L’écologie (déjà) essorée en rase campagne

L’écologie passe dans le tambour d’une campagne présidentielle commencée déjà depuis des semaines. Elle ne peut qu’en sortir essorée, comme les préconisations d’une convention citoyenne qui s’était pourtant fait le relais de la science. Les forêts contribuent à piéger le carbone ? « Aucun rapport entre forêt et climat », répond le Parlement. Les zones à faibles émissions sont aussi bonnes pour réduire la pollution atmosphérique ? peu importe, aucune raison de s’en soucier. Et Barbara Pompili d’enfoncer le clou : pour réussir sa transition écologique, la France n’a besoin que de « petits ajustements ». Cette France qui ne réagit pas à l’effondrement de sa biodiversité commune, qui continue à perdre des milliers de kilomètres de haies par an, et dont l’agriculture vient d’être sonnée par une conséquence dûment prévue du dérèglement climatique, n’a besoin que de « petits ajustements ». Bienvenue en 1980.

Nous sommes en campagne: l’écologie est désormais exclusivement assimilée à son parti. Entre autres choses, c’est très pratique pour la réduire, toute entière – et bien au-delà des compétences des élus EELV ou assimilés – à un courant d’opinion, et à rien de plus. Comme s’il suffisait de ne plus voter pour eux pour que la banquise, matée, cessât illico de fondre, et les petits oiseaux de disparaître. Et comme nous sommes dans une logique de campagne et de partis, même les projets écologiques les plus pertinents, appuyés par les meilleurs spécialistes, sont dénoncés comme délirants et attestant de l’ignorance écologique de leurs porteurs. Dernièrement, Twitter a martelé que seul un site parodique pouvait voir un intérêt pour la biodiversité à la conservation au pied des arbres urbains de la flore spontanée. Pas de bol: cet intérêt est attesté au bénéfice de toute la petite faune urbaine; c’est même à ce genre d’interstices de sauvage, à ces micro-lentilles de vie échappées au goudron, que doivent de survivre les derniers oiseaux et les derniers insectes urbains. Mais c’est la campagne. Les faits n’ont plus leur place: l’important, c’est de taper sur le maire sortant.

Il n’a pas suffi que le président du Muséum national d’histoire naturelle fût invité longuement sur France Inter et qu’il y rappelât que nous entrons dans une zone de chaos, que la planète n’a jamais vécu de crise d’extinction aussi générale et rapide à la fois, que les services de la biodiversité vont s’effondrer sous nos pieds et nous jeter dans l’inconnu. Un flot d’éléments de langage vint faire barrage à son propos, et naturellement, ce fut l’habituelle accusation d’effondrisme, « d’écologisme plutôt que d’écologie », etc.

N’est agréé scientifique que celui qui profère les arguties lénifiantes qui depuis cinquante ans couvrent de leur vacarme les propos… des scientifiques : « technologie, innovation, progrès, foi en l’homme, la planète a déjà vu ça, rien de nouveau », etc.

Quand même Le Figaro publie en libre accès les propos d’un climatologue expliquant le caractère anormal, et lié au réchauffement, de la gelée dévastatrice de cette semaine, s’ensuit un tollé rabâchant que « tout ça c’est naturel, tout ça n’a rien à voir avec le CO2 ».

Et nous (nous, les Herrmann) ? Et bien nous ne faisons plus rien. Ainsi le veulent… les circonstances ? les attentes ? les forces en présence ? Après deux, trois années de conférences en interventions, qui nous ont menés jusqu’à Rome, c’est le vide et l’impuissance. J’ai appris récemment, d’un très gros compte, que je n’étais pas ornithologue, en vrai. Qu’il n’y avait pas de raison de le croire puisque je n’avais pas donné la réponse qu’il attendait d’un ornithologue, d’un vrai.

Nous sommes du reste dans une phase de partis, de slogans, d’éléments de langage où même la vraisemblance ne compte plus, à plus forte raison les données. Une phase de combats de coqs où il faudrait, paraît-il, admettre qu’il n’y a « que des lobbys », c’est-à-dire des gens qui mentent comme des arracheurs de dents pour extorquer aux autres de l’argent et des places d’honneur.

L’état des lieux, des faits, des données, l’examen de causes, n’a plus aucun intérêt dans une arène pareille. Ni les écologues, ni les sociologues, ni les historiens, ni les linguistes n’intéressent. Quand un député rappelle que les racines chrétiennes de la France ont été plantées par des chrétiens venus du Proche-Orient, de Grèce ou d’Afrique du Nord, son interlocuteur le sait bien : seulement, il s’en fiche, comme Mme de Montchalin se fiche des démentis collés par les scientifiques à cette fameuse « 4e place du pays le plus vert du monde ».

Il ne reste qu’un tourbillon de paroles qui n’ont plus la prétention d’être ni vraies, ni crédibles, ni capables de résister à un fackt-checking de trente secondes, ni sincères, ni même performatives ou autoréalisatrices ; et qui ne distinguent plus en rien le récit d’un fait d’une opinion gratuite. Seul leur est dévolu le rôle d’occuper l’espace.

Au rugby, le « coup de pied d’occupation du terrain » consiste à botter de l’arrière, loin devant, sans pour autant sortir le ballon en touche, afin de se replacer et de monter vers l’adversaire pendant le temps que celui-ci consacre à maîtriser la balle et relancer. Il s’ensuit souvent un échange de coups de pied semblables entre arrières des deux camps pendant plusieurs minutes. Le flot continu de bobards culottés émis par les partis relève de ce principe. Dire, même n’importe quoi, c’est forcer l’autre à réagir, à courir après ce ballon dégagé, offrant un délai pendant lequel on peut se déployer. C’est paradoxalement celui qui redonne le ballon qui occupe le terrain. C’est tout ce qu’on demande à cette séquence.

Dans un match, elle ne dure pas longtemps, car elle ne permet pas de marquer le moindre point. En politique, elle peut durer un an, dix ans, un siècle.

Au commencement était le Verbe. Puis il devient ballon de rugby entre les mains de mauvais arrières.

Shitstorm sur Louvre : sale tour joué aux hirondelles

Les hirondelles disparaissent. Dites cela, et l’assistance unanime se lamentera de concert : comment ! ces sympathiques animaux ! mais qu’est-ce qu’on peut donc faire ?

Les hirondelles disparaissent pour un faisceau de raisons qui touchent presque toute la petite faune de nos régions. On peut les résumer par : la disparition de leur milieu de vie et des destructions directes de nids et d’animaux, illégales, puisque l’espèce est protégée (article L-411 du Code de l’environnement) depuis 1976. Quel milieu ? L’Hirondelle de fenêtre construit sur les bâtiments une logette d’argile collée au « plafond » et ouverte par un simple hublot, contrairement à l’Hirondelle rustique qui construit– dans les étables notamment – un balcon ouvert. La logette est accrochée sous les avant-toits, les corniches, les encadrements de fenêtres, à une hauteur de deux à une dizaine de mètres. Elle n’est généralement pas seule car les hirondelles sont des espèces coloniales, ce qui veut dire qu’elles aiment nicher très près les unes des autres. Souvent les nids sont carrément accolés, comme ici sur un bâtiment annexe du château de Chenonceau.

Colonie d’hirondelles de fenêtre, Chenonceau, 2010

Enfin, les hirondelles de toutes espèces se nourrissent de ces minuscules insectes volants qu’on désigne parfois sous le terme global de plancton aérien, qu’elles traquent dans les paysages prairiaux ou bocagers, ou au-dessus des plans d’eau. L’hirondelle est donc menacée à la fois par la disparition des insectes eux-mêmes, des paysages riches en insectes, et par la destruction des nids.

Car bien souvent quand un immeuble est occupé par les arondes, et qu’il s’agit de le rénover, pas grand-monde ne se soucie des lois et les nids passent à la casserole. Parfois avec les jeunes dedans. Et quand quelqu’un, en général d’une association de protection de la nature, se manifeste, on le regarde comme un hybride de fanatique et d’attardé mental. Un peu de sérieux !

Le consensus sur la gentille hirondelle a déjà du plomb dans l’aile. Elles disparaissent, quelle tristesse ! Mais en tenir compte dans un planning de chantier ? Hilarité générale : vous en avez d’autres comme ça, mon bon ravi de la crèche ?

La colonie est alors détruite, et les oiseaux, dispersés, ne reviennent pas. Paris a perdu les deux tiers de ses grosses colonies en une dizaine d’années. Lyon n’en a carrément plus qu’une.

