Terrorisme et réchauffement, quelle tambouille !

Emmanuel Macron a donc abandonné l’espace de cinq secondes son générateur xyloglotte automatique pour la formule choc : « on ne peut pas prétendre lutter efficacement contre le terrorisme, si on n’a pas une action résolue contre le réchauffement climatique ».

Et cette phrase suscite pis que l’incompréhension, l’hilarité.

« Mais bien sûr, les terroristes qui ont tué deux cent trente Français avaient pris un coup de soleil », ai-je lu, par exemple. Selon de nombreux commentateurs, Emmanuel Macron aurait par cette phrase défendu l’idée ahurissante que le réchauffement climatique était la cause du terrorisme – et donc que les terroristes avaient une très bonne excuse. Pour d’autres, le raisonnement présidentiel envisagerait de couper les vivres à Daech en cessant d’utiliser le pétrole dont il tire ses revenus, et ce serait « une incongruité monumentale ». En effet. Mais ce n’est pas le propos présidentiel. Pas du tout.

J’avoue être sidéré par cet accueil et ces interprétations.

Et je pense avoir assez dit par ailleurs tout le bien que je pensais de S.M. Hyperprésident II pour ne pas être suspect de macronmania.

La cause, non. Un lien, oui

Emmanuel Macron n’a nullement déclaré que le réchauffement causait le terrorisme. Il a dit qu’on ne ferait pas disparaître le terrorisme sans lutter contre le réchauffement et ce n’est quand même pas du tout la même chose.

Car s’il s’agit d’exprimer l’idée que le réchauffement est un facteur qui nourrit le terrorisme, il a entièrement raison. Et il n’exprime d’ailleurs rien de spécialement révolutionnaire. Nous avions d’ailleurs écrit un article sur le sujet dans le n°2 de Limite. À l’époque de la rédaction de celui-ci, avant même les attentats de novembre 2015, on commençait à voir poindre quelques analyses rappelant qu’en Syrie, la guerre avait été précédée d’une sécheresse sans précédent qui avait provoqué l’effondrement d’un modèle agricole inadapté aux conditions arides, et jeté dans des bidonvilles d’innombrables paysans ruinés : 1,5 million de déplacés, selon une étude commentée ici 

Et comme par hasard, le conflit syrien a commencé dans les zones les plus touchées par cet exode rural massif. On peut trouver sur Wikiagri, site peu suspect de gauchisme exalté, une analyse des ressorts climatiques et agricoles de cette histoire.

Pas besoin de Macron pour le savoir, ces études datent de 2014-2015.

Bien entendu, en conclure que « la guerre en Syrie, c’est à cause du réchauffement climatique » serait une caricature grossière, un discours que personne ne tient, nulle part. Ce que l’étude met en avant, c’est une sécheresse d’une ampleur sans précédent, s’inscrivant dans une évolution globale du climat local, de plus en plus chaud et sec, frappant un modèle inadapté et face auquel le régime n’a pas réagi. Avec en conséquence une source supplémentaire importante d’hostilité, un facteur s’ajoutant à d’autres pour déclencher le chaos que l’on sait.

Voilà de quoi il est question.

Quant au fait que ce chaos, que la perte de contrôle par les États de vastes territoires dans une zone où existe déjà, depuis longtemps, la violence islamiste, donne à celle-ci des moyens d’une ampleur nouvelle, personne ne le contestera.

Emmanuel Macron n’a pas dit que planter des éoliennes était la solution qui allait nous protéger des terroristes. Ni même considéré l’abandon des énergies fossiles comme le moyen de ruiner les finances de l’État islamique. Il n’a pas exprimé cette idée non plus devant un parterre de maires de banlieue, mais au G20. Il n’en fait pas l’idée directrice de la protection des Français contre les menaces d’attentat ici-maintenant. Il souligne le fait qu’il existe un lien. De quoi peut-il bien parler ?

La solution, non. Un paramètre, oui

Bien sûr que non, l’islamisme ne naît pas du dérèglement climatique et ce n’est pas un coup de soleil qui radicalise les gens à Toulouse ou à Mol-en-bec. Ni la violence ni le terrorisme ne sont nés avec le dérèglement climatique. Mais les sécheresses record à répétition et la désertification sont des facteurs non uniques mais de plus en plus importants dans la déstabilisation des Etats dans des régions du monde déjà géopolitiquement chaudes. Les paysans chassés de leur terre au Sahel, par exemple, sont des recrues de choix pour l’AQMI et Boko Haram, hélas seules organisations à leur offrir, sinon une sorte d’avenir, du moins une structure, et de quoi manger.

