Dire oui

J’ai lu un jour, mais je ne sais plus où, que l’homme de l’époque romane était convaincu que le monde vieillissait et déclinait. Que ses ancêtres étaient plus grands, au propre et au figuré, que les temps étaient les derniers, tout en s’éternisant quelque peu. Puisque de toute façon tout cela menait vers le retour du Christ, à quoi bon « progresser » ?

Bien sûr, « de tout temps les hommes » ont regretté le bon vieux temps. C’est à peu près la première chose qu’ils ont écrite entre « Y’a plus de jeunesse ma bonne dame » et « Ough-ourouk doit trois sacs de grain au roi ». Mais cela concernait tantôt les élites et tantôt tout le monde. C’était parfois plus marqué et parfois moins.

Et puis nous sortons de plusieurs décennies d’une foi dans le progrès si frénétique et si répandue dans la société qu’on ne doit pas en trouver tant d’équivalents que ça. Que demain dût être meilleur qu’aujourd’hui était une évidence depuis 1950, même s’il restait tout de même à éviter de choir bêtement dans la guerre nucléaire sur ce chemin vers la paix et la félicité. En 1989, on pensait y être enfin arrivé, la consommation achèverait de conclure la fin de l’histoire dans une perpétuelle digestion sereine qui dispenserait pour l’éternité les hommes de penser. Ou plutôt de passer à l’acte.

Cela fait quelque temps que ces doux rêves se sont évanouis, mais tout de même, il a fallu quelques années pour que le désenchantement parachève sa mue en désespérance, que le progrès se mue en innovation – on ne sait plus du tout si ça grandit l’humain, on s’en fiche complètement : c’est nouveau, ça se vendra, ça se périmera et on vendra la version 2.0, coco ! Il a fallu quelques années pour qu’on n’ose plus se la souhaiter bonne : cette mode aigre se répand à partir de 2008. Quelques années pour que plus aucun candidat à l’élection présidentielle n’ose plus prétendre, même par mensonge, qu’avec lui « tout devenait possible ». Les discours clones martèlent qu’au contraire, sont advenus les temps où plus rien n’est possible, où plus rien ne peut changer, où plus rien ne peut s’améliorer, bien au contraire.

Il a fallu quelques années avant que ce ne soit plus un jeu ou une caricature mais bien le ressenti le plus global.

Il va falloir régresser, perdre, abandonner, renoncer, s’appauvrir, s’abîmer. La machine progresse, mais notre vie, elle, va décliner. C’est une certitude. D’autant plus qu’elle est auto-réalisatrice.

Avec un sentiment profond de perte de contrôle. Nous ne pouvons plus rien. Plus rien ne dépend de nous, mais de forces mystérieuses et hostiles. Il faut dire que même les éléments s’y mettent, je veux dire, les derniers dont nous n’avons pas encore réussi à aggraver les frasques : les séismes se multiplient et les super-volcans grondent.

Et pour le reste, n’expions-nous pas les dettes des autres ? Des générations précédentes, de choix politiques que nous n’avons pas validés, ou pas en connaissance de cause ?

En tout cas, le résultat est là : nous subissons bien souvent notre temps comme la pluie ou le brouillard. En nous sachant impuissants et livrés à une haine implacable, mais insaisissable, immatérielle, indestructible et imparable.

Et nous ne pouvons, c’est vrai, pas grand-chose. Surtout seuls.

Mais il est encore plus vrai que rien ne se fera sans nous.

En s’incarnant, Dieu lui-même montre qu’Il ne sauve pas l’homme sans l’homme.

Ce qui nous sauve, c’est notre oui.

Ce monde sera-t-il sauvé ? Probablement pas.

Ce qui appartient au Prince de ce monde passera. La démesure, l’ivresse de pouvoir, la goinfrerie mourront, au moins de faim, à mettre les choses au pire.

Qu’importe, si l’autre monde, si un autre temps est déjà, sinon construit, du moins en chantier. A côté. Plus petit. Plus simple. Plus sobre. Plus à taille humaine. De l’autre, il ne restera que des tombeaux. Vides.

Ce sera difficile. Très difficile. Les chutes de mondes, ça a déjà existé. Cela fait du bruit et souvent, hélas, des morts. Nous sommes prévenus. Peut-être mieux prévenus, mieux outillés, ce qui nous donne une petite chance.

Il faut d’abord dire oui.

Il ne faut pas souhaiter la bonne année. Il faut commencer par dire oui à une bonne année, c’est notre seule petite chance de la faire.

S’émerveiller pour une révolution écologiste

Ce qui suit est le texte, légèrement remanié, de la seconde session de l’atelier écologie 2016 des Alternatives catholiques (la vidéo ici). Une « conférence » en somme, mais certainement pas un cours de théologie de la Création, beaucoup plus un « retour d’expérience » personnel d’écologiste chrétien, naturaliste de terrain.

L’écologie est une science. Je vous en ai souvent parlé.

Sur le terrain, c’est souvent des règles, des analyses, des calculs. Des économies. Une espèce d’ingénierie austère. Même quand on parle biodiversité.

Quand on veut par exemple évaluer l’impact d’un projet d’aménagement, tout va passer par des chiffres. On va compter combien d’hectares sont touchés, combien de couples de combien d’espèces vont perdre leur territoire. Combien, là-dedans, sont des espèces classées en Liste rouge, quelle part de la population biogéographique de référence ça fait, et chiffrer, chiffrer et chiffrer encore les conséquences sur les écosystèmes. Pour, là encore, ne parler que du chapitre biodiversité. Pour les impacts sur l’eau, le bruit, l’énergie, tout ce qu’on appelle parfois « l’environnement gris », c’est encore pire, parce que la matière y est encore plus propice.

Et c’est avec des chiffres qu’on va conclure que c’est pas grave ou alors que c’est abominable.

Et là, ben le problème c’est que l’écologie comme ça, c’est…

Austère ? Aride ? Allez, lâchons le mot : c’est CHIANT !

C’est un peu comme être chrétien, en fait. Imaginez que la foi, ça consiste juste à calculer et suivre les préceptes, après avoir calculé le pour et le contre. Comme un bon petit bobo-pharisien du XVIe arrondissement de Jérusalem qui compte ses jours de jeûne et le montant qu’il verse au Temple. On trie ses petits déchets, on porte sa petite dîme au Temple, on éteint la lumière, on observe bien le shabbat. On l’observe tellement, alors qu’il ne bouge pas beaucoup, puisque le shabbat c’est le repos, qu’on S’ENDORT.

On passe à côté de ce qui fait la vie, on rate ce qui est la vie.

La science des relations des êtres vivants entre eux et avec leurs milieux, si c’est chiant c’est qu’on est passé à côté du truc. Alors comment faire pour ne pas passer à côté ?

D’abord on regarde.

Donc aujourd’hui, plutôt que d’analyser, on va parler un peu de regarder. On va s’émerveiller.

Parce qu’il ne faut pas croire : on ne s’engage pas pour la protection de la Nature parce qu’on a la tête pleine de tableaux croisés dynamiques ou des surfaces de mesures compensatoires.

On s’engage parce qu’on a regardé, qu’on a appris à regarder.

Ces écologistes de terrain ont commencé, très jeunes, par aller dans « la nature » – non pas l’Amazonie ni la Grande barrière de corail, mais le ruisseau du coin, le petit bois derrière la maison, ou même le parc, et par contempler.

Et ils ont trouvé ça BEAU.

Bien sûr, il faut affûter son regard. Il y a beaucoup de choses qu’on trouve belles et qui n’ont rien à voir avec la vie. Prenez un jardin à la française, soigneusement sculpté. Il n’y a rien de vivant là-dedans. Tout est cadenassé, tout est verrouillé. Les plantes sont traitées comme on traite la pierre d’une sculpture et c’est tout juste si un malheureux merle peut nicher là-dedans. Je parle ici de découvrir la beauté de la vie.

Première étape : découvrir

Qu’est-ce qu’on voit, alors, dans « la nature » ?

D’abord des belles choses, je veux dire : des choses dont la beauté n’échappe à personne. Des animaux ou des plantes rutilants de couleurs. Le Martin-pêcheur. Le Paon du jour. Un grand chêne. Une orchidée… Ah ! plus rare : trop peu d’entre nous savent qu’on peut voir des orchidées dans nos campagnes, et même que c’est assez facile.

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Orchis mascula – Marnand (Rhône)

Mais là, on reste encore à la surface. On peut regarder tous ces êtres un peu comme on admire le jardin à la française. Juste formes et couleurs. Il y a encore beaucoup à découvrir. Continuons.

