis. D’autant plus que l’extension des déserts, la perte de terres agricoles viables, et les diverses autres calamités écologiques qui frappent dès à présent les pays du Sud ne cessent de jeter sur les routes toujours plus de désespérés, parmi lesquelles toujours plus de recrues potentielles pour l’EI, les shebab et autres sinistres drapeaux noirs.

Un monde meurt, de tous les côtés à la fois, et bien rares sont les signes que la vie refleurira ensuite. Il faut avant tout les semer, les faire germer, les soigner.

 

 

 

 

Notre-Dame-des-Landes: l’écologie ? un coup d’pelle !

« L’autre jour il y avait une vipère énorme dans mon jardin.
– Oui enfin c’était plutôt une couleuvre [au vu des milieux et de la quasi-disparition des vipères]
– Mais non, c’était énoooorme donc c’était une vipère. J’y ai mis un coup d’pelle.
– Mais… mais…
– Oui je sais c’est pas bien et pourtant j’suis écolo hein je mange sans gluten, mais là, un serpent c’est le coup de pelle. »

Scène vécue.

Voilà. Le « oui » à l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes c’est un peu ça. L’écologie, c’est beaucoup de paroles, mais quand vient le jour de poser véritablement un acte, de changer ses habitudes pour mieux respecter la vie, penser à long terme, c’est la force de l’habitude qui l’emporte.
Comme d’habitude. On vote pour le développement à coups de mètres cubes de béton, on en reste au bon vieux « quand le bâtiment va, tout va » – c’est la crise, alors on se rassure. On ne change rien, et pensant ne prendre aucun risque, on prend le pire de tous.
Mais on s’est rassuré en mettant un coup de pelle aux serpents, aux tritons, aux écolos, « comme d’hab ». Le changement de paradigme, ce n’est pas pour maintenant. Remettre en cause l’idée que la prospérité naisse du béton et d’une cadence accrue de vols vers New York, quand même des géographes – traditionnellement pas la profession la plus tournée vers l’écologie – dénonçaient le projet comme inutile et néfaste ?
Pire : se demander si par hasard, l’avenir ne nécessitait pas des écosystèmes en état de fonctionnement, si les zones humides ne protégeaient pas des crues, si les tritons ne régulaient pas, sans pesticides, les ravageurs agricoles ? Se demander s’il n’était pas temps de renouveler enfin notre regard, de vouloir un autre progrès, un autre développement, que l’orgie de ressources et de pétrole ?

Comme d’habitude, on a préféré voter en croyant expédier les nuisances au loin. Comme si le dérèglement climatique et l’effondrement des chaînes trophiques allaient connaître des frontières communales, et se borner à l’échelle d’un petit département français…

On a réglé ça à coups de mots, de vocabulaire de lobbys politiques. À ce petit jeu, l’écologie ne risque pas de remporter un vote en France.

Le risque pris est bien plus grave, mais encore trop feutré. Que voulez-vous, c’est un peu comme les accidents nucléaires. Tant qu’ils n’ont pas eu lieu, le lanceur d’alerte passe pour un idéologue farfelu. Un jour, ça pète. Avec les écosystèmes, c’est la même chose. Tant qu’ils tiennent vaille que vaille, vous ne voyez rien. Un jour, il sera trop tard. Trop tard en tout cas pour les restaurer sans terribles crises.

Là encore, curieusement, lorsque vous en parlez, tout le monde connaît l’histoire type : « les Chinois qui ont voulu éradiquer les moineaux ». L’épisode a même sa page Wikipedia : il s’agit de la Campagne des quatre nuisibles à l’issue de laquelle l’éradication du Moineau friquet, granivore mais aussi régulateur de nombreux insectes ravageurs des cultures, provoqua un déséquilibre écologique majeur et une famine massive. Nous sommes donc prévenus, seulement voilà : c’étaient des Chinois, et en plus des communistes !
Donc, on en rit. Nous sommes quand même plus intelligents que les communistes, n’est-ce pas ? De même avions-nous ri de Tchernobyl ; ou sinon ri, du moins conclu à la preuve de la supériorité de l’Occident sur les rouges. Cela n’arrive pas chez nous !
Puis, il y eut Fukushima.
Mais enfin, Fukushima c’est loin, c’est au pays des tremblements de terre.
Cela n’arrive pas chez nous !

Et quand cela arrive chez nous…
On trouvera toujours une excuse.

Et on ne change rien. Comme d’habitude, comme en 1963, origine du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, on explique que c’est un projet d’avenir et que ses opposants raisonnent comme au siècle passé.

Comme d’habitude, surtout, l’écologie est assimilée à un vague lobby. Qui défend non pas le bien commun, mais ses intérêts. On n’hésite pas, sans rire, à vous présenter Greenpeace comme une tentaculaire organisation riche à milliards, plus puissante que les géants du pétrole ou du BTP. À une autre échelle, il suffit que vous soyez salarié d’une association de protection de la Nature pour qu’on vous accuse de mentir pour sauver votre poste. De défendre vos intérêts en toute mauvaise foi, « comme tout le monde ».

Ici aussi, il y a des habitudes, de vieux cadres de pensée qui terrifient. À force de regarder notre monde comme une arène de compétition, une jungle amorale où chacun ne se battrait que pour lui-même et contre tous, l’idée même d’un positionnement altruiste, d’une volonté de donner pour le bien commun n’est plus jugée crédible. À force de voir les lobbys se battre, nous en voyons partout, et en tous. « L’altruisme n’existe pas, c’est humain ! » Circulez, y’a rien à voir. Et comme il est un peu délicat de suspecter le salarié d’asso à douze cents euros par mois d’être mû par la vénalité, on l’accusera de haine de soi transformée par « transfert » en haine de l’homme.
Et voilà comment, vous battant depuis une ou deux décennies pour un monde qui accueille encore quelque vie dans cent ans, vous passez quasiment pour un assassin en puissance. Je peux vous dire qu’humainement on accuse le coup, quand après ces années d’engagement, on constate qu’on est toujours considéré par la plus grande partie de ses concitoyens comme le serpent dans le jardin : une vermine à éradiquer à coups de pelle sur la tête.

