Ecologie: osez le cisticolisme

Enquête sur une espèce qui fera le buzz demain (mais pas aujourd’hui, elle couve)

Elles sont partout. On ne voit, on n’entend qu’elles. De partout elles nous font signe – pst ! pst ! pst ! Elles, les Cisticoles. Qui sont ces influenceuses et que nous disent-elles ?

Je parie que vous n’avez jamais entendu parler de la Cisticole. Et je parie que vous l’avez entendue quand même. Ce minuscule bout de fauvette long comme un pouce, avec sa petite queue ronde, a dû vous passer trente-six fois au-dessus de la tête derrière les plages du Midi et du Sud-Ouest avec son chant passablement raclote entre parenthèses : « Pst… pst… pst… pst… » tout en voletant, un coup d’aile un cri, un coup d’aile un cri.

La surprise, c’est d’en trouver maintenant dans les champs, les prés, les talus d’autoroute, et même les ronds-points comme vil gilet jaune, genre elle paie son gasoil elle-même. Archi-commune dans les marais saumâtres, les roseaux, les lagunes, elle s’installe dans des endroits dont on devine vaguement comment elle peut les confondre avec son beau pays, mais de moins en moins. Ce n’est pourtant pas de la Fauvette à lunettes qu’on parle !

Le phénomène intriguait déjà les Anciens comme le prouve ce document rarement exposé, retrouvé en l’église Saint Georges de Reneins.

Une petite carte dira un peu mieux ce qui se passe.

Voilà, c’est simple, en fait. Elle est comme l’air chaud, elle monte ! Comme elle est sédentaire, avantage de passer sa vie au bord de la mer, à la faveur des hivers doux, elle avance, le long des côtes et de la vallée du Rhône. Bientôt, un hiver froid exterminera les hivernants les plus nordiques, comme en 2012, et la Cisticole, comme une vieille star de la chanson, fera pleurer ses yeux et fera ses adieux… et puis l’année d’après elle recommencera. Et le cycle repartira pour un tour. La Cisticole c’est le petit vélo dans la tête de l’avifaune du Rhône. Seulement, à force qu’on ne voie quasi plus la neige à Lyon, le cycliste ne chute plus. La Cisticole prolifère.

Elle se répand. On ne fait plus un pas sans la trouver.

La Cisticole est à la mode. C’est la hype de ce printemps encore plus que la sève de bouleau ou le gilet jaune. La Cisticole va faire fureur. Ne sortez pas sans votre cisticole.

La Cisticole affole les marchés. On murmure que la duchesse de Cambridge pourrait l’arborer sur son chapeau et Greta Thunberg sur son épaule.

Effet de mode, produit marketing, fête commerciale ? Abordons sans tabous la question de la cisticole.

1/ La Cisticole est-elle notre nouvel atout détox ?

D’une hype de l’été, on attend a minima qu’elle soit l’alliée de notre contrat minceur, notre atout séduction on the beach mais cette hypothèse s’écroule lamentablement. En effet, comme l’a chanté le Poëte :

« Elle descendait de la montagne en chantant une chanson paillarde, une chanson de collégien,

La Cispicole des joints, la cispicole des joints »

Avec un pareil CV, la Cisticole ne peut prétendre inspirer le moindre régime wellness, implémenter le moindre bien-porting, ni drainer les toxines superflues. Il va falloir chercher ailleurs l’allié de notre santé sur les plages et la manchette d’Elle magazine.

Voire.


Bientôt en kiosque pour être irrésistible dans les marais arrière-littoraux en revenant de la plage

2/ La Cisticole est-elle inclusive, citoyenne et républicaine ?

Sexes identiques, écologie opportuniste, associée aux joncs dont sont faits les faisceaux de licteur des insignes républicains, beaucoup trop petite pour servir d’enseigne à quelque parti de rôméchants que ce soit, humble, effacée, oubliée des empereurs et des princes de la terre et du reste passablement inconnue des petits comme des grands de ce monde, la Cisticole décroche haut la main plusieurs brevets de citoyenneté. On déplorera toutefois son incapacité à chanter la Marseillaise et à représenter la France à l’Eurovision. Mais tout n’est pas perdu pour faire la couverture de l’Obs ou de Libé.

Ou à défaut pour devenir le nom de baptême d’une école maternelle ou d’un terrain de football de grande banlieue.


Ça aurait de la gueule non ?

3/ La hype autour de la Cisticole sert-elle Emmanuel Macron ?

Face à la crise des Gilets jaunes, le Président Macron est apparu déterminé, et néanmoins isolé. L’élection européenne sera pour lui un véritable test. Sa politique ne semble pas convaincre les Français. Ses partenaires… euh, rien à voir avec la cisticole, en fait. La Cisticole, c’est une France la tête en l’air à chercher où peut bien être cette bestiole d’autant plus qu’elle peut être bassement planquée dans les vorgines alors même qu’elle continue à pst-pster comme si elle traçait des arabesques dans le ciel bleu. C’est la France qui folâtre. Bien qu’en pleine croissance, elle ne manifeste aucune envie d’entrée en Bourse. Elle ignore tout de l’inbound marketing. Son call to action est rudimentaire. Elle reste flaggée paludicole en contradiction complète avec son business plan beaucoup plus whitespread, tendant à en faire une espèce mainstream, ce qui nuit à son personal branding. Elle reste C to C (Cisticol To Cisticol). Sa carte de visite n’est même pas en anglais.

Entreprenante, opportuniste, adaptable, la Cisticole, cependant, ne dégage pas le moindre profit, ne rapporte pas le moindre sou, et d’ailleurs les startupers sont comme les autres, ils n’en ont jamais entendu parler.

La réponse est donc non. Prudence toutefois, car après les bélougas entraînés par la Russie pour espionner la Norvège, qui sait si le pouvoir ne pourrait pas envoyer des cisticoles harnachées de micros sur les ronds-points enherbés peuplés de manifestants ?

4/ La Cisticole a-t-elle pu mettre le feu à Notre-Dame ?

