L’année 2014 des oiseaux communs en vingt-sept unes

Vous avez sans doute vu passer cet automne une série d’articles alarmants : le continent européen a subi ces dernières décennies une chute vertigineuse de sa biodiversité, et, ce qui est plus inquiétant, de sa biodiversité « ordinaire ». C’est le signe que nos écosystèmes sont globalement menacés d’effondrement (et ça, c’est vrai et ce n’est pas drôle). L’affaire a suscité, entre autres, ce communiqué de la LPO Rhône-Alpes

Mais peut-être avez-vous raté ces unes de presse-ci ?
Quelque chose me dit que c’est le cas…
Et n’hésitez pas à consulter les fiches espèces du Muséum national d’Histoire naturelle si quelque nom de volatile vous laisse perplexe !

« Alerte enlèvement : 400 millions d’oiseaux ont disparu du continent européen » (BFM TV)

« Banalisation des écosystèmes : le grand remplacement. » (Valeurs actuelles)

« Pinsondesarbrisation de la biodiversité, les oiseaux patriotes disent non » (Minute)

« Demain, une taxe sur le Goéland argenté et le Moineau friquet ? » (Le Figaro)

« Expulsée, affamée, empoisonnée : l’enfer de la Pie-grièche écorcheur » (Le nouveau Détective)

« S’installer aujourd’hui : la galère des jeunes bruants » (La France agricole)

« Quand le faucon cède devant le vrai con » (Charlie Hebdo)

« Pénurie de spécialistes : quel avenir pour les milieux agricoles ? » (Prescrire)

« Le Roitelet à triple bandeau, une icône mode so seventies » (Elle)

« Face à la modernité : les oiseaux des champs, enquête chez les réacs à plumes » (Le Nouvel Observateur)

« Oiseaux des bois : Sapin croit au retour de la croissance » (L’Expansion)

« Ils accaparent les mangeoires : l’arrogance des riches verdiers » (Marianne)

« Quand la mare aux canards se dépeuple » (Le Canard enchaîné)

« Fauvettes sans toit : La préfecture du Rhône fait appel au diocèse de Lyon pour planter davantage de haies champêtres » (Le Progrès)

« Les connexions écologiques des francs-maçons » (L’Express)

« 50 modèles de mangeoires design » (Tout pour la maison)

« Roselières : pourquoi la crise du logement va durer » (Les Echos)

« Pour le Pic vert, le derby ne fait pas tout » (L’Equipe)

« Relégué chez les espèces rares, le Tarier des prés veut rebondir » (Onze Mondial)

« Dossier biotechnologies : demain, l’Alouette augmentée pour sauver la biodiversité ? » (01.net)

« Ecosystèmes : le Merle noir vise-t-il toutes les niches vacantes ? » (Challenges)

« L’ortolan, la saveur incomparable d’une espèce (presque) disparue » (Cuisine actuelle)

« Cavernicoles, semi-ouverts, bois, béton de bois : tous nos tests nichoirs » (60 millions de consommateurs)

« Pour la Sittelle torchepot, quand le bâtiment va, tout va » (Le Moniteur)

« Y a-t-il eu censure ? Pourquoi la Pie bavarde nous prend pour des pigeons » (Rue89)

« Centres de soins pour oiseaux sauvages : notre palmarès 2014 » (Le Point)

« Et la colombe disparut… » (La Croix)

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Censurez cette censure que je ne saurais voir

Censure. Monsieur Zemmour est censuré. I-télé a rompu son contrat avec lui. C’est la preuve que nous sommes dans un Etat totalitaire (sic).

Mercredi soir, Christ va donc débarquer dans un Etat totalitaire. Voilà assurément qui demande à être vérifié.

On pourrait procéder par comparaison, mais ça ne nous mènerait pas très loin. Toute collection a sa première pièce, l’entrée en totalitarisme a toujours son premier pas. Mais en règle générale, les dictateurs aiment à frapper les trois coups sans équivoque et même en fanfare, de manière à ne laisser planer aucun doute. Par exemple, rejoignez l’encyclopédie la plus proche et penchez-vous sur la chronologie du mois de février 1933 en Allemagne. A J+30, on savait où on en était.

Qu’est-il concrètement arrivé ? Un polémiste a vu rompre son contrat d’avec une chaîne d’information en continu également célèbre pour une titraille plus coquillière que le calcaire à gryphées du mont d’Or. Ses aficionados y voient la main du pouvoir et interprètent la chose comme une censure d’Etat en bonne et due forme, prélude, sinon symbole d’une dictature de même.

Avant toute chose vais-je préciser que je ne suis pas de ces derniers. Les thèses défendues par M. Zemmour me paraissent fallacieuses, et irrecevable son argumentaire brandissant un peu à tout propos la dangerosité de l’islam ou des communautés musulmanes en France. Sa sortie à propos de la visite du pape François au Parlement européen, commentée ici par Henrik Lindellrésume assez bien le fond de sa pensée, enfin, de ce qu’il en livre aux médias, et cela ne me plaît pas. Cela ne me plaît pas parce que cela me paraît une lecture dangereuse et fausse de l’état de nos sociétés. Dangereuse parce que fausse. Le coup de l’ennemi extérieur (fût-il installé à l’intérieur, géographiquement parlant) source de tous maux, je ne l’aime pas plus chez lui que chez d’autres. Ce que je crois menacé par la barbarie en notre temps, je ne vais pas le résumer ici : si vous avez déjà un peu parcouru ce blog, vous voyez l’idée.

Bref, je n’ai pas de sympathie pour les idées de M. Zemmour. Vraiment pas.
Il n’empêche que je ne réclame pas ipso facto sa tête sur un plat.

