Les amours broyées des derniers crapauds

Février-mars, c’est la saison des amours des amphibiens.

Florilège.

« Natura 2000 consiste à geler 20% du territoire national pour y élever des crapauds et cultiver des orchidées. » (lu en 2001 sur le site d’une FDSEA)

« Protéger les crapauds. Le fond du fond du ridicule ». (Un twitto très fier de beaux diplômes en économie)

« Les écolos, ce sont des cinglés animés par la haine de soi gauchiste au point de vouloir sauver des crapauds plutôt que des hommes. » (Lu à peu près une fois par quinzaine depuis vingt ans)

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La saison des amours des amphibiens, c’est quoi ?

Souvent, c’est ça.

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Cela vous est peut-être d’ailleurs déjà arrivé. Une petite route de campagne le soir le long d’un bois, en voiture, et tout à coup dans vos phares : une « grenouille » … puis dix, vingt, cinquante, cent ! Impossible d’éviter d’en écraser, même lancé dans un périlleux Garmisch-Partenkirchen sur bitume.

Que se passe-t-il ?

Il se passe que les amphibiens, même si leur peau très fine exige une humidité constante, ne consacrent pas leur vie entière à barboter. Cela ne représente même qu’une part de leur cycle annuel qui peut être, selon les espèces, des plus restreintes. S’il est vrai que les grenouilles, les vraies, se cantonnent le plus clair du temps à leur mare, pour de nombreuses autres espèces, anoures (« les sans-queue » : crapauds, sonneurs, pélodytes, pélobates, alytes…) ou urodèles (tritons, salamandres), l’eau n’est rien de plus qu’un lieu de ponte et l’habitat des larves. Sitôt adultes et sortis de l’eau, ils n’y retourneront que pour se reproduire. Et quelquefois même jamais, comme la femelle d’Alyte accoucheur : chez cette espèce, l’accouplement et la ponte ont lieu à terre.

« En temps normal », donc, les amphibiens mènent leur petite vie, « en phase terrestre », dans les bois de feuillus, sous les haies, dans les jardins. Par forte chaleur, ils s’enfouissent ou s’abritent sous un tas de pierres, dans un vieux mur. Et la nuit, en avant toute à la chasse aux escargots, vers, araignées et autres sylvestres friandises.

À la saison des amours, il s’agit donc de sortir de là et de mettre le cap sur l’eau libre. Généralement, ils cherchent à regagner la mare ou l’étang qui les a vu naître : puisqu’ils y ont grandi sans encombre, il est légitime de supposer que les lieux sont sûrs. Et puis mettez-vous donc à leur place. Réduisez-vous à la taille d’un crapaud de quelques centimètres qui doit crapahuter – normal – sur les feuilles mortes, à travers les branches mortes, les fougères, les pierres, les racines, les buissons, le mufle au ras du sol, parfois sur deux à trois kilomètres. Trois kilomètres en sous-bois, sans chemin tracé, avec vos grandes jambes, vous mettriez près d’une heure. Et vous ne risquez pas la fatale rencontre d’un chat, d’une couleuvre ou d’un héron. Âpre stage commando que les amours des anoures !

Et voilà que devant l’amphibien transi paraît une large bande grise et rugueuse, sporadiquement parcourue de monstres aux yeux étincelants qui galopent dans un grondement de tonnerre : la route départementale.

Il faut y aller. La mare est de l’autre côté. Pas le choix.

Et la route se couvre de centaines de morts.

Autant de centaines de milliers d’œufs, de têtards, de crapauds en puissance en moins.

Et ensuite il faudra retraverser en sens inverse. Du moins ces victimes-là auront-elles pu assurer leur descendance.

Cela vous fait rire ou hausser les épaules ? Ou vous pensez qu’on n’y peut rien ?

Lourde erreur.

En France, comme en Europe, la moitié des espèces d’amphibiens sont gravement menacées. Dans quelques années, il n’y en aura plus du tout.