Le Sahel et le monde arabe sont parmi les parties du monde où l’impact du réchauffement climatique est le plus grave, car en frappant des contrées au climat déjà très aride, il tend à les transformer en véritables déserts. D’autant plus que les vagues de chaleur létales y sont elles aussi en augmentation.  Autrement dit, ces territoires déjà instables et regorgeant d’armes depuis des décennies font face à une crise environnementale de nature à détruire toute économie agricole, et à jeter des millions d’hommes sur les routes de l’exil et de la misère. Assez d’exemples historiques prouvent que les idéologies meurtrières prospèrent sur ces situations. Elles n’en sont pas nées, elles n’en sont pas la simple conséquence mécanique, mais elles y trouvent des opportunités sans lesquelles, peut-être, elles resteraient cantonnées aux marges de l’Histoire.

N’a-t-on pas assez insisté sur le rôle déterminant de la crise économique des années 30 pour expliquer la montée du nazisme ? Qui aujourd’hui qualifierait ce point d’incongruité ou de tentative de déresponsabiliser les Allemands d’alors ? Adolf Hitler et son parti ne sont pas un produit de la crise. Son idéologie et la violence politique de la société allemande de l’époque existaient dès 1919. Mais en 1928, le NSDAP réunissait 2,6% des voix. La crise a frappé la République de Weimar au moment même où la reprise économique de la fin des années 20 commençait à lui donner un peu de crédit et d’espoir d’être réellement acceptée par les Allemands. Les extrémistes eurent alors beau jeu de capter les déçus, les déclassés, les pauvres et les ruinés. L’élite conservatrice joua le nazisme contre les communistes inféodés à Staline et se fit jouer par lui. C’était plié. La crise n’a pas accouché, à elle seule, de la guerre. Il a fallu des graines, du terreau, un climat. La crise fut, à tout le moins, un élément du terreau. Et si ce terreau avait manqué ?

Non, bien sûr, « nos » terroristes, nés et grandis en Europe, ne sont pas des paysans sans terre de Syrie ou du Tchad. Seulement, voilà : s’ils ont fait allégeance à l’EI, ce n’est pas qu’à cause de l’étiquette islamiste, que d’autres avaient déjà revendiquée. C’est, nous a-t-on expliqué, à cause de la remarquable propagande de ce groupe islamiste-ci, à base d’images de guerriers triomphants et d’interminables colonnes de véhicules hérissés d’armes. Tout comme le IIIe Reich frappait les esprits avec ses kolossales parades et ses défilés, l’EI recrute en étalant sa puissance, en faisant défiler ses troupes. Des troupes locales, qui attirent à elles, dans un second temps, des recrues venues de loin, séduites par cette force et cette image d’armée combattante contre le grand-méchant-Occidental-colon-croisé-machin grâce à qui les damnés de la terre pourront aller prendre de force ce qu’ils n’ont plus chez eux. La ficelle n’est franchement pas neuve, mais hélas elle marche toujours.

Aux plus pauvres, l’EI promet une espèce d’avenir. On avait même cité le cas d’une Italienne convertie au salafisme qui avait fini par embobeliner toute sa famille, y compris la grand-mère … en lui promettant que le califat lui procurerait une machine à laver.

Cette force soigneusement étalée face au monde capte ensuite des recrues, de plus en plus éloignées. Encore fallait-il que force il y eût.

Le nazisme, là encore, et pour ne prendre que cet exemple, n’agissait pas autrement. Peu de membres du parti avaient lu Mein Kampf et bien compris le programme de leur Führer. Ils retenaient surtout qu’on leur promettait monts et merveilles, pour peu qu’ils consentissent à matraquer l’ennemi qu’on leur désignait. La SA enrôlait à tour de bras les chômeurs, les ouvriers miséreux, les petits bourgeois ruinés. Cela ne fait pas de la crise la cause du nazisme, non plus que cela n’en fait une excuse pour ceux qui se sont compromis sous la croix gammée. Ce n’est pas non plus nier le phénomène nazisme. C’est un fait, une donnée, que cette stratégie de recrutement. Les calamités offrent des troupes de désespérés à des idéologies violentes qui recherchent précisément ce profil, et sans lesquelles elles séduiraient bien plus difficilement.
Qu’était d’ailleurs le plan Marshall, ou le pont aérien de Berlin en 48-49 sinon une politique visant à tirer le plus vite possible l’Europe occidentale de la misère pour couper l’herbe sous le pied aux tentatives de prise de contrôle de la part de Staline ?