Parfois, ça se passe mieux. Quelqu’un a prévenu en amont que non, on n’allait pas anéantir trente ou cinquante nids d’une espèce protégée et menacée.

Alors, quoi faire ?

C’est précisément la question qui s’est posée au Carrousel du Louvre. L’arc de triomphe du Carrousel accueille dans ses décors une colonie d’Hirondelles de fenêtre, dont Faune-iledefrance.org nous apprend qu’elle comptait au moins 23 nids actifs en 2019.

Contextualisons : c’est l’une des deux seules grosses colonies d’hirondelles de Paris, l’autre étant celle de la grande halle de la Villette. Sur l’ensemble de la capitale, les populations de cette espèce sont passées de 542 couples en 2006 à moins de 80 ces dernières années[1]. Nous sommes en présence d’un monument du patrimoine vivant, plus rare et fragile encore que les monuments eux-mêmes.

Or ledit monument doit être rénové ! Comment faire ?

La procédure est désormais rodée et somme toute simple. Vous pouvez vous en inspirer dans chaque cas semblable, qu’il concerne un bâtiment de votre commune ou la façade de votre propre maison. Avant le retour d’Afrique des oiseaux, il faut prévoir un site de substitution composé de nichoirs spécifiques (nids d’hirondelle en béton de bois), en nombre au moins égal aux nids naturels présents. Ces nichoirs doivent être placés le plus près possible des nids naturels (moins de 150 mètres), et pour être adoptés, doivent reproduire au mieux leur configuration, en particulier pour l’exposition, la hauteur, un environnement dégagé facilitant les évolutions rapides des oiseaux. Une fois et une fois seulement les nichoirs posés, il est temps de détruire les nids naturels et rendre le lieu inaccessible par quelque bâche afin que les oiseaux ne s’installent pas en pleins travaux.

La loi n’est respectée que si tout a été fait pour que les oiseaux « switchent » sur les nichoirs le temps des travaux, puis recolonisent leur site habituel après ceux-ci, que les nichoirs restent en place ou non. (Il est donc conseillé de se faire aider par la LPO pour ne pas se rater).

Au Louvre, ce sont près de 30 nids qu’il faut ainsi sauvegarder. Trente nids artificiels sur les façades du Louvre, ç’aurait été bien compliqué ! De plus, les oiseaux nichent sous la voûte, signe qu’ils apprécient une configuration abritée…

D’où la tour à hirondelles.

Cet édicule comporte un poteau central coiffé d’un petit toit de tuiles sous lequel sont disposés les nids et, astuce supplémentaire, un dispositif sonore alimenté par panneau solaire destiné à émettre à des moments choisis des chants d’hirondelles, afin de les attirer près des nichoirs – rappelez-vous, elles sont très grégaires.

La tour, d’environ trois mètres, est implantée près du socle d’une statue et en service dès cette année, pour une rénovation en 2023. Objectif : maximiser les chances d’adoption par les arondes d’ici là.

Le Musée du Louvre a parfaitement décrit l’affaire en quelques tweets.

Las ! Des amoureux du patrimoine ont sur-le-champ hurlé au « machin immonde » (sic), contesté l’utilité de « ce truc », récusé la pertinence de la démarche comme de l’emplacement : pas question de croire qu’il n’y avait pas « une autre solution » ; et même récusé les ornithologues qui ont tenté de leur expliquer les tenants et aboutissants[2]. De quoi se taper la tête contre la tour. Il était difficile (en fait, impossible) de mieux anticiper, de faire plus simple et plus discret que réunir tous les nichoirs sous un même petit toit…

Au fond, ces cris d’orfraie révèlent deux blocages trop classiques en pareil cas.

Le premier, c’est le rêve d’une écologie qui sauve le monde sans déranger. Des hirondelles, oui, bien sûr ! mais alors, que leur protection n’inclue jamais la moindre gêne (fût-ce un piquet dans le champ de vision), ni changement d’habitude, et ne coûte pas un centime. Le Vrai Scientifique™, lui, aura toujours une solution miracle, invisible et gratuite. On le reconnaît, lui, l’Écologiste Sérieux, le Pas-Un-Idéologue™, à ce qu’il a toujours la parole qui nous convient, ne dérange pas et certifie que tout va bien. Quoi qu’on ait fait, « il fallait faire autrement » : la Vraie Bonne Solution, on ne sait pas ce que c’est, mais c’était forcément autre chose. Qui ne veut de toute façon rien accepter trouve à redire à tout.

L’autre blocage se mêle ici au premier d’une façon paradoxale. Parlez de tour à hirondelles, d’écuroduc ou de crapauduc à un public, vous l’entendrez glousser. Vraiment, des nids artificiels sur un poteau ? Des cordes dans un arbre pour aider l’écureuil à sauter la route ? C’est puéril. Trop simple pour être sérieux. C’est le Petit prince qui met sa fleur sous globe ! Cela ne peut pas être de la science. « C’est pas avec ce genre de truc… ». Un VraiScientifique™, un VraiEcologue™ dirait autre chose. Il pérorerait en blouse blanche à coups de formules et de fortes sommes. Là, on serait entre grandes personnes !

Paradoxal, n’est-ce pas ? car la tour à hirondelles et l’écuroduc, simples et pas chers, auraient tout pour plaire. Mais ne faisant pas sérieux, ils manquent de crédibilité (sauf auprès des spécialistes).

Et pourtant ! Certes, il est peu probable que la tour du Carrousel à elle seule sauve l’hirondelle parisienne. Il y faudra d’autres nichoirs, un travail sur les milieux, sur les insectes, et sans doute une nouvelle PAC. C’est certain. Mais elle fera que les travaux ne signeront pas la fin d’une colonie admirée par Stendhal, et c’est déjà énorme. La protection de la nature est faite d’actions grandes ou petites, dont l’enchevêtrement est toujours complexe, mais qui, prises une par une, sont souvent d’une simplicité étonnante. Elles n’ont rien d’absurde, d’illusoire ou de puéril pour autant. Rien de plus pertinent et scientifique qu’une tour à hirondelles. Et si elles sont insuffisantes, nous devrions conclure qu’il en faut davantage plutôt que moins.

Ne les dénigrez pas, soutenez-les, si comme vous l’avez dit au tout début de ce texte, vous vous souciez des hirondelles.

En raison des insultes reçues sur Twitter, les commentaires sont fermés.


[1] MALHER F., DISSON O., GLORIA C., ZUCCA M. (2020). Atlas des oiseaux nicheurs du Grand Paris 2015-2018. LPO-IDF.

[2] Dont l’auteur de ce texte, pourtant impliqué comme salarié de l’opération de pose de nichoirs pour la colonie de la Villette en 2006

Coupeurs de ponts

Il ne faut pas confondre écologie et écologisme.

C’est pourtant facile !

L’écologie, c’est une Science. Elle a ses écologues qui sont des Scientifiques. Chauves, à lunettes, en blouse blanche car la science ça se fait dans un laboratoire très propre, ils pérorent à l’aide d’une baguette devant un tableau blanc recouvert de formules mathématiques. Ils n’emploient que des mots neutres, et ils ont des solutions. Technologiques, bien entendu. Des technologies zéro carbone, des technologies résilientes, des biotechnologies innovantes. Et bien entendu, ils ne parlent jamais non plus d’oiseaux, ni de haies, ni de bourdons (sinon, il faudrait ôter la blouse blanche et ça, non ! C’est pas scientifique.)

Ils ne parlent pas d’une manière intelligible. Ils ne sont pas là pour ça. Ils sont là pour rendre de volumineux rapports avec des solutions réalistes dont personne n’entendra jamais parler. Surtout pour ne pas alerter, ne pas déranger.

L’écologisme, alors là, par contre ! Incarné par un individu mou et crasseux, couvert d’autocollants évoquant le maoïsme et la complaisance envers l’islam (d’ailleurs, il aime le vert, c’est pas une preuve, ça ?), il parle de crise, d’effondrement, de danger. Il est militant. Il propose des solutions politiques. Et ça, c’est horrible. Madame Pompili l’a dit il y a peu à propos des citoyens de la convention climat : « J’accuse ces gens d’avoir une démarche politique ! » Et ça, c’est sale. Un citoyen, ça ne fait pas de politique. Un VraiScientifique™ non plus. La République En Marche non plus. Elle n’est ni de droite ni de gauche, elle ne fait pas de politique, elle fait du management. Au reste, tous les partis sauf un communient dans cette même vision de l’écologie. Si c’est un propos technicien suffisamment incompréhensible pour qu’on puisse en conclure que tout ira bien et que les entreprises innovantes trouveront bien une solution, alors ça va. C’est admissible. C’est suffisamment neutre, suffisamment vide pour être « scientifique ».

