« Mein Kampf », le bon combat ?

Quelle idée, aussi, de se connecter à Twitter comme ça, dès huit heures du matin, sans anesthésie, sans même un café dans le ventre.

On y est (une fois de plus) à marteler qu’il ne fallait pas rééditer Mein Kampf, pour protéger la démocratie. Que son « succès » est la preuve que les Allemands sont tous redevenus des nazis en puissance. Qu’ils ne l’achètent évidemment pas pour les notes de bas de page. Que cela va « banaliser les idées nauséabondes ».

Et d’enfoncer le clou par le poncif péremptoire :

« Hitler a été élu démocratiquement ! À  méditer ! »

Pour commencer : ce n’est pas vrai. Oui, le NSDAP a remporté les élections de juillet 1932 avec 37% des voix. Hitler eût pu prétendre au poste de chancelier à ce moment-là. Hindenburg n’en a pas voulu : pour lui, Adolf était tout juste capable de faire un ministre des Postes (sic). Mais surtout, il ne pouvait pas former de majorité, même en se ralliant le petit parti d’extrême-droite DNVP (7% des voix). C’était un motif constitutionnel de refus. Bis repetita en novembre 1932. Le parti nazi recule, le DNVP monte, leur total reste à peu près le même. Sans aucune tendance nette, la nouvelle assemblée est ingouvernable. Hitler accède au pouvoir trois mois plus tard au terme d’intrigues et de calculs foireux des conservateurs, mais pas par des voies « démocratiques » : il ne remplit pas les conditions prévues par la Constitution. Il est nommé chancelier, sans coup d’État en bonne et due forme (il sera accompli de l’intérieur au printemps 33 et finalisé en 34), mais pas sans violence non plus : cinq cents morts rien que pour les élections de juillet 32, dans des rues quadrillées de paramilitaires. Et vous m’accorderez de ne pas parler d’élections démocratiques libres pour celles de mars 1933.

Oui, le NSDAP a disposé d’une base électorale forte, dans une Constitution théoriquement parlementaire. Dire qu’il a conquis légalement le pouvoir en démocratie, c’est une toute autre histoire. Et la violence dont il a usé pour y parvenir, dans une démocratie bancale dès le départ et mal acceptée par le pays,  devrait plutôt faire « méditer » (sic) tous ceux pour qui le nazisme est tout ce qu’un peuple libre est fichu d’enfanter.

Mais supposons même que ç’eût été le cas. Démocratie : le peuple choisit le régime qui lui convient. Cela implique qu’il puisse choisir de renoncer à ce choix. Ce paradoxe, elle doit l’assumer pour mériter son nom.

Voilà ce qui est contesté aujourd’hui. Il faudrait, au contraire, interdire tous les « mauvais » choix. « À  méditer » : la démocratie, c’est bien, c’est l’aboutissement ultime de la vie politique, d’accord, mais somme toute, le pouvoir est un bien trop beau jouet pour le laisser au peuple. Il est trop bête, trop ignorant, trop puéril et grossier. Il pourrait profiter de ce qu’on est en démocratie pour voter d’en sortir. Et bien entendu, rééditer Mein Kampf reviendrait à faire une propagande éhontée pour les « idées nauséabondes » qu’il contient.

Bien fragile, dites-moi, cette démocratie !

Ce matin en tout cas, en une demi-heure de réseaux sociaux, j’en avais lu assez pour comprendre qu’une idée générale se dégageait de tous ces cris : la thèse qu’il serait prudent, par égard pour la démocratie, la laïcité, le respect des personnes, etc… d’interdire tout usage du cerveau dans l’espace public et de cantonner le droit à penser du citoyen à la stricte sphère privée. Comme le choix de sa marque de téléphone. Encore que. Le bougre risquerait d’en profiter pour « faire des choix purement idéologiques » en boycottant une marque peu soucieuse d’écologie ou des conditions de travail.