Le déclic vient souvent de la rencontre d’une personne qui s’y connaît, et nous guide dans cet apparent fouillis, ou bien d’un livre, d’une revue (généralement La Hulotte…) bref, la porte d’entrée consiste à connaître l’une ou l’autre espèce remarquable par… on ne sait quoi. Une forme, un comportement… originaux, en tout cas un petit quelque chose que l’on se met à vouloir rechercher. Sans connaître les arbres ni les animaux, on cherche si on ne trouve pas dans la haie cet arbuste qui a un joli fruit bicolore, ce chêne à la feuille toute douce, si sous les pierres il n’y a pas ce drôle de crapaud qui transporte ses œufs. Et la découverte de l’espèce tant recherchée est un premier émerveillement : il mêle la fierté de la découverte elle-même à l’admiration d’avoir là, devant soi, ce qu’on ne connaissait que par un livre.

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Alyte accoucheur, monts de Tarare (Rhône)

On apprend à observer et à se rendre ce monde familier.

Il suffit de commencer à savoir mettre quelques noms, à comprendre ce qu’on voit, pour que toute la perspective change. On commence à entrer dans l’intimité de la vie sauvage. Il faut l’explorer petit à petit : de toute façon, en une vie entière on n’en viendrait pas à bout.

Et c’est comme ça que petit à petit on va arriver à connaître beaucoup d’oiseaux, d’arbres, d’amphibiens, de coléoptères etc. L’émerveillement est donc déjà la première porte vers la connaissance. C’est une exploration.

Le regard est alors modifié : il commence à savoir « sentir la vie » et à changer ses critères de beauté.

Quand on a la connaissance, on n’a plus besoin d’émerveillement pour étudier, en théorie. On peut inventorier et cartographier comme ça comme une machine… Mais le vivant, ce n’est pas de la vulgaire chimie. Si on tient tout ça pour un simple « objet biologique » on ne va RIEN comprendre. On ne cherchera pas assez, on ne pressentira pas les phénomènes, donc en plus la lecture qu’on va faire ne sera pas seulement froide, elle sera superficielle. On peut éventuellement démonter avec une froideur scientifique les systèmes vivants. On peut expliquer que tel comportement ahurissant est « normal » parce qu’il est une réponse logique posée à un phénomène évolutif, autrement dit, une adaptation. On peut, en somme, regarder les écosystèmes et les êtres qui les constituent comme une gigantesque usine pleine d’étranges machines. Ce ne sera pas faux. Ce sera même déjà beaucoup que de comprendre la mécanique des relations qu’on a devant nous. C’est même indispensable pour comprendre scientifiquement les questions écologiques, l’enchaînement des causes et des conséquences, le pourquoi des impacts.

Mais on va encore rater quelque chose. C’est un second palier, on peut encore monter, on doit encore monter si on ne veut pas vite errer dans un contresens.

Pourquoi ? Parce que la vie n’a pas notre logique. Elle n’est pas qu’une belle machine. C’est un foisonnement qui invente perpétuellement du nouveau, qui ne rechigne pas à la gratuité, ni au gaspillage.

Seconde étape : dépasser les apparences

Il y a deux ans environ, Fabrice Hadjadj au cours d’une conférence avait pris à ce propos l’exemple de la Sterne arctique. C’est une sorte de petite mouette qui pèse une centaine de grammes, ce qui ne l’empêche pas de migrer froidement (bien sûr) d’un pôle à l’autre : l’été boréal dans l’Arctique, l’été austral dans l’Antarctique. Un piaf de cent grammes. Comment ne pas s’en émerveiller ?

Mon premier réflexe avait été de hausser les épaules ; mais enfin, si elle le fait, c’est juste pour fuir la concurrence des espèces qui accaparent les zones tempérées, c’est l’adaptation, toussa. Oui, bien sûr. Mais « l’adaptation » aurait tout simplement pu ne pas engendrer d’espèce capable de ce miracle. Quel gaspillage ! Quelle absence totale de rentabilité ! Appelez-moi Sicco Mansholt et tous les technocrates !

Elle aurait très bien pu ne pas être, si la vie n’était pas ce qu’elle est. La vie pourrait faire plus simple. Beaucoup plus simple. Elle pourrait aimer le standard, l’efficient, le polyvalent et ne laisser aucune place au reste. Elle pourrait ne pas être aussi foisonnante, buissonnante.

Les niches écologiques pourraient ne pas être telles qu’on trouve des milliers d’espèces de coléoptères sur un seul arbre en forêt équatoriale. Après tout, plus une espèce est simple et souple, mieux elle survit. Voyez les méduses, elles traversent les ères géologiques avec l’aplomb stupide d’un char d’assaut. Voyez les espèces d’oiseaux ou de mammifères les plus opportunistes, ce sont elles qui survivent à tout ce que nous faisons subir à ce monde. Sous peu, on verra des rats et des corneilles s’inscrire à des fablabs.

Mais non. Il n’y a pas, en ce monde-ci, que quelques espèces adaptables, souples, dures à cuire. Il y a l’immense cohorte des spécialistes à la niche écologique étroitissime, les insectes liés à telle petite plante qui vit elle-même en épiphyte sur tel arbre, les oiseaux qui exigent tel genre de sous-bois ou de lande.

Dieu crée. Il en émerge un monde non pas dirigé à marches forcées vers l’homme, mais un monde qui part dans tous les sens, en une explosion de créativité, une force qui crée sans cesse de la nouveauté. Cette force est d’ailleurs peut-être ce qu’Hildegarde de Bingen appelait viriditas, « verdeur », énergie qui fait jaillir la vie partout où elle est possible, et même en créant ces possibles. C’est aussi ce que certains théologiens appellent création continuée. En tout cas, nous voyons le résultat et il est stupéfiant.

Il est plus qu’ingénieux. Il est plus que diversifié. Il assume le gratuit.

Tenez, voici un autre exemple. Vous savez tous bien entendu qu’avant l’homme, il y a trois, peut-être quatre milliards d’années d’évolution et donc que l’immense majorité des espèces engendrées ont disparu avant notre propre apparition.

Mais ça va encore plus loin.

Est-ce que vous connaissez la faune d’Ediacara ?

Ce sont des êtres vivants du Précambrien. C’est la première explosion de vie, il y a 550 à 600 millions d’années. Des êtres complexes mous qui ont été fossilisés de manière assez miraculeuse et retrouvés dans une petite chaîne de collines en Australie, d’où son nom. Ils ont vécu quelques dizaines de millions d’années et disparu.

Or, on ne peut les rattacher à rien. Au Cambrien, où on voit apparaître des prototypes de mollusques, de crustacés… et la vie prend les chemins qui nous sont familiers. Mais avant cela, il y a eu cette faune qu’on dirait extraterrestre. Et finalement la vie laisse tomber tout ça, cette première radiation n’aboutit à rien et c’est une autre voie qui s’impose, avec la symétrie bilatérale et tout. La vie, c’est ça. Elle ne craint pas de tout essayer, d’arriver à des impasses et de repartir.

Elle ne craint pas la mort : il faut bien que des êtres meurent pour que d’autres leur succèdent. Si le grain tombé en terre ne meurt pas…

Là encore, nous avons un chemin qui aurait pu être infiniment plus simple, plus efficace, si la vie nous obéissait, si ses chemins étaient nos chemins !

Mais non.

Troisième étape : à la recherche du sens

Il y a tant de gratuit que tout n’est pas tourné vers nous. Tout cela, et nous avec, est tourné vers Dieu. Toutes les créatures, nous dit l’Ecriture, chantent sa Louange et toutes gémissent dans les douleurs de l’enfantement du monde à venir.

Relisons le fameux psaume 103 : « Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur ! » Et le psalmiste d’évoquer, avant même « les prairies pour les troupeaux, les champs pour l’homme qui travaille, le vin qui réjouit le cœur de l’homme » diverses bêtes qui ne nous servent à rien : l’âne sauvage, les oiseaux du ciel ; et plus loin la cigogne, les chamois, les marmottes et même le lion ; et de conclure que « Tout cela, Ta sagesse l’a fait. »

Nous trouvons encore dans Job 38, 26-27, un Dieu qui « fraie un chemin pour l’averse, pour faire pleuvoir sur une terre sans hommes, sur le désert que nul n’habite, faire germer l’herbe sur la steppe ». Plus loin, au chapitre 39, voici l’âne sauvage qui se rit des villes et de l’ânier ; et aux chapitres 40 et 41, Léviathan et Béhémoth, le crocodile et l’hippopotame, prodiges de la Création par leur puissance, et que l’homme n’asservit pas, et même, qui sont dangereuses pour lui.

Pourquoi donc ? Que font-ils sur Terre et encore plus dans l’Ecriture ?

