Chronique d’une saison de terrain 3 – Allons donc au parc

J’ai quelque peu hésité avant de poursuivre cette chronique comme si de rien n’était. J’aurais pu intercaler une note chargée d’émotion et de solidarité très conventionnelle. Mais ça ne me disait rien.

Prière et unité vont de soi. Alors, inutile d’en faire jouer les grandes orgues.
Je ne vois rien à dire de plus là-dessus, hormis vous renvoyer à cet article de Koz Toujours et vous proposer de poursuivre, malgré tout, cette chronique d’un printemps à l’étude de la Nature. Car le printemps, malgré tout, arrive. Dire oui à la vie, c’est aussi le regarder, le sentir, y prendre part.

Lundi, il n’y avait toujours pas de vraie Nature au programme puisque j’étais dans un parc urbain. Le plus majestueux, le plus ancien, le plus célèbre de la ville. Il est très dix-neuvième siècle avec ses pelouses, ses massifs de roses, ses serres monumentales et son zoo « papa il é où le crôcrôdile ? ». Et quelques zones boisées un petit peu plus « naturelles ». En tout cas, il y a des oiseaux. Et si le gestionnaire du parc ne peut, certes, le transformer en authentique réserve toute vouée à la végétation spontanée, il ne lui est pas indifférent de savoir quelle vie sauvage il accueille là.

Procédons comme d’habitude par ordre.

Pourquoi être là ?
A cause de crapauds.
(Perplexité dans la salle)
Voici l’histoire. Il y a deux ans, on nous signale, à la surprise générale, une population de Crapauds accoucheurs qui chante tout ce qu’elle sait au beau milieu du chantier d’un nouvel îlot résidentiel. Séparée des congénères les plus proches par plusieurs kilomètres d’immeubles et d’avenues. Sur ce chantier les soirs de juin, il règne une irréelle ambiance campagnarde, quand la trentaine de Crapauds dégaine sa petite flûte de Pan. (cet enregistrement n’a pas été réalisé là-bas, naturellement)

Alyte accoucheur (2)

Du coup, bien sûr, branle-bas de combat : d’abord, parce que c’est la loi, que de protéger le patrimoine vivant de tous; et aussi parce que c’est comme si l’on avait découvert que la bicoque promise à la démolition était en réalité une chapelle ornée de fresques du onzième. En mieux, parce que la chapelle, là, est vivante. D’où intégration en catastrophe au projet – les études n’avaient rien vu – du nécessaire pour permettre à ces invraisemblables Robinsons de conserver leur île : quelques mares, des murets, des tas de pierres. L’Alyte (le vrai nom de l’accoucheur) n’est pas difficile. Et si tout va bien, dans quelques années, au balcon du nouveau quartier, les enfants l’entendront encore chanter.
Et le parc ? Et bien, figurez-vous que lorsqu’on porte atteinte à l’habitat d’une espèce protégée, surtout si peu banale, cette atteinte, si elle ne peut être évitée, doit être réduite et compensée – il ne suffit pas de reconstituer vaille que vaille l’existant : un coefficient impose de faire un peu plus, pour tâcher de remédier aux conséquences plus diffuses mais bien réelles : des crapauds tués, les survivants qui voient leur monde bouleversé, tout ce qui fait qu’on ne peut sans dommages « couper coller » un milieu naturel. Parmi ces compensations, il y avait le suivi des Alytes les plus proches, ceux de notre fameux parc. Lequel en profita, afin de mener une démarche cohérente et globale en faveur des bestioles, pour solliciter une remise à jour de l’inventaire « oiseaux » des abords du plan d’eau et des mares. Où il n’y a – je vous rassure – pas la queue d’un craucraudile.

Et voilà comment je compte les oiseaux pour compenser les crapauds ! Vous avez suivi ?
Ensuite. Comment procéder ?

Il s’agit d’un suivi oiseaux. D’un suivi de l’avifaune des milieux humides. Aussi le protocole est-il basé sur un circuit autour du plan d’eau. C’est un cas simple : on veut « tout savoir » dans un espace assez restreint pour se permettre cet objectif. On va placer des « points d’écoute » et des « transects » : en fait, on va passer partout, et noter tout ce qu’on entend, mais en six points, de plus, on va rester sur place. Dix minutes. Yeux et oreilles en alerte. Rien ne nous échappera.

Le point d’écoute est la base, le fondamental de l’inventaire « oiseaux ». Il impose à l’observateur de rester sur place, un temps fixe : 5, 10 ou 20 minutes, ce qui « augmente la pression d’observation » en certains points échantillons. La méthode a été définie et calibrée par des publications scientifiques: on a une idée fiable du % de la biodiversité réelle qu’on va toucher, en fonction du temps passé sur chaque point. On ajuste, donc, selon les besoins. Un de ces jours, je vous parlerai du modèle « 5 minutes ». Mais pour cette fois-ci, j’emploie une version avec des points de 10 minutes, ce qui permet déjà de contacter bien 80% des oiseaux vraiment présents. Sans doute plus dans un parc, milieu assez pauvre.

Assez pauvre pourquoi ? Parce qu’un parc, surtout « très entretenu » comme le sont ces vieux parcs Second Empire, offre trop peu de niches écologiques. Trop peu de buissons, trop peu d’arbustes à baies, d’herbes folles, de sous-bois, d’essences variées. Trop de gazons tondus ras, d’allées goudronnées, d’arbres exotiques que nos oiseaux et nos insectes peinent à utiliser. En fin de compte, trop peu de gîte et de couvert. C’est ainsi. Ce sont les attentes « du public », pas toujours averti, cependant, du prix écologique de la pelouse de son pique-nique. C’est très beau, très ordonné, mais presque rien ne peut y vivre, autant le lui faire savoir. Informé, il arrive qu’il remodèle ses attentes.

Comment va-t-on noter ce qu’on voit, ce qu’on entend ?