C’est la démocratie, dit-on enfin.
Passons sur le choix du périmètre, les agents de vote arborant des badges « oui » et l’organisation très olé-olé d’un référendum qui n’a d’ailleurs aucune portée légale. Il est tordant de voir des comptes Twitter, des hommes politiques qui, en milieu de semaine, s’outraient du vote britannique, appelaient à revoter, approuvaient l’idée de suspendre le droit de vote passé un certain âge, relayaient les articles dénonçant les référendums, ces « votes irrationnels », sans parler de ceux pour qui l’hostilité massive des Français à la loi travail ne justifie en aucun cas de la remettre en cause, tordant de voir tous ces gens, donc, devenir tout à coup des apôtres de la démocratie directe la plus pure.

L’erreur serait de faire la même chose. De balayer d’un revers de main ce refus de la société française de changer ses cadres de pensée pour une approche véritablement écologique, de considérer enfin l’écologie comme une science au service du bien commun, et de délaisser le logiciel « tout bonheur vient de la dépense maximale de ressources naturelles » hérité des deux derniers siècles.
Nous ne savons pas convaincre et c’est trop facile de traiter nos concitoyens d’enfants qu’il faut rééduquer ou d’imbéciles qu’il faudrait déposséder de leurs droits civiques. Je n’ai pas du tout envie que l’écologie soit imposée comme nous ont été imposées « pour notre bien, bande de petits irresponsables » de nombreuses décisions européennes ou autres.

Et ce, alors même que je considère que renoncer à ce projet d’aéroport serait un bien, pour tous, vraiment tous, et que le construire est irresponsable.

Si la loi était pleinement appliquée, si des études objectives et solides charpentaient la démarche, l’autorisation ne serait pas donnée. Si elle l’est, je ne considèrerai pas que le droit et la démocratie ont parlé. Pour autant, même contre une démocratie bancale, je ne fantasme pas de coup d’État, même au nom de quelque intérêt général. Ils le sont presque tous, même les pires. Ni de lutte armée. Si résistance à ces décisions biaisées il y a, qu’elle soit non-violente, et que ce point distingue, aux yeux de tous, les vrais défenseurs du bien commun des autres. C’est une espérance, pas plus : je n’habite pas la région (mais une autre encore bien plus soumise à la loi de fer du béton et du bulldozer…)

D’ici là, nous devons, encore et encore, apprendre à mieux convaincre. Montrer sans relâche des argumentaires rigoureux, des méthodes scientifiques, des données consultables, des démarches transparentes. Montrer que nous n’avons rien à gagner dans ce combat hormis ce qui bénéficie à tous. Convaincre que ce qui se joue est grave et que les tritons ni les crues ne se paient de paroles. Ne pas utiliser les ficelles des lobbys, parce que nous ne sommes pas un putain de lobby. Notre-Dame-des-Landes, c’est pour Vinci, l’écologie, c’est pour toi, pour moi, pour nous, pour tout le monde et pour ceux qui nous suivent. Non pas sur Twitter, mais dans la vie, la vraie.

Il y a quelques semaines nous avons assisté aux conférences de Dominique Bourg au Forum Zachée, grande réunion nationale des participants du parcours du même nom, consacré à la Doctrine sociale de l’Église. Nous avons vu autour de nous la salle blêmir à mesure que l’orateur martelait les chiffres, les données tangibles, notamment celles de la chute de biodiversité.
Mais quels actes ensuite ? Avons-nous trop peur pour agir ?

En tout cas, nous n’agissons pas. Quarante-cinq ans d’écologie, d’études, d’analyses, de données, de retours d’expérience ne suffisent pas à convaincre lors d’un vague référendum local. Et le mur est là.

#JeSuis #JeSuis … tout seul

Deux attaques en deux jours ; qu’importe qu’elles aient touché deux pays distincts, qu’importe qu’il y ait derrière une initiative solitaire vite récupérée ou la force d’un réseau ; les réponses sont les mêmes : gesticulations, peur et recherche de coupable idéal. D’autres que les auteurs, s’entend.
Il n’y a rien à attendre des premières, nous avons l’habitude. De la troisième, il y a surtout à redouter d’opportunistes lynchages de l’adversaire politique ou du croquemitaine du moment.
Reste la seconde. La seule qui ait au moins le mérite d’une sincérité garantie.
A force d’en produire, nous n’avons plus assez de badges noirs « Je suis ».
Nous avons même un peu oublié l’origine. Charlie bien sûr, mais surtout une réaction immédiate, moins de solidarité-avec-les-victimes que de refus de céder à la peur. Des rues entières de « Je suis Charlie », le premier soir, c’était moins « Je compatis » que « Nous sommes si nombreux à être ce que vous, terroristes, vous détestez, que vous n’avez aucune chance, vous ne pouvez pas nous tuer tous ». C’était le refus de raser les murs.
C’était un peu la même chose avec ce léger « Je suis en terrasse » en fin de compte, injustement ridiculisé, bien desservi surtout par la ridicule saillie de M. Valls : « Vivez, consommez, dépensez ».

Et voilà le problème avec ces « Je suis Untel » qui, désormais, ne signifient plus que « Je suis en larmes pour Untel ».
« Je suis » surtout planté tout seul sur ma chaise, dans le noir, et j’ai peur. Et nous avons beau arborer chacun sur notre profil le même filtre hâtivement programmé par Facebook, chacun de nous est enfoncé seul dans sa peur.

JeSuisToutSeul

« Je suis » enlisé dans un marécage de peur, et je ne peux qu’y rester, car autour de moi, il n’y a que des enlisés. C’est que nous avons tous marché là un par un, individuellement, sans prendre garde aux pistes ni aux gués. Nous nous sommes donc, chacun, englués individuellement, sans que jamais un seul d’entre nous fût en mesure de tendre à l’autre une planche de salut.
Chacun va son chemin seul en ce monde, concurrent, compétitif, rival, voyant au mieux dans l’autre une sorte d’encombrant qu’il va s’agir de « tolérer ». Pis qu’une société atomisée, c’est une société d’électrons : côte à côte, susceptibles d’être tous polarisés en chœur par un même aimant, un même courant, nous n’en sommes pas moins incapables de nous unir, de nous aller. Nous nous repoussons et trouvons cela tout à fait normal. Allons, avec qui avez-vous échangé lors de ces journées noires des paroles de consolation ?