Tout simplement parce que le projet de Dieu dans la Création, il inclut tout ça. Cette grandeur qui nous dépasse, cette débauche de vie qui n’est même pas pour nous, ces animaux qui se fichent pas mal de nous, cette pluie qui n’est pas pour nos jardins, mais qui glorifient Dieu. Il n’est pas anodin que la Parole de Dieu, tout à la fois, donne mission à l’homme d’emplir la Terre – mission qu’il donne également à toutes les autres créatures vivantes ! – et nous rappelle de la sorte que des animaux « dangereux », ou « inutiles », ne sont pas des ennemis mortels à éradiquer dans un funeste « eux ou nous », mais des œuvres du Seigneur, des merveilles qu’il fit.

Cela doit être présent dans notre esprit quand nous contemplons, quand nous voulons nous pénétrer en profondeur de ce que ce qui est là devant nous nous dit de Dieu et de son projet. Sa gratuité va jusque-là.

Une contemplation écologiste, c’est ça. Cela mêle la disponibilité à un monde inattendu, toujours susceptible de surprendre, l’émerveillement devant sa profusion, son inventivité, la nouveauté dont il est capable, la subtilité de ce qu’il engendre, la connaissance pour comprendre ce qui se joue. Et pour tout ça, tout ça, il faut du temps. Le naturaliste de terrain le sait : sans patience, c’est-à-dire sans renoncer à être le maître du temps, sans s’en remettre au temps de la Création, il ne verra rien et ne comprendra rien.

Il n’y a d’ailleurs pas besoin d’être un spécialiste pour entrer dans ce monde. Il suffit de connaître quelques espèces et quelques règles de l’écologie pour donner cette épaisseur de sens à la beauté. Il n’y a pas besoin de connaître le nom de tous les insectes du bois mort, ni même d’un seul, pour percevoir la beauté d’une vieille forêt où il reste des arbres morts sur pied.

Dès qu’on a appris à travers quelques exemples que la vie, c’est la diversité, le foisonnement, l’ingéniosité permanente, l’hétérogène, les liens derrière ce qui nous semble fouillis, alors on peut s’ouvrir à elle et sans même l’étudier !… la contempler.

Et c’est tout le regard porté sur le monde qui change. C’est une conversion. Il ne faut pas la minimiser. Car si nous assumons dans nos choix toutes les implications de ce changement, la portée est révolutionnaire.

Contempler, c’est faire la révolution !

Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, serait l’attitude de contemplation, au lieu de l’agitation frénétique. La contemplation comble le vide de notre société de solitaires. L’art de la contemplation produit des objets mais les considère comme des signes et non comme des choses; des signes qui sont le point de départ vers la découverte d’une autre réalité. » (J. Ellul)

Contempler, c’est tourner le dos d’une manière radicale à l’utilitarisme.

C’est appliquer et revendiquer une grille de lecture pour le bien commun qui explose les cadres et les critères en vigueur depuis la fin du XVIIIe siècle, ces critères qui relèvent exclusivement du calcul, de l’optimisation, de la performance.

Et si nous voulons réellement faire de l’écologie, c’est-à-dire remédier à la crise écologique, cette conversion, cette révolution des outils mentaux est indispensable. Si nous n’arrivons pas à nous sortir de l’utilitarisme, nous aurons toujours quelqu’un pour nous expliquer qu’on peut se nourrir de pilules, se transformer en machines, et que tout ira bien.

Ou plutôt tenter de le faire car on n’y arrivera sans doute jamais, techniquement parlant, mais on aura eu le temps de provoquer le naufrage de la vie. Sans l’émerveillement, nous n’avons aucun rempart contre ce genre d’horreur : tout ce qui paraît comptablement rentable et techniquement réalisable sera considéré comme bon. En tout cas, nous resterons désarmés contre cet enfer. Il faut être capables de défendre gratuitement l’oiseau et le papillon, pas seulement les « services rendus par l’abeille » pour être intellectuellement armés contre le risque, un jour, qu’on nous transforme et nous programme pour nous sentir heureux dans un nouvel Auschwitz.

Sauver la vie, c’est oser le faire gratuitement. Oser dire qu’on le fait juste parce que c’est plus beau, meilleur, qu’un monde transformé en usine. Sinon, le monde ne sert à rien. Et nous non plus.

Or la nature vit, invente du nouveau alors qu’il pourrait ne rien en être… Et c’est ça qui compte.

Le sens du monde est dans ce phénomène qu’est l’engendrement permanent et gratuit de nouveauté vivante. C’est pour cela que, fondamentalement, au-delà ou en-deçà de nos conditionnements culturels, nous trouvons beaux le chant des oiseaux, les fleurs, les arbres, les couleurs du ciel. Il y a là – c’est aussi ce que nous dit le psalmiste – une trace de Dieu, une manifestation de l’action créatrice de Dieu. Car Dieu crée continuellement, non pas comme un fabricant, non pas comme un magicien : mais cet engendrement de nouveauté, cette propriété de notre monde (avec ses lois physiques et biologiques), c’est cela l’acte créateur, la création continuée, la création continue. Cela se fait « tout seul » mais c’est quand même l’acte créateur.

Et tout cela n’est pas là que « pour décorer », pour former une espèce d’arrière-plan auquel on ne prête plus attention. C’est un témoignage du mode d’action de Dieu. Qu’est-ce qu’on apprend grâce à l’écologie ? Que les systèmes vivants fonctionnent selon le mode de la relation et de la création permanente de nouveauté. Exactement comme le fonctionnement, si on ose dire, de la personne divine trinitaire et de son rapport au monde. On a là une similarité qui est peut-être bien un signe. Dieu est relation, la vie est relation, et chacun n’existe pleinement que dans les relations qu’il noue avec les autres. Nous savons depuis longtemps que c’est une réalité spirituelle. L’écologie, qui est une science récente, nous enseigne que c’est aussi une réalité biologique, concrète, qui nous avait longtemps échappé. Il est temps de faire le lien.

Récapitulons…

S’émerveiller, sortir de la logique comptable propre au paradigme technocratique, contempler, nous permet

  1. a) d’accueillir et comprendre le monde vivant qui nous entoure.
  2. b) d’y découvrir une trace de Dieu, de son action dans le monde, et donc
  3. c) du sens de notre monde, de son projet créateur.

Abandonner le regard technocratique pour le regard d’émerveillement, c’est renouer le lien avec le projet divin, autrement dit, c’est, vis-à-vis de la Création, se convertir. Il n’y a pas de conversion écologique véritable, efficace, à la hauteur de l’appel, sans cette ouverture à l’émerveillement. Toute autre écologie, à base de plans, de calculs, d’impacts, de chiffrages, de mesures, de règles, restera en fin de compte inefficace et lettre morte face aux logiques de profit.

Et c’est pour cela que l’écologie depuis des décennies patine et n’atteint pas ses buts, et qu’elle doit être renouvelée, oser proclamer l’émerveillement.

 

 

Signes des temps

C’est la rentrée. Elle s’annonce exaltante.

Il y a quelques jours, le journal Le Monde a consacré un dossier à la perte de biodiversité. Avec une accroche un peu tarte à la crème : « 24 000 espèces menacées d’extinction ». Et les inévitables photos de pandas, de gorilles et de plantes rares à Hawaï.

La routine.

Des chiffres avec plein de zéros et des photos d’animaux du bout du monde. Tout ce qu’on répète depuis des années sans que cela fasse lever un sourcil. Moins encore ces toutes dernières années où resurgissent les vieilles lunes selon lesquelles « entre protéger les emplois et protéger les crapauds, moi j’ai choisi ! »

Pourtant, n’importe quel manuel de sciences de la vie explique, par le menu, pourquoi cette position est stupide, même pas digne d’un pilier de bistrot, parce que nous mangeons des plantes et (sauf pour certains) des animaux, et que pour que tout cela existe, il faut des cycles du carbone et de l’azote en état de marche, des pollinisateurs, des prédateurs de ravageurs et j’en passe, en deux mots : des écosystèmes qui fonctionnent.

Sans quoi, nous pouvons toujours essayer de manger notre feuille de paie en papier recyclé, ou plus compliqué encore, mastiquer une appli, siroter une URL, cuisiner sans matière grasse un service dématérialisé : le résultat sera à peu près le même.

Mais tout ça, vous le savez déjà. Alors pourquoi est-ce que rien ne bouge ?

Est-ce que tout ça reste trop abstrait ? Vingt-quatre mille espèces menacées de disparition ? « Bah, est-ce qu’il n’en existe pas des millions ? «

Nous sommes saturés de chiffres alarmistes et « il ne se passe rien ». En apparence, il ne se passe rien.

C’est un peu le raisonnement de qui ne croirait pas au chômage de masse tant que lui et dix de ses amis n’ont pas perdu leur emploi.