Sur le carnet, on note plus qu’une liste d’espèces. Un effectif, bien sûr, mais surtout des comportements. Ils nous révèlent ce que l’oiseau est venu faire là. Est-ce un hivernant qui s’attarde avant de rejoindre des cieux plus nordiques ? Un migrateur qui ne restera pas ? Ou prépare-t-il sa reproduction ?
L’oiseau qui chante n’est pas là pour annoncer au jogger le retour du printemps. D’abord, le jogger n’entend rien, puisqu’il a le casque aux oreilles. Chanter – la forme de vocalisation précise qu’on nomme chant, et pas n’importe quel cri – signifie deux choses :
Petit a : « Mesdemoiselles, c’est moi le plus beau, le plus fort, le meilleur père possible, qui vous garantit la nichée la plus réussie ! »
Petit b : « Messieurs, blancs-becs et autres sagouins : propriété privée, les contrevenants seront poursuivis ! »

En d’autres termes, le chant est un indice de cantonnement – de défense de territoire en vue de la nidification. L’oiseau qui défend un territoire en vue de sa reproduction est dit cantonné. On le note comme tel. C’est le « code atlas 3 ».
Veuillez noter: le riz, lui, est cantonais. C’est pour cela qu’il ne se reproduit pas dans votre assiette mais aurait plutôt tendance à en disparaître.
On pourra aussi observer carrément le couple (d’oiseaux, pas de riz). Des parades. Des accouplements. Les oiseaux en train d’explorer une cavité dans un tronc, voire d’y transporter des brindilles ou de la mousse. Jusqu’à ce cœur de la saison de nidification où l’on observera la femelle en train de couver, les allées et venues de nourrissage de la nichée, les oisillons. Ce seront les codes 4, 6, 10, puis 16, 18, 19. C’est plus simple pour l’analyse des données, mais on y perd en poésie.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Un Rougequeue noir insecte au bec ? « Transport de proie pour les jeunes », code atlas 16, nidification certaine !

Passage après passage, je me trouverai donc en possession, point par point, inter-point par inter-point, de relevés m’indiquant, pour chaque espèce, qui – et combien – faisai(en)t quoi, et à quelle date. Ce qui me donnera un aperçu assez précis du nombre de couples de chaque espèce qui s’est reproduit, ou a tenté de le faire, sur chacun de ces sous-secteurs.

N’anticipons pas, mais vous avez déjà compris : il suffira de croiser ces données avec ce que l’on sait de l’habitat (boisement et de quel genre, prairie, bord de lac…) pour avoir une vision assez fine des raisons de la présence et de l’abondance de telle ou telle espèce, des atouts écologiques et des lacunes des différents milieux, et pour le gestionnaire, des aménagements, des changements de pratiques qui pourraient rendre son parc encore plus riche.
C’est aussi en multipliant les suivis de ce genre, sur toutes sortes de milieux, qu’on finit par savoir pourquoi telle espèce décline et telle autre pas ; c’est ainsi qu’on peut démontrer, quantifier, mesurer, décrypter la responsabilité de l’homme dans la perte de biodiversité, et les moyens d’y remédier.

Me voici sur mon premier point. Il fait beau, mais froid avec du vent. C’est fâcheux. Le vent n’est pas seulement glacial, il brouille les pistes. Les oiseaux chantent moins et s’entendent moins. Il faudra faire avec.

Trois Hirondelles rustiques moucheronnent au-dessus du lac. Ce sont mes premières de l’année. Ce n’est pas franchement précoce, le coup de froid a clairement retardé ces chasseuses d’insectes en vol, contraintes de suivre l’arrivée de la douceur, qui réveillent leurs proies.
A part ça, il est tôt pour découvrir des migrateurs de retour. J’observe plutôt les sédentaires, nos compagnons de toute l’année. Il y a là des espèces « généralistes », du genre qu’on trouve un peu partout, comme le Merle noir, la Fauvette à tête noire – cet oiseau que personne ne connaît, mais qui est l’un des plus communs et abondants de France – et bien sûr la Mésange charbonnière. Mais aussi pas mal d’espèces franchement forestières, comme la Sittelle, qui va et vient sur les troncs la tête en bas, le Grimpereau des jardins ou encore le Pic épeiche, qui, faute de savoir chanter, tambourine sur une branche morte sur un rythme calculé. « Tadadam, et je les rends toutes folles de moi », un peu comme dans nos rave-partys quoi. Ce sont des oiseaux forestiers banals malgré tout, les moins exigeants, ceux qu’on peut trouver dès qu’il existe quelques grands et gros arbres. Partout, ce sera le même schéma : plus un milieu est simplifié, dégradé, appauvri par les « aménagements » humains, plus on y trouvera les plus banales, les plus communes, les moins exigeantes des espèces liées à ce grand type de milieu. Et plus celui-ci, au contraire, aura préservé sa naturalité, c’est-à-dire sa complexité, que nous savons si mal reproduire, plus on y trouvera les espèces « spécialistes », à la niche écologique étroite. Celles dont le foisonnement fait toute la beauté de la biodiversité.

Pic épeiche CDA (4)

Il est encore un peu tôt pour observer cette scène de nourrissage chez le Pic épeiche (notez la calotte rouge du jeune)

Un cri rauque descend tout à coup du ciel bleu : une Alouette des champs en migration, invisible à haute altitude.

Sur un point suivant, une troupe de grives glisse vers le nord, tandis qu’une autre chante dans un grand arbre. Une même espèce, des migrateurs, un possible nicheur local. Je capte même un Gros-bec et un des derniers Tarins des aulnes, qui fuient vers le nord. Il leur faut vite rejoindre leur territoire, avant leurs congénères et concurrents !

Presque partout résonne le rire du Pic vert. Ce n’est pas un forestier, lui ; il se nourrit de fourmis, qu’il vient chasser dans l’herbe. Mais, comme Pic, il apprécie les arbres. Et donc la forêt claire, les parcs, le bocage : c’est une espèce des milieux semi-ouverts.

Près de la berge, je note une Berge…ronnette. Ventre jaune soufre, chant plus liquide, c’est une Bergeronnette des ruisseaux. Pas sûr qu’elle niche près de ce lac un peu turbide ! Les couples de Colverts sont formés, les Poules d’eau (officiellement, les « Gallinules poules-d’eau« ) déambulent sur leurs longues échasses verdâtres. Un Héron cendré qui pêche dans un canal se laisse approcher à dix mètres.

Héron cendré

Et moi, je note. J’utilise une application mobile pour cela : elle enregistre, avec la donnée, une localisation GPS. Ce n’est pas une poétique flânerie. Il s’agit d’avoir l’œil, et l’oreille. Aux aguets, celle-ci souffre des innombrables bruits parasites : véhicule de service, marcheurs, et vacarme urbain qui ne cesse pas. Je note le couple de Grimpereaux des jardins qui parade, la Mésange bleue qui entre dans le trou d’un platane. Une première analyse se dessine à travers la distribution des groupes d’espèces, des « cortèges ». Rien de bien compliqué d’ailleurs dans ce genre de milieu !