Mélange explosif

À notre époque, l’idéologie violente majoritaire est le djhadisme, et la sécheresse la calamité principale, que le réchauffement rend plus longue et plus dure, dans toute une partie du monde qui n’avait pas besoin de ça. C’est ça, établir le lien. Si rien ne change, ce coin d’univers continuera à engendrer des exilés n’ayant rien à perdre, que la première bande armée venue aura beau jeu de se rallier.

Et si le djihadisme pouvait être éradiqué en tant qu’idéologie, il y a gros à parier qu’une autre idéologie violente surgirait pour récupérer les désespérés du Sahel et du Moyen-Orient et séduire ensuite ceux d’ici. Le bloc communiste le faisait d’ailleurs dans les années 60-80.

Si l’on veut éradiquer le terrorisme sur le long terme, cela passe par la possibilité, pour ceux qui font aujourd’hui le gros des troupes de Boko Haram, de l’EI et consorts dans leurs pays-bastions, de vivre décemment chez eux, et le changement climatique est en train de rendre ces territoires hostiles à la vie humaine. Des vagues de chaleur à plus de 50°C, ça veut dire qu’on peut mourir dans la rue. Est-ce une « incongruité monumentale » que de frémir en imaginant des zones déjà si instables et saturées d’armes devenir, au sens propre, invivables ?

Voilà pourquoi combattre le terrorisme – qui d’ailleurs, n’a pas toujours été et ne sera pas toujours qu’islamiste – sur le long terme passe par la lutte contre le dérèglement climatique. Personne n’a jamais voulu y voir l’alpha et l’oméga de la lutte antiterroriste. Il s’agit de combattre une cause de désordre géopolitique majeure. Il y a plusieurs décennies déjà que d’innombrables experts le désignent comme un puissant facteur de déstabilisation et un aggravant de toutes les causes classiques de misère, de violence et de soulèvements armés. On peut toujours ironiser sur le fait que la lumière n’a jamais tué personne, on n’est pas obligé d’entrer dans une poudrière en tenant à la main un bougeoir allumé.

Descente en Barbarie

Il y a cinq semaines, la France fêtait le Nouvel An. Oh, ce n’était pas sans arrière-pensées ni sans tensions. Les tensions étaient même peu ou prou les mêmes qu’aujourd’hui.
Et puis, il y a eu ce 7 janvier qui a ouvert une porte démoniaque entre nous, et les horreurs qui ont cours tous les matins, là-bas, et dont peu d’entre nous avaient, réellement, touché la réalité. Quelques humanitaires, quelques proches d’exilés, ou encore l’équipe partie là-bas en décembre sous la bannière #Erbilight, c’est à peu près tout. Pour nous, pour tous les autres, cela restait des photos, des vidéos, et comme nous en sommes abreuvés en continu, cela ne touchait pas, n’était pas dans nos fibres. Cela restait juste assez abstrait, juste assez lointain pour que nous puissions nous sentir concernés, mais par la pensée, par un acte intellectuel.

Nous étions même libres de l’oublier. Bien sûr, cela n’eût été ni chrétien, ni même humain ; mais cela nous était possible. À tout le moins pouvions-nous, par instants, souffler, car notre vocation à nous, vulgaires pécheurs, n’est pas d’être éternellement crucifiés pour les horreurs du monde. Ce n’est même pas celle du Christ, mort et ressuscité une fois pour toutes (He 9, 28). C’est dire.

Depuis, par cette gueule de l’enfer ouverte, ont déferlé derechef les mêmes nouvelles qu’il y a deux mois ou deux ans. Mais cette fois-ci, elles nous parviennent sans filtre, elles touchent notre chair, notre cœur, comme jamais encore. Elles se rient de nos herses désormais levées, de nos cuirasses à présent démembrées.
Et comme « les réseaux sociaux » relaient tout, et surtout l’atroce, avec complaisance, chacun de nous a reçu cent vues au moins du pilote jordanien en feu. Tout comme il avait reçu des gros plans des têtes arrachées des otages de l’automne. Comme si nous avions besoin de la vidéo en HD pour y croire. Aparté : s’il vous plaît, le devoir d’information ne va pas jusque-là. Pas besoin de voir, ici, pour savoir. La mère du pilote est morte d’une crise cardiaque après avoir été aimablement mise en présence de la funeste vidéo. Bien joué, les gars.