Le chiffre, récemment publié, de la moitié des animaux vertébrés (non pas des espèces, mais des individus) disparus en moins de cinquante ans fait déjà davantage tiquer (parfois). On commence à se frotter les yeux : « cela veut dire que dans cinquante autres années, voire même avant car tout s’accélère, il pourrait ne rester aucun animal sauvage dans le monde ? Est-ce que vraiment, ça peut rester sans conséquence ? »

Bien sûr que non : ce serait la chute d’une assise du globe, pas moins.

Mais tout de même… D’abord, qu’est-ce que ça signifie, plus d’animaux ? « Tenez, regardez, chez nous, il n’y en a plus depuis longtemps et on n’en est pas morts.  » C’est ça le progrès, les pays civilisés, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Il n’y a plus de sales bêtes : c’est pas leur place. Même « à la campagne », tout doit être propre comme un carrelage. « Oh, je suis écolo, mais quand même, les oiseaux qui vous réveillent à 5 heures du matin ! » Que voulez-vous : à force de les traquer de toutes les manières possibles, les animaux sont effectivement devenus beaucoup plus farouches… et moins nombreux. Mille fois moins de reptiles qu’il y a cent ans, peut-être dix ou cinquante fois moins d’oiseaux. Pour autant, il en reste. Il en reste qui travaillent à boulotter les chenilles et les rongeurs, disperser les merises et les glands et j’en passe.

C’est la première erreur de regard. Croire que l’absence d’animaux est normale et que les voir signifie un déséquilibre. De là les mythes relatifs à des « relâchers » (de loups, de rapaces…)

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L’Hirondelle de fenêtre, quasiment disparue des grandes villes en quelques décennies

Ensuite, « qu’est-ce qu’ils en savent ? Les experts ne sont pas tous d’accord ». Asséné comme une fin de non-recevoir à tout autre argument, c’est le grand discours des sceptiques universels, des brouilleurs de pistes, et aussi des complotistes. Ce qui devrait lancer le débat est convoqué pour y mettre fin. On renvoie l’affaire à de mystérieux experts, si loin au-dessus de la plèbe stupide, qui est priée de se taire. Un désaccord mystérieux, dont les données nous échappent, et bien entendu, on vous rappellera que vous n’avez pas à y fourrer votre nez ; pour le cas où vous constateriez que les données sont tout à fait accessibles, les méthodologies compréhensibles, et votre esprit critique fort capable de se faire une idée ! Par ce barrage, les faits deviennent une opinion, la science est qualifiée d’idéologie, et la réalité confisquée.

Et c’est dommage, c’est même inacceptable, car s’il est vrai qu’un niveau d’expertise est nécessaire pour recueillir et analyser des données de biodiversité, cette collecte est accessible, à des degrés divers, à tout citoyen qui prend la peine de se former un peu. Et l’analyse est autrement plus compréhensible qu’un rapport de climatologue, d’écotoxicologue ou d’économiste. Non, ce qui se passe n’est pas normal. Non, les populations d’animaux sauvages ne sont pas tirées au sort tous les ans par un malicieux destin : rien ne disparaît sans cause et les causes sont connues. Non pas supposées : connues.

Pourquoi s’aveugler ?

Peut-être parce qu’une « civilisation » réellement écologique –une façon d’habiter le monde conforme aux lois de l’écologie, comme il existe une recherche conforme aux lois de la physique, serait si différente de ce que nous pratiquons depuis deux siècles, que nous remettons indéfiniment à demain.

En attendant, nous avons nos crises à résoudre, qui nous accaparent, et auxquelles nous remédions invariablement avec les sacro-saints principes qui les ont fait naître : toujours plus de la même chose, toujours plus vite. Comme l’insensé biblique, nous avons bâti sur le sable – sur une vision du monde élaborée à la fin du XVIIIe siècle, une époque à laquelle on pouvait légitimement croire en un monde aux ressources inépuisables ou renouvelables à l’infini. Cet infini trompeur, illusoire, voilà le sable qui nous coule entre les doigts, et cependant nous n’imaginons rien d’autre qu’ajouter étage sur étage à la même maison, désormais plus penchée qu’une célèbre tour.

C’est normal. C’est humain. La perspective de devoir tout raser effraie. Aussi attendons-nous, pour être sûrs, que l’édifice tombe de lui-même.

Notre époque est un temps de fins, d’épuisements, de disparitions autant, sinon plus, que de créations. Ne serait-ce que parce que les premières hypothèquent les secondes, qui pourraient apparaître comme une naissance dans un sous-marin naufragé sans recours, où l’air manque déjà. Quoi qu’on en pense, du reste, les faits sont là : d’innombrables héritages des siècles, des millénaires, de millions d’année sont consommés, engloutis, brûlés en l’espace de cent cinquante ans.

Nous touchons donc, bien que nous fassions semblant de n’en rien voir, des limites. De même que le record du cent mètres ne sera jamais de zéro seconde – il ne passera sans doute même jamais sous les neuf – le pétrole et les matériaux exploitables, la matière organique à transformer, la densité de population entassable dans une ville, atteignent actuellement des limites, physiques. Des murs. Il y a beau temps que nous le savons. Nous avions tout pour le savoir.

Que tous les murs se rapprochent en même temps porte du sens. Que toutes les crises s’enchevêtrent n’est pas un hasard. Frapper des limites à la fois humaines, économiques, écologiques n’est peut-être pas tant une mauvaise nouvelle qu’un signe des temps, car cela nous indique, sans équivoque, la voie qui peut-être – si nous l’empruntons à temps – nous sauvera d’une catastrophe majuscule. Tout changer.

Sans quoi, à coup sûr, nous foncerions, comme le ruisseau suit sa pente, vers les fausses solutions, celles qui résolvent une crise – pour un temps – en aggravant toutes les autres. C’est courant en écologie où tout est lié, justement parce que tout est en crise en même temps.

Et si la solution se trouvait encore une fois chez Luc, au chapitre 14 ?

« Quel est celui d’entre vous qui veut bâtir une tour, et qui ne commence pas par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, s’il pose les fondations et ne peut pas achever, tous ceux qui le verront se moqueront de lui : ‘Voilà un homme qui commence à bâtir et qui ne peut pas achever ! ‘Et quel est le roi qui part en guerre contre un autre roi, et qui ne commence pas par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui vient l’attaquer avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander la paix. De même, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »

Ainsi doit être le monde que nous devons construire, si nous le voulons habitable, aujourd’hui, demain, pour nous, pour nos enfants, et pour l’immensité des créatures. Issu d’une rupture complète avec la logique de dévoration que nous connaissons depuis quelques siècles, et pour la première fois, pensé, réfléchi, et fondé sur le roc, c’est-à-dire sur la justice : avec nos semblables, avec toute la Création, c’est-à-dire avec les réalités d’un monde fini, fragile et vivant, que, désormais, nous n’avons plus l’excuse de mal comprendre ou mal connaître.

Telle est la Croix qui attend notre époque.

Par un « heureux hasard », ce monde à fonder sur la justice et le respect de tous et de tout pourrait bien être le projet de Dieu pour toute sa Création. Et même si beaucoup d’ouvriers d’une telle maison ne le connaissent pas, c’est à Son royaume, à coup sûr, qu’ils travailleront. Vous avez dit signe des temps ?

Chronique de terrain n°19 – Grand remplacement

Hé, c’est qu’on approche de la vingtaine. Hardi, tenez bon !
Il y a beau temps que je ne peux plus écrire une chronique par journée de prospection de terrain. J’ai pointé mon planning vendredi, histoire de ne pas m’emmêler entre les sorties reportées pour cause d’intempéries. Depuis début mars, j’en suis à quarante-cinq « passages » sur le terrain, la plupart le matin. Le rythme reste calé sur le soleil. Le réveil a sonné à sept, puis à six, puis à cinq heures. De toute façon, les aléas de l’existence et les errements d’un choix mal éclairé ont pourvu notre domicile d’un réveille-matin doté de quatre pattes, de moustaches et d’un organe vocal à la production variée, perpétuellement réglé sur 4h50.
D’ici la fin du mois, je me lèverai à 4 heures et je pourrai lui rendre la monnaie d’une partie de ses pièces. Bisque bisque miaule.

Parlons de jeudi dernier, tiens. Second passage STOC-EPS à Irigny. Il y a là une ville, enfin, une banlieue, étirée en contrebas du vieux bourg qui surplombe la vallée de la Chimie – pas très présentable, la porte sud de Lyon. Mais au-dessus, c’est le plateau, un plateau déjà bien mité par l’étalement urbain mais avec des champs, des vergers et quelques pâtures, le tout sous l’épaule de deux vieux forts de la ceinture Séré de Rivières (celle de la fin du XIXe siècle).