Voici enfin le point le mieux placé pour compter la petite colonie de Hérons cendrés installée sur une île boisée inaccessible au public. Je note 14 nids. Bizarrement, sur deux d’entre eux, on voit très bien des poussins (4 et 3) déjà bien grandets et emplumés, qu’on dirait prêts à l’envol, tandis que sur tous les autres on voit seulement l’adulte couver ! Ces deux couples ont dû pondre avec beaucoup d’avance… pourquoi ?

Au total, je relève, en un peu plus de deux heures, 42 espèces, et un total de 167 données.

Tout cela est bien homogène. Les points vraiment boisés ne se distinguent guère que par la présence du Troglodyte mignon, minuscule oiseau roux qui hante le sous-bois, lorsqu’il existe. L’effectif par point est, lui aussi, assez stable : 15 à 17 espèces. Globalement, des densités élevées d’espèces très communes et de bien plus rares espèces plus spécialisées. Je m’étonne en particulier du peu de contacts avec le Pic épeiche : manque de vieux arbres favorables ?

En totale rupture avec l’esprit Laudato Si, j’avoue, ce jour-là, ne pas avoir été trop étreint d’émerveillement. D’habitude, pourtant, je sais goûter les « belles obs », même d’espèces assez communes, jusqu’à rendre grâce pour tout ce bruissement de vie. Le cœur n’y était pas. Peut-être juste à cause du froid. Ou du dépit de savoir qu’il faudra, là, tout de suite, replonger dans la ruche vrombissante des hommes. On l’entend trop, dans ce parc. Il n’en protège pas.
Non, ce matin, il n’y avait que le travail. L’oiseau vu à travers la technique. La science. C’est bien, mais un peu aride.

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Chronique d’une saison de terrain – 2 – Quand les oiseaux font carrière

Après les avenues cossues et les berlines de luxe, place, ce matin, aux camions et aux chargeurs. Cette seconde matinée de terrain sera elle aussi d’une bucolicité douteuse : elle m’amène sur une carrière.
Les suivis sur carrières sont désormais un grand classique de nos associations. Il y a bien vingt ans qu’ils se pratiquent. Pourquoi, pourquoi, oui, pourquoi ?

Commençons par le commencement. Comme vous le savez déjà, on ne trouve pas n’importe quel oiseau, insecte, plante… n’importe où : chaque espèce a ses exigences écologiques, étroites (les spécialistes) ou larges (les généralistes) et ne s’installera pas, en tout cas ne se reproduira pas ailleurs.
Or il existe parmi la biodiversité de nos riantes contrées des espèces spécialistes de bien des types de milieux ; et parmi les plus originales, on trouve les espèces pionnières. Comme leur nom l’indique, ce sont les premières à s’installer sur un milieu neuf. Qu’est-ce donc qu’un milieu neuf ? Un milieu où il n’y a encore rien (logique). Où trouve-t-on cette bizarrerie ? Après un grand bouleversement, qui élimine tout l’existant. L’exemple type est une coulée de lave ou une île volcanique surgie des flots. Cet événement est assez rare dans nos régions : un milieu neuf y sera plus volontiers créé par un glissement de terrain, le retrait d’un glacier, mais surtout par la dynamique fluviale. Un fleuve sauvage, ça ne coule pas droit : ça méandre, ça tortille, ça tresse et ça plesse, ça monte et ça baisse, ça râcle et ça laisse. Ça laisse des plages et des grèves, des bras morts, des criques, des bancs de graviers, des berges abruptes et toute une variété de milieux minéraux à peupler. C’est ce qu’attendent les Oedicnèmes, les Gravelots, les Sternes, les Guêpiers, les Hirondelles de rivage, les Crapauds calamites et les Pélodytes, et toute une cohorte d’espèces animales et végétales qu’on ne trouve, du coup, pratiquement que là. Ils sont les champions pour débarquer les premiers et utiliser ces milieux ras, filtrants, écrasés de soleil, pauvres en ressources mais aussi en rivaux.

Oedicnème criard CF

L’Oedicnème criard, alias « courlis de terre », classique des bancs de graviers et des carrières alluvionnaires. Environ 20 000 couples dans toute la France.

Regardez autour de vous : presque plus aucun fleuve n’est libre de se livrer à pareilles cabrioles en notre siècle de fer. Les ravages lorsqu’ils font éclater leur corset n’en sont que pires, mais c’est une autre histoire. En revanche, quelle activité décape le terrain, dégage de vastes bancs de sable et de graviers, des fronts sableux et caillouteux, parsemés de flaques plus ou moins fugaces ? Une carrière alluvionnaire. Et voilà comment ces dernières sont devenues presque les derniers refuges, en France du moins, de toutes les espèces dont j’ai parlé plus haut. On appelle ça « des milieux de substitution » et y survivre n’est pas une mince affaire. Et c’est pour ça que je suis là (enfin moi : ou mes collègues, en tout cas l’association, vous avez compris).

Ces bestioles sont protégées. Elles sont rares. Elles sont les témoins des capacités d’adaptation de la vie, et aussi du fait que passé un niveau de contrainte, celle-ci capitule. Des joyaux en péril, en somme. Restait à convaincre les exploitants d’y mettre du leur. Ce qui fut l’objet d’un patient, d’un savant travail en commun. Aujourd’hui, du reste, toute autorisation d’exploitation est assortie d’un dossier qui prévoit notamment le suivi de la faune et de la flore et tout particulièrement des espèces propres aux milieux changeants et contraignants que la carrière ne cesse de faire… et de défaire.

Voici donc aujourd’hui comment se déroule la chose.
Un suivi faunistique et floristique est mis en place, qui prévoit un certain nombre de visites de terrain par des spécialistes. C’est la première partie qui me concerne. Ici, il est centré sur la période de reproduction des oiseaux. Mi-mars est le temps du premier passage. Ils s’échelonneront chaque mois jusqu’en juillet.

Tôt le matin, on arrive sur la carrière, s’équipe, signe le registre ; car évidemment, une carrière est un lieu dangereux, et nous avons tout intérêt à observer scrupuleusement les complexes règles de sécurité. J’avoue n’être jamais à l’aise sur ces espaces où une vigilance régulière est requise. Encore ma tâche m’évite-t-elle d’approcher des installations et des zones les plus actives. Comment font donc ceux qui travaillent là du matin au soir pour ne jamais relâcher leur attention ?

