Déprimant automne

Cette nuit, j’ai fait un rêve idiot, comme ils le sont presque tous. Je ne sais pas trop pourquoi, mais on m’avait confié une tortue marine blessée par une intervention humaine maladroite, en me précisant que 7 sur 8 étaient mortes et qu’il ne restait donc que celle-là. Qu’il fallait en prendre soin. Et donc je la tenais dans mes bras avec une forte envie de pleurer, tout en sachant, allez savoir pourquoi, que ce n’était qu’une redite d’une histoire qui s’était, en fait, déjà déroulée, et dont l’issue était connue, la tortue allait guérir. Vous voilà donc rassurés pour cette pauvre bête, ça se termine bien et la morale est sauve.

On rêve généralement n’importe quoi, mais pas à partir de n’importe quoi. Et là, c’est presque trop beau pour être vrai – mais je n’ai rien inventé, je vous assure. Donc je me suis réveillé, et comme il était l’heure de se lever, j’ai attaqué cette journée avec encore au coeur cette envie de pleurer sur cette bestiole. L’écologie, allégorie douloureuse, gratuitement offerte par des nerfs à la peine.

Parce qu’évidemment c’est ça l’écologie, n’en déplaise à des psychologues de plateau TV qui vont répétant qu’il s’agit juste d’une perverse et malsaine haine de soi, recyclée en amour misanthrope des pandas mignons. C’est prendre dans ses bras un monde blessé, dont sept parties sur huit (qu’importe le chiffre) sont déjà mortes et tenter de soigner celle qui reste ; et embrasser dans cette étreinte les tortues, les tritons, les arbres, les mousses, les serpents et les araignées, les montagnes et les marais, les abysses et les pôles et les hommes.

Vous pourrez toujours, c’est évident, extirper de tel ou tel bouquin d’un soi-disant penseur de référence, dont je n’ai rien lu et dont je ne me réclame pas, une formulation misanthrope et en conclure à une « haine de l’homme ». Tout est toujours possible : il y a des « intellectuels » pour qui Luc 19, 27 est la preuve que le christianisme repose sur le meurtre de masse.

Pourquoi je vous parle de ça ?

Parce qu’extirpé de cette histoire de tortue, c’est le retour à la réalité. La réalité, c’est celui qui allait devenir votre président de région qui vous qualifiait il y a quelque temps de doryphore.

Un insecte nuisible, et de surcroît surnom de l’occupant allemand pendant la Seconde guerre mondiale. Ce même président qui explique que s’il baisse le montant de la convention conclue avec votre association au profit des chasseurs, c’est parce que vous, vous êtes un « bobo des villes »,  un « écolo de salon ». Que leur tâche sera d’enseigner la différence, dans les propos sur la biodiversité, entre « le scientifique vérifiable » et les « croyances, les mythes des écolos urbains ». J’en profite pour anticiper votre objection : les chasseurs n’ont jamais, nulle part, été exclus des instances chargées de la biodiversité. Ils ont juste cessé il y a quelques décennies d’y être les seuls, et dans notre région, donc, ils vont le redevenir, ou peu s’en faut.

Ce revirement politique, général d’un bout à l’autre de l’échiquier, redevenu tout à coup aussi hostile à l’écologie qu’un ministère des Transports des années 70, reste un mystère. A moins que ?

Un sondage informe que cette position est approuvée par quatre-vingt-trois pour cent des citoyens de la Région.

Après dix-huit ans d’écologie de terrain, j’apprends donc que pour 83% de mes concitoyens, moi-même et mes collègues sommes non seulement une vermine à éradiquer, mais encore des imposteurs qui, en réalité, ne sortent jamais de leur centre-ville. Et d’enfoncer le clou : « on confie la biodiversité aux chasseurs parce qu’eux, ils se lèvent pour aller sur le terrain, ils comptent les espèces, ils défrichent, ils plantent des haies, toutes choses que les écolos de salon comme vous n’avez jamais fait et ne ferez jamais. »

Tout ceci, par exemple, c’est la carte de mes données de faune (oiseaux seulement) produites dans le Rhône depuis 2011.

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Faut-il conclure que tout cela est faux, puisque je ne suis paraît-il jamais sorti de mon salon ? Que ce sont simplement des croyances ? Et ainsi des 670 000 données présentes dans la base du Rhône ? Des deux millions neuf cent trente mille de Faune-Auvergne. Les suivis STOC-EPS ? Les atlas ?

Des mythes, des croyances !

La protection des nids de rapaces sur le terrain ? Une vue de l’esprit !

Complètement idiot ? L’outrance politicarde confine au grotesque ?

Oui, mais voilà. En 2016, nous en sommes revenus là. Pour huit rhôvergnalpins sur dix, dans les associations de protection de la biodiversité, personne ne met jamais les pieds hors des bureaux et toutes les publications ne sont que des opinions, des croyances et des mythes de bobos citadins. Nous avons totalement échoué, semble-t-il, à faire admettre tant aux décideurs qu’à nos concitoyens la réalité de la crise écologique et l’impérieuse nécessité d’y remédier, qu’on se réclame de la droite ou de la gauche.

C’est agaçant, tous ces gens qui posent en victimes de persécution, encore que ça se vende très bien. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de monter un observatoire de l’écolophobie. Il y aurait pourtant matière. C’est juste que j’espérais qu’on ne verrait plus ressurgir des discours pareils. Que dans ma carrière je n’aurais au moins plus à m’entendre dire « vous n’allez pas et n’irez jamais sur le terrain ». Seulement, c’est ainsi. Nous avons à ce point échoué à faire connaître nos combats, nos travaux, leur pertinence et leur valeur, que 8 sur 10 de mes concitoyens adhèrent à l’idée que nous ne faisons et ne ferons jamais aucun travail de terrain.

Ce qui signifie que nous restons tragiquement incapables de mobiliser le citoyen sur l’effondrement en cours des écosystèmes. Il n’en voit rien et reste solidement persuadé que nous n’en savons rien. Que nous ne faisons rien que proférer des opinions, depuis nos bureaux qu’on imagine sis en quelque écoquartier cossu.

Mettez-vous le bien dans la tête : ce n’est pas seulement « moi », c’est vous aussi qui allez en pâtir. Vos printemps, vos paysages, votre agriculture, votre eau, vos jardins, vos arbres. Les nôtres.


Ces semaines-ci, néanmoins, je suis au bureau, en bon « écolo de salon » ou plus prosaïquement comme le paysan qui, ayant serré la récolte dans ses greniers, y travaille désormais à moudre et à presser. L’automne est le temps de l’analyse des données du printemps.

C’est le temps de la cartographie et des calculs, le temps des tableurs et des SIG. Listés, projetés sur carte, les résultats obtenus lors des différents passages sur un site, espèce par espèce, permettent d’estimer le nombre de couples qui s’y sont reproduits. Sur tel point, sur telle zone, on a vu en mars deux Grimpereaux chanter… En avril, un seul, mais apportant des brindilles dans un trou d’arbre… En mai, deux petits groupes familiaux bien distincts : il y avait donc deux couples, sauf que le premier nid nous a échappé, ce qui est fréquent car ils sont souvent très bien cachés, et pas un problème car, précisément, il existe d’autres signes clairs, aisément repérables, de la nidification d’un couple d’une espèce donnée.

Bien sûr, plus on a pu multiplier les passages de terrain sur un même site, plus le résultat est précis. On augmente nos chances de repérer les couples et les indices du bon déroulement (ou de l’échec) de leur reproduction. On ne sait jamais tout ; il existe une méthode pour cela, mais on peut rarement se la permettre, car elle est chronophage (et donc chère). On use généralement de méthodes allégées qui consistent à échantillonner – dans le temps et l’espace – cet Absolu inaccessible. On dispose alors d’un indice, d’un reflet plus ou moins précis. Mais ce degré de précision est connu, car toutes ces méthodes ont été, autrefois, scientifiquement calibrées par rapport à la méthode « qui dit tout ». On sait donc où on met les pieds, y compris en termes de comparaison d’une étude à une autre.