Passant littéralement entre les gouttes, j’eus la bonne surprise d’ajouter pas moins de treize espèces à la liste vue lors du premier passage, portant le total annuel à 44, ce qui n’est pas mauvais, pour le bilan annuel d’un STOC périurbain. Mais le plus important, c’étaient les résultats en termes d’oiseaux, disons, rustiques :
– Un Oedicnème criard, ce bizarre petit échassier à gros œil qui niche au sol dans les terrains secs et caillouteux, et que je traque plus régulièrement dans les carrières de l’est lyonnais, au point 6, au milieu des cultures et des vergers ;
– De respectables effectifs de Fauvette grisette et d’Hypolaïs polyglotte, qui sont deux fauvettes des haies, communes, mais sans plus ;
– Quelques Hirondelles rustiques manifestement cantonnées près d’une maison, au point 9 : les sites de nidification de cette espèce dans le Grand Lyon sont bien rares !
– Une Pie-grièche écorcheur en surveillance de territoire, au point 8. Ce point est un joli secteur de plateau agricole avec une occupation du sol variée – « en mosaïque » – mais d’ordinaire, le cortège d’oiseaux est plus pauvre qu’attendu. La rançon, sans doute, de son enclavement entre les axes routiers et les extensions urbaines…
– Et enfin, de nouveau le Moineau friquet, nichant dans les lampadaires près du vieux fort au point 6 ! Le moineau rustique n’a donc pas tout à fait déserté le Grand Lyon…

C’est peu, mais tellement mieux que rien. Tant qu’il reste quelques couples, que l’espèce n’a pas tout à fait disparu, on peut rêver d’une reconquête, d’une lente amélioration des milieux. Voilà pourquoi, en matière de protection de la biodiversité, il nous arrive de finir par céder, transiger, accepter de voir réduits ou vaguement compensés les dégâts plutôt que d’assumer une lutte frontale qui s’achèverait par une défaite honorable, mais totale. Il en coûte d’accepter de tels compromis où la vie, on le sait, est perdante, et de laisser accroire que ce ne serait pas grave, qu’on peut se le permettre, que de petits réglages de curseurs suffisent pour rendre un grand projet très acceptable, qu’une autoroute puisse « protéger la nature ».
Non.
Mais tant qu’il reste un fragment de tissu vivant, il peut repousser, si un jour le vent tourne. Ce qui est mort ne repousse pas.
Et la résurrection des Moineaux friquets dans leur corps glorieux nous paraît, voyez-vous, un objectif un peu lointain.

Voici donc terminé pour 2016 le suivi du carré d’Irigny : l’heure d’un petit bilan ?

Donnees_Irigny_Total2016

Tout d’abord, 44 espèces, c’est un chiffre plutôt bon pour ce carré, qui depuis 2008 affiche une moyenne un peu inférieure à 42. Cela reste bien sûr très en-deçà de la richesse connue sur cette commune qui est de 118 espèces. Mais naturellement, le carré STOC n’a pas pour but d’échantillonner la biodiversité de la commune. Ce n’est qu’un échantillon de territoire métropolitain/départemental/régional/national qui prend sens dans le réseau contenant bien d’autres échantillons de ce genre, et dans une perspective « oiseaux communs ». Si l’on devait réaliser un inventaire approfondi de la biodiversité d’Irigny, on déploierait un tout autre protocole.

Des données STOC, je ne tirerai pas non plus de tendance d’évolution des populations par espèce à l’échelle du carré ; d’abord, ce serait un peu long, ensuite et surtout, ça n’aurait pas de sens. Les données sont trop peu nombreuses pour fournir un chiffre représentatif. Là encore, c’est inséré dans les réseaux de carrés STOC du Grand Lyon, du département, de la région, du pays que ces données contribuent à calculer des évolutions fiables.

Par contre, il y a un petit calcul intéressant à faire, pour remettre en contexte le feu d’artifice d’espèces « agricoles » lors du 2e passage. Il s’agit de calculer l’abondance de chaque espèce, puis de trier tout ce petit monde par espèces indicatrices.
L’abondance est définie, dans notre cas, comme le nombre maximal d’individus de l’espèce donnée, sur un point, entre les deux passages. Deux Fauvettes à tête noire au point 3 en avril, trois en mai = abondance de 3 pour la Fauvette à tête noire au point 3 en 2016.
Quant aux espèces indicatrices, ce sont celles qui sont significativement plus liées à un type de milieu qu’à tout autre. C’est le Muséum qui a fait le calcul, à l’échelon national. Croisant les données STOC avec une carte d’occupation du sol, il a conservé comme indicatrices d’un milieu X (bâti, agricole, forestier) celles qui sont plus abondantes dans ces milieux que ne le prédirait une répartition homogène dans les trois.
Quant à celles qui ne présentent aucune différence sensible de répartition entre ces trois catégories de milieu, elles sont dites « généralistes ».

Et voici le résultat.

A gauche, point par point, et à droite, sur tout le carré.

graphiquesIrigny

Hé oui. Les généralistes et les oiseaux du bâti pèsent 84% du total, à eux seuls.
Je vous fais grâce du graphique modifié en éliminant la donnée isolée d’un groupe de 26 Martinets noirs qui écrasait un peu les autres chiffres : fondamentalement, cela ne change rien.
Bien sûr, la forte présence des oiseaux du bâti s’explique, puisque 5 des 10 points sont franchement en milieu périurbain ou urbain peu dense. Ce qui n’est pas normal, c’est la faiblesse incroyable des oiseaux franchement ruraux. Si peu d’hirondelles, de Tariers, de bruants… Pas une seule Tourterelle des bois, pas une Linotte, pas même un Faucon crécerelle.

A l’arrivée, même les paysages agricoles sont dominés par les espèces généralistes. Car le Rossignol et l’Hypolaïs, pour « campagnards » qu’ils nous semblent, fréquentent aussi les lisières épaisses et les friches autour des villes. Ce sont des espèces typiques de la déprise agricole.

Bref, ce carré illustre – attention : je n’ai pas dit « démontre » – un phénomène tristement connu des naturalistes, le seul Grand remplacement qui soit attesté : la banalisation des écosystèmes. Là où autrefois, les milieux étaient assez riches et variés pour faire vivre toute une diversité d’espèces spécialisées, à la niche écologique étroite, il n’y a plus de place que pour les durs à cuire, ceux qui se contentent de tout, c’est-à-dire de peu. Au bout du compte, que vous soyez dans le parc de la mairie, dans le jardin du grand-père, dans les prés, les champs ou en bordure d’un petit bois, vous trouverez les mêmes oiseaux partout, les quinze à vingt même espèces généralistes/des jeunes boisements feuillus. Ce sera à la fois la preuve que les écosystèmes ne fonctionnent plus qu’à hauteur de 20 ou 30% de ce qu’ils devraient et un facteur d’aggravation, par effet boule de neige. L’essentiel des ressources du vivant auront été perdues ; et naturellement, le reliquat ne pourra pas durer bien longtemps, soumis à des pressions qui ne pourront qu’aller croissant.

Grand Remplacement, Croissant. Aïe ! Il n’en faut quelquefois pas plus pour se faire classer « à la droite de la néofachoréacosphère ultraconservatrice ». D’ailleurs, il parle bien de conserver la nature, non ? Alors, hein !

Non, ce n’est pas drôle… Mais on en est parfois là. On se découvre un beau matin rangé dans une case, voire dans plusieurs cases contradictoires, et que ce soit l’une ou l’autre, on se demande ce qu’on fout là. On lit de soi-même, du moins, d’un groupe auquel on est désormais censé appartenir : « Leurs maîtres à penser sont Machin et Bidule », dont on connaît à peine le nom. C’est ce qu’on appelle « le débat public », paraît-il. Du moins, c’est ce qui en tient lieu.

Ce devrait être drôle et en fait pas du tout.

Restons-en là pour aujourd’hui. A vous de voir s’il y a de « l’homophobie cachée » (sic) derrière « le faux nez » (re-sic) de ce petit bilan d’un carré STOC-EPS. Sinon, j’espère que cette petite plongée dans l’analyse des données issues du terrain vous a intéressés. N’oubliez pas : ce n’était qu’un exercice sur un tout petit jeu de données. Il s’est trouvé – et je m’en doutais, bien sûr, mais je ne savais pas a priori – qu’il illustrait de manière simple et claire un phénomène national (et même planétaire). Il est bien évident qu’en aucun cas, « en vrai », on ne s’amuse à conclure sur la base d’un an de données sur un malheureux carré STOC ! Non, la banalisation des écosystèmes, malheureusement, c’est la gigantesque masse de données de tout le réseau national, et même de bien d’autres suivis que le STOC, qui permet de le démontrer, année après année.
Il est particulièrement visible dans ce contexte tendu qu’est le point de contact entre la « ville » et la « campagne ». Voilà tout.

Alouette lulu Une absente de marque...

