Et si vous preniez le bon temps ?

Il y a des matins vraiment gris. Par exemple celui où l’autoradio vous donne le choix entre Gilbert Collard, Daniel Cohn-Bendit et Florian Philippot. Normalement, vous en sortez les reins cassés pour la semaine.

Un antidote ? Couper la radio et regarder un peu autour de nous. Le printemps arrive.

Ici, on trépigne. Il y a six mois que nous sommes cloîtrés dans nos bureaux, à de rares prospections hivernales près, à pianoter des rapports sous la terne lueur d’une ampoule basse conso maussade, assis sur des chaises de récup’. On regarde par la fenêtre, on consulte la base de données, la nôtre et celle de nos voisins : le premier Milan noir a été vu ! Revoilà les oedicnèmes ! Dans le Sud ils ont la première hirondelle !

Le premier quoi ? Revoilà les quoi ?

Allons, je suis presque sûr que vous en avez près de chez vous. Enfin, je ne peux pas vous le garantir, surtout pour l’Oedicnème (ce bizarre petit échassier des champs et des steppes), mais cela vaut le coup de vérifier (pour cela, rendez-vous ici et de là, sur le portail Visionature de votre région ou département, et cherchez ensuite la rubrique Biodiversité des communes). Sinon ? Et bien tout l’intérêt de cette période, c’est qu’il y a du nouveau tous les jours du côté de la Nature, et du nouveau facile à voir.

Rien à voir chez vous ? Vous êtes en ville ? Et alors ?

Tenez : ne me dites pas que vous n’entendez pas près de chez vous, le matin, le chant du Merle noir. (Pour ce lien, comme le suivant, WordPress ne me permet pas de proposer directement le fichier son. Cliquez sur le lien pour accéder à la page de l’espèce. Ensuite, cherchez un enregistrement noté « Song » – chant – et non « Call » – cri.)

C’est vrai que vous avez pu l’entendre il y a déjà quelque temps. Le Merle noir chante parfois à des dates tout à fait incongrues, genre le premier janvier. Ce qui casse un peu le glamour du premier-chant-de-l’année-signe-du-printemps. Mais c’est mi-février que les chants commencent à s’élever de tous côtés : ils ne cesseront plus guère avant juillet. Si vous avez un peu plus de chance, vous aurez croisé dans un jardin ou un petit bois la Fauvette à tête noire, qui va nous accompagner jusqu’en juillet. Et sur le toit vous allez bientôt retrouver le Rougequeue noir.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Rougequeue noir mâle

Prenez donc l’habitude de chercher, tous les jours, ce que la vie sauvage vous offre de nouveau : le premier chant de tel oiseau, la première ouverture du bourgeon de tel arbre, la première observation d’une abeille, d’un bourdon, d’un papillon. Notez-le sur un calendrier. Vous allez non seulement vous réaccorder au rythme des saisons, mais affûter votre regard et remarquer toujours plus de ces petits événements de la Nature auxquels vous ne prêtiez pas attention. Et plus vous les remarquerez, plus vous serez calé sur le rythme du vivant, et ainsi de suite.

Vous allez me dire que vous avez autre chose à faire. Que c’est bien gentil mais qu’il y a des choses plus graves. Des élections, la dette publique, l’emploi, le terrorisme et tout ça. Que tout de même « nous sommes embarqués dans une escalade de l’horreur »  comme l’explique Dany-Robert Dufour dans une glaçante interview au Comptoir. Et que les petits oiseaux, et bien on verra après.

Je prends le risque de le dire : erreur.

Ce que je vous propose peut servir la désescalade. Nous pouvons en témoigner. En tout cas, vous n’avez pas grand-chose à perdre.

Hier, nous l’avons testé. Une virée en forêt, même pas très longue – un peu plus de deux heures. L’avantage de la forêt en mars, c’est que la faune y est très active et la flore encore somnolente. Les pics, roitelets, mésanges et sittelles batifolent de tous côtés, sans feuillage pour nous les dérober. C’est le moment d’observer ce qui nous reste d’habitude caché : les parades, les transports de brindilles et de duvets qui signent sans équivoque la nidification qui se prépare. Un étang, ou plutôt une grande mare, servait aux ébats de dizaines de Crapauds communs. Malgré leur nom, c’est un spectacle devenu rare. Les Amphibiens sont parmi les groupes fauniques les plus menacés. Malheur à nous s’ils disparaissent. Mais pour une fois l’émerveillement l’emporte. L’horloge de la vie dévoile ses rouages.