J’exagère : il y en a. De bien petits agrégats qui s’empressent, trop souvent, de cultiver un entre-soi qui n’en fait que des électrons un peu plus gros (ça n’existe pas, c’est la limite de la métaphore ; tant pis). Il n’est que de voir le bal des récupérations politiques où chacun s’applique d’abord à imputer à l’autre une responsabilité dans le crime. Au bout de dix minutes, Orlando, c’était un coup de la Manif pour tous. Ou « ç’aurait bien pu ». Au bout de vingt c’était un « bon prétexte pour ressortir la propagande LGBT ». Et Magnanville, et bien, c’est « la haine anti-flic instillée par l’extrême-gauche ». Enfin, ce matin, les opposants à la Nuit debout sont responsables de vitres fendues à l’hôpital Necker, et donc, soit vous êtes pour la loi El-Khomri, soit vous êtes un mangeur d’enfants, avec de la sauce au poivre.
Il nous faudrait, comme aux vaches, quatre estomacs à vidanger pour commenter à leur juste valeur ces hautes analyses.
J’en retiens surtout que pour l’unité face aux barbares, c’est raté. D’ailleurs, nous ne cessons d’interpeller le groupe d’en face pour exiger de lui qu’il se désolidarise de ce qui vient d’être commis par un sauvage qui présente avec lui la ressemblance la plus ténue. Comme si seuls les clans d’assassins étaient susceptibles de véritable solidarité.

Montbéliarde, tenue de se désolidariser des projets terroristes de l'inséminateur lorrain arrêté en Ukraine.

Montbéliarde, tenue de se désolidariser des projets terroristes de l’inséminateur lorrain arrêté en Ukraine.

Absence de solidarité, manifestée aussi dans le regard tourné, systématiquement, vers l’Etat. « C’est la faute à l’État laxiste ». De fait, s’il est un devoir que presque nul ne conteste à l’État, c’est celui de veiller à la sécurité des citoyens (le lièvre gîtant, ô combien, dans le « comment » !) C’est même à peu près pour cela qu’il est né. Or l’État défaille.

L’État manque à ses devoirs, et pas que là.
La peur, la peur individuelle, qui glace, étreint, qui aspire comme une vase est multiforme ; elle est forte de toutes les crises de ce temps, contre lesquelles l’État ne peut ou ne veut plus nous protéger. Nous n’avons plus confiance en lui. Il ne s’en montre plus digne. Comment faire ? Je veux dire là, tout de suite ?

Et si nous essayions la solidarité ? Nous ne savons même plus comment faire. Au-delà de nos petits cercles bien connus, bien maîtrisés. Pardon, je rectifie : trop rares sont ceux qui savent encore faire – et moi, encore moins que tout autre, d’ailleurs. Mais oui, j’ai la trouille. Je ne parle pas aux inconnus, je ne sais pas quoi dire, pas comment éviter le mot de travers.

Ce serait resté une chose toute simple, la solidarité, si elle n’avait jamais cessé d’exister. Mais le fil est rompu, et le passé ne nous sera pas forcément d’une grande aide, d’ailleurs, car le terrain où il faut semer aujourd’hui est nouveau, et inculte. Il faut réapprendre à dire « nous » au lieu de « je » ; se parler au lieu de répéter en même temps les mêmes slogans, se rencontrer au lieu de se tolérer, s’aimer au lieu de se détourner. Se tenir la main au lieu de lever le poing en masse – dans nos fauteuils. Et même hors de nos fauteuils.

Et s’il faut pour cela passer par un badge « Je suis bisounours », et bien allons-y. Si le choix est entre le bisounours et le barbare…

« Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi’. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 43)

De toute façon, ne nous leurrons pas : aucune « réponse ferme » ne servira à quoi que ce soit à long terme sans cela. Une société qui rejette l’amour sécrètera toujours assez de barbares écumants de haine pour qu’aucune réponse policière, jamais, ne suffise à nous en préserver. Et même une société de solidarité, d’ailleurs, éprouvera de tels chocs. Elle devra affronter les mêmes crises que n’importe quelle autre.
Mais nous ne serons pas chacun seuls à crier « Je suis – mort de trouille ». Même si nous avons peur ensemble, parce qu’il y a de quoi, ce sera toujours mieux.

Ce sera déjà un rempart contre ce qui nous guette, si nous ne faisons rien, hormis fantasmer un État fort disparu : notre remise entre les mains du potentat le plus proche, le clanisme, le féodalisme, c’est-à-dire le sanglant panier de crabes de petites frappes s’affublant d’une particule.

En outre, que nous le voulions ou non, nous sommes tous solidaires, au sens primitif, comme sont solidaires les poutres d’une charpente. Les idéologies individualistes ont beau faire : nous dépendons tous les uns des autres et chacun de nos actes retentit sur tout l’Univers. Notre monde ressemble au Titanic, certes, mais les canots n’ont nulle part où aller. Déciderions-nous même de fuir une bonne fois nos responsabilités incarnées dans ces innombrables liens – économiques, écologiques, sociaux, humains, c’est-à-dire spirituels – que nous n’aurions même pas une île déserte (une vraie) où fuir : le réchauffement est en train de les engloutir toutes. Nous nous sauverons ensemble, ou nous mourrons seuls.

Alors, assez de « Je », disons donc un peu « Nous ».

Chronique de terrain n°20 – Quel air, ce printemps ?

La saison de terrain touche à sa fin. Encore une semaine et ce sera pratiquement terminé, hors quelques sites dont le suivi se prolonge jusqu’en juillet.

Trop tôt pour s’avancer

À cette date, il est encore trop tôt pour se lancer dans les analyses et les rédactions. Techniquement, on pourrait, pour quelques dossiers dont le terrain est déjà terminé.