La liste et la répartition des espèces nicheuses, leurs effectifs d’une partie à l’autre du terrain étudié – leurs variations de densité, donc – permettent aisément de comprendre ce qui se joue, en comparant le tout aux exigences écologiques des différentes espèces.

Dans un parc boisé, on a tôt fait de constater, par exemple, qu’il « manque », par rapport à une forêt naturelle, les espèces qui construisent leur nid dans le sous-bois. Ou les espèces liées aux plus vieux arbres. Dans tel coin de campagne, l’absence des passereaux insectivores des haies et des fourrés, tels que la Fauvette grisette ou la Pie-grièche écorcheur, alors même que les haies sont bien présentes, trahit une pénurie d’insectes. Et ainsi de suite…

Voilà comment le travail « de salon » répond au travail « de terrain », pour ne pas aller, sur ce même terrain, faire ou conseiller de faire n’importe quoi.

Au-dehors, c’est l’automne. C’est le grand chambard de la migration. Il y a ceux qui partent, ceux qui s’éparpillent, ceux qui arrivent pour l’hiver (non, c’est encore un peu trop tôt) et ceux qui passent. Le paysage ornithologique se recompose.

Sur le terrain, on le voit très bien. On vous y attend.

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Par Toutatis, Sarkozy nous sert Lavisse…

Nicolas Sarkozy nous sert Lavisse, et ça y est, il y a tout. Du buzz, un mot-dièse #NosAncetresLesGaulois, des articles de « décodage », des rappels historiques et tout.

Là-dessus, une foison d’articles ont déjà surgi depuis hier et je n’y reviens pas. L’Histoire étant ce qu’elle est, définir les Gaulois comme nos ancêtres et nos ancêtres comme les Gaulois est, purement et simplement, une convention.

C’est idiot,  donc, mais d’une manière qui a le mérite de nous poser une question. Une question dont Nicolas Sarkozy n’a pas du tout l’exclusivité, souvenez-vous de la récente sortie de François Fillon sur le sujet.

Et vu la violence des débats sur « l’identité nationale » et sa présence dans le débat politique, cette question, nous avons intérêt à nous la poser. Elle est à l’ordre du jour, indépendamment même du sieur Sarkozy, qui n’est que le dernier en date à l’agiter pour assurer autour de lui un buzz pour une fois en-dehors de la chronique judiciaire. Elle existe sans lui, parlons-en donc sans la centrer sur lui.

C’est une question assez semblable, en fait, au débat sur la juste manière de commémorer Verdun, rappelez-vous : que mettons-nous derrière le terme « nos ancêtres », et quel est le rôle de la mémoire historique dans notre citoyenneté, dans notre façon d’être au pays où nous vivons ?

Et c’est ce qui est réellement intéressant.

S’agissant de choisir les ancêtres qui font bien, en France, on n’a d’ailleurs pas toujours voté gaulois. Choisir les ancêtres dont on se réclame, roman historique ou généalogie scabreuse à l’appui, relève de la catégorie « De tout temps les hommes ».

C’est d’autant plus de cette pratique que relève la saillie sarkozyque – et les autres mis en avant à tour de bras par la droite – qu’elle ne consiste nullement à prétendre que les ancêtres des Français sont les Gaulois. Elle enjoint les nouveaux Français à s’imposer de considérer les Gaulois comme leurs ancêtres, au titre de l’assimilation. Ce qui n’est pas du tout la même chose.

Que signifie en effet l’expression « nos ancêtres les Gaulois » ? « Si mon arbre généalogique remontait jusqu’en 52 avant Jésus-Christ, on n’y verrait que des membres des tribus gauloises citées par César » ? Évidemment non, pour personne (enfin j’espère). Pour autant, lorsque nous faisons partie de ces Français qui ont des raisons de supposer (nul ne pouvant en être sûr) qu’ils ont des ancêtres gaulois, il y a un petit quelque chose qui leur rend cette phrase familière, bien que son caractère exclusif soit évidemment absurde.

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Il me semble que pour chacun de nous, il y a dans cette formule éculée deux propositions en une. La première, et celle qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est : « je me sens concerné par l’histoire des Gaulois, parce que c’est celle du pays où je vis, la conquête de la Gaule par Jules César est un des faits historiques, et non des moindres, qui ont fait ce pays tel qu’il est aujourd’hui ». C’est la proposition numéro un, qu’on pourrait reformuler ainsi : « j’ai conscience que la société gauloise est un ancêtre de la société française, de la société du pays où je vis et dont je possède la nationalité ; ce passé lui a légué quelque chose qui existe encore ; et je me sens donc curieux de son histoire ».

Et ça, en effet, c’est une approche que l’on pourrait légitimement attendre d’un immigré, d’une personne venant s’installer en France avec le dessein d’y rester (tout comme de n’importe quel Français en fait) . Il y a de toute façon intérêt, car c’est la réalité (que de savoir que la guerre des Gaules est un des événements qui a modelé le pays où il s’installe, et comment). Non pas dans l’optique d’adopter bêtement un nationalisme obtus, mais parce que cela contribue à partager le référentiel de ceux qui l’entourent désormais.

La deuxième proposition consiste à se sentir plus que curieux : concerné. C’est vraiment le « nos ancêtres ». Tout Français que je sois, et n’en déplaise à Bloch, « le sacre de Reims » me laisse assez froid, mais pour ce qui est des Gaulois, je préfère instinctivement Vercingétorix à César, je suis heureux de savoir que les Gaulois n’étaient pas des brutes épaisses et qu’on n’avait pas besoin de cette sanglante conquête pour devenir « civilisés » et j’ai tous les Astérix (sauf les derniers).

Cela, j’avoue ignorer totalement dans quelle mesure une personne sûre et certaine de n’avoir aucun ancêtre à Gergovie peut l’acquérir. Pour ma part, j’ai beau savoir désormais que mon patronyme est suisse, que mes ancêtres sont venus de Suisse en France après la guerre de Trente Ans (et ce n’est pas l’école de la République qui me l’a appris), je ne vibre pas à l’évocation de la bataille de Sempach, qui aurait pourtant de quoi plaire. Sempach, c’est un peu une Alésia où les Gaulois auraient poutré sans recours César, Labiénus et toute la clique. Et si je m’installais en Suisse et en demandais la nationalité, j’ignore si cela changerait. J’apprendrais, oui. Est-ce que cela me toucherait le cœur ? Mystère. Peut-être petit à petit.

Est-ce que cela ferait de moi un mauvais Suisse ? Incapable d’y vivre, de s’y « intégrer » ? Et bien je suis sûr que non, et ce sera mon premier désaccord avec monsieur l’ex-président. Ce genre de chose ne se décrète pas, ne s’ordonne pas, ne se décide pas pour soi-même. C’est une conséquence, une évolution, cela ne peut pas être un point de départ. Le point de départ, c’est la volonté de vivre avec tous ceux qui nous entourent et pour cela, d’apprendre à connaître ce qui compte à leurs yeux. On n’est pas un mauvais Français si l’on ne se sent pas de sympathie particulière pour Vercingétorix, ni même pour Patrick Battiston. En revanche, on se sentira sans doute davantage bien dans ses baskets et son pays d’adoption si on sait qui ils étaient, eux et leurs bourreaux respectifs. On saura mieux, on aura une vision plus claire de là d’où viennent nos institutions, les « valeurs » qu’on choisit de mettre en avant, nos structures mentales. À moins de s’installer paysan dans quelque érémitique nid d’aigle, ça peut servir (et pas qu’aux néo-Français d’ailleurs).

Ce qui renvoie au rôle de l’apprentissage de l’histoire et de son but.