Alors que va-t-on lui laisser ? Hmmm. La couleur du papier peint. Ça, on peut. Sauf dans la chambre des enfants : il ne faudrait pas que s’y exprime la volonté d’endoctriner les chérubins dans la dégénérescence de l’indifférenciation sexuelle ou au contraire de formater les petit.e.s dans des stéréotypes de genre patriarcaux.

C’est tout de même curieux. La démocratie a survécu, sans qu’un sourcil se lève, à la réédition des Journaux de Herr Doktor Goebbels, chef de la propagande du Reich, d’Alfred Rosenberg, l’idéologue en chef, ou de Ciano, le gendre chéri de Mussolini. Celui de Rosenberg est vendu sans même un apparat critique. Ce qui le rend d’ailleurs illisible. Outre le style, subtil comme une forêt noire après une choucroute, on n’arrive même pas à comprendre à propos de quel événement l’auteur débite ses théories foutraques.

Mein Kampf est de la même eau. Je l’ai feuilleté, dans une édition de 1940 trouvée dans une vieille bibliothèque. C’est connu. Il est écrit avec les pieds et pourtant Hitler a reçu de l’aide pour ce pensum plumitif. Pédant, obsessionnel, mal écrit. En 1935, à peu près toutes les familles allemandes l’avaient acheté, mais pas un militant, pas même les vieux, ne l’avaient lu.

Prétendre qu’il faut interdire Mein Kampf parce qu’il va répandre les idées de l’auteur, c’est au mieux jouer à se faire peur, au pire prendre les gens pour des imbéciles. C’est prôner une démocratie où le peuple est dénigré au point qu’on le croit bien capable de se laisser berner par ce torchon. En conséquence de quoi, pour le protéger, on lui interdirait d’y toucher, sous quelque prétexte que ce soit, comme on interdit des jouets aux enfants de moins de 36 mois.

L’homme sait assez se montrer irresponsable pour qu’il reste justifié d’ériger un certain nombre de garde-fous. Mais là, c’est aller trop loin.

C’est d’une incohérence flagrante, aussi, car à tout prendre, le Journal de Goebbels devrait être considéré comme beaucoup plus dangereux que l’indigeste prose du Führer. L’homme était ministre de la Propagande et contrairement à d’autres pontifes du régime, il peaufinait avec soin sa prose dans l’espoir d’une édition glorieuse après la victoire finale. Est-ce l’imposant apparat critique qui sauve cette édition des foudres de nos censeurs ? J’en doute : il paraît que la plèbe dans notre genre, souvenez-vous, ne lit pas les notes de bas de page.

Les idées d’extrême-droite et le racisme progressent depuis vingt ans. Elles ont très bien su se passer de Mein Kampf pour cela. Comme autrefois, elles s’appuient sur des formules choc, des chiffres brandis, des slogans bramés, beaucoup plus que sur la vente en librairie de fastidieux pavés à l’argumentaire abstrus. Et si vraiment on prétend voir dans son succès de librairie un simple indicateur, la preuve d’une flambée nazie outre-Rhin, l’interdire consisterait à écraser le thermomètre en l’accusant d’avoir causé la fièvre. C’est un procédé commode et répandu, mais pas très, très efficace.

Ce serait même pire car l’objet serait auréolé du prestige de l’interdit. Imaginez : « Mein Kampf, en fait, c’est tellement convaincant qu’on a été obligé de l’interdire ! – Oui, les vérités qui dérangent ! – Le lobby juif, quelque part, Hitler avait raison ! »… Couru d’avance. Tellement, qu’on l’entend un peu partout, alors même que le livre n’a jamais été interdit en France. Il n’est pas réédité en version papier, c’est tout. Sur la toile, vous le trouvez en trois clics.

Cette panique récurrente à propos de Mein Kampf en dit surtout long, je trouve, sur le peu de confiance que notre démocratie a en elle-même.

