La conversion attend toujours

Donald Trump est donc président des USA.

La justice, contre l’avis du rapporteur public, mais conformément à celui d’un gouvernement « de gauche », estime que l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ne portera aucun préjudice à l’environnement, ou plutôt que si, mais qu’on s’en fiche.

Le vainqueur de la primaire de la droite ne parle pas d’écologie, ou alors, en bon technocrate seventies, pour n’y voir qu’un carcan de normes imposées par des idéologues délirants. A peine mieux que le coup du complot chinois.

Je ne sais même pas si je suis « sous le choc ». Je vois plutôt une déferlante de contradictions que d’autres démêleront mieux que moi ; par exemple comment un héritier qui d’ailleurs a pour premier objectif d’abolir les droits de succession peut incarner un « gros fuck au système ».

Trump envisage de faire table rase de toute législation environnementale et de doper son industrie par le droit reconquis à polluer sans se poser de questions. Et rêve, à l’ancienne, de conquérir Mars. Peut-être parce qu’il la devine plus vivable que ce à quoi ressemblera la Terre dans deux siècles.

Cela semble être d’ailleurs le cadet des soucis des commentateurs européens qui préfèrent se focaliser sur « le personnage ». Non que son sexisme, sa xénophobie, sa brutalité n’aient rien d’inquiétant.

Mais on va encore perdre des années de lutte contre le désastre, quoi.

Et des pauvres trinqueront et nous trinquerons. D’un bout à l’autre du monde.

Dominique Bourg, invité des Alternatives Catholiques ce 9 novembre, l’a parfaitement expliqué : la crise écologique ne fait pas réagir nos sociétés, parce qu’elle n’est pas visible ni sensible avec assez d’évidence. Ce n’est pas une guerre déclarée, ni un plafond qui se fissure. Les polluants toxiques sont invisibles. Ils ne sentent même pas mauvais. L’augmentation de certaines maladies demeure une statistique. La disparition des moineaux, l’une des rares espèces qu’à peu près tout le monde soit capable d’identifier, passe tout aussi inaperçue, pour une raison très simple : si nous ne prenons pas la peine de compter, que sur le trottoir il y en ait cinq, dix ou vingt-cinq, notre cerveau va en gros imprimer qu’il « y en a ». C’est tout.

Et nous-mêmes qui nous consacrons à compter, nous sommes victimes de ce que Philippe J. Dubois appelle dans « La grande amnésie écologique » le syndrome de la référence changeante : les premiers comptages que nous effectuons dans notre carrière nous apparaissent comme un état normal, satisfaisant, voire enthousiasmant. Il faut un effort intellectuel pour avoir conscience que cet état-là était déjà considérablement dégradé par rapport à l’état de la biodiversité, par exemple, au début des années soixante. Un effort d’autant plus important que les données de cette époque nous sont rarement présentées avec la même précision que celles d’aujourd’hui (problème de méthode qui, au passage, explique pourquoi nous avons attendu si longtemps avant d’être en mesure de produire des chiffres significatifs).

J’atteins quarante ans. Je pratique l’écologie de terrain depuis… ça dépend. Si je prends comme base les premières années où j’ai commencé à noter sur des pages de cahier la liste des espèces d’oiseaux vues ou entendues en balade ou en ville, grâce aux cassettes audio sur lesquelles j’avais appris à reconnaître les chants, cela doit remonter à l’âge de dix ans à peu près. Si je prends plus solidement comme borne mes débuts dans l’ornithologie pratiquée avec une méthodologie un tant soit peu rigoureuse, cela va m’amener aux comptages d’oiseaux d’eau en plaine de Saône à l’hiver 1997-98.

C’est suffisant pour que, depuis quelque temps, on me demande si moi, personnellement, je vois sur le terrain ce que les associations de défense de la biodiversité mettent en chiffres. Des changements patents, tangibles, et si j’en comprends les causes.