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Roitelet à triple bandeau (J. Lacruz, Wikimedia)

Ce n’est pas seulement instructif pour un curieux de biologie ou poétique pour un rêveur. C’est une autre réalité, sous notre agitation humaine, qui se manifeste. Elle nous préexistait et survit encore, un peu, sous les couches de béton et de fer. Son rythme est celui de l’immuable (à notre échelle) cycle des saisons. Cyclique et en perpétuel changement ; luxuriante et fragile ; complexe, enchevêtrée, surprenante, sans cesse à découvrir ; non pas inépuisable, comme on l’a trop cru, mais toujours gratuite. Telle est cette réalité, qui s’épanouit à nos côtés, en cette montée vers Pâques. Et notre vie dépend de la sienne.

Renouer le lien avec cette réalité, c’est reprendre pied. C’est bien plus que « se détendre » ou « déconnecter un peu ». C’est se reconnecter au bon réseau. Se réenraciner – ouh, le vilain réactionnaire ! – dans le temps. Notre « rythme » frénétique n’a pas plus à voir avec le temps que l’eau d’une conduite forcée avec un ruisseau. Ce n’est pas une pulsation, rien qu’une fuite, aplatis sur une bûche emportée par un courant fou – terrorisés, mais pas un geste pour freiner ! il ne faut surtout pas rester en arrière – tant pis si on ne sait pas où on va. Il s’agit donc, ici, d’autre chose.

Nous avons beau courir, le temps ne s’accélère pas, et ne ralentit pas non plus d’ailleurs. Il est, il bat, perceptible sous le béton comme les artères sous la peau. Il est tout à la fois en nous et hors de nous. Pas étonnant que s’y regreffer nous apaise.

C’est faire couler ce ruisseau à travers son corps. Cela vivifie et assainit.

Je parlais de stopper la désescalade.

Comparez, comparez donc votre état, votre tension nerveuse et même artérielle, entre un quart d’heure sur Twitter et trois minutes à contempler le merle chanteur ou la primevère dans l’herbe. Notre regard sur le monde en est changé, lui aussi. Où est l’essentiel ? Où est « la défense de la vie » ? Bien loin de qui ne veut pas entendre le merle ni voir la primevère. Il entendra encore moins la brise légère de l’Horeb. Ni son temps ni son lieu ne sont celui de la vie. Ce n’est pas lui non plus qui sauvera la paix.

Celui par contre qui sait regarder la vie, et regarder la vie prendre son temps, n’acceptera pas qu’on la déchire. Ni dans le chaton de saule, ni dans la ponte de crapaud, ni dans l’aile de l’hirondelle, ni dans le regard de son frère malmené par la vie. Et c’est le même Esprit qui ouvrira son regard et ses mains.

La vie naît et se dévoile en son temps. Le nôtre est crucifié sur la machine. Mais nous, nous pouvons encore descendre de cette croix où nous n’avions rien à faire, où nous n’avons rien à sauver, juste à mourir.

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J’étais si tranquille, en train de prier Laudes…

Elle s’annonce dans le métro bondé par une mélopée plaintive, geignarde même, à nos oreilles lasses, à notre mauvaise humeur de huit heures du matin. C’est le sabir des mendiants guère francophones, les formules stéréotypées, ânonnées, qui implorent une maigre obole. Cette plainte monte du ras du sol, littéralement entre les jambes des voyageurs affairés. Elle paraît, jeune femme d’une vingtaine d’années qui rampe, au sens propre. Elle ne peut se tenir debout: l’articulation de ses genoux plie dans le mauvais sens, comme des tarses d’oiseau. Elle a coincé dessous des savates, et se meut en glissant sur ces patins de fortune, fourrés sous les genoux retournés. Le visage à hauteur de nos cuisses, elle tend sa main, ou un vague sachet.
La plupart détournent le regard. Son infirmité blesse nos yeux douillets. Mais, implacable, elle rampe, vers chaque recoin du wagon. Fût-elle à l’autre bout, on n’échappe pas à sa complainte. Souffrance et pauvreté nous poursuivent, nous traquent au bout de notre bonne conscience.