Pas les STOC. Ceux-ci sont, pour ma part, finis depuis hier pour la campagne 2016. Mais comme il s’agit d’un protocole destiné à fournir des données pour calculer des tendances dans la durée, ces mêmes données, à l’échelle locale, ne sont analysées que tous les cinq ans. Autant, au plan national ou régional, les carrés sont assez nombreux et l’historique assez long pour qu’il soit pertinent de recalculer les tendances lourdes en ajoutant les données chaque année, autant sur un département, les embardées interannuelles – ne serait-ce que météo – prennent une telle ampleur qu’on voit tressauter les courbes sans rien pouvoir en tirer.

Mais je ne vais pas analyser tout de suite non plus les dossiers sur lesquels je pourrais, techniquement, le faire, les inventaires de parcs, par exemple. En effet, le printemps n’est pas terminé. Toutes les données ne sont pas rentrées. Nous avons même encore quelques bénévoles, chevronnés, gros contributeurs, qui ne rentreront leurs données dans la base que dans quelques mois, consacrant leurs longues soirées d’hiver à, rituellement, « vider leurs carnets d’obs ». Mes données du printemps 2016 sur le parc Machin sont saisies, oui, mais la base ne contient pas encore tout le relevé du printemps 2016 dans le département. Du coup, impossible de les remettre en contexte. De savoir, par exemple, si c’est à cause de la pluie que la Fauvette grisette ne s’est pas reproduite, ou si c’est une affaire plus locale, par exemple un débroussaillage mal ajusté de quelque buisson.

Et maintenant que notre base en ligne nous permet cette recontextualisation, grâce à une centaine de mille données, ce serait vraiment dommage de s’en priver. Patientons donc.

Le ressenti d’un chaos

Il n’empêche qu’à cette date, et après une saison qui m’a mené sur une grande partie du département, je peux dresser un premier bilan de ce qu’on appelle mes ressentis de terrain. Quitte à constater que les données ne les confirment pas, et à chercher pourquoi.

Et le premier ressenti de ce printemps 2016, voyez-vous, c’est que c’est le bazar. Infâme.

Oh, globalement les migrateurs sont revenus aux dates classiques, du moins en ce qui concerne les premiers arrivants. Non, le vrai problème, c’est la chronologie de la nidification.

Mi-mars, par exemple, j’avais des jeunes Hérons cendrés déjà tout emplumés, près de l’envol, et à côté d’eux, des nids où « ça couvait » tout juste. Mais cette semaine, sur la même héronnière, aux côtés de nids déjà vides, ça couvait encore sur d’autres ! Et sur d’autres encore, des jeunes à peine éclos !

De même, j’ai vu avant-hier de jeunes Cygnes tuberculés, non pas frais du jour, mais vraiment pas vieux : à peine la moitié de la taille des adultes. Normalement, à cette date, les Cygnes de l’année ne se distinguent plus des parents que par leur plumage grisâtre… Du côté des Faucons pèlerins, trois couples ont élevé des jeunes. Chez deux d’entre eux, les envols ont eu lieu à une date classique (15-20 mai) mais l’unique poussin du dernier couple vient seulement de réussir le grand saut, avec trois bonnes semaines de retard. Difficile à comprendre chez une espèce qui s’installe très tôt dans la saison… et ne manque pas de proies.

D’ailleurs, avec 4 jeunes pour 3 couples, le succès de reproduction est particulièrement bas…

Que dire de cette femelle de Faucon crécerelle qui, hier sur mon STOC, était en train de couver, en plein mois de juin, sur sa lucarne habituelle ? Une ponte de remplacement ? Peut-être… sachant qu’au premier passage, début mai, le site n’était pas occupé. Du tout.

Ressentis de terrain encore ? Cette année, nous avons assisté à des passages de pouillots particulièrement massifs. Avec notamment un nombre anormalement élevé, sinon record, de Pouillots de Bonelli et de Pouillots siffleurs. La plupart de ces oiseaux forestiers ne nichent pas chez nous. « Le Bonelli » est lié aux bois clairs, secs et chauds ; nous en avons peu. Le Siffleur, c’est l’inverse : il aime les cœurs des vieilles futaies. Là aussi, nous sommes bien mal pourvus. Il s’agit sans doute de migrateurs qui se sont trouvés bloqués chez nous quelques jours par le mauvais temps.

Moins compréhensible : le Rougequeue à front blanc. Il a commencé par manquer cruellement à l’appel, sur mes points tout du moins – car la base, elle, indique un pic de passage marqué fin avril, suivi d’un retour à des effectifs plus modestes, ce qui montre exactement le même phénomène que pour les pouillots : la période de mauvais temps fin avril, début mai a contraint une vague de migrateurs à faire halte chez nous. En revanche, il est un constat moins anecdotique et, lui, vérifié par la base : l’espèce est en train de disparaître du centre de l’agglomération lyonnaise. Je ne suis pas surpris. Quand j’ai commencé à prospecter le quartier de Montchat et ses alentours, je le trouvais à chaque fois en deux ou trois points. Comme nicheur, je veux dire. Je ne l’y ai plus contacté depuis trois ans.

Et là, sans hésiter, je le classe comme victime de la densification : c’est une espèce des jardins agrémentés de gros arbres, de préférence à cavités. Tout ce qui disparaît à grande vitesse en zone urbaine. Demain, comme à Paris, il faudra aller au bout de la banlieue pour retrouver cette petite flamme orange sur les toits et les sapins.

Même constat pour la Mésange noire et la Mésange huppée, deux espèces des forêts résineuses bien représentées à Lyon où les conifères d’ornement sont nombreux. Habitué à fréquenter des quartiers où elles sont relativement communes, je ne les retrouve plus depuis trois ans, même dans les parcs.

J’ai observé nettement plus de Pies-grièches écorcheurs que d’habitude, y compris sur des carrés où je ne l’avais jamais vue… constat que la base ne partage pas : l’année y est même plutôt moyenne. Voilà qui est étrange. D’autant plus que je ne les trouve pas n’importe où, mais bien sur des milieux qui lui conviennent. C’est facile, avec elle. Prenez une prairie pâturée entourée de haies, examinez le sommet des buissons, de préférence les plus épais, par exemple à l’intersection de deux bonnes haies bien épineuses : normalement, vous verrez le dos roux, la calotte grise et le masque de cambrioleur du mâle qui veille sur le territoire pendant que Madame couve au cœur du fourré. Mais je la vois aussi sur les fils téléphoniques, lors de mes trajets de point à point. Bref, cette année, elle est vraiment facile à trouver. Et début juin, sur des sites favorables, on ne peut plus parler d’oiseaux de simple passage.