C’est peu probable. On connaît chez le Milan noir une propension à déplacer des brandons enflammés lors des feux de brousse, qui lui sont hautement favorables car ils laissent de nombreuses proies cuites juste à point pour ce gastronome. Outre qu’aucune Cisticole n’a été vue en Ile-de-France cette année, il est improbable qu’un piaf de dix grammes ait pu trouer la toiture en plomb pour l’incendier avec le mégot de son pétard. Ou bien il faut lui supposer de troublantes complicités. Ce qui nous ramène au point 3. A vous de vous faire une opinion, sachant qu’on nous cache tout, surtout les cisticoles dans les grandes herbes et les bouscarles dans les buissons.

5/ La Cisticole peut-elle coller des affiches Frexit de François Asselineau ?

La coïncidence est troublante. Comme elle, les affiches Frexit semblent s’être donné comme objectif de recouvrir la France entière depuis 2017, en suivant les routes, les ronds-points, les talus autoroutiers et autres milieux pionniers secs. Comme elle toujours, ces affiches opèrent leur conquête dans une indifférence blessante, passant inaperçues à force de toujours-là et de déjà-vu. Comme la Cisticole enfin, ces affiches se bornent aux slogans simples, indéfiniment répétés. D’ailleurs, en voici une qui chante, écoutez mieux, n’entendez-vous pas : « Frxit… Frxit… Frxit » ?

6/ La Cisticole menace-t-elle les racines chrétiennes de la France ?

Au point où on en est… Elle y rejoindrait pêle-mêle les méchants barbus de banlieue, les professeurs d’histoire en pull de Noël, la nourriture bio (a fortiori vegan), les minarets dépassant la hauteur de cinq pieds six pouces, les spectacles d’Alain Decaux sur la Révolution française, les kebabs dans les rues secondaires des villes moyennes, l’écriture inclusive, les normes européennes sur le dentifrice et les hipsters en trottinette (on ne se méfie décidément jamais assez des barbus). Après tout, elle remonte du Sud et sent le Midi à plein bec. Il devrait donc finir par se trouver quelque croisé pour se mettre (Charles) Martel en tête à son propos et réclamer d’énergiques mesures conservatoires et l’envoi des blindés dans les friches herbacées mal famées.


Ils sont même déjà en place mais la Cisticole n’aime pas la neige. La prise de risque est donc raisonnable.

7/ La Cisticole émet-elle des ondes dangereuses ?

Et si le chant de la Cisticole cachait une autre réalité ? Une étude américaine qui a mesuré le rayonnement de cisticoles californiennes a constaté l’émission d’une onde radio-électrique dont l’objectif, à l’instar du comptage de moutons, est d’engourdir l’esprit, d’affaiblir la vigilance et finalement de rendre le cerveau disponible à n’importe quel message, comme par exemple des vidéos Youtube sur le réchauffement climatique, la propagande de la NASA qui prétend être allée sur la Lune alors que le drapeau américain flotte ce qui prouve qu’il y a du vent devant Buzz Aldrin et tout un tas d’autres bêtises comme les écologistes qui nous disent que l’homme fait disparaître la nature. Un chant magnétique pire que Jean-Michel Jarre.

Selon d’autres scientifiques, mais chacun se fera sa propre opinion, dans la mesure où la Cisticole des joncs ne vit que de ce côté-ci de l’Atlantique, un scientifique américain serait bien en peine d’en dégoter en Californie et a fortiori d’en mesurer l’hypothétique émission électromagnétique. Mais qui sait ? Ils ont peut-être des cisticoles invisibles pour mieux diffuser leur inquiétant message. Je l’ai vu sur une autre chaîne Youtube.

8/ Est-il vrai que de nombreux scientifiques ayant étudié la Cisticole ont mystérieusement été réduits au silence ?

Oui. Moi-même, je viens d’être acheté avec des tartes à la praline. Je mets donc fin à cette investigation et laisse chacun libre de se faire sa propre opinion.

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Compter, connaître la faune sauvage… Faune-France, le meilleur outil

Compter, connaître la faune sauvage… Faune-France, le meilleur outil

Vous avez vu une bête sauvage ? Ne le gardez plus pour vous.

Il est de plus en plus fréquent que certains d’entre vous me signalent une observation remarquable (un vol de cigognes par exemple) ou me demandent si tel ou tel oiseau est présent, rare, répandu… dans leur ville ou leur région.

Pour vous répondre, je me sers systématiquement des sites Visionature et je propose de vous y guider un peu. Non pas que j’en aie marre de vous répondre (du tout !) mais en sachant naviguer vous-mêmes sur ces sites, vous y découvrirez plein d’infos collatérales à votre question.

Est-ce que telle espèce est rare, commune, classique, en France, dans ma région, dans ma commune, à cette saison, toute l’année, au printemps, en hiver ? Est-ce qu’on peut la voir un peu partout, plutôt en montagne, plutôt dans le Midi, ou sur le littoral, ou dans les régions d’étangs ? Tout ça, maintenant, vous pouvez le savoir en cinq clics maxi.

Et même vous pourrez à votre tour contribuer.

Pour commencer : c’est quoi Visionature, Faune-France et tout ça ?

Visionature, c’est un modèle d’interface créé par une société suisse appelée Biolovision pour créer des sites internet de saisie et de consultation de faune et de flore sauvage. Surtout de faune. Pour la flore, les méthodes de recensement sont très différentes, alors ça ne se fait pas trop, à la notable exception du site Orchisauvageconsacré aux orchidées sauvages (sans blague ?) de France métropolitaine.

Sans détailler de trop :

  • La très grande majorité des associations de protection de la biodiversité de France (LPO et autres) ont déployé progressivement des sites Visionature sur leur territoire d’action, ce sont les « sites locaux » dont l’URL est généralement Faune-departement.org ou faune-region.org (faune-iledefrance.org ou faune-loire.org par exemple) ; pour découvrir tous les sites locaux, c’est ici
  • Elles se sont organisées en un réseau national grâce auquel elles peuvent discuter dans des comités et transmettre aux ingénieurs de Biolovision leurs demandes spécifiques d’amélioration de l’interface, mais aussi décider de transmettre des données à tel ou tel partenaire public, scientifique, privé… en veillant à ce que la sécurité des animaux concernés ne soit pas compromise ;
  • Ce réseau a débouché sur l’ouverture en 2017 du site faune-France.org qui agrège les données de tous les sites locaux et permet de saisir directement ses données, qu’il existe ou non un site local.
  • Enfin, il existe une application mobile sous Android (NaturaList) qui permet de saisir ses observations sur le terrain avec son téléphone puis de synchroniser le tout avec les sites du réseau Visionature.