Visiblement, ce n’est pas le cas de tous ses contempteurs. On peut lire certains réclamer, sans souci de l’oxymore, son interdiction d’expression publique au nom de la liberté d’expression. « Celle-ci ne doit pas s’appliquer à des gens comme lui », expliquent-ils. De manière générale, c’est vrai, les débats sont drôlement plus simples entre personnes qui sont déjà d’accord, ils forment une société apaisée, unie, et marchant radieuse vers… quelque chose. Quelque chose vers quoi je n’ai pas davantage envie d’aller que sur les chemins où nous promène l’intéressé. Quelque chose à quoi il est tout à fait pertinent de donner le nom de pensée unique. C’en est, par définition. A la question : y a-t-il de la part de certaines personnes, privées ou publiques, inconnues ou puissantes, la volonté d’appliquer une véritable censure à Eric Zemmour ? la réponse est oui, sans hésiter. C’est écrit en toutes lettres. Et cela ne leur fait pas honneur.

On peut trouver ses idées nauséabondes ou dangereuses. On peut trouver ses propos révoltants. Ben oui. Mais tant qu’il ne franchit pas les limites de la loi, auquel cas on porte plainte et on se plie au verdict de la justice. Dans le cas contraire, Messieurs les adeptes de la censure, Messieurs pour qui les idées qui vous dérangent doivent être interdites, il faudra être un peu plus courageux et prendre ce risque inouï qui s’appelle débattre. En général, ceux avec qui on débat, en vrai, ce sont ceux avec qui on n’est pas d’accord, en vrai. C’est un des fondements de la démocratie, la vraie. Pas celle qu’on redéfinit d’une manière telle qu’on puisse conclure « donc c’est nous et pas eux. Donc eux, on les interdit ».

C’est effarant d’en être toujours là, dites.
A propos de la justice, un twittos rappelait ce week-end qu’Eric Zemmour avait essayé. Oui, oui. Il a porté plainte contre un rappeur qui le traitait de con. Et il a perdu.
Comme quoi, tout le paragraphe précédent s’applique aussi en sens inverse. Et d’ailleurs, il n’y aura pas à chercher loin dans les mémoires des situations de Zemmour-à-l’envers. Fut un temps où à chaque bascule politique nationale, les présentateurs du vingt heures de la deux valsaient au profit d’autres notoirement un peu plus proches du pouvoir. Ce qui n’est pas joli, qui mérite même d’être dénoncé. Car on peut encore.
C’est ce qui fait la différence avec la censure, la vraie, « avec réveil au clairon et tout le toutim ».

Ce qui s’est produit, c’est ceci : une chaîne télé a viré un animateur. Un animateur dont un twittos faisait remarquer qu’il s’était plaint [le mois précédent] d’être victime de censure médiatique, et qu’il l’avait fait sur… suivait la liste d’une dizaine de chaînes TV et radio lui ayant ouvert le micro. Cette chaîne télé a peut-être reçu un « conseil » amical du « pouvoir ». Ou choisi en interne de dégager le trublion. Ou pris peur à l’idée d’un dérapage, au sens de : pénalement répréhensible. Ou d’une lassitude du public. Il n’y a pas eu de décret, que je sache, ni d’ordonnance ministérielle. L’ouvrage de l’intéressé n’a pas été, sur ordre d’Anastasie, retiré des librairies. Il y caracole en tête de gondole, et cette affaire devrait encore booster ses ventes. Eric Zemmour n’a pas été incarcéré. Il lui reste même encore de nombreux micros tendus, peut-être davantage qu’avant. Et nous, nous ne risquons rien à consulter sur la toile sa production intellectuelle, quoi que nous en pensions. Il y a même gros à parier que les commentaires pro-Zemmour seront acceptés sur cet article, bien que mon blog, étant ma propriété privée, ait le droit d’être un espace rigoureusement partial, obtus et totalitaroïde. Je vous demanderai simplement d’être polis.
De la même manière, une chaîne de télé privée n’est tenue de garantir aucun droit à l’antenne à quiconque. L’espace audiovisuel privé n’est pas en permanence décompté comme il l’est en temps de campagne électorale. Quand une enseigne de supermarché cesse de vendre une marque de céréales, personne ne crie à la censure. Elle n’en veut pas dans ses rayons. C’est sa liberté. Et la nôtre d’aller en retrouver ailleurs. Tant qu’il existe un ailleurs – et il en existera plus facilement un pour les polémistes à la mode que pour les marques de céréales peu vendues.

Bref, à mes yeux, on est loin d’une censure d’Etat et encore plus d’un Etat totalitaire. Très, très loin et je ne suis pas sûr du tout qu’on ait là un premier pas plus prononcé que d’ordinaire dans cette direction. Et nous n’avons pas intérêt à galvauder ces mots-là. Nous en aurons besoin le jour venu.

Si de telles évictions venaient à se multiplier, il y aurait lieu de sonner l’alarme, en effet. Et de même si elles visaient des personnes ou des partis d’un autre camp (on l’oublie vite). D’ici là, vu l’omniprésence médiatique d’Eric Zemmour depuis de longs mois, considérer qu’il est globalement victime de censure, « bâillonné », relève du comique. Comparez avec le temps d’antenne dont disposent, par exemple, ceux qui proposent une réflexion qui dérange vraiment : celle qui préconise de sortir du système basé sur le culte de la croissance du PIB à tout prix, prétendue panacée, veau d’or moderne. Ce qui m’amène à la suite.

C’est un peu une tarte à la crème que la pensée unique. Ce n’est pas un fantasme. Elle nous menace sans cesse, un peu (pour l’heure) par volonté « d’en haut », davantage encore par complicité active ou passive « d’en bas ». Quelle complicité ? La plus ordinaire : celle qui consiste à se laisser aller au confort. Sommes-nous réellement prêts à concéder du temps de parole à ceux qui nous dérangent, et pas seulement à ceux qui dérangent nos adversaires politiques ? Sommes-nous disposés à nous opposer à toute ébauche de pensée unique même quand elle est conforme à ce que nous pensons nous-mêmes ? Face à un pape qui dérange, par exemple – qui dérange même, manifestement, Eric Zemmour ?

Pire : face à un Christ qui dérange ?
C’est le bon moment pour s’interroger ; il arrive demain soir.