Cette mise à mort ignoble a marqué une nouvelle date. « Préparés » par les attentats sur notre sol, nous l’avons reçu en pleine face, Daech a bien réussi son coup : un timing démoniaque à la Goebbels. Depuis, tout paraît indécent, tout paraît dérisoire, en face d’un seul et même constat : l’horreur pure, par la main de l’homme, à deux heures d’avion d’ici. Les spectres orange des assassinés se dressent partout, à chaque instant, devant nos yeux, en surimpression sur tout. Que notre malheureux ordinateur affiche son habituelle photo de montagnes enneigées, on a envie de le gifler : les montagnes peuvent-elles encore être enneigées, le ciel bleu, dans ce monde-ci ? Qu’un bébé opéré à Necker fasse l’objet de nouvelles sur son bon rétablissement, il se trouvera quelqu’un pour hurler « indécence, avec ce qui se passe en Syrie », et même si c’est un troll, il aura touché juste.

Plus rien n’existe, ni de beau ni de léger, ni même de grave et de profond, plus rien d’autre que la gueule de l’enfer béante là-bas. C’est là leur plus terrible victoire du moment : nous sommes privés d’initiative parce que privés de la liberté de penser à autre chose, ne serait-ce que quelques instants. En cela, nous sommes en guerre, un état de guerre effroyable et imposé. Une guerre qui va aussi nous interdire, peut-être pendant un laps de temps fatal, de combattre sur tous les autres fronts, toutes les autres gueules ouvertes. De fait, Daech va sans doute trop loin dans la sauvagerie même pour ses soutiens de circonstance, et, à l’instar du IIIe Reich, suscite à présent une coalition planétaire à peu près aussi improbable que l’union de Churchill et de Staline. Mais quand, dans un an, l’EI aura été écrasé, rien n’aura changé par ailleurs. Le Veau d’or aura continué sa guerre à lui, implacable, contre la vie sous toutes ses formes, et aura remporté en douce quelques batailles cruciales.

Le plus grave est que l’horreur de ces années 2014-2015 sera devenue le mètre étalon, le nouveau point de référence. À côté des actes de Daech, tout semble dérisoire. Cela veut dire qu’insidieusement, nous risquons de nous accoutumer à penser qu’en-deçà, rien n’est vraiment grave, rien ne justifie de mobilisation, ni de sympathie, ni de compassion. Tout est relativisé à l’aune de « ce qui se passe en Syrie ». Et ce n’est même plus par mauvaise foi. C’est le ressenti qui naît de l’état de choc où nous avons été plongés Ces atrocités sont trop présentes, trop prégnantes pour nous laisser encore un peu de cœur pour le reste. Et ce, alors même que les combattre relève du jeu d’échecs sordide de nos maîtres. Un jeu et des maîtres que, tout citoyens que nous soyons en titre, nous savons ne plus du tout contrôler.

Hier, un skieur a lourdement chuté sur la piste du Super-Combiné. Alors qu’on ne savait pas encore s’il était en vie et qu’on redoutait le pire, une chaîne de TV, contre l’avis général, a diffusé longuement les ralentis de la scène.

Nous nous habituons à tout voir, à tout subir, et à tout infliger, pourvu que ce soit juste en-dessous de la ligne rouge balisée par les étendards noirs bien connus. Ce phénomène s’est déjà produit. Entre 1914 et 1915, déjà, le monde cossu et affecté de la Belle Epoque s’était barbarisé comme jamais il n’aurait osé le croire, s’il l’avait su à l’avance. Les premiers mois de combats, les premières tranchées, l’avaient accoutumé, lui aussi, à tout voir, tout subir, tout infliger. Ainsi le génocide arménien, les pogroms sur le front de l’Est, et les boucheries d’Artois, de Champagne ou de l’Isonzo purent-ils avoir lieu sans faire lever un sourcil. Nous sommes sur une pente du même genre. Nous nous barbarisons, et notre vernis de valeurs, enraciné dans rien, juste dans un vague hédonisme commandant de laisser jouir l’autre comme nous nous occupons à jouir nous-mêmes, résiste encore moins aux balles de fusil. Une vingtaine de morts ont suffi, au lieu des cent mille d’août Quatorze.

Nous ferions bien de relire d’urgence ce qui s’est joué il y a exactement cent ans dans les têtes. Non, 2014 n’a pas vu éclater de guerre mondiale nous jetant tous au front en pantalon garance, mais l’hiver 15 est en train de ramener au pouvoir le général Horreur avec tout son état-major. Tâchons au moins de ne pas en être complices.