Mais pas besoin pour cela de s’inventer un roman généalogico-national qui ne serait que la version intériorisée, individualisée, du roman national bien téléologique où tout n’est que gloire et construction progressive de la grandeur du phare des nations. Et surtout bien bidon, aussi bidon qu’enseigner à un Malien que ses ancêtres, à lui, sont désormais des grands Gaulois blonds et casqués. Pourquoi, à quoi rime cet exclusivisme ridicule ? Ne savons-nous pas très bien, justement, que les Gaulois sont tout au plus une partie de nos ancêtres et une ascendance passablement fictive pour beaucoup d’entre nous ? Est-ce que cela nous a jamais empêché en quoi que ce soit de nouer le lien bien vague qui suffit au référentiel commun ? Ce n’est pas de l’assimilation mais du reformatage.

Et qui ira sonder les reins et les cœurs et comment ? Compte-t-on mesurer chez le naturalisé le degré légal d’amnésie de ses propres origines ? Totalitaire en vérité, faux comme une mauvaise copie de tableau – ou comme nos Vercingétorix de bronze, et cruel, et inutile. La ville qu’habite mon grand-père, ancien mineur de fond, a accueilli en son temps des immigrants polonais, assez nombreux, surtout pour une ville qui ne comptait alors qu’une dizaine de mille habitants. Travaillant à la mine, ils n’en avaient pas moins leur école, leur fête, etc. Il n’y a jamais eu besoin d’aller arracher aux tenailles le souvenir de leurs origines dans leur cœur pour obtenir leur « assimilation ». Ce qui s’est produit alors nous paraît tout naturellement impensable aujourd’hui. Pourquoi ? Ah oui, bien sûr, l’islam. Ceux d’aujourd’hui, ils sont musulmans, pensez donc. Et se réclamer de Vercingétorix les rendrait davantage chrétiens ? Et l’injonction ne concernerait donc pas les migrants chrétiens d’Afrique noire, par exemple ?

Il y a derrière cet exclusivisme une espèce de croyance bizarre, selon laquelle il n’existerait pas de voies possibles entre l’appropriation personnelle et le rejet pur et simple (sinon la franche hostilité). Ou vos ancêtres sont gaulois, fût-ce purement imaginaire, ou vous êtes un ennemi de la France, de la République, des racines chrétiennes, du vivre ensemble et des Trente-deux fromages menacés, voire un suppôt d’Harald Schumacher et de Monsieur Foote. Comme si l’on ne pouvait aimer ou tout simplement accepter que ce dont on est propriétaire, ce qui relève de notre avoir d’individu. Déchéance du sens du collectif.

Dernière question, et non la moindre. Ce n’est pas tout de convoquer la Gaule et Vercingétorix, comme ça, d’un coup. Ni même d’en profiter pour se rappeler à quel point « nos ancêtres les Gaulois » est un mythe. Point n’est besoin de rendre obligatoire l’amour des Gaulois pour éviter le communautarisme. Il est encore plus bête de rendre obligatoire l’amour d’un mythe, d’une invention, d’une Histoire falsifiée. Mais quelle place donne-t-on alors, dans cette histoire, à la vraie ? Quelle part de l’Histoire, quelle Histoire a modelé notre pays et notre société et que faisons-nous pour l’apprendre ?

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52 avant J-C: après la défaite de César, Vercingétorix vient d’apprendre l’arrivée d’un convoi chargé de saint-nectaire (Wikipédia)

Parce que bon, disons-le tout net : si le diplôme de bon Français se met à dépendre d’une interrogation écrite sur le De Bello Gallico ou d’un électrocardiogramme à la lecture de la mort de Bayard, on risque des surprises. Et d’en conclure que le Français fort de souche ne répond pas du tout aux critères de l’assimilation. Faudra-t-il le dénoncer inapte à vivre comme il faut dans notre beau pays ? Ou remettre la méthodologie en question ?

Mettre en avant la connaissance de l’histoire de notre pays pour mieux y vivre ensemble, mieux nous comprendre, mieux savoir ce qui compte ou pas et pourquoi, oui, c’est nécessaire, sans aucun doute, mais pour tous. Et certes pas sous la forme d’un roman national hagiographique et auto-centré, car s’il s’agit de comprendre où nous vivons et ce qui l’influence, on ne fera pas l’économie de chapitres consacrés à l’Europe orientale, à l’islam, à l’Afrique… Le temps manquera. On ne dira pas tout. Ce n’est pas une raison pour s’imposer l’œillère sur un seul œil. Quant à l’amour pour ce pays d’accueil, il viendra d’une alchimie complexe, mais certes pas d’un texte de loi ni d’une profession de foi forcée. La connaissance est une des bases, mais pas la seule. Ce dont je suis sûr, c’est que le mensonge, même pieux, lui, ne pourra jamais l’être.

 

Signes des temps

C’est la rentrée. Elle s’annonce exaltante.

Il y a quelques jours, le journal Le Monde a consacré un dossier à la perte de biodiversité. Avec une accroche un peu tarte à la crème : « 24 000 espèces menacées d’extinction ». Et les inévitables photos de pandas, de gorilles et de plantes rares à Hawaï.

La routine.

Des chiffres avec plein de zéros et des photos d’animaux du bout du monde. Tout ce qu’on répète depuis des années sans que cela fasse lever un sourcil. Moins encore ces toutes dernières années où resurgissent les vieilles lunes selon lesquelles « entre protéger les emplois et protéger les crapauds, moi j’ai choisi ! »

Pourtant, n’importe quel manuel de sciences de la vie explique, par le menu, pourquoi cette position est stupide, même pas digne d’un pilier de bistrot, parce que nous mangeons des plantes et (sauf pour certains) des animaux, et que pour que tout cela existe, il faut des cycles du carbone et de l’azote en état de marche, des pollinisateurs, des prédateurs de ravageurs et j’en passe, en deux mots : des écosystèmes qui fonctionnent.

Sans quoi, nous pouvons toujours essayer de manger notre feuille de paie en papier recyclé, ou plus compliqué encore, mastiquer une appli, siroter une URL, cuisiner sans matière grasse un service dématérialisé : le résultat sera à peu près le même.

Mais tout ça, vous le savez déjà. Alors pourquoi est-ce que rien ne bouge ?

Est-ce que tout ça reste trop abstrait ? Vingt-quatre mille espèces menacées de disparition ? « Bah, est-ce qu’il n’en existe pas des millions ? «

Nous sommes saturés de chiffres alarmistes et « il ne se passe rien ». En apparence, il ne se passe rien.

C’est un peu le raisonnement de qui ne croirait pas au chômage de masse tant que lui et dix de ses amis n’ont pas perdu leur emploi.

Le chiffre, récemment publié, de la moitié des animaux vertébrés (non pas des espèces, mais des individus) disparus en moins de cinquante ans fait déjà davantage tiquer (parfois). On commence à se frotter les yeux : « cela veut dire que dans cinquante autres années, voire même avant car tout s’accélère, il pourrait ne rester aucun animal sauvage dans le monde ? Est-ce que vraiment, ça peut rester sans conséquence ? »

Bien sûr que non : ce serait la chute d’une assise du globe, pas moins.

Mais tout de même… D’abord, qu’est-ce que ça signifie, plus d’animaux ? « Tenez, regardez, chez nous, il n’y en a plus depuis longtemps et on n’en est pas morts.  » C’est ça le progrès, les pays civilisés, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Il n’y a plus de sales bêtes : c’est pas leur place. Même « à la campagne », tout doit être propre comme un carrelage. « Oh, je suis écolo, mais quand même, les oiseaux qui vous réveillent à 5 heures du matin ! » Que voulez-vous : à force de les traquer de toutes les manières possibles, les animaux sont effectivement devenus beaucoup plus farouches… et moins nombreux. Mille fois moins de reptiles qu’il y a cent ans, peut-être dix ou cinquante fois moins d’oiseaux. Pour autant, il en reste. Il en reste qui travaillent à boulotter les chenilles et les rongeurs, disperser les merises et les glands et j’en passe.