Alouette lulu
Une absente de marque…

Chronique de terrain – 15 Des signes pour ce qu’ils sont

STOC Plateau mornantais. Second passage.

Il fait beau. Cette fois-ci, sans trop de vent. Par contre, l’horizon est brumeux et la vue ne s’étend pas aussi loin depuis ce chemin en balcon ; le Pilat se noie déjà dans les vapeurs et rien ne se devine des Alpes, à l’est. Les horizons se restreignent aux monts du Lyonnais, au petit Rhône.

Peut-être à cause de la fraîcheur matinale, je ne retrouve pas, au premier point, la Huppe qui était la bonne surprise du premier passage. Il faut se contenter de plus sempiternels Rossignols. Pourquoi diable le Rossignol philomèle, répandu et bavard, a-t-il l’image d’une espèce nocturne et de surcroît en voie de disparition ? Il chante dès avant l’aube, et pendant toute la matinée. Il n’y a guère qu’aux heures les plus chaudes qu’il daigne la mettre en sourdine, comme la plupart des passereaux, du reste. Quant à l’entendre de nuit, cela arrive, c’est vrai, mais c’est somme toute assez rare. En outre, de fin avril à fin juin, on ne peut faire un pas dans la campagne sans l’entendre dans le moindre buisson, la plus humble lisière de boqueteau ! On le retrouve dans les friches et les parcs parfois jusqu’en pleine ville. Très éclectique, faisant son miel des prairies abandonnées qui s’embroussaillent, des landes qui se referment, c’est même plutôt une espèce en augmentation, qui en remplace d’autres plus exigeantes et plus rares, autrement dit : un signe de banalisation des milieux. Il est si courant et son chant si puissant qu’il exaspère l’ornithologue qui, sur son point d’écoute, aimerait bien arriver à entendre autre chose ! Non, vraiment, cette ritournelle « des rossignols, on n’en entend plus » est pour moi un mystère. En tout cas, c’est le moment de vous rattraper : le premier chemin rural qui longe une haie fera l’affaire.

 Point 5. Je contemple ce paysage, ce champ de blé. Il y a des bleuets et des coquelicots, au moins sur les dix premiers pas. C’est une des rares bonnes nouvelles. On voit davantage de bleuets sur le bord des champs de blé qu’il y a vingt ans.

Mais je ne peux pas oublier que ces haies sont trop vides, ces champs trop silencieux, qu’il manque des hirondelles dans le ciel et qu’au loin, derrière le rideau d’arbres, gronde l’agitation de la grande ville.

L’écologie, celle qui se pratique ainsi, sur le terrain, c’est, disait un jour une amie à qui je faisais remarquer la présence d’un oiseau, d’une libellule, « une autre réalité, dont on n’avait pas conscience ». Le revers, c’est une triste lucidité sur ce qu’il advient de cette autre réalité. Voilà ce que c’est que de faire de l’écologie : on ne peut plus regarder un paysage de campagne, un bois, un champ, une ferme, un pré, sans deviner les poisons à l’œuvre dans l’eau et dans le sol, remarquer les niches écologiques rabotées, le ruisseau recalibré, le vieux mur cimenté. On ne peut plus s’émerveiller des splendeurs de la Nature sans avoir en tête leur disparition.

Et quelle disparition ! J’en ai assez cité, des chiffres. D’année en année, ils s’aggravent. Les chutes de moins trente, moins cinquante, moins quatre-vingt pour cent, désormais, ce n’est plus en cinquante ou cent ans mais en dix ou quinze.

Il nous faut redouter d’être vraiment entrés dans le grand effondrement, celui dont nulle technologie miraculeuse ne nous sauvera. Notre foi aveugle dans l’Innovation qui ferait soudain surgir la nourriture du néant, sans apports, sans énergie, devient aussi aveugle, aussi irrationnelle que celle des Allemands dans les armes miracles du Führer au printemps 45.

Ceci n’est pas un point Godwin.

Faire de l’écologie, c’est être là à constater que tout ce qu’on aime, tout ce qu’on trouve fabuleusement beau, tout ce qui nous enchante, nous nourrit, nous détend, nous aère, nous réjouit le cœur est en train de disparaître sous nos yeux, à une vitesse telle que nous connaîtrons peut-être la toute fin dans notre propre vie.

On ne peut pas cesser d’y penser. On ne peut pas vivre les yeux fermés, les oreilles bouchées. On en vient à envier ceux qui ne se posent pas de questions, à vouloir tout lâcher comme on change de hobby, pour d’autres qui ne courent pas ce risque. Ah, si j’aimais tout simplement me pâmer aux dribbles d’un Cronaldo sous les ors télévisuels, je ne craindrais rien du monde qui vient !… Mais voilà, ils sont un mythe, les « gens qui vivent sans se poser de questions ». Une douce légende à l’usage de ceux qui souffrent de trop s’en poser et qui fantasment une humanité « normale » plus sereine. Personne, ici-bas, ne vit sa vie béat, et surtout pas en notre époque incertaine. L’eau des temps est boueuse, personne n’y voit rien, et rien n’est joué.

Personne ne vit autrement que perclus de questions. Jamais.

Evidemment, le ton de celles-ci peut varier. Mais l’inquiétude du comment vivre demain – et dans quel monde va-t-on vivre demain – demeure. Cent fois millénaire.

L’écologie, a fortiori intégrale, est pire, de ce point de vue. Elle questionne tout, passe tout au crible. Dans le décor, et dans le quotidien aussi, bien sûr. Cet acte, ce choix vont-ils détruire ou protéger ce que je trouve de beau, de fragile et d’image de Dieu dans ce monde ? La réponse est parfois simple, et rude. Plus souvent encore, elle est si complexe, si enchevêtrée que le bon choix semble hors d’atteinte. On progresse à tout petits pas sur un sentier abrupt, aux lacets serrés. On dérape, et souvent, on ne sait même pas si l’on a posé le pied dans le bon sens.

Tout n’est pas encore perdu, cependant. Près de l’étang, je retrouve un Bihoreau. Des années que je ne l’avais pas vu ici. C’est un drôle de petit héron trapu, amateur de bois humides. Menacé, car beaucoup plus exigeant que le Héron cendré, ou les « hérons blancs » – Aigrettes et Gardeboeufs, qui sont plutôt en expansion. Crépusculaire, il pousse des cris étranglés, fantomatiques, en glissant sous la lune : son nom scientifique est Nycticorax nycticorax, ce qui signifie à peu près « corbeau de nuit ».

Et puis deux Locustelles. Ça ne ressemble à rien, une locustelle ; c’est un petit passereau insectivore, terne, le dos écailleux, qui se campe dans une prairie humide ou sèche et y pousse, en fait de chant, une interminable stridulation. On croirait un criquet ou un grillon, d’où son nom. Ces oiseaux ne nicheront pas. Ils ne sont là qu’en halte. J’ai vu aussi une Pie-grièche écorcheur, et ça, c’est plus intéressant. « L’Ecorcheur », c’est le petit bijou beige, noir et roux qui se tient sur un buisson d’épines, en bordure d’une prairie, veillant sur le nid où la femelle couve, invisible, et part soudain aux trousses d’un gros insecte avant de revenir à son poste. C’est la preuve que les chaînes alimentaires ne sont pas trop rompues, les buissons pas tous rabotés. Vous la verrez facilement en Auvergne, et même dans le Rhône vert, pour peu qu’il y ait de vieilles prairies et des fourrés d’épines. Ailleurs, c’est plus compliqué, car les milieux ont disparu, naturellement. D’ailleurs, ici, je n’en vois qu’une, et c’est la première fois. Cela ne devrait pas être.

Pie-grièche écorcheur 5 CF

Pie-grièche écorcheur mâle

C’est un signe, tout de même. C’est si rare, une prospection meilleure qu’attendu, une espèce qu’on n’espérait pas, et qui a même des chances de nicher. Je prendrai ce signe pour ce qu’il est. Que tout n’est peut-être pas perdu. Que ça vaut la peine de continuer.

Chassagny mai 2016P2

Chronique de terrain n°14 – Le (petit) duc de Saint Jodard

La semaine dernière, la pluie m’a empêché de travailler. Sur le terrain, je veux dire. Elle sabote mon investissement productif et cherche à me démoraliser. J’envisage le recours à un texte de loi, voire au 49.3 car il est intolérable qu’avec les impôts qu’on paie et à l’heure de l’innovation et du numérique, le tonneau du ciel se mette en perce de la sorte pour contrarier la productivité des honnêtes gens.

Mercredi dernier, j’ai tenté un STOC. Un point – il fait gris, dites donc. Un second, ça s’assombrit… À trois, les premières gouttes, et les points quatre et cinq (sur dix) se sont déroulés sous l’abadée d’eau, la radée, sur un merle transi, ô le chant de la pluie. Ne restait qu’à jeter l’éponge (certes) et rentrer au sec.