Nos « valeurs » si « charlie », notre régime-fin de l’Histoire, horizon atteint, perfection politique, tout cela pourrait être battu en brèche par un pesant pamphlet-fleuve des années vingt, dont nous savons qu’il a engendré les pires crimes de l’Histoire ? C’est mépriser, non seulement le peuple, jugé capable de s’y laisser prendre, mais la démocratie elle-même, tenue pour incapable de se défendre en liberté contre un pareil ennemi. C’est la piétiner, que de penser qu’on doit la doter des armes mêmes de cet ennemi : censure et bûchers de livres. Nous sommes des démocrates-guignols, si nous ne nous sentons même pas capables de contre-argumenter face à Mein Kampf.

Et nous défendons une triste société, si nous croyons le projet politique du IIIe Reich capable de lui tailler des croupières. Et c’est peut-être bien là le problème.

Car il y a bien assez de nos jeunes, déjà, pour le croire et rejoindre l’EI comme on s’engageait dans les Corps francs, ou les Chemises brunes.

Si nous pensons que publier Mein Kampf pourrait ressusciter la SA dans nos rues, c’est parce que nous craignons, à tort ou à raison, qu’il y ait un vivier pour une SA. Ce n’est toujours pas en écrasant le thermomètre que nous traiterons la fièvre.

Qu’avons-nous fait de notre monde pour qu’en 2017, nous puissions craindre que la vision nazie puisse de nouveau, sachant ce qu’elle a fait, susciter l’enthousiasme ? Que promet, qu’espère, que propose notre modèle, quel bonheur promet-il, pour en être à se sentir menacé par ça ?

Un coup d’œil aux programmes des prochaines élections nous renseigne : rien. Pauvreté, précarité, pression – sans limites, à l’infini.

Vous avez tous vu cette affiche dans vos livres d’Histoire. Tenons pour assuré qu’elle a rapporté bien plus de voix à Hitler que son bouquin. C’est là, c’est à ce point de l’Histoire où le dictateur, n’avançant même pas masqué, peut sortir ce slogan sans faire rire, qu’il a beau jeu et qu’on entre dans la zone de tous les dangers.

affichehitler1932

Que Mein Kampf s’affiche en tête de gondole ou pas n’y changera rien : dans ces conditions, le premier marchand d’espoir emportera la mise. Même s’il se montre le couteau entre les dents.

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Humanité

Le temps du choc est déjà passé, ou pas. Il sera long à le faire, parfois. Est-ce plus effroyable qu’une bombe qui tue à l’aveugle, ou moins ? Ni l’un ni l’autre, juste différemment. Le but est le même : terroriste, au sens premier.
Le mot d’ordre est évidemment de « rester digne ». Nous ne sommes pas épargnés – ce billet en est la preuve – par la vague de resterdignite qui tente de faire pièce aux récupérationnites diverses ; cruel dilemme.

Tout va trop vite. Le sang n’avait pas séché qu’aux premières réactions succédaient déjà les analyses des réactions. Le mot-dièse #JeSuisCharlie les a concentrées comme une lentille fait d’une lumière.

Mais si nous laissions une chance à l’humanité ?

Pour reprendre quelques mots déjà postés par ma petite pomme sur les réseaux sociaux, #JeSuisCharlie et pourtant, je ne me sens pas d’affinité, mais alors vraiment pas, pour les idées véhiculées depuis disons deux ans par ce journal. La démarche intellectuelle qui amenait ces dessinateurs à décrire de façon ordurière des idées, des croyances et des convictions dont il se trouve qu’elles me tiennent à cœur me révolte, je la ressens comme injuste et infondée, et inutilement blessante. Seulement, c’étaient des dessins, des mots et des idées. Auxquelles il convenait de répondre par des mots et des idées, et des dessins quand on sait faire. C’est ce qu’ils faisaient et c’est ce qu’ils attendaient que leurs adversaires fissent. C’est ça, la liberté d’expression, la confrontation d’idées d’où sort le bien commun. Non, pardon : ce n’est pas ça, cela en fait partie. La confrontation n’a évidemment pas besoin d’être ordurière. Mais elle doit en inclure la possibilité. Sinon, l’éventail du légalement exprimable se réduit, à coups de lois, de menaces et de peur, jusqu’à se muer en une étroite et dure ligne. Ce que voulaient les tueurs et ce que veulent tous les tyrans, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’ombre.