C’est la première erreur de regard. Croire que l’absence d’animaux est normale et que les voir signifie un déséquilibre. De là les mythes relatifs à des « relâchers » (de loups, de rapaces…)

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L’Hirondelle de fenêtre, quasiment disparue des grandes villes en quelques décennies

Ensuite, « qu’est-ce qu’ils en savent ? Les experts ne sont pas tous d’accord ». Asséné comme une fin de non-recevoir à tout autre argument, c’est le grand discours des sceptiques universels, des brouilleurs de pistes, et aussi des complotistes. Ce qui devrait lancer le débat est convoqué pour y mettre fin. On renvoie l’affaire à de mystérieux experts, si loin au-dessus de la plèbe stupide, qui est priée de se taire. Un désaccord mystérieux, dont les données nous échappent, et bien entendu, on vous rappellera que vous n’avez pas à y fourrer votre nez ; pour le cas où vous constateriez que les données sont tout à fait accessibles, les méthodologies compréhensibles, et votre esprit critique fort capable de se faire une idée ! Par ce barrage, les faits deviennent une opinion, la science est qualifiée d’idéologie, et la réalité confisquée.

Et c’est dommage, c’est même inacceptable, car s’il est vrai qu’un niveau d’expertise est nécessaire pour recueillir et analyser des données de biodiversité, cette collecte est accessible, à des degrés divers, à tout citoyen qui prend la peine de se former un peu. Et l’analyse est autrement plus compréhensible qu’un rapport de climatologue, d’écotoxicologue ou d’économiste. Non, ce qui se passe n’est pas normal. Non, les populations d’animaux sauvages ne sont pas tirées au sort tous les ans par un malicieux destin : rien ne disparaît sans cause et les causes sont connues. Non pas supposées : connues.

Pourquoi s’aveugler ?

Peut-être parce qu’une « civilisation » réellement écologique –une façon d’habiter le monde conforme aux lois de l’écologie, comme il existe une recherche conforme aux lois de la physique, serait si différente de ce que nous pratiquons depuis deux siècles, que nous remettons indéfiniment à demain.

En attendant, nous avons nos crises à résoudre, qui nous accaparent, et auxquelles nous remédions invariablement avec les sacro-saints principes qui les ont fait naître : toujours plus de la même chose, toujours plus vite. Comme l’insensé biblique, nous avons bâti sur le sable – sur une vision du monde élaborée à la fin du XVIIIe siècle, une époque à laquelle on pouvait légitimement croire en un monde aux ressources inépuisables ou renouvelables à l’infini. Cet infini trompeur, illusoire, voilà le sable qui nous coule entre les doigts, et cependant nous n’imaginons rien d’autre qu’ajouter étage sur étage à la même maison, désormais plus penchée qu’une célèbre tour.

C’est normal. C’est humain. La perspective de devoir tout raser effraie. Aussi attendons-nous, pour être sûrs, que l’édifice tombe de lui-même.

Notre époque est un temps de fins, d’épuisements, de disparitions autant, sinon plus, que de créations. Ne serait-ce que parce que les premières hypothèquent les secondes, qui pourraient apparaître comme une naissance dans un sous-marin naufragé sans recours, où l’air manque déjà. Quoi qu’on en pense, du reste, les faits sont là : d’innombrables héritages des siècles, des millénaires, de millions d’année sont consommés, engloutis, brûlés en l’espace de cent cinquante ans.

Nous touchons donc, bien que nous fassions semblant de n’en rien voir, des limites. De même que le record du cent mètres ne sera jamais de zéro seconde – il ne passera sans doute même jamais sous les neuf – le pétrole et les matériaux exploitables, la matière organique à transformer, la densité de population entassable dans une ville, atteignent actuellement des limites, physiques. Des murs. Il y a beau temps que nous le savons. Nous avions tout pour le savoir.

Que tous les murs se rapprochent en même temps porte du sens. Que toutes les crises s’enchevêtrent n’est pas un hasard. Frapper des limites à la fois humaines, économiques, écologiques n’est peut-être pas tant une mauvaise nouvelle qu’un signe des temps, car cela nous indique, sans équivoque, la voie qui peut-être – si nous l’empruntons à temps – nous sauvera d’une catastrophe majuscule. Tout changer.

Sans quoi, à coup sûr, nous foncerions, comme le ruisseau suit sa pente, vers les fausses solutions, celles qui résolvent une crise – pour un temps – en aggravant toutes les autres. C’est courant en écologie où tout est lié, justement parce que tout est en crise en même temps.

Et si la solution se trouvait encore une fois chez Luc, au chapitre 14 ?

« Quel est celui d’entre vous qui veut bâtir une tour, et qui ne commence pas par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, s’il pose les fondations et ne peut pas achever, tous ceux qui le verront se moqueront de lui : ‘Voilà un homme qui commence à bâtir et qui ne peut pas achever ! ‘Et quel est le roi qui part en guerre contre un autre roi, et qui ne commence pas par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui vient l’attaquer avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander la paix. De même, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »

Ainsi doit être le monde que nous devons construire, si nous le voulons habitable, aujourd’hui, demain, pour nous, pour nos enfants, et pour l’immensité des créatures. Issu d’une rupture complète avec la logique de dévoration que nous connaissons depuis quelques siècles, et pour la première fois, pensé, réfléchi, et fondé sur le roc, c’est-à-dire sur la justice : avec nos semblables, avec toute la Création, c’est-à-dire avec les réalités d’un monde fini, fragile et vivant, que, désormais, nous n’avons plus l’excuse de mal comprendre ou mal connaître.

Telle est la Croix qui attend notre époque.

Par un « heureux hasard », ce monde à fonder sur la justice et le respect de tous et de tout pourrait bien être le projet de Dieu pour toute sa Création. Et même si beaucoup d’ouvriers d’une telle maison ne le connaissent pas, c’est à Son royaume, à coup sûr, qu’ils travailleront. Vous avez dit signe des temps ?

Chronique d’une saison de terrain n°21 – Dernières hirondelles

Que dire ?

Plus rien. Comme s’il ne nous restait le choix qu’entre l’autruche, l’indécence et l’anxiogène. L’anxiogène, c’est rajouter des couches de mots quand tout a déjà été dit et que c’est désormais dans l’action – laquelle peut encore passer par des mots, mais pas ici, pas sur les réseaux – que tout doit se jouer. Je ne le ferai pas. Déverser ma propre peur ici, à quoi bon ? A part en augmenter le niveau ambiant, rien à gagner. C’est comme les climatiseurs, vous savez. Nos villes en sont hérissées. Pour leur utilisateur, c’est tout confort. Mais la chaleur est rejetée dans la rue, aggravant encore l’effet « ICU » (« îlot de chaleur urbain »). Nos réseaux ont tout l’air d’îlots de peur urbaine, si j’ose dire, et vous ne m’en voudrez pas de ne pas aggraver le phénomène en le commentant..

Autruche et indécence, alors ? Seul le silence, l’arrêt de toute activité dans l’attente du prochain attentat, dans un mois, un jour, une heure, et la suspension de toute vie civile et politique à l’exception d’une lutte à mener on ne sait comment semblent devenir dignes. Il nous serait commandé une veillée funèbre destinée à durer un an, cinq ans, cinquante ans peut-être.

Non. Sinon, il n’y aura même plus besoin de nous tuer, nous serons déjà morts, sagement et par nous-mêmes. (Même remarque).

Je vais donc parler d’autre chose. De ce qui continue à tourner. Du soleil par exemple. Et d’oiseaux. Je repense à cette chouette du clocher des Eparges, ou d’un village voisin, dont parle Genevoix. Chaque soir, elle sort, et revient aux lueurs de l’aube. « All’s’fout d’la guerre », commente un soldat. « All’a d’la veine. »

Voici le solstice passé. Et même de beaucoup.

La saison de terrain peut être considérée comme terminée, après une soixantaine de prospections de terrain ce printemps, je ne sais plus. Professionnelles, s’entend. C’est à peu près terminé. Le printemps aussi. Je parle là du printemps biologique, bien sûr ; on a du mal à se penser en été alors que tant d’oiseaux nourrissent encore des nichées.

