Tantôt le pigeon, tantôt la statue

Je ne suis pas sociologue. Je n’ai pas fait Science Po. J’ai fait un peu de science-peaux en prépa, quand il fallait ôter celle des grenouilles ou des oursins pour regarder ce qu’il y avait dedans. Mais j’ai appris qu’on était un « écolo qui détourne le regard parce qu’il préfère les vers de terre aux humains [et] qui baissent les yeux dans l’espoir de plaire à des boomers qui se sont plantés toute leur vie » si on ne parle pas de ce sujet-là.

Ce que je vais dire n’a donc pas plus de légitimité que le propos de n’importe quel random, comme on dit aujourd’hui, mais tout de même curieux d’Histoire. Certains ont peut-être lu un article de ma part, dans Limite n°6, sur le roman national (spoiler : j’aime pas) et c’est un peu la suite de la réflexion.

Je parle évidemment des déboulonnages de statues et des numéros de cirque de zozos yankees qui se fouettent le dos pour demander pardon pour l’esclavage.

Réglons tout de suite le premier point : l’écologie.

À deux reprises, dans Tintin au pays des soviets et dans Tintin en Amérique, on voit ce dernier suivre une voie de chemin de fer au moment où celle-ci est taillée dans le roc, au point qu’il soit impossible d’éviter un train s’il en arrive un. Il faut imaginer notre situation écologique comme très semblable, sauf qu’il y a non pas une mais deux voies ; et fonçant vers nous, le train du dérèglement climatique, et en sens inverse, celui de l’extinction biologique. Un élève appliqué résoudrait vite le problème des trains qui se croisent : pile où nous sommes, didon ! ça n’est pas de chance. Autrement dit, aucun espoir d’esquiver d’abord l’un, puis l’autre. Nous en sommes là, et quand l’ouvrier blanc, ou noir ou jaune ou brun ou rouge, ou beige, bleu, vert ou sang et or, diable rouge ou all black, sentira 40°C dans son appart suroccupé, 50 dans la rue, cinq pouces d’eau dans sa cave, et verra le prix de la nourriture s’envoler parce que faute d’insectes, il faut tout produire hors sol et payer nous-mêmes ce que la nature faisait gratos, il en fera une tête. Il sera ravi que la priorité du pays, quelques années plus tôt, ait été d’accabler d’anathèmes trois excités qui voulaient peindre en jaune le Colbert en bronze qui sert, au square, de latrines aux pigeons.

Mais comme le rappelait Thierry Roland, il suffit d’un ou deux excités, donc a fortiori de trois, pour que tout bascule.

Il n’empêche qu’il faudrait peut-être rester calme et boire frais avant de prendre trois manifs (dont deux aux US) pour les éclaireurs des armées d’Alaric ou prétendre qu’on va venir jusque dans nos bras censurer nos fils nos compagnes. Ou forcer Laurent Blanc à changer de nom. Sans le ramdam inouï d’un mouvement en qui se reconnaît fort peu de monde, le fameux « petit blanc diffamé » a toutes les chances d’ignorer sereinement que quelqu’un voudrait le faire se flageller comme esclavagiste. (En plus, ceux qui ont fait ça se sont entendu dire par les Noirs présents d’arrêter leur cinéma ridicule). De telles outrances de forme, on en a connu des centaines ; leur caractère excessif même les condamne au destin de comètes grotesques. Toutes les idées neuves commencent par d’audacieuses avant-gardes, mais tous les illuminés de l’Histoire n’ont pas mis le feu au monde. C’est même, somme toute, excessivement rare.

Mais sur le fond ? Là, je ne vais pas me faire d’amis – dites, personne ne parle d’effacer l’histoire, mais de se demander si de temps à autre, ce qu’on révère, à travers des monuments publics, ne mérite pas d’être un peu révisé. Si par hasard, les standards ne changeraient pas, parfois, de siècle en siècle. Il ne s’agit pas d’enlever, mais d’ajouter. Ôter une statue des places d’honneur n’est pas effacer le nom, c’est un contresens. Et je regrette, mais écrire dans les livres d’histoire que tel Etat, tel pays, a dû sa fortune à l’exploitation de colonies, alors que c’est vrai, n’a pas à faire scandale. Sinon quoi, on perpétuerait des bobards, au nom même de la mémoire et de l’histoire ? Dites ! Quand en septembre 39 ; la propagande française sort sa fameuse affiche « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » où sur la mappemonde, l’immensité des empires coloniaux français et anglais s’oppose à la minuscule Allemagne, on ne revendique pas de devoir une part de nos fortune et puissance aux colonies, par hasard ? Est-ce qu’on va l’arracher des livres, cette affiche, pour que ça ne se voie pas trop ? Cela est. Ces faits historiques sont. C’est bien le fait les cacher, taire ou minimiser, plutôt que les révéler, qui relève de la table rase ou de l’oubli volontaire.

Au fait, l’Histoire n’est pas, et n’a jamais été un patrimoine intangible comme un tableau de maître. Hurler au sac de Rome parce qu’on changerait un nom de lycée, quelle blague ! Combien de rues débaptisées, depuis cent ans, pour devenir avenue Charles de Gaulle, rue Jean Moulin, boulevard De Lattre de Tassigny, pont Maréchal Juin ou place maréchal Leclerc ? Qui se souvient que l’avenue Foch, celle du Monopoly, s’est appelée avenue de l’Impératrice, du Général Uhrich, enfin du bois de Boulogne ? Combien de Joffre, de Clemenceau, sans parler de la foule immense des rues, places et avenues Jean Jaurès ? Ceci sans même parler des rues portant depuis le Moyen-Age les noms de l’Arbre penché ou de Saint-Frusquin, devenues rues Hégésippe Débonnaire, conseiller municipal de 1874 à 1912, ou rue Polydore Tuyère, inventeur d’un procédé de teinture des étoffes en bleu canard en 1856 ; ou de la Roche-sur-Yon, dont la gare porte encore le nom de Napoléon-Vendée. Nos récits historiques n’ont-ils pas cent fois changé ? Déplorons-nous le travail historique qui permet un regard nuancé sur Joffre, vainqueur de la Marne mais boucher de l’Artois, sur Foch, lamentable en 14 et solide en 18, et même sur Charles de Gaulle en personne ? Tout ça n’a conduit d’ailleurs à nulle damnatio memoriae. Juste rendu justice à la réalité. Enfin, ne sommes-nous pas bien aise que les historiens nous donnent de la Gaule préromaine une autre vision que les brutes paillardes peuplant des huttes de chaume disséminées dans la forêt vaguement préhistorique de la « Gaule chevelue » ?

Sous le fracas de la surface où ne guerroient souvent que des bateaux en papier, nos visions du passé changent sans cesse ; parce que les historiens travaillent, explorent, découvrent, et parce que les temps changent et que nous ne glorifions plus les mêmes actes, les mêmes hommes qu’il y a des siècles. Rome ne brûle pas à chaque fois qu’on apprend d’un empereur que c’était un crétin. Ne dit-on pas qu’il faut, aux grands comme aux petits hommes, accepter d’être tantôt la statue, tantôt le pigeon ?

Et quant à faire de la révision de la façon dont on se raconte notre histoire la marque exclusive des barbares… Je vous invite à consulter la page Damnatio memoriae de Wikipédia. Ou à relire, même en vitesse, les Histoires de Tacite. Entre la mort de Néron et l’avènement de Vespasien, trois empereurs se succèdent, chacun faisant gaiement virer les statues de son prédécesseur, relever celles du prédécesseur du prédécesseur (moins par moins donne plus), virer celles du prédécesseur du prédécesseur et relever celles du… enfin bref, vous avez compris. Pareil au temps des Pharaons. Peut-être est-ce même une marque de civilisation, que d’accorder du soin au tri des souvenirs. En tout cas, l’Histoire enseigne que ce n’est pas un trait propre au barbare.

Youpi, nous sommes déconfinés, libres de pointer!

À présent que la pandémie semble reculer quelque peu, que les lourdes mesures prises sont parvenues, au moins, à la canaliser, il devient de bon ton de dénoncer ces dernières et d’y voir, notamment, la touche finale d’un immense complot contre la liberté.

S’il est indubitable que les pulsions autoritaires des gouvernements récents trouvent moult exutoires et opportunités dans ces situations contraintes, il me semble bien plutôt que le confinement, que notre acceptation du confinement relève au contraire d’une révolte de la liberté.

Pourquoi, en effet, l’avons-nous accepté ?

Certainement pas pour faire plaisir à nos gouvernements qui ont attendu le plus tard possible, et même au-delà, pour adopter une mesure correspondant à leur cauchemar le plus absolu (ils nous l’ont bien fait voir) : les chaînes de production arrêtées. Ils ont tout tenté pour éviter de passer par là et chaque pays qui a reculé l’échéance l’a payé. Cher. Il n’y a plus que Bolsonaro pour se moquer ouvertement du massacre.

Nous, nous avons accepté et même pas tant pour nous – car il est vite devenu clair que le risque de forme grave n’était pas du tout le même pour tous – que pour protéger les groupes à risque, nos aînés ; pour nous protéger les uns les autres, et particulièrement les improductifs. Et pour cela, nous avons accepté de mettre en jeu notre place à la chaîne de production. Nous ne nous sommes pas comportés comme les braves machines que nous sommes censés être.