Sur ce site d’assez petite taille, la méthodologie est simple : parcours et prospection à vue – et à l’oreille. Il s’agit de repérer en priorité les espèces les plus liées au « milieu carrière » car ce sont elles qui risquent le plus de s’installer au beau milieu des zones exploitées : au sol pour l’Oedicnème et le Petit Gravelot, dont le plumage et les œufs se fondent dans le décor de galets. Plus ennuyeux : dans les fronts de taille, dans les lentilles de sable pour être précis, pour l’Hirondelle de rivage et le Guêpier d’Europe. Ces originaux vont y creuser des terriers, oui messieurs-dames, des terriers, du diamètre d’une tasse de café et d’un bon demi-mètre de long pour les premières et du diamètre d’un terrier de lapin pour les seconds !

Il s’agira alors de convaincre la pelleteuse de taper ailleurs. Dans la plupart des cas, c’est simple : les fronts sont assez grands pour tout le monde. On peut même anticiper la chose en créant vaille que vaille des « fronts favorables » dans des secteurs inexploités, dans l’espoir d’attirer les nicheurs dans des zones sûres et… non dérangeantes. Sinon, il faudra jongler entre les dates de nidification et le besoin d’activité de la carrière. D’un côté, une entreprise qui ne peut se permettre de mettre sa vie entre parenthèses. De l’autre, une colonie d’Hirondelles ou de Guêpiers comme il n’en existe peut-être pas à cent kilomètres à la ronde…

Dans la plupart des cas, « concilier » est possible et même relativement simple. Il y a beau temps que les associations naturalistes ont développé la technicité grâce à laquelle oiseaux et crapauds se reproduiront presque au sens propre entre les roues des engins, sans dommages.

Il n’empêche que le « suivi carrières » est l’une des actions les plus symboliques des dilemmes, des contradictions même, de notre siècle, je disais de fer, mais plutôt de béton et d’enrobé. Nous sauvegardons quelques espèces qui sont là parce que l’homme, partout ailleurs, a détruit leur place. Mais l’activité même qui leur permet, de manière incidente, de survivre ici, est aussi l’une des manifestations de ce qui, ailleurs, a détruit ces habitats : notre frénésie de bétonnage, d’urbanisation sans frein, de « transformation » du monde de manière unidirectionnelle : l’exploitation intensive, la lourde griffe du béton et de l’acier, l’expulsion de la vie, pour des siècles, pour un profit espéré à l’échéance de quelques années. La grande dévoration.

Les carrières se multiplient, répondant à la demande, à notre demande de toujours plus. Les terres sont, au sens propre, englouties. Cela se passe ici, dans l’arrière-cour des métropoles, cette face peu reluisante faite aussi d’entrepôts à n’en plus finir, d’immenses parkings toujours vides, de nœuds de rocades et de câbles à haute tension. Cette tartine grisâtre dévore le pays à des kilomètres alentour. Sa surface excède d’ailleurs nettement celle de la véritable ville.
Tel est le prix à payer de la forme de « développement » que nous avons choisie, où « plus » (de pierre, de fer, de puissance, d’énergie dissipée, de population entassée) passe pour « mieux ». Nous en voyons rarement les effets, et n’en connaissons pas la véritable ampleur.

Dans leur petit coin, le carrier et l’ornithologue tentent ensemble de panser un petit bout de plaie. « Pour les générations futures ». Reste qu’aujourd’hui, on ne peut plus voir un Guêpier, dans le Rhône, ailleurs que sur une carrière ; autant dire que vous ne risquez pas d’en montrer à vos enfants.

Avons-nous vraiment signé pour ça ? Est-ce là-dedans que nous désirons vivre ?

Abejaruco

Guêpier d’Europe. Source Wikimedia – Pacomartinezfoto – Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12005716

Chronique d’une saison de terrain – 1 – Des corbeaux qui ne volent pas à l’envers

Ce matin, miracle ! il ne pleut pas et il n’y a pas de vent. C’est le moment d’aller arpenter les vertes campagnes à la recherche d’une biodiversité préservée.

J’ai donc sauté dans mes chaussures, mis sac au dos et pris… le tram. Puis le métropolitain. Qui m’ont cahoté jusqu’au croisement de deux avenues bordées de hauts platanes et là, j’ai commencé à compter les corbeaux.

Et tout de suite le romantisme du beau métier qui vous permet d’être au contact avec la nature en prend un coup.

Pourquoi les corbeaux ? Pourquoi le croisement de deux avenues ?

Le corbeau. Tout le monde sait reconnaître le corbeau ! Voire. En ville, ce que vous voyez dans 95% des cas, ce sont des corneilles (à la campagne aussi d’ailleurs. Enfin pas 95, mais beaucoup). La Corneille est toute noire, du bout du bec à celui de la queue. Elle croasse plutôt aigu, et profère à l’occasion tout un vocabulaire déconcertant. Elle niche en haut des arbres, dans un solide berceau de branchages, et – c’est important – toujours seule. Enfin. En couple isolé, quoi. Comme les pies, et comme la plupart des oiseaux. Elle défend un territoire autour du nid, face à ses congénères et aux prédateurs potentiels, et gare là-dessous. L’homme déteste les corneilles, pour plusieurs raisons, mais principalement deux. La première est qu’elle est noire. La seconde est que la Corneille est intelligente. Assez, en tout cas, pour profiter de nous d’une manière vexante. Un célèbre hebdomadaire national y a d’ailleurs consacré une couverture demeurée célèbre, bien que laissant à désirer question identification des espèces. #RetirezMoiPhotoshop

PointCorneilles

La corneille, en effet, doit la rapide progression de ses effectifs nicheurs urbains à sa capacité à se nourrir de jambon, de frites de maquedau et de tous ces mets dont, rien qu’à nous observer, elle devine l’incomparable savoureux. Notons quand même qu’à l’échelle de tout le pays, sa « pullulation » est plus qu’à relativiser.

Mais revenons au Freux, notre vedette du jour. Il est noir aussi, fait la même taille, mais se distingue par la face et le bec blancs (en fait, déplumés). Adepte comme la corneille du commandement « croassez et multipliez-vous », il pousse un cri plus grave et moins varié. Il niche en colonies de quelques nids à plusieurs centaines, quand on lui fiche la paix. Pour Linné, c’est Corvus frugilegus, et vous pouvez le surnommer Corbeau-des-fruits-et-légumes : ce n’est pas lui qui va pirater vos sandwichs (ni les poussins des merles du jardin). Il se contente benoîtement de fouir dans les champs, ce qui lui vaut quelques inimitiés paysannes, un peu exagérées du reste ; sauf de manière très ponctuelle, l’impact du freux est bien faible.