Concrètement ça donne quoi ?

Pour faire part de vos observations de faune, qu’il s’agisse de mésanges dans le nichoir, de cigognes posées sur l’église du village, d’un renard écrasé sur la nationale ou de tritons dans le lavoir :

1/ Rendez-vous soit sur faune-France.org soit sur le site local de votre région ou département s’il existe, cliquez sur J’aimerais participer et inscrivez-vous

2/ Connectez-vous avec le login (mail) et le mot de passe fourni

3/ Allez dans Transmettre mes observations, pointez l’endroit sur la carte puis indiquez l’espèce, la date, le nombre etc.

Important : donnez une adresse mail que vous consultez, car les données sont vérifiées (relues) et en cas de doute, un vérificateur vous contactera. C’est la véritable raison d’être de l’inscription obligatoire : garantir ainsi la fiabilité de la base.

Votre inscription effectuée une fois est valide sur TOUS les sites Visionature ; les locaux, le national Faune-France, et même les étrangers (ornitho.ch, ornitho.it, ornitho.de etc)

Elle vous servira aussi pour utiliser l’application NaturaList.

La localisation exacte d’une donnée n’est consultable que par les administrateurs du site (associations). Vous pouvez masquer votre nom, les données, les photos des animaux que vous joignez aux données. Autrement dit, vous pouvez saisir les données de votre jardin sans que ça révèle le moins du monde votre adresse à la planète entière.

Seule l’association qui administre la base verra toutes les informations et s’en servira exclusivement dans des buts de protection conformément à son objet. Aucune information, jamais, n’est vendue à des fins de vous refourguer on ne sait quelle pub ciblée.

Notez que vous pouvez consulter un certain nombre d’informations sans vous inscrire (mais pas en transmettre).

Pourquoi donc noter ses observations de faune sauvage sur Visionature ?

Parce qu’elle se fait de plus en plus rare, pardi. Quelques espèces très adaptables tirent leur épingle du jeu dans les milieux à la noix fabriqués par l’homme – en gros elles font les poubelles, l’immense majorité régresse à toute vitesse. C’est vrai en Amazonie comme en Europe, vrai des vautours au Pendjab comme des orvets dans le Poitou, de la chouette du clocher comme des pandas lointains.

Alors, noter tout ce qu’on a vu dans une base centralisée sert déjà à ça :

  • Vérifier si, oui ou non, les espèces diminuent ;
  • Savoir où, quand, comment, elles se maintiennent, progressent ou s’effondrent.

Je vous vois venir : madame Elisabeth Levy veut de la science et vous aussi, et vous allez me dire que le simple tas d’observations éparses faites sans protocole par des personnes aux connaissances naturalistes hétéroclites n’est certainement pas le genre de chose sur quoi fonder des tendances calculées au centième près. Tout à fait. Seulement, bien sûr, on ne fait rien de tel. Sans nous étendre car j’ai déjà traité le sujet ici, retenons que tout un chacun, selon ses compétences, peut saisir des données « opportunistes » – des observations toutes simples – ou s’inscrire à tel ou tel protocole strict de suivi, et que les tendances sont d’abord calculées grâce aux données protocolées. Toutes sont de toute façon réunies dans Faune-France et son réseau: la mésange de votre nichoir tout comme les données recueillies par les rapaçologues chevronnés qui suivent les nids de Vautour percnoptère sous financement européen. Il n’y a pas « le truc grand public » et « le truc des pros » qui serait ailleurs, secret, fermé.

À quoi bon, dès lors, saisir des données opportunistes ?

D’abord parce que lorsqu’elles sont très nombreuses, il est possible de les exploiter quand même, la masse compensant dans une certaine mesure les biais. Il incombe aux rois des stats de dépatouiller ce « dans une certaine mesure » et le Muséum d’histoire naturelle planche dur sur le sujet, maintenant que nos fameuses bases Visionature collectent des données, littéralement, par dizaines de millions. Plus de soixante millions à ce jour dans l’ensemble du réseau !

Ensuite parce qu’une donnée opportuniste, c’est déjà une donnée de présence (voire de reproduction, si vous notez un couple, une nichée…) qui permet de connaître l’aire de répartition – la surface peuplée par une espèce.

Enfin parce qu’en ce moment, même les espèces communes disparaissent à la vitesse de l’éclair. L’énorme masse de données collectées par le réseau Visionature nous donne une vision de plus en plus fine de ce drame, comme on rend sa vision plus nette en ajustant la molette des jumelles. C’est ainsi qu’on découvre que les aires de répartition ne sont plus continues mais trouées de partout. La fréquence à laquelle une espèce est notée, rapportée au total, donne un indice de son évolution. Et ainsi de suite – je simplifie à l’extrême, car cet article est déjà très long. Avant de conclure, de classer, notamment, les espèces dans telle case des funestes Listes rouges il se déroule nombre de filtres, de tris, de recalculs et de tests (et c’est aussi pour ça qu’elle ne se remet à jour que tous les 8 à 10 ans et non en temps réel !) Vous trouverez ici une longue liste des manières d’exploiter ces données, toujours au bénéfice des animaux eux-mêmes.

Le Moineau friquet en Auvergne, observations 2019. Cette espèce était banale partout il y a vingt ans.

Du coup c’est juste histoire de refiler des données aux spécialistes ?

Pas du tout ! Sur tous les sites Visionature, à commencer par Faune-France, vous pouvez apprendre des tas de choses. Les Cartes du moment indiquent l’avancée des migrateurs au retour du printemps par exemple, ou l’émergence d’un papillon, la reproduction d’un triton… Sur les sites locaux, il y a toujours une rubrique « Atlas des oiseaux », « Les espèces de ma commune » ou approchant (les intitulés varient, pas le contenu) grâce auquel vous pourrez voir quelles espèces peuplent votre commune, quelle est leur répartition sur le territoire, à quelle saison on peut la voir.