Il paraît que certains de ces mendiants ne sont pas handicapés, juste contorsionnistes, et simulent des infirmités atroces pour apitoyer. Dans ce cas précis, je n’y crois pas du tout, je ne vois pas comment diable ce serait possible. Je l’ai déjà vu, mais ailleurs. Un homme de haute taille, qui mendiait appuyé sur une béquille d’enfant, et marchait ainsi, courbé presque jusqu’à terre. Un jour, je l’ai croisé, allant « prendre son poste » à grandes enjambées, droit comme un i, béquille sur l’épaule. Premier réflexe : colère primaire d’être trompé ; seconde pensée : mais qu’est-ce qu’il s’impose comme torture, quel enfer il vit, ce type, des journées entières, pour augmenter un peu ses chances de recevoir un vague demi-euro !

La mendiante aux mouvements de grenouille est là, littéralement à mes pieds. J’ai, par chance, une pièce. Je la lui donne. Regards réprobateurs alentour, bien sûr. C’est bien connu, il ne faut rien donner à ces gens-là, on alimente un système et tout et tout. « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? » (Mt 20, 15). J’arrête là la citation. Car le verset suivant enchaîne : « Vas-tu me regarder d’un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? »
Je suis bon, à cause de cette pièce ? Quelle blague. J’étais occupé à prier les Laudes sur mon téléphone – Dieu m’en pardonne, mais il est malaisé de feuilleter dans le métro un « petit Barbarin » qui de plus ne contient pas les hymnes – quand elle est venue m’interrompre. Qu’est-ce que j’espère de cette pièce ? Soulager ma conscience ? Peut-être, mais autant l’avouer, ça ne marche pas du tout.
En réalité, je ne peux absolument rien faire pour elle. Et je ne m’en tirerai pas en me disant que je n’y suis pour rien dans son malheur non plus. De toute façon, c’est faux. Comme tous mes compagnons de voyage, si je suis ici et elle là, c’est pour une large part à cause de structures de péché, auxquelles nous n’osons rien changer, parce que notre place est douillette. Le Fils de l’homme, lui, n’a pas une pierre où reposer la tête. Et là, je me sais incapable de le suivre. Cette femme me renvoie à mon péché, que je suis aussi incapable de traquer en moi, que de mettre fin à sa misère.

Vous me direz que je n’ai qu’à courir au Secours catholique ou au CCFD, où l’on manque toujours de bénévoles. C’est vrai, mais le drame, c’est que cette femme n’est pas seule en manque de secours et que nous ne pouvons sincèrement plus nous rajouter un engagement, à moins de les compromettre tous (et nous-mêmes aussi) en faisant tout vite et mal. Nous ne sommes pas de ceux qui savent en mener dix de front, nous ne sommes pas de ces chrétiens couteaux suisses de l’humanitaire, partout présents, partout utiles, indestructibles. Cela dépasse nos forces. Puis, la mauvaise conscience n’est pas un bon moteur, même au CCFD. J’en parlais dans un précédent article

La scène est d’une banalité atroce, tout comme les métaphores que vous voyez poindre à dix bornes, avec la discrétion d’un ferry s’annonçant dans le brouillard. Il ne manque rien au symbole, question pauvre à l’image du Fils de l’homme, rejeté, tenu pour affreux à regarder, et venant perturber notre confort, notre bonne conscience, et même nos petites prières réglementaires. Rien !

Et pourtant… Je reste sans réponse.

C’est là qu’éclate notre terrible impuissance. Le mal est drôlement plus fort que nous.
Drôle d’entrée en Carême. Arrêtez tout de suite de loucher sur ce pot de Nutella.

On m’a légué un Carême aride

Le Carême s’achève. Il va s’achever par un grand passage, la Passion, vers l’explosion de joie de la Résurrection. Avant d’entamer ce grand voyage, en une prière si possible aux accents de Bach , qu’il me soit permis de revenir sur l’épineuse question du Carême, sans qu’on m’accuse trop fort de régler des comptes.