Finis, ces maillons clés des écosystèmes dont nous avons tant besoin. Finis les magnifiques tritons multicolores, les alytes à l’envoûtante flûte de Pan, les sonneurs à la pupille en forme de cœur …

Le tronçonnage de leurs parcours nuptiaux par d’innombrables routes toujours plus fréquentées n’est pas la seule menace. Mais elle peut exterminer à elle seule une population en quelques années.

Finis, les crapauds du vallon. Et bonjour les déséquilibres écologiques, les proliférations de ravageurs dans le champ d’à côté. « Je ne comprends pas, il a fallu traiter deux fois plus ! » Deux fois plus de poison …

Finis, ces ancêtres de tous les vertébrés terrestres. Car notre ego d’espèce capax Dei dût-il en souffrir, nous sommes nés il y a longtemps du poisson qui se lança sur la berge. Étrange réalité, déroutante Création, nous sommes issus, non de la cuisse de Jupiter, mais de cuisses de grenouilles. Et nous hantons un monde peuplé d’amphibiens. Ils étaient là trois cents millions d’années avant nous.

Rien que pour cela, en-dehors même de leur utilité vitale, de leur biologie fascinante, nous leur devons quelque respect.

Quel respect ? Déjà de mettre fin au scandale de ces génocides routiers. Tous les ans, dans le froid de février, les associations sont sur le pont, pour la sacro-sainte « pose de filets ». Ces longues barrières doivent bloquer les bêtes en migration et les contraindre à tomber dans des seaux, qu’il faudra ensuite, évidemment, transporter de l’autre côté, pour y relâcher la moisson.

Avant cela il a fallu piocher dans le sol encore parfois gelé des bas-côtés pour y ancrer les filets. Ensuite, il faudra relever les seaux, pendant plusieurs semaines, tous les jours.

Et répéter l’opération chaque année jusqu’à ce qu’enfin, quelqu’un se décide à voter la construction d’un crapauduc. Cette fois, des barrières fixes canaliseront les voyageurs non plus vers des seaux en plastique mais vers des tunnels menant à la félicité de l’étang.

En attendant, la survie des amphibiens, la survie des équilibres écologiques du vallon repose sur les épaules et les reins de quelques dizaines d’acharnés, indifférents à ceux qui, tout à l’heure, devant leur déjeuner bien chaud, les traiteront de parasites et de bobos donneurs de leçons jamais sortis de leur quartier huppé.

La presse locale saluera leur courage – dormez tranquilles braves gens : tout va bien, les crapauds sont sauvés, puisqu’il y a quelques énergumènes assez fous pour se casser le dos pour eux.

Que ces lignes soient au moins un appel à réfléchir à les rejoindre, ne fût-ce qu’une matinée. Au moins, si vos trajets vous jettent au beau milieu d’un de ces funestes sites d’écrasement, pas de blague : faites remonter l’info. Tous ne sont pas connus. Il suffit d’une route qui sépare un bois d’un étang.

Trop d’espèces sont sur une telle corde raide. Crapauds, busards, aigles, vautours, grands hamsters … trop d’espèces dont la disparition n’est retardée que par l’énergie d’une poignée d’acharnés, qui loin des projecteurs, les sauvegardent, littéralement, au jour le jour et à la main.

Cela ne durera pas éternellement. Nous ne pourrons pas éternellement tenir suspendus à un si maigre fil.

Il va falloir que ça change.

Il va falloir construire un monde où nous n’aurons plus besoin de poser les filets tous les ans, ou bien finir comme les crapauds.

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Catholiques, avons-nous peur des miracles ?

Il y a donc eu une guérison miraculeuse à Lourdes, ce qui a suscité bien entendu l’hilarité des non-croyants. Le dénommé Raphaël Enthoven, qui s’était déjà signalé en voyant dans la retouche du Notre Père une irresponsable soumission à l’islam ou quelque chose dans ce genre, s’est rué sur un micro pour y clamer que l’Église prenait les gens pour des imbéciles – sous-entendu : qu’avec cette histoire on a la preuve que les catholiques étaient des imbéciles. Des attardés, des doux niais du culte qui croient au Père Noël.