Par contre, le moindre mot qui suggère que non, ça ne va pas être aussi simple et qu’il va y avoir d’autres remises en question, alors là ! Mon pauvre ami, vous sombrez dans le militantisme, l’idéologie, vous êtes dans une démarche politique (et ça, c’est TRÈS sale), vous vous préoccupez de choses qui ne vous regardent pas. La façon dont le manager manage le pays ne vous regarde pas. Vous, vous êtes là pour produire, consommer, et la fermer.

Dernièrement, une nouvelle disposition légale envisage d’interdire d’indiquer d’où provient le lait. Pour sauver le marché libre, il ne faut pas autoriser les citoyens à choisir sur d’autres critères que le rapport qualité-prix. La provenance, les conditions écologiques ou sociales de production, il ne faut pas qu’ils les connaissent. Ils risqueraient de choisir selon des critères politiques.

Et ça, c’est VRAIMENT TRÈS TRÈS sale.

La parole politique n’est pas seulement déconsidérée par les pitreries gouvernementales de ce temps pandémique, réduite au rang d’oripeau qu’on agite sans même plus faire semblant d’être crédible ou vraisemblable, sans même se cacher de mentir au grand jour, sans plus rien retenir du mépris absolu qu’on professe vis-à-vis du peuple qu’on inonde de ce fatras de bobards. Un peuple qui n’est d’ailleurs plus dupe depuis bien longtemps. Elle est aussi salie comme l’a été le mot idéologie, ou même le mot idée : désormais, la politique est une saleté, agir en citoyen est une faute, un délit, dont on peut être accusé (farouche éloquence des mots) ; et il en va de l’écologie comme de tous les défis du pays : cela n’est pas censé nous regarder. Dépolitisation absolue de la cité.

Et les scientifiques, dans tout ça ?

L’ennui, c’est qu’ils ne jouent pas du tout le jeu.

Les écologues n’ont ni blouse blanche ni tableau blanc couvert de formules opaques. Non seulement ils mobilisent les citoyens pour la science participative, mais ils les informent des résultats. Pire, ces chenapans subversifs sont allés jusqu’à interpeller le pays sous la forme d’un communiqué conjoint Muséum d’histoire naturelle-CNRS il y a déjà trois ans. Et les auteurs d’expliquer à qui voulait l’entendre qu’il ne leur était précisément plus possible de se contenter de rapports, de formules neutres et lénifiantes car le danger est là. Qu’il était de leur devoir de citoyens de dire à tous ce que la science constate.

Bien entendu, la réaction ne s’est pas faite attendre : nos managers et éditorialistes ont déplacé tout ce beau monde dans le camp de l’écologisme. Vincent Bretagnolle, spécialiste de l’étude sur le terrain de la biodiversité agricole et des mesures agri-environnement depuis 20 ans ? « Il critique le glyphosate. Donc crédibilité zéro selon moi. A ranger dans la catégorie idéologue. » Bruno David, président du Muséum national d’Histoire naturelle, publie « A l’aube de la 6e extinction » ? « Rien que le mot effondrement est révélateur d’une démarche d’idéologue ! Quand va-t-on cesser de donner la parole à des collapsologues inconnus ? »

On pourrait multiplier les exemples.

Traquer « l’idéologie » ne consiste plus, depuis longtemps, en une légitime recherche d’erreurs ou de biais méthodologiques : il suffit que les conclusions incitent à changer quoi que ce soit pour être rejeté dans les ténèbres, aux côtés des anti-vaccins ou des marchands d’eau de mer à 24 euros le litre en boutique bio. Une fois de plus, la rigueur et la véracité du propos n’importent plus : seule compte la récupération politique qu’on en fera.

Entre le scientifique, censé ne parler qu’en technicien aux techniciens, et le citoyen, présumé incapable de comprendre quelque enjeu que ce soit, la politique-management fait tomber les ponts, en criant à l’idéologue. Elle coupe les communications, étouffe les voix, calomnie toute prise de parole qui ne soit pas un robinet d’eau tiède. Ce n’est pas un hasard. La crise écologique est par excellence le lieu de tels ponts. Les scientifiques savent ce qu’ils doivent à la démocratie : la possibilité d’une critique libre, et donc d’une science fiable. Citoyens et scientifiques ont besoin les uns des autres, et pour contrer la crise écologique en particulier. En les coupant les uns des autres, le gouvernement-manager les neutralise et reprend la main sur les uns comme sur les autres.

Est-ce un hasard si en ce moment décisif, il s’en prend aux scientifiques, soupçonnés de « gangrène islamo-gauchiste », et dans la même semaine, aux citoyens, « accusés d’avoir une démarche politique » ? Si l’on observe sensiblement la même chose dans les fureurs présidentielles à l’encontre du conseil scientifique sur le Covid, accusé de « n’avoir que le confinement comme solution », et si ledit conseil n’est plus en mesure de publier ses rapports ?

Le balayeur n’est pas autorisé à s’exprimer sur la stratégie de l’entreprise. Tel est le formidable message déversé par les présidents-managers successifs. Ce qu’ils font de nous ne nous regarde pas.

Sont-ils aidés dans cette vision par leur déni écologique, qui est absolu ?

La défense des mauvais biftecks

Tenons-nous en d’abord aux faits. La mairie écologiste de Lyon a reconduit une mesure prise par la majorité LREM précédente consistant à mettre en place dans les cantines scolaires un menu unique, sans viande mais avec œufs ou poisson, pendant le temps de la pandémie. Pourquoi un menu unique ? Pour fluidifier la file et limiter la transmission du virus dans la queue du self. Pourquoi sans viande ? Parce que cela permet de proposer un menu unique qui ne pose aucun problème rédhibitoire à quiconque.

En matière de végétarisme, le programme de la mairie n’est pas le menu unique vegan. C’est en toutes lettres dans le programme et le site de la ville : une alternative sans viande à chaque repas à l’horizon 2022.

Le tout avec une démarche de choix de produits locaux, 50% minimum des produits.

Qu’importe, on a vu Gérard Collomb, celui-là même qui avait pris la fameuse décision du menu unique, manifester juché sur un tracteur contre un délire idéologique s’attaquant à l’agriculture française. Et les médias locaux et nationaux d’emboîter le pas, omettant soigneusement de préciser l’initiateur réelle de la mesure, transformant le végétarien en vegan, le but sanitaire en « programme idéologique » et affirmant son caractère pérenne. Est-ce vrai, est-ce faux, aucune importance, l’important c’est de rappeler que les écolos prennent des mesures idéologiques et délirantes.

Pour cela, on les invente avant de les brandir à preuve : on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Pour compléter le fantasme, un peuple de héros de la résistance, de Jean Boudin, de Raymond Charolais et de Pierre Grossecôtelette réuni au sein des FBL (Frites Biteck Libres) a inondé Twitter de juteuses côtes de bœuf d’élevage traditionnel bocager « dont les idéologues peine-à-jouir veulent priver nos enfants ». Car, bien entendu, la viande supprimée, c’était ce savoureux rumsteak charolais dont la pièce coûte plus cher que tout un repas de cantine standard.

On passera sur l’accusation de « vouloir tuer l’agriculture » à l’encontre d’une municipalité qui, précisément, fait le choix d’un large recours aux produits locaux, possibilité offerte par la diversité agricole de la région lyonnaise, où l’on trouve à peu près tout fors le poisson de mer (pour ça, il faut attendre que le climat se réchauffe encore un peu).

Idem, sur le consensus scientifique solide sur l’impact écologique de notre surconsommation globale de produits carnés, et en particulier de produits issus d’élevage intensif. Ceux-là même qu’on sert dans les cantines… Quant à l’élevage traditionnel à faible impact climatique et sur la biodiversité, c’est celui-là même dont les produits ne se retrouvent jamais sur les tables en formica de nos selfs, car bien trop chers.

On passera enfin sur les études qui montrent que les pauvres ne mangent pas « pas assez » de protéines animales, en France, mais trop, et de mauvaise qualité.

Une réponse logique serait alors d’en proposer de meilleure, mais moins. Ah, oui, mais pour cela, il faut alors des menus sans viande… Haro !

Je crois avoir assez souvent critiqué les lacunes d’EELV pour ne pas être suspect de complaisance de principe à leur sujet. Mais là, il faut arrêter le cirque : ça se voit. Il est reproché « aux écolos » de « prendre des mesures idéologiques, déconnectées, imposées ».