C’est que les saisons biologiques se superposent, se carambolent. Rien que chez les oiseaux. Bien sûr, le gros des parades, des chants, des pontes et des élevages de jeunes s’étale entre mi-mars et fin juin. Mais certains – les Rapaces nocturnes – ont pondu fin décembre, et d’autres verront leurs jeunes s’envoler en août, voire en septembre. A cette date, il y a beau temps que bien des migrateurs nous auront déjà fuis. Prenez les Martinets noirs ; ils sont installés depuis fin avril, leurs jeunes commencent à s’envoler, et d’ici un mois, ils seront repartis, alors que les Hirondelles de fenêtre seront encore occupées à nourrir une deuxième, voire préparer une troisième couvée.

Il y a pire : chez certaines espèces, les migrateurs peuvent même se croiser ! Prenez, par exemple, le Chevalier culblanc, qui niche près de l’Océan arctique et vient hiverner dans toute l’Europe. Il arrive qu’en mai ou juin, on en voie encore d’attardés, qui ne se décident pas à achever leur remontée vers le nord. Mais également dès juin, on peut voir des « postnuptiaux », c’est-à-dire des migrateurs qui « redescendent » après avoir échoué rapidement dans leur reproduction. Au-delà du cercle polaire, l’hiver arrive en août : pas question de tenter une seconde ponte. Vous êtes donc dans un marais de Vendée mi-juin, et parmi ces Chevaliers devant vous, les uns sont « au printemps » et les autres « en automne ». Amusant, non ?

Mais revenons aux Hirondelles, j’ai envie, en ces derniers jours de terrain, de vous parler de l’Hirondelle de rivage.

Normalement, vous la connaissez. Si, si. J’en ai déjà parlé. Y’en a qui ne suivent pas, dans le fond de la classe.

Reprenons, donc.

L’Hirondelle de rivage ressemble à l’Hirondelle de fenêtre en brun. Dos brun, queue courte et fourchue, ventre blanc, collier sombre. Comme « chant », une espèce de babil, enfin, de grésillement électrique et peu sonore.

Hirondelle de rivage (1)

En latin, elle s’appelle Riparia riparia, ce qui signifie à peu près « Durivage durivage » et vous voilà bien avancés.

Je voulais caser ici un petit aparté « classification », pour vous apprendre des tas de choses très utiles pour briller en société et gagner au Trivial pursuit. La classification des espèces est due à un monsieur Linné. Suédois, comme son nom l’indique (comme Zlatan Ibrahimovic en somme). L’acquis de Linné, donc, c’est une classification en boîtes gigognes – embranchement, classe, ordre, famille, genre, espèce. Seulement, c’est devenu si effroyablement complexe, à présent qu’il s’agit de classer tout le monde vivant en fonction non de vagues ressemblances mais d’ancêtres communs, que c’est au-delà de mes connaissances et de l’explicable sur ce blog.

Contentons-nous de mentionner que parmi les oiseaux, qui sont rattachés aux dinosaures (mais si, mais si ; ce ne sont pas les descendants des dinosaures, ce sont des dinosaures), on distingue divers ordres (ansériformes pour les oies et les canards, par exemple), dont un, les Passériformes (passereaux) regroupe la moitié des espèces actuelles. Les Hirondelles sont des passériformes. Les Martinets qui ont animé nos rues jusqu’à ces derniers jours, étant des Apodiformes, n’en sont donc pas les cousins. En-dessous de l’ordre, on trouve la famille ; nos hirondelles appartiennent donc aux Hirundinidés, et quant au genre, c’est directement leur nom scientifique qui nous l’apprend : Riparia riparia signifie : Genre Riparia, espèce riparia. Le genre Riparia est d’ailleurs plutôt réduit avec ses six malheureuses espèces. Notre Hirondelle de rivage est la seule à fréquenter l’Europe. Plus au sud, elle est remplacée par l’Hirondelle paludicole, Riparia paludicola.

Vous voilà désormais mieux armé pour damer le pion aux élites, entre la poire et le fromage, sur le chapitre des hirondelles, africaines ou européennes.

Mais, me direz-vous, on ne voit pas souvent d’hirondelles sur les bords des fleuves, donc qu’est-ce que c’est que cette histoire d’hirondelle de rivage.

C’est normal. Au bord d’un fleuve pas encore canalisé, redressé, recalibré et bétonné, on trouve du sable. Des berges taillées à la serpe par l’érosion à chaque crue, offrant de beaux fronts meubles et friables juste ce qu’il faut, parfaits pour creuser de magnifiques terriers. Car l’hirondelle de rivage niche en terrier, comme le lapin de garenne dont elle partage les couleurs. Si vous avez un doute, celui qui a des oreilles, c’est le lapin. Le terrier d’une Hirondelle atteint un demi-mètre de long, pour à peu près le diamètre d’une balle de tennis. Je ne sais pas si vous mesurez l’exploit de forer ce genre de lyon-turin quand on n’est qu’une petite hirondelle de vingt grammes, pourvue d’un bec minuscule et de pattounettes courtaudes en guise de pelle de tranchée.

Hirondelle de rivage (3)

Et pourtant, à voir la façon dont les colonies printanières se font, se défont et se recréent plus loin, l’opération est plutôt rapide.

De retour mi-avril, les Hirondelles de rivage ont en général achevé un premier cycle de reproduction fin juin. Elles entament alors une seconde ponte, pas toujours au même endroit. En fonction de la disponibilité en fronts sableux, de nouveaux couples peuvent s’installer à quelques dizaines ou centaines de mètres et la colonie se transférer progressivement sur le nouveau site, à mesure que la première génération s’envole et que les couples entament la seconde ponte. Il arrive aussi qu’une colonie soit abandonnée du jour au lendemain, suite au passage d’un prédateur. J’ai même trouvé une colonie entièrement dévastée par le passage de Blaireaux, qui s’étaient aventurés sur l’étroitissime plage subsistant au pied de la berge abrupte abritant les terriers.

Cette dynamique complexe, fluctuante, aléatoire, ne me facilite pas la tâche. Car l’Hirondelle de rivage, qui ne trouve pratiquement plus de berges sableuses naturelles, se reporte sur ce que nous lui concédons à l’insu de notre plein gré, je veux parler des fronts de taille des carrières alluvionnaires. Ces coupes stratigraphiques offrent çà et là des lentilles de sable plus ou moins vastes que les hirondelles (mais aussi, parfois, les Guêpiers d’Europe) s’empressent de coloniser. Evidemment juste sous le nez des pelleteuses, sinon, ce ne serait pas drôle. Allo, monsieur le carrier ? On a un problème.

J’exagère. Ça passe pratiquement toujours. Les carrières sont vastes, et la durée de vie des colonies est brève. Une option consiste d’ailleurs à ouvrir sciemment un front non pour l’exploiter, mais pour le laisser à disposition des oiseaux. L’ennui étant que s’il existe d’autres sites favorables sur la carrière, elles n’ont aucune raison de choisir spécialement celui préparé à leur intention. En particulier, elles se montrent totalement insensibles à la réclame, aux enseignes publicitaires leur promettant le confort d’un talus jeune, beau et sentant bon le sable chaud. Quant à vanter à ces migrantes les merveilles d’un joli front sableux made in France, d’un beau front national, je ne m’y risquerais pas.

 Cette année, sur « ma » carrière, la colonie s’est dédoublée, puis détriplée. Une installation tardive, fin mai, sans doute à cause de la météo : une trentaine de trous. Fin juin, alors que les oiseaux, quoique moins nombreux, bourdonnaient toujours autour de ce premier site, une seconde, dans un talus ! Trente-cinq autres trous. Et fin juillet, alors que la première colonie a l’air tout à fait désertée, un troisième banc de sable a reçu les foreuses : dix trous de plus.

Combien de couples au total ? Bien malin qui peut le dire… En général, on se contente d’ailleurs, pour cette espèce, de compter en trous occupés simultanément et de comparer les colonies entre elles à l’aide de ce chiffre. Savoir, en effet, combien d’oiseaux ont mené à bien une, ou deux nichées, dans quelle mesure une colonie surgie en juin est peuplée d’oiseaux supplémentaires ou uniquement de nicheurs du site précédent s’étant déplacés est quasi impossible.