Exemple de consultation de Faune-France: le passage des Grues cendrées au-dessus du pays dans la deuxième semaine de février 2019 (carte établie en temps réel grâce aux données saisies)

Enfin, il y a la Consultation multicritères (« Consultation des données » sur Faune-France) qui sert à indiquer un intervalle de temps, une espèce ou un lieu… et afficher une liste, un tableau récapitulatif, une carte… bref, ce que vous voudrez. Où donc vit ce machin qu’on nomme Bruant zizi ? L’hirondelle de fenêtre est-elle déjà revenue dans mon département ? Tout ça est à portée de clic. Essayez donc tout de suite !

Nos enfants nous accusent

Il y a quelques mois, j’avais partagé ici quelques échos de la conférence internationale LaudatoSi18 au Vatican, à laquelle j’avais eu la chance de participer. C’étaient surtout des jeunes engagés qui témoignaient. Dont un, de l’association Don Bosco Alliance Verte en Inde. Il nous disait : en Asie, le sentiment qui domine vis-à-vis de l’avenir chez les jeunes, c’est l’inquiétude, à cause du réchauffement climatique et de la pollution de l’air et de l’eau. Nous voilà au même point en Occident.

Les jeunes manifestent. Une ado de 16 ans vient dénoncer notre inaction écologique et climatique. Vous savez, celle-là même que nous déplorions nous-mêmes depuis des années. Celle-là même que la science nous met sous le nez depuis quarante ans, avec des chiffres toujours plus menaçants et toujours plus de comptes rendus de catastrophes déjà advenues. Nous nous disions alors entre nous : oui, c’en est trop, il faut agir !

Chaque année, chaque mois, chaque semaine. Nous devons agir.

Mais que des gamins viennent nous dire : vous devez agir, alors là, c’en est trop ! Intolérable ! De quoi se mêlent-ils ? Qui les manipule ? De quel lobby sont-ils le nom ? Ils ont encore trouvé un prétexte pour ne pas aller à l’école !

Tous aller voir un film intitulé « Nos enfants nous accuseront », oui, bien sûr ! Se répéter qu’on en sort KO, remis en question, oui, cent fois oui !

Mais que dix ans plus tard, ces petits morveux se permettent de nous accuser pour de bon, pas question ! Où va-t-on, ma bonne dame : à force de s’entendre répéter que l’effondrement c’est pour demain, que nous (et non pas eux) sommes la dernière génération à pouvoir agir, ils y ont cru. Qui nous a fichu des mioches pareils.

Dites, quel culot, quand même.

Oh, ça n’a rien de nouveau. Qui s’excuse s’accuse, mais qui s’accuse s’excuse. Il est bien plus facile de s’attribuer à soi-même, fût-ce publiquement, un défaut, un manquement, que de subir le fait d’en être accusé. Entre nous, nous pouvions battre notre couple à notre rythme, choisir des verges bien souples et entourées de poil de chat pour nous administrer réciproquement des corrections fraternelles bienveillantes, consensuelles, inoffensives à souhait. Puis demander ce qu’on allait faire maintenant, et à l’issue d’un tour de table feutré, conclure sur quelques mesurettes fort pragmatiques, c’est-à-dire toutes entières tendues vers le fait de ne surtout rien remettre en question. De ne renoncer à rien de notre incroyable niveau de vie, et donc à rien de la surexploitation démentielle de la planète et de bon nombre de nos semblables qui, seule, permet de nous le payer.

Nous en appelions avec pathos aux générations futures. C’était très pratique. On les évoquait avec des trémolos dans de grands amphithéâtres sentant la maison de retraite pour se culpabiliser, mais avec le thé et les petits gâteaux. Nous parlions à leur place. Des générations, pas des gâteaux. Nous faisions la question et la réponse. Et nous avions toujours la réponse. Là encore, bien sage, bien raisonnable, pas du tout fanatique.

À force de pas-de-fanatisme, la meilleure compilation d’études scientifiques sur le sujet nous dit qu’à moins de bouleversements radicaux nous pourrions avoir exterminé, à l’échéance de cent ans, les insectes. Les insectes pourraient avoir disparu dans cent ans. Comme on dit sur les réseaux : « say that again, but slowly ».

Dans la foulée, la FAO monte au créneau pour nous rappeler qu’un tel effondrement impliquera celui de nos productions de nourriture, pour qui en doutait encore.

« Oui mais ce n’est pas à eux de faire ça !… »

À qui, alors ? Si, c’est précisément à eux de faire ça, parce qu’eux sont innocents. Ils ont tous une empreinte écologique, ils vivent dans le luxe pour certains ? Possible, mais ils n’ont pas choisi. Ils n’ont pas commis d’autre crime que de naître là où ils sont nés. Ils n’avaient encore jamais eu à faire de choix. Il leur fallait vivre dans le monde que nous avons fabriqué, sans leur demander leur avis, sinon sous la forme des mascarades susdécrites. Ils découvrent qu’à force d’inaction, nous leur avons laissé l’intégralité de la facture. La science le répète : la dernière génération à pouvoir agir, ce n’est pas eux, c’est nous. Et nous tergiversons encore. Pathétiques, nous en sommes encore à saluer l’héroïque décision d’un groupe de grande distribution de remplacer les pailles plastique par des pailles en papier. Et nous nous donnons le mot de « tous aller chez cette enseigne pour lui donner de la force » (sic).

Dites. Après avoir exterminé 60% des vertébrés en quarante ans, à un petit siècle de la mort des derniers insectes, nous en sommes à trouver formidable et digne d’acclamations de changer de matière pour nos pailles.

Et nous regardons en face la génération qui vivra l’effondrement de tout ce monde en lui disant de continuer à aller sagement en classe, à perpétuer l’ancien monde, à remettre à plus tard, à faire semblant de rien. Faire semblant de rien serait l’attitude responsable.

Nous nous comportons comme des parents qui à bord du Titanic éventré fuiraient sur un canot en enjoignant à leurs gosses de rester dans leur cabine pour faire leurs devoirs.

C’est à eux de faire ça, parce qu’ils sont encore extérieurs. Ils n’ont pas encore trempé dans le truc, en tout cas pas librement. Et c’est bien ce qui rend leur regard plus dur, plus odieux à notre conscience pas trop tranquille. Ils sont l’Autre qui nous met sous notre nez notre conduite. Et pour un peu, nous deviendrions tous climato-sceptiques, juste pour nous protéger de ce regard, cette fois-ci, extérieur. Tout, plutôt que de s’en laisser conter par des gamins.