La réponse est évidemment oui. Il y a trente ans, j’entendais des grillons et je découvrais des cétoines dorées dans les espaces verts – plantés, tondus, tout ce qu’il y a de moins écologique – au pied de notre immeuble. Il y a bien vingt ans qu’il n’existe plus rien de tout cela, malgré la création, à deux pas, d’un vaste parc étiré le long du fleuve, et géré depuis 2000 sans pesticides. Il y a encore dix ans, je connaissais une dizaine de sites de nidification de l’Hirondelle de fenêtre dans le quartier. En 2016, il n’y a eu aucune nidification. Beaucoup de bâtiments sur lesquels se trouvaient les nids ont été détruits, mais déjà avant cela, la plupart des sites avaient été désertés ; on n’y voyait plus que les traces de vieux nids tombés des murs. Quoi d’étonnant ? Où trouveraient-elles des insectes, dans ce quartier où presque tous les jardins ouvriers, toutes les friches, toutes les maisonnettes ont disparu ?

Plus récemment, j’ai vu en moins de dix ans le Rougequeue à front blanc disparaître de notre actuel quartier.

Il y a une vingtaine d’années toujours, il n’était pas très rare, dans les monts de Tarare, de croiser un Busard saint-martin qui nichait dans une coupe forestière quelconque. Dans les haies du bocage bourbonnais, je peinais à démêler l’enchevêtrement d’une dizaine de fauvettes de quatre espèces différentes audibles depuis une croisée de chemins.

Aujourd’hui, localiser un couple de busards est un événement et je n’ai pas besoin de mes oreilles de vingt ans pour distinguer trois malheureuses fauvettes. Je pourrais multiplier encore.

Et ce n’est pas le surgissement en ville de quelques espèces opportunistes comme la pie, la corneille ou le ramier qui sont de nature à bouleverser la donne.

Rien à faire (et le contraire eût été bien surprenant) : la chute calculée par les listes rouges se voit sur le terrain, pour peu, naturellement, qu’on prenne la peine de se donner des repères fiables.

Le monde meurt.

C’est là, naturellement, que sort la vieille objection obtuse : « comment ça, le monde meurt ! moi, ce que je vois c’est qu’il y a de plus en plus d’hommes, et c’est ça la bonne nouvelle ! » Quand ce n’est pas la variante évolutionniste mal digérée : « ça a toujours été comme ça, ça s’appelle l’évolution ». Et pour Jean-Frédéric Poisson, candidat revendiqué catholique, protéger les familles serait plus urgent que protéger « des herbes ». Comme si les familles, même catholiques, ne se nourrissaient que de pain céleste, ou virtuel. Ce serait maigre.

Blocage inexplicable face à des faits.

Nous ne croyons pas ce que nous voyons. Nous n’intégrons pas cette réalité scientifique si simple : il est stupide, absurde, inepte, d’opposer les animaux et les hommes, parce que les hommes ne peuvent pas survivre sans écosystèmes fonctionnels, et qu’un monde sans plantes ni animaux est un monde qui sera très rapidement un monde sans hommes.

Que la faune et la flore soit à la fois élément d’un système vital et indicateur de son état de marche (ou de panne) échappe encore.

Il y a là deux obstacles en un à la prise en compte de la crise écologique. Même celui qui veut bien croire que la biodiversité disparaît, dans bien des cas, n’intègre pas en quoi cela peut être un problème ou un danger.

Là non plus, ce n’est, il faut croire, pas assez visible. Dans nos bulles technologiques, les écosystèmes semblent si loin, quand ils ne font pas figure de chaîne dont il faudrait se défaire. Vive la nourriture produite sans qu’il y ait besoin d’abeilles ni de vers de terre ! Plus besoin de champs ni de prés : nous pourrons construire d’un bout à l’autre du globe la ville-monde !

… non, là, quand même, ce discours, je l’ai rencontré, mais pas souvent.

L’in-conscience reste la règle : la non-conscience de ce qui est, de ce qui se trame. Durera-t-elle jusqu’à la catastrophe ? C’est le risque. Entretenir sa maison ne sert à rien, dit l’insensé, jusqu’au jour où elle s’écroule sur lui. Le Titanic ne peut couler ! scandait-on en première alors que cinq compartiments étaient déjà noyés.