La météo demeurant capricieuse, on ne peut garantir qu’il y aura, pour autant, une bonne reproduction.

Alors ? Est-ce la suite logique de deux bons printemps qui auraient regonflé les effectifs ? Ou d’un hivernage sahélien moins désastreux que d’habitude ? Ou encore, comme le suggère un collègue, des migrateurs bloqués au point d’avoir posé leurs valises sur des territoires favorables, mais plus au sud que d’habitude ?

Nous ne le saurons qu’à la fin de l’année, en comparant nos données à celles de nos collègues résidant plus au nord.

Parlons des absents, maintenant.

Je n’ai pratiquement pas vu de Tourterelles des bois. Deux, pour être précis, alors qu’il s’agit d’une espèce en déclin, mais commune. Du côté de la base, les données s’annoncent, pour l’heure, peu nombreuses, mais comme lors d’une année basse « ordinaire ». Cette espèce est toutefois en déclin marqué sur 2009-2015. Rien d’étonnant : elle cumule les handicaps d’être transsaharienne et liée au bocage, aux paysages ruraux « traditionnels ». Vous ne la trouverez ni dans les lotissements, ni dans la steppe céréalière, cette immensité vouée à l’agro-industrie sur des milliers d’hectares dépourvus du plus humble buisson. Autant dire qu’on la voit de moins en moins.

TDbois

Tourterelle des bois

Deux autres espèces m’inquiètent. Deux espèces théoriquement communes qui le sont de moins en moins.

La première est le Bruant jaune. Bizarrerie locale : cette espèce de plaine, qui apprécie les milieux secs et ensoleillés, n’est présente, dans le Rhône, qu’au-dessus de 500 mètres d’altitude. S’il est d’usage d’invoquer la concurrence avec le Bruant zizi, qui possède à peu près les mêmes exigences écologiques, mais préfère les altitudes basses et manque d’ailleurs sur une bande nord-est de la France, l’hypothèse me semble assez mise à mal par le fait que ces deux espèces cohabitent sur les trois quarts des paysages de plaine du territoire… Même si le Bruant zizi se montre sensiblement plus thermophile, les basses altitudes n’interdisent en rien la présence du Jaune. Sans preuves, j’avancerais bien l’hypothèse que ce sont les prairies naturelles, et non les températures plus fraîches, qui manquent chez nous en-deçà de 500 mètres, et que c’est là ce qui est intolérable pour le Bruant jaune et supportable pour son cousin.

Du coup, c’est à la déprise agricole, qui, dans le Rhône dit « vert », remplace massivement ces vieilles pâtures par d’infâmes parcelles de résineux, des champs de bois où rien ne vit, que j’attribuerais la disparition du Bruant jaune, plutôt qu’au changement climatique qui ne devrait pas être son pire ennemi.

Concernant la Fauvette des jardins, en revanche, je ne dirai pas la même chose. Cette espèce est connue pour apprécier les milieux frais. En outre, c’est une migratrice au long cours, donc, défavorisée par les sécheresses qui touchent ses zones d’hivernage africaines. Elle devrait aussi bénéficier des jeunes stades forestiers, buissonnants, plus ombragés que les pâtures ; or, il n’en est rien…

Des trans-sahariens mieux représentés que d’habitude, d’autres pas ; des nichées en décalage complet avec les dates classiques, mais aussi d’un couple à l’autre. C’est un sentiment de désordre qui domine, à l’image d’une météo chaotique. Il est à craindre que la reproduction soit peu productive cette année.

L’ennui, c’est que beaucoup d’espèces n’ont vraiment pas besoin de ça.

bruant jaune CDA ouroux 2012

Bruant jaune

Chronique de terrain n°19 – Grand remplacement

Hé, c’est qu’on approche de la vingtaine. Hardi, tenez bon !
Il y a beau temps que je ne peux plus écrire une chronique par journée de prospection de terrain. J’ai pointé mon planning vendredi, histoire de ne pas m’emmêler entre les sorties reportées pour cause d’intempéries. Depuis début mars, j’en suis à quarante-cinq « passages » sur le terrain, la plupart le matin. Le rythme reste calé sur le soleil. Le réveil a sonné à sept, puis à six, puis à cinq heures. De toute façon, les aléas de l’existence et les errements d’un choix mal éclairé ont pourvu notre domicile d’un réveille-matin doté de quatre pattes, de moustaches et d’un organe vocal à la production variée, perpétuellement réglé sur 4h50.
D’ici la fin du mois, je me lèverai à 4 heures et je pourrai lui rendre la monnaie d’une partie de ses pièces. Bisque bisque miaule.

Parlons de jeudi dernier, tiens. Second passage STOC-EPS à Irigny. Il y a là une ville, enfin, une banlieue, étirée en contrebas du vieux bourg qui surplombe la vallée de la Chimie – pas très présentable, la porte sud de Lyon. Mais au-dessus, c’est le plateau, un plateau déjà bien mité par l’étalement urbain mais avec des champs, des vergers et quelques pâtures, le tout sous l’épaule de deux vieux forts de la ceinture Séré de Rivières (celle de la fin du XIXe siècle).