Euthanasie: le leurre mortel de la « liberté individuelle »

Il y a un bon moment que je me demandais si j’allais bloguer sur l’euthanasie. D’autres me paraissaient plus qualifiés que moi dans cet exercice. Je vous rassure : je les considère toujours comme tels. Cette note aura simplement comme rôle de récapituler les points qui, à mes yeux, sont essentiels, en réponse à la question : pourquoi ne pas la légaliser strictement encadrée ?
Cela me permettra d’y renvoyer les personnes qui, dans la vie virtuelle ou réelle (je vous assure, j’ai une vie réelle ! et même assez remplie) me questionneront sur la question, d’une manière plus complète et mieux rédigée qu’un commentaire Fessebouc ou une rafale de tweets.
Généralement, les partisans de l’euthanasie ou du moins de l’ouverture du débat qui sont de bonne foi apprécient que l’on soit factuel et précis. Je vais donc tâcher de l’être.
Le nœud de l’argumentaire, pour autant qu’on puisse en juger, est celui-ci : l’euthanasie pourrait être envisageable à condition de la limiter strictement aux cas de consentement exprimé, de maladie incurable, de souffrances intolérables, car cela relève de la liberté individuelle. Je n’y crois pas. Voici pourquoi.

Histoire de poser un cadre

Premier préambule : il s’ensuit de cela qu’on est déjà dans le flou. Ces trois critères : consentement, incurable, souffrances intolérables : faut-ils qu’ils soient réunis tous à la fois ? Un seul des trois ? Deux ? Lesquels ? Un consentement exprimé à quel moment ? Qu’en est-il des malades hors d’état d’exprimer un consentement éclairé ? Déjà, on mesure la difficulté de définir proprement ce cadre strict pourtant condition sine qua non pour éviter ce qu’on appelle pudiquement des « dérives ».
Second préambule : je ferai de mon mieux pour éviter tout terme clairement excessif, mais ayons bien conscience d’une chose : quand on aborde ce sujet, on aborde l’angoisse fondamentale de l’homme, et ainsi, il n’existe pas de termes neutres. Chacun prétend à la neutralité des termes qu’il emploie, mais l’autre les récusera toujours. Le mot même d’euthanasie consiste à minimiser le fait de provoquer la mort. Et si de mon côté j’emploie le terme mise à mort, on lui reprochera sa connotation « exécution capitale » ou « meurtre ». Même les protagonistes les plus soucieux de respect, dans un tel débat, mettent en jeu pour l’un, sa peur de mourir dans de grandes souffrances, et pour l’autre, sa peur d’être mis à mort alors qu’il ne le voudra pas. Il n’est pas possible de « débattre dans la sérénité » d’un pareil sujet. Il faudrait, pour cela, que la mort ne provoque en nous aucune émotion. Il faudrait donc que nous soyons soit des bonzes ou des stoïciens accomplis à la perfection – auquel cas nous aurions d’ailleurs si peu peur de la fin que le débat serait sans objet – soit les plus horriblement déshumanisés des technocrates. Ce n’est pas le cas. Assumons-le. Là, oui, on sortira de l’hypocrisie. « Un débat dépassionné sur la fin de vie », non mais quelle funeste blague !

Une liberté individuelle… qui engage tout le monde

Premier point : la liberté individuelle. Très à la mode à notre époque, à tout propos. Ma liberté. Je ne veux pas qu’on m’impose. Déjà, c’est mal barré, parce qu’une quantité effarante de cadres, de façons d’être, nous est de toute façon imposée, par le biais d’une loi ou non : la liberté individuelle n’est pas un absolu, nous le vivons tous les jours. Gardons-nous de l’ériger en point non négociable quand cela nous arrange et de l’oublier dans les cas inverses. Nous ne vivons pas chacun dans une bulle. A raison de plusieurs centaines ou milliers de nos semblables sur un malheureux kilomètre carré, nous formons un système, nous interagissons sans cesse et tout ce que nous pouvons faire et dire, dès lors qu’une seule autre personne au monde le sait, constitue déjà l’affirmation au monde, de notre part, que « cela se fait », que cela pourrait être socialement acceptable si cela ne l’est pas déjà, un « projet de loi » (à moins que la transgression ne soit mon but exprès, et encore ; mais ce n’est pas notre cas ici). Si demain, j’entonne à pleins poumons des cantiques de l’Avent dans la rue, au bout de deux jours, j’ai des chances de faire l’objet d’une brève dans le Vingt minutes, au bout de dix, de faire des émules, et avant Noël, j’aurai incidemment rouvert le débat sur la laïcité et initié une norme européenne sur les cordes vocales habilitées à s’exprimer dans l’espace public. . Massacrer chaque matin « Aube nouvelle » ne relève de ma liberté individuelle qu’aussi longtemps que personne ne m’entend. Partout ailleurs, mon choix engage tout l’univers, justement parce que chaque atome de cet univers est libre, lui aussi, de choisir s’il veut m’entendre ou pas.

Mort digne, vie indigne : boîte de Pandore numéro un

Et donc, naturellement, il en va de même pour l’euthanasie : quand bien même mon choix serait purement libre et valide, j’engagerai déjà le soignant à qui je demanderai de me donner la mort. Et si cet acte est mon droit, alors lui n’aura pas le choix. Disposât-il d’un droit de retrait individuel, un jour ou l’autre, quelqu’un devra s’y coller. C’est là tout ce qui distingue l’euthanasie ou le suicide assisté du suicide individuel, accompli par soi-même. Le choix de l’impétrant engage la société toute entière dans sa proclamation qu’il existe des vies qui ne méritent pas d’être vécues. En effet, à partir du moment où elle a légalisé une forme, quelle qu’elle soit, de possibilité de réponse positive, active, à la demande de mort d’un citoyen, elle se doit de mettre à sa disposition les moyens et le personnel pour y répondre ; ce qui implique qu’elle valide ipso facto la définition de la personne d’une vie digne, et d’une vie indigne.