J’appelle cela une reconquête (ô combien temporaire : nous sommes si raisonnables !) d’un peu de liberté. La toute petite liberté qui consiste à défendre la survie contre la production.

Il est vrai que le « deal » de « l’immunité de masse » était quand même drôlement culotté. La société productiviste a exigé que nous lui sacrifiions tout : notre temps, nos paysages, leur faune et leur flore ; notre eau, notre air, nos forêts ; nos rivières canalisées, nos fleuves barrés et moulinés ; notre enfance, soumise à une école « tournée vers l’emploi » depuis la maternelle ; nos loisirs, sommés d’être créatifs (« ne bronzez pas idiot ! ») en échange d’une seule chose : l’espérance de vie en assez bonne santé. Et voilà que tout à coup, elle se mit à nous asséner que rien n’était plus naturel que de pouvoir mourir en pleine force de l’âge et qu’il était honteux de ne pas s’y sentir prêt. À nous débiter de vieilles leçons grecques sur la fragilité de la vie, la nécessité d’accepter la mort à tout instant. À s’offusquer qu’on fît de la santé une valeur première, du soin des anciens une question d’humanité (« des vieux qui vont de toute façon mourir », postillonnait Christophe Barbier). Celle qui avait exigé qu’on lui remît le monde, sans partage ni condition, en échange de la santé, nous arrachait d’un coup le seul pain qu’elle eût laissé dans notre bouche, sans renoncer à une seule de ses prétentions premières. Pis : c’était au nom même de ces prétentions ! Cette fois, il faut lui donner le monde sans plus rien avoir en échange. Mesdames les machines, vous ne nous prendriez pas un peu pour des cailles de batterie ?

Hélas ! La réponse est oui.

Big Contremaître, cet être abstrait, tentaculaire, souvent intériorisé, qui nous enjoint de produire en tout temps, n’a pas perdu un seul instant. Dès la première aube confinée – et alors même que 70% des Français n’ont pas cessé le travail, ni même, pour plus de 50%, levé le pied en quoi que ce soit – nous avons croulé sous les « propositions » destinées à rentabiliser (sic) ce temps. Faites votre levain (et produisez !) Apprenez une langue ! Lisez des livres utiles ! Et surtout, alors même que les chiffres refusaient encore de baisser : « Au boulot, les Français ! »

Il y a beau temps que ce que redoutaient Bernanos et Virgil Gheorghiu s’est réalisé. Nous ne nous demandons plus si les machines nous dominent : c’est l’évidence depuis plus d’un siècle. Nous n’avons pas moufté quand les machines ont exigé notre jeunesse, toute notre jeunesse et jugé nos écrivains, nos artistes, nos universitaires à peine dignes de recevoir d’elles trois balles dans le ventre. Encore une fois, nous avons tout accepté d’elles pourvu qu’en temps « normal » elles nous promettent santé physique, confort thermique et longue vie (à l’usine). Ce que le temps, ce que nos maîtres attendaient de nous (et ils redoublent d’exigence depuis huit jours) ce n’est plus, d’ailleurs, la soumission à la machine : ce sont des preuves que nous sommes heureux et fiers d’en être devenus nous-mêmes.

Là non plus, ce n’est pas nouveau. C’est un flot de machines à chenilles qui, seul, a pu venir à bout du flot d’Allemands cyborgisés sous le Stahlhelm. Et si Péguy se voyait encore, sous son képi doré, comme un héraut d’une très vieille France, d’un vrai pays d’humains, Saint-Exupéry ne pouvait plus rien faire, en 1940, que demander à servir, dans une machine, comme une machine – il suffit de voir en quels termes il l’explique dans Pilote de guerre – contre l’armée des machines de l’Allemagne-usine. Et quand en 1943 il eut compris qu’il ne pouvait plus servir, qu’il était usé en tant que machine de guerre, il se jeta, homme et machine, homme-machine, dans la Méditerranée.

Nous sommes des machines. En tout temps, nous sommes écrasés, pilonnés d’injonctions à produire, et à publier nos indicateurs. Et dans le moindre détail de notre vie privée ! Combien de livres lus, combien de pas faits, de kilomètres en vélo, de kilos perdus ? Même nos sites de saisie de données naturalistes classent les contributeurs en nombre de données produites, de communes visitées, et autres indicateurs de performance et d’efficacité. Et nous nous y laissons prendre. Déjà, nous n’allons plus observer, depuis longtemps : nous faisions du terrain. À présent, nous faisons de la donnée (sic). Et le drame, c’est qu’elle est toujours utile. Il est probable qu’un jour, le béton menacera chaque buisson ; alors, la moindre donnée d’espèce protégée sera utile. Ainsi, le lieu de la rencontre par excellence avec la nature – son observation par l’être humain qui l’aime, la connaît, la comprend – devient un lieu de production.

Chanter liberté pour réclamer le droit d’entreprendre, laissez-moi rire ! Ne vous inquiétez pas : c’est bien la seule à laquelle la civilisation des machines ne touchera jamais, sinon dans quelques détails. C’est la seule qu’elle juge nécessaire. Le reste ? À quoi bon ? À quoi servent les libertés de culte, d’expression, le temps non consacré à la production, le droit que le contremaître ne sache pas où l’on se trouve et à quoi l’on s’occupe ? Dans une optique de production, à rien du tout. Il était donc odieux qu’on acceptât de se soustraire à la production pour sa santé et celle des autres : cette liberté contre la production ! Scandale. Surtout, incompréhension totale, signe terrifiant que la métamorphose en machines n’était pas si parfaite. Machines, que pouvez-vous désirer d’autre qu’une prise de courant, et continuer à tourner ? N’êtes-vous pas sur terre uniquement pour ça ? Stupeur et terreur de Big contremaître.

Les combats pour la vie privée et tout ce que vous voudrez seront vains tant qu’ils seront arbitrés par ces dirigeants-contremaîtres, ces chefs d’atelier qui se croient maîtres de machines. Ils ne perçoivent pas du tout leurs inventions comme attentant à la liberté : bien au contraire, ils croient la préserver. Ils croient préserver notre liberté d’être des machines efficaces, sûres et fiables, et ne comprennent pas plus la nécessité des autres qu’ils ne comprendraient qu’on octroyât aux mouches le droit de vote. C’est à notre coque de machine qu’il faut refuser notre consentement. Deux cents ans qu’on est dedans, vous ne trouvez pas qu’elle sent le moisi ?

Monde d’après, nouvelle ère, écologie toujours secondaire !

La bataille pour le monde d’après a commencé. Elle est semblable aux jours d’avant, d’une manière déprimante. Le président de la République martèle qu’il n’y a rien à remettre en question et que le monde de demain doit être bâti sur les bases d’hier. En avant, marteaux-piqueurs ; qu’importe qu’à force de percer le sol de la maison, on ait déjà passé plusieurs fois le pied à travers le plancher.

Pendant ce temps défilent alertes et éditos. Dernièrement, une énième tribune de célébrités. Qui, forcément, déclenche en retour la tierce : « donneurs de leçons, ils prennent l’avion sans arrêt, pas crédibles ». Une tierce qui ressemble furieusement au gars qui regarde le doigt au lieu de la lune : c’est très pratique pour esquiver le fond. Est-ce Juliette Binoche qui mesure la fonte de la banquise ? Est-ce Nicolas Hulot qui réalise les listes rouges d’espèces menacées ? Est-ce que les délires antivax de l’une et l’hélicoptère de l’autre entachent en quoi que ce soit la validité d’études dont ils ne sont ici que les porte-parole ?  La question n’est pas de savoir si Marion Cotillard est légitime pour dire de baisser son empreinte carbone mais s’il est légitime de la baisser, pour elle comme pour nous, comment, et pourquoi. Et là, ce n’est pas Marion Cotillard qui produit les chiffres, ce sont les scientifiques.

Alors, puisque ce n’est pas à Marion Cotillard, il suffirait que ce soient directement les scientifiques qui parlent. Mais ils le font ! Ils le font et ne sont pas écoutés. Au bout du compte, il y a toujours une bonne raison pour disqualifier tout le monde, et jeter le propos sans même l’avoir lu.

Mais tout n’est pas si noir ! Il y a bien un progrès, qu’on voit au fait que droite et gauche ont désormais le réflexe d’essayer de s’approprier l’écologie. À les entendre, tous deux sont les vrais écologistes, ceux qui en faisaient before it was cool. Heureux sommes-nous d’avoir une telle classe politique ! Vu l’état écologique de notre pays, en fait, non, cela se verrait, en termes de place du vélo, d’aires naturelles protégées, de linéaire de haies sauvegardé, d’érosion de la biodiversité enrayée : il n’en est rien. Il n’en est rien et le bilan des gouvernements successifs ramenés à leur coloration politique diffère bien peu, sur les 30 dernières années. Je m’étrangle à voir la droite bourgeoise industrielle se prétendre vraiment écologiste sous prétexte « qu’il s’agit de conserver, et les conservateurs, c’est nous, donc en fait, l’écologie est de droite ». Conservateurs de quoi ? S’il y avait une trace de vérité là-dedans, nous n’aurions pas assisté à une telle dévastation des haies, prairies, zones humides, allant de pair avec une chute verticale du nombre d’agriculteurs. J’ai sangloté de même devant l’élue EELV jurant que « moins de biens plus de liens était depuis toujours la devise de son parti », quand celui-ci professait avec énergie sa foi dans le productivisme greenwashé par quelques palanquées d’éoliennes.