Dire #JeSuisCharlie aujourd’hui, pour moi qui n’appréciais pas la ligne de ce journal, c’est cela. Ce n’est pas, tout à coup, trouver géniale sa ligne éditoriale. Ce n’est pas céder à une espèce d’unanimisme niais et grégaire, encore moins « passer pour quelqu’un qui fait partie des bons » ou je ne sais quoi. C’est dire haut et fort qu’il n’y a pas de liberté sans liberté d’aller jusque-là dans l’expression, et de répondre avec exactement les mêmes termes si on le souhaite. Ce n’est pas dire que le bête et méchant, ou jugé tel par beaucoup de monde, constitue un meilleur symbole de la liberté d’expression que d’autres articles. C’est dire que si le bête et méchant est puni d’une mort atroce – une vraie, pas un « lynchage médiatique » – alors la liberté n’est déjà plus qu’un mot. Voilà le sens que je donne, pour ma part, au fait d’écrire #JeSuisCharlie. Il vaut pour moi et pour l’usage que j’en fais. Ce sera évidemment différent pour ses lecteurs de toujours. Ce n’est pas, par exemple, et même pour des raisons variées, celui qu’ont choisi d’accorder à ce mot-clé les auteurs d’articles intitulés « Je ne suis pas Charlie ». Il n’y a pas de définition officielle. Il suffit que chacun exprime clairement laquelle il retient pour lui-même et ce qu’il fait en conséquence.

Charlie allait trop loin dans la provocation ? C’est pour cela que leur mort doit nous révolter. La liberté d’expression existe ou non, elle ne se mètre pas. Charlie Hebdo défendait ma propre liberté, parce que la publication d’articles, à mes yeux, choquants, créait, du même coup, et garantissait ma liberté et mon droit à en faire autant de mon côté à leur égard, et ainsi de suite pour nous tous. Si l’outrance est punie de mort, alors notre vie dépendra d’une expression à la « liberté » strictement bornée, encadrée par de hauts murs de peur, à droite, à gauche, au-dessus, devant et derrière ; en-dessous, le vide. Rassurant ?
Je crois que parmi toutes les réactions qui m’ont effrayé, celle-ci est l’une des plus inquiétantes : ce discours qui consiste à dire qu’ils n’ont un peu que ce qu’ils méritent, parce qu’ils étaient allés trop loin. Un discours qu’on est loin de ne trouver que sur les comptes twitter djihadistes. Je l’ai entendu tout autour de moi de la part de croquantes et de croquants, de gens bien intentionnés, qui se moquent bien de telle ou telle religion, mais qui trouvent juste qu’en fin de compte, il y a des choses qui ne se font pas au point de mériter d’être fusillé dans son bureau.
Beaucoup ont sans doute juste envie de se rassurer, et de se dire qu’il suffit de ne pas faire ceci ou cela et qu’alors on ne risque rien. Tous les dictateurs savent que c’est une opinion répandue, et l’exploitent jusqu’au bout. « Chacun peut rester tranquillement allongé sur son canapé, vraiment à celui-là je ne ferai rien », commentait Hermann Göring au lendemain de la Nuit des longs couteaux, celle qui avait vu liquider non seulement Röhm et ses sombres séides (par d’autres plus sombres encore) mais aussi l’essentiel de ce qu’il restait, en juin 1934, d’opposants démocrates encore libres. Nous avons tous, au cœur de nous, une tentation semblable. Elle est humaine et compréhensible et lâche résignation quand même, et aucun de nous ne peut dire, tant qu’il n’a pas été mis à l’épreuve, où se trouve sa propre limite.