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Bon, mais alors que fiche-t-il en ville ? Et bien on ne sait pas trop. Nicher en colonies, c’est sûr, est une assurance anti-prédateurs, une sorte de mise en commun de la défense. Nicher en ville aussi : avenue de Saxe, les martres sont rares et les Autours à peu près absents. Restent les chats, qui grimpent rarement à de telles hauteurs. La colonie urbaine est donc virtuellement invulnérable… C’est sans doute la raison de base de cette irruption, relativement tardive d’ailleurs (pas avant les années soixante).

Sauf qu’évidemment, ce n’est pas du goût de tout le monde. Et pour peu que monsieur le maire niche lui aussi, pardon ! ait son bureau juste derrière la fenêtre qui donne justement sur un arbre peuplé de cinq beaux et gros nids tous occupés, les services municipaux ont vite fait de voir rouge.

Et voilà comment ils mandatent une association pour, à tout le moins, tâcher de faire le point : les corbeaux, combien sont-ils, que veulent-ils, quelles sont leurs revendications, est-ce un drapeau de l’EI qu’on voit là dans l’arbre, non, c’est juste un autre corbeau.

Les Freux commencent à nicher en mars. C’est-à-dire qu’au début du mois, ils retrouvent les vieux nids et les rafistolent – les « rechargent » de brindilles – avant de pondre. Les feuilles n’étant pas sorties, c’est le moment d’aller compter combien, parmi ces nids, ont retrouvé leurs chiffons noirs (le corbac en personne), indice d’une nichée à venir. J’en ai dénombré, ce matin, soixante-dix-sept sur quelques kilomètres d’une avenue cossue (je vous assure que là, ils ne volent pas à l’envers) et plusieurs tronçons annexes. Toujours aux fourches des platanes.

Le résultat brut est une carte comme celle-ci (illustration non contractuelle et tout et tout).

FreuxMars16

L’objectif de tout ça ? Suivre la dynamique des principales colonies et évaluer le résultat des opérations de retrait hivernal des nids, une mesure simple censée dissuader les oiseaux de faire l’effort de se réinstaller.
C’est qu’à moins de pratiquer une destruction massive de ce qui n’est pas loin d’être le seul signe de biodiversité dans ces quartiers complètement minéraux et de parachever le tout en coupant les arbres, pour être sûr que les Freux ne reviennent pas, réduire un peu les « nuisances » (ou perçues telles) n’est pas une mince affaire. Et justifie du doigté, et de la connaissance.
L’idéal serait de repousser graduellement les oiseaux vers des rideaux d’arbres accueillants situés hors zone habitée, sans pour autant les concentrer trop près des champs. En effet, plus la colonie est loin en ville, plus les oiseaux se dilueront dans l’espace rural pour s’y nourrir et leur impact sur les cultures deviendra carrément imperceptible. Encore faut-il y arriver.
L’effarouchement ? En général, ça donne ceci :

ballons_corbeaux

Vu son peu d’efficacité, ce dispositif pourrait à la rigueur passer pour une œuvre de land-art avant-gardiste et se revendre des fortunes au profit de la protection des sales bêtes noires et qui croassent.
Autre possibilité : des hauts-parleurs braillant des cris ou une pétarade, ce qui ravira, à n’en pas douter, les riverains remontés contre le Freux en raison… du bruit.

L’élagage est encore la seule solution efficace (éliminer les fourches utilisables par les Freux) mais elle est coûteuse et fatigue énormément l’arbre. On ne peut donc y recourir que de manière limitée.

D’ici là, reste à savoir vivre avec le Freux. Le quartier compte cent mille habitants. Les corbeaux sont environ cent cinquante… Hors quelques mésanges, moineaux et ramiers, ils sont presque les seuls oiseaux à annoncer le retour du printemps. Dans quoi voulons-nous vivre ?

Toutes ces questions agitent, alors qu’on remonte l’avenue vociférante, braillarde de ses klaxons, de ses sirènes. Un décor de marteaux-pilons. Là-haut dans les grands arbres, les corbeaux, indifférents, apportent une brindille. Le miracle de la vie s’apprête à se perpétuer une fois de plus. A l’étage du dessous, la mésange glisse dans le trou d’une branche. Encore un printemps. Encore un cycle. Encore un tour. Combien de temps la vie aura-t-elle le dernier mot?

Le printemps dans mes jumelles, chronique d’une saison de terrain. Prélude.

Geai des chênes

Est-ce pour donner une forme de suite à la Pompilinaire de la semaine passée ?
Est-ce pour conjurer l’exaspération qui ne m’a plus quitté depuis la lecture de cet article, sur un site politico-économique libéral bien connu, où un monsieur en gris très comme il faut expliquait qu’on ne pouvait pas compter les oiseaux puisqu’ils volent ?

Peu importe. Cette année, vous pourrez suivre ici, tout simplement, ma saison de terrain de chargé d’études en association de protection de la biodiversité.

Mais surtout, je l’espère, beaucoup de Nature. J’espère vous faire découvrir des écosystèmes, ordinaires ou un peu moins, préservés ou abîmés, leur beauté ou leurs blessures, leurs coulisses, leur fonctionnement à eux, bien plus que ceux d’une profession.

A l’arrivée, vous connaîtrez beaucoup mieux la Nature que madame la secrétaire d’Etat ne semble le faire à ce jour. Mais je plaisante, c’est déjà le cas.

Plantons juste un peu le décor.
La saison de terrain, pour moi, commence en mars et s’achève en juillet, à quelques rares prospections près. Elle est centrée sur la saison de nidification, c’est-à-dire celle à laquelle les oiseaux se reproduisent sous nos latitudes. Ce pourrait être différent. Des collègues ont matière à réaliser des comptages et des suivis d’oiseaux en migration ou en hiver. Ce n’est pas mon cas.
Au fil des jours, il sera question de suivis d’espèces. Ou de suivis de sites – tout ce qu’on peut trouver sur une carrière alluvionnaire, un quartier de la ville, un coin de campagne échantillonné au hasard, pour comparer les résultats aux années passées. Ou encore d’inventaires – c’est encore à l’échelle d’un site, mais cette fois, le but est de faire le point de l’existant, par exemple pour améliorer la gestion. J’essaierai systématiquement d’expliquer pourquoi on fait ça, et pourquoi on le fait de cette manière-là.

Car il s’agit évidemment de science.

Je vais récolter ainsi trois ou quatre mille données. Elles viendront s’ajouter à une base qui comprend non seulement les miennes et celles des autres salariés, mais aussi celles de plusieurs centaines de contributeurs bénévoles. Cela donne une bonne centaine de milliers de données par an.