Il est à craindre que leur inexpérience politique ne fasse vite tourner court leur mouvement. Ils seront récupérés – nous sommes experts en la matière – et vite neutralisés. Nous déploierons tout notre arsenal pour proclamer illégitime leur parole. Et nous recommencerons à parler pour eux. Ils auront été trop responsables, trop sages, trop adultes pour nous. À moins que le miracle ne se produise. Cela dépend de nous. Car là aussi, ils ont raison : c’est à nous d’agir. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est la grève de ce monde, la rupture provoquée qui rompt le fil de notre tranquillité toxique. Les commandes, c’est nous qui les avons.

Quoi qu’il arrive désormais, il restera ce moment dans l’Histoire : nos enfants nous auront accusés.

Nos enfants nous ont accusés et…

La suite est encore à écrire.

Moratoire sur le désespoir ?

Dimanche dernier, s’étonnant en chaire de voir dans les cortèges de « gilets jaunes » des personnes que les revenus ne rattachent objectivement pas à la classe populaire, notre évêque auxiliaire a noté que ce mouvement devait, peut-être, se comprendre comme un déficit d’espérance beaucoup plus que d’argent.

D’une certaine manière, un article qui a beaucoup tourné et qui dépeint les contestataires comme non pas les déclassés, mais l’ensemble des catégories sociales hantées par la peur du déclassement, recoupe cette observation. Par parenthèse, je trouve néanmoins que les dernières analyses qui réduisent ce mouvement à un soulèvement de la France périurbaine et surtout pas rurale ratent un truc. Parmi les départements les plus mobilisés, on trouve la Haute-Loire et la Haute-Marne, territoires on ne peut plus ruraux et quasi sans ville, en tout cas sans agglomération dynamique. Je crains qu’il n’y ait là une énième tentative de se rassurer en martelant qu’il n’y a plus de ruraux ou que, s’il y en a, ils sont encore moins intéressants que les autres et qu’on peut leur dénier toute présence – les invisibiliser, comme on dit. Ça fait huit siècles que ça dure, il est vrai. Mais passons.

À part une vague parenthèse de 1997 à 2002 où entre bulle Internet, promesses de partage du travail et football, une sorte d’euphorie avait refait croire aux lendemains qui chantent, qu’entendons-nous en boucle depuis 1993 environ ?

Qu’il n’y a pas d’avenir, sinon terrible. Que le travail coûte trop cher, entendre : que le niveau de vie est trop haut. Que les services publics ne sont pas rentables et qu’on ne peut plus se les payer. Qu’il va falloir perdre, renoncer, abandonner, se résigner. Faire connaissance avec l’insécurité, le combat permanent, quand nos parents ont pu accomplir une carrière entière dans une même entreprise bardée d’avantages, de centres de vacances, d’actions, de primes et de formations internes, sans que la moindre inquiétude ne fasse un jour frémir leur rythme cardiaque. Connaître les loyers déments et les colocs sans fin quand cette même génération, sans diplômes et sans emploi qualifié, trouvait aisément à louer un beau F3 tout neuf à Lyon, avec comme vague garant les 200 brebis d’un tonton paysan. Assister au retour des bidonvilles, des logements suroccupés, apprendre que les associations caritatives distribuent toujours plus de repas et que la part des Français qui ne se soignent pas faute d’argent reste désespérément élevée. Bref : d’innombrables marqueurs sans équivoquent impriment à l’existence un sentiment d’insécurité, de fragilité, et le constat objectif de pertes et de difficultés bien plus grandes. Quant à la crise écologique, il est désormais entendu qu’on ne peut pas lutter contre, car « personne ne voudra jamais… » Il faut donc se résoudre à un avenir pénible, un monde peu habitable, quelque chose qui tiendra soit de Mad Max soit de la vie dans une base spatiale, sans en parler car ce serait « du catastrophisme » – n’y pensons pas, mais ce sera comme ça.

Et la radio politique répète en boucle que ce n’est qu’un début. Ce n’est pas par hasard que depuis quelques mois notre gouvernement loue H24 le « courage » du peuple grec (+80% de suicides). À quoi s’ajoute un funeste « et personne n’y peut rien, même pas nous ». Les crises économiques et financières s’enchaînent comme les plaies d’Egypte : implacables, inéluctables, imparables. C’est ainsi et on ne peut rien. Premièrement, votre vie va consister à perdre ; deuxièmement, à subir. Nous n’aurons aucune prise sur notre vie. Quoi qu’il arrive, nous ne pourrons rien y faire. Nous élisons des gouvernements qui s’échinent à nous expliquer le pourquoi de leur impuissance, de leur mise en œuvre de décisions prises Ailleurs, qui frappent durement le quotidien comme une intempérie : il n’y a rien à faire. Réalisme et résignation se confondent.

Troisièmement et surtout : il n’y a pas d’avenir. L’horizon, c’est ce dur piétinement au ras du sol. Les sacrifices exigés n’ont pas pour but une sortie de tunnel, un avenir radieux : ils ont vocation à durer. C’est un effort de guerre sans aucune victoire possible, pas même dans les mensonges de la propagande. « Personne n’a besoin de vous. Une entreprise peut avoir besoin de recruter quelqu’un sur un poste, mais il y a 3 millions de chômeurs : ayez toujours en tête que personne n’a besoin de vous, ni de vos connaissances, ni de vos compétences, rien. Il y en aura toujours mille qui feront l’affaire autant que vous. Vous devrez vous débrouiller pour être de temps en temps celui qu’on tire au sort parmi eux. » Voilà comment on m’a formé, en 1998, à chercher un emploi. Ça n’a pas dû s’arranger, d’autant qu’à force de procédures, un nombre croissant de métiers, même le mien, virent au pousse-bouton, à l’exécution rigide de méthodes uniformes, ce qui ne laisse en effet aucune possibilité à la personne de manifester ses compétences propres, ce qui la différencie de l’autre. Ça non plus, ça n’intéresse plus personne : comme il s’agit « d’uniformiser les rendus », il faut au contraire que cette variabilité disparaisse et que chacun sache d’avance ce qu’on va lui répondre sans même avoir besoin de poser la question. C’est économique.