En effet, ma relation avec ce Temps de la liturgie est quelque peu conflictuelle. Que voulez-vous : on m’a transmis un Carême aride. Aussi éprouvè-je quelque besoin de partager ce poids, ce caillou qui chagrine le pied sur mon petit chemin de foi. Dans l’espoir que l’année prochaine, enfin…

Je suis issu d’une famille qu’on va décrire, sur le plan spirituel, comme du type « catho-humanitaire ». Un modèle assez répandu dans les années 80. Un modèle où l’on abonnait les enfants aux publications Bayard ou Fleurus, ainsi qu’à Terres lointaines tandis que les parents lisaient « Croissance des jeunes nations ».

Et voici ce qu’on m’y a appris du Carême…

Ce n’était pas du tout ce dont j’ai parlé dans une précédente note.
Lorsque j’entends ce mot, aujourd’hui, il me revient instantanément à l’esprit une idée : que ce mot ressemble à « carence », et une image. Une image qui illustrait ce que devait être le Carême selon un livre catholique pour enfants de mon époque. On y voit un enfant, tout petit, tout perdu au centre d’un fond rouge sombre, un enfant avec son nounours dans les bras, seul, avec de grands yeux ronds, et inquiets. Un enfant laissé dans le noir, qui étreint désespérément son doudou parce qu’il a peur.
Le texte était à l’avenant : l’enfant expliquait qu’en Carême, il ne mangerait ni chocolat ni bonbons pour penser très fort à tous ceux dans le monde qui n’ont pas de quoi manger à leur faim « parce que c’est un petit peu aussi de ma faute ».

Le ton était donné de cette forme de spiritualité : le partage, mais le partage intimé par la culpabilité, sur fond sombre. Un Carême de privation, de ténèbres, de honte, de solitude et un peu aussi de peur.

Ce thème revenait souvent. Accusatrices, les dames caté (il fallait dire catéchèse et non catéchisme parce que « c’était moderne ») répétaient à l’envi qu’être chrétien, c’était penser aux petits Africains qui n’ont pas à manger, avoir conscience que nous avons trop, en éprouver de la honte, et s’engager dans une association pour tâcher de réparer un peu les dégâts, sinon d’expier.

Activisme, activisme, activisme !

Il fallait se préoccuper des pauvres, d’une façon pratique, concrète, la façon de l’homme qui se retrousse les manches et s’active, pour réparer ce qu’il a trouvé cassé. « Les petits Africains qui meurent de faim » jaillissaient à tout bout de champ comme le commandement de sergents-majors, qu’il s’agît de vendre des cartes au profit d’un puits au Sahel ou de finir son assiette de haricots. Quant aux fameux « bols de riz », emblème, icône, apothéose de ces Carêmes, systématiquement additionnés de diaporamas d’enfants squelettiques, il ne s’agissait pas tant d’une recherche de simplicité et d’essentiel que de « vivre un tout petit peu, une fois de temps en temps, ce que c’est que de ne pas avoir de quoi manger à sa faim dans son assiette ».

Entendons-nous bien : je ne critique absolument pas l’attachement porté au service du frère dans le besoin, ainsi qu’au discernement vis-à-vis de son propre statut de privilégié planétaire sur le plan matériel, encore moins l’engagement des femmes, des hommes et des associations qu’ils constituaient pour combattre la misère depuis le perron de l’Église jusqu’au fin fond de Madagascar. Tout cela relève incontestablement de la mission du chrétien.

En revanche, ce qui, trente ans après, persiste à me désoler, c’est l’état d’esprit qui présidait à cet engagement.

Cette catholicité-là était, et demeure, obsédée par le fait de paraître moderne et adaptée à son temps ; un temps qui, comme le nôtre, avec un peu plus de rouge dans les années antérieures à la chute du Mur, exigeait du matériel, du concret, du tangible, du pratique, des résultats, de l’opérationnel. Aussi était-il question d’action et encore d’action : des ouvriers, sinon des galériens du refus de la misère, travaillant dur selon la consigne d’un « monsieur très exigeant qui s’appelle Jésus » (sic dame caté), jusqu’à s’oublier, s’épuiser, se mépriser – rien n’était plus beau que l’auto-sacrifice accompli avec des gestes de machine. C’était le modèle qu’on nous proposait à la catéchèse, donc – le bon petit chrétien à l’heure du progrès.

