Censurez cette censure que je ne saurais voir

Censure. Monsieur Zemmour est censuré. I-télé a rompu son contrat avec lui. C’est la preuve que nous sommes dans un Etat totalitaire (sic).

Mercredi soir, Christ va donc débarquer dans un Etat totalitaire. Voilà assurément qui demande à être vérifié.

On pourrait procéder par comparaison, mais ça ne nous mènerait pas très loin. Toute collection a sa première pièce, l’entrée en totalitarisme a toujours son premier pas. Mais en règle générale, les dictateurs aiment à frapper les trois coups sans équivoque et même en fanfare, de manière à ne laisser planer aucun doute. Par exemple, rejoignez l’encyclopédie la plus proche et penchez-vous sur la chronologie du mois de février 1933 en Allemagne. A J+30, on savait où on en était.

Qu’est-il concrètement arrivé ? Un polémiste a vu rompre son contrat d’avec une chaîne d’information en continu également célèbre pour une titraille plus coquillière que le calcaire à gryphées du mont d’Or. Ses aficionados y voient la main du pouvoir et interprètent la chose comme une censure d’Etat en bonne et due forme, prélude, sinon symbole d’une dictature de même.

Avant toute chose vais-je préciser que je ne suis pas de ces derniers. Les thèses défendues par M. Zemmour me paraissent fallacieuses, et irrecevable son argumentaire brandissant un peu à tout propos la dangerosité de l’islam ou des communautés musulmanes en France. Sa sortie à propos de la visite du pape François au Parlement européen, commentée ici par Henrik Lindellrésume assez bien le fond de sa pensée, enfin, de ce qu’il en livre aux médias, et cela ne me plaît pas. Cela ne me plaît pas parce que cela me paraît une lecture dangereuse et fausse de l’état de nos sociétés. Dangereuse parce que fausse. Le coup de l’ennemi extérieur (fût-il installé à l’intérieur, géographiquement parlant) source de tous maux, je ne l’aime pas plus chez lui que chez d’autres. Ce que je crois menacé par la barbarie en notre temps, je ne vais pas le résumer ici : si vous avez déjà un peu parcouru ce blog, vous voyez l’idée.

Bref, je n’ai pas de sympathie pour les idées de M. Zemmour. Vraiment pas.
Il n’empêche que je ne réclame pas ipso facto sa tête sur un plat.

Visiblement, ce n’est pas le cas de tous ses contempteurs. On peut lire certains réclamer, sans souci de l’oxymore, son interdiction d’expression publique au nom de la liberté d’expression. « Celle-ci ne doit pas s’appliquer à des gens comme lui », expliquent-ils. De manière générale, c’est vrai, les débats sont drôlement plus simples entre personnes qui sont déjà d’accord, ils forment une société apaisée, unie, et marchant radieuse vers… quelque chose. Quelque chose vers quoi je n’ai pas davantage envie d’aller que sur les chemins où nous promène l’intéressé. Quelque chose à quoi il est tout à fait pertinent de donner le nom de pensée unique. C’en est, par définition. A la question : y a-t-il de la part de certaines personnes, privées ou publiques, inconnues ou puissantes, la volonté d’appliquer une véritable censure à Eric Zemmour ? la réponse est oui, sans hésiter. C’est écrit en toutes lettres. Et cela ne leur fait pas honneur.

On peut trouver ses idées nauséabondes ou dangereuses. On peut trouver ses propos révoltants. Ben oui. Mais tant qu’il ne franchit pas les limites de la loi, auquel cas on porte plainte et on se plie au verdict de la justice. Dans le cas contraire, Messieurs les adeptes de la censure, Messieurs pour qui les idées qui vous dérangent doivent être interdites, il faudra être un peu plus courageux et prendre ce risque inouï qui s’appelle débattre. En général, ceux avec qui on débat, en vrai, ce sont ceux avec qui on n’est pas d’accord, en vrai. C’est un des fondements de la démocratie, la vraie. Pas celle qu’on redéfinit d’une manière telle qu’on puisse conclure « donc c’est nous et pas eux. Donc eux, on les interdit ».