 L’essentiel est que la colonie ait pu vivre, une année de plus.

Pour ma part, la saison de terrain professionnelle est terminée. Ah, pas tout à fait: je devrai tenter une ultime prospection Rapaces diurnes fin août. Mais c’est tout comme. Le travail de terrain au sens strict ne représente donc guère qu’entre un tiers et un quart de mon temps de travail annuel. Le reste ? Analyser tout cela et conclure; rédiger; cela représente au moins autant de temps; et puis gérer la base de données, coordonner le travail des bénévoles, sans parler des réunions, des dossiers de protection, que sais-je ? J’en parlerai peut-être un jour, toujours pour que vous puissiez mieux savoir en quoi consiste ce bizarroïde métier. Pour l’instant, les vacances approchent.

 

 

Après Nice, un pas de plus vers… quoi ?

Avons-nous vraiment changé de monde ?

Quand monsieur Ciotti danse sur les cadavres pour nous convaincre que la question de rester un État de droit ne doit plus être posée, ou à peu près, on n’ose plus répondre. Il faut, c’est obligatoire, rouler les biceps et déclarer que c’est la guerre (totale, sinon, ça fait petit joueur), que rien ne sera plus comme avant et qu’il faut aller jusqu’au bout.

Mais dès qu’il s’agit de savoir vraiment ce qui n’est plus comme avant, quel est le monde que nous venons de quitter, celui dans lequel nous sommes entrés, celui vers lequel il faut aller, comment et jusqu’au bout de quoi, c’est une autre histoire.

Un autre monde que celui des Brigades rouges, des ratonnades quotidiennes et des milices armées de fusils de chasse des années 70 ? Un autre monde que celui du WTC, qui remonte déjà à quinze ans ? Je trouve, pour ma part, qu’ils se ressemblent beaucoup, pour le meilleur et pour le pire.

Pour le pire, parce que nos sociétés fourmillent toujours autant de tarés, de fanatiques en puissance, et surtout de paumés sans foi ni loi, pour qui la vie ne vaut rien, pas même la leur. Ils pullulent, à disposition des propagandes qui savent y mobiliser ces « soldats » jetables séduits par la gloriole post-mortem d’un meurtre de masse. Quitte à se parer des actes de types quelquefois malades au sens propre du terme, et aussi loin de l’austère intégrisme religieux du vrai fanatique que ce blog d’un site de cuisine crétoise. Il suffit que le taré ait une gueule à passer pour un muslim aux yeux d’un koufar et c’est parti. Si Lubitz s’était appelé Ahmed plutôt qu’Andreas, Daech n’eût peut-être pas rechigné à le contresigner. Une forme d’essentialisation.

Pour le pire, par l’inévitable, si tristement humaine, montée de haine aveugle qui leur répond en même temps qu’elle les adoube comme ils l’espèrent. L’essentialisation miroir de l’autre. Depuis Sun Zi au moins, on le sait : quand on se met à faire exactement ce que l’ennemi attend de nous, il faut se méfier. Même si c’est la réaction qui nous paraît la plus évidente.

Pour le meilleur, car en fin de compte, le monde occidental ne vacille guère. Trop solide ? Trop lourd ? Trop mou ? Peut-être qu’en fin de compte, les islamistes ont le sentiment de boxer un polochon. Et à tout prendre, ce n’est pas plus mal. C’est moins dangereux que de se muer en armée de Don Quichottes armés de vrais fusils, prêts à tirer tous azimuts au cri de « guerre totale ! »

Ce n’est pas une solution non plus. Mais si cela nous fait gagner un peu de temps pour agir d’une façon plus saine, ce sera ça de pris.

Car, j’y reviens, nous avons beau crier, nous sommes bien en peine de braquer nos fusils. Il semble même que nous criions d’autant plus fort que nous ne savons, en réalité, pas quoi faire. Perquisitionner ? Où ? Des milliers de caves et d’appartements ? Enfermer préventivement les radicalisés potentiels ? Pourquoi ? De quel droit ? Sur quels critères ? Un million de personnes en camp, à tout hasard ?

On en arrive à proposer la peine de mort pour les kamikazes, l’expulsion vers leur pays pour des Français ou la déchéance de la nationalité française pour des ressortissants étrangers. Jusqu’à l’absurde, le constat qu’on arrive trop tard, qu’on a le choix entre arriver après la bataille et amputer avant que la gangrène se déclare. Avec une nette préférence pour la seconde option.

Et quand, en guise de changement de monde, nous nous serons mués en dictature pour éviter d’y sombrer, nous aurons l’air fin.

L’EI adopte – ou se résigne – à une stratégie consistant à jeter sur des innocents tout ce qui peut se recruter dans nos rues, dans nos villes, comme paumés, comme cinglés déshumanisés, et leur offre une sanglante cause. Pour peu qu’il parvienne à poser en étendard des pauvres sans espoir et des réprouvés, nous sommes mal. Aucune « fermeté » n’étoufferait la vague. Ça n’a jamais marché. Jamais.

Peut-être est-ce surtout cela qu’il faut éviter, contre cela qu’il faut allumer, dès aujourd’hui, des contrefeux. Que faire pour couper ce vivier des recruteurs du crime de masse ? Qu’avons-nous fait, qui marche, ou qui n’a pas marché ? Quelle espérance notre monde propose-t-il ? Pourquoi un jour, tel désespéré fait-il le choix du meurtre – et beaucoup d’autres, Dieu merci, jamais ? Autant de questions à résoudre, sans quoi la lutte antiterroriste risque de consister à endiguer la pluie avec des gobelets en plastique.

Et pendant ce temps, l’on repousse aux calendes grecques l’avènement du seul monde nouveau qui nous sauvera vraiment, qui sauvera nos « valeurs » mais surtout notre existence même. Nous oublions qu’il est un ennemi pire que Daech, qui tue à coups de cancers et de typhons, à coups de sols ravinés et d’abeilles mortes, à coups d’espèces disparues et d’eaux polluées. Aucun monde nouveau n’est viable s’il ne relève en priorité CES défis. D’autant plus que l’extension des déserts, la perte de terres agricoles viables, et les diverses autres calamités écologiques qui frappent dès à présent les pays du Sud ne cessent de jeter sur les routes toujours plus de désespérés, parmi lesquelles toujours plus de recrues potentielles pour l’EI, les shebab et autres sinistres drapeaux noirs.

Un monde meurt, de tous les côtés à la fois, et bien rares sont les signes que la vie refleurira ensuite. Il faut avant tout les semer, les faire germer, les soigner.

 

 

 

 

Notre-Dame-des-Landes: l’écologie ? un coup d’pelle !

« L’autre jour il y avait une vipère énorme dans mon jardin.
– Oui enfin c’était plutôt une couleuvre [au vu des milieux et de la quasi-disparition des vipères]
– Mais non, c’était énoooorme donc c’était une vipère. J’y ai mis un coup d’pelle.
– Mais… mais…
– Oui je sais c’est pas bien et pourtant j’suis écolo hein je mange sans gluten, mais là, un serpent c’est le coup de pelle. »

Scène vécue.

Voilà. Le « oui » à l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes c’est un peu ça. L’écologie, c’est beaucoup de paroles, mais quand vient le jour de poser véritablement un acte, de changer ses habitudes pour mieux respecter la vie, penser à long terme, c’est la force de l’habitude qui l’emporte.
Comme d’habitude. On vote pour le développement à coups de mètres cubes de béton, on en reste au bon vieux « quand le bâtiment va, tout va » – c’est la crise, alors on se rassure. On ne change rien, et pensant ne prendre aucun risque, on prend le pire de tous.
Mais on s’est rassuré en mettant un coup de pelle aux serpents, aux tritons, aux écolos, « comme d’hab ». Le changement de paradigme, ce n’est pas pour maintenant. Remettre en cause l’idée que la prospérité naisse du béton et d’une cadence accrue de vols vers New York, quand même des géographes – traditionnellement pas la profession la plus tournée vers l’écologie – dénonçaient le projet comme inutile et néfaste ?
Pire : se demander si par hasard, l’avenir ne nécessitait pas des écosystèmes en état de fonctionnement, si les zones humides ne protégeaient pas des crues, si les tritons ne régulaient pas, sans pesticides, les ravageurs agricoles ? Se demander s’il n’était pas temps de renouveler enfin notre regard, de vouloir un autre progrès, un autre développement, que l’orgie de ressources et de pétrole ?