Avec ce souverain poncif, on est sûr de mettre les rieurs de son côté. La méthode a fait ses preuves dans tous les bistrots.

Reprenons par le commencement : qu’est-ce qu’un miracle ?

C’est un événement – en l’occurrence une guérison – que les meilleurs spécialistes, dûment interrogés, déclarent inexplicable, impossible et pourtant constaté. Tenez, c’est même dans le Huffington Post:

« Quand un cas est validé, cela veut dire que les dizaines de médecins et autres spécialistes n’ont trouvé aucune explication logique permettant de justifier la rémission, au vue des connaissances scientifiques actuelles.

Ce ne sont évidemment pas des scientifiques qui qualifient ensuite la guérison de miracle. C’est l’Église qui fait ce choix, ou pas, quand le Comité médical international leur soumet un cas. »

Autrement dit : le cas est examiné par des scientifiques impartiaux et il ne peut y avoir miracle reconnu que si ceux-ci ont avoué leur impuissance à trouver une explication. Moyennant quoi, des miracles, il y en a très peu. La guérison de sœur Bernadette Moriau n’est que le soixante-dixième reconnu à Lourdes, en tout et pour tout, depuis 1858. N’en déplaise aux ricaneurs, l’Église ne crie pas au miracle à chaque fois qu’une tartine beurrée tombe côté pain.

Ajoutons qu’un miracle n’est pas un dogme et que tout catholique reste libre d’y croire ou pas, tout comme d’ailleurs aux apparitions. Ce que dit l’Église avec les sanctuaires « miraculeux », c’est simplement ceci : une enquête soigneuse conclut qu’il n’y a pas d’erreur ni de supercherie, mais un truc étrange qui se passe ; c’est la reconnaissance que des grâces particulières et des événements tangibles inexplicables en l’état par l’homme se produisent à cet endroit. Cela ne veut dire ni qu’il n’y en a que là, ni qu’il s’agit d’un distributeur automatique. Dans la pleine logique d’une religion révélée, l’Église dit : il nous faut bien constater qu’il se passe ici quelque chose qui nous déconcerte. Tout comme Dieu nous a déconcertés dans les grandes largeurs quand Il a choisi de nous dire qui Il était vraiment. « Nous annonçons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens. » (1 Co 1, 23)

Et pourtant, comme l’observe notamment Jean-Pierre Denis dans La Vie, les catholiques eux-mêmes semblent gênés par le miracle. Ils ne savent pas trop qu’en penser ni s’il faut l’annoncer. Il y a plusieurs raisons à cela, mais pour ma part, j’en vois surtout deux.

La première, c’est qu’objectivement, tout au long de l’Histoire, l’homme a crié au miracle pour des faits qu’il ne comprenait pas, dans des situations qui aujourd’hui font sourire. On ne peut jamais exclure que l’inexplicable aujourd’hui soit explicable demain. Il est bien légitime de vouloir éviter l’imposture. Précisément, n’en déplaise à monsieur Enthoven, l’Église et les catholiques ne veulent ni être pris pour des imbéciles, ni prendre les autres pour tels. Ils ont trop peur d’être trompés par quelque ficelle qu’on découvrirait un beau jour.

Mais la seconde, qui participe d’ailleurs de la première comme l’œuf de la poule, quelque part, n’est-ce pas parce que nous, catholiques, partageons un peu la répulsion scientiste pour le surnaturel, le transcendant ?

Notre temps est pénétré de cette croyance généralisée à notre époque que tout est explicable ou le sera demain, que le surnaturel n’existe ni ici-bas, ni ailleurs. Elle en est si imbibée qu’on ose à peine glisser au détour d’une conversation qu’elle ne dit pas tout, vu qu’elle ne prétend pas tout dire. « Soyez rationnels ! » Ce qui ne relève pas de la science n’existe pas. C’est commode ! Et là encore, c’est la victoire assurée devant les micros (ou le zinc). La science ne vole-t-elle pas de victoire en victoire ? Quels demeurés, à tous les sens du terme, prétendraient le contraire ?