La mesure du moment avait un but sanitaire et uniquement sanitaire : les élus sont accusés de « manquer de sens des priorités ». La mesure à long terme consiste à proposer une alternative et à s’appuyer sur l’agriculture locale : ces mêmes élus sont accusés de « vouloir imposer leur choix, nuisible à nos agriculteurs ».  

Prise en compte du contexte sanitaire ; option temporaire accessible à tous ; mesure à long terme basée sur le libre choix, le recul de l’intensif bas de gamme, le soutien à l’agriculture locale : tout semblait bon. La démarche avait tout pour répondre avec sagesse et pertinence aux critiques habituelles, fondées ou infondées : elle a déclenché une épouvantable shitstorm avec des élus LR appelant à « imposer des maires sans idéologie ».

Ce n’est pas le moins grave dans cette affaire. Cette tempête n’est pas qu’un feu d’artifice de déni écologique. Elle est aussi un déni démocratique. Car à Lyon et sur la métropole, « les écolos » n’ont rien d’une « minorité tyrannique ». Ils ont remporté les élections, et largement. Le maire sortant, si sûr de lui, s’est fait laminer. La municipalité actuelle, démocratiquement élue, applique un programme très clair et sans surprise aucune. La voilà accusée de « s’imposer à la majorité » et mise en demeure de se comporter comme une minorité toisée par une large majorité n’ayant cure de son discours.

Ici encore, on se demande quels critères il faut remplir, pour qu’une décision écologiste ne soit pas qualifiée par principe de « délire idéologique imposé par une minorité »…

Voterions-nous même très largement écologiste, que nous trouverons des personnalités politiques pour exiger de nous imposer (sic) un maire à leur convenance.

La triste leçon de cette histoire, c’est que peu importe la façon dont l’écologie est conduite ou déployée : si elle conduit à modifier, si peu que ce soit, notre horizon familier, elle fait scandale. Ce que nous a imposé le tout-bagnole, la révolution numérique et ses fractures, ou tout ce que vous voudrez en termes de changements connus par notre société ces 70 dernières années, bizarrement, pas de problème : nul ne s’est jamais soucié de leurs laissés-pour-compte et les réfractaires ont été ridiculisés comme obscurantistes primitifs. Le monde moderne s’est imposé à coups de « on ne peut pas lutter contre le progrès » et autres « on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs ». Du monde écologique, lui, on n’admette pas qu’il courbe un brin d’herbe dans l’autre sens.

Surtout, ne dites pas que « tout ça n’est que jeu politique ». C’est précisément le problème. Que face au péril mortel de la crise écologique, d’une part, et à la force de nos dénis, de l’autre, les politiques n’aient pas d’autre idée que de jongler avec les mots pour se faire bien voir. Quand deux ministres d’un même gouvernement se contredisent à une heure d’intervalle, quand le maire même qui prend une mesure traite de khmers verts ceux qui la prorogent dans un contexte (sanitaire) la justifiant encore plus, on est en présence de personnes pour qui vrai et faux n’ont aucune importance.

Les calamités écologiques ont déjà commencé. Elles ont juste le bon goût de frapper encore un peu loin de nous. Mais on ne les récusera pas d’un tweet, même illustré d’une photo de steak frites.

Que dire ? Le jour où nous paierons la note, il ne faudra pas se plaindre.

Le désert et la primevère

Le Carême est un temps où l’Esprit nous pousse au désert, bien que contrairement au Christ et au peuple de Moïse, nous restions libres de décliner l’invitation. Paradoxalement, il coïncide avec la fin de l’hiver et les premiers beaux jours, avec quelques nuances selon la date de Pâques et les fluctuations climatiques au fil des siècles. Nous sommes appelés à arpenter le désert alors qu’autour de nous, les bourgeons gonflent et que les premières abeilles sauvages orangées voltigent autour des primevères.

La liturgie moderne, tout à fait découplée du calendrier agreste pour mieux s’adapter – après Vatican II – à un monde toujours plus urbain qui n’avait cure du régime des pluies et des moissons – ne fait plus allusion au sujet que d’une manière bien indirecte, à moins qu’on ne l’y ramène, dirons-nous, « manuellement ». Ainsi, en ce premier dimanche, pouvons-nous écouter une première lecture où en Genèse 9, 12 Dieu fait alliance avec tous les êtres vivants.

On peut saisir au vol l’occasion, mais nous sommes loin, dans nos modernes églises, de chanter des reverdies en guise de chants d’envoi, même à la campagne. Non, c’est chemine dans l’épreuve, porte ta croix, et creuse ta soif dans les déserts du mon-on-deuuuu.

Aussi y a-t-il quelque paradoxe aussi à appeler, en guise de Carême, à convertir notre regard en le tournant vers la Création. En quoi l’explosion de vie de ces premières longues journées tièdes a-t-il à voir avec le temps de manque que constitue le chemin vers Pâques ?

Il serait pourtant bien triste et pas trop dans l’esprit (huhu) de négliger ces semaines où chaque jour offre à nos yeux l’éclosion d’une nouvelle plante, l’émergence d’un nouvel insecte ou le retour d’un oiseau migrateur. Même en ville – l’agglomération parisienne a été survolée ce dimanche de centaines de Grues cendrées ; des abeilles comme l’osmie cornue ou les xylocopes sont faciles à voir même au sixième étage d’un immeuble – observer avec attention apportera son lot de découvertes. La vie est là ; plus fragile que jamais, et les scientifiques ne cessent de rappeler que ce retour cyclique, ce mille fois millénaire triomphe sur la mort pourrait prendre fin un jour prochain. Elle est là, non pas inépuisable mais vulnérable don de Dieu, là où on ne l’attend pas. « La biodiversité » n’est pas cantonnée aux réserves naturelles, ni aux forêts (où elle est, d’ailleurs, souvent très appauvrie), encore moins à l’humus. Elle se déploie partout où nous ne l’étouffons pas, et ses prodiges d’ingéniosité ne sont pas le moindre sujet de louange.

Un peu comme la parole du Christ, elle nous déroute, nous étonne, nous gêne parfois, et grande est la tentation de ne pas se laisser ébranler par elle. Le Carême, un temps de conversion ? Se convertir, c’est reconnaître que nous ne faisons pas toujours tout bien. Nous avons beau l’entendre en début de chaque messe, un mot sur notre mode de vie suscite souvent la crispation : vous êtes culpabilisants ! je ne suis pas si mal ! pourquoi vous en prendre à moi qui fais de mon mieux ! etc. Alors, la conversion attendra, et l’on préfère consolider ses positions. Ce n’est pas tout à fait ce que Dieu attend, semble-t-il.

La vie sauvage est de ces faits qui nous déplacent et nous bousculent. En prendre soin fait partie de notre vocation de chrétien (et plus généralement d’humain, même par pur calcul, mais quelle tristesse). Cela allait de soi pendant des siècles, l’homme n’ayant pas la force de lui faire grand mal. Cela aussi a changé. Cela aussi fait partie des questions qui dérangent et qu’on aimerait ne pas voir poser. En tenir compte, « en plus de tout le reste » ? Prendre conscience que nous la blessons, elle aussi ? Partager avec ce fondamentalement autre qu’est le non-humain, « en plus » de l’humain ? Caser tout ça dans nos emplois du temps bondés, nos écrasants soucis de semi-confinés ?

Le temps est pourtant favorable comme jamais. On ne protège guère que ce qu’on aime, on aime surtout ce qu’on connaît. Il n’y a pas de meilleurs jours pour apprendre à observer la vie sauvage, humble ou spectaculaire : du nouveau tous les jours ! belle réponse à l’ennui de nos vies entravées, nos every day the same day. S’aérer, s’émerveiller, rompre l’ennui, apprendre, et voir son regard changer, tout cela est par excellence possible au moment même où cela nous est demandé.

Finalement, le Carême en février-mars, c’est bien trouvé.

