C’est gratuit

Ce matin je suis allé au parc du coin. Pas pour le boulot. Juste parce que c’est le printemps et une période passionnante pour le naturaliste. Tout se réveille.

Et pas seulement pour le naturaliste d’ailleurs. Toute science mise à part, fin mars, c’est ce moment béni où tous les jours il y a une fleur de plus dans l’herbe ou le sous-bois : le coucou, la primevère, la pervenche, les violettes, les anémones, les stellaires, les silènes (« Compagnon rouge, compagnon blanc »). Tous les jours, un arbre ou un arbuste de plus laisse éclater ses bourgeons en ce vert délicat qu’on resterait des heures à déguster des yeux.

Les oiseaux paradent, même les hivernants qui ne vont pas s’attarder chez nous. Tendez l’oreille : même en ville, les grands arbres bruissent des « tic… tic… pst… » des Grosbecs, ces magnifiques passereaux tout en marqueterie, ou bien de la ritournelle métallique des Tarins des aulnes, petits cousins jaunes et noirs du pinson. Ils sont descendus en nombre cet hiver et avant de retrouver de boréales contrées, comme les hormones les taraudent, ils chantent. Vous n’entendrez pas ça tous les ans, profitez-en.

Il y a les mésanges bien sûr, et les Pics qui tambourinent, et puis les premiers signes que l’hiver est vraiment fini : la tendre ritournelle de la Fauvette à tête noire qui ne nous quittera plus jusqu’en juillet, la phrase triomphante du Troglodyte et les tip-tiap du Pouillot véloce. La bouillie de sons suraigus du Serin cini et j’en passe.

Ce matin donc, j’étais au parc, composé d’un grand espace d’herbe étiré au sommet d’une balme et pourvu çà et là de quelques arbres et de haies sur son pourtour. Le quartier alentour est pavillonnaire ancien, avec de beaux jardins et de gros arbres. On domine toute la ville, le regard porte jusqu’aux Monts. Côté sud, le parc plonge dans un bourrelet de friches et de haies épaisses qui le séparent de deux ou trois vastes potagers individuels : c’est là qu’en septembre 2014 j’ai vu un Moineau friquet, dernière mention de cette espèce à Lyon à ce jour.

Nous étions samedi matin, 9 heures ; il faisait beau, à peine frais, et il n’y avait pas de vent et pourtant je n’ai presque rien vu. J’espérais, après plusieurs jours de mauvais temps et de vents contraires, un « déblocage météo » qui aurait placé dans mes jumelles, au-dessus de la ville, quelques milans, pourquoi pas un balbuzard ou une cigogne. « Tönn », l’aigle criard estonien porteur de balise, est bien en train de traverser l’Ain ! Rien : pas même une hirondelle ni une alouette de passage.

Rien que des mésanges, des pouillots véloces, des rougegorges, des Pigeons ramiers et colombins, et tellement de grosbecs et de tarins qu’à la fin j’en avais presque marre.

Marre ?

Il n’est pas dit que je revoie avant quelques années dans d’aussi bonnes conditions le délicat plumage marron, roux, blanc et noir du Grosbec posé à dix mètres de moi, tant l’afflux de cet hiver fut exceptionnel. Ni que j’entende souvent un tel chorus de Tarins, ces Tarins qui vont peut-être nicher à trois mille kilomètres en pleine taïga.

Du côté du vaste hôtel à insectes posé par les collègues d’Arthropologia s’activaient plus d’une vingtaine d’Osmies cornues, corps noir, abdomen acajou. Ces abeilles solitaires, inoffensives, pondent dans n’importe quel petit trou, y compris les aérations de nos fenêtres. Pendant des années nous ne comprenions pas qui obturait ainsi les orifices de nos vieilles croisées de bois. Posez-leur donc un morceau de bûche percé de trous de sept ou huit millimètres de diamètre… et laissez faire jusqu’à l’année prochaine.

Il y avait bien d’autres abeilles sauvages encore que je ne sais pas nommer – frustrant. On voudrait tout noter, tout nommer, s’imprégner de cette diversité qui existe encore ici, même en ville, et qui balise la saison nouvelle !

Plus loin, le Roitelet à triple bandeau. Rien d’étonnant. J’en ai entendu cinq ou six ce matin. Cette espèce semble en léger progrès dans les parcs de la région. Pas facile d’observer un roitelet : toujours en mouvement, toujours dans les hautes branches et, bien entendu, minuscule. Mais avant que le feuillage ne tende son écran, on peut avoir de la chance. Monsieur – car c’était un mâle, à la crête d’or – a donc batifolé dans mes jumelles, petite olive de plumes étalant ses joues blanches triplement striées.