C’est la première boîte de Pandore. Le fait même que l’association qui défend la légalisation de l’euthanasie ait pour nom « Association pour le droit à mourir dans la dignité » pose le débat en ces termes : définir pour la société française une mort digne et une mort indigne, une vie digne et une vie indigne. Au sens le plus restrictif, en effet, si toutes les morts ne sont pas dignes, alors la vie qui ne peut plus s’achever par une mort digne est aussi une mort indigne : il eût fallu l’interrompre à temps. Paradoxalement, c’est précisément en cherchant à délimiter, à cadrer, à restreindre les situations légales d’euthanasie qu’on se retrouve le plus enferré dans ce guêpier. En effet, il faut définir dans quels cas l’euthanasie sera accordée ou pas, en-dehors de la demande du patient : car on peut très bien se trouver face à un patient souffrant au point de demander la mort, alors que ses chances de guérison sont réelles et sérieuses. C’est là que commence la pente savonneuse, et que l’exemple belge devient parlant. J’engage chaque lecteur de ce blog à user de son moteur de recherche pour en savoir plus, et je retiendrai un cas, aisément vérifiable : un condamné à perpétuité a obtenu l’euthanasie au seul motif que sa peine constituait à ses yeux une souffrance intolérable (et incurable). Du coup, certains envisagent de proposer systématiquement l’euthanasie en pareils cas, ce qui questionne sérieusement le concept de consentement éclairé et risque fort d’inciter les tribunaux à avoir la main lourde, histoire de faire le ménage : une peine de mort « volontaire »… passablement sous pression. Mais retenons surtout l’idée que le critère de maladie incurable et de souffrance intolérable a déjà volé en éclats. Pourquoi ? Parce qu’on s’était risqué à permettre à la société, au législateur, aux juges, de désigner des vies comme étant indignes d’être vécues. Et si des handicapés s’expriment aujourd’hui contre l’euthanasie, c’est à cause de cela : parce qu’on peut juger une vie indigne, tant qu’on ne la vit pas. Parce qu’à partir du moment où on s’est donné ce droit, dans un environnement culturel sans pitié pour le faible, le vieux, celui qui n’est pas en état de jouir pleinement (de ses facultés, de son plaisir, de…) il est extrêmement dangereux de commencer à considérer que la dignité d’une vie, la valeur de la vie que l’on mène, sont des notions relatives, négociables. On n’arrête pas cette dynamique, et la liste des vies jugées indignes s’allonge constamment. Car nous avons peur de devoir, un jour, mener l’une de ces vies, et disons étourdiment « plutôt mourir ».

Or, à chaque fois que l’un de nous décide de mourir plutôt que de mener la vie qui lui est donnée, il projette à tous un modèle de vie digne et de vie indigne. Et dès lors qu’il existe un appareil légal et technique pour approuver son choix, alors celui-ci prend la valeur d’un choix proposé, certes, encore non imposé, mais à tous, et avec la force de tout l’appareil d’Etat, médiatique, public, etc. A l’image de ces condamnés qui savent désormais que l’euthanasie est possible pour eux. Eux, n’ont rien demandé, mais l’un a demandé pour eux et cela a immédiatement accédé au rang de modèle, parce qu’il y a une jurisprudence. Même si personne ne va toquer à leurs cellules pour leur en vanter les mérites. Ce jugement s’est chargé de le faire, avec une force qui dépasse à l’infini la puissance du « modèle » du détenu qui se suicide. D’autant plus que l’une des issues est appelée mort dans la dignité, tandis que l’autre reste un symbole sociétal de désespoir.

Voilà donc pourquoi je crois fermement que dès lors que le caractère digne, digne à vivre, d’une vie, est jugé négociable sous l’égide de la société, de la loi, de la justice, alors il est illusoire de croire que cette négociation restera le strict choix de l’individu libre et éclairé. La société entérinera des modèles de vie non digne, justifiant qu’on y mette activement un terme, qui seront de plus en plus étendus et proposés avec une intensité croissante ; c’est ce qu’on constate dans les pays qui s’y sont risqués ; et c’est logique, car conforme à notre modèle culturel.

« Tu ne tueras point », « tu ne tortureras point » : les mêmes dynamiques

Il est de bon ton de railler les détracteurs de l’euthanasie, de les accuser d’être disposés à condamner les autres à une agonie atroce « au nom de leurs convictions d’un autre âge ». Ce raisonnement impose, en fait, de renoncer à tout absolu du respect de la vie et de la dignité humaines au profit d’un raisonnement strictement utilitaire. Pourtant, qu’on le veuille ou non, le tabou « tu ne tueras point » se base sur un absolu : la mort est un fait irrévocable, irrémédiable, on ne revient pas en arrière. Il est donc tout à fait spécieux de traiter la mort, ou la fin de vie, comme on dit, comme n’importe quel autre état sociétal, le chômage, la pauvreté, etc. En tout cas, il n’existe pas de raison d’accepter un débat d’ores et déjà placé sur le terrain du relativisme. Au pire, que défense d’absolus et relativisme s’expliquent dans l’arène, mais si l’un des deux camps est disqualifié d’avance, alors il ne s’agit déjà plus d’un débat équilibré.

J’ai parlé de la torture. Entendons-nous bien :

    je ne dis absolument pas que les défenseurs de l’euthanasie soient en masse des partisans de la torture

. Mon propos est de montrer que les deux obéissent à la même dynamique interne, mortifère, et que si on juge l’une inacceptable, la prudence doit conduire à traiter l’autre de même. En effet, quiconque juge la torture acceptable « dans certains cas » admet que « dans certains cas » on peut mettre entre parenthèses la dignité humaine – celle de la victime et celle du bourreau – si l’on escompte un gain, disons, comptable. Sa vie détruite contre des vies sauvées. Et certes, parfois, ça marche. Souvent, ça ne marche pas. Mais ce n’est pas parce que le taux d’échec est élevé que la torture est une monstruosité. C’est parce qu’elle légitime le fait de faire subir n’importe quoi à un homme pour en retirer un gain, et qu’à partir du moment où on a jugé cela négociable, on sait que demain, on le fera pour des gains toujours plus contestables. Aujourd’hui, on sauve une famille parce qu’un terroriste, torturé, aura vendu la mèche. Demain, on torturera la même famille parce qu’on aura cette fois pensé que peut-être, elle détenait à son tour un secret crucial. Logique comptable, système livré à sa dynamique propre. Et faute d’absolus, on est totalement dépourvu d’outils pour poser une barrière.