On appelait cela « suivre l’Évangile plutôt que le pape » coupable de ne jamais assez appeler à l’action pour les pauvres, et surtout, de parler, parfois, d’autre chose.
De quoi donc ? Malheur, malheur : d’amour, de prière. Je me rappelle avoir entendu des dizaines de commentaires furibonds contre l’homélie d’un prêtre qui avait osé évoquer un Dieu d’amour, ou, pis, parler de l’Esprit saint. Tout cela était jugé niais, limite intégrisant, « déconnecté de la réalité : la réalité c’est la souffrance, la maladie, l’injustice, alors qu’on ne vienne pas me parler de ce soi-disant Dieu d’amour, qui laisse faire tout ça », et pas assez concret, pas couchable dans un bilan, pas du genre à aider le puits à se creuser tout seul. Indigne d’être mentionné dans Notre Monde D’Aujourd’hui, fumeux, en somme. Aussi n’en parlait-on pas, par une espèce de prudence. Comme pour dire que même s’Il n’existait pas, après tout, c’était sans importance, que la seule chose qui valût vraiment, c’était l’action, c’était le travail accompli sur le terrain.
On ne priait pas. Un jour, un malheureux qui dans une réunion paroissiale osa suggérer un temps de prière pour laisser l’Esprit nous éclairer sur un dilemme, suscita l’hilarité générale et fut prié poliment, mais non sans condescendance, d’aller voir chez les charismatiques si l’on y était. Ah, « les charismatiques ». Placés juste au-dessus des « tradis-intégristes » dans l’échelle, on les définissait comme des ravis de la crèche, niais, bêtas, priant beaucoup pour être sûrs de ne pas agir. C’était ainsi : on opposait systématiquement la prière à l’action, tout comme le passé au présent, le pape à l’Évangile, la messe à la visite d’un pauvre ou d’un malade. On écoutait en boucle une chanson de Mannick qui répète qu’on s’ennuie dans les églises, que Dieu n’y est pas, et qu’il faut aller le chercher ailleurs.

« Moderne » jusqu’à reléguer Dieu ?…

Je n’ose guère, mais quelquefois, je voudrais pouvoir interroger ces stakhanovistes de l’humanitaire, ces dames caté du temps de l’Ethiopie-meurt-peu-à-peu. Mais il faudrait questionner celles qu’elles étaient à cette époque. Leur demander si, en fin de compte, elles croyaient vraiment encore à ce Dieu qu’on ne priait pas parce que ça ne servait à rien, à cet Esprit saint dont on ne parlait pas parce que ça ne voulait rien dire pour notre vie de tous les jours, et à ce Christ autrement que comme à un très ancien fondateur d’association humanitaire, une sorte de croisement antique de Mère Teresa, de Martin Luther King et d’Ozanam dont l’enseignement serait resté d’actualité.
Car, avec le recul, j’ai l’impression que Dieu avait été purement et simplement mis de côté. Trop abstrait, trop incertain, trop bizarre ? Trop éloigné de ce qu’on recherchait : un outil, simple, efficace, à tenir ferme en main ? Trop dérangeant à rabâcher son amour dans un monde qui n’en contenait guère ? Toujours est-il qu’elles ne m’en ont pas parlé, de Son amour, de Sa miséricorde, de Son humilité, de Sa façon de nous chercher là où nous ne L’attendons pas, de Se donner à nous sans cesse, d’être, comme le dit un très beau chant, « assoiffé d’être aimé ». Elles nous ont juste appris que c’était seulement nous qui devions aimer, pardonner, être modestes et disponibles parce que c’était comme ça, parce qu’il y a ce Jésus qui est exigeant.

