J’étais si tranquille, en train de prier Laudes…

Elle s’annonce dans le métro bondé par une mélopée plaintive, geignarde même, à nos oreilles lasses, à notre mauvaise humeur de huit heures du matin. C’est le sabir des mendiants guère francophones, les formules stéréotypées, ânonnées, qui implorent une maigre obole. Cette plainte monte du ras du sol, littéralement entre les jambes des voyageurs affairés. Elle paraît, jeune femme d’une vingtaine d’années qui rampe, au sens propre. Elle ne peut se tenir debout: l’articulation de ses genoux plie dans le mauvais sens, comme des tarses d’oiseau. Elle a coincé dessous des savates, et se meut en glissant sur ces patins de fortune, fourrés sous les genoux retournés. Le visage à hauteur de nos cuisses, elle tend sa main, ou un vague sachet.
La plupart détournent le regard. Son infirmité blesse nos yeux douillets. Mais, implacable, elle rampe, vers chaque recoin du wagon. Fût-elle à l’autre bout, on n’échappe pas à sa complainte. Souffrance et pauvreté nous poursuivent, nous traquent au bout de notre bonne conscience.

Il paraît que certains de ces mendiants ne sont pas handicapés, juste contorsionnistes, et simulent des infirmités atroces pour apitoyer. Dans ce cas précis, je n’y crois pas du tout, je ne vois pas comment diable ce serait possible. Je l’ai déjà vu, mais ailleurs. Un homme de haute taille, qui mendiait appuyé sur une béquille d’enfant, et marchait ainsi, courbé presque jusqu’à terre. Un jour, je l’ai croisé, allant « prendre son poste » à grandes enjambées, droit comme un i, béquille sur l’épaule. Premier réflexe : colère primaire d’être trompé ; seconde pensée : mais qu’est-ce qu’il s’impose comme torture, quel enfer il vit, ce type, des journées entières, pour augmenter un peu ses chances de recevoir un vague demi-euro !

La mendiante aux mouvements de grenouille est là, littéralement à mes pieds. J’ai, par chance, une pièce. Je la lui donne. Regards réprobateurs alentour, bien sûr. C’est bien connu, il ne faut rien donner à ces gens-là, on alimente un système et tout et tout. « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? » (Mt 20, 15). J’arrête là la citation. Car le verset suivant enchaîne : « Vas-tu me regarder d’un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? »
Je suis bon, à cause de cette pièce ? Quelle blague. J’étais occupé à prier les Laudes sur mon téléphone – Dieu m’en pardonne, mais il est malaisé de feuilleter dans le métro un « petit Barbarin » qui de plus ne contient pas les hymnes – quand elle est venue m’interrompre. Qu’est-ce que j’espère de cette pièce ? Soulager ma conscience ? Peut-être, mais autant l’avouer, ça ne marche pas du tout.
En réalité, je ne peux absolument rien faire pour elle. Et je ne m’en tirerai pas en me disant que je n’y suis pour rien dans son malheur non plus. De toute façon, c’est faux. Comme tous mes compagnons de voyage, si je suis ici et elle là, c’est pour une large part à cause de structures de péché, auxquelles nous n’osons rien changer, parce que notre place est douillette. Le Fils de l’homme, lui, n’a pas une pierre où reposer la tête. Et là, je me sais incapable de le suivre. Cette femme me renvoie à mon péché, que je suis aussi incapable de traquer en moi, que de mettre fin à sa misère.