C’est effarant d’en être toujours là, dites.
A propos de la justice, un twittos rappelait ce week-end qu’Eric Zemmour avait essayé. Oui, oui. Il a porté plainte contre un rappeur qui le traitait de con. Et il a perdu.
Comme quoi, tout le paragraphe précédent s’applique aussi en sens inverse. Et d’ailleurs, il n’y aura pas à chercher loin dans les mémoires des situations de Zemmour-à-l’envers. Fut un temps où à chaque bascule politique nationale, les présentateurs du vingt heures de la deux valsaient au profit d’autres notoirement un peu plus proches du pouvoir. Ce qui n’est pas joli, qui mérite même d’être dénoncé. Car on peut encore.
C’est ce qui fait la différence avec la censure, la vraie, « avec réveil au clairon et tout le toutim ».

Ce qui s’est produit, c’est ceci : une chaîne télé a viré un animateur. Un animateur dont un twittos faisait remarquer qu’il s’était plaint [le mois précédent] d’être victime de censure médiatique, et qu’il l’avait fait sur… suivait la liste d’une dizaine de chaînes TV et radio lui ayant ouvert le micro. Cette chaîne télé a peut-être reçu un « conseil » amical du « pouvoir ». Ou choisi en interne de dégager le trublion. Ou pris peur à l’idée d’un dérapage, au sens de : pénalement répréhensible. Ou d’une lassitude du public. Il n’y a pas eu de décret, que je sache, ni d’ordonnance ministérielle. L’ouvrage de l’intéressé n’a pas été, sur ordre d’Anastasie, retiré des librairies. Il y caracole en tête de gondole, et cette affaire devrait encore booster ses ventes. Eric Zemmour n’a pas été incarcéré. Il lui reste même encore de nombreux micros tendus, peut-être davantage qu’avant. Et nous, nous ne risquons rien à consulter sur la toile sa production intellectuelle, quoi que nous en pensions. Il y a même gros à parier que les commentaires pro-Zemmour seront acceptés sur cet article, bien que mon blog, étant ma propriété privée, ait le droit d’être un espace rigoureusement partial, obtus et totalitaroïde. Je vous demanderai simplement d’être polis.
De la même manière, une chaîne de télé privée n’est tenue de garantir aucun droit à l’antenne à quiconque. L’espace audiovisuel privé n’est pas en permanence décompté comme il l’est en temps de campagne électorale. Quand une enseigne de supermarché cesse de vendre une marque de céréales, personne ne crie à la censure. Elle n’en veut pas dans ses rayons. C’est sa liberté. Et la nôtre d’aller en retrouver ailleurs. Tant qu’il existe un ailleurs – et il en existera plus facilement un pour les polémistes à la mode que pour les marques de céréales peu vendues.

Bref, à mes yeux, on est loin d’une censure d’Etat et encore plus d’un Etat totalitaire. Très, très loin et je ne suis pas sûr du tout qu’on ait là un premier pas plus prononcé que d’ordinaire dans cette direction. Et nous n’avons pas intérêt à galvauder ces mots-là. Nous en aurons besoin le jour venu.

Si de telles évictions venaient à se multiplier, il y aurait lieu de sonner l’alarme, en effet. Et de même si elles visaient des personnes ou des partis d’un autre camp (on l’oublie vite). D’ici là, vu l’omniprésence médiatique d’Eric Zemmour depuis de longs mois, considérer qu’il est globalement victime de censure, « bâillonné », relève du comique. Comparez avec le temps d’antenne dont disposent, par exemple, ceux qui proposent une réflexion qui dérange vraiment : celle qui préconise de sortir du système basé sur le culte de la croissance du PIB à tout prix, prétendue panacée, veau d’or moderne. Ce qui m’amène à la suite.

C’est un peu une tarte à la crème que la pensée unique. Ce n’est pas un fantasme. Elle nous menace sans cesse, un peu (pour l’heure) par volonté « d’en haut », davantage encore par complicité active ou passive « d’en bas ». Quelle complicité ? La plus ordinaire : celle qui consiste à se laisser aller au confort. Sommes-nous réellement prêts à concéder du temps de parole à ceux qui nous dérangent, et pas seulement à ceux qui dérangent nos adversaires politiques ? Sommes-nous disposés à nous opposer à toute ébauche de pensée unique même quand elle est conforme à ce que nous pensons nous-mêmes ? Face à un pape qui dérange, par exemple – qui dérange même, manifestement, Eric Zemmour ?

Pire : face à un Christ qui dérange ?
C’est le bon moment pour s’interroger ; il arrive demain soir.

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3 réflexions sur “Censurez cette censure que je ne saurais voir

  1. J’aime toujours autant ta prose. Juste pas d’accord avec un truc « sommes nous disposer » 😉 tu peux censurer mon commentaire sans soucis …

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