Alors, je le répète, ces actions ont porté de nombreux fruits. Mais pourquoi avoir voulu absolument les servir sous la forme d’insipides raisins secs ?
Oui, c’est cela : sec. À force de considérer l’amour de Dieu comme un superflu gnangnan, on agissait porté par une très humaine énergie, et même par l’amour qu’on pouvait porter aux autres, mais pas par un Amour reçu du Christ. On n’annonçait pas la Bonne nouvelle : en vertu de la politique de l’enfouissement, l’aidé devait ignorer, à tout prix, que son aidant était chrétien. On marchait sous l’impulsion de sa propre force, et non sous celle de l’Esprit. On n’allait à la messe que pour « présenter à Dieu son travail » – revoilà notre Jésus-contremaître ou directeur d’association – mais pas pour se nourrir de Son corps inlassablement donné. On était là pour tout donner… mais ne rien recevoir, et surtout pas de Lui. Ce qui restait de la messe était dépouillé de tout : puisque tout cela n’était plus l’important, autant tailler dans la masse. À l’époque, nous allions à la messe dans une église qui n’était guère qu’un cube de béton brut : on la vantait comme purement fonctionnelle, dépouillée de tout ce qui « ne servait à rien », et on y parlait pratique.

On s’engageait avec les gestes infatigables et secs d’une machine.

Le rejet d’un catholicisme de pratique machinale avait abouti au catholicisme d’action machiniste. Asséché. Ou plutôt desséchant.

Desséchant en ceci que ses porteurs étaient emplis d’amour, cela est hors de doute. Bien souvent, ils le répandaient autour d’eux. C’est de la source qu’ils se détournaient, jusqu’à être eux-mêmes vides, et à recommander aux successeurs de faire sans.
Par ces lignes, à ceux qui me lisent, je demanderai avant tout pardon, s’ils se sentent incompris, ou blessés, mais il me semble encore préférable d’être sincère, quitte à se tromper, et de ne pas cacher pourquoi je n’ai pas suivi et ne pouvais pas suivre une telle voie.

Un… dolorisme recyclé ?

Le plus troublant est que ce catholicisme avait conservé, dans l’esprit, un bon nombre de traits du modèle « traditionnel » – celui des parents des chrétiens de cette génération-là, lui qui se voulait une réaction, un rejet, un refus, une purification vers l’essentiel évangélique. Et notamment, le séculaire dolorisme, qu’on dit dans tous les bistrots « judéo-chrétien ».

Revenons au début de cette note et à cette illustration du Carême : cet enfant culpabilisé et angoissé. Et bien oui, cette vision était et se voulait culpabilisante. De la carte du monde avec ses continents pauvres gonflés à l’hélium dans le but de « rappeler les réalités », au jeu de sept familles où les enfants d’Asie ou d’Amérique latine dénonçaient leurs congénères occidentaux, représentés gras à lard, en train de s’empiffrer d’un air mauvais. C’était, soi-disant, la seule façon de faire réagir. Mais, dites-moi, la culpabilisation comme seul levier, le péché pointé d’un doigt vengeur, même si on prend soin d’ôter le mot, jugé trop archaïque, la mauvaise conscience accusatrice jugée seule à même de mettre en mouvement, la privation auto-infligée pour expier l’excès présumé, ça ne vous rappelle rien ?
On avait juste transposé le modèle à d’autres péchés. On avait recréé un péché originel, tout aussi implacable, celui d’être né au bon endroit, parmi ceux qui ont tout, qui ont trop. On avait juste remis au goût du jour l’habillage verbal, avec un vague ripolin de combat ouvrier-humanitaire. Mais pour finir on était aussi aride que ce qu’on avait toujours voulu combattre. On avait expulsé tout ce que, jusque-là, on répétait sans plus y croire, au lieu de chercher à le retrouver.
On se retrouvait là, ouvrier nu, épuisé, seul, accablé de sa petitesse, de l’immensité de la tâche, livré à soi-même, à genoux devant un Dieu sévère qui inspectait les travaux finis. Ou, pis, devant sa propre conscience coupable.

A la recherche de la Source

On se desséchait et l’on s’horrifiait de voir la relève traîner des pieds, trouver peu de goût à pareil modèle.
Peu d’entre nous ont suivi les bonnes instructions de toutes ces dames caté.

Inlassablement, le balancier va et vient. Cette génération se désole souvent de voir la jeunesse redevenir « tradi », « réac ». Certains s’accrochent au balancier. D’autres cherchent, éternellement, « le juste milieu ». Retenir à la fois « l’option préférentielle pour les pauvres » qui saute aux yeux dans les trois quarts de l’Évangile, et l’Amour donné sans fin par un Dieu non pas Chef, Directeur et Trésorier, mais bien Père, Fils et Esprit qui en emplit les quatre quarts et déborde même largement au-delà. Ils espèrent être ceux qui ne verront pas de dilemme entre « visiter un pauvre » et « aller à la messe ».