Vous allez perdre, vous allez souffrir, vous allez subir, et personne n’a besoin de vous. Tel est le message débité en boucle aux Français depuis un quart de siècle. L’avenir radieux est officiellement réservé aux quelques ceux qui ont, aujourd’hui, assez d’argent pour l’investir adroitement. Pour les autres, c’est sans fard : comme aujourd’hui, demain, vous n’aurez rien, vous ne serez rien, vous ne pourrez rien, et personne n’y pourra plus jamais rien. Et vos enfants, ce sera pire : n’en faites pas. Le tout dernier espoir millénaire des pauvres – que cela change, que les enfants voient se lever une aube plus belle – est arraché.

La seule promesse, c’est d’avoir, demain, de la 5G à la Défense. Qui s’étonne que ça ne suffise pas ?

Et si protester à la fois contre les taxes et la perte des services publics, pour le climat et pour le droit d’utiliser sa voiture, n’avait plus rien de contradictoire ? S’il s’agissait au fond d’une revendication unique : nous voulons défendre tout ce qui, jusque-là, nous a fait vivre ? Au fond, tout ce qu’aujourd’hui promet, sauf à quelques nantis (et encore !), c’est la mort. D’où, peut-être, le désir d’au moins mourir sans souffrir, moins mal qu’on aura vécu.

L’humanité ne peut plus vivre avec dans les veines du gasoil au lieu du sang, c’est certain. Mais elle veut vivre. Elle veut croire qu’il est encore possible de vivre, et de passer en ce monde d’une manière qui vaille le coup. La prohibition de l’espoir est peut-être une spécificité française, cela expliquerait bien des choses. En tout cas, elle pourrait bien expliquer ces revendications hétéroclites ; ce que nous voulons avant tout, c’est croire que demain ne sera peut-être pas le paradis, mais qu’il reste une chance, et une chance dépendant de nous, que ce ne soit pas l’enfer.

De corvée de centenaire

Philippe Pétain a fait une très belle guerre 14-18.

On ne peut le lui enlever, puisque c’est un fait.

On ne peut rien lui enlever de ce qu’il a fait.

Ni ça, ni le reste.

En ces temps où la France se sent éparpillée façon puzzle, où rien – tout juste une équipe de football et encore – ne sait plus la fédérer, évoquer le personnage équivoque par excellence, le symbole de toutes les fractures, de toutes les divisions, le moins propre à faire l’unanimité, Emmanuel Macron, président dont la cote de popularité chatouille le Titanic par en-dessous, vient de rebarbouiller encore ce centenaire d’une épaisse couche de n’importe quoi intégral.

On a bien compris que l’exercice lui pèse. Que ni lui, ni son entourage, n’a quoi que ce soit à faire d’un conflit centenaire à la mémoire chargée d’ambivalences. On ne sait même plus si on doit se féliciter que les Alliés l’aient emporté. Un petit coup d’œil à des livres tels que Les cicatrices rouges (Annette Becker), Les barbelés des bannis (Jean-Claude Auriol) ou encore Vers la guerre totale (John Horne dir.) devrait suffire à répondre. À la vue du sort des territoires occupés de manière brève ou durable, ou des prisonniers de guerre, de la part de l’Allemagne, pendant le premier conflit mondial, il n’y a plus trop à se poser de questions : dès lors que la guerre était déclarée, il valait beaucoup mieux ne pas la perdre. Mais c’est à peine si on ose encore le dire, pour la bonne raison qu’on s’en fiche. Pour un décideur moderne, les vieilles histoires ne doivent pas déranger le business, un point c’est tout.

Aussi le centenaire prend-il cette allure calamiteuse d’une cohorte présidentielle qui tient à faire savoir, de la manière la plus claire possible, qu’elle expédie là une insupportable corvée que seul le hasard calendaire et les puériles beautés d’un chiffre rond ont parachuté dans son agenda.

La classe politique française commémore le centenaire parce qu’elle ne peut pas faire autrement : ça tombe le 11 novembre cette année et pas l’année prochaine, un point c’est tout.

Pour le reste, 14-18, elle ne sait pas ce que c’est, elle ne veut pas le savoir, et elle tient à le faire savoir. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir les aberrations s’égrener comme au chapelet, depuis les « cent ans d’amitié franco-allemande » jusqu’au grand soldat Pétain, tandis que Jean-Luc Mélenchon n’hésite pas à décerner les lauriers de la victoire à… Joffre, placardisé en 1916 quand deux ans de bains de sang eurent achevé de ternir la Marne, son décisif, mais unique succès.

De toute façon, entre Joffre, Pétain et Foch, sans parler de Nivelle et Mangin, il n’est pas un officier supérieur français dont la mémoire soit sans tache, quelle qu’en soit la raison, et c’est pareil, sinon pire, chez tous les autres belligérants.

Cette guerre est emmerdante. Les gentils ne sont pas assez gentils et on a oublié que les méchants étaient vraiment méchants. Le souvenir de 14-18 n’est pas assez facile à récupérer pour que ce soit rentable.

Alors on expédie l’affaire. On mène ce centenaire comme une expédition à la déchetterie le dimanche après-midi : en se disant qu’au moins, après, ça sera fini. Il n’y a déjà plus un seul protagoniste en vie ; bientôt, on sera débarrassés des tout derniers témoins et tout ça pourra être remisé à triple tour dans un placard. Le centenaire passé, on donnera le dernier coup de pelle pour tasser la terre sur la tombe. 14-18 passera du souvenir à l’histoire, c’est-à-dire à ce dont plus personne ne se soucie, sauf quelques érudits, professeurs, étudiants ou passionnés. La Première guerre mondiale sera une fois pour toutes une affaire de morts enterrant indéfiniment des morts.

« Et tous les morts mourront une seconde fois. »

Je vois passer le souvenir des guerres mondiales. De cette génération dont les grands-parents ont vécu la seconde, parfois un bout de la première, j’assiste à cette grande bascule. Lorsqu’on commémorait les quarante ans du débarquement, j’avais huit ans. La Seconde guerre mondiale, c’était l’hier de notre époque. Les grandes personnes la racontaient. On pouvait parler avec elle. La Première était juste derrière. Comme une photo dans un grand cadre. Les grandes personnes l’évoquaient.

Aujourd’hui, c’est la Seconde qui est dans le cadre et la Première, dimanche, va être déclouée du mur et remisée au grenier, oubliée sous la poussière.