Et les fessiers de droite comme de gauche de tracer tortillons et spirales pour jurer que la vraie écologie, c’est ici, depuis toujours, et pas en face. Nous avons rabâché que l’écologie devrait être transversale, « ni de droite ni de gauche mais concerner tout le monde ». Y serions-nous ? Pas du tout. Personne n’a mieux compris qu’il fallait se soucier d’écologie ; tous ont juste compris qu’il fallait faire semblant, prétendre que ce qu’on fait depuis l’origine est en fin de compte de l’écologie, et déformer celle-ci jusqu’à la faire coller à son plan de conquête du pouvoir. Ça se voit, vous savez.

Serait-ce que « l’écologie devrait rester apolitique » ? Pas davantage. Si l’on compile les données scientifiques, on peut savoir assez facilement ce qu’il faut faire pour stopper l’incendie : de combien de % réduire nos émissions de GES, notre artificialisation des sols, notre déforestation ; de quelles surfaces de zones humides, d’aires protégées, etc… nous avons besoin. Mais il n’y a pas qu’un seul chemin vers cet objectif, et les chemins, eux, sont éminemment du domaine politique. Qui devra renoncer à quoi, qui gagnera quoi, pour que tous, à la fin, bénéficient d’une vie bonne, tenable par la planète qui est notre biotope, ceci est du domaine du politique. Mais l’écologie politique devrait être d’abord l’écologie, ensuite les moyens politiques d’atteindre l’objectif écologique (qui est ni plus ni moins que notre survie).

Lit du Doubs fin octobre 2018 – Espirat / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)

Nous barbotons désespérément dans l’inverse : une écologie subordonnée à des objectifs politiques 0% écolo. Déroutés par ces électeurs qui, eux, s’en soucient, les partis tâchent donc de prétendre que leur programme est écolo, sans y toucher (ou si peu) ; mais cette politisation de l’écologie n’aboutit qu’à l’attacher aux lits de Procuste de programmes préexistants. Elle ne fait pas de l’écologie un sujet pour le politique, mais au contraire un objet, un hochet. Les années passent et on nous annonce inlassablement « une écologie qui tienne compte de l’économie », et toujours pas l’inverse. C’est toujours à la maison d’être brûlée dans la chaudière.

Dépolitiser (au profit d’une écologie de technocrates et d’experts « pragmatiques ») ou récupérer pour sa tambouille, deux faux-fuyants qui ratent l’essentiel : le caractère radicalement nouveau de l’écologie. De droite ou de gauche, les chemins vers un monde écologiquement viable seront nouveaux et la société qui en sortira sera bouleversée de fond en comble par rapport à celle des années 1800-2000. Pareils à la société d’après-guerre qui s’empressait de ramener au pouvoir les hommes des années 30 (Blum, Benes…) nous espérons frénétiquement que rien n’ait changé sous nos pieds. Nous consacrons toute notre énergie à nous le cacher. C’est plus rassurant. Un « monde d’après » écologique aura du mal à émerger : il fera doublement peur.


Pendant ce temps, l’horloge cogne. Les premiers mois de 2020 sont déjà les plus chauds jamais enregistrés. Les migrateurs sont toujours moins nombreux à revenir.

Assez vrillé du c… maintenant ; vous voulez faire de l’écologie politique ? Faites de l’écologie, et traduisez-la en politique ensuite. Pas l’inverse. Nous aurons bientôt crevé pour n’avoir pas voulu cesser de faire l’inverse.

Finissons-en avec Greta Thunberg (et avec les excuses foireuses)

Oui, arrêtons avec Greta Thunberg. Ça suffit.

Personne n’a été autant injurié en public par notre classe politique et médiatique en ce siècle, pas même les terroristes les plus barbares, que Greta dans cet incroyable défilé compilé sur son compte Twitter par Samuel Gontier. « Vestale fiévreuse », a vociféré l’un d’eux : mesdemoiselles, surtout suédoises, votre job c’est d’être sexy pour faire vendre des bagnoles. Compris ?

Assez, donc, et laissons-la au seul rôle qu’elle revendique, celui de messagère d’une génération inquiète parce que les scientifiques, depuis quarante ans, démontrent qu’il y a bien de quoi, et ceux qui savent qu’ils seront morts avant répètent en boucle qu’il n’y a rien à craindre. Greta Thunberg ne se pose pas en chef de qui que ce soit. Les militants écologistes ne se rallient pas à sa parole, mais à la même qu’elle, celle des scientifiques – que d’ailleurs, pour certains d’entre eux, ils sont. Ils n’ont nulle intention de lui obéir, et ça tombe bien, vu qu’elle n’a nulle prétention à leur donner des ordres ; ils n’obéissent pas à son catéchisme, et ça tombe bien, vu qu’elle n’en a écrit aucun. Elle dit juste la même chose qu’eux, en plus visible.

Elle n’est Jeanne d’Arc qu’aux yeux d’une bande de vieux Cauchon.

Pour le grand public, ce qu’elle dit est nouveau, sorti de nulle part, assis sur on ne sait quoi, suscité par on ne sait qui. Pour nous, écolos de terrain, qui réunissons depuis des décennies données, études, expériences de terrain, le phénomène Greta Thunberg ne change rien sur le fond. Son message ? Mais c’est le nôtre. Sa présence n’est que la concrétisation du fait que l’alerte écologique venue de la science a fini par assez imprégner société pour que de telles figures émergent. Une tendance sans visage a fini par s’en donner une. Voilà tout. Elle n’apporte, si l’on peut dire, « rien » qu’un espoir nouveau d’être entendus.

C’est ailleurs que gîte le lièvre. L’enjeu tient exactement dans cette phrase criée par monsieur « vestale fiévreuse » – il ne mérite pas qu’on retienne son nom. « Le climat est une question technique, avec des solutions techniques » – cela regarde les techniciens et les citoyens n’ont rien à y voir, rien à demander, personne à presser d’agir, au sens propre : circulez il n’y a rien à voir. (Et ça vient nous parler de menace pour la démocratie !)

La question que pose notre temps est celle-ci : la crise écologique, qui n’est pas du tout que climatique mais aussi effondrement de la biodiversité, pollution meurtrière, piteux état des sols agricoles, agonie des océans et j’en passe, est-elle, ou non, une affaire à régler strictement entre techniciens de manière invisible pour les citoyens, c’est-à-dire sans questionner leur mode de vie et de manière générale l’économie basée sur une consommation toujours croissante, unique moyen, nous dit-on, de créer des emplois jusqu’à ce que dans un avenir lointain, un niveau de vie de classe moyenne occidentale soit garanti à toute l’humanité ?

Cette question m’est d’autant plus sensible qu’au cours des quinze premières années de mes engagement, formation, et enfin travail salarié dans le domaine de la protection de la nature, j’ai fermement cru à une réponse positive. Oui ! Nous allions tout concilier. Nous saurions doser l’opposition et l’accompagnement pour qu’il n’y ait simplement pas trop d’autoroutes, de pesticides, de ZAC-plaques de béton ; faire replanter assez de haies, obtenir une gestion forestière assez écologique, etc. Et  obtenir que l’économie telle que nous la connaissons réduise son empreinte écologique juste assez pour que, demain, nous ayons encore un climat compatible avec notre existence et nos productions, un air respirable, une eau potable et vivante, un océan avec plancton et poissons, des campagnes où des cultures puissent s’épanouir sur des sols vivants, encadrées de bandes enherbées peuplées d’outardes et de papillons. Nous avions de bonnes raisons d’y croire, car ça marche. Techniquement, nous savons comment faire pour obtenir un terroir décemment productif et tout aussi dignement perméable aux busards, perdrix, carabes et criquets. Si ça n’a pas marché, c’est parce que politiquement n’est pas venue la décision de généraliser ces pratiques, d’en assumer les contraintes aujourd’hui pour en récolter les bénéfices demain. Les bénéfices n’étaient pas assez financiers, ou pas assez à court terme.

Sans le spectre de la non-durabilité, personne ne voyait pourquoi changer.

Ce n’est que récemment que nous avons réalisé que, précisément, ce n’était pas durable, et donc que notre démarche était vouée à l’échec. Encore pas mal de collègues préfèrent-ils continuer à tenter de sauver ce qui peut l’être, ralentir la chute par simple aménagement du système – par des réponses techniques – que d’affronter le caractère, désormais, irrémédiablement supra-technique, c’est-à-dire politique du défi. Ce n’est pas par conviction que je le dis, c’est en tirant le bilan de tant d’années : les solutions techniques ont été et seront toujours prises de vitesse. En presque trente ans de « développement durable », nous n’avons cessé de nous éloigner du point d’équilibre, car ce système ne peut courir que dans la direction opposée. Le système économique actuel a fait la preuve de son exigence de ressources infinies, qui se traduit ici-maintenant par une ponction croissante sur le système planète qui dépasse, et largement, ce que la science lui recommande de respecter en termes de limites. Qu’une technique devienne deux fois moins polluante devient blanc-seing pour y recourir vingt fois plus. C’est le moteur même de notre forme actuelle de développement que d’exiger plus qu’hier et moins que demain, sans limite, de ces ressources limitées, comme le nénuphar qui ne peut que grandir et recouvrir, fatalement, l’étang.