C’est possible, mais c’est oublier qu’elle ne peut le faire que sur son champ de bataille à elle. La déployer ailleurs, c’est déjà la trahir. Ou si l’on veut, c’est déployer le PSG dans une plaine grecque pour affronter la phalange de Sparte, sous prétexte que ce sont « les meilleurs du monde à notre époque », en oubliant de préciser en quoi. C’est la trahir, parce que c’est appeler science ce qui n’est ni plus ni moins qu’une croyance.

Si nous appelons Univers la réalité tangible, accessible en théorie à nos sens et à nos instruments de mesure, régie par les lois accessibles à nos investigations, et dont la science décrit le fonctionnement – depuis quelque Big Bang ou autre chose, jusqu’à nos cerveaux, aux supercordes ou autre chose – alors cet Univers est tout ce qui est, ou bien il ne l’est pas. Mais dans un cas comme dans l’autre, la réponse est autre part. L’existence, comme d’ailleurs l’inexistence, d’un Dieu situé au-delà (d’une manière ou d’une autre) de l’Univers sont obligatoirement, et pour toujours, des hypothèses, des hypothèses indestructibles, puisque par définition, la vérité est située en un « point » inaccessible, où nous ne savons pas si les lois qui régissent l’Univers ont cours. Nous n’avons même aucune raison de supposer que ce soit le cas. Est-ce plus rationnel, un Univers organisé, mais là sans cause, qu’un Univers créé tel qu’il se laisse observer par nos yeux et nos radiotélescopes ? Comment répondre, puisque nous n’avons aucun élément de comparaison ?

Cette question n’est pas tranchée et ne le sera pas avant la fin des temps. Faire croire le contraire est la pire des impostures. Parlons-en, tiens, de gens pris pour des imbéciles !

Seulement, c’est ainsi. Pour la majorité des Occidentaux (des Français ?), croire en Dieu est aussi défendable intellectuellement que croire au père Noël, indigne de cerveaux « modernes », « éduqués », « raisonnables » etc. Et nous avons souvent mis de côté ce pan de notre foi, notre croyance en l’existence de quelque chose d’autre que les lois de la matière dans l’Univers, pour éviter de passer pour des demeurés ou des faussaires. C’est plus simple. On dérange moins.

Mais du coup, on donne prise à une croyance erronée (si vous avez bien suivi, donc : non pas la croyance en l’absence de surnaturel, mais la croyance que la science a démontré l’inexistence de Dieu) qui est, j’en ai peur, l’obstacle numéro un à l’évangélisation. Combien de fois avons-nous entendu des discours du genre : « le message du pape ou de Jésus sur les pauvres et tout et tout, très bien, mais pourquoi aller y f… du dieu et du miracle ? Est-ce que vous allez enfin vous décider à dégager toute cette partie de votre discours ? » (et devenir une association ou un parti politique comme les autres) ? N’est-ce pas bien souvent par crainte d’accorder crédit à ce que l’air du temps croit périmé que tant de nos concitoyens se détournent du Dieu fait homme ?

Et trop souvent, nous emboîtons le pas. L’important, au fond, ce serait l’action, ou la morale, ou « les valeurs »… et plus du tout Celui qui nous appelle.  C’est oublier que notre foi est foi dans un miracle. Un événement inexplicable mais dont les suites sont là, devant nous, à chaque Eucharistie et dans le fait même de la célébration de chaque Eucharistie. L’extérieur s’est manifesté à l’intérieur de sa propre Création, afin qu’elle prît conscience de Lui.