On oubliera qu’elle fut vivante. Qu’elle fut une affaire de vivants.

Pas seulement parce que le banquier startuper qui préside le pays n’y comprend rien. Pas seulement parce qu’elle fait partie des choses qui le déroutent et le dégoûtent, parce qu’elles ne rapportent rien et ne sont pas régies par les seules lois du commerce.

Bien plus, j’en ai peur, parce que la France elle-même sait si mal ce dont elle doit se souvenir qu’elle préfère botter en touche. Trop de contradictions jamais levées. Trop d’idées incomprises ou désuètes. Trop de clichés.

On sent confusément qu’il y a quelque chose de fascinant. Du grand et de l’horrible, de l’héroïque et du barbare, du grandiose et du stupide, une victoire et un suicide, des héros qui allaient trahir, des vies sacrifiées pour quelque chose et d’autres pour rien, et la gueule de l’enfer grande ouverte entre les dents d’un cadavre pourri sur les barbelés.

Tout ça presque encore proche à le toucher. Ce ne sont jamais que nos arrière-grands-pères et arrières-grands-oncles.

Leur seule chance de ne pas mourir une deuxième fois, c’est de ressortir leurs photos et les regarder dans les yeux.

Ne pas laisser mourir cette pensée que ce n’étaient ni des noms écrits à la plume, ni des portraits, ni des statues, ni des numéros, ni des uniformes, mais bien des hommes.

Démission de Nicolas Hulot: n’attendons rien, exigeons tout

Hulot démissionne.

Et après ?

Il sera sans doute remplacé par une figure insignifiante, qui expédiera les affaires courantes : l’écologie, tant qu’elle n’entrave pas le profit du moindre centime. L’écologie telle qu’on l’aime : celle qui ne remet pas en cause la richesse et la consommation. Celle qui n’impose pas à quiconque de changer quoi que ce soit de sérieux.

Hier, un twitto a noté que tout le monde avait pris conscience de l’urgence écologique, tout le monde sauf le gouvernement. Un peu optimiste peut-être, mais comment ne pas parler de fossé, entre d’une part ce chrétien d’Inde qui, début juillet lors de la conférence internationale anniversaire de Laudato Si’ à Rome soulignait que les jeunes, en Asie, étaient avant tout inquiets, inquiets à cause de la crise climatique aux funestes conséquences et de la pollution de l’air et de l’eau, parfois mortelle, et d’autre part un Emmanuel Macron à qui cette démission ne fait pas lever un sourcil, ou la déclaration de Nicolas Sarkozy ou le communiqué de Jean-Pierre Chevènement pour qui il y a « tellement plus important » que l’écologie ? (Conseillons au passage, d’urgence, à M. Sarkozy une lecture complète de Laudato Si’; lui qui parmi le « tellement plus important » cite le sujet des migrants découvrira peut-être… comment dire… quelques liens ?)

S’il est vrai que l’écologie nous préoccupe et que notre gouvernement s’en fiche, alors, cessons d’attendre passivement l’action de nos ministres, comme on attend dans son fauteuil que le numéro 9 de son club de foot préféré soit efficace devant le but. Cette préoccupation, rendons-la incontournable pour ces messieurs-dames que, rappelons-le, nous élisons.

Rendez-vous sur le site de la revue Limite pour lire la suite.

Un « Laudato Si’ en actes » grand comme le monde: de retour de la conférence #LaudatoSi18

Nous rentrons tout juste – il y a quelques heures – de la conférence internationale « Laudato Si’ – Saving our common home and the future on life on earth » organisée au Vatican par le dicastère pour le développement humain intégral. On se pince encore un peu mais oui, invités au nom de la revue Limite, nous avons bien assisté à cet événement, entre un comptage raté de hiboux à Dardilly et un suivi de carrière à Mions.

Pour en savoir plus sur cet événement, retrouver le programme, toutes les interventions… consultez son site laudato-si-conference.com et les tweets publiés sous #LaudatoSi18

Que retenir de ces deux journées ?

S’il y en avait une seule, je dirais celle-ci : ne laissons plus jamais dire et ne soyons plus jamais tenté de croire que l’écologie, c’est bien gentil, mais c’est un luxe de riches, un sujet de second plan, et que d’ailleurs il n’y a que quelques bobos de New York ou de Paris pour s’en soucier. Qu’on a autre chose à faire que s’occuper des petits oiseaux quand on doit affronter le chômage.

Il faudrait que tous ceux qui ne sont pas convaincus puissent rencontrer ces gens des îles du Pacifique, du cœur de l’Amazonie, d’Inde ou du bassin du Congo, du Groenland ou du Burkina-Faso, qui se battent là-bas, au quotidien, dans leurs villes, leurs villages, leurs campagnes et leurs forêts, pour leurs terres, leurs fleuves, leurs familles et leurs enfants. Ils leur expliqueront pourquoi sauvegarder les arbres, les sources, la forêt, pourquoi développer l’agro-écologie plutôt que les puits de pétrole, pourquoi limiter le réchauffement global à 1,5°C, et offrir un avenir décent à tous, c’est tout un. C’est plus que lié, c’est la même chose. Ce n’est ni moi, ni un onucrate rousseauisant, ni un éditorialiste de Manhattan ni un cardinal italien ni même un pape argentin qui l’affirment, c’est eux. (Chez nous, c’est la même chose ; mais la modération des climats tempérés et une dépense d’énergie effrénée nous le cache encore pour quelque temps).

Et ils sont venus de l’autre bout du monde pour nous le dire.

Mais pas que pour le dire : pour témoigner, depuis le terrain. Le terrain, c’est là où les Pacific Climate Warriors de Nouvelle-Zélande ou des Samoa rapportent que des grands-parents ne peuvent plus montrer à leurs petits-enfants où ils jouaient et allaient à l’école : tout ça est sous un mètre d’eau. Le terrain, c’est là où le cardinal Barreto Jimeno reçoit des menaces de mort parce qu’il défend les paysans, les autochtones, qui veulent sauvegarder leurs terres contre un projet d’exploitation d’hydrocarbures. C’est là, à Patna, dans le nord de l’Inde, où les étudiants de l’ONG Tarumitra reboisent, recréent des forêts, de véritables réserves naturelles – oui oui, Elzéard Bouffier existe, mais il est indien et il a dix-huit ans. C’est chez les membres du REBAC (Réseau ecclésial du bassin du Congo) où l’on se mobilise pour sauver l’un des trois poumons verts du globe (avec l’Amazonie et l’Asie du Sud-Est bien entendu), et même de former un réseau qui unisse les défenseurs de ces trois grandes entités forestières. Ils ont autre chose à faire pour « le développement », pourtant, n’est-ce pas ?