Ou, formulé réciproquement : déployer des « solutions techniques » dans des proportions suffisantes pour obtenir le résultat nécessaire en termes de conditions de vie pérennes sur cette planète entraîne automatiquement la sortie du système en cours, comme un cycliste, en deçà d’une certaine vitesse, doit obligatoirement mettre pied à terre. C’est pour cela que nous n’avons toujours pas fait ce que nous savons devoir faire.

Nous pouvions nous en douter ; tous les précurseurs l’avaient prévu. Nous avons tenté. Comme prévu, c’est raté. Maintenant, il faut en tirer les conclusions.

Ce que la science dit, c’est que les limites sont déjà, pour certaines, atteintes.

Et voilà pourquoi le sujet est éminemment politique. Quoi qu’il arrive, c’est un changement de société qui s’avance. Profond. Un saut de paradigme, la sortie de la course individuelle au toujours plus. Mais vers quoi ? C’est là que nous, que nous soyons scientifiques, techniciens ou « simples citoyens », devons refuser de voir accaparer le dossier par quelque groupe que ce soit. Quelles que soient ses prétentions scientifiques ou techniques.  Cela regarde les citoyens. Cela regarde chaque être humain. Qu’il soit jugé compétent ou non, c’est son affaire : c’est ça, la démocratie. Fabriquer le nouveau monde entre « sachants » dans son dos, c’est ça, la dictature. Là est le risque, aujourd’hui. Voir se construire le monde de demain hors de tout contrôle démocratique, de tout contrôle sur ce qui sera sacrifié, conservé… ceux qui seront sacrifiés ou conservés. Voilà pourquoi nos vieux chefs tremblent. Ils aimeraient bien décider ça entre eux, après avoir écarté les importuns.

La place de la science, et de la technique, ne peut être que de dire ce qui techniquement parlant peut être fait, quels sont les risques et les échéances. En aucun cas de se substituer aux choix de société.

Au reste, la technique n’est pas la science, et ceux qui prétendent que c’est à la technique seule qu’il faut la confier trompent, ou se trompent doublement. Ce n’est qu’un artifice de plus pour soustraire le dossier au contrôle des peuples et de la science. La technique ne peut être une espèce de pouvoir indépendant aux mains d’élites en roue libre, décidant loin des regards, se réclamant d’une technicité qui dépasse le peuple, cet ignare, et le scientifique, cet éthéré. Il s’agit, à présent, de ne plus chercher à concilier l’inconciliable, et encore moins de laisser quelque technocratie, quelque docteurKnockcratie trancher dans le vif pour nous, à notre place et sans contrôle. Vous avez remarqué ? Ce paragraphe aurait pu être écrit à l’identique à propos des débats bioéthiques. Il y va de l’avenir de l’être humain comme des autres: vivant et libre, ou livré aux technotripoteurs et aux marchands comme l’est déjà tout le reste de la planète.

C’est un immense chantier qui exige de nous, citoyens, de travailler et nous former, sans quoi l’exercice de nos droits reste vain. Mais il en vaut la peine.

Nos enfants nous accusent

Il y a quelques mois, j’avais partagé ici quelques échos de la conférence internationale LaudatoSi18 au Vatican, à laquelle j’avais eu la chance de participer. C’étaient surtout des jeunes engagés qui témoignaient. Dont un, de l’association Don Bosco Alliance Verte en Inde. Il nous disait : en Asie, le sentiment qui domine vis-à-vis de l’avenir chez les jeunes, c’est l’inquiétude, à cause du réchauffement climatique et de la pollution de l’air et de l’eau. Nous voilà au même point en Occident.

Les jeunes manifestent. Une ado de 16 ans vient dénoncer notre inaction écologique et climatique. Vous savez, celle-là même que nous déplorions nous-mêmes depuis des années. Celle-là même que la science nous met sous le nez depuis quarante ans, avec des chiffres toujours plus menaçants et toujours plus de comptes rendus de catastrophes déjà advenues. Nous nous disions alors entre nous : oui, c’en est trop, il faut agir !

Chaque année, chaque mois, chaque semaine. Nous devons agir.

Mais que des gamins viennent nous dire : vous devez agir, alors là, c’en est trop ! Intolérable ! De quoi se mêlent-ils ? Qui les manipule ? De quel lobby sont-ils le nom ? Ils ont encore trouvé un prétexte pour ne pas aller à l’école !

Tous aller voir un film intitulé « Nos enfants nous accuseront », oui, bien sûr ! Se répéter qu’on en sort KO, remis en question, oui, cent fois oui !

Mais que dix ans plus tard, ces petits morveux se permettent de nous accuser pour de bon, pas question ! Où va-t-on, ma bonne dame : à force de s’entendre répéter que l’effondrement c’est pour demain, que nous (et non pas eux) sommes la dernière génération à pouvoir agir, ils y ont cru. Qui nous a fichu des mioches pareils.

Dites, quel culot, quand même.

Oh, ça n’a rien de nouveau. Qui s’excuse s’accuse, mais qui s’accuse s’excuse. Il est bien plus facile de s’attribuer à soi-même, fût-ce publiquement, un défaut, un manquement, que de subir le fait d’en être accusé. Entre nous, nous pouvions battre notre couple à notre rythme, choisir des verges bien souples et entourées de poil de chat pour nous administrer réciproquement des corrections fraternelles bienveillantes, consensuelles, inoffensives à souhait. Puis demander ce qu’on allait faire maintenant, et à l’issue d’un tour de table feutré, conclure sur quelques mesurettes fort pragmatiques, c’est-à-dire toutes entières tendues vers le fait de ne surtout rien remettre en question. De ne renoncer à rien de notre incroyable niveau de vie, et donc à rien de la surexploitation démentielle de la planète et de bon nombre de nos semblables qui, seule, permet de nous le payer.

Nous en appelions avec pathos aux générations futures. C’était très pratique. On les évoquait avec des trémolos dans de grands amphithéâtres sentant la maison de retraite pour se culpabiliser, mais avec le thé et les petits gâteaux. Nous parlions à leur place. Des générations, pas des gâteaux. Nous faisions la question et la réponse. Et nous avions toujours la réponse. Là encore, bien sage, bien raisonnable, pas du tout fanatique.

À force de pas-de-fanatisme, la meilleure compilation d’études scientifiques sur le sujet nous dit qu’à moins de bouleversements radicaux nous pourrions avoir exterminé, à l’échéance de cent ans, les insectes. Les insectes pourraient avoir disparu dans cent ans. Comme on dit sur les réseaux : « say that again, but slowly ».

Dans la foulée, la FAO monte au créneau pour nous rappeler qu’un tel effondrement impliquera celui de nos productions de nourriture, pour qui en doutait encore.

« Oui mais ce n’est pas à eux de faire ça !… »

À qui, alors ? Si, c’est précisément à eux de faire ça, parce qu’eux sont innocents. Ils ont tous une empreinte écologique, ils vivent dans le luxe pour certains ? Possible, mais ils n’ont pas choisi. Ils n’ont pas commis d’autre crime que de naître là où ils sont nés. Ils n’avaient encore jamais eu à faire de choix. Il leur fallait vivre dans le monde que nous avons fabriqué, sans leur demander leur avis, sinon sous la forme des mascarades susdécrites. Ils découvrent qu’à force d’inaction, nous leur avons laissé l’intégralité de la facture. La science le répète : la dernière génération à pouvoir agir, ce n’est pas eux, c’est nous. Et nous tergiversons encore. Pathétiques, nous en sommes encore à saluer l’héroïque décision d’un groupe de grande distribution de remplacer les pailles plastique par des pailles en papier. Et nous nous donnons le mot de « tous aller chez cette enseigne pour lui donner de la force » (sic).

Dites. Après avoir exterminé 60% des vertébrés en quarante ans, à un petit siècle de la mort des derniers insectes, nous en sommes à trouver formidable et digne d’acclamations de changer de matière pour nos pailles.

Et nous regardons en face la génération qui vivra l’effondrement de tout ce monde en lui disant de continuer à aller sagement en classe, à perpétuer l’ancien monde, à remettre à plus tard, à faire semblant de rien. Faire semblant de rien serait l’attitude responsable.

Nous nous comportons comme des parents qui à bord du Titanic éventré fuiraient sur un canot en enjoignant à leurs gosses de rester dans leur cabine pour faire leurs devoirs.

C’est à eux de faire ça, parce qu’ils sont encore extérieurs. Ils n’ont pas encore trempé dans le truc, en tout cas pas librement. Et c’est bien ce qui rend leur regard plus dur, plus odieux à notre conscience pas trop tranquille. Ils sont l’Autre qui nous met sous notre nez notre conduite. Et pour un peu, nous deviendrions tous climato-sceptiques, juste pour nous protéger de ce regard, cette fois-ci, extérieur. Tout, plutôt que de s’en laisser conter par des gamins.