Pourquoi ne pas tout leur laisser faire, me direz-vous, ce serait plus économique.
Les miennes ont pour but de répondre, dans le lieu de collecte et dans les modalités (le « protocole », alias « la méthodo ») à une question précise (comme je l’évoquais plus haut), et ces questions sont trop nombreuses, ou trop spécifiques, ou exigeant une trop grande présence sur le terrain (ce qu’on appelle la pression d’observation, encore un terme qui vous sera vite familier) pour que le réseau bénévole suffise à la tâche. Ces questions sont posées par des financeurs publics ou privés. Pas de but, pas de sous. Le temps des subventions de fonctionnement est bien révolu. Aussi – et accessoirement parce qu’il est légitime de laisser les meilleurs sites aux bénévoles – mon travail de terrain m’envoie-t-il généralement sur des secteurs qui ne sont pas ceux où, spontanément, j’irais me balader. Vous le verrez jour après jour : « le terrain », ce n’est pas batifoler dans la verte campagne aux frais du contribuable excédé.

Pour vous représenter la densité exigée, je serai sur le terrain à peu près tous les matins en avril et en mai, une bonne partie de mars et de juin et quelques jours encore en juillet. A l’occasion, le soir aussi.

Les horaires sont imposés par la fameuse Méthodo. Il s’agit d’être sur le pont aux heures d’activité des animaux, pour en compter le bon nombre et recueillir toutes les informations possibles sur ce qu’ils peuvent bien fabriquer dans ce champ ou cette carrière. Vous avez sûrement remarqué que les oiseaux chantaient à l’aube et baissaient nettement de rythme dès le milieu de matinée. Or, l’oiseau chanteur est un oiseau qui défend un territoire et s’apprête à nicher. C’est donc à l’aube qu’il convient d’aller constater sa présence. L’aube, en juin, c’est drôlement tôt.
Quant aux Rapaces nocturnes et aux Amphibiens, ces andouilles ne veulent rien savoir avant la nuit tombée. Encore n’ai-je pas, comme certains collègues, à me frotter aux Reptiles, qui pour leur part ne se mettront en route qu’une fois les moteurs chauds, au beau milieu du jour.
Enfin, il faut que la météo soit correcte. Ce matin, j’étais censé dénombrer les nids de Corbeaux freux dans un quartier du centre ville, afin d’évaluer leur capacité à rebâtir là où les nids vides ont été retirés, et s’il existe quelque manière de les faire glisser vers un coin d’agglomération moins fréquenté. Las, à l’heure où ces messieurs-dames sont visibles sur leurs arbres avant de filer casser la graine aux champs, le temps m’a proposé neige et bourrasques. Gênant, surtout pour eux, qui certes ne seraient pas restés campés en plein vent à m’attendre. En pareil cas, il faut reporter, ou se résigner à des données incomplètes, mal comparables aux autres, issue à éviter pour d’évidentes raisons de rigueur méthodologique.

Vous voyez l’affaire.

C’est à ce prix seulement que nous ramenons assez de données collectées avec assez de rigueur pour conclure avec une certitude raisonnable – et des limites toujours clairement énoncées : ici, il y a ceci, en termes d’oiseaux, d’amphibiens, de reptiles, etc. C’est ainsi, et non sur la base d’on ne sait quelle « idéologie » depuis « un bureau parisien » que nous sommes en mesure d’évaluer, par exemple, que l’impact d’un projet d’aménagement sur les écosystèmes constitue une atteinte au bien commun supérieure au gain escompté par ailleurs en termes d’emploi ou d’autre chose – processus parfaitement décrit aux points 182 à 188 de l’encyclique Laudato Si.

Car il s’agit bien d’un travail pour le bien commun. Je ne suis pas mieux payé si la Nature est préservée d’un projet de supermarché placé en plein marais. C’est presque le contraire. Notre travail suit exactement le même principe que celui d’un médecin : plus il y a de malades, plus il a de travail ; mais personne n’irait l’accuser de diagnostiquer de fausses grippes ou de répandre volontairement les virus dans le métro. Heureux collègues de départements ruraux dont l’équipe ne s’étoffe pas parce que la Nature n’y est pas assez menacée pour avoir besoin de défenseurs supplémentaires !

Gardez ceci en tête : nous ne sommes pas un lobby. Nous aimerions mieux ne pas avoir à faire ce travail. Nous ferions autre chose, au lieu d’avoir à nous effarer de ce qui disparaît sous nos yeux et que nul ne verra plus.

A bientôt, donc, pour une prochaine prospection.

PS: les mots en gras sont ceux qui relèvent de ce qu’il faut bien appeler notre jargon. Avant juin, ils vous seront familiers, avec beaucoup d’autres encore plus barbares.

Trop c’est trop, madame Pompili

Trop, c’est trop.

Ce n’est pas que je me faisais beaucoup d’illusions sur l’existence d’un secrétariat d’État à la biodiversité. La destruction du patrimoine naturel a beau être à l’origine de toute forme de politique écologique, il y a beau temps qu’EELV n’en fait plus un sujet d’importance : il n’est que de voir leur absence à la récente manifestation s’opposant à l’abattage des loups, la rareté des prises de position contre les chasses abusives, etc. On pourra aussi se référer à la catégorie « Biodiversité » du site du parti, qu’il faut aller chercher au diable (au quatrième rang des thèmes de la commission thématique Environnement) avant de constater que rien n’y a été posté depuis… le 15 octobre 2014, à l’heure où j’écris.

siteinternetEELVbiodiversite

Je ne m’imaginais pas davantage que madame Pompili fût spécialement compétente ou motivée sur le sujet ; le récent remaniement a trop ressemblé à une tournée de cadeaux où chacun a hérité d’un poste comme il aurait pu en hériter d’un autre, et notre toute nouvelle secrétaire d’État aurait peut-être été ni plus, ni moins bien placée à la Culture, aux Anciens Combattants ou dans un hypothétique ministère aux ronds-points routiers.

Mais là, tout de même. Au micro d’Europe 1, « la Secrétaire d’Etat chargée de la biodiversité a mis un point d’honneur à définir ce qu’est la biodiversité car, selon elle, « les gens ne comprennent pas toujours ce qu’est la biodiversité ». Barbara Pompili a donc expliqué: « c’est la nature vivante. Mon ministère aurait d’ailleurs pu s’appeler la protection de la nature ».