Personne, pour l’heure, ne semble trouver de parade à ce blocage. Répéter les faits ne mène à rien, sinon à passer pour un catastrophiste, voire un fanatique cherchant à « saboter le développement ». « Arrêter de culpabiliser » ? Facile à dire : comment voulez-vous taire l’urgence, le péril mortel où nous sommes ? Eduquer dès l’enfance au fonctionnement des écosystèmes ? Le lien avec la situation présente ne se fait pas… Apprendre, comme je l’évoquais dans une note précédente, à aimer ce qu’il faudra protéger ? Peut-être, mais les résultats sont bien lents. Or nous ne pouvons plus attendre.

Quelle peut donc être l’alchimie de la conversion écologique ?

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S’émerveiller pour une révolution écologiste

Ce qui suit est le texte, légèrement remanié, de la seconde session de l’atelier écologie 2016 des Alternatives catholiques (la vidéo ici). Une « conférence » en somme, mais certainement pas un cours de théologie de la Création, beaucoup plus un « retour d’expérience » personnel d’écologiste chrétien, naturaliste de terrain.

L’écologie est une science. Je vous en ai souvent parlé.

Sur le terrain, c’est souvent des règles, des analyses, des calculs. Des économies. Une espèce d’ingénierie austère. Même quand on parle biodiversité.

Quand on veut par exemple évaluer l’impact d’un projet d’aménagement, tout va passer par des chiffres. On va compter combien d’hectares sont touchés, combien de couples de combien d’espèces vont perdre leur territoire. Combien, là-dedans, sont des espèces classées en Liste rouge, quelle part de la population biogéographique de référence ça fait, et chiffrer, chiffrer et chiffrer encore les conséquences sur les écosystèmes. Pour, là encore, ne parler que du chapitre biodiversité. Pour les impacts sur l’eau, le bruit, l’énergie, tout ce qu’on appelle parfois « l’environnement gris », c’est encore pire, parce que la matière y est encore plus propice.

Et c’est avec des chiffres qu’on va conclure que c’est pas grave ou alors que c’est abominable.

Et là, ben le problème c’est que l’écologie comme ça, c’est…

Austère ? Aride ? Allez, lâchons le mot : c’est CHIANT !

C’est un peu comme être chrétien, en fait. Imaginez que la foi, ça consiste juste à calculer et suivre les préceptes, après avoir calculé le pour et le contre. Comme un bon petit bobo-pharisien du XVIe arrondissement de Jérusalem qui compte ses jours de jeûne et le montant qu’il verse au Temple. On trie ses petits déchets, on porte sa petite dîme au Temple, on éteint la lumière, on observe bien le shabbat. On l’observe tellement, alors qu’il ne bouge pas beaucoup, puisque le shabbat c’est le repos, qu’on S’ENDORT.

On passe à côté de ce qui fait la vie, on rate ce qui est la vie.

La science des relations des êtres vivants entre eux et avec leurs milieux, si c’est chiant c’est qu’on est passé à côté du truc. Alors comment faire pour ne pas passer à côté ?

D’abord on regarde.

Donc aujourd’hui, plutôt que d’analyser, on va parler un peu de regarder. On va s’émerveiller.

Parce qu’il ne faut pas croire : on ne s’engage pas pour la protection de la Nature parce qu’on a la tête pleine de tableaux croisés dynamiques ou des surfaces de mesures compensatoires.

On s’engage parce qu’on a regardé, qu’on a appris à regarder.

Ces écologistes de terrain ont commencé, très jeunes, par aller dans « la nature » – non pas l’Amazonie ni la Grande barrière de corail, mais le ruisseau du coin, le petit bois derrière la maison, ou même le parc, et par contempler.

Et ils ont trouvé ça BEAU.

Bien sûr, il faut affûter son regard. Il y a beaucoup de choses qu’on trouve belles et qui n’ont rien à voir avec la vie. Prenez un jardin à la française, soigneusement sculpté. Il n’y a rien de vivant là-dedans. Tout est cadenassé, tout est verrouillé. Les plantes sont traitées comme on traite la pierre d’une sculpture et c’est tout juste si un malheureux merle peut nicher là-dedans. Je parle ici de découvrir la beauté de la vie.

Première étape : découvrir

Qu’est-ce qu’on voit, alors, dans « la nature » ?