Et bien non.

Nous ne mesurons pas, en France, où nous sommes cinq pour cent de catholiques, pas beaucoup d’écologistes engagés et encore moins qui sommes les deux à la fois, ce que ça signifie à travers le monde, Laudato Si’. Pour nous, ça reste une préoccupation qui commence doucement à mobiliser un groupe archi-minoritaire de la société. Ailleurs et notamment dans ce que nous appelons le Tiers Monde, c’est un élan, un souffle vital qui se traduit par d’innombrables initiatives au profit de la planète et de la dignité des pauvres, des petits, des déclassés, des indigènes oubliés, que sais-je, tout cela à la fois, tout cela ensemble. Tout n’est pas né de l’encyclique bien sûr. Je ne sais plus quel est le participant, un représentant des peuples indigènes d’Amazonie je crois, qui a dit : « lisant cette encyclique nous avons été enthousiasmés de voir le pape reprendre nos mots, nos combats ». Mais tout ce qui bourgeonnait ici et là peut maintenant s’unir, les racines s’entrelacer comme elles le sont dans le sol de la forêt, une forêt grande comme le monde. Et cela faisait du bien, d’ailleurs, d’élargir notre horizon au-delà des réflexions franco-françaises – certes fort utile, et notre pays a besoin qu’on pense sa situation, son état, son avenir – mais regarder au-delà, c’est régénérant. Se dire : cette personne est venue des Samoa, celle-là du Pakistan, celle-là du Pérou pour parler d’initiatives écologiques concrètes à Rome, rien que ça, le vivre concrètement, cela ne laisse pas intact.

De même, nous Occidentaux, croyants et non-croyants, ne mesurons pas le rôle que peut jouer l’Église. Je ne parle pas de l’institution avec ses allures pyramidales mais bien du réseau formé par la communauté des croyants. Dans de nombreux pays où l’État est défaillant sur tout ou partie de ses territoires, ou hostile aux pauvres, ou corrompu, ou tout cela à la fois (et ça va souvent ensemble, et sous toutes les latitudes) l’Église, elle, est présente. Non évidemment que les hommes d’Église soient tous intègres dévoués corps et âme à la cause des pauvres (mais il y en a quand même pas mal…) – ils sont pécheurs comme les autres. Mais elle existe comme entité toujours là pour que s’unissent les hommes de bonne volonté. Un rôle qu’elle endosse au fond depuis toujours, et jamais si bien que quand le césaropapisme sombre.

Bref : ça bouge. Pas assez vite. Là-dessus, scientifiques et hommes du cru s’accordent : tout va très mal et il nous reste peu de temps, presque pas de temps avant que la crise climatique et la crise d’extinction –et celle-ci, même s’il faut encore souvent le rappeler, tend à s’imposer comme une urgence aussi aiguë que l’autre – avant que ces crises, donc, ne nous jettent dans un chaos qu’il vaut mieux ne pas imaginer. Le chaos et la honte pour les coupables, et honte il nous a fait, ce chamane groenlandais, à la tribune avec son collier de dents d’ours, qui tonnait « je vous ai vus ! vous ne respectez même pas les intervenants de votre propre conférence : je vous ai vus, vous étiez tous sur votre téléphone. Et le monde non plus ! vous ne le voyez pas ! il ne vous intéresse pas, vous regardez votre téléphone. »

Mais ce n’est pas qu’à l’aune de l’immobilisme occidental (ni de notre téléphone) qu’il nous faut juger la situation. C’est aussi à l’espérance qui naît devant tous ces arbres qui sont plantés, qu’il s’agisse de ceux de Tarumitra, des monastères de Poblet ou de Notre-Dame du Chêne, du centre Songhai (centre d’agro-écologie au Bénin) et de bien d’autres encore. Nous avons conclu les travaux en répétant qu’il y en avait assez des sommets et encore des sommets, qu’il fallait des actions. Cette « conférence internationale » était un peu plus qu’un sommet, justement parce qu’elle réunissait des femmes et des hommes, des moins jeunes et des jeunes, engagés sur le terrain et parlant du (depuis le, et au sujet du) terrain. Nous avons échangé des contacts (et j’ai maudit vingt fois par heure mon anglais calamiteux) mais aussi de l’espérance, la certitude de ne pas être seuls, de ne pas être abandonnés. La certitude aussi que l’Église donnait là la première place aux combats des pauvres – des pays pauvres, des peuples indigènes, pour leur dignité.

Il y aurait encore beaucoup à dire ; et notamment le fait que nous n’avons jamais oublié dans nos travaux que le fil rouge, c’est de recevoir avec gratitude la planète, la Création comme un don, un don non pas pour accaparer, mais pour redonner, partager. Que l’écologie n’est pas qu’une question scientifique, biologique, économique ni même anthropologique mais aussi une louange.

A part ça, je déteste l’avion, surtout quand il y a un tel vent de travers qu’il se pose en crabe, je déteste les procédures dans les aéroports, et il y a du Serin cini dans les jardins du Vatican et même que je l’ai saisi sur Ornitho.it

LaudatoSi18Temoins

Assis à la tribune, de gauche à droite: Macson Almeida, Don Bosco Alliance verte, Inde; Delio Siticonatzi, REPAM (Red Ecclesial Panamazonica); Allen Ottaro, Réseau catholique de la jeunesse pour l’environnement durable en Afrique (Kenya); Bruno-Marie Duffé, secrétaire du dicastère pour le développement intégral (DSSUI); le cardinal Parolin, secrétaire d’Etat du Saint-Siège; le cardinal Turkson, Préfet du DSSUI; Delia Gallagher, (CNN); Laura Menendez (Mains Unies / Espagne); Jade Hameister (Australie), plus jeune exploratrice à avoir atteint le Pôle Nord