Vous me direz que je n’ai qu’à courir au Secours catholique ou au CCFD, où l’on manque toujours de bénévoles. C’est vrai, mais le drame, c’est que cette femme n’est pas seule en manque de secours et que nous ne pouvons sincèrement plus nous rajouter un engagement, à moins de les compromettre tous (et nous-mêmes aussi) en faisant tout vite et mal. Nous ne sommes pas de ceux qui savent en mener dix de front, nous ne sommes pas de ces chrétiens couteaux suisses de l’humanitaire, partout présents, partout utiles, indestructibles. Cela dépasse nos forces. Puis, la mauvaise conscience n’est pas un bon moteur, même au CCFD. J’en parlais dans un précédent article

La scène est d’une banalité atroce, tout comme les métaphores que vous voyez poindre à dix bornes, avec la discrétion d’un ferry s’annonçant dans le brouillard. Il ne manque rien au symbole, question pauvre à l’image du Fils de l’homme, rejeté, tenu pour affreux à regarder, et venant perturber notre confort, notre bonne conscience, et même nos petites prières réglementaires. Rien !

Et pourtant… Je reste sans réponse.

C’est là qu’éclate notre terrible impuissance. Le mal est drôlement plus fort que nous.
Drôle d’entrée en Carême. Arrêtez tout de suite de loucher sur ce pot de Nutella.

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Descente en Barbarie

Il y a cinq semaines, la France fêtait le Nouvel An. Oh, ce n’était pas sans arrière-pensées ni sans tensions. Les tensions étaient même peu ou prou les mêmes qu’aujourd’hui.
Et puis, il y a eu ce 7 janvier qui a ouvert une porte démoniaque entre nous, et les horreurs qui ont cours tous les matins, là-bas, et dont peu d’entre nous avaient, réellement, touché la réalité. Quelques humanitaires, quelques proches d’exilés, ou encore l’équipe partie là-bas en décembre sous la bannière #Erbilight, c’est à peu près tout. Pour nous, pour tous les autres, cela restait des photos, des vidéos, et comme nous en sommes abreuvés en continu, cela ne touchait pas, n’était pas dans nos fibres. Cela restait juste assez abstrait, juste assez lointain pour que nous puissions nous sentir concernés, mais par la pensée, par un acte intellectuel.

Nous étions même libres de l’oublier. Bien sûr, cela n’eût été ni chrétien, ni même humain ; mais cela nous était possible. À tout le moins pouvions-nous, par instants, souffler, car notre vocation à nous, vulgaires pécheurs, n’est pas d’être éternellement crucifiés pour les horreurs du monde. Ce n’est même pas celle du Christ, mort et ressuscité une fois pour toutes (He 9, 28). C’est dire.

Depuis, par cette gueule de l’enfer ouverte, ont déferlé derechef les mêmes nouvelles qu’il y a deux mois ou deux ans. Mais cette fois-ci, elles nous parviennent sans filtre, elles touchent notre chair, notre cœur, comme jamais encore. Elles se rient de nos herses désormais levées, de nos cuirasses à présent démembrées.
Et comme « les réseaux sociaux » relaient tout, et surtout l’atroce, avec complaisance, chacun de nous a reçu cent vues au moins du pilote jordanien en feu. Tout comme il avait reçu des gros plans des têtes arrachées des otages de l’automne. Comme si nous avions besoin de la vidéo en HD pour y croire. Aparté : s’il vous plaît, le devoir d’information ne va pas jusque-là. Pas besoin de voir, ici, pour savoir. La mère du pilote est morte d’une crise cardiaque après avoir été aimablement mise en présence de la funeste vidéo. Bien joué, les gars.

Cette mise à mort ignoble a marqué une nouvelle date. « Préparés » par les attentats sur notre sol, nous l’avons reçu en pleine face, Daech a bien réussi son coup : un timing démoniaque à la Goebbels. Depuis, tout paraît indécent, tout paraît dérisoire, en face d’un seul et même constat : l’horreur pure, par la main de l’homme, à deux heures d’avion d’ici. Les spectres orange des assassinés se dressent partout, à chaque instant, devant nos yeux, en surimpression sur tout. Que notre malheureux ordinateur affiche son habituelle photo de montagnes enneigées, on a envie de le gifler : les montagnes peuvent-elles encore être enneigées, le ciel bleu, dans ce monde-ci ? Qu’un bébé opéré à Necker fasse l’objet de nouvelles sur son bon rétablissement, il se trouvera quelqu’un pour hurler « indécence, avec ce qui se passe en Syrie », et même si c’est un troll, il aura touché juste.