Il est à craindre que leur inexpérience politique ne fasse vite tourner court leur mouvement. Ils seront récupérés – nous sommes experts en la matière – et vite neutralisés. Nous déploierons tout notre arsenal pour proclamer illégitime leur parole. Et nous recommencerons à parler pour eux. Ils auront été trop responsables, trop sages, trop adultes pour nous. À moins que le miracle ne se produise. Cela dépend de nous. Car là aussi, ils ont raison : c’est à nous d’agir. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est la grève de ce monde, la rupture provoquée qui rompt le fil de notre tranquillité toxique. Les commandes, c’est nous qui les avons.

Quoi qu’il arrive désormais, il restera ce moment dans l’Histoire : nos enfants nous auront accusés.

Nos enfants nous ont accusés et…

La suite est encore à écrire.

De corvée de centenaire

Philippe Pétain a fait une très belle guerre 14-18.

On ne peut le lui enlever, puisque c’est un fait.

On ne peut rien lui enlever de ce qu’il a fait.

Ni ça, ni le reste.

En ces temps où la France se sent éparpillée façon puzzle, où rien – tout juste une équipe de football et encore – ne sait plus la fédérer, évoquer le personnage équivoque par excellence, le symbole de toutes les fractures, de toutes les divisions, le moins propre à faire l’unanimité, Emmanuel Macron, président dont la cote de popularité chatouille le Titanic par en-dessous, vient de rebarbouiller encore ce centenaire d’une épaisse couche de n’importe quoi intégral.

On a bien compris que l’exercice lui pèse. Que ni lui, ni son entourage, n’a quoi que ce soit à faire d’un conflit centenaire à la mémoire chargée d’ambivalences. On ne sait même plus si on doit se féliciter que les Alliés l’aient emporté. Un petit coup d’œil à des livres tels que Les cicatrices rouges (Annette Becker), Les barbelés des bannis (Jean-Claude Auriol) ou encore Vers la guerre totale (John Horne dir.) devrait suffire à répondre. À la vue du sort des territoires occupés de manière brève ou durable, ou des prisonniers de guerre, de la part de l’Allemagne, pendant le premier conflit mondial, il n’y a plus trop à se poser de questions : dès lors que la guerre était déclarée, il valait beaucoup mieux ne pas la perdre. Mais c’est à peine si on ose encore le dire, pour la bonne raison qu’on s’en fiche. Pour un décideur moderne, les vieilles histoires ne doivent pas déranger le business, un point c’est tout.

Aussi le centenaire prend-il cette allure calamiteuse d’une cohorte présidentielle qui tient à faire savoir, de la manière la plus claire possible, qu’elle expédie là une insupportable corvée que seul le hasard calendaire et les puériles beautés d’un chiffre rond ont parachuté dans son agenda.

La classe politique française commémore le centenaire parce qu’elle ne peut pas faire autrement : ça tombe le 11 novembre cette année et pas l’année prochaine, un point c’est tout.

Pour le reste, 14-18, elle ne sait pas ce que c’est, elle ne veut pas le savoir, et elle tient à le faire savoir. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir les aberrations s’égrener comme au chapelet, depuis les « cent ans d’amitié franco-allemande » jusqu’au grand soldat Pétain, tandis que Jean-Luc Mélenchon n’hésite pas à décerner les lauriers de la victoire à… Joffre, placardisé en 1916 quand deux ans de bains de sang eurent achevé de ternir la Marne, son décisif, mais unique succès.

De toute façon, entre Joffre, Pétain et Foch, sans parler de Nivelle et Mangin, il n’est pas un officier supérieur français dont la mémoire soit sans tache, quelle qu’en soit la raison, et c’est pareil, sinon pire, chez tous les autres belligérants.

Cette guerre est emmerdante. Les gentils ne sont pas assez gentils et on a oublié que les méchants étaient vraiment méchants. Le souvenir de 14-18 n’est pas assez facile à récupérer pour que ce soit rentable.

Alors on expédie l’affaire. On mène ce centenaire comme une expédition à la déchetterie le dimanche après-midi : en se disant qu’au moins, après, ça sera fini. Il n’y a déjà plus un seul protagoniste en vie ; bientôt, on sera débarrassés des tout derniers témoins et tout ça pourra être remisé à triple tour dans un placard. Le centenaire passé, on donnera le dernier coup de pelle pour tasser la terre sur la tombe. 14-18 passera du souvenir à l’histoire, c’est-à-dire à ce dont plus personne ne se soucie, sauf quelques érudits, professeurs, étudiants ou passionnés. La Première guerre mondiale sera une fois pour toutes une affaire de morts enterrant indéfiniment des morts.

« Et tous les morts mourront une seconde fois. »

Je vois passer le souvenir des guerres mondiales. De cette génération dont les grands-parents ont vécu la seconde, parfois un bout de la première, j’assiste à cette grande bascule. Lorsqu’on commémorait les quarante ans du débarquement, j’avais huit ans. La Seconde guerre mondiale, c’était l’hier de notre époque. Les grandes personnes la racontaient. On pouvait parler avec elle. La Première était juste derrière. Comme une photo dans un grand cadre. Les grandes personnes l’évoquaient.

Aujourd’hui, c’est la Seconde qui est dans le cadre et la Première, dimanche, va être déclouée du mur et remisée au grenier, oubliée sous la poussière.

On oubliera qu’elle fut vivante. Qu’elle fut une affaire de vivants.

Pas seulement parce que le banquier startuper qui préside le pays n’y comprend rien. Pas seulement parce qu’elle fait partie des choses qui le déroutent et le dégoûtent, parce qu’elles ne rapportent rien et ne sont pas régies par les seules lois du commerce.

Bien plus, j’en ai peur, parce que la France elle-même sait si mal ce dont elle doit se souvenir qu’elle préfère botter en touche. Trop de contradictions jamais levées. Trop d’idées incomprises ou désuètes. Trop de clichés.

On sent confusément qu’il y a quelque chose de fascinant. Du grand et de l’horrible, de l’héroïque et du barbare, du grandiose et du stupide, une victoire et un suicide, des héros qui allaient trahir, des vies sacrifiées pour quelque chose et d’autres pour rien, et la gueule de l’enfer grande ouverte entre les dents d’un cadavre pourri sur les barbelés.

Tout ça presque encore proche à le toucher. Ce ne sont jamais que nos arrière-grands-pères et arrières-grands-oncles.

Leur seule chance de ne pas mourir une deuxième fois, c’est de ressortir leurs photos et les regarder dans les yeux.

Ne pas laisser mourir cette pensée que ce n’étaient ni des noms écrits à la plume, ni des portraits, ni des statues, ni des numéros, ni des uniformes, mais bien des hommes.

Démission de Nicolas Hulot: n’attendons rien, exigeons tout

Hulot démissionne.

Et après ?

Il sera sans doute remplacé par une figure insignifiante, qui expédiera les affaires courantes : l’écologie, tant qu’elle n’entrave pas le profit du moindre centime. L’écologie telle qu’on l’aime : celle qui ne remet pas en cause la richesse et la consommation. Celle qui n’impose pas à quiconque de changer quoi que ce soit de sérieux.

Hier, un twitto a noté que tout le monde avait pris conscience de l’urgence écologique, tout le monde sauf le gouvernement. Un peu optimiste peut-être, mais comment ne pas parler de fossé, entre d’une part ce chrétien d’Inde qui, début juillet lors de la conférence internationale anniversaire de Laudato Si’ à Rome soulignait que les jeunes, en Asie, étaient avant tout inquiets, inquiets à cause de la crise climatique aux funestes conséquences et de la pollution de l’air et de l’eau, parfois mortelle, et d’autre part un Emmanuel Macron à qui cette démission ne fait pas lever un sourcil, ou la déclaration de Nicolas Sarkozy ou le communiqué de Jean-Pierre Chevènement pour qui il y a « tellement plus important » que l’écologie ? (Conseillons au passage, d’urgence, à M. Sarkozy une lecture complète de Laudato Si’; lui qui parmi le « tellement plus important » cite le sujet des migrants découvrira peut-être… comment dire… quelques liens ?)

S’il est vrai que l’écologie nous préoccupe et que notre gouvernement s’en fiche, alors, cessons d’attendre passivement l’action de nos ministres, comme on attend dans son fauteuil que le numéro 9 de son club de foot préféré soit efficace devant le but. Cette préoccupation, rendons-la incontournable pour ces messieurs-dames que, rappelons-le, nous élisons.

Rendez-vous sur le site de la revue Limite pour lire la suite.

Église: la drôle d’offre d’emploi de Macron

Hier, Emmanuel Macron a prononcé un drôle de discours. Il a voulu, disait-il, restaurer le lien abîmé entre l’Église et l’État.

Je ne le trouve pas abîmé, moi, ce lien. L’État consulte à l’occasion les responsables des cultes. Il ne ferme pas les églises. Et s’il mène une politique sans cohérence aucune avec l’idéal chrétien du service du frère – comme je le pense – c’est un problème de lien entre l’Église et la société, pas avec l’appareil d’État.

Donc déjà là c’était le tollé assuré. Le malentendu soigneusement disposé – « je pose ça là » – et le piège béant : vous approuvez ? alors, soit vous défendez le césaropapisme (crac dedans : infraction à la laïcité) soit vous êtes disposé(e) à signer le contrat que je vais vous tendre.

Quel contrat ?

« J’appelle les catholiques à s’engager politiquement.