Andrena cineraria est une des abeilles sauvages les plus précoces

Bataille des messes: ni vainqueur, ni vainqueur

La « bataille des messes » aura été l’un des fils rouges de cette année covidée, chez les catholiques et au-delà. Très au-delà. Elle n’aura pas seulement fracturé l’Eglise de France, j’entends par là l’ensemble formé par les fidèles, ne sachant rien d’éventuelles divergences au sein de la CEF. Elles ont révélé, et ça me semble beaucoup plus grave, le gouffre qui sépare désormais les pratiquants, de quelque religion que ce soit, d’une part, et le reste de la société d’autre part. Regardons les réactions individuelles, collectives, institutionnelles, de cette part non pratiquante de la société aux revendications catholiques : d’interminables variations sur le thème « la religion c’est privé, donc ça peut très bien se limiter à prier tout seul dans son salon [voire dans un endroit innommable]. Il n’y a aucune raison de se réunir, donc puisqu’on ne voit pas pourquoi l’autoriser, autant l’interdire. »

Dans ces conditions, il est évident que faire comprendre le sens de la célébration de l’Eucharistie, pouvoir expliquer en quoi elle est encore davantage qu’une prière collective, c’est un niveau avancé de la discussion qui n’a pratiquement jamais été atteint. Toutes les tentatives d’expliquer l’importance de consacrer le pain et le vin et recevoir le Corps du Christ se sont heurtées au mur préalable, consistant à répéter inlassablement « rien ne vous empêche de prier tout seuls ».

En fin de compte, si la bataille a été gagnée sur le plan juridique, c’est parce que le droit existant protège encore le droit de pratiquer une religion sans que l’État ait à se faire juge de la pertinence ou non de tel ou tel rite, tant qu’il ne contrevient pas par ailleurs à la loi et à l’ordre public. Le Conseil d’État a statué en ce sens et le pays en a pris acte, fort surpris, tout dépité de constater que cette fameuse laïcité qu’il aime tant brandir pour reclure la Bible aux toilettes protégeait la liberté de faire ces choses qu’il trouve délirantes et terrifiantes. Je pèse mes mots, devant le navrant spectacle de cette reporter appelant au secours la maréchaussée : « ils prient ! ils commencent à prier ! dans la rue ! et ils chantent des chants religieux ! » comme si les manifestants eussent été en train de lancer aux passants des Endoloris et des Avada Kedavra.

Et cela devrait nous inquiéter fort, car cela signifie que la pratique religieuse catholique, comme les autres d’ailleurs, ne tient plus qu’à un cadre juridique ancien, et perçu comme aberrant reliquat du passé. Si j’en crois les débats non seulement sur « lérézosocio » mais aussi entre élus, nos concitoyens non croyants sont nombreux à ne pas comprendre pourquoi il faudrait s’emm… à autoriser d’autre pratique religieuse que celle, rigoureusement privée, de la prière individuelle silencieuse à domicile (qu’on n’autoriserait guère que faute de moyens acceptables de l’empêcher). Comme ils ne comprennent pas le sens de ces rassemblements, ils s’en inquiètent (y plaquant le vocable à la mode de « séparatisme ») et ne tarderont pas à y voir des pratiques non seulement inutiles, mais dangereuses, où l’on fomente on ne sait quelle agression à leur encontre.

Naturellement, bien des non-croyants – entendus ici au sens de personnes ne se reconnaissant dans aucune des religions usuellement pratiquées en ces temps et ce pays – reconnaissent aux religions le même statut qu’à n’importe quel autre corpus d’idées sur le monde, et considèrent qu’on se doit au minimum de savoir de quoi on parle avant d’adhérer, rejeter, critiquer ou moquer. Mais à force de matraquage du discours selon lequel le religieux, c’est le règne sans partage du propos délirant, ils sont, je le crains, de moins en moins nombreux. On m’a parlé en 2015 d’un livre, vous m’excuserez d’avoir oublié la référence, qui fondait son propos sur l’absurdité des religions par l’affirmation que les chrétiens sont des gens qui croient vraiment qu’à la messe, l’hostie devient un bout de bidoche pissant le sang dans leurs mains. À ce niveau-là, il est compliqué de se dire que le regard critique basé sur une vraie connaissance du fait religieux est l’attitude la plus courante.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Peut-être parce que l’esprit du temps est si imbibé d’utilitarisme qu’il récuse d’emblée tout ce qui ne lui semble pas rapporter, selon ses critères. La prière, perçue comme une demande, un deal avec l’invisible en vue d’en retirer quelque avantage, c’est compréhensible ; le spirituel qui apporte des bénéfices en termes de développement personnel, de santé, de productivité, OK; les pratiques diverses destinées à connaître l’avenir, banco; mais partager le corps du Christ, renouveler son sacrifice pour le salut, sont des notions complètement hors de ce schéma, tout comme l’est, d’ailleurs, l’idée même de grâce divine. Nous n’aurons pas trop de difficulté à faire comprendre « l’intérêt » de la prière ni de l’action caritative ; le reste n’entre plus dans les plans de l’époque, à tous les sens du mot « plan ».

L’efficience du culte n’étant plus comprise, le culte a perdu toute valeur. Au mieux, il est assimilé à un spectacle : on met son autorisation sur un pied d’égalité avec l’accès aux cinémas.

Et dans une société utilitariste, ce qui n’a pas de valeur, on ne le conserve pas pour faire joli : on l’élimine, à tout hasard. On dégraisse, on simplifie, on tranche, on ne tolère pas un truc qui ne nous sert à rien pour faire plaisir à d’autres. En cela même qu’ils tiennent à quelque chose que nous ne comprenons pas, ils deviennent inquiétants ; cet attachement est interprété comme un séparatisme.

Logiquement, dans cette situation, la loi pourrait ne pas protéger longtemps la liberté religieuse. Elle seule est reconnue comme délimitation du bien et du mal ; mais elle change beaucoup plus facilement que les « valeurs » dans les sociétés culturellement hyper-homogènes (et passablement étouffantes de conformisme) d’antan. Or elle est faite par la majorité, et donc, si celle-ci est par ailleurs mue par un paradigme où il n’y a nulle raison de laisser libre ce qui ne l’intéresse pas, elle l’interdira, au cas où. La majorité des croyants, dit-on, adhère à la laïcité (celle de 1905), qui lui garantit le libre exercice de son culte, le libre choix de ses rites, et le droit, aussi, à s’exprimer dans le débat public comme n’importe quel rassemblement de citoyens. En revanche, il n’est pas du tout sûr que la majorité des Français en soit là. Ne connaissant guère la religion, ne souhaitant plus la connaître, elle y donne libre cours à ses fantasmes (une messe est forcément un « prêche homophobe », etc). De là à ce que cette majorité ne voie dans la liberté de culte qu’une gêne, voire un danger, il n’y a qu’une question de temps, et ce jour-là, quelle protection ?

Pas si vite, me direz-vous, la mode est à reconnaître des droits aux minorités. Oui, mais au prix de quels conflits, de quelles tensions, dans une atmosphère d’hostilité intergroupes permanente ? D’autant que nous ne revendiquons pas les mêmes droits que les autres, mais un dont nous, croyants, serons seuls à faire usage.

Et nous, si nous ne savons rien faire d’autre, comme nous l’avons trop fait, que nous comporter en minorité hargneuse, que crier « pour moi c’est vital, point, barre ! » nous n’en sortirons pas. La majorité rétorquera qu’elle s’en fiche, que c’est elle qui fait la loi, et que nous pouvons très bien nous passer de tout ça puisqu’elle le fait. C’est dire que le mur est, de part et d’autre, le refus de reconnaître l’autre comme différent de nous et néanmoins d’égale dignité, c’est-à-dire respectable même dans ses chemins qui ne sont pas nos chemins, et quand je dis respectable, cela va au-delà de l’indifférence polie. Car à force de désintérêt pour l’autre, on se le cache, on l’oublie et quand un beau matin, il se rappelle à nous, sa vue nous révolte.

« Le religieux » fait horreur à nos concitoyens. Ils se plaignent H24 qu’on en parle trop, mais en parlent bien plus que nous, pour en dire pis que pendre, ce qui est pratique pour ne plus parler aux croyants, inquiétant cercle vicieux. Remonter la pente sera dur, mais c’est à nous de prendre l’initiative de la rencontre, et pour cela, sortir, à tout prix, du rôle de la citadelle offusquée (plutôt que réellement assiégée). Non seulement elle ne nous mène à rien, mais entretient tous ces cercles pervers en adoptant leur logique même. « Comme des brebis au milieu des loups »…

Sisyphe écologiste

Je me lève. Je viens de passer une heure à somnoler vaguement pour dénouer mon dos et récupérer une bribe d’une nuit d’insomnie, une de plus. Le dernier rapport de Moody’s annonce que d’ici 20 ans, la moitié de l’humanité sera soumise à des inondations à cause du changement climatique. « L’impact du réchauffement ? quelques points de PIB dans un siècle », rétorquent d’autres. Il faut beaucoup de Philippins ou de Bengalais noyés avec leur maison pour que les marchés commencent à le sentir.