Lorsque je vois le coût financier évoqué au quatrième rang sur six des raisons pour lesquelles il faut légiférer sur l’euthanasie je me permets de demander combien de temps notre droit à vivre sera ouvertement calculé sur la base de ce que nous aurons rapporté, par rapport au coût de nos soins. En tout cas, la mise en balance de la survie et d’une somme d’argent sont déjà une réalité. Une fois la valeur de notre existence entrée dans une logique comptable, il peut nous arriver n’importe quoi. Mieux vaut ne pas y mettre les pieds – euphémisme.
Notons au passage un point pragmatique, si évident que j’ai failli l’oublier : si on entre dans une logique de coût, il est hautement probable que l’euthanasie, « solution » simple et économique, n’incitera pas à développer les soins palliatifs ni la recherche à leur sujet. Ceux-ci existent et ces soignants, confrontés au pire sans dérivatifs, sont, à mon avis, de l’étoffe des saints ou des héros. Commençons par ne pas insinuer qu’ils ne font rien ou pis, qu’ils n’existent pas. Mais surtout, qui nous protègera d’un déclin de ces services, puisqu’il existera plus simple et moins cher, dans un cadre où la vie d’un incurable ne vaudra plus rien ? Rien que par là, la dynamique va s’auto-entretenir, et l’euthanasie manger progressivement le soin. Les premières victimes seront naturellement les plus fragiles, les plus pauvres ou les plus seuls : les moins informés sur leurs droits, sur leurs soins, ceux qui auront le plus de mal à justifier qu’ils ont assez cotisé. Euthanasie pour les pauvres, soins palliatifs pour les riches ? L’euthanasie, est-ce vraiment le progrès et l’égalité ? En apparence, oui. En pratique…

Boîte de Pandore numéro deux : le consentement individuel, une maison de paille

Ne partez pas tout de suite : j’entends l’objection : « Non, la société n’a pas validé la définition d’une vie indigne, elle a validé que cette personne avait une définition valide pour elle ». Cela revient à dire : mais si, il existe un absolu : le consentement individuel.
J’ai déjà partiellement traité ce point deux paragraphes plus haut : le « oui, mais moi je » me semble déjà spécieux parce que notre société est un système, où nous interagissons sans cesse. Mon « moi je » peut, demain, devenir un « tu as vu, lui il, alors tu pourrais quand même, toi aussi ». C’est ce qui se passe sans cesse, et très vite. Il me semble bien difficile de défendre la notion de consentement individuel, libre et éclairé, dans un contexte où la société présentera l’euthanasie comme un choix digne. Outre l’angoisse de la mort prochaine qui, déjà, brouille sérieusement les cartes de la lucidité, la souffrance présente, qu’on imagine la force de caractère nécessaire pour s’affirmer, seul, contre une pression collective, sociétale, qui définit ce patient incurable, dépendant, comme un être en état de déchéance – puisque la mise à mort par injection lui sera présentée comme synonyme de dignité. Imaginez ce qu’il lui faudra pour refuser son consentement, pour peser de manière juste et libre dans la balance la « dignité » de l’euthanasie contre la dignité de l’homme.

Imaginez l’homme qui pensait initialement que nul n’avait le droit de le juger indigne de vivre, et qui devra défendre cette dignité alors qu’il est vulnérable entre tous : allongé dans son lit d’hôpital, sachant, ou pensant, que la fin est proche, qu’il est dépendant, qu’il coûte cher. Tout le poids s’exercera sur l’individu au moment même où il sera le plus vulnérable, fragile par excellence. Tout le poids, c’est-à-dire celui de la collectivité qui aura jugé que dans certains cas, on est mieux inspiré de partir que de vivre. Face à elle, arc-bouté sur sa barrière, un homme. Seul. Physiquement amoindri de manière cruelle.
Je me refuse à parler de consentement libre et éclairé dans des conditions pareilles. Et surtout pas dans une société où beaucoup considèrent, et à juste titre, que s’en remettre au volontariat pour autoriser le travail le dimanche est une tartufferie. Pour le travail dominical, la pression serait telle que le consentement sera faussé, mais pour l’euthanasie, non ? Restons sérieux !
Et qu’en sera-t-il demain, à propos de malades non incurables, mais affligés d’un handicap physique sérieux ? Ceux dont notre société juge déjà qu’il vaut mieux ne pas les laisser naître ? Combien de temps résisteront-ils avant d’être incités à poser une demande similaire au détenu belge ? Et dès lors qu’un seul l’aura fait, comment les autres feront-ils pour résister ?

C’est la boîte de Pandore numéro deux : non seulement le piège de la définition d’une vie digne se referme, restreignant sans cesse les conditions, et s’attaquant aux plus faibles en premier, mais de plus, le consentement, censé nous garder de toutes les dérives, sera soumis à un poids sans cesse croissant, et chaque acquiescement individuel accroît le poids sur tous les autres.

Et encore n’ai-je même pas parlé du cas des personnes incapables d’exprimer leur consentement. Je ne pense pas être particulièrement réac ni manipulateur en rejetant l’idée d’un questionnaire rempli d’avance, à froid, en pleine santé : ce n’est pas un consentement éclairé. Il est assez de handicapés pour témoigner qu’ils tiennent à cette vie dont, autrefois, ils n’auraient pas voulu. Malades inconscients, surtout s’ils sont seuls, sans famille ; malades mentaux ; jeunes enfants ; autant de cas qui placent la société légalisant l’euthanasie face au dilemme : renoncer à l’égalité devant une loi, ou s’arroger le droit de décider de donner la mort à un tiers non consentant. C’est la boîte de Pandore ultime. Inutile d’en dire plus.