Passant littéralement entre les gouttes, j’eus la bonne surprise d’ajouter pas moins de treize espèces à la liste vue lors du premier passage, portant le total annuel à 44, ce qui n’est pas mauvais, pour le bilan annuel d’un STOC périurbain. Mais le plus important, c’étaient les résultats en termes d’oiseaux, disons, rustiques :
– Un Oedicnème criard, ce bizarre petit échassier à gros œil qui niche au sol dans les terrains secs et caillouteux, et que je traque plus régulièrement dans les carrières de l’est lyonnais, au point 6, au milieu des cultures et des vergers ;
– De respectables effectifs de Fauvette grisette et d’Hypolaïs polyglotte, qui sont deux fauvettes des haies, communes, mais sans plus ;
– Quelques Hirondelles rustiques manifestement cantonnées près d’une maison, au point 9 : les sites de nidification de cette espèce dans le Grand Lyon sont bien rares !
– Une Pie-grièche écorcheur en surveillance de territoire, au point 8. Ce point est un joli secteur de plateau agricole avec une occupation du sol variée – « en mosaïque » – mais d’ordinaire, le cortège d’oiseaux est plus pauvre qu’attendu. La rançon, sans doute, de son enclavement entre les axes routiers et les extensions urbaines…
– Et enfin, de nouveau le Moineau friquet, nichant dans les lampadaires près du vieux fort au point 6 ! Le moineau rustique n’a donc pas tout à fait déserté le Grand Lyon…

C’est peu, mais tellement mieux que rien. Tant qu’il reste quelques couples, que l’espèce n’a pas tout à fait disparu, on peut rêver d’une reconquête, d’une lente amélioration des milieux. Voilà pourquoi, en matière de protection de la biodiversité, il nous arrive de finir par céder, transiger, accepter de voir réduits ou vaguement compensés les dégâts plutôt que d’assumer une lutte frontale qui s’achèverait par une défaite honorable, mais totale. Il en coûte d’accepter de tels compromis où la vie, on le sait, est perdante, et de laisser accroire que ce ne serait pas grave, qu’on peut se le permettre, que de petits réglages de curseurs suffisent pour rendre un grand projet très acceptable, qu’une autoroute puisse « protéger la nature ».
Non.
Mais tant qu’il reste un fragment de tissu vivant, il peut repousser, si un jour le vent tourne. Ce qui est mort ne repousse pas.
Et la résurrection des Moineaux friquets dans leur corps glorieux nous paraît, voyez-vous, un objectif un peu lointain.

Voici donc terminé pour 2016 le suivi du carré d’Irigny : l’heure d’un petit bilan ?

Donnees_Irigny_Total2016

Tout d’abord, 44 espèces, c’est un chiffre plutôt bon pour ce carré, qui depuis 2008 affiche une moyenne un peu inférieure à 42. Cela reste bien sûr très en-deçà de la richesse connue sur cette commune qui est de 118 espèces. Mais naturellement, le carré STOC n’a pas pour but d’échantillonner la biodiversité de la commune. Ce n’est qu’un échantillon de territoire métropolitain/départemental/régional/national qui prend sens dans le réseau contenant bien d’autres échantillons de ce genre, et dans une perspective « oiseaux communs ». Si l’on devait réaliser un inventaire approfondi de la biodiversité d’Irigny, on déploierait un tout autre protocole.

Des données STOC, je ne tirerai pas non plus de tendance d’évolution des populations par espèce à l’échelle du carré ; d’abord, ce serait un peu long, ensuite et surtout, ça n’aurait pas de sens. Les données sont trop peu nombreuses pour fournir un chiffre représentatif. Là encore, c’est inséré dans les réseaux de carrés STOC du Grand Lyon, du département, de la région, du pays que ces données contribuent à calculer des évolutions fiables.

Par contre, il y a un petit calcul intéressant à faire, pour remettre en contexte le feu d’artifice d’espèces « agricoles » lors du 2e passage. Il s’agit de calculer l’abondance de chaque espèce, puis de trier tout ce petit monde par espèces indicatrices.
L’abondance est définie, dans notre cas, comme le nombre maximal d’individus de l’espèce donnée, sur un point, entre les deux passages. Deux Fauvettes à tête noire au point 3 en avril, trois en mai = abondance de 3 pour la Fauvette à tête noire au point 3 en 2016.
Quant aux espèces indicatrices, ce sont celles qui sont significativement plus liées à un type de milieu qu’à tout autre. C’est le Muséum qui a fait le calcul, à l’échelon national. Croisant les données STOC avec une carte d’occupation du sol, il a conservé comme indicatrices d’un milieu X (bâti, agricole, forestier) celles qui sont plus abondantes dans ces milieux que ne le prédirait une répartition homogène dans les trois.
Quant à celles qui ne présentent aucune différence sensible de répartition entre ces trois catégories de milieu, elles sont dites « généralistes ».

Et voici le résultat.

A gauche, point par point, et à droite, sur tout le carré.

graphiquesIrigny

Hé oui. Les généralistes et les oiseaux du bâti pèsent 84% du total, à eux seuls.
Je vous fais grâce du graphique modifié en éliminant la donnée isolée d’un groupe de 26 Martinets noirs qui écrasait un peu les autres chiffres : fondamentalement, cela ne change rien.
Bien sûr, la forte présence des oiseaux du bâti s’explique, puisque 5 des 10 points sont franchement en milieu périurbain ou urbain peu dense. Ce qui n’est pas normal, c’est la faiblesse incroyable des oiseaux franchement ruraux. Si peu d’hirondelles, de Tariers, de bruants… Pas une seule Tourterelle des bois, pas une Linotte, pas même un Faucon crécerelle.

A l’arrivée, même les paysages agricoles sont dominés par les espèces généralistes. Car le Rossignol et l’Hypolaïs, pour « campagnards » qu’ils nous semblent, fréquentent aussi les lisières épaisses et les friches autour des villes. Ce sont des espèces typiques de la déprise agricole.

Bref, ce carré illustre – attention : je n’ai pas dit « démontre » – un phénomène tristement connu des naturalistes, le seul Grand remplacement qui soit attesté : la banalisation des écosystèmes. Là où autrefois, les milieux étaient assez riches et variés pour faire vivre toute une diversité d’espèces spécialisées, à la niche écologique étroite, il n’y a plus de place que pour les durs à cuire, ceux qui se contentent de tout, c’est-à-dire de peu. Au bout du compte, que vous soyez dans le parc de la mairie, dans le jardin du grand-père, dans les prés, les champs ou en bordure d’un petit bois, vous trouverez les mêmes oiseaux partout, les quinze à vingt même espèces généralistes/des jeunes boisements feuillus. Ce sera à la fois la preuve que les écosystèmes ne fonctionnent plus qu’à hauteur de 20 ou 30% de ce qu’ils devraient et un facteur d’aggravation, par effet boule de neige. L’essentiel des ressources du vivant auront été perdues ; et naturellement, le reliquat ne pourra pas durer bien longtemps, soumis à des pressions qui ne pourront qu’aller croissant.