Le miracle, comme la Révélation, c’est Dieu qui décide de bousculer les lois de la matière, comme on gratte discrètement à la porte, pour signifier qu’Il est là, mais d’une manière toujours si subtile que le déni est toujours possible. Il n’a pas le choix: s’il survenait un gros miracle bien irréfutable même en toute mauvaise foi, si un prophète était enlevé au ciel sur un char de feu devant les caméras de BFM, vous imaginez le désastre ? Le Messie crucifié se transformerait en une espèce de Jupiter capitolin qu’il faudrait bien adorer, que ça plaise ou non. C’est simple : à la seconde même la liberté de l’homme et l’Histoire s’arrêteraient.

Alors tant pis, les signes doivent se faire discrets. Le miracle est même fait pour être compris par les croyants et tourné en ridicule par les incroyants: c’est la condition de notre liberté, aux uns comme aux autres, et ce qui fait le prix de la foi.

« Quelqu’un peut bien ressusciter d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus … »

Mais « heureux ceux qui croient sans avoir vu ! »

Un plongeon de vingt ans

Je le revois comme si c’était hier.

C’était mon premier week-end ornithologique au lac du Der. J’en espérais monts et merveilles et je serinais, moins qu’à demi-sérieux, les collègues dans la voiture avec les espèces fantastiques que nous allions voir – des eiders ! des plongeons imbrins !

Premier arrêt, à l’église de Champaubert – l’église désaffectée du village noyé en 1974 par la mise en eau du barrage. Premier oiseau sur le lac à vingt mètres du bord : un Plongeon imbrin.

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Celui-ci, ce n’est pas lui, mais un de ses cousins, que j’ai vu aussi, dix ans plus tard.

Le lac du Der, cela ne vous dit peut-être pas grand-chose. C’est un de ces réservoirs créés dans les années 1970 en Champagne : le « Der-Chantecoq » sur la Marne, les « lacs de la forêt d’Orient », près de Troyes, sur la Seine, pour en réguler le cours. Ici, au Der, nous sommes en Champagne humide. Le sol est argileux et les étangs nombreux. Le barrage en a d’ailleurs réuni trois, en même temps qu’il noyait trois villages et un gros tiers de la « forêt domaniale du Der ». Alentour, le paysage est agricole et varié : cultures, prairies, chênaies de toutes tailles. Les villages sont remarquables par leur architecture traditionnelle à pans de bois ; les vieilles fermes bien sûr, mais aussi les églises.

Des Grues cendrées, des oies, des canards, ambiance typique du lac du Der en février

L’été, le lac sert de base de loisirs. Mais hiver après hiver, les oiseaux sont arrivés. Des milliers de canards, d’oies, de cygnes des rares espèces nordiques ; des grèbes, des fuligules, des harles, des plongeons et surtout des grues.

Situé sous le principal couloir de migration des Grues cendrées, qui traverse la France de la Lorraine au Pays basque, le lac a été adopté par des milliers de ces visiteuses, en halte puis en hivernage complet. Les ornithologues chevronnés viennent de toute la France, mais aussi d’Allemagne, du Benelux, de Grande-Bretagne et au-delà, traquer l’espèce plus rare : le Pygargue à queue blanche, le Grèbe jougris, l’Oie rieuse… Le lac du Der en février, c’est un pays de cocagne pour le naturaliste.

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Des Grues cendrées, des oies, des canards… ambiance typique du lac du Der en février

C’était le 14 février 1998 et je retiens cette date comme celle de mes véritables débuts d’ornithologue de terrain. Bien sûr, il y avait déjà dix ou douze ans que j’avais appris à reconnaître les chants des oiseaux et que j’avais l’habitude de les chercher, puis de tenir de vagues listes. Mais, découragé à 14 ans d’adhérer à une association (en ces temps, les jeunes y étaient mal vus), j’avais laissé courir, jusqu’à rejoindre Dijon et toute la cohorte d’ornithos qui hantaient la fac et les écoles d’agriculture locales. Voilà pour le #TouteMaVie.

Après donc vingt ans et plus de protection de la nature, qu’y a-t-il à dire ?

Si je devais tout résumer en une anecdote ce serait celle-ci : à l’époque, je prédisais la disparition de toute la biodiversité, hormis quelques espèces racleuses de nos poubelles, à l’échéance de quelques décennies ; mais c’était par une espèce de cynisme bravache.