Un dernier coup d’œil à un bouquet d’arbres juste avant de partir et voilà la première obs’ du jour de Mésanges à longue queue. Un couple qui fourrage dans les brindilles. A peine plus grosses qu’un Roitelet, plus une longue plume noire bordée de blanc en guise de queue et les petits cris roulés : tsieurr ! tsieurr ! Et le rose délicat des ailes sur le corps blanc… et le bec minuscule s’offrent à mes regards.

Espèce banale ? (encore que, en ville ! pas tant !) Et alors.

Après vingt ans d’ornithologie, jamais je ne rate le rendez-vous de l’oiseau qui se laisse observer d’un peu près. Fût-ce une banale Mésange bleue, une Mouette rieuse sur le quai. La perfection du plumage, les teintes délicates. Pas besoin pour cela d’avoir devant ses yeux « la » rareté venue du bout du monde.

C’est gratuit…

C’est gratuit et voilà pourquoi dans notre monde ça ne vaut rien. À moins qu’on ne change d’avis.

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Biodiversité: des réserves ? il n’y en a pas.

  • Une nouvelle espèce (de taupe) a été découverte en France !
  • On a découvert 150 nouvelles espèces l’année dernière dans telle région du globe.
  • On a redécouvert deux espèces que l’on croyait éteintes depuis cinquante ans !

Vous voyez, vous êtes alarmistes et vous ne voyez même pas que les choses vont mieux !

Cela commençait à devenir agaçant.

Alors, volontairement sans entrer en profondeur dans les détails parce qu’une petite surprise devrait arriver là-dessus d’ici quelques semaines, voici un rapide balayage de ces objections. Une espèce de décodage en somme.

« 80% des espèces restent encore à décrire. On n’en connaît qu’une toute petite partie. Pourquoi s’inquiéter ? »

Le nombre d’espèces encore inconnues est énorme, c’est vrai. On en découvre des milliers tous les ans, c’est encore vrai. Et ça ne change rien à l’affaire.

Pourquoi ?

Parce que ces espèces ne viennent pas d’immenses continents vierges tapis au cœur du Pacifique, hérissés de paradisiers, de colibris mystères ou de tigres inconnus. Quand il ne s’agit pas de vers marins ou de champignons du sol, elles sont en général découvertes au sein de reliquats de nature, de recoins de régions du globe difficiles d’accès, encore très préservés – généralement des marais ou des forêts de montagne en zone équatoriale ou tropicale. Des aires géographiques dûment connues, de surface limitée ; et soumises à d’effroyables pressions anthropiques, en priorité la déforestation. Ces découvertes ne sont pas signes qu’il reste davantage de nature vierge, juste qu’il y a plus de passagers que prévu dans ces ultimes canots de sauvetage que sont les cimes de Nouvelle-Guinée, les tepuys du Venezuela ou les ravins des îles Marquises. On ne fait là que déployer encore et toujours l’éventail fou d’espèces ultra-spécialisées dans ces régions du monde. Si en Europe, ne vivent que quelques espèces de crapauds, en forêt tropicale humide, la variété de plantes et d’insectes, l’abondance de proies… crée des « postes » si l’on peut dire pour des dizaines d’espèces, chacune dans son étroite niche. Mais pour cette raison même, elles sont dépendantes de la parfaite conservation de leur écosystème et donc horriblement vulnérables !

D’ailleurs, les espèces que l’on découvre ainsi se retrouvent, dès leur découverte, inscrites dans les catégories les plus critiques des listes rouges d’espèces menacées, pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer. Leurs populations sont réduites, leur aire de répartition minime ou fragmentée façon puzzle, leur survie conditionnée à celle de myriades d’autres. Et voici que là-dedans surgit le bulldozer…

Et de nombreuses espèces y ont disparu sous nos tronçonneuses avant même d’avoir été décrites !

Ce n’est pas qu’on n’aimerait pas, nous aussi, qu’elles existent, ces fabuleuses réserves de vie prêtes à colmater la brèche. Je dormirais drôlement mieux.

Mais il n’y en a pas.

« Arrêtez ! On en découvre même en France métropolitaine ! »

Oui. On vient d’en découvrir une tout dernièrement – une Taupe.