Voilà, en gros, les raisons pour lesquelles je ne crois pas un instant à la possibilité de limiter l’euthanasie en quelque manière que ce soit. Celle-ci prendra sa propre dynamique et nous ne reviendrions en arrière qu’après un nombre intolérable de morts non désirées. Si même nous y revenons. C’est ce qui se passe en Belgique où de semestre en semestre, la loi s’étend. Actuellement, un groupe de médecins a préconisé l’extension de l’euthanasie à des malades sans leur consentement. Il est facile de dire que ce n’est qu’un projet. Il est dans le droit prolongement de la courbe et j’espère avoir montré pourquoi je ne crois pas qu’il soit possible de stopper cette courbe. Dès lors qu’elle existe, on s’est du même coup privé des outils qui le permettraient.

Un progrès, vraiment ?

Enfin, qu’on mesure bien ce que représente cette affaire : donner la mort est présenté par notre société comme un progrès. On a reproché à l’Eglise d’avoir pendant des siècles proposé la résignation comme idéal, en vue d’un salut éternel. Voici que nous allons légaliser l’idée que « si la vie est trop dure, il y a toujours l’euthanasie ». Curieux progrès en vérité, et funeste message.

L’euthanasie, ainsi que les prétentions à « vaincre la mort » (en réalité, la mort de vieillesse et elle seule), autre face de la même pièce, sont redoutables parce que ce sont des réponses aussi attrayantes que fausses à l’éternelle question que son caractère mortel, fragile, fini, pose à l’homme. A la différence de la médecine, elles ne supprimeront pas du monde la souffrance ni même la mort car en réalité, elles n’ont pas pour but de le faire, simplement de les masquer. Même la cyborgisation la plus avancée ne gommera pas la vulnérabilité de l’homme. Toutes ces soi-disant avancées ne feront que rendre plus cruelles les souffrances et les morts qu’elles seront impuissantes à conjurer, et à exclure, à retrancher davantage de la « bonne vie », et donc de la « bonne humanité » ceux – le plus grand nombre – qui y seront confrontés. On n’aura rien réglé du tout : juste amassé un gros tas de balayures sous le tapis, si gros qu’on devra porter d’épaisses œillères pour se le cacher, et la souffrance lorsqu’on s’y prendra les pieds et tombera du haut de tout notre orgueil n’en sera que plus terrible.

Volontairement, je n’ai pas fait appel aux arguments que je pourrais puiser dans ma foi. En effet, la Parole de Dieu ne consiste pas en un catalogue de caprices débités par une divinité incohérente et capricieuse, si elle existe, ou compilés par des scribes d’un autre âge, si elle n’existe pas : elle est Parole de Vie. C’est-à-dire, en très très simplifié, que ce n’est pas parce que tel précepte est réputé divin qu’il faut le considérer bon pour l’homme, mais parce que tel précepte provient d’un Dieu qui a souci de l’homme et ne lui édicte que des préceptes qu’Il sait bons pour l’homme. De là la possibilité de défendre des positions enracinées dans la foi chrétienne sans même avoir besoin de prononcer ces mots. Cela n’empêche pas qu’elles en proviennent.

J’espère avoir exposé de façon claire pourquoi c’est à cela que je crois, et pourquoi, par conséquent, il vaut mieux ne pas se lancer dans pareille pente glissante. La mort est toujours au bout, nous ne la rejoindrions que plus vite. La dignité de tout homme vivant ne peut être objet de négociation, car à l’instant même où cette négociation est déclarée ouverte, tout ce qui nous protège vole en éclats et il peut nous arriver n’importe quoi : plus aucun des obstacles que nous dresserons ne sera suffisamment résistant pour empêcher le curseur de reculer encore et encore.

Fête des Lumières, non. 8 décembre, oui !

« La Décroissance » du mois classe la Fête des lumières, abruptement, comme « la saloperie que nous n’achèterons pas ». S’ensuit un réquisitoire en règle, curieusement (ou pas) assez proche, en beaucoup plus fouillé, et verbalement un peu moins châtié, que le paragraphe suivant, que j’avais écrit en date du 10 décembre 2009 et publié sur un blog aujourd’hui disparu.

Le 8 décembre n’a pas été réussi.
Je parle de celui de la ville de Lyon, et du nôtre. La ville avait pourtant été avertie de ce qu’il fallait cesser de faire. Elle y avait plutôt bien réussi l’an dernier. La voilà retombée dans ses travers (…) Nous avons dû subir, hormis sur la cathédrale, rescapée du désastre, les sempiternelles projections de son et lumière, dues à ce qu’on préfère croire être des infographistes en première année, pour qui nos plus symboliques monuments ne sont rien d’autre que des écrans. (…)
En sortant rue Chenavard, croisant ceux qui y allaient en suivant la file d’attente gérée par la maréchaussée, j’étais pris d’une furieuse envie de crier « n’y allez pas », mais ils ne m’auraient pas cru.
Même Fourvière était laide. Tamponnée d’un lourd revêtement violacé incongru et sombre. Je la préfère dans son fauve de tous les soirs.
Heureusement, alors que les touristes s’agitaient dans les rues, aboyaient dans leur portable that they were at ze Fête des Lumières in Lyon, il est resté assez de Lyonnais pour sauver l’essentiel. Il y avait donc assez de fenêtres soulignées d’un tiret d’or fragile et tremblotant.
Nous marchions par la ville en faisant ces constats, et le résultat m’inquiétait. Qu’est-ce donc qui me séparait de cette foule heureuse ? qui m’empêchait, pour la première fois, de ressentir le bonheur d’un bain paisible de pure lyonnitude ? Qu’est-ce qui, pour la première fois, a fait que je n’ai même pas redouté que l’heure tourne et nous mène, implacablement, au neuf décembre ?
Je ressentais un incroyable vide. Comme s’il eût manqué quelque chose, quelque chose de dense, presque solide, comme un parfum entêtant, comme une mélodie douce, qui eût ressoudé le lien. Je ne ressentais plus aucune âme dans ce que je voyais.