Nous sommes ici à un tournant ; nous avions oublié que la liberté n’était jamais acquise, et pourtant, certes, ce n’est pas depuis hier matin qu’elle est menacée de toutes parts, ici, dans notre petit Occident satisfait. Voilà qu’elle se met à comporter des risques. C’est maintenant qu’il faut refuser de faire profil bas, de conclure « qu’il y a des choses qui ne se disent pas » à cause du canon d’une arme. Il y a en effet des choses qui ne se disent pas aux termes de la loi. Lorsque nous la pensons enfreinte, c’est affaire de justice, de tribunal. Et si nous pensons cette loi trop restrictive, nous avons et nous devons défendre le droit de le dire.

Sans armes.

Il est si tentant de déclarer la guerre. Et nous risquons de nous retrouver comme eux : à tuer la liberté de tous pour défendre la nôtre, à défendre nos idées en nous plaçant du bon côté du lance-roquettes. Et les douze morts du 7 janvier 2015 mourront une deuxième fois.

Et pour répondre à une question qui m’a déjà été posée hier sur Twitter, tout ceci s’applique à n’importe quel citoyen dont on juge qu’il abuse de sa liberté d’expression. Qu’on leur oppose des arguments et des idées, et la justice en dernier recours – et libre à eux de faire de même. Et qu’on se garde aussi de mettre sur un pied d’égalité des attaques verbales ou un moindre temps de parole télévisuel avec un meurtre par balles. S’il vous plaît. On lisait hier « Et Zemmour, et Dieudonné, et Untel et Untel ils ont le droit, eux, à la provocation ? » Ben oui. Ni plus, ni moins que Cabu, Charb et les autres. Mais là, ce sont Cabu, Charb « et les autres » qui sont morts.

Pourquoi parlais-je de laisser une chance à l’humanité ?

Parce que les « Non », hier, sont venus de droite, de gauche, de lecteurs de Charlie et de contempteurs de Charlie, de chrétiens, de musulmans, de juifs, d’athées et d’agnostiques ; il en est venu d’Amérique et d’Asie, d’Afrique et d’Europe des quatre points cardinaux, de jeunes et de vieux, de leaders politiques et de passants, il en est venu de toute l’humanité. On a vu des rassemblements spontanés, tenez, dans toute l’Amérique du sud. Dans des pays où le souvenir de la liberté d’expression écrasée est autrement plus vivace parce que plus récent que chez nous. On a vu ces meurtres condamnés officiellement par l’Iran, vingt ans après l’affaire des « Versets sataniques ».
Je ne crois pas que quiconque ait imposé à toute cette humanité de suivre une sage petite ligne vivrensembliste cucul à la française. Elle aurait pu, en toute liberté, s’en foutre. Qu’elle ne l’ait pas fait est un signe.

Alors, laissons-lui une chance avant de parler d’hypocrisie ou de parier sur la date de fin de l’union sacrée. Il y a des hypocrites et aucune union sacrée ne dure. Mais c’est une belle humanité qui se dévoile dans les brefs intervalles de temps où elle est capable d’en recréer une nouvelle. S’il doit y avoir dans cette affaire un motif d’espérance et de foi, que ce soit celui-ci.

Quant à la charité, son devoir ce matin est tout tracé : prier pour les disparus, célèbres ou anonymes, héros du devoir ou victimes d’une coïncidence d’emploi du temps, pour leurs familles, pour les blessés, et pour les meurtriers. Pour notre pays et pour notre humanité.

lumicharlie

Au boulot.

Censurez cette censure que je ne saurais voir

Censure. Monsieur Zemmour est censuré. I-télé a rompu son contrat avec lui. C’est la preuve que nous sommes dans un Etat totalitaire (sic).

Mercredi soir, Christ va donc débarquer dans un Etat totalitaire. Voilà assurément qui demande à être vérifié.

On pourrait procéder par comparaison, mais ça ne nous mènerait pas très loin. Toute collection a sa première pièce, l’entrée en totalitarisme a toujours son premier pas. Mais en règle générale, les dictateurs aiment à frapper les trois coups sans équivoque et même en fanfare, de manière à ne laisser planer aucun doute. Par exemple, rejoignez l’encyclopédie la plus proche et penchez-vous sur la chronologie du mois de février 1933 en Allemagne. A J+30, on savait où on en était.