… jusque-là tout va bien, mais gare. Tenez ferme les accoudoirs…

« On voit aujourd’hui que les animaux et tout ce qui composent (sic) la nature sont essentiels à notre vie, tout comme les forêts pour absorber le CO2 ou les abeilles pour polliniser nos sols et aujourd’hui, il y a cinq facteurs qui mettent en danger cet équilibre ».

Et de poursuivre :
« à nous de montrer que la biodiversité peut créer énormément d’emplois, c’est un secteur d’avenir. Il y a énormément de choses à faire dans le biomimétisme par exemple ou dans l’énergie verte. Franchement quelle belle mission ! » ».

Ayant frappé trois fois notre tête contre le mur le plus proche, respirons un grand coup et poursuivons…

Commençons par le commencement : non madame Pompili, les abeilles ne pollinisent pas les sols, mais les fleurs.

abeillespourlesnuls

Anticipant quelque peu sur la base de perles de vos prédécesseurs ou de leurs collaborateurs, autant vous le révéler tout de suite aussi : les loups n’ont pas été « réintroduits par les écolos » en France, pas même « en douce » ; les vautours n’emportent pas d’agneaux dans leurs serres puissantes et n’attaquent pas non plus les randonneurs ; et personne n’a jamais parachuté de vipères par hélicoptère. Je vous jure. Même s’il n’est pas douteux que vous croiserez un jour quelqu’un qui vous certifiera dur comme fer qu’il a vu les caisses. Enfin. L’homme qui a vu l’homme qui a vu des caisses.

Je vous ferais bien crédit, madame Pompili, pour cette histoire d’abeilles, d’un simple lapsus, mais un lapsus ça se corrige. Et ce serait plus crédible si tout le discours n’était pas à l’avenant.

D’où sortent par exemple ces cinq facteurs ? Lesquels ? Pourquoi cinq ? Quel équilibre : la pollinisation ? l’absorption du CO2 par les forêts ? La biosphère toute entière ? Pourquoi parler des animaux et non des plantes ?

Madame Pompili, je crains que vous n’en ayez pas conscience, mais votre responsabilité est immense. Vous avez hérité du secrétariat d’Etat à la coque du Titanic qui nous porte tous, que nous le voulions ou non, et qui est déjà presque éventré. La biodiversité, le système vivant constitué par les espèces non domestiques, nous nourrit, nous fournit en bois, en plantes utilisables en médecine. C’est elle qui régule le climat, les précipitations, qui retient, structure et fait vivre les sols, qui épure l’eau, et recycle, tant qu’elle le peut, nos déchets ; elle encore qui absorbe les crues et bien d’autres « services rendus » encore. Cette biodiversité est en train de s’effondrer, ce qui veut dire qu’au sens presque propre, le sol va manquer sous nos pieds. L’affaire ne supporte pas l’amateurisme, que dis-je, l’illettrisme du sujet, dont vous avez fait preuve en ânonnant vos fiches comme un mauvais élève de collège. Procurez-vous au moins d’urgence une collection complète de « La Hulotte » et un exemplaire de Laudato Si…

Ensuite, on se pince carrément à vous entendre : « la biodiversité », pour vous, n’est ni un patrimoine, ni un terme du vocabulaire des sciences de la vie : c’est un « secteur d’avenir » – pourquoi pas une « business opportunity » ? – et votre « belle mission » consisterait en fait à en tirer de l’argent à travers le biomimétisme et les énergies vertes.

On se doutait de l’incapacité de nos maîtres à voir le monde autrement que par le prisme de la novlangue néolibérale. Mais là, le dérisoire de vos propos culmine au pathétique. « La biodiversité secteur d’avenir » grâce à « des emplois dans le biomimétisme » ? Madame la secrétaire d’Etat, cela reviendrait à dire, par exemple, que boire ou respirer sont des activités d’avenir, en plein essor et très importantes comme le montrent les nombreux emplois créés par les mouchoirs jetables ou les bouteilles en plastique. A peu de choses près.

Je le redis, madame Pompili : votre responsabilité en tant que secrétaire d’État à la biodiversité est immense. Votre « belle mission », ce n’est pas créer un hackathon sur le thème des pattes de la Mante religieuse, c’est sauver la vie, et vite. Vos services vous en ont-ils avertie ? Notre pays a perdu la moitié de ses chauves-souris en 8 ans : cela signifie que le grand effondrement a peut-être commencé et que les liens qui nous permettent de vivre sont en train de se dénouer. Ce n’est pas le moment de rêver à des startups de drones chiroptéroïdes. Il va falloir vous battre contre les pesticides, l’arrachage des haies, le retournement des prairies, l’urbanisation galopante. Nous n’avons plus beaucoup de temps.

Daech ne peut anéantir le monde ; même « la crise de la dette » ne le peut pas. L’effondrement de la biodiversité, lui, peut nous plonger dans un cataclysme dont aucune arme ni aucune banque ne nous sauveront. Ce devrait être la bataille de notre temps.
La voilà confiée à quelqu’un qui n’a même pas une vision très claire de ce que peuvent bien fabriquer les abeilles dans la campagne.

Je sais que vous en avez tous marre du catastrophisme, mais là, vous pouvez commencer à paniquer.

Concentration, contemplation

Chaque matin, mon trajet m’amène à suivre une rue qui longe un vieux parc de maison bourgeoise comme il n’en reste presque plus en ville. Il est beau, avec ses gros arbres, son sous-bois qui s’embroussaille, ses branches creuses ; une vraie petite forêt enchâssée dans la ville.
Le printemps s’y annonce par le chant de quelques oiseaux, comme dit le spécialiste, d’affinité forestière : des espèces des boisements feuillus ou mixtes clairs, tout à fait banales, mais pas en ville, bien entendu. Au reste, comme les rares éléments de naturalité en ville sont généralement des arbres, c’est à cela qu’on reconnaît la « ville verte » : on y trouve çà et là, en sus des oiseaux les plus citadins, une petite cohorte d’espèces plutôt forestières.
Ce matin, donc, en plus des Moineaux domestiques, étourneaux, Mésanges charbonnières et autre Verdier (oui, il n’y en avait qu’un), il m’a été donné d’entendre un chant de Fauvette à tête noire et un de Grimpereau des jardins. Non plus ces bribes des belles journées d’hiver, mais des chants répétés, bien affirmés, sentant véritablement le printemps. Je vous entends : la Fauvette à tête noire est une espèce généraliste et non forestière ; oui, mais elle préfère tout de même le sous-bois ; et là, c’est l’ensemble des deux qui créait une véritable petite ambiance sylvestre.
J’ai pris le temps – quelques secondes ! – de les écouter… et de saisir la donnée.