Si d’aventure vous découvriez aujourd’hui ce blog, et vous étonniez de voir ce soi-disant mec de terrain en sucre rentrer dans sa boîte aux premières gouttes, n’en faites rien. Ce n’est pas moi le problème, mais les oiseaux : sous la pluie (ou par grand vent), ils sont à la fois moins actifs et moins détectables. Une prospection réalisée dans de telles conditions raterait donc l’essentiel (par exemple, ce jour-là au point cinq, je n’avais que trois espèces au lieu de la dizaine envisageable) et ne serait absolument pas comparable aux autres, réalisées par temps sec et calme. Ce qui ôterait toute validité scientifique à l’affaire.

Qu’à cela ne tienne ; je vais, au lieu de cela, vous partager une autre petite histoire de terrain. Une histoire de hiboux et de Saint Sacrement.

Le week-end précédent, nous avions trouvé refuge, avec quelques amis, dans un prieuré de la région. Le paysage alentour est aimablement rural, dominé par la prairie permanente et l’élevage bovin. De grosses fermes parsèment le plateau entaillé par la Loire. A l’ouest, la lourde échine du Haut-Forez barre l’horizon ; à l’est, les monts de Tarare, dits ici les montagnes du Matin, étirent leurs plus modestes ondulations, le point culminant de chacun des massifs se signalant par une antenne qui a le mérite d’offrir un point de repère. On peut espérer ici des milieux plutôt préservés, bien que les haies se soient raréfiées. Comme partout, on a subventionné leur arrachage, puis leur replantation, qui n’a guère eu lieu. La haie, c’était vieillot et pénible à entretenir ! Mais les vaches sont restées, et leur besoin d’abri, de feuilles plus goûtues aussi… Il subsiste donc un squelette de bocage.

Les bourgs somnolent. Il y a beau temps que le tissage à domicile a disparu. Les commerces ont trop souvent fermé. Reste ici le prieuré.

Naturellement, bien que n’étant pas au travail ni même dans mon département, j’ai chaussé les jumelles et emprunté une à une les petites routes qui rayonnent dans la campagne. Enfin, prospecter ! Un terroir inconnu (de ma pomme !), rural, herbager. A l’aventure !

Bien sûr, il y avait ce fichu vent. Mais est-ce lui seul qui explique l’absence de Fauvettes grisettes, de Tariers pâtres et de Pies-grièches écorcheurs ? Peut-être, mais en-dehors de mes propres prospections, la base locale manque réellement de données sur ces espèces du bocage dans le coin. Il est vrai que ce sud Roannais souffre d’un certain déficit de prospection.

En tout cas, hormis merles, rossignols, Fauvettes à tête noire et fringilles des jardins (Verdiers, Serins cinis, Chardonnerets…) et le ballet de Milans noirs au-dessus des gorges, la liste est bien modeste.

Je repère tout de même des jeunes Faucons crécerelles tout près de l’envol à la lucarne d’une grange. Plus loin, c’est un adulte qui jaillit d’un peuplier et monte alarmer un Circaète de passage qui plane haut dans le ciel. Pour tout dire, il est invisible à l’œil nu et je ne l’aurais pas repéré si le Crécerelle ne m’y avait pas mené.

Quatre Hirondelles rustiques virevoltent autour d’une vieille dépendance agricole et finissent par s’y engouffrer : à n’en douter pas, les nids sont là. Voici quelques Bruants zizis, le chant à peine perceptible d’une Huppe, une Alouette lulu. C’est maigre pour le cortège du bocage et pour celui des espèces des milieux bien ensoleillés : le défilé des thermophiles est resté bien spartiate !
Dans le bourg, une douzaine d’Hirondelles de fenêtre en sont encore au tout début de la construction des nids. Les passages pluvieux d’avril ont dû retarder leur installation. Je vois peu d’anciens nids, en revanche ; les locaux auraient-ils la mauvaise (et illégale) idée de les détruire ?

Alouette lulu

Alouette lulu

Le soir tombe. A la nuit noire, je sors dans la cour du prieuré dans l’espoir d’entendre un Rapace nocturne quelconque. A peine la porte ouverte j’entends un son étrange, régulier, droit devant moi dans l’un des deux gigantesques séquoias : « Tiou… tiou… tiou… tiou… »

Pas de doute, un Hibou petit-duc chante, là, juste devant moi.

C’est une bête étrange que le Petit-duc scops (son nom officiel). D’abord, il est à peine plus gros qu’un étourneau. Ensuite, contrairement à ses nobles confrères, il se nourrit presque exclusivement d’insectes, principalement des grandes sauterelles, espèces volontiers nocturnes. Il s’ensuit que le Petit-duc est intégralement migrateur : impossible de survivre en hiver sous nos latitudes avec un régime comme le sien. Avant la fin de l’été, il reprend donc la direction de l’Afrique subsaharienne, et ne nous revient qu’en mars ou avril.

Assez commun dans le Midi et un grand quart sud-ouest, rare ailleurs, ici dans la Loire, il n’était pas connu si loin au nord : cette découverte complètement fortuite est d’importance !
Je commence par m’escrimer vainement à tâcher de le voir. Je finis par y parvenir. Disons l’apercevoir. Il s’envole. Rejoint un vieux mûrier creux qui lui offre peut-être bien le gîte. Un second chanteur lui répond alors : ce n’est pas un oiseau isolé, mais au moins deux mâles cantonnés !
C’est la première fois que j’ai l’occasion de voir cette espèce. C’était donc ce qu’en langage ornitho, on appelle une coche. Toutes mes autres rencontres avec elle s’étaient bornées au contact auditif. Et pour tout dire, en réalité, il m’a fallu trois jours, enfin trois soirs pour réussir. Ça vous fait rire ?
Et bien essayez.

Cette traque un peu égoïste, et l’aspect purement scientifique aussi, m’ont fait perdre de vue le principal. Enfin, l’autre moitié du principal. Il aura fallu le troisième soir pour cela. L’après-midi, passé Vêpres, nous avions pris un temps d’adoration. D’ordinaire, je ne suis pas très versé dans la chose, mais cette fois-ci, cela ne m’a pas laissé indifférent, ce temps entre Ciel et terre où Dieu est présent, là devant nous, dans un disque de couleur crème. Sans bruit, sans tapage, simplement là.

Le soir, lorsqu’enfin j’ai pu faire taire l’excitation de la traque et de la coche enfin faite, il est resté l’essentiel. Le Petit-duc qui continuait à égrener ses perles, là-bas. Les deux Chouettes effraies qui comme chaque soir, sont venues, fantomatiques, survoler la cour, parfois chuinter un coup vers le chanteur avant de repartir en silence vers les prés qui entourent le petit bourg. Le ciel, Jupiter scintillant au zénith.
Contemplation d’un monde vivant.

Effraie, Petit-duc, tout cela – pour une fois ! – c’est bon signe. C’est le paysage encore suffisamment protégé, le milieu assez riche, presque indemne de poisons. Le sachant, observer ces espèces, c’est comprendre cette chance, rare, fragile.

Il m’est venu en tête l’image d’une grande hostie rompue en deux moitiés, l’une du Ciel et l’autre, celle de la terre, faite ce soir de la présence de ces quelques Rapaces nocturnes. Complétude.

« Dieu vit tout ce qu’il avait fait : c’était très bon. »

donnees_stjodard_avril16

Chronique d’une saison de terrain – 08 De Gerland à la Bussière

Nous revoici en ville, et même près du carré d’hier.
Oui, je sais, vous commencez à trouver ça rengaine. Moi aussi, vous savez ! C’est toujours pareil ! C’est ça la protection de la nature ? Et bien quelquefois oui. C’est surtout mon planning. Je préfère ne pas tricher. Partager la réalité du métier de naturaliste travaillant en association : celui qui ne choisit pas où il va aller inventorier ou suivre les populations de bestioles. Du moins, pas selon des critères de balade aimable et bucolique, mais en fonction des besoins de suivi et de protection. Cela aussi peut vous donner une idée plus précise du quotidien de ce travail. Et puis rassurez-vous, ce sera bientôt un peu plus rural.

Je suis donc à côté d’un carré STOC mais la problématique est un peu différente. Cette fois-ci, il s’agit d’évaluer plus en profondeur l’avifaune de certains quartiers, mais dans la durée. On a réalisé une série d’inventaires approfondis, entre 2011 et 2013, sur différents quartiers lyonnais de densités diverses, et analysé les éléments propres à l’habitat urbain (part d’arbres et notamment d’arbres âgés, d’espaces verts, d’arbustes et de buissons, de grands et vieux immeubles…) qui favorisaient tel ou tel cortège d’oiseaux (on parle de cortège pour désigner un groupe d’espèces animales liées à un genre de milieu donné, plus ou moins précis selon le contexte). Comme prolongement à cet état des lieux, nous avons proposé à la métropole d’effectuer des suivis dans la durée des oiseaux de quelques quartiers plus ou moins « en mutation » (c’est-à-dire en densification), dans l’espoir que nos propositions pour des quartiers un peu plus accueillants pour la biodiversité soient entendues.