Qu’est-il concrètement arrivé ? Un polémiste a vu rompre son contrat d’avec une chaîne d’information en continu également célèbre pour une titraille plus coquillière que le calcaire à gryphées du mont d’Or. Ses aficionados y voient la main du pouvoir et interprètent la chose comme une censure d’Etat en bonne et due forme, prélude, sinon symbole d’une dictature de même.

Avant toute chose vais-je préciser que je ne suis pas de ces derniers. Les thèses défendues par M. Zemmour me paraissent fallacieuses, et irrecevable son argumentaire brandissant un peu à tout propos la dangerosité de l’islam ou des communautés musulmanes en France. Sa sortie à propos de la visite du pape François au Parlement européen, commentée ici par Henrik Lindellrésume assez bien le fond de sa pensée, enfin, de ce qu’il en livre aux médias, et cela ne me plaît pas. Cela ne me plaît pas parce que cela me paraît une lecture dangereuse et fausse de l’état de nos sociétés. Dangereuse parce que fausse. Le coup de l’ennemi extérieur (fût-il installé à l’intérieur, géographiquement parlant) source de tous maux, je ne l’aime pas plus chez lui que chez d’autres. Ce que je crois menacé par la barbarie en notre temps, je ne vais pas le résumer ici : si vous avez déjà un peu parcouru ce blog, vous voyez l’idée.

Bref, je n’ai pas de sympathie pour les idées de M. Zemmour. Vraiment pas.
Il n’empêche que je ne réclame pas ipso facto sa tête sur un plat.

Visiblement, ce n’est pas le cas de tous ses contempteurs. On peut lire certains réclamer, sans souci de l’oxymore, son interdiction d’expression publique au nom de la liberté d’expression. « Celle-ci ne doit pas s’appliquer à des gens comme lui », expliquent-ils. De manière générale, c’est vrai, les débats sont drôlement plus simples entre personnes qui sont déjà d’accord, ils forment une société apaisée, unie, et marchant radieuse vers… quelque chose. Quelque chose vers quoi je n’ai pas davantage envie d’aller que sur les chemins où nous promène l’intéressé. Quelque chose à quoi il est tout à fait pertinent de donner le nom de pensée unique. C’en est, par définition. A la question : y a-t-il de la part de certaines personnes, privées ou publiques, inconnues ou puissantes, la volonté d’appliquer une véritable censure à Eric Zemmour ? la réponse est oui, sans hésiter. C’est écrit en toutes lettres. Et cela ne leur fait pas honneur.

On peut trouver ses idées nauséabondes ou dangereuses. On peut trouver ses propos révoltants. Ben oui. Mais tant qu’il ne franchit pas les limites de la loi, auquel cas on porte plainte et on se plie au verdict de la justice. Dans le cas contraire, Messieurs les adeptes de la censure, Messieurs pour qui les idées qui vous dérangent doivent être interdites, il faudra être un peu plus courageux et prendre ce risque inouï qui s’appelle débattre. En général, ceux avec qui on débat, en vrai, ce sont ceux avec qui on n’est pas d’accord, en vrai. C’est un des fondements de la démocratie, la vraie. Pas celle qu’on redéfinit d’une manière telle qu’on puisse conclure « donc c’est nous et pas eux. Donc eux, on les interdit ».

C’est effarant d’en être toujours là, dites.
A propos de la justice, un twittos rappelait ce week-end qu’Eric Zemmour avait essayé. Oui, oui. Il a porté plainte contre un rappeur qui le traitait de con. Et il a perdu.
Comme quoi, tout le paragraphe précédent s’applique aussi en sens inverse. Et d’ailleurs, il n’y aura pas à chercher loin dans les mémoires des situations de Zemmour-à-l’envers. Fut un temps où à chaque bascule politique nationale, les présentateurs du vingt heures de la deux valsaient au profit d’autres notoirement un peu plus proches du pouvoir. Ce qui n’est pas joli, qui mérite même d’être dénoncé. Car on peut encore.
C’est ce qui fait la différence avec la censure, la vraie, « avec réveil au clairon et tout le toutim ».