Au pied de chez nous, des primevères ont éclos. Nous sommes le 4 décembre.

Le dernier Manifeste du Muséum national d’Histoire naturelle prévoit qu’en 2070, il ne restera plus un animal sauvage de plus de 20 kg en zone intertropicale et qu’ailleurs, il faudra se contenter de quelques dizaines d’espèces généralistes. Je dors mal. Pour d’autres, c’est parce qu’ils ne pourront pas skier en Suisse.

Une intellectuelle juive témoigne avoir subi à 17 ans le harcèlement sexuel d’un professeur ayant pignon sur rue : son tweet attire des quarterons de sacs à merde antisémites éructant des saletés qu’on croyait disparues en 45. De quoi encore mieux dormir pour tout le monde, sauf eux.

Ayant mal dormi, je me lève tout de même. Pourquoi ? À vrai dire, une bonne part de moi le demande avec une insistance inquiète et reçoit peu de réponses. Je reprends mon travail : la lente relecture d’un long rapport sur l’observation de quelques couleuvres et dix lézards. Prodige d’écologie, sautez bouchons, on a renaturé quelques hectomètres d’une rivière transformée il y a cinquante ans en cunette cimentée ! Quelques espèces assez banales l’ont reconquise pour quelque temps : voilà nos victoires. Cela n’empêche pas, à chaque projet semblable, les trois quarts des élus et électeurs du coin de hurler à l’idée délirante d’idéologues hallucinés. Rappelez-vous à Paris comment un vague radeau végétalisé, mis à disposition des oiseaux d’eau, fit scandale. On n’a que « crise écologique » en bouche, mais plantez trois carex et on vous traitera de terro vert sous acide.

Le week-end, je me lève aussi. Il y a comme tous les matins l’église à ouvrir, et depuis quelques jours, la permission d’aller jusqu’à vingt kilomètres trouver un coin de friche en bord de nationale où l’on peut compter les oiseaux. Avec un peu de chance, je verrai quelques grives.

Par contre, on ne peut pas lancer le groupe Église verte sur la paroisse, les réunions sont interdites. Quand elles le seront, on ne pourra toujours pas, en revanche, manifester contre les panneaux publicitaires numériques ou les enseignes allumées toute la nuit : c’est de l’ultragauche, il paraît.

Je relis ce rapport quand même. Il donnera un beau PDF très coloré sur un serveur.

Ensuite, je retournerai rédiger la synthèse de dix ans de Faune-Rhône. Un million trois cent cinquante mille observations de faune sauvage par cinq mille six cents personnes. On la publiera. On postera le lien sur les réseaux sociaux. Il y aura cinq retweets et dix lectures (ce n’est pas une prédiction, c’est, comme on dit, un retex).

Cent fois moins que le jour où Géraldine, très introduite en haut lieu, a tweeté que je n’en avais « rien à foutre de la biodiversité ». Mille fois moins que n’importe quel monsieur Michu qui vitupère contre ces pseudo-écolos qui ne mettent pas les pieds hors d’un bureau parisien. Avec pour résultat l’agriculteur qui demande avec une innocence (réelle ou feinte ?) « mais pourquoi vous ne faites pas des comptages pour évaluer l’impact sur la biodiversité des différentes pratiques agricoles ? Ça ne vous est jamais venu à l’idée ? »

Je suis levé. Je fais de l’écologie quand même.

Il faut imaginer Sisyphe écologiste.

Tantôt le pigeon, tantôt la statue

Je ne suis pas sociologue. Je n’ai pas fait Science Po. J’ai fait un peu de science-peaux en prépa, quand il fallait ôter celle des grenouilles ou des oursins pour regarder ce qu’il y avait dedans. Mais j’ai appris qu’on était un « écolo qui détourne le regard parce qu’il préfère les vers de terre aux humains [et] qui baissent les yeux dans l’espoir de plaire à des boomers qui se sont plantés toute leur vie » si on ne parle pas de ce sujet-là.

Ce que je vais dire n’a donc pas plus de légitimité que le propos de n’importe quel random, comme on dit aujourd’hui, mais tout de même curieux d’Histoire. Certains ont peut-être lu un article de ma part, dans Limite n°6, sur le roman national (spoiler : j’aime pas) et c’est un peu la suite de la réflexion.

Je parle évidemment des déboulonnages de statues et des numéros de cirque de zozos yankees qui se fouettent le dos pour demander pardon pour l’esclavage.

Réglons tout de suite le premier point : l’écologie.

À deux reprises, dans Tintin au pays des soviets et dans Tintin en Amérique, on voit ce dernier suivre une voie de chemin de fer au moment où celle-ci est taillée dans le roc, au point qu’il soit impossible d’éviter un train s’il en arrive un. Il faut imaginer notre situation écologique comme très semblable, sauf qu’il y a non pas une mais deux voies ; et fonçant vers nous, le train du dérèglement climatique, et en sens inverse, celui de l’extinction biologique. Un élève appliqué résoudrait vite le problème des trains qui se croisent : pile où nous sommes, didon ! ça n’est pas de chance. Autrement dit, aucun espoir d’esquiver d’abord l’un, puis l’autre. Nous en sommes là, et quand l’ouvrier blanc, ou noir ou jaune ou brun ou rouge, ou beige, bleu, vert ou sang et or, diable rouge ou all black, sentira 40°C dans son appart suroccupé, 50 dans la rue, cinq pouces d’eau dans sa cave, et verra le prix de la nourriture s’envoler parce que faute d’insectes, il faut tout produire hors sol et payer nous-mêmes ce que la nature faisait gratos, il en fera une tête. Il sera ravi que la priorité du pays, quelques années plus tôt, ait été d’accabler d’anathèmes trois excités qui voulaient peindre en jaune le Colbert en bronze qui sert, au square, de latrines aux pigeons.

Mais comme le rappelait Thierry Roland, il suffit d’un ou deux excités, donc a fortiori de trois, pour que tout bascule.

Il n’empêche qu’il faudrait peut-être rester calme et boire frais avant de prendre trois manifs (dont deux aux US) pour les éclaireurs des armées d’Alaric ou prétendre qu’on va venir jusque dans nos bras censurer nos fils nos compagnes. Ou forcer Laurent Blanc à changer de nom. Sans le ramdam inouï d’un mouvement en qui se reconnaît fort peu de monde, le fameux « petit blanc diffamé » a toutes les chances d’ignorer sereinement que quelqu’un voudrait le faire se flageller comme esclavagiste. (En plus, ceux qui ont fait ça se sont entendu dire par les Noirs présents d’arrêter leur cinéma ridicule). De telles outrances de forme, on en a connu des centaines ; leur caractère excessif même les condamne au destin de comètes grotesques. Toutes les idées neuves commencent par d’audacieuses avant-gardes, mais tous les illuminés de l’Histoire n’ont pas mis le feu au monde. C’est même, somme toute, excessivement rare.

Mais sur le fond ? Là, je ne vais pas me faire d’amis – dites, personne ne parle d’effacer l’histoire, mais de se demander si de temps à autre, ce qu’on révère, à travers des monuments publics, ne mérite pas d’être un peu révisé. Si par hasard, les standards ne changeraient pas, parfois, de siècle en siècle. Il ne s’agit pas d’enlever, mais d’ajouter. Ôter une statue des places d’honneur n’est pas effacer le nom, c’est un contresens. Et je regrette, mais écrire dans les livres d’histoire que tel Etat, tel pays, a dû sa fortune à l’exploitation de colonies, alors que c’est vrai, n’a pas à faire scandale. Sinon quoi, on perpétuerait des bobards, au nom même de la mémoire et de l’histoire ? Dites ! Quand en septembre 39 ; la propagande française sort sa fameuse affiche « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » où sur la mappemonde, l’immensité des empires coloniaux français et anglais s’oppose à la minuscule Allemagne, on ne revendique pas de devoir une part de nos fortune et puissance aux colonies, par hasard ? Est-ce qu’on va l’arracher des livres, cette affiche, pour que ça ne se voie pas trop ? Cela est. Ces faits historiques sont. C’est bien le fait les cacher, taire ou minimiser, plutôt que les révéler, qui relève de la table rase ou de l’oubli volontaire.