Aujourd’hui, je le dis de nouveau, mais avec la consternation de celui se serait bien passé d’avoir vu juste.

Il n’y a pas que les chiffres : je les ai souvent cités, je n’y reviens pas.

Oh bien sûr, il y a toujours des Grues au Der. Et même un Plongeon imbrin. Et un Pygargue, que je n’avais pas vu à l’époque, et des cygnes nordiques, « comme au bon vieux temps ». Grâce à l’énergique action des protecteurs et au partenariat des agriculteurs, il reste même des outardes en Poitou, ce sur quoi on ne pariait pas quand je participais comme stagiaire à ce programme, au printemps 1998.

Mais il y a vingt ans, et même quinze, je pouvais m’offrir le luxe de noter, en Charente-Maritime, en Seine-et-Marne, et jusqu’à Lyon, des Hirondelles rustiques et de fenêtre sans prendre la peine de les compter ni de chercher les nids. Depuis, l’Hirondelle de fenêtre a disparu de Lyon et le reste de sa population est à l’avenant : grosso modo divisée par deux.

Le long de la Charente à Rochefort, la Rousserolle turdoïde était commune. Aujourd’hui, elle est classée comme espèce rare. Idem, la Locustelle luscinioïde (une autre fauvette des roseaux) dans les marais de Saintonge ; idem la Mésange boréale dans les petits bois du nord-est de la Brie, et le Moineau friquet partout dans nos campagnes. En deux heures dans le bocage bourbonnais, je relevais cinquante espèces, et des densités affolantes de fauvettes dans les hautes haies. Quelle idée ai-je donc eu d’exhumer et de saisir sur les bases de données en ligne des associations locales mes vieux carnets d’observations du début du siècle ? Quoi ? J’avais noté tout ça ? J’avais vu autant d’espèces ? Je voyais ça et je trouvais ça nul ? Tenez, un minable petit square du Val-de-Marne : Mésange à longue queue, Grimpereau des jardins, Bouvreuil, Chardonneret, Verdier, Pic épeichette ! À l’époque, ça ne faisait pas lever un sourcil. Les quatre dernières espèces citées sont désormais menacées en France.

« Ne relisez pas vos vieilles lettres », avertit Maupassant. Ne relisez pas non plus vos vieilles obs.

Le drame est que nous disposons d’assez d’atlas, de listes rouges, d’indicateurs et de graphiques pour que je puisse le dire : tous les exemples que j’ai cités là au-dessus sont représentatifs. À côté de cela, les bonnes nouvelles sont une poignée. Encore sont-elles quasiment toutes la conséquence de rudes batailles menées par les défenseurs de la biodiversité, ceux qui ont sauvé de la disparition le Faucon pèlerin, la Cigogne blanche, la Loutre ou le Castor. Ne rêvez pas ! il n’y a pas d’apparitions d’espèces qui compenseraient l’effondrement des autres. Si seulement !

Je ne peux pas mentir. Simple naturaliste de terrain, petit chargé d’étude d’association départementale, vigie pour un temps d’une coque de noix secouée par la houle, il me faut bien le voir : le monde se vide de ses insectes, de ses crapauds, de ses lézards, de ses oiseaux, ses lynx, ses éléphants, ses pandas, ses grillons, ses vers luisants, plus vite, bien plus vite encore qu’il ne se peuple d’humains en colère, ballottés de bitume en béton et de désert en chemin de fer. Bien plus vite que je ne pensais le voir au cours de ma carrière d’ornithologue. Bien trop vite pour que la vie ait une chance. Je n’ai pas le choix. Nous, naturalistes, n’avons pas le choix. C’est ce qui se passe dans notre maison. Il faut bien qu’on vous le dise. On aurait bien aimé ne jamais en arriver là, vous savez.

Si vous regardez aussi, vous verrez. Vous verrez ce qui reste, et ensuite, ce qui manque. L’un ne va pas sans l’autre.