Le barbare et la fourmi

Il est des semaines où on se laisse aller à un peu de satisfaction, dans son engagement de petite fourmi éprise de bien commun. Parce qu’un article de blog a attiré cent lectures, parce qu’un autre est publié dans un journal, parce qu’on a réuni une cinquantaine de personnes autour d’un conférencier passionnant, on s’enflamme, on se gonfle – voilà du bon et utile travail de fait. Quantitativement insignifiant, mais sa petite part, son petit pas de fourmi sur le chemin qui, on l’espère, mène à un monde plus juste.
Puis, on se retrempe dans le monde « réel », on le laisse venir à soi tel qu’il est après notre petit pas de fourmi.
On apprend qu’un jeune botaniste s’est fait tuer par une grenade de gendarmerie au Testet et que la classe politique communie dans le cynisme pour en faire un casseur, sinon un délinquant récidiviste, et nous rabâcher qu’avoir des convictions et les défendre, en notre siècle de pragmatisme, c’est très bête et devrait être interdit.
On apprend qu’Asia Bibi est toujours en enfer et que la seule issue qui s’annonce est l’horreur, et qu’on ne sait même plus que faire, puisque notre mobilisation même dessert sa cause.
On apprend encore d’autres déchaînements de barbares, ici contre un couple de chrétiens, ici contre une « tribu » (pourquoi ce vocable dénigrant ?) sunnite.
On apprend que la famine tue toujours autant d’enfants par vingt-quatre heures et le SDF du coin de la rue est toujours là, sauf qu’en plus, ce soir, il pleut.
On apprend que la barbarie triomphe toujours, peut-être plus qu’il y a trente ou quarante ans même, qu’elle soit en barbe crasseuse, en blouse de médecin ou en col blanc. Elle est toujours là à brailler que la puissance justifie tout et notamment de découper son prochain en fines rondelles.
Et on est là avec notre pauvre article et notre pauvre conférence et notre pauvre petit pas de fourmi. Avec nos cinquante personnes, avec les deux cents autres qui formaient dimanche autour de nous notre chaude et diverse communauté paroissiale, avec les collègues qui reviennent trempés du terrain à la recherche de la bestiole qui sauvera une zone humide, et tout et tout.

Et on se sent pire qu’insignifiant.
Et une prière monte, toujours la même – « Dieu, est-ce possible ? »
On a beau avoir lu le livre de Job, on a beau avoir longuement médité sur la Crucifixion, on a beau savoir que Dieu est tellement humble qu’Il ne se permet pas de tout faire rentrer dans l’ordre comme un despote éclairé…
On lui rendrait bien les clés quand même.
Allez, pas tant.

On lui demanderait bien un petit signe que ce sont les fourmis qui gagneront à la fin. Pas sans Lui, mais un peu quand même. Je veux dire : autrement que dans une Parousie pleine de coups de tonnerre et de grands signes dans le ciel, Deus ex machinā au sens propre, seule capable d’arrêter le massacre.

D’ici là, les fourmis se sentent comme des andouilles.

Elles connaissent l’Histoire, le coup du progressisme et du sens de l’Histoire, on ne le leur fait pas. Elles savent que les nations les plus civilisées du temps, celles qui croyaient que la guerre même serait proprette et courte, ont été tout juste bonnes à se déchiqueter à coups d’obus sur des barbelés pendant quatre ans, tout juste bonnes à considérer que la puissance brute méritait qu’on lui sacrifie la jeunesse d’un continent, ses paysans, ses ouvriers, ses professeurs et ses artistes, ses ingénieurs et ses poètes, avant de remettre ça en pire vingt ans après. Elles savent que la pire barbarie de l’Histoire est née au cœur de la « civilisation » et que ce n’est pas bon signe.
Mais elles ne voulaient pas se résigner, ces fourmis, comme toutes les fourmis avant elles. Elles étaient si fières de leur petit pas avec leur petite aiguille de pin.
Si heureuses qu’elles avaient fini par y croire.

Mais non. Demain, peut-être, le corps martyrisé d’Asia Bibi pendra au bout d’une corde, entouré d’une foule satisfaite. Demain, peut-être, des bulldozers achèveront de défoncer le vallon du Tescou et demain, à coup sûr, des enfants mourront de faim, entourés (de plus loin) de technocrates expliquant qu’on ne peut rien y faire sans contrarier l’économie. Et je mets volontairement en parallèle, sinon sur un même plan, ce qui n’est en fin de compte que trois facettes plus ou moins brutes ou plus ou moins feutrées d’une même barbarie, la même qui proclame que tout ce qui vit doit être enfourné dans la gueule de la volonté de puissance.

Fourmi, j’ai si peur que je peux aussi me boucher les yeux. Je ne veux pas le savoir. Je me verse un petit verre de whisky, je place un vinyle sur la chaîne (luxe d’un vintage bien cossu), j’allume une lampe supplémentaire et me carre dans mon canapé.

Je l’ai fait, une heure, pour ne pas sombrer dans la folie.

Fourmi, demain, quand même, il faut reprendre le chemin, du même pas. Que faire d’autre ?