Plus rien n’existe, ni de beau ni de léger, ni même de grave et de profond, plus rien d’autre que la gueule de l’enfer béante là-bas. C’est là leur plus terrible victoire du moment : nous sommes privés d’initiative parce que privés de la liberté de penser à autre chose, ne serait-ce que quelques instants. En cela, nous sommes en guerre, un état de guerre effroyable et imposé. Une guerre qui va aussi nous interdire, peut-être pendant un laps de temps fatal, de combattre sur tous les autres fronts, toutes les autres gueules ouvertes. De fait, Daech va sans doute trop loin dans la sauvagerie même pour ses soutiens de circonstance, et, à l’instar du IIIe Reich, suscite à présent une coalition planétaire à peu près aussi improbable que l’union de Churchill et de Staline. Mais quand, dans un an, l’EI aura été écrasé, rien n’aura changé par ailleurs. Le Veau d’or aura continué sa guerre à lui, implacable, contre la vie sous toutes ses formes, et aura remporté en douce quelques batailles cruciales.

Le plus grave est que l’horreur de ces années 2014-2015 sera devenue le mètre étalon, le nouveau point de référence. À côté des actes de Daech, tout semble dérisoire. Cela veut dire qu’insidieusement, nous risquons de nous accoutumer à penser qu’en-deçà, rien n’est vraiment grave, rien ne justifie de mobilisation, ni de sympathie, ni de compassion. Tout est relativisé à l’aune de « ce qui se passe en Syrie ». Et ce n’est même plus par mauvaise foi. C’est le ressenti qui naît de l’état de choc où nous avons été plongés Ces atrocités sont trop présentes, trop prégnantes pour nous laisser encore un peu de cœur pour le reste. Et ce, alors même que les combattre relève du jeu d’échecs sordide de nos maîtres. Un jeu et des maîtres que, tout citoyens que nous soyons en titre, nous savons ne plus du tout contrôler.

Hier, un skieur a lourdement chuté sur la piste du Super-Combiné. Alors qu’on ne savait pas encore s’il était en vie et qu’on redoutait le pire, une chaîne de TV, contre l’avis général, a diffusé longuement les ralentis de la scène.

Nous nous habituons à tout voir, à tout subir, et à tout infliger, pourvu que ce soit juste en-dessous de la ligne rouge balisée par les étendards noirs bien connus. Ce phénomène s’est déjà produit. Entre 1914 et 1915, déjà, le monde cossu et affecté de la Belle Epoque s’était barbarisé comme jamais il n’aurait osé le croire, s’il l’avait su à l’avance. Les premiers mois de combats, les premières tranchées, l’avaient accoutumé, lui aussi, à tout voir, tout subir, tout infliger. Ainsi le génocide arménien, les pogroms sur le front de l’Est, et les boucheries d’Artois, de Champagne ou de l’Isonzo purent-ils avoir lieu sans faire lever un sourcil. Nous sommes sur une pente du même genre. Nous nous barbarisons, et notre vernis de valeurs, enraciné dans rien, juste dans un vague hédonisme commandant de laisser jouir l’autre comme nous nous occupons à jouir nous-mêmes, résiste encore moins aux balles de fusil. Une vingtaine de morts ont suffi, au lieu des cent mille d’août Quatorze.

Nous ferions bien de relire d’urgence ce qui s’est joué il y a exactement cent ans dans les têtes. Non, 2014 n’a pas vu éclater de guerre mondiale nous jetant tous au front en pantalon garance, mais l’hiver 15 est en train de ramener au pouvoir le général Horreur avec tout son état-major. Tâchons au moins de ne pas en être complices.