À la suite de cette note anniversaire, dans les semaines qui viennent, je raconterai, de temps à autre, quelques-unes de mes plus belles observations, de mes plus belles émotions naturalistes. Je vous présenterai le renard et la perdrix, la gorgebleue, le crapaud accoucheur, quelques autres.

Ça prendra du temps. Je ne me donne pas de rythme. C’est que la saison de terrain recommence, et moi, par contre, je n’ai plus vingt ans.

 

Une chute de neige très politique

Tout est politique en notre siècle de crise/progrès/technologie/résurgence réactionnaire/folie néolibérale/foot-business/ratons-laveurs connectés (rayer les mentions inutiles), comme l’illustrent les réactions des grands de notre temps aux calamités météorologiques frappant en cascade la ville-monde-lumière. Aperçu.

Sylvain Maillard : « La grande majorité des flocons choisissent librement de tomber. »

Marlène Schiappa : « Assurer l’égalité des droits des flocon.n.es à atteindre le point de chute de leur choix est une priorité du gouvernement. »

Christian Estrosi : « Grâce à notre réseau de vidéosurveillance, le premier d’Europe, pas un flocon n’a pu frapper les rues de Nice. »

Edinson Cavani : « On parle beaucoup de Neymar, mais je marquerai un triplé sur la neige avant lui. »

Christophe Barbier : « Les Français doivent apprendre à renoncer à leur cinquième centimètre de neige et aller travailler. »

Laurent Wauquiez : « La neige en hiver est un symbole fort de nos racines chrétiennes françaises, que j’ai toujours su préserver en Haute-Loire, contre l’avis des écologistes parasites.»

Islamisation.info : « La France couverte d’un voile neigeux : tradition ou soumission à l’islamisme rigoriste ? »

L’informatrice zélée : « Si vous tracez une croix gammée dans la neige devant l’Assemblée nationale, vous verrez très distinctement un insigne nazi, ce qui prouve les accointances douteuses de la République avec les idéologies extrémistes. »

Henry de Lesquen : « La raréfaction de la neige est le résultat de la congoïdisation du pays. »

Libération : « Ils aiment les hivers froids et neigeux : enquête chez les intégristes de la météo » (sondage exclusif : mon enfant aime faire des bonshommes de neige, est-il réactionnaire et homophobe ?)

L’Humanité : « La neige bourgeoise à l’assaut des prolétaires sous-chauffés »

Le Nouveau Détective : « La sorcière blanche : elle laisse ses enfants jouer dans la neige sans bonnet, ils finissent chez le pédiatre »

Limite : « Pas con l’ancien ! Les conseils exclusifs de nos ancêtres : le bonnet de laine protège du froid »

Challenges : « La raquette connectée est-il l’avenir du transport parisien ? »

WeDemain : « Il invente un mode de transport sur neige révolutionnaire grâce à deux planches de récupération fixées sous ses pieds, reliées à une application météo »

L’Express : « Or blanc : pourquoi il faut mettre fin au monopole de l’hiver sur la neige »

Les Echos : « Les fonctionnaires qui vident les sacs de neige sur nos têtes sont-ils trop nombreux ? »

Le Figaro : « Paris-neige: la dernière lubie pas si écolo d’Anne Hidalgo »

Le Point (édition spéciale) : « Glaciation de Würm / Invasion barbare de 406 / Retraite de Russie / Chutes de neige à Paris : l’hiver, saison des effondrements de civilisation ? »

Samuel Laurent : « DÉCODEX : Pourquoi 10 centimètres de poudreuse ce n’est pas (encore) la fin du monde »

Aleteia : « Est-il chrétien de préférer la neige au foulon comme symbole de blancheur ? »

Grégory Coupet : « Cette chute de neige, je l’aurais arrêtée. »

Quant à Emmanuel Macron, il a choisi de gravir symboliquement la butte Montmartre en moon-boots, envoyant un signe fort de sa détermination à réformer le climat (le blizzard a empêché notre reporter d’immortaliser la scène).