C’est un poncif, mais aussi une réalité vécue : « la fête des Lumières », je n’achète pas. Cette année, nous ne sommes pas allés assister au spectacle des illuminations.

Pourtant, nous sommes sortis, le soir du 8 décembre, après avoir disposé nos lumignons, aux fenêtres de notre immeuble terne et sans relief, au bout d’une avenue de banlieue. Nous sommes rentrés à près de minuit, et pour la première fois depuis bien des années, heureux.
Cela n’a pas été plus compliqué que ça : un retour à l’essentiel. Nous avons rejoint la procession mariale diocésaine qui venait de s’ébranler de la place Saint-Jean, nous l’avons suivie, nous y avons participé.

Cette procession prenait d’autant plus de relief qu’elle faisait suite à celle de l’avant-veille à Erbil, Kurdistan irakien, où d’autres mains avaient porté les mêmes petits flambeaux, les mêmes banderoles, chanté dans une autre langue, mais avec à leur tête le même archevêque, le nôtre. Nous comptions retrouver là – et nous avons finalement retrouvé, devant le parvis de Fourvière – d’autres participants à l’opération ErbiLight, pèlerins de retour d’Irak ou grandes et petites mains de la « WarRoom » Internet lyonnaise. Les lumières allumées ici répondaient à celles de là-bas, la connexion s’établissait, l’union de prière incarnée selon le joli mot de Mahaut Herrmann achevait de s’accomplir.

Je n’ai pas de dévotion mariale particulière, à la base. Et l’importance de la prière est une réalité que je ne redécouvre que depuis quelques années, « la faute » à une éducation chrétienne d’un genre un peu particulier, qui tenait systématiquement à opposer la prière à l’action, la messe à la visite d’un pauvre, le spirituel au caritatif ici-maintenant, plutôt que d’enraciner, nourrir et de vivifier ceux-ci grâce à ceux-là. J’étais, jusque-là, perplexe sur les processions mariales.

Mais ce fut ainsi : visages connus et inconnus, voix connues et inconnues, étaient unis dans la prière, quelques divergences qu’il pût y avoir par ailleurs entre tous ces pèlerins. La procession du 8 décembre, même la diocésaine, attire les clichés comme le pantalon garance les rafales de mauser. « Truc d’intégristes », « bonne conscience de la bourgeoisie qui se garde bien de remettre en cause ceci cela », etc, vous voyez ce que je veux dire. Peu importe. Nous ne sommes ni intégristes, ni bourgeois, et encore moins du genre à ne-pas-remettre-en-cause-les-modèles-qui, nous étions là sans renoncer à quoi que ce soit de nous-mêmes, catholiques lecteurs de la Décroissance, engagés en écologie au quotidien, épris de DSE et même « de gauche » si l’on entend par là convaincus que le bien commun ne naît pas et ne naîtra jamais du « marché libre ». Nous avons participé à cette procession, parce que la communion qui en naissait, l’âme mariale de Lyon (sinon l’âme de Lyon tout court), était une réalité palpable et que nous la croyons capable de transcender ces clivages.
Transcender, sans pour autant « planer au-dessus ». Un Dieu incarné dans un nourrisson couché dans une mangeoire n’est pas un dieu « au-dessus de tout » ce qui constitue notre humanité, notre lutte pour la vie ici-bas. Il n’a pas créé ce monde comme un détail sans valeur : notre vie ici, ce n’est pas rien. Marie non plus n’est pas du genre à planer dans quelque éther inaccessible. C’est même pour cela qu’on la prie. C’est pour cela que nous la prions de nous donner la force pour agir dans ce monde-ci où le Christ nous appelle à préparer ses chemins.

Et lorsque la procession tourne de la rue Cléberg dans la montée Cardinal Decourtray, et que la Vierge de Fourvière se découvre aux regards, Lyon porte toute la prière du monde à la mère du Christ. Etre alors l’une de ces petites lumières – six mille, paraît-il – élève l’âme et surtout élargit le cœur.

Parvenus à Fourvière, nous avons assisté à la messe des jeunes. Là encore, si nous n’avons pas vu grand-chose, positionnés juste derrière un pilier, l’essentiel était ailleurs, et tout autour de nous, ainsi qu’en nous.

Après cela, finir la soirée par un temps partagé entre amis – là encore, une bonne part de la fine équipe ErbiLight – que serions-nous allés nous égarer dans le compacteur de foule des animations officielles ?

Nos cœurs étaient comblés.

#ErbiLight : derrière un buzz catho

L’opération #Erbilight est donc terminée. La délégation lyonnaise partie à la rencontre des chrétiens – et des autres minorités – chassés de leur terre par le soi-disant Etat islamique est rentrée, saine et sauve. Car ce n’était pas joué.
Peut-être sommes-nous à ce point gavés d’information que nous ne mesurons pas ce que cela signifie. Un peu avant treize heures, vendredi, nous avons croisé le groupe de ceux qui partaient. Des visages connus, des amis, sourire aux lèvres, sac au dos, l’excitation d’un départ : un camp scout ? des supporters en partance pour un quart de finale européen ? Non, ils partent pour l’Irak. Pour Erbil, à moins de vingt lieues des mitrailleuses islamistes.
Alors, c’est vrai. On a communiqué. On a fait savoir. On a usé des réseaux sociaux. On en a même joué. C’était puéril, à ce qu’il paraît, et la gravité du sujet ne le souffrait pas.
Avant toute chose, je dois préciser que mon seul rôle dans cette belle aventure a consisté à relayer les tweets, les articles, les liens. Un cran en-dessous du plus bas degré de l’échelle des petites mains du projet, vous voyez. Je n’ai eu aucun rôle dans les choix de communication. L’interprétation que j’en fais n’est peut-être pas du tout celle des décideurs. Je la livre ici telle que je l’ai ressentie, puisqu’elle n’a pas fait l’unanimité.
Le ton était donné avec un mot-dièse #Projetdeouf auquel s’accolait un autre : #teasingdeouf. Ce dernier aurait dû éclairer tout le monde : du buzz, oui, mais sans se prendre au sérieux. Une sorte de parodie, un brin d’autodérision, vous voyez – à l’image de ces deux personnages.
Jusqu’à ce que vienne l’heure de lever le rideau et de dévoiler la véritable nature du #Projetdeouf, qui pour le coup n’avait rien de parodique ni d’autodérision.
Rien de plus sérieux, puisqu’il s’agissait de porter aux chrétiens d’Irak la prière de leurs frères d’ailleurs, par le biais du diocèse de Lyon et de sa vénérable procession mariale du Huit décembre. Et surtout, surtout, il s’agissait de répondre à leur demande pressante : qu’on ne les oublie pas, et qu’on ne cesse pas de les porter dans nos prières.