D’abord des belles choses, je veux dire : des choses dont la beauté n’échappe à personne. Des animaux ou des plantes rutilants de couleurs. Le Martin-pêcheur. Le Paon du jour. Un grand chêne. Une orchidée… Ah ! plus rare : trop peu d’entre nous savent qu’on peut voir des orchidées dans nos campagnes, et même que c’est assez facile.

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Orchis mascula – Marnand (Rhône)

Mais là, on reste encore à la surface. On peut regarder tous ces êtres un peu comme on admire le jardin à la française. Juste formes et couleurs. Il y a encore beaucoup à découvrir. Continuons.

Le déclic vient souvent de la rencontre d’une personne qui s’y connaît, et nous guide dans cet apparent fouillis, ou bien d’un livre, d’une revue (généralement La Hulotte…) bref, la porte d’entrée consiste à connaître l’une ou l’autre espèce remarquable par… on ne sait quoi. Une forme, un comportement… originaux, en tout cas un petit quelque chose que l’on se met à vouloir rechercher. Sans connaître les arbres ni les animaux, on cherche si on ne trouve pas dans la haie cet arbuste qui a un joli fruit bicolore, ce chêne à la feuille toute douce, si sous les pierres il n’y a pas ce drôle de crapaud qui transporte ses œufs. Et la découverte de l’espèce tant recherchée est un premier émerveillement : il mêle la fierté de la découverte elle-même à l’admiration d’avoir là, devant soi, ce qu’on ne connaissait que par un livre.

Alyte accoucheur (2)

Alyte accoucheur, monts de Tarare (Rhône)

On apprend à observer et à se rendre ce monde familier.

Il suffit de commencer à savoir mettre quelques noms, à comprendre ce qu’on voit, pour que toute la perspective change. On commence à entrer dans l’intimité de la vie sauvage. Il faut l’explorer petit à petit : de toute façon, en une vie entière on n’en viendrait pas à bout.

Et c’est comme ça que petit à petit on va arriver à connaître beaucoup d’oiseaux, d’arbres, d’amphibiens, de coléoptères etc. L’émerveillement est donc déjà la première porte vers la connaissance. C’est une exploration.

Le regard est alors modifié : il commence à savoir « sentir la vie » et à changer ses critères de beauté.

Quand on a la connaissance, on n’a plus besoin d’émerveillement pour étudier, en théorie. On peut inventorier et cartographier comme ça comme une machine… Mais le vivant, ce n’est pas de la vulgaire chimie. Si on tient tout ça pour un simple « objet biologique » on ne va RIEN comprendre. On ne cherchera pas assez, on ne pressentira pas les phénomènes, donc en plus la lecture qu’on va faire ne sera pas seulement froide, elle sera superficielle. On peut éventuellement démonter avec une froideur scientifique les systèmes vivants. On peut expliquer que tel comportement ahurissant est « normal » parce qu’il est une réponse logique posée à un phénomène évolutif, autrement dit, une adaptation. On peut, en somme, regarder les écosystèmes et les êtres qui les constituent comme une gigantesque usine pleine d’étranges machines. Ce ne sera pas faux. Ce sera même déjà beaucoup que de comprendre la mécanique des relations qu’on a devant nous. C’est même indispensable pour comprendre scientifiquement les questions écologiques, l’enchaînement des causes et des conséquences, le pourquoi des impacts.

Mais on va encore rater quelque chose. C’est un second palier, on peut encore monter, on doit encore monter si on ne veut pas vite errer dans un contresens.

Pourquoi ? Parce que la vie n’a pas notre logique. Elle n’est pas qu’une belle machine. C’est un foisonnement qui invente perpétuellement du nouveau, qui ne rechigne pas à la gratuité, ni au gaspillage.

Seconde étape : dépasser les apparences

Il y a deux ans environ, Fabrice Hadjadj au cours d’une conférence avait pris à ce propos l’exemple de la Sterne arctique. C’est une sorte de petite mouette qui pèse une centaine de grammes, ce qui ne l’empêche pas de migrer froidement (bien sûr) d’un pôle à l’autre : l’été boréal dans l’Arctique, l’été austral dans l’Antarctique. Un piaf de cent grammes. Comment ne pas s’en émerveiller ?