Mais là encore, il ne s’agit pas de réservoirs d’animaux restés jusque-là cachés sous le tapis. En l’occurrence c’est une espèce cryptique : cela veut dire que là où nous pensions avoir affaire à une seule espèce, il y en avait deux. D’apparence identique, mais parfaitement distinctes sur le plan du génome, de quelques détails morphologiques subtils, de la répartition géographique – sauf un mince point de contact – et qui ne se reproduisent jamais ensemble. Diverses découvertes de ce genre ont eu lieu récemment, grâce aux progrès de la génétique surtout. Plusieurs espèces ont ainsi été scindées, ou des sous-espèces érigées au rang d’espèce à part entière, chez les chauves-souris, les crapauds, les oiseaux. Quand j’ai commencé l’ornithologie, il y avait en France « le Goéland argenté » Larus argentatus. Depuis, nous avons découvert qu’il fallait distinguer, dans les bandes de goélands aux ailes gris clair, l’Argenté Larus argentatus, le Leucophée Larus michahellis, le Pontique Larus cachinnans, et diverses sous-espèces.

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Goéland argenté (g.) et leucophée (dr., photo Tangopaso sur Wikicommons)

Cela signifie-t-il plus d’animaux ? Non ! seule l’étiquette de quelques-uns a changé. Nous avons désormais trois espèces de taupes en France, mais nous n’avons pas plus de taupes pour autant…

« On compte plus de 350 espèces qu’on croyait disparues et qu’on a en fait redécouvertes ! C’est bien la preuve que tout ne va pas si mal. »

Pour commencer, posons bien les choses à rapporter à ces 350 miracles : ce sont plus de 26 000 espèces qui disparaissent chaque année.

Et quant à ces 350 « ressuscités », comprenons bien de quoi l’on parle.

Lorsqu’on examine de près ces redécouvertes, c’est un peu comme les découvertes dont nous parlions plus haut. Cela veut dire qu’à force que des scientifiques quadrillent et s’enfoncent dans les îlots de nature préservée les plus inaccessibles, ils ont fini par tomber sur un ou deux représentants de l’espèce qu’on n’avait pas revue depuis des décennies.

C’est vrai, c’est la preuve qu’elles n’ont pas disparu et qu’on a encore une petite chance, finalement, de les sauver in extremis. Et c’est une bonne nouvelle pour elles. Mais est-ce un bon signe pour l’état général de la biodiversité, ou signe d’une amélioration ? Pas du tout (si seulement !) Cela signifie juste que dans un recoin d’un îlot isolé, mais accessible (la preuve), une toute petite population, fragilisée à l’extrême par sa taille et son isolement se cramponne à la vie. Il est normal que de telles choses arrivent : il faut du temps à une espèce pour disparaître, aux tout derniers individus pour mourir. L’effondrement est suivi d’une interminable traîne. Qu’importe, si, du million initial, il reste trois survivants plutôt que deux. Le drame, c’est ce qui a dévoré les 990 000 et quelques autres.

Prenons l’exemple du Moineau friquet. Il y a vingt ans, il était si commun qu’on dédaignait parfois de le noter. Aujourd’hui, malgré des recherches ciblées, les faits sont là : il s’est effondré de plus de 80% en vingt ans. Il nichait encore à Lyon vers 2010 : il en a disparu. Supposons que demain, j’y retrouve un ultime couple nicheur aux confins de quelque jardin. L’appréciation générale à porter sur cette espèce, et sur l’état des écosystèmes qui a produit son écroulement, sera-t-elle changée d’une virgule ? Et quel est d’ailleurs l’avenir de ce couple isolé, à trente kilomètres de tout congénère ?

Ces redécouvertes ne signifient qu’une chose : un passager de plus dans nos fameux canots de sauvetage, nos arches de la nature, frêles coquilles de noix sous l’ouragan d’extinction. C’est tout.

« Vous vous focalisez sur les espèces en voie de disparition au point de ne pas voir celles qui vont mieux. Moi, je choisis de voir le verre à moitié plein ! » (var : « il y a autant d’espèces qui apparaissent que d’espèces qui disparaissent »).

D’abord, c’est faux.

Sur des études qui, soi-disant, négligeraient une « nature qui se porte bien » :

Tout un ensemble de programmes et d’indicateurs permettent aujourd’hui de connaître la tendance d’évolution de toutes les espèces connues, même les plus courantes. Sur le terrain, on va partout, on note tout ! Quand d’aventure un oiseau intrigue réellement du point de vue détermination, les spécialistes y passent des jours – généralement ça concerne un de ces fichus Goélands qui se ressemblent tous, surtout en plumages immatures à la noix de gomme. Non, s’imaginer qu’il pourrait être en train de surgir, là, tout autour de nous, en masse, des oiseaux, des mammifères, des papillons d’espèces nouvelles sans qu’on se rende compte de quelque chose, équivaudrait à croire pour de bon que les poupées de cire du musée Grévin taillent une bavette la nuit quand personne n’est là pour les voir.