Le véritable drame est que chacun pense être celui qui y est enfin parvenu, et ses enfants lui diront le contraire.
« Et il viendra des jeunes gens qui nous trouveront bien arriérés et qui composeront pour nous abominer des ballades, et il n’y a pas de raison pour que cela finisse », notait, caustique, Alfred Jarry.
Cela nous concerne aussi.

Carême: un désert empli de Vie

Nous voici en Carême.

Y entrer sans proférer de poncifs – même souverains – est presque aussi difficile que de le vivre sur les pas du Christ.
Tant pis, risquons-en quelques-uns et tâchons d’aller quelques pas au-delà.

Le Carême est un temps de pénitence et d’austérité ; mais, sans doute pas par hasard, il coïncide aussi, au moins dans notre hémisphère, avec le printemps, avec l’exubérance de la vie qui renaît. C’est là le plus simple et le plus ancien signe avant-coureur de la Résurrection.
Un temps de pénitence ? Plutôt un temps de dépouillement : ôtons nos pelures superflues, nos graisse spirituelles, nos épaisseurs qui ne nous protègent qu’en nous isolant – en nous enfermant. C’est un temps pour la simplicité, pour l’essentiel, pour l’accueil ; un temps pour recevoir au lieu de prendre.

C’est un vrai temps d’écologie intégrale, en somme. Et les chrétiens sont désormais nombreux à le vivre comme tel : en témoigne ce foisonnement d’initiatives autour du thème « vivre un Carême avec la Création » dont le blog Visibles et invisibles recense les plus notables : Vivre un carême écologique

Cette année, les hasards climatiques font coïncider ce mercredi des Cendres avec un printemps plutôt précoce. Précoce ? Comment le savoir ?

En observant.
Pour se dépouiller, ce qu’on ôte en premier, ce sont les lunettes, « protectrices », déformantes, teintées, rayées, opacifiées.
Et nous regardons.

Même en ville, il y aura toujours un arbre qui, un beau matin, ouvrira ses bourgeons. Un oiseau qui est parti : les mouettes qui valsaient sur le fleuve, la bande de pinsons qui squattait la mangeoire. Un qui est arrivé : la Fauvette à tête noire qui sifflote sa ritournelle dans un buisson, le premier Milan noir, la première hirondelle. Une fleur qui s’est ouverte. Ou juste la lumière, un peu plus franche, un peu moins froide.

Il y aura chaque matin une pulsation de vie. Car le Carême est un temps de vie, pas un temps de deuil et de grisaille.
Il y a chaque matin un petit changement à noter dans un carnet, avec une date, aux côtés d’une courte prière, et ainsi s’ébauchera le calendrier d’un Carême avec le printemps, qui culminera aux Rameaux dans une grande explosion de verdure, jusqu’à ce que Pâques accomplisse tout à fait la Résurrection de l’univers entier.

« Oh, hé, Jésus il était au désert, pas dans la nature ! »
Mais qu’est-ce que le désert ?
Le Christ au désert se retire du monde et des regards des hommes.
Le désert, c’est le lieu sans hommes. C’est le contraire du monde entendu comme ce qui ne vient pas du Père (1 Jn, 15-17). C’est une rude demeure pour l’homme et pour le peuple de Dieu, mais la terre d’élection de toute une part de la Création. C’est là que Dieu nous dit avoir placé l’âne sauvage, lui qui se rit du tumulte des villes et n’entend pas les cris d’un maître (Jb 39, 6-7) – lui qui est, lui aussi, libre et loin du monde.
En retrouvant la Création autour de moi, en la regardant moi aussi à travers le tumulte des villes, en les quittant un temps pour mieux aller à sa rencontre, en laissant entrer en moi le frémissement de sa résurrection printanière, je peux me retirer au désert, un vrai désert christique et biblique : vide de monde, mais empli jusqu’à en déborder de Dieu et de sa Création, de son projet pour l’Univers : le Christ. Prêt à sentir, dans quelques semaines, frémir Sa Résurrection majuscule.