Votre foi est une part d’engagement dont notre politique a besoin. »

Voilà l’une des formules qui m’a le plus frappé. Emmanuel Macron ne demande pas aux catholiques de s’engager pour la société, la cité, la collectivité (appelez ça comme vous voudrez) ou leurs frères, mais parce que sa politique en a besoin. Pas la nation, pas les Français : sa politique.

Nous retrouvons plus loin cette attente de voir les catholiques se mettre au service, non de leurs frères, mais du pouvoir :

« La République » (sous-entendu : le gouvernement d’Emmanuel Macron, comme exposé précédemment) attend de [nous] trois dons » : celui de [notre] sagesse, celui de [notre] engagement, celui de [notre] liberté.

Et quel est ce besoin ?

Il l’avait dit quelques secondes plus tôt.

« Nous avons besoin de l’aide catholique pour tenir ce discours d’humanisme réaliste. »

L’aider à tenir son discours. L’aider à mettre en place « l’humanisme réaliste », l’humanisme version Macron, l’humanisme version Gérard Collomb qui prend, de Calais au col de l’Échelle, des formes qu’on qualifiera pudiquement de controversées.

L’Église, les catholiques, et particulièrement ceux qui s’engagent déjà, pourraient être simplement consultés, comme c’est la prérogative de n’importe quel citoyen ou groupe de citoyens dans un régime démocratique et laïc, pour exprimer ce qu’il estime être une politique humaine et juste. Elle a pour cela l’expérience de la glaise du réel, comme M. Macron n’oublie pas de le rappeler. Du CCFD aux innombrables paroisses ouvertes aux migrants, du Secours catholique aux bénévoles d’Emmaüs ou d’Habitat et Humanisme, d’Église Verte à l’ACAT en passant par les innombrables engagements associatifs, paroissiaux, individuels ou de congrégations pour le service du frère pauvre, l’Église aurait beaucoup à dire pour rappeler à l’État ses devoirs vis-à-vis des faibles et des pauvres. Mais ce n’est pas cela qu’attend de nous Emmanuel Macron. Ce n’est pas d’exprimer ni de témoigner à temps et à contre-temps la radicalité de l’Évangile, la Bonne Nouvelle et l’amour inconditionnel du prochain. Ce qu’il attend, c’est de « l’aider à tenir un discours d’humanisme réaliste ». De construire les éléments de langage qui verniraient d’humanisme sa politique, laquelle ne déviera pas d’une virgule.

Car après la flatterie épaisse, où pas un mot-clé ne manque, ni Ricoeur ni Simone Weil, ni les « racines », après la proposition de poste, vient le temps du cadrage du contrat. Le monde est complexe et lui, Emmanuel Macron, maîtrise le complexe, le réel, le pragmatique. Que l’Église le serve, mais lui, Emmanuel Macron, sera le chef.

Son discours fleuve reprend en trois fois cette structure flatterie-proposition de poste-rappel de qui sera le chef. Les catholiques, sous Macron, seront priés de rester à leur place. Généralités, migrations, bioéthique : « le monde évolue », « le discours de l’Église » (car ce n’est au fond qu’un discours de lobby, n’est-ce pas ?) se heurte à des « réalités complexes et contradictoires », et enfin : ce qui est attendu des catholiques, c’est leur sagesse et leur humilité. Énième reprise du mantra politicard contemporain : rappelez-vous que vous n’êtes pas tout à fait assez intelligents pour comprendre notre époque, la politique, le marché, le réel : ça, c’est notre prérogative, à nous, les hommes politiques.

Sachez donc humblement obéir et pas davantage. Faites ce que vous savez faire, vous avez un très beau CV en humanitaire ! mais faites-le sous l’autorité de votre n+1 : Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron n’a pas cherché à dialoguer avec l’Église. Il lui a transmis une offre d’emploi, sans cacher le moins du monde le rapport de subordination qui s’ensuit. Il attend une Église « En Marche », adhérente et soumise à la discipline de son parti. Il a proposé hier à l’Église un poste de Chief Humanisation Officer dans la startup France.

Ce poste, c’est un job, ou plutôt un stage non rémunéré, sous l’autorité du Président de la République, consistant à lubrifier sa politique en lui assurant un vernis d’humanisme qui servirait à faire taire les râleurs d’un côté et de l’autre. Le service d’humanisme-washing « dont sa politique a besoin ».

Tous les réseaux en ont hurlé, croyant au retour du catholicisme d’État pour le moins.

Pour moi, catholique ed’base dans son carré de roseaux, ç’a été un moment pénible. Très pénible. Dans la phase flatterie : collant, sirupeux, écoeurant comme vile barbapapa. Je n’ai pu, tant en direct qu’à la relecture, me défaire du désagréable sentiment d’être réduit au rang de client d’un marketing ciblé bien ficelé. Tous les mots-clés ont défilé, soigneusement collectés par le Big Data. De quoi crier « Quine ! » à la fin de chaque phrase. Un coup de catholiques qui ont modelé la France, un coup d’hommage aux savoir-faire, un coup de racines, un coup de loi de 1905, le saupoudrage de citations choisies, un coup vers les cathos sociaux, un coup vers les cathos de centre droit, un coup vers les cathos tendance identitaire, chacun son sachet de bonbons, tandis qu’hurlait la gauche laïque sur les réseaux.

Si j’eusse eu dans le bec un fromage, je l’y aurais perdu. Pas pour montrer ma « belle » voix (aux élections ? déjà ?), mais pour crier : lâche-moi la grappe (de la Vigne). C’était tellement grossier.

M. Macron, mon engagement de catholique n’est pas pour vous. Ce que je tâche de faire, clopin clopant, derrière le Christ, pour la cité, pour la France, pour mes frères en humanité, ce n’est pas pour vous.

Tu connais, Manu, cette prière de saint Ignace ?

Prends Seigneur et reçois

toute ma liberté,

ma mémoire, mon intelligence

toute ma volonté.

Et donne-moi, donne-moi,

donne-moi seulement de t’aimer.

Donne-moi, donne-moi,

donne-moi seulement de t’aimer.

(…)

Tout est à toi, disposes-en

selon ton entière volonté

et donne-moi ta grâce,

elle seule me suffit.

Relis-la bien et cette fois, sans te prendre pour le Christ, bien que tu sembles aimer ça.

Ce n’est pas à toi, Manu, que l’Église doit et donne tout ça. C’est au Seigneur seul. Et quoique tu en aies, tu n’es pas le Seigneur.

J’ai très envie de conclure avec une expression pas policée du tout, à son adresse et à celle de tous ceux de bords politiques divers qui tentent ou tenteront la même approche. Mais comme c’est lui qui s’est exprimé hier, c’est à lui aujourd’hui que je dis : Manu, l’Église n’a pas à être ton Église.

 

De l’art de mal défendre son bifteck

Il y a quelques jours (déjà, car tout va très vite) cette vidéo-ci a connu sur la toile un pic de notoriété. On y voit la journaliste Nora Bouazzouni expliquer que « les femmes sont plus petites que les hommes car elles ont été privées de viande depuis la nuit des temps » (sic).

Cette interprétation de la différence de taille entre mâles et femelles de notre espèce est tirée des travaux de l’anthropologue Priscille Touraille, sous la direction de Françoise Héritier. Elle présente toutes les apparences d’une grande cohérence. Quand on y réfléchit, oui, ça doit être ça !

Sauf que. Il y a tant de « sauf que » que la vidéo a été fort mal accueillie et que naturellement, en pareil cas, que se passe-t-il ? Le pugilat se déplace en un éclair du scientifique au politique et du débat à l’invective. Pour d’aucuns, la thèse devient l’expression délirante d’un « féminazisme », c’est comme ça pas autrement, et pour d’autres, la moindre critique de la démarche relève, naturellement, du machisme et tant qu’on y est du racisme.

Aventurons un regard plus posé.

Que voyons-nous dans cette vidéo ?

D’entrée de jeu, et premier problème, une affirmation péremptoire. Une double affirmation : a/ les femmes sont plus petites et ce n’est pas normal ; b/ cela est dû à la privation de nourriture depuis la nuit des temps. Problème en effet, car si j’en crois ce résumé de son ouvrage « Hommes grands, femmes petites, une évolution coûteuse »  Priscille Touraille elle-même est loin d’être aussi affirmative. On y lit que « P. Touraille montre avec nuance que les comportements culturels peuvent fortement influer sur les traits physiques des humains et que les comportements genrés contribuent à créer des corps sexuellement différents, souvent à l’encontre des tendances naturelles. Ce livre invite donc à réfléchir sur l’interaction entre biologie et culture qui donne forme à la vie de tous les jours ». On comprend bien que passer de l’hypothèse prudente suggérée pour expliquer en partie un phénomène à la dénonciation d’une oppression cent fois millénaire est plus vendeur, mais peut-on dire sans être taxé de machisme que ce n’est pas faire honneur à la rigueur et la prudence de l’auteure qu’on cite ?

Second problème de base, le « petit a » lui-même (la taille inférieure des femmes n’est pas normale et il convient de lui trouver une raison) n’est absolument pas prouvé. On ne peut que sourire quand Nora Bouazzouni affirme tout de go que chez les Mammifères, en règle générale, la femelle est plus grosse, et convoque à cet effet l’exemple de… la Baleine bleue.