S’il y a, bien sûr, des plans d’action ciblés sur les espèces qui ont été identifiées comme les plus mal en point, l’état des autres n’en est pas moins connu. Et c’est là que le verre n’est pas du tout « à moitié plein »… Le nombre d’espèces en progression est extrêmement faible par rapport à celles qui déclinent (ou s’écroulent franchement). Par exemple, parmi les oiseaux nicheurs de France métropolitaine : lors de la révision, en 2016, de la Liste rouge dont l’édition précédente datait de 2008, quinze espèces ont vu leur statut s’améliorer, tandis que quarante-huit ont rétrogradé vers des catégories de menace plus grave. Un tiers des 284 espèces nicheuses est désormais menacé, contre un quart il y a huit ans.

Et c’est d’ailleurs pour cela que, bien plus que des listes d’espèces, qui ne disent rien si l’on ne précise pas l’état de ces espèces, l’outil élaboré par les scientifiques pour les décideurs, les protecteurs, c’est la liste rouge.

La Liste rouge, c’est beaucoup plus qu’une « liste d’espèces en danger ». C’est un document qui attribue à chaque espèce répertoriée sur un territoire donné – une région, un pays, un continent, la planète – un statut (de « vulnérabilité » ou de « rareté ») parmi une liste strictement codifiée et selon une méthodologie de même. Ce statut s’échelonne de LC (Préoccupation mineure, Least concern en anglais) jusqu’à RE (Recent Exctinct) et inclut des catégories « non applicable » (par exemple pour une espèce présente de manière occasionnelle et fugitive). Pour étiqueter une espèce, on examine non seulement la taille connue de sa population, mais aussi (voire surtout) la tendance d’évolution de ses effectifs, de son aire de répartition (le territoire qu’elle occupe) ; et encore l’allure de cette aire, émiettée ou trop concentrée. Un bulletin de santé, fréquemment révisé.

Mais il y a un dernier point à prendre en compte. C’est ce fichu « tout est lié », ce principe de base de l’écologie : tout est (en) relation !

Quand bien même de nombreuses espèces restent peu ou pas connues, ce que nous voyons est représentatif de l’ensemble. Nous ne laissons pas d’immenses zones inexplorées, ni des écosystèmes sans investigations. Partout, nous recueillons des masses énormes de données qui caractérisent un état général. En vertu des relations de prédation, de compétition, de symbiose, de commensalisme, ou simplement d’exigences écologiques similaires, les espèces ne croissent ou ne décroissent pas de manière décousue, déconnectée, les unes des autres. Plus de proies, plus de prédateurs, par exemple. Comme un glaçon mis au soleil, la nature fond de tous côtés ; même le côté à l’ombre ne va pas se mettre à grossir.

Voilà pourquoi, lorsqu’on constate que 40 ou 60% des espèces sont menacées, ça n’a pas de sens de rétorquer « voyons le verre à moitié plein, 40 à 70% ne le sont pas ». Lorsque la majorité des Amphibiens sont en danger, inutile de répondre « oui mais les mammifères vont bien, donc où est le problème ? » Nous sommes en présence d’une crise écologique au sens le plus profond du terme : une crise systémique, une crise par perte des conditions possibles d’existence. Imaginez de grosses billes ou perles de bois de diverses tailles, toutes attachées à l’une ou plusieurs de leurs voisines par des ficelles et placez le tout sur un toboggan : toutes vont glisser vers l’abîme tôt ou tard, qu’importe leur position à telle seconde. Nous en sommes là.

Ah, oui, finissons-en avec une dernière classique, à s’arracher les cheveux par poignées.

« Il y a toujours eu des espèces qui disparaissent et d’autres qui apparaissent ! Où est le problème ? Pourquoi parler de crise ? »

Transposons.

Il y a toujours eu des gens qui meurent et des gens qui naissent.

Pourquoi parler d’attentat, d’épidémie, de guerre mondiale ?

Qu’est-ce qui fait la différence ?

Vous avez compris.

Fichus scientifiques. Saletés d’indicateurs, foutue réalité liberticide…