Comme d’habitude, on a préféré voter en croyant expédier les nuisances au loin. Comme si le dérèglement climatique et l’effondrement des chaînes trophiques allaient connaître des frontières communales, et se borner à l’échelle d’un petit département français…

On a réglé ça à coups de mots, de vocabulaire de lobbys politiques. À ce petit jeu, l’écologie ne risque pas de remporter un vote en France.

Le risque pris est bien plus grave, mais encore trop feutré. Que voulez-vous, c’est un peu comme les accidents nucléaires. Tant qu’ils n’ont pas eu lieu, le lanceur d’alerte passe pour un idéologue farfelu. Un jour, ça pète. Avec les écosystèmes, c’est la même chose. Tant qu’ils tiennent vaille que vaille, vous ne voyez rien. Un jour, il sera trop tard. Trop tard en tout cas pour les restaurer sans terribles crises.

Là encore, curieusement, lorsque vous en parlez, tout le monde connaît l’histoire type : « les Chinois qui ont voulu éradiquer les moineaux ». L’épisode a même sa page Wikipedia : il s’agit de la Campagne des quatre nuisibles à l’issue de laquelle l’éradication du Moineau friquet, granivore mais aussi régulateur de nombreux insectes ravageurs des cultures, provoqua un déséquilibre écologique majeur et une famine massive. Nous sommes donc prévenus, seulement voilà : c’étaient des Chinois, et en plus des communistes !
Donc, on en rit. Nous sommes quand même plus intelligents que les communistes, n’est-ce pas ? De même avions-nous ri de Tchernobyl ; ou sinon ri, du moins conclu à la preuve de la supériorité de l’Occident sur les rouges. Cela n’arrive pas chez nous !
Puis, il y eut Fukushima.
Mais enfin, Fukushima c’est loin, c’est au pays des tremblements de terre.
Cela n’arrive pas chez nous !

Et quand cela arrive chez nous…
On trouvera toujours une excuse.

Et on ne change rien. Comme d’habitude, comme en 1963, origine du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, on explique que c’est un projet d’avenir et que ses opposants raisonnent comme au siècle passé.

Comme d’habitude, surtout, l’écologie est assimilée à un vague lobby. Qui défend non pas le bien commun, mais ses intérêts. On n’hésite pas, sans rire, à vous présenter Greenpeace comme une tentaculaire organisation riche à milliards, plus puissante que les géants du pétrole ou du BTP. À une autre échelle, il suffit que vous soyez salarié d’une association de protection de la Nature pour qu’on vous accuse de mentir pour sauver votre poste. De défendre vos intérêts en toute mauvaise foi, « comme tout le monde ».

Ici aussi, il y a des habitudes, de vieux cadres de pensée qui terrifient. À force de regarder notre monde comme une arène de compétition, une jungle amorale où chacun ne se battrait que pour lui-même et contre tous, l’idée même d’un positionnement altruiste, d’une volonté de donner pour le bien commun n’est plus jugée crédible. À force de voir les lobbys se battre, nous en voyons partout, et en tous. « L’altruisme n’existe pas, c’est humain ! » Circulez, y’a rien à voir. Et comme il est un peu délicat de suspecter le salarié d’asso à douze cents euros par mois d’être mû par la vénalité, on l’accusera de haine de soi transformée par « transfert » en haine de l’homme.
Et voilà comment, vous battant depuis une ou deux décennies pour un monde qui accueille encore quelque vie dans cent ans, vous passez quasiment pour un assassin en puissance. Je peux vous dire qu’humainement on accuse le coup, quand après ces années d’engagement, on constate qu’on est toujours considéré par la plus grande partie de ses concitoyens comme le serpent dans le jardin : une vermine à éradiquer à coups de pelle sur la tête.

C’est la démocratie, dit-on enfin.
Passons sur le choix du périmètre, les agents de vote arborant des badges « oui » et l’organisation très olé-olé d’un référendum qui n’a d’ailleurs aucune portée légale. Il est tordant de voir des comptes Twitter, des hommes politiques qui, en milieu de semaine, s’outraient du vote britannique, appelaient à revoter, approuvaient l’idée de suspendre le droit de vote passé un certain âge, relayaient les articles dénonçant les référendums, ces « votes irrationnels », sans parler de ceux pour qui l’hostilité massive des Français à la loi travail ne justifie en aucun cas de la remettre en cause, tordant de voir tous ces gens, donc, devenir tout à coup des apôtres de la démocratie directe la plus pure.

L’erreur serait de faire la même chose. De balayer d’un revers de main ce refus de la société française de changer ses cadres de pensée pour une approche véritablement écologique, de considérer enfin l’écologie comme une science au service du bien commun, et de délaisser le logiciel « tout bonheur vient de la dépense maximale de ressources naturelles » hérité des deux derniers siècles.
Nous ne savons pas convaincre et c’est trop facile de traiter nos concitoyens d’enfants qu’il faut rééduquer ou d’imbéciles qu’il faudrait déposséder de leurs droits civiques. Je n’ai pas du tout envie que l’écologie soit imposée comme nous ont été imposées « pour notre bien, bande de petits irresponsables » de nombreuses décisions européennes ou autres.

Et ce, alors même que je considère que renoncer à ce projet d’aéroport serait un bien, pour tous, vraiment tous, et que le construire est irresponsable.

Si la loi était pleinement appliquée, si des études objectives et solides charpentaient la démarche, l’autorisation ne serait pas donnée. Si elle l’est, je ne considèrerai pas que le droit et la démocratie ont parlé. Pour autant, même contre une démocratie bancale, je ne fantasme pas de coup d’État, même au nom de quelque intérêt général. Ils le sont presque tous, même les pires. Ni de lutte armée. Si résistance à ces décisions biaisées il y a, qu’elle soit non-violente, et que ce point distingue, aux yeux de tous, les vrais défenseurs du bien commun des autres. C’est une espérance, pas plus : je n’habite pas la région (mais une autre encore bien plus soumise à la loi de fer du béton et du bulldozer…)

D’ici là, nous devons, encore et encore, apprendre à mieux convaincre. Montrer sans relâche des argumentaires rigoureux, des méthodes scientifiques, des données consultables, des démarches transparentes. Montrer que nous n’avons rien à gagner dans ce combat hormis ce qui bénéficie à tous. Convaincre que ce qui se joue est grave et que les tritons ni les crues ne se paient de paroles. Ne pas utiliser les ficelles des lobbys, parce que nous ne sommes pas un putain de lobby. Notre-Dame-des-Landes, c’est pour Vinci, l’écologie, c’est pour toi, pour moi, pour nous, pour tout le monde et pour ceux qui nous suivent. Non pas sur Twitter, mais dans la vie, la vraie.

Il y a quelques semaines nous avons assisté aux conférences de Dominique Bourg au Forum Zachée, grande réunion nationale des participants du parcours du même nom, consacré à la Doctrine sociale de l’Église. Nous avons vu autour de nous la salle blêmir à mesure que l’orateur martelait les chiffres, les données tangibles, notamment celles de la chute de biodiversité.
Mais quels actes ensuite ? Avons-nous trop peur pour agir ?

En tout cas, nous n’agissons pas. Quarante-cinq ans d’écologie, d’études, d’analyses, de données, de retours d’expérience ne suffisent pas à convaincre lors d’un vague référendum local. Et le mur est là.