Fauvette à tête noire
Fauvette à tête noire mâle – photo Tony Hisgett, Wikimedia Commons

Ça tombait bien, car hier, j’avais lu cet article relayé par Le Comptoir Hier soir, je lisais cet article relayé par Le Comptoir qui faisait lui-même écho à un autre, où j’avais lu que notre capacité moyenne à nous concentrer sur un sujet donné était tombée en peu d’années de douze à cinq minutes.

Saturations de facilité

C’est un fait : nous sommes à ce point saturés de sollicitations que la concentration devient un effort d’une tension insupportable. La preuve : à peine avais-je tapé cette ligne que ma main s’est égarée vers la souris, qui elle-même glissait vers le navigateur Internet pour aller lire je ne sais quoi.
Je ne sais quoi, vraiment. Tout ce que je sais, c’est qu’à chaque seconde, l’ordinateur met à ma disposition quelque chose qui va m’apporter une dose de stimulation parfaitement adaptée à mon besoin tel que je le ressens dans cette même seconde – c’est-à-dire qui va exactement combler mon ennui, à très court terme – avec un effort minimal, en tout cas inférieur à ce que j’étais en train de faire, et un profit discutable, en plus du temps et du fil de la pensée perdus sur l’occupation initiale. Un peu comme un randonneur peinant dans la pente et qui se verrait constamment incité à aller boire à une source fraîche située quelques pas en contrebas plutôt que de ponctionner l’eau tiédasse de sa gourde. Tentant et commode, mais de nature à lui couper les jambes et compromettre ses chances d’atteindre le col ou le sommet espérés.
Cela existe, avec la surabondance propre à notre époque. On peut noter au passage que cette diversité d’offre sature largement nos récepteurs et qu’en fin de compte, noyés sous plus de choix que nous n’en pourrons jamais faire, et obsédés par l’idée de les faire vite pour pouvoir essayer autre chose, nous finissons par… refaire toujours le même. Faites le test… C’est par le même phénomène que dans nos supermarchés qui vendent tous les légumes toute l’année, nous finissons par acheter du jour de l’An à la Saint-Sylvestre les mêmes courgettes et les mêmes tomates (idem…)

La tentation est si grande qu’un travail appliqué, approfondi – relevât-il du loisir ! – est devenu beaucoup plus difficile. L’information est disponible en masse, mais un bruit de fond constant parasite nos outils de traitement. Pire : le choix de la carotte ne se paie même pas d’une bonne dose d’ennui. S’il n’y a rien de passionnant dans un niveau de Candy Crush, on y trouve juste ce qu’il faut pour ne pas se résoudre à lâcher, un vague petit piquant de curiosité qui pousse à vouloir découvrir le niveau suivant, bien qu’on sache d’expérience qu’il n’ajoutera fondamentalement rien aux cinq cents autres.
Je m’empresse de dire que je joue à Candy truc, comme tout le monde, et n’éprouve pas le besoin de m’en confesser en soi. Ces machins ne sont pas que des démons tentateurs, ce sont aussi des havres de relâche où l’on s’abrite du feu roulant d’informations qu’est notre vie. Ce ne sont probablement pas les plus efficaces. Mais ils soulignent un besoin.

Je ne suis pas du tout un thuriféraire doloriste de l’effort, désireux d’opposer le bon vieux temps où on travaillait dur ma bonne dame, pas comme ces jeunes de main’nant qui passent leur vie sur internet. Mais si l’on reconnaît l’arbre à ses fruits, on doit pouvoir avancer, sans subir les habituels anathèmes (« réactionnaire ! ennemi de la République ! » etc) que cette débauche de stimulations disponibles dont l’immense majorité relève exclusivement de la distraction (au sens de loisir) ne nous place pas dans des conditions idéales pour aller au fond des choses. Nous nous croyons prodigieusement multitâches ; en réalité, nous papillonnons beaucoup. Et cela ne nous aide pas, lorsqu’il s’agit d’appréhender un monde éminemment complexe. Aussi, nous avons tout intérêt à prendre le temps, parfois, d’un retour sur nous-mêmes, pour nous demander où en sont nos propres capacités de concentration, de traitement, d’analyse, et si nos limites ne sont pas excédées. Il est si facile de se croire maître de l’information, de se gargariser d’appartenir aux « digital natives », cette mystérieuse caste de privilégiés qui, parce qu’ils sont nés après 1995, auraient ipso facto hérité d’une capacité de traitement d’information décuplée. Teu, teu. La loi de Moore, ça ne concerne pas le cerveau humain.

Ne pas rester en surface

Pourquoi donc avoir parlé d’oiseaux en tête de ce blog ? Vous allez voir.
Notre capacité de concentration, donc, est tombée à cinq minutes.
Or, il est des quantités d’informations qui ne sont pas accessibles en cinq minutes (ne vous focalisez pas sur le chiffre, c’est une image…) Ni dans leur acquisition, ni dans leur traitement.
Lorsqu’on veut « compter les oiseaux », on met en œuvre un protocole destiné à récolter la quantité d’information dont on a besoin (sachant que par définition, on ne peut jamais être sûr d’être exhaustif, mais on peut s’en approcher). Ces protocoles ont été scientifiquement étalonnés par rapport aux méthodes (lourdes) qui donnent du quasi-exhaustif. Je sais ainsi qu’en restant 20 minutes sur un même point dans la forêt ou les marais, je vais capter plus de 80% de ce qui s’y trouve réellement. En 5 minutes, environ la moitié, et surtout, statistiquement, uniquement les espèces communes. C’est suffisant si je suis là pour estimer des tendances d’évolution de ces dernières (c’est le STOC-EPS). Ce qu’il faut retenir, c’est que si je ne prends pas ce temps, si je m’en tiens à ces fameuses cinq minutes, je n’ai accès qu’à la surface des choses et je perds toute la profondeur de la réalité. Imaginez un peu qu’Elie se soit borné à un point d’écoute de 5 minutes dans sa « prospection Yahvé » devant sa grotte : le résultat aurait été gênant !

C’est tout spécialement vrai pour cette réalité vitale qu’est la biodiversité ; l’état de nos écosystèmes ne se jauge pas en un clic. Il nécessite de la patience et surtout de la disponibilité à ce qui est… et ce qui n’est plus.
Il y a quelque chose de monastique là-dedans, mais nous-mêmes, naturalistes « de l’ère numérique » ne sommes pas épargnés par la tentation de l’effervescence.

Pour retrouver ce sens de la profondeur, il va falloir, je crois, questionner nos limites… pour désaturer nos radars.