Ce qui s’est produit, c’est ceci : une chaîne télé a viré un animateur. Un animateur dont un twittos faisait remarquer qu’il s’était plaint [le mois précédent] d’être victime de censure médiatique, et qu’il l’avait fait sur… suivait la liste d’une dizaine de chaînes TV et radio lui ayant ouvert le micro. Cette chaîne télé a peut-être reçu un « conseil » amical du « pouvoir ». Ou choisi en interne de dégager le trublion. Ou pris peur à l’idée d’un dérapage, au sens de : pénalement répréhensible. Ou d’une lassitude du public. Il n’y a pas eu de décret, que je sache, ni d’ordonnance ministérielle. L’ouvrage de l’intéressé n’a pas été, sur ordre d’Anastasie, retiré des librairies. Il y caracole en tête de gondole, et cette affaire devrait encore booster ses ventes. Eric Zemmour n’a pas été incarcéré. Il lui reste même encore de nombreux micros tendus, peut-être davantage qu’avant. Et nous, nous ne risquons rien à consulter sur la toile sa production intellectuelle, quoi que nous en pensions. Il y a même gros à parier que les commentaires pro-Zemmour seront acceptés sur cet article, bien que mon blog, étant ma propriété privée, ait le droit d’être un espace rigoureusement partial, obtus et totalitaroïde. Je vous demanderai simplement d’être polis.
De la même manière, une chaîne de télé privée n’est tenue de garantir aucun droit à l’antenne à quiconque. L’espace audiovisuel privé n’est pas en permanence décompté comme il l’est en temps de campagne électorale. Quand une enseigne de supermarché cesse de vendre une marque de céréales, personne ne crie à la censure. Elle n’en veut pas dans ses rayons. C’est sa liberté. Et la nôtre d’aller en retrouver ailleurs. Tant qu’il existe un ailleurs – et il en existera plus facilement un pour les polémistes à la mode que pour les marques de céréales peu vendues.

Bref, à mes yeux, on est loin d’une censure d’Etat et encore plus d’un Etat totalitaire. Très, très loin et je ne suis pas sûr du tout qu’on ait là un premier pas plus prononcé que d’ordinaire dans cette direction. Et nous n’avons pas intérêt à galvauder ces mots-là. Nous en aurons besoin le jour venu.

Si de telles évictions venaient à se multiplier, il y aurait lieu de sonner l’alarme, en effet. Et de même si elles visaient des personnes ou des partis d’un autre camp (on l’oublie vite). D’ici là, vu l’omniprésence médiatique d’Eric Zemmour depuis de longs mois, considérer qu’il est globalement victime de censure, « bâillonné », relève du comique. Comparez avec le temps d’antenne dont disposent, par exemple, ceux qui proposent une réflexion qui dérange vraiment : celle qui préconise de sortir du système basé sur le culte de la croissance du PIB à tout prix, prétendue panacée, veau d’or moderne. Ce qui m’amène à la suite.

C’est un peu une tarte à la crème que la pensée unique. Ce n’est pas un fantasme. Elle nous menace sans cesse, un peu (pour l’heure) par volonté « d’en haut », davantage encore par complicité active ou passive « d’en bas ». Quelle complicité ? La plus ordinaire : celle qui consiste à se laisser aller au confort. Sommes-nous réellement prêts à concéder du temps de parole à ceux qui nous dérangent, et pas seulement à ceux qui dérangent nos adversaires politiques ? Sommes-nous disposés à nous opposer à toute ébauche de pensée unique même quand elle est conforme à ce que nous pensons nous-mêmes ? Face à un pape qui dérange, par exemple – qui dérange même, manifestement, Eric Zemmour ?

Pire : face à un Christ qui dérange ?
C’est le bon moment pour s’interroger ; il arrive demain soir.