Grand Remplacement, Croissant. Aïe ! Il n’en faut quelquefois pas plus pour se faire classer « à la droite de la néofachoréacosphère ultraconservatrice ». D’ailleurs, il parle bien de conserver la nature, non ? Alors, hein !

Non, ce n’est pas drôle… Mais on en est parfois là. On se découvre un beau matin rangé dans une case, voire dans plusieurs cases contradictoires, et que ce soit l’une ou l’autre, on se demande ce qu’on fout là. On lit de soi-même, du moins, d’un groupe auquel on est désormais censé appartenir : « Leurs maîtres à penser sont Machin et Bidule », dont on connaît à peine le nom. C’est ce qu’on appelle « le débat public », paraît-il. Du moins, c’est ce qui en tient lieu.

Ce devrait être drôle et en fait pas du tout.

Restons-en là pour aujourd’hui. A vous de voir s’il y a de « l’homophobie cachée » (sic) derrière « le faux nez » (re-sic) de ce petit bilan d’un carré STOC-EPS. Sinon, j’espère que cette petite plongée dans l’analyse des données issues du terrain vous a intéressés. N’oubliez pas : ce n’était qu’un exercice sur un tout petit jeu de données. Il s’est trouvé – et je m’en doutais, bien sûr, mais je ne savais pas a priori – qu’il illustrait de manière simple et claire un phénomène national (et même planétaire). Il est bien évident qu’en aucun cas, « en vrai », on ne s’amuse à conclure sur la base d’un an de données sur un malheureux carré STOC ! Non, la banalisation des écosystèmes, malheureusement, c’est la gigantesque masse de données de tout le réseau national, et même de bien d’autres suivis que le STOC, qui permet de le démontrer, année après année.
Il est particulièrement visible dans ce contexte tendu qu’est le point de contact entre la « ville » et la « campagne ». Voilà tout.

Alouette lulu Une absente de marque...

Alouette lulu
Une absente de marque…

Chronique de terrain n°18 – Protocoles, intempéries

Il pleut.
Il s’agit, au choix :
– D’une basse manœuvre de syndicalistes gauchistes pour bloquer le pays et s’opposer à l’indispensable marche du train de réformes qui nous fera entrer définitivement dans l’ère des défis d’aujourd’hui pour un monde de demain qui est l’avenir ;
– D’un complot du MEDEF pour empêcher les salariés de suivre Roland-Garros au travail puisqu’il n’y a pas de matchs ;
– De la preuve de la mainmise persistante de l’Eglise catholique tentaculaire, patriarcale et obscurantiste qui fait la pluie et le beau temps et d’ailleurs c’est écrit dans la bible que c’est Dieu qui fait pleuvoir, alors, hein ?! et la pluie réactionnaire n’a rien à faire dans l’espace public et devrait être cantonnée à la sphère privée, si quelques serres-têtes et jupes plissées veulent de la pluie, qu’elles fassent pleuvoir chez elles ;
– D’une défaillance complète du gouvernement gauchiste incapable de faire régner un minimum d’ordre républicain entre les masses d’air, Hollande démission !
– D’une arme secrète de Poutine qui consiste à déverser sous forme de chemtrails des pluies toxiques pour étouffer la contestation citoyenne et la volonté patriotique de la France
– Du bon Dieu qui veut arroser nos racines chrétiennes
(cochez la case correspondant à votre hebdomadaire préféré.)

En attendant, cela ne m’arrange guère, car, si le travail ne manque pas au bureau, le terrain, lui, n’avance pas. Je me console en me disant que la nidification des oiseaux que je dois suivre doit elle aussi s’en trouver passablement retardée.
Enfin je me console : non, car les oiseaux ont assez à faire avec les pesticides, la destruction des haies et des prairies, la fragmentation des habitats et toute la cohorte habituelle pour devoir, en plus, faire face à un printemps pourri. La reproduction sera compromise cette année, ne serait-ce que pour les oiseaux nichant à terre et les prédateurs d’insectes volants, et ce sont des espèces qui n’ont vraiment pas besoin de ça.

Actuellement, mon quotidien de chargé d’études consiste donc à ouvrir l’œil à cinq heures, constater qu’il pleut, répéter l’opération de demi-heure en demi-heure jusqu’à sept heures – horaire à partir duquel il est trop tard pour arriver sur le terrain encore dans la tranche d’activité importante des oiseaux chanteurs. Il ne reste alors plus qu’à filer au bureau. Occasionnellement, une variante consiste à constater à 5h30 que la pluie a cessé, sauter dans les godillots puis dans la voiture et rejoindre le site prévu vers 6h30, juste à temps pour recevoir sur le râble l’abadée d’eau suivante. Et décrocher en fulminant : encore une matinée perdue pour le terrain…

Au bureau, disais-je, le travail ne manque pas. Bien sûr, impossible de s’attaquer à ce qui constitue le gros de la charge de la mauvaise saison : l’analyse et la rédaction des données recueillies au printemps. Quoi qu’il arrive, il est trop tôt. Il est totalement inutile d’analyser un jeu de données tronqué de la sorte. C’est l’occasion de revenir sur le « pourquoi » de la réalisation de plusieurs passages sur un même site, au cours du même printemps.

Dans la chronique n°11, j’ai déjà pas mal traité la question. Au cours du premier passage, on relève principalement des données d’oiseaux chanteurs, ou des « individus qui traînent » en milieu favorable. On obtient ainsi des indices de cantonnement possible (d’installation présumée d’un couple sur un territoire). Au second passage, on pourra les confirmer – ou non. Idéalement, on ira plus loin : un passage de plus, c’est l’opportunité de collecter des indices de nidification plus forts : l’oiseau surpris en train de transporter des brindilles ou de la mousse, voire de nourrir sa nichée ; le nid occupé lui-même ; ou encore une petite famille de « jeunes volants » – des oiseaux sortis du nid, capables de se déplacer, mais encore sous la dépendance des adultes. A fortiori si ce sont des nidifuges (oiseaux d’eau, oedicnèmes…), ces poussins qui naissent déjà tout en duvet et capables de se déplacer au sol, et suivent les parents à pied – ou à la nage – vers les zones de gagnage.