#JeSuis #JeSuis … tout seul

Deux attaques en deux jours ; qu’importe qu’elles aient touché deux pays distincts, qu’importe qu’il y ait derrière une initiative solitaire vite récupérée ou la force d’un réseau ; les réponses sont les mêmes : gesticulations, peur et recherche de coupable idéal. D’autres que les auteurs, s’entend.
Il n’y a rien à attendre des premières, nous avons l’habitude. De la troisième, il y a surtout à redouter d’opportunistes lynchages de l’adversaire politique ou du croquemitaine du moment.
Reste la seconde. La seule qui ait au moins le mérite d’une sincérité garantie.
A force d’en produire, nous n’avons plus assez de badges noirs « Je suis ».
Nous avons même un peu oublié l’origine. Charlie bien sûr, mais surtout une réaction immédiate, moins de solidarité-avec-les-victimes que de refus de céder à la peur. Des rues entières de « Je suis Charlie », le premier soir, c’était moins « Je compatis » que « Nous sommes si nombreux à être ce que vous, terroristes, vous détestez, que vous n’avez aucune chance, vous ne pouvez pas nous tuer tous ». C’était le refus de raser les murs.
C’était un peu la même chose avec ce léger « Je suis en terrasse » en fin de compte, injustement ridiculisé, bien desservi surtout par la ridicule saillie de M. Valls : « Vivez, consommez, dépensez ».

Et voilà le problème avec ces « Je suis Untel » qui, désormais, ne signifient plus que « Je suis en larmes pour Untel ».
« Je suis » surtout planté tout seul sur ma chaise, dans le noir, et j’ai peur. Et nous avons beau arborer chacun sur notre profil le même filtre hâtivement programmé par Facebook, chacun de nous est enfoncé seul dans sa peur.

JeSuisToutSeul

« Je suis » enlisé dans un marécage de peur, et je ne peux qu’y rester, car autour de moi, il n’y a que des enlisés. C’est que nous avons tous marché là un par un, individuellement, sans prendre garde aux pistes ni aux gués. Nous nous sommes donc, chacun, englués individuellement, sans que jamais un seul d’entre nous fût en mesure de tendre à l’autre une planche de salut.
Chacun va son chemin seul en ce monde, concurrent, compétitif, rival, voyant au mieux dans l’autre une sorte d’encombrant qu’il va s’agir de « tolérer ». Pis qu’une société atomisée, c’est une société d’électrons : côte à côte, susceptibles d’être tous polarisés en chœur par un même aimant, un même courant, nous n’en sommes pas moins incapables de nous unir, de nous aller. Nous nous repoussons et trouvons cela tout à fait normal. Allons, avec qui avez-vous échangé lors de ces journées noires des paroles de consolation ?

J’exagère : il y en a. De bien petits agrégats qui s’empressent, trop souvent, de cultiver un entre-soi qui n’en fait que des électrons un peu plus gros (ça n’existe pas, c’est la limite de la métaphore ; tant pis). Il n’est que de voir le bal des récupérations politiques où chacun s’applique d’abord à imputer à l’autre une responsabilité dans le crime. Au bout de dix minutes, Orlando, c’était un coup de la Manif pour tous. Ou « ç’aurait bien pu ». Au bout de vingt c’était un « bon prétexte pour ressortir la propagande LGBT ». Et Magnanville, et bien, c’est « la haine anti-flic instillée par l’extrême-gauche ». Enfin, ce matin, les opposants à la Nuit debout sont responsables de vitres fendues à l’hôpital Necker, et donc, soit vous êtes pour la loi El-Khomri, soit vous êtes un mangeur d’enfants, avec de la sauce au poivre.
Il nous faudrait, comme aux vaches, quatre estomacs à vidanger pour commenter à leur juste valeur ces hautes analyses.
J’en retiens surtout que pour l’unité face aux barbares, c’est raté. D’ailleurs, nous ne cessons d’interpeller le groupe d’en face pour exiger de lui qu’il se désolidarise de ce qui vient d’être commis par un sauvage qui présente avec lui la ressemblance la plus ténue. Comme si seuls les clans d’assassins étaient susceptibles de véritable solidarité.

Montbéliarde, tenue de se désolidariser des projets terroristes de l'inséminateur lorrain arrêté en Ukraine.

Montbéliarde, tenue de se désolidariser des projets terroristes de l’inséminateur lorrain arrêté en Ukraine.

Absence de solidarité, manifestée aussi dans le regard tourné, systématiquement, vers l’Etat. « C’est la faute à l’État laxiste ». De fait, s’il est un devoir que presque nul ne conteste à l’État, c’est celui de veiller à la sécurité des citoyens (le lièvre gîtant, ô combien, dans le « comment » !) C’est même à peu près pour cela qu’il est né. Or l’État défaille.

L’État manque à ses devoirs, et pas que là.
La peur, la peur individuelle, qui glace, étreint, qui aspire comme une vase est multiforme ; elle est forte de toutes les crises de ce temps, contre lesquelles l’État ne peut ou ne veut plus nous protéger. Nous n’avons plus confiance en lui. Il ne s’en montre plus digne. Comment faire ? Je veux dire là, tout de suite ?

Et si nous essayions la solidarité ? Nous ne savons même plus comment faire. Au-delà de nos petits cercles bien connus, bien maîtrisés. Pardon, je rectifie : trop rares sont ceux qui savent encore faire – et moi, encore moins que tout autre, d’ailleurs. Mais oui, j’ai la trouille. Je ne parle pas aux inconnus, je ne sais pas quoi dire, pas comment éviter le mot de travers.

Ce serait resté une chose toute simple, la solidarité, si elle n’avait jamais cessé d’exister. Mais le fil est rompu, et le passé ne nous sera pas forcément d’une grande aide, d’ailleurs, car le terrain où il faut semer aujourd’hui est nouveau, et inculte. Il faut réapprendre à dire « nous » au lieu de « je » ; se parler au lieu de répéter en même temps les mêmes slogans, se rencontrer au lieu de se tolérer, s’aimer au lieu de se détourner. Se tenir la main au lieu de lever le poing en masse – dans nos fauteuils. Et même hors de nos fauteuils.

Et s’il faut pour cela passer par un badge « Je suis bisounours », et bien allons-y. Si le choix est entre le bisounours et le barbare…

« Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi’. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 43)

De toute façon, ne nous leurrons pas : aucune « réponse ferme » ne servira à quoi que ce soit à long terme sans cela. Une société qui rejette l’amour sécrètera toujours assez de barbares écumants de haine pour qu’aucune réponse policière, jamais, ne suffise à nous en préserver. Et même une société de solidarité, d’ailleurs, éprouvera de tels chocs. Elle devra affronter les mêmes crises que n’importe quelle autre.
Mais nous ne serons pas chacun seuls à crier « Je suis – mort de trouille ». Même si nous avons peur ensemble, parce qu’il y a de quoi, ce sera toujours mieux.

Ce sera déjà un rempart contre ce qui nous guette, si nous ne faisons rien, hormis fantasmer un État fort disparu : notre remise entre les mains du potentat le plus proche, le clanisme, le féodalisme, c’est-à-dire le sanglant panier de crabes de petites frappes s’affublant d’une particule.

En outre, que nous le voulions ou non, nous sommes tous solidaires, au sens primitif, comme sont solidaires les poutres d’une charpente. Les idéologies individualistes ont beau faire : nous dépendons tous les uns des autres et chacun de nos actes retentit sur tout l’Univers. Notre monde ressemble au Titanic, certes, mais les canots n’ont nulle part où aller. Déciderions-nous même de fuir une bonne fois nos responsabilités incarnées dans ces innombrables liens – économiques, écologiques, sociaux, humains, c’est-à-dire spirituels – que nous n’aurions même pas une île déserte (une vraie) où fuir : le réchauffement est en train de les engloutir toutes. Nous nous sauverons ensemble, ou nous mourrons seuls.

Alors, assez de « Je », disons donc un peu « Nous ».