Pardon, Madame Bouazzouni, mais je maintiens qu’il n’y a pas besoin d’avoir lu les travaux de Françoise Héritier, ni même de Priscille Touraille, juste d’être un peu naturaliste comme je crois l’être, pour savoir que l’existence d’un dimorphisme sexuel est chose très variable même à l’intérieur de familles proches, et que chez de nombreux mammifères c’est bel et bien le mâle qui est le plus gros, notamment chez les Primates. La plus petite taille des femmes résulte-t-elle d’une différenciation tardive, d’une pression de sélection basée sur des comportements conscients ? la femme est-elle naturellement aussi grande ou même plus grande que l’homme ? Nous ne le savons pas et nous n’avons rien pour pencher en faveur d’une hypothèse ou de l’autre. Et c’est un peu gênant, car s’il n’y a pas de « problème », inutile de chercher une « solution ».

D’autres chercheurs que la thèse de Priscille Touraille laissent perplexe font remarquer à ce sujet que pour que l’homme soit en position de brimer la femme à ce point, encore faut-il qu’il soit le plus fort. Pour que le système marche, il faut bien l’amorcer. De nos grands-mères cromagnonnes, les fossiles tendent à nous dire qu’elles ressemblaient plutôt à des nageuses est-allemandes qu’à des Barbie Princesse, rudesse de l’existence oblige. Pourquoi se seraient-elles laissé faire ? Dans le même registre, la différenciation genrée des tâches dès le Paléolithique chère à nos livres d’enfant – graciles cousettes au coin du feu dans la grotte vs musclors chasseurs de mammouths – n’est absolument pas prouvée. Cela ne veut pas dire qu’elle n’existait pas. Mais on n’en sait rien : évitons donc d’entasser les hypothèses. Pour que le truc marche, en somme, si j’ai bien compris, il faudrait

  • Soit que la femme soit déjà, naturellement, un peu plus petite ;
  • Soit que sa petite taille pour cause de brimade nutritionnelle soit héritée de comportements dominateurs mâles présents chez les ancêtres de Sapiens;
  • Ou alors imaginer de très forts éléments culturels justifiant à une époque peut-être moins haute que le Paléolithique, d’ailleurs, la conquête par les hommes de cette mainmise.

Ce qui n’est pas impossible, ne serait-ce qu’à partir de l’âge du Bronze avec l’émergence du mythe du guerrier, les statues menhirs armées etc… mais encore faut-il le documenter. Et le documenter autrement que par un mélange déroutant d’exemples contemporains et tirés de notre proche passé (situations de famine dans le Tiers-Monde moderne ou coutumes bourgeoises des années cinquante…) C’est un peu bref pour démontrer l’existence d’un phénomène soi-disant à l’œuvre de tout temps et en tous lieux, au point d’avoir modelé jusqu’à nos corps.

Et encore plus lorsqu’on souligne que cette évolution constitue un paradoxe, une balle dans le pied de l’humanité (c’est évident : sous-nourrir les femmes, c’est hypothéquer sa propre descendance). Je ne suis pas anthropologue, mais il doit en être là comme ailleurs : avant de juger qu’Untel agit de manière illogique, examinons s’il n’y a pas une logique qui nous échappe.

Bref, cette fameuse vidéo présente comme une vérité démontrée ce qui n’est qu’une hypothèse, et une hypothèse non sans cohérence, mais qui prête largement à discussion – cela se voit même pour un non-spécialiste. Une hypothèse d’autant plus prudente que l’auteure  s’aventure hors de la sociologie pour la biologie de l’évolution, dont les règles se fichent pas mal de nos constructions culturelles. Mais va-t-on prendre des gants au moment de révéler un millénaire scandale ?

Car il s’agit bien de dénoncer un scandale : le résumé visible sur la page enfonce le clou : nous sommes en présence « d’une forme ancestrale de… sexisme ». Le ton du reste de la vidéo sera à l’avenant, avec des termes tels que « arrogé », « privé les femmes de ce dont elles ont besoin par des symboliques virilistes ». Tout comme on a quitté l’hypothèse pour l’affirmation martelée, on a quitté la science pour le militantisme, qui ne s’embarrasse pas de nuances, ne renâcle pas aux généralisations et ne cherche pas davantage à comprendre un pourquoi.

Suivit l’habituel renfort à l’appui des fake news : si ce n’est pas vrai, peu importe, du moment que c’est plausible, et si ça apporte de l’eau au moulin du bon camp : si vous trouvez l’argument spécieux et mauvais défenseur de sa cause, c’est que vous êtes un ennemi ou un jaune. Qu’importe la vérité : il s’agit de charger la bonne mule.

Il n’est que de voir le traitement réservé aux objections, de quelque ton qu’elles aient été : « vous avez l’intention de critiquer Françoise Héritier ? », « c’est vrai que jamais, nulle part, les hommes n’ont opprimé les femmes », etc. Bien sûr qu’ils l’ont fait et le font encore ! Ce n’est pas une raison pour ajouter des poids truqués dans la balance. Un pieux mensonge reste un mensonge et plombe toujours sa cause. Toujours. Partout.

Je vous vois venir avec vos trompettes triomphantes, vous qui criez au féminazisme. Vous faites pareil, nous faisons tous pareil. Parce que nous ne voyons plus dans le monde de débat ni de bien commun, mais rien qu’une arène de lobbys hargneux en compétition sauvage, aucune vérité ne peut plus exister. Il n’y a plus rien que des clans et des drapeaux, et de tout propos on regardera exclusivement qui le tient, qui il sert, et par conséquent à quelle tribu assigner sa teneur et son auteur. Ici : vous demandez à voir si l’hypothèse est attestée par les squelettes antiques ? vous relevez du lobby mâle blanc cishet patriarcal. Vous l’avez relayée ? Vous êtes au choix féminazie ou islamogauchiste qui se flagelle tous les matins. L’hypothèse va dans le sens du vent, elle est donc vraie, et on ne lui en demande pas plus. Et réciproquement pour ceux qui se reconnaissent dans le camp d’en face.

Dans un monde qui n’a que le mot science à la bouche, la vérité n’importe plus. Est-ce une forme de glissement de la science à la technoscience, de la recherche de connaissance à l’utilitaire le plus dépourvu de scrupules ? « Les experts ne sont pas d’accord », élégante formule pour désigner une surenchère de thèses biaisées. La science serait-elle réduite au rang d’usine à produire du grain de telle ou telle couleur, à vendre à tel ou tel des lobbys en présence ?

Pour celles et ceux qui prennent soin d’exposer leurs données, leurs méthodes et leurs résultats, il y a de quoi s’arracher les cheveux à poignées.

Quant au chrétien, avant de barboter là-dedans, il peut se souvenir qu’il professe suivre Celui qui est le chemin, la vérité et la vie. Et qu’il devrait donc redoubler d’exigence envers lui-même.

(Autant dire que la moindre imprécision dans ce papier me vaudra la première pierre… J’ai fait de mon mieux. Parler est prendre un risque.)

#balancetonporc : sous le signe de la balance ?

« Ce moment gênant où la délation s’appelle parole libérée », disent les uns… « On parle, ça ne va pas, on ne parle pas, ça ne va pas, on parle tout de suite, ça ne va pas, on parle plus tard, ça ne va pas non plus, on cite les noms ça ne va pas, on ne les cite pas ça ne va pas non plus », rétorquent les autres.

#Balancetonporc aurait été « Balance ton Juif » en d’autres temps, assène Eric Zemmour. Fermez le ban.

Ce moment gênant où dénoncer une agression sans citer de nom devient de la délation.

Et comme tout va très vite, ce mercredi a été atteint le moment gênant où porter plainte pour un délit ou un crime subi devient de la délation – alors déjà que d’effrayantes statistiques montrent que la voie légale est un chemin semé d’embûches qui n’aboutit que dans 5% des cas. On imagine d’ailleurs l’état d’esprit de la victime hésitante à qui l’on a généreusement rappelé que sa démarche n’était pas fondamentalement différente de celle d’un mouchard vichyste.

Quelle différence après tout, quoi, c’est vrai.

Dès l’école primaire on nous l’apprend : quand le souffre-douleur de la classe, celui qui se fait cogner dessus à chaque récré, voler ou détériorer ses affaires dès qu’il a le dos tourné, a le front de se plaindre aux adultes, il est généralement renvoyé dans ses vingt-deux avec ce commentaire : « j’aime pas les petits rapporte-paquets » (du moins il y a trente ans ; aujourd’hui on emploie un langage plus abrupt).

Troublante injonction contradictoire : l’autorité même vous enseigne que tant pis pour vous, si vous ne savez pas vous faire justice vous-même, et discrètement ; que le dépositaire de la violence légitime et de la loi, finalement, préfère livrer le faible à l’injustice, parce que dénoncer, c’est le mal absolu.

Mieux vaut être une brute, un persécuteur, un harceleur, un violeur, qu’un rapporteur.

Ensuite, les grands disent « une balance », comme dans les mauvais polars.

Les politiciens et les éditorialistes parlent de Vichy.

Mais l’idée est toujours la même. Aussi puérile, aussi empreinte de double contrainte. Quatre mille ans après le code d’Hammourabi, en des temps où il ne se passe pas un jour sans qu’on déplore l’existence de « zones de non-droit », tout ça s’effacerait devant le vieux tabou de la dénonciation. Un Parlement pour voter des lois, des commissariats, des tribunaux, tout ça, finalement, ne devrait servir à rien, puisqu’il ne faut pas dénoncer, même quand on est la victime. Que voulez-vous, c’est lâche de dénoncer : c’est faire appel au grand baraqué – la maréchaussée – pour alpaguer l’agresseur plus fort que soi.