Le décalage entre les termes du « teasing » et ceux du communiqué du Cardinal Barbarin, expliquant les motifs de ce second voyage en Irak de sa part, a interrogé, lui aussi. Peut-on faire rire avec les choses graves ? Ce qui est sérieux ne doit-il pas être traité avec sérieux de bout en bout ?
C’est un choix possible. N’étant pas professionnel de la communication, mon avis ne vaudra que ce qu’il vaut. Il est qu’on aurait pu, oui, faire sérieux, mais alors, je ne vois pas comment il aurait été possible de faire bien (efficace, s’entend), et en revanche je vois très bien dans quels pièges on aurait pu choir.

Il y a, aussi, que l’Église n’a pas eu à « faire djeunz » pour monter cette communication. On finit par oublier qu’en Église, et dans notre diocèse de Lyon, il y a des jeunes. Des vrais. Il y a même des geeks, des cathos deuxpointzéro, des twittos qui ont le swag et tout et tout. On aime ou on n’aime pas – mais ce n’était pas du « faux ». Ce sont vraiment des jeunes, ou des gens qui tâchent de le rester un peu dans leur tête même quand leur carte d’identité commence à asséner quelques démentis (c’est hélas mon cas). C’est peut-être aussi ça qui a surpris : la comm d’Eglise ravie aux vieilles dames caté de notre enfance, on pouvait ne plus y croire. Ce fut une rude bataille, mais au bout du compte, force resta au smartphone, contre le gâteau au yaourt. Allons, je taquine, bien sûr.

Cette comm, pour ma part, je l’apparente à la fameuse « affaire #GrosPretreCool ». Le sérieux du sujet n’impose pas la raideur, ni la grisaille, ni d’ailleurs le pathos, et on peut parler de choses sérieuses sur un ton léger. Il suffit d’un peu d’autodérision pour s’extraire du jeunisme affecté, tendance cuculiforme, de la « compote pour tous »

Mais le décalage entre le djeunz parodique assumé et la gravité de l’affaire, les risques pris par les participants sur place aussi, il m’a plu. Il surprend. Il titille.
Il n’a pas vocation à susciter des « oh ! » et des « ah ! » admiratifs. Juste à préparer le terrain, à ouvrir les attentions et les pensées, à y faire une place qui sera pour eux, eux qui en Irak ont quitté la Une de l’actualité depuis bien longtemps, et qui savent que cela signifie pour la majorité d’entre nous quitter complètement nos cœurs.

Ne pas les oublier. Si ce n’avait été le cœur de « l’opération », alors il est vrai, l’effervescence communicante eût été déplacée. Mais comment faire connaître sans dire, sans montrer ?

Mais peut-être aussi qu’au fond, ce que nous avons si fortement ressenti ce samedi vers 18h, perchés dans nos deux salles encombrées de portables fumants et pédalant dans la semoule d’un réseau saturé, quatre étages au-dessus de la place Saint-Jean, ne pouvait passer dans le goulet d’un tweet. Il fallait peut-être être un chrétien lyonnais pour éprouver de toute son âme ce que signifiaient ces images relayées sur KTO : les petits flambeaux gainés de papier que nous connaissons si bien, les banderoles « Merci Marie » si familières à nos yeux de gones. Mais là, c’est à Erbil, Kurdistan irakien. Nous avions les yeux rivés vers cet écran – je me suis retourné, je l’ai lu dans les regards – l’émotion d’une prière commune, de l’âme mariale de Lyon, comme si la procession se fût étendue, ininterrompue, d’ici jusque là-bas. Et c’est cela, aussi, que nous avons voulu transmettre, petites mains juste nanties d’un compte Twitter : l’expérience d’une union de prière, à la fois universelle et profondément lyonnaise. La volonté que notre ville donne le meilleur de sa foi à ses frères du diocèse de Mossoul.
Voilà pourquoi tant de messages, tant de tweets, tant de tout ce que vous voulez.

Ce n’est pas à Lyon. C’est à Erbil. (Photo Erbilight.org)

Et puis, que voulez-vous, c’étaient des amis qui étaient là-bas, aux côtés des chrétiens d’Irak. On les voyait tweeter – leur avatar familier apparaître sur l’écran – mais ils sont là-bas. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que Tout Cela – la barbarie, la persécution, les camps de réfugiés, leur détresse, leur foi, leur espérance, la charité qui nous unit – ce n’est pas abstrait, c’est là, tout près de nous. C’est ça aussi, je crois, être « en union de prières », cette formule quelquefois banalisée d’un sec « UDP ».

Voilà. On peut toujours faire mieux. On peut toujours faire autrement. On pourra aussi toujours être critiqué par quelqu’un qui lui-même, ne fait rien ou fait quelque chose, fait moins bien ou fait mieux, a déjà fait ou n’a jamais fait. On pourra toujours, surtout, être accusé de n’agir que pour sa gloire personnelle – le tout à grand renfort de versets.
C’est dommage. Je retiendrai autre chose.

PS : exceptionnellement, je n’ouvrirai pas les commentaires sur cet article.