Le protocole prévoit de suivre ainsi quatre quartiers, deux par matinée. A l’aube, je me présente sur le premier d’entre eux, pour y effectuer un transect – un itinéraire échantillon – d’environ quatre kilomètres où je note et cartographie tous les oiseaux vus et entendus. Ensuite, départ pour le second. Et le lendemain matin, la même histoire sur les quartiers trois et quatre.
Ainsi, chaque prospection est effectuée dans la limite de deux heures après le lever du soleil, ce qui correspond à une tranche d’activité à peu près homogène (et maximale) de la part des oiseaux. L’ennui est qu’en avril, c’est aussi la même chose pour l’activité des hommes et de leurs véhicules à moteur.

Premier quartier, Gerland.
J’en arpente les parts les plus intérieures, les plus éloignées du Rhône, les plus denses aussi. Peu de résidences « années 70 » dont les espaces verts peuvent accueillir à l’occasion un Pic de la même couleur, ou un Chardonneret. Je retrouve de rares Rougequeues noirs. Pas encore de Martinets noirs. Quelques Verdiers, tout de même, et un Serin cini, toujours au même endroit dans un vieux cèdre, mais pas de Chardonneret pour compléter le trio des « Fringillidés du bâti », ces jolis granivores colorés. Quelques Tourterelles turques, et très peu de mésanges. Je ne les trouve que là où les constructions nouvelles ont préservé de vieux platanes creux. Sinon, où logeraient-elles leur nichée ?
Voici une rangée de petites maisons et leurs maigres jardins ; mais un fourré y accueille tout de même une Fauvette à tête noire. Un vague Rougegorge. Et c’est tout.
Quatorze espèces. Et pas une seule Hirondelle.

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Ténue voix du Créateur. A peine audible sous le vacarme. On n’entend même plus le merle perché juste là, sur le toit. Cocréateurs, nous ? Pas comme ça.

Ce quartier est celui de mon enfance. Voilà presque quarante ans que je le vois changer. A chaque rue, je le revois avant.
Je vous vois venir. Non, je ne suis pas hostile à tout changement, bien que j’appartienne à des groupes, des mouvances que je vois ici et là qualifier de réactionnaire pétainiste d’extrême-droite avançant masquée comme le concombre du même nom. Je n’ai jamais été par principe pour, ou contre, le nouveau, ni l’ancien, ni l’à-la-mode ni le démodé. Il m’a toujours paru plus juste de se poser la question, de la peser sur la balance du bien, de l’humain et de l’écologique. Ou du simple goût, pour le trop léger et futile pour d’autres balances. Il paraît que c’est réagir que cela fait donc de moi un réactionnaire. Et bien tant pis, et tout le monde s’en fiche, pas vrai?
Longtemps inondable, ce quartier est resté pauvre et industriel jusqu’à la fin des Trente glorieuses. En ces années de croissance, on vivait mal et l’on mourait jeune dans et autour des usines travaillant les métaux blancs. Je suis arrivé peu après. Je me souviens des ruines du « Bon Lait », friche industrielle qui a donné son nom à un quartier dans le quartier. Je revois démolir les usines devenues dépotoir, là où s’étend aujourd’hui le parc des Berges du Rhône. Je ne les regrette certes pas. Ni « la décharge », cimetière de machines rouillées, enclavée dans notre résidence proprette et formellement interdite aux jeux des gamins, qui, du coup, bien entendu, y passaient leurs mercredis. Mais à une case de là, sur le quai, se trouvait une maison flanquée d’un énorme cerisier. Il n’y a plus de décharge, mais plus non plus de maison ni de cerisier.

Le quartier a changé. Les dernières maisonnettes et petits immeubles qui accueillaient des Hirondelles disparaissent, et les Hirondelles aussi. Je me souviens de l’emplacement d’au moins cinquante nids. Il n’en reste pas cinq. La biodiversité se meurt dans ce quartier en mutation, moderne, cossu, propret, et dense. Il gagne en hommes. En humanité ? Pas sûr. Deux fois, trois fois plus d’hommes dans les mêmes rues, d’enfants dans les mêmes (petits) parcs, bouchonnant sur le même pont. Le quartier prend des allures de ville en miniature avec ses quartiers résidentiels riches, ses clapiers pour classes moyennes et ses cités cyniquement abandonnées à elles-mêmes, ses salles de spectacle et son pôle d’emploi tertiarisé, et même son quartier universitaire. Et tous ces petits mondes, juxtaposés, s’évitent avec autant de soin que d’effroi. Ils courent, tourbillonnent, sautent de dodo en métro et de métro en boulot, mais changent de trottoir quand ils se voient.
Et moi, je passe, j’arpente mon transect et dans le vacarme du tourbillon, je cherche un vague Verdier, un dernier Rougequeue, ou l’ultime nid d’Hirondelle de fenêtre, souvenir de ce qui fut, mais surtout de la part de ce qui fut que nous aurions très bien pu ne pas sacrifier bêtement.

Il re-paraît que cela fait de moi un réactionnaire. Re-tant pis.

7h 50. Je prends la direction d’Oullins. Changement de décor : des bords de l’Yzeron à la Cadière, voici la banlieue résidentielle verte, faite d’élégants pavillons « Belle Epoque » ou de maisons plus modestes, mais non sans cachet. Ici, les Mésanges bleue et charbonnière n’ont pas trop de souci à se faire. Je compte tout de même quatre Fauvettes à tête noire, encore des verdiers, des tourterelles…

Tiens ! Des Martinets à ventre blanc ! Les données commencent à s’accumuler dans le quartier, mais où diable pourraient-ils nicher ?
C’est que le Martinet à ventre blanc est un alpin ; mais depuis quelques années, il est descendu de sa montagne et profite çà et là de quelque haut immeuble comme falaise du pauvre. Reste à trouver lequel.

Plus intéressant : un Rougequeue à front blanc, vous savez, ce petit personnage au ventre orangé qui lance sa ritournelle dans les jardins bien pourvus en arbres creux. Voici, à la Bussière, les grandes résidences bâties dans les vieux parcs de maisons bourgeoises, et leurs vieux conifères. Ils accueillent la Mésange noire, la Mésange huppée et le Roitelet à triple bandeau ; bon, l’ambiance n’est pas alpestre, mais tout de même ! Cette verdure, cette présence des grands et vieux arbres « injecte » littéralement de la biodiversité dans la ville. Ces quartiers verdoyants sont une passerelle jetée entre la campagne, le plateau, les Monts même, et le cœur urbain. Que leurs arbres disparaissent et c’est Lyon qui perdra les oiseaux forestiers de tous ses parcs et petits squares, comme un scaphandrier soudain privé d’air. Vous avez déjà compris à quel point leur survie était déjà difficile…

Voici le résultat. A gauche, Gerland, à droite Oullins la Bussière. Cliquez et voyez:

DonneesGerlandOullinsAvril16

En bas à droite, vous avez vu ? Beaucoup d’espèces forestières. Peu communes, mais bien là. A gauche, il n’y en a pas une seule, et il n’y a pas non plus de mésanges, ou presque. En deux mots: ce qui manque terriblement à Gerland, ce sont les arbres, et notamment les arbres un tant soit peu âgés, avec des cavités.

Je ne me fais pas d’illusion ; nous sommes trop près du centre pour que ce coin d’agglo conserve longtemps ses arbres, ses parcs et sa verdure.
Densifions ! Densifions sans réfléchir ! Nous nous ruons sur ces quartiers pour leur « qualité de vie », et par ce mouvement même, nous détruisons ce que nous venions y chercher. Quant à lutter contre l’étalement urbain, vous plaisantez. Regardez donc les photos aériennes ! A Lyon, c’est double peine ; toujours plus dense et toujours plus étalée, affaissée, vautrée sur la plaine de l’est, les plateaux de l’ouest, et ce qu’il reste de vallée. Cette quadrature du cercle durera tant que nous fantasmerons le bonheur comme solidement corrélé au tonnage de chair humaine empilé au pouce carré dans nos « métropoles » fières de leur « taille critique ». Tant que nous n’élargirons pas le regard au-delà de l’échelle de LA métropole seule, nous conclurons que s’y entasser demeure le moindre mal. Et nous vivrons en de cauchemardesques clapiers.

Oullins, maison bourgeoise

Oullins, maison bourgeoise