Et tant pis pour la logique, tant pis si la maréchaussée est précisément là pour ça, et seule habilitée à l’être, et justement pour qu’il ne suffise pas d’être baraqué pour avoir tous les droits !

Dénoncer, c’est mal. C’est lâche, c’est faible. Perpétuelle injonction rabâchée par des générations de brutes pour fonder leur pouvoir sur leurs victimes. C’est facile d’être courageux quand on est sûr d’être le plus fort.

Curieusement, pour moi, ça serait plutôt la définition même de la lâcheté.

rotideporc

#LeSachiezTu Même comme ça, le porc ne séduit pas, en fait.

Comment en arrive-t-on là ?

« Balance ton porc, balance ton Juif, c’est la même chose, n’est-ce pas : vous allez chez des gens en uniforme dire qu’Untel contrevient à la loi. C’est la même chose. Vous dénoncez. » La même chose, vraiment ? Êtes-vous tous devenus fous ?

Quelle différence après tout, quoi, c’est vrai.

Pour qui ne reconnaît plus que la forme, pour qui n’ose plus définir le bien et le mal autrement que par la référence à la loi et à l’État, comme si l’État et la loi ne se basaient eux-mêmes sur rien, sur aucune référence, sur du pur aléa, le risque est d’aboutir à ce genre d’horreur. On raconte n’importe quoi, on n’en finit plus de se contredire.

Untel rabâche que les ZAD doivent être évacuées, que l’État ne doit tolérer aucune atteinte à ses prérogatives, que dura lex sed lex. Mais que sorte un projet de loi qui le défrise, le même n’hésitera pas à tweeter une fois par heure que l’insurrection est un droit sacré contre le pouvoir oppresseur. Tel autre fantasme l’enfermement préventif de fichés S, T, U, V ou W et soutient la surveillance massive des communications des Français, puis dénonce la transparence ès affaires comme « un totalitarisme ». Et ainsi de suite.

Et la suite n’est pas belle à voir, tenez.

Sous l’Occupation, livrer un Juif était légal ; passer en Angleterre, au regard de la loi, un crime. L’État français se targuait, et le débat n’est pas fini, de légitimité. Au regard de la loi, de Gaulle était un déserteur, et donc, tant qu’on y est, l’instauration du GRPF, techniquement parlant, un coup d’État amené dans leurs valises par des puissances étrangères. Continuons la même méthode : « son combat depuis Londres ou le putsch des généraux d’Alger, c’est la même chose, regardez : dans un cas comme dans l’autre ce sont des officiers qui font passer leur amour de la France, leur sens de la grandeur de la France, avant les vicissitudes du temps et de la politique. Et réciproquement, entre un soldat français qui refuse de marcher avec les putschistes en 1961, et un troufion de la Wehrmacht qui tient sa position jusqu’à la mort en 1944, quelle différence ? N’y a-t-il pas là deux vrais soldats, c’est-à-dire des combattants réguliers fidèles jusqu’à la mort au commandant suprême de leur armée, le chef de l’État ? »

Et nous y voilà : acculés à découvrir que si nous appliquons cette calamiteuse méthode, nous allons conclure que publier sur Twitter le récit d’une agression sexuelle, ou aller dénoncer l’agresseur au commissariat, ou bien vitupérer contre « la finance juive » et se rendre à la Kommandantur dénoncer son voisin, au fond « c’est pareil ! »

La cohérence du raisonnement est implacable. Alors ? Qu’est-ce qui fait que tout ça n’est pas la réalité ? Qu’est-ce qui fait que ce n’est pas la même chose et que, Dieu merci, bien rares sont ceux qui le soutiendraient vraiment de bonne foi ?

Qu’est-ce qui fait, d’ailleurs, que la réciproque existe, et qu’on a pu lire sous la plume d’intervenants habitués à pourfendre toute « morale » autre que « républicaine » que le parallélisme entre  « balance ton porc » et « balance ton Juif » est une ineptie monstrueuse ?

C’est que, de même que la fidélité n’est pas bonne en soi, mais seulement en fonction d’à qui et d’à quoi elle est manifestée (et ainsi du courage, de l’adresse, de l’intelligence même, et autres « valeurs outil »), la loi n’est jamais fondée sur elle-même, mais sur un fond tacite qui dit le bien et le mal au-delà du code des lois, qui est son absolu vers lequel il cherche à tendre.

Quelque chose qui préexistait aux « valeurs de la République », lesquelles ne sont nullement sui generis ; quelque chose que les uns nomment racines chrétiennes, d’autres humanisme, d’autres encore common decency, qui est sans doute un complexe mélange de tout cela, et qui n’est certainement pas réductible à un vague et infime dénominateur commun de toute l’humanité. (Vous trouverez les exemples vous-mêmes, je n’en doute pas).

C’est si évident qu’on l’a tous oublié, ou que nous nous sommes mis à faire comme s’il pouvait en être autrement.

Ben non. Que la loi soit « bonne par définition », « oppressive par définition » ou « bonne quand elle me favorise, oppressive sinon », le constat est le même. Quand la loi devient, en positif ou en négatif, la norme en soi du bien et du mal, elle tourne court, parce qu’elle devient une référence circulaire. Si circulaire qu’elle tourne en rond,  si vite qu’elle étourdit tout le monde et engendre les aberrations sus-mentionnées, toujours énormes, parfois cocasses, mais plus souvent criminelles et monstrueuses.

Ce qui différencie « balance ton porc » de « balance ton Juif », c’est que le Juif n’a rien fait et le « porc » si. C’est que le porc est coupable d’une agression sexuelle, d’un crime qui est considéré comme tel dans la plupart des sociétés humaines alors qu’il a fallu pervertir pas mal d’idées et de cerveaux pour qu’encore à l’époque contemporaine, on puisse juger qu’un homme est coupable parce que Juif et d’être Juif. Ou en d’autres termes : parce qu’il existe des normes de bien et de mal plus profondes et plus hautes qui disent que l’agression sexuelle est un crime, et qu’être Juif ne l’est pas – et même que criminaliser le fait d’être Juif, ou Noir ou Blanc ou homosexuel ou albinos ou jumeau ou vert à pois mauves en est un, de crime. Ce qui différencie « balance ton porc » de « balance ton Juif », c’est que l’un livre un innocent sans défense au terrorisme d’État, tandis que l’autre crie la souffrance qui n’est entendue par personne. « C’est pareil », vraiment ? Pour en arriver là, il faut piétiner tout à la fois les notions d’innocence et de souffrance, bref tout ce sans quoi il n’est plus ni bien ni mal, rien qu’un fade océan de subjectif.

À force de décaper les repères, de ne plus oser dire d’où ils viennent, de ne plus oser parler d’absolus, même les plus vitaux, on en arrive là : à devoir répéter des évidences pareilles. C’est du relativisme effréné, et irréfléchi, ni plus ni moins. C’est le délire d’un marin qui crierait qu’il marche sur les eaux en oubliant qu’il a les pieds sur le pont d’un bateau.

Deux vérités nous sautent à la figure dans cette affaire.

La première, c’est l’ampleur démentielle du harcèlement sexiste, du harcèlement des femmes par les hommes, dans une société qui se prétend un parangon de civilisation et de progrès. Je ne m’étends pas là-dessus : d’autres le font bien mieux que moi.

La seconde, c’est l’abîme où nous conduit la peur panique et bête de tout référentiel, de tout absolu : nous n’arrivons même plus à construire un édifice théorique solide et cohérent qui soit capable de dire que dénoncer un violeur à la police française en 2017 et un Juif à la Kommandantur en 1944, ce n’est pas pareil. À force de logique formelle, de refus de tout ce qui s’apparente à une « morale », l’on n’aboutir qu’à se bercer de discours creux et aujourd’hui, nous découvrons qu’ils engendrent des monstres. Des monstres de cohérence inhumaine, de logique implacable, de parallélismes qui ne distinguent plus une charpente d’un gibet, ce sont tous deux des constructions de poutres assemblées orthogonalement n’est-ce pas ? Le reste n’est que subjectivité dont on n’a que faire, n’est-ce pas ?

Il est incroyable de voir déployer cette méthode en l’occurrence par des figures qui se réclament plutôt du conservatisme. On peut comprendre la crainte de dérives, de dénonciations calomnieuses, de vengeances mesquines et de lynchage d’innocents, mais au vu des chiffres, c’est loin, c’est très loin d’être le premier problème, et ce n’est pas comme si la loi était sans garde-fous de ce côté. Se ruer là-dessus, c’est tout de même vouloir s’offrir le luxe d’un « contre-courant » passablement déplacé.

Cette méthodologie relativiste n’est pas partagée par tous, évidemment, mais c’est celle dont nous nous méfions le moins, parce qu’elle se pare des atours du progrès, de la liberté et du respect de tous. Ce « progrès » ne nous protège même pas contre la survie, ou la résurgence, des pulsions criminelles traînées depuis cent mille ans. Il va peut-être falloir trouver autre chose, ou sombrer dans la folie.