Au fait, l’Histoire n’est pas, et n’a jamais été un patrimoine intangible comme un tableau de maître. Hurler au sac de Rome parce qu’on changerait un nom de lycée, quelle blague ! Combien de rues débaptisées, depuis cent ans, pour devenir avenue Charles de Gaulle, rue Jean Moulin, boulevard De Lattre de Tassigny, pont Maréchal Juin ou place maréchal Leclerc ? Qui se souvient que l’avenue Foch, celle du Monopoly, s’est appelée avenue de l’Impératrice, du Général Uhrich, enfin du bois de Boulogne ? Combien de Joffre, de Clemenceau, sans parler de la foule immense des rues, places et avenues Jean Jaurès ? Ceci sans même parler des rues portant depuis le Moyen-Age les noms de l’Arbre penché ou de Saint-Frusquin, devenues rues Hégésippe Débonnaire, conseiller municipal de 1874 à 1912, ou rue Polydore Tuyère, inventeur d’un procédé de teinture des étoffes en bleu canard en 1856 ; ou de la Roche-sur-Yon, dont la gare porte encore le nom de Napoléon-Vendée. Nos récits historiques n’ont-ils pas cent fois changé ? Déplorons-nous le travail historique qui permet un regard nuancé sur Joffre, vainqueur de la Marne mais boucher de l’Artois, sur Foch, lamentable en 14 et solide en 18, et même sur Charles de Gaulle en personne ? Tout ça n’a conduit d’ailleurs à nulle damnatio memoriae. Juste rendu justice à la réalité. Enfin, ne sommes-nous pas bien aise que les historiens nous donnent de la Gaule préromaine une autre vision que les brutes paillardes peuplant des huttes de chaume disséminées dans la forêt vaguement préhistorique de la « Gaule chevelue » ?

Sous le fracas de la surface où ne guerroient souvent que des bateaux en papier, nos visions du passé changent sans cesse ; parce que les historiens travaillent, explorent, découvrent, et parce que les temps changent et que nous ne glorifions plus les mêmes actes, les mêmes hommes qu’il y a des siècles. Rome ne brûle pas à chaque fois qu’on apprend d’un empereur que c’était un crétin. Ne dit-on pas qu’il faut, aux grands comme aux petits hommes, accepter d’être tantôt la statue, tantôt le pigeon ?

Et quant à faire de la révision de la façon dont on se raconte notre histoire la marque exclusive des barbares… Je vous invite à consulter la page Damnatio memoriae de Wikipédia. Ou à relire, même en vitesse, les Histoires de Tacite. Entre la mort de Néron et l’avènement de Vespasien, trois empereurs se succèdent, chacun faisant gaiement virer les statues de son prédécesseur, relever celles du prédécesseur du prédécesseur (moins par moins donne plus), virer celles du prédécesseur du prédécesseur et relever celles du… enfin bref, vous avez compris. Pareil au temps des Pharaons. Peut-être est-ce même une marque de civilisation, que d’accorder du soin au tri des souvenirs. En tout cas, l’Histoire enseigne que ce n’est pas un trait propre au barbare.

Youpi, nous sommes déconfinés, libres de pointer!

À présent que la pandémie semble reculer quelque peu, que les lourdes mesures prises sont parvenues, au moins, à la canaliser, il devient de bon ton de dénoncer ces dernières et d’y voir, notamment, la touche finale d’un immense complot contre la liberté.

S’il est indubitable que les pulsions autoritaires des gouvernements récents trouvent moult exutoires et opportunités dans ces situations contraintes, il me semble bien plutôt que le confinement, que notre acceptation du confinement relève au contraire d’une révolte de la liberté.

Pourquoi, en effet, l’avons-nous accepté ?

Certainement pas pour faire plaisir à nos gouvernements qui ont attendu le plus tard possible, et même au-delà, pour adopter une mesure correspondant à leur cauchemar le plus absolu (ils nous l’ont bien fait voir) : les chaînes de production arrêtées. Ils ont tout tenté pour éviter de passer par là et chaque pays qui a reculé l’échéance l’a payé. Cher. Il n’y a plus que Bolsonaro pour se moquer ouvertement du massacre.

Nous, nous avons accepté et même pas tant pour nous – car il est vite devenu clair que le risque de forme grave n’était pas du tout le même pour tous – que pour protéger les groupes à risque, nos aînés ; pour nous protéger les uns les autres, et particulièrement les improductifs. Et pour cela, nous avons accepté de mettre en jeu notre place à la chaîne de production. Nous ne nous sommes pas comportés comme les braves machines que nous sommes censés être.

J’appelle cela une reconquête (ô combien temporaire : nous sommes si raisonnables !) d’un peu de liberté. La toute petite liberté qui consiste à défendre la survie contre la production.

Il est vrai que le « deal » de « l’immunité de masse » était quand même drôlement culotté. La société productiviste a exigé que nous lui sacrifiions tout : notre temps, nos paysages, leur faune et leur flore ; notre eau, notre air, nos forêts ; nos rivières canalisées, nos fleuves barrés et moulinés ; notre enfance, soumise à une école « tournée vers l’emploi » depuis la maternelle ; nos loisirs, sommés d’être créatifs (« ne bronzez pas idiot ! ») en échange d’une seule chose : l’espérance de vie en assez bonne santé. Et voilà que tout à coup, elle se mit à nous asséner que rien n’était plus naturel que de pouvoir mourir en pleine force de l’âge et qu’il était honteux de ne pas s’y sentir prêt. À nous débiter de vieilles leçons grecques sur la fragilité de la vie, la nécessité d’accepter la mort à tout instant. À s’offusquer qu’on fît de la santé une valeur première, du soin des anciens une question d’humanité (« des vieux qui vont de toute façon mourir », postillonnait Christophe Barbier). Celle qui avait exigé qu’on lui remît le monde, sans partage ni condition, en échange de la santé, nous arrachait d’un coup le seul pain qu’elle eût laissé dans notre bouche, sans renoncer à une seule de ses prétentions premières. Pis : c’était au nom même de ces prétentions ! Cette fois, il faut lui donner le monde sans plus rien avoir en échange. Mesdames les machines, vous ne nous prendriez pas un peu pour des cailles de batterie ?

Hélas ! La réponse est oui.

Big Contremaître, cet être abstrait, tentaculaire, souvent intériorisé, qui nous enjoint de produire en tout temps, n’a pas perdu un seul instant. Dès la première aube confinée – et alors même que 70% des Français n’ont pas cessé le travail, ni même, pour plus de 50%, levé le pied en quoi que ce soit – nous avons croulé sous les « propositions » destinées à rentabiliser (sic) ce temps. Faites votre levain (et produisez !) Apprenez une langue ! Lisez des livres utiles ! Et surtout, alors même que les chiffres refusaient encore de baisser : « Au boulot, les Français ! »

Il y a beau temps que ce que redoutaient Bernanos et Virgil Gheorghiu s’est réalisé. Nous ne nous demandons plus si les machines nous dominent : c’est l’évidence depuis plus d’un siècle. Nous n’avons pas moufté quand les machines ont exigé notre jeunesse, toute notre jeunesse et jugé nos écrivains, nos artistes, nos universitaires à peine dignes de recevoir d’elles trois balles dans le ventre. Encore une fois, nous avons tout accepté d’elles pourvu qu’en temps « normal » elles nous promettent santé physique, confort thermique et longue vie (à l’usine). Ce que le temps, ce que nos maîtres attendaient de nous (et ils redoublent d’exigence depuis huit jours) ce n’est plus, d’ailleurs, la soumission à la machine : ce sont des preuves que nous sommes heureux et fiers d’en être devenus nous-mêmes.

Là non plus, ce n’est pas nouveau. C’est un flot de machines à chenilles qui, seul, a pu venir à bout du flot d’Allemands cyborgisés sous le Stahlhelm. Et si Péguy se voyait encore, sous son képi doré, comme un héraut d’une très vieille France, d’un vrai pays d’humains, Saint-Exupéry ne pouvait plus rien faire, en 1940, que demander à servir, dans une machine, comme une machine – il suffit de voir en quels termes il l’explique dans Pilote de guerre – contre l’armée des machines de l’Allemagne-usine. Et quand en 1943 il eut compris qu’il ne pouvait plus servir, qu’il était usé en tant que machine de guerre, il se jeta, homme et machine, homme-machine, dans la Méditerranée.

Nous sommes des machines. En tout temps, nous sommes écrasés, pilonnés d’injonctions à produire, et à publier nos indicateurs. Et dans le moindre détail de notre vie privée ! Combien de livres lus, combien de pas faits, de kilomètres en vélo, de kilos perdus ? Même nos sites de saisie de données naturalistes classent les contributeurs en nombre de données produites, de communes visitées, et autres indicateurs de performance et d’efficacité. Et nous nous y laissons prendre. Déjà, nous n’allons plus observer, depuis longtemps : nous faisions du terrain. À présent, nous faisons de la donnée (sic). Et le drame, c’est qu’elle est toujours utile. Il est probable qu’un jour, le béton menacera chaque buisson ; alors, la moindre donnée d’espèce protégée sera utile. Ainsi, le lieu de la rencontre par excellence avec la nature – son observation par l’être humain qui l’aime, la connaît, la comprend – devient un lieu de production.