Mon premier réflexe avait été de hausser les épaules ; mais enfin, si elle le fait, c’est juste pour fuir la concurrence des espèces qui accaparent les zones tempérées, c’est l’adaptation, toussa. Oui, bien sûr. Mais « l’adaptation » aurait tout simplement pu ne pas engendrer d’espèce capable de ce miracle. Quel gaspillage ! Quelle absence totale de rentabilité ! Appelez-moi Sicco Mansholt et tous les technocrates !

Elle aurait très bien pu ne pas être, si la vie n’était pas ce qu’elle est. La vie pourrait faire plus simple. Beaucoup plus simple. Elle pourrait aimer le standard, l’efficient, le polyvalent et ne laisser aucune place au reste. Elle pourrait ne pas être aussi foisonnante, buissonnante.

Les niches écologiques pourraient ne pas être telles qu’on trouve des milliers d’espèces de coléoptères sur un seul arbre en forêt équatoriale. Après tout, plus une espèce est simple et souple, mieux elle survit. Voyez les méduses, elles traversent les ères géologiques avec l’aplomb stupide d’un char d’assaut. Voyez les espèces d’oiseaux ou de mammifères les plus opportunistes, ce sont elles qui survivent à tout ce que nous faisons subir à ce monde. Sous peu, on verra des rats et des corneilles s’inscrire à des fablabs.

Mais non. Il n’y a pas, en ce monde-ci, que quelques espèces adaptables, souples, dures à cuire. Il y a l’immense cohorte des spécialistes à la niche écologique étroitissime, les insectes liés à telle petite plante qui vit elle-même en épiphyte sur tel arbre, les oiseaux qui exigent tel genre de sous-bois ou de lande.

Dieu crée. Il en émerge un monde non pas dirigé à marches forcées vers l’homme, mais un monde qui part dans tous les sens, en une explosion de créativité, une force qui crée sans cesse de la nouveauté. Cette force est d’ailleurs peut-être ce qu’Hildegarde de Bingen appelait viriditas, « verdeur », énergie qui fait jaillir la vie partout où elle est possible, et même en créant ces possibles. C’est aussi ce que certains théologiens appellent création continuée. En tout cas, nous voyons le résultat et il est stupéfiant.

Il est plus qu’ingénieux. Il est plus que diversifié. Il assume le gratuit.

Tenez, voici un autre exemple. Vous savez tous bien entendu qu’avant l’homme, il y a trois, peut-être quatre milliards d’années d’évolution et donc que l’immense majorité des espèces engendrées ont disparu avant notre propre apparition.

Mais ça va encore plus loin.

Est-ce que vous connaissez la faune d’Ediacara ?

Ce sont des êtres vivants du Précambrien. C’est la première explosion de vie, il y a 550 à 600 millions d’années. Des êtres complexes mous qui ont été fossilisés de manière assez miraculeuse et retrouvés dans une petite chaîne de collines en Australie, d’où son nom. Ils ont vécu quelques dizaines de millions d’années et disparu.

Or, on ne peut les rattacher à rien. Au Cambrien, où on voit apparaître des prototypes de mollusques, de crustacés… et la vie prend les chemins qui nous sont familiers. Mais avant cela, il y a eu cette faune qu’on dirait extraterrestre. Et finalement la vie laisse tomber tout ça, cette première radiation n’aboutit à rien et c’est une autre voie qui s’impose, avec la symétrie bilatérale et tout. La vie, c’est ça. Elle ne craint pas de tout essayer, d’arriver à des impasses et de repartir.

Elle ne craint pas la mort : il faut bien que des êtres meurent pour que d’autres leur succèdent. Si le grain tombé en terre ne meurt pas…

Là encore, nous avons un chemin qui aurait pu être infiniment plus simple, plus efficace, si la vie nous obéissait, si ses chemins étaient nos chemins !

Mais non.

Troisième étape : à la recherche du sens

Il y a tant de gratuit que tout n’est pas tourné vers nous. Tout cela, et nous avec, est tourné vers Dieu. Toutes les créatures, nous dit l’Ecriture, chantent sa Louange et toutes gémissent dans les douleurs de l’enfantement du monde à venir.