Notons à ce sujet que le potentiel choupinitude du poussin nidifuge est aussi élevé que le niveau de ressemblance d’un poussin nidicole avec un extraterrestre malintentionné.

Poussin nidifuge (Avocette) à g. et nidicole (mésange) à d.

Poussin nidifuge (Avocette) à g. et nidicole (mésange) à d.

Mais il y a aussi une autre raison : c’est que toutes les espèces ne se reproduisent pas selon le même calendrier. De même que tous les oiseaux ne migrent pas en septembre comme les hirondelles et qu’il est parfaitement normal d’observer des vols migratoires de cigognes le 10 août, tous les oiseaux ne pondent pas sagement en avril pour nourrir en mai et voir leur descendance prendre son essor courant juin. La saison de reproduction s’étale de janvier, voire de décembre, à fin juillet, même si l’essentiel se déroule entre mars et juin.
Oui, j’ai bien dit décembre. Certains Rapaces nocturnes n’ont même pas la patience d’attendre le solstice d’hiver pour entamer les parades. C’est avant les fêtes de fin d’année qu’il s’agit de repérer, par exemple, les couples de Hiboux grands-ducs, et non, cette tournée-là ne vous conduira pas, livide et la bouche pâteuse, dans le caniveau ; c’est très sérieux. Les canards sédentaires s’apparient dès janvier. C’est également dès la fin d’hiver que les mésanges explorent les cavités susceptibles d’accueillir leur nichée, d’où l’importance d’avoir déjà, à cette date, posé les nouveaux nichoirs.
Pour la plupart des oiseaux nicheurs sédentaires, les choses sérieuses commencent en mars ; en particulier, c’est le mois crucial pour localiser les espèces forestières, en particulier les Pics. Non seulement ils sont très actifs, mais en l’absence de feuilles, ils sont encore bien visibles, et leurs diverses manifestations sonores portent plus loin.
En revanche, et dans tous les milieux, certaines espèces n’arriveront pas avant la fin d’avril. Ce qui veut dire que ce n’est pas avant mai et même juin qu’on pourra en dénombrer les couples nicheurs avec un espoir de fiabilité ! En forêt, ce seront certains pouillots (Pouillot fitis, Pouillot siffleur) ou d’autres insectivores comme les Gobemouches. Comme les insectivores transsahariens sont des espèces en déclin pour des raisons qu’il me semble avoir déjà expliquées dans un épisode précédent, ces retardataires émargent au groupe des « espèces patrimoniales », à ne pas rater donc. Pas question de les zapper par un protocole maladroit !

Autrement dit, lorsqu’une association déclare que l’inventaire des oiseaux d’un site requiert plusieurs visites réparties tout au long du printemps, ce n’est pas pour le plaisir malsain de surfacturer : il s’agit de planifier des prospections qui permettront d’évaluer les effectifs nicheurs de toutes les espèces, les précoces comme les tardives. Sans quoi, il n’y a aucun espoir de dresser un tableau suffisamment précis de la biodiversité de l’endroit. Et aucune chance, donc, de la conserver correctement, c’est-à-dire de faire échec à tous les facteurs d’érosion de cette même biodiversité. Si, par exemple, vous ratez les gobemouches dans une forêt, vous risquez fort de proposer de créer des îlots de vieillissement au mauvais endroit, ce qui serait tout de même ballot.

Tout dépend, naturellement, des connaissances existantes et surtout du niveau de précision requis, c’est-à-dire de l’objectif de la prospection. Vous savez déjà que pour obtenir un simple indice d’évolution des espèces les plus communes, il suffit de passer une fois en avril et une fois en mai, c’est le STOC-EPS. Généralement, pour un inventaire classique, on retiendra trois ou quatre sorties réparties de mars à juin, plus éventuellement une en nocturne.

Quant aux suivis spécifiquement orientés vers une espèce patrimoniale, ils seront beaucoup plus denses et soigneusement adaptés à l’écologie propre de l’espèce. On n’hésitera pas à se rôtir le cuir de longues heures durant sous le soleil de juin pour un seul nid d’outarde.

Et voilà pourquoi les associations montent au créneau lorsqu’une étude d’impact se borne à un vague passage en juin ou même, cela s’est vu, en septembre…

Et voilà aussi pourquoi les analyses de la saison de terrain ne peuvent en aucun cas débuter avant d’avoir terminé toutes les sorties programmées sur un site ; donc pas avant juillet. Que faisons-nous de nos après-midi à la belle saison, demanderez-vous ? Et bien, pour ceux qui ne possèdent pas de compétences spécifiques dans le domaine des Insectes ou des Reptiles, taxons qui peuvent être prospectés en milieu de journée, il n’y a pas davantage de quoi s’ennuyer. Synthèses de données antérieures à l’année en cours, synthèses bibliographiques – par exemple sur des méthodes de gestion écologique, à destination d’un partenaire désireux de se lancer dans ces pratiques – réponse aux divers questions d’adhérents et partenaires faisant face à un imprévu naturaliste, comme un oiseau tombé du nid, contacts, négociations et réunions pour une action de protection, par exemple empêcher que soient illégalement détruits des nids d’hirondelles, contributions à des enquêtes publiques, saisie et report sur carte des données du jour…
La conservation ne se fait pas toute seule et si les bénévoles constituent toujours une force vive de premier plan (80% des données produites sur notre base sont de leur fait), la protection de la nature exige une technicité et surtout un temps, une disponibilité qui les a conduits, il y a déjà longtemps, à s’adjoindre des salariés.

Y perd-on le sens, l’émerveillement originel, qui pousse à consacrer les heures par centaines à courir les hiboux, maîtriser des Mantes religieuses en furie, des Pélodytes guère ponctuels, des escargots forcenés – et à y sacrifier les perspectives d’une carrière plus reposante, sinon plus lucrative ? Je ne pense pas. En revanche, le lien avec les citoyens, pour qui, en fin de compte, on fait tout cela, a pu, lui, se distendre. Pour beaucoup, la protection de la Nature se fait toute seule, sans trop se demander comment. Les coulisses restent dans l’ombre. Ce blog tâche d’être une mince bribe de réponse.