Chanter liberté pour réclamer le droit d’entreprendre, laissez-moi rire ! Ne vous inquiétez pas : c’est bien la seule à laquelle la civilisation des machines ne touchera jamais, sinon dans quelques détails. C’est la seule qu’elle juge nécessaire. Le reste ? À quoi bon ? À quoi servent les libertés de culte, d’expression, le temps non consacré à la production, le droit que le contremaître ne sache pas où l’on se trouve et à quoi l’on s’occupe ? Dans une optique de production, à rien du tout. Il était donc odieux qu’on acceptât de se soustraire à la production pour sa santé et celle des autres : cette liberté contre la production ! Scandale. Surtout, incompréhension totale, signe terrifiant que la métamorphose en machines n’était pas si parfaite. Machines, que pouvez-vous désirer d’autre qu’une prise de courant, et continuer à tourner ? N’êtes-vous pas sur terre uniquement pour ça ? Stupeur et terreur de Big contremaître.

Les combats pour la vie privée et tout ce que vous voudrez seront vains tant qu’ils seront arbitrés par ces dirigeants-contremaîtres, ces chefs d’atelier qui se croient maîtres de machines. Ils ne perçoivent pas du tout leurs inventions comme attentant à la liberté : bien au contraire, ils croient la préserver. Ils croient préserver notre liberté d’être des machines efficaces, sûres et fiables, et ne comprennent pas plus la nécessité des autres qu’ils ne comprendraient qu’on octroyât aux mouches le droit de vote. C’est à notre coque de machine qu’il faut refuser notre consentement. Deux cents ans qu’on est dedans, vous ne trouvez pas qu’elle sent le moisi ?

Monde d’après, nouvelle ère, écologie toujours secondaire !

La bataille pour le monde d’après a commencé. Elle est semblable aux jours d’avant, d’une manière déprimante. Le président de la République martèle qu’il n’y a rien à remettre en question et que le monde de demain doit être bâti sur les bases d’hier. En avant, marteaux-piqueurs ; qu’importe qu’à force de percer le sol de la maison, on ait déjà passé plusieurs fois le pied à travers le plancher.

Pendant ce temps défilent alertes et éditos. Dernièrement, une énième tribune de célébrités. Qui, forcément, déclenche en retour la tierce : « donneurs de leçons, ils prennent l’avion sans arrêt, pas crédibles ». Une tierce qui ressemble furieusement au gars qui regarde le doigt au lieu de la lune : c’est très pratique pour esquiver le fond. Est-ce Juliette Binoche qui mesure la fonte de la banquise ? Est-ce Nicolas Hulot qui réalise les listes rouges d’espèces menacées ? Est-ce que les délires antivax de l’une et l’hélicoptère de l’autre entachent en quoi que ce soit la validité d’études dont ils ne sont ici que les porte-parole ?  La question n’est pas de savoir si Marion Cotillard est légitime pour dire de baisser son empreinte carbone mais s’il est légitime de la baisser, pour elle comme pour nous, comment, et pourquoi. Et là, ce n’est pas Marion Cotillard qui produit les chiffres, ce sont les scientifiques.

Alors, puisque ce n’est pas à Marion Cotillard, il suffirait que ce soient directement les scientifiques qui parlent. Mais ils le font ! Ils le font et ne sont pas écoutés. Au bout du compte, il y a toujours une bonne raison pour disqualifier tout le monde, et jeter le propos sans même l’avoir lu.

Mais tout n’est pas si noir ! Il y a bien un progrès, qu’on voit au fait que droite et gauche ont désormais le réflexe d’essayer de s’approprier l’écologie. À les entendre, tous deux sont les vrais écologistes, ceux qui en faisaient before it was cool. Heureux sommes-nous d’avoir une telle classe politique ! Vu l’état écologique de notre pays, en fait, non, cela se verrait, en termes de place du vélo, d’aires naturelles protégées, de linéaire de haies sauvegardé, d’érosion de la biodiversité enrayée : il n’en est rien. Il n’en est rien et le bilan des gouvernements successifs ramenés à leur coloration politique diffère bien peu, sur les 30 dernières années. Je m’étrangle à voir la droite bourgeoise industrielle se prétendre vraiment écologiste sous prétexte « qu’il s’agit de conserver, et les conservateurs, c’est nous, donc en fait, l’écologie est de droite ». Conservateurs de quoi ? S’il y avait une trace de vérité là-dedans, nous n’aurions pas assisté à une telle dévastation des haies, prairies, zones humides, allant de pair avec une chute verticale du nombre d’agriculteurs. J’ai sangloté de même devant l’élue EELV jurant que « moins de biens plus de liens était depuis toujours la devise de son parti », quand celui-ci professait avec énergie sa foi dans le productivisme greenwashé par quelques palanquées d’éoliennes.

Et les fessiers de droite comme de gauche de tracer tortillons et spirales pour jurer que la vraie écologie, c’est ici, depuis toujours, et pas en face. Nous avons rabâché que l’écologie devrait être transversale, « ni de droite ni de gauche mais concerner tout le monde ». Y serions-nous ? Pas du tout. Personne n’a mieux compris qu’il fallait se soucier d’écologie ; tous ont juste compris qu’il fallait faire semblant, prétendre que ce qu’on fait depuis l’origine est en fin de compte de l’écologie, et déformer celle-ci jusqu’à la faire coller à son plan de conquête du pouvoir. Ça se voit, vous savez.

Serait-ce que « l’écologie devrait rester apolitique » ? Pas davantage. Si l’on compile les données scientifiques, on peut savoir assez facilement ce qu’il faut faire pour stopper l’incendie : de combien de % réduire nos émissions de GES, notre artificialisation des sols, notre déforestation ; de quelles surfaces de zones humides, d’aires protégées, etc… nous avons besoin. Mais il n’y a pas qu’un seul chemin vers cet objectif, et les chemins, eux, sont éminemment du domaine politique. Qui devra renoncer à quoi, qui gagnera quoi, pour que tous, à la fin, bénéficient d’une vie bonne, tenable par la planète qui est notre biotope, ceci est du domaine du politique. Mais l’écologie politique devrait être d’abord l’écologie, ensuite les moyens politiques d’atteindre l’objectif écologique (qui est ni plus ni moins que notre survie).

Lit du Doubs fin octobre 2018 – Espirat / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)

Nous barbotons désespérément dans l’inverse : une écologie subordonnée à des objectifs politiques 0% écolo. Déroutés par ces électeurs qui, eux, s’en soucient, les partis tâchent donc de prétendre que leur programme est écolo, sans y toucher (ou si peu) ; mais cette politisation de l’écologie n’aboutit qu’à l’attacher aux lits de Procuste de programmes préexistants. Elle ne fait pas de l’écologie un sujet pour le politique, mais au contraire un objet, un hochet. Les années passent et on nous annonce inlassablement « une écologie qui tienne compte de l’économie », et toujours pas l’inverse. C’est toujours à la maison d’être brûlée dans la chaudière.

Dépolitiser (au profit d’une écologie de technocrates et d’experts « pragmatiques ») ou récupérer pour sa tambouille, deux faux-fuyants qui ratent l’essentiel : le caractère radicalement nouveau de l’écologie. De droite ou de gauche, les chemins vers un monde écologiquement viable seront nouveaux et la société qui en sortira sera bouleversée de fond en comble par rapport à celle des années 1800-2000. Pareils à la société d’après-guerre qui s’empressait de ramener au pouvoir les hommes des années 30 (Blum, Benes…) nous espérons frénétiquement que rien n’ait changé sous nos pieds. Nous consacrons toute notre énergie à nous le cacher. C’est plus rassurant. Un « monde d’après » écologique aura du mal à émerger : il fera doublement peur.


Pendant ce temps, l’horloge cogne. Les premiers mois de 2020 sont déjà les plus chauds jamais enregistrés. Les migrateurs sont toujours moins nombreux à revenir.

Assez vrillé du c… maintenant ; vous voulez faire de l’écologie politique ? Faites de l’écologie, et traduisez-la en politique ensuite. Pas l’inverse. Nous aurons bientôt crevé pour n’avoir pas voulu cesser de faire l’inverse.