Relisons le fameux psaume 103 : « Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur ! » Et le psalmiste d’évoquer, avant même « les prairies pour les troupeaux, les champs pour l’homme qui travaille, le vin qui réjouit le cœur de l’homme » diverses bêtes qui ne nous servent à rien : l’âne sauvage, les oiseaux du ciel ; et plus loin la cigogne, les chamois, les marmottes et même le lion ; et de conclure que « Tout cela, Ta sagesse l’a fait. »

Nous trouvons encore dans Job 38, 26-27, un Dieu qui « fraie un chemin pour l’averse, pour faire pleuvoir sur une terre sans hommes, sur le désert que nul n’habite, faire germer l’herbe sur la steppe ». Plus loin, au chapitre 39, voici l’âne sauvage qui se rit des villes et de l’ânier ; et aux chapitres 40 et 41, Léviathan et Béhémoth, le crocodile et l’hippopotame, prodiges de la Création par leur puissance, et que l’homme n’asservit pas, et même, qui sont dangereuses pour lui.

Pourquoi donc ? Que font-ils sur Terre et encore plus dans l’Ecriture ?

Tout simplement parce que le projet de Dieu dans la Création, il inclut tout ça. Cette grandeur qui nous dépasse, cette débauche de vie qui n’est même pas pour nous, ces animaux qui se fichent pas mal de nous, cette pluie qui n’est pas pour nos jardins, mais qui glorifient Dieu. Il n’est pas anodin que la Parole de Dieu, tout à la fois, donne mission à l’homme d’emplir la Terre – mission qu’il donne également à toutes les autres créatures vivantes ! – et nous rappelle de la sorte que des animaux « dangereux », ou « inutiles », ne sont pas des ennemis mortels à éradiquer dans un funeste « eux ou nous », mais des œuvres du Seigneur, des merveilles qu’il fit.

Cela doit être présent dans notre esprit quand nous contemplons, quand nous voulons nous pénétrer en profondeur de ce que ce qui est là devant nous nous dit de Dieu et de son projet. Sa gratuité va jusque-là.

Une contemplation écologiste, c’est ça. Cela mêle la disponibilité à un monde inattendu, toujours susceptible de surprendre, l’émerveillement devant sa profusion, son inventivité, la nouveauté dont il est capable, la subtilité de ce qu’il engendre, la connaissance pour comprendre ce qui se joue. Et pour tout ça, tout ça, il faut du temps. Le naturaliste de terrain le sait : sans patience, c’est-à-dire sans renoncer à être le maître du temps, sans s’en remettre au temps de la Création, il ne verra rien et ne comprendra rien.

Il n’y a d’ailleurs pas besoin d’être un spécialiste pour entrer dans ce monde. Il suffit de connaître quelques espèces et quelques règles de l’écologie pour donner cette épaisseur de sens à la beauté. Il n’y a pas besoin de connaître le nom de tous les insectes du bois mort, ni même d’un seul, pour percevoir la beauté d’une vieille forêt où il reste des arbres morts sur pied.

Dès qu’on a appris à travers quelques exemples que la vie, c’est la diversité, le foisonnement, l’ingéniosité permanente, l’hétérogène, les liens derrière ce qui nous semble fouillis, alors on peut s’ouvrir à elle et sans même l’étudier !… la contempler.

Et c’est tout le regard porté sur le monde qui change. C’est une conversion. Il ne faut pas la minimiser. Car si nous assumons dans nos choix toutes les implications de ce changement, la portée est révolutionnaire.

Contempler, c’est faire la révolution !

Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, serait l’attitude de contemplation, au lieu de l’agitation frénétique. La contemplation comble le vide de notre société de solitaires. L’art de la contemplation produit des objets mais les considère comme des signes et non comme des choses; des signes qui sont le point de départ vers la découverte d’une autre réalité. » (J. Ellul)

Contempler, c’est tourner le dos d’une manière radicale à l’utilitarisme.

C’est appliquer et revendiquer une grille de lecture pour le bien commun qui explose les cadres et les critères en vigueur depuis la fin du XVIIIe siècle, ces critères qui relèvent exclusivement du calcul, de l’optimisation, de la performance.

Et si nous voulons réellement faire de l’écologie, c’est-à-dire remédier à la crise écologique, cette conversion, cette révolution des outils mentaux est indispensable. Si nous n’arrivons pas à nous sortir de l’utilitarisme, nous aurons toujours quelqu’un pour nous expliquer qu’on peut se nourrir de pilules, se transformer en machines, et que tout ira bien.

Ou plutôt tenter de le faire car on n’y arrivera sans doute jamais, techniquement parlant, mais on aura eu le temps de provoquer le naufrage de la vie. Sans l’émerveillement, nous n’avons aucun rempart contre ce genre d’horreur : tout ce qui paraît comptablement rentable et techniquement réalisable sera considéré comme bon. En tout cas, nous resterons désarmés contre cet enfer. Il faut être capables de défendre gratuitement l’oiseau et le papillon, pas seulement les « services rendus par l’abeille » pour être intellectuellement armés contre le risque, un jour, qu’on nous transforme et nous programme pour nous sentir heureux dans un nouvel Auschwitz.

Sauver la vie, c’est oser le faire gratuitement. Oser dire qu’on le fait juste parce que c’est plus beau, meilleur, qu’un monde transformé en usine. Sinon, le monde ne sert à rien. Et nous non plus.

Or la nature vit, invente du nouveau alors qu’il pourrait ne rien en être… Et c’est ça qui compte.

Le sens du monde est dans ce phénomène qu’est l’engendrement permanent et gratuit de nouveauté vivante. C’est pour cela que, fondamentalement, au-delà ou en-deçà de nos conditionnements culturels, nous trouvons beaux le chant des oiseaux, les fleurs, les arbres, les couleurs du ciel. Il y a là – c’est aussi ce que nous dit le psalmiste – une trace de Dieu, une manifestation de l’action créatrice de Dieu. Car Dieu crée continuellement, non pas comme un fabricant, non pas comme un magicien : mais cet engendrement de nouveauté, cette propriété de notre monde (avec ses lois physiques et biologiques), c’est cela l’acte créateur, la création continuée, la création continue. Cela se fait « tout seul » mais c’est quand même l’acte créateur.

Et tout cela n’est pas là que « pour décorer », pour former une espèce d’arrière-plan auquel on ne prête plus attention. C’est un témoignage du mode d’action de Dieu. Qu’est-ce qu’on apprend grâce à l’écologie ? Que les systèmes vivants fonctionnent selon le mode de la relation et de la création permanente de nouveauté. Exactement comme le fonctionnement, si on ose dire, de la personne divine trinitaire et de son rapport au monde. On a là une similarité qui est peut-être bien un signe. Dieu est relation, la vie est relation, et chacun n’existe pleinement que dans les relations qu’il noue avec les autres. Nous savons depuis longtemps que c’est une réalité spirituelle. L’écologie, qui est une science récente, nous enseigne que c’est aussi une réalité biologique, concrète, qui nous avait longtemps échappé. Il est temps de faire le lien.

Récapitulons…

S’émerveiller, sortir de la logique comptable propre au paradigme technocratique, contempler, nous permet

  1. a) d’accueillir et comprendre le monde vivant qui nous entoure.
  2. b) d’y découvrir une trace de Dieu, de son action dans le monde, et donc
  3. c) du sens de notre monde, de son projet créateur.

Abandonner le regard technocratique pour le regard d’émerveillement, c’est renouer le lien avec le projet divin, autrement dit, c’est, vis-à-vis de la Création, se convertir. Il n’y a pas de conversion écologique véritable, efficace, à la hauteur de l’appel, sans cette ouverture à l’émerveillement. Toute autre écologie, à base de plans, de calculs, d’impacts, de chiffrages, de mesures, de règles, restera en fin de compte inefficace et lettre morte face aux logiques de profit.

Et c’est pour cela que l’écologie depuis des décennies patine et n’atteint pas ses buts, et qu’elle doit être renouvelée, oser proclamer l’émerveillement.