#balancetonporc : sous le signe de la balance ?

« Ce moment gênant où la délation s’appelle parole libérée », disent les uns… « On parle, ça ne va pas, on ne parle pas, ça ne va pas, on parle tout de suite, ça ne va pas, on parle plus tard, ça ne va pas non plus, on cite les noms ça ne va pas, on ne les cite pas ça ne va pas non plus », rétorquent les autres.

#Balancetonporc aurait été « Balance ton Juif » en d’autres temps, assène Eric Zemmour. Fermez le ban.

Ce moment gênant où dénoncer une agression sans citer de nom devient de la délation.

Et comme tout va très vite, ce mercredi a été atteint le moment gênant où porter plainte pour un délit ou un crime subi devient de la délation – alors déjà que d’effrayantes statistiques montrent que la voie légale est un chemin semé d’embûches qui n’aboutit que dans 5% des cas. On imagine d’ailleurs l’état d’esprit de la victime hésitante à qui l’on a généreusement rappelé que sa démarche n’était pas fondamentalement différente de celle d’un mouchard vichyste.

Quelle différence après tout, quoi, c’est vrai.

Dès l’école primaire on nous l’apprend : quand le souffre-douleur de la classe, celui qui se fait cogner dessus à chaque récré, voler ou détériorer ses affaires dès qu’il a le dos tourné, a le front de se plaindre aux adultes, il est généralement renvoyé dans ses vingt-deux avec ce commentaire : « j’aime pas les petits rapporte-paquets » (du moins il y a trente ans ; aujourd’hui on emploie un langage plus abrupt).

Troublante injonction contradictoire : l’autorité même vous enseigne que tant pis pour vous, si vous ne savez pas vous faire justice vous-même, et discrètement ; que le dépositaire de la violence légitime et de la loi, finalement, préfère livrer le faible à l’injustice, parce que dénoncer, c’est le mal absolu.

Mieux vaut être une brute, un persécuteur, un harceleur, un violeur, qu’un rapporteur.

Ensuite, les grands disent « une balance », comme dans les mauvais polars.

Les politiciens et les éditorialistes parlent de Vichy.

Mais l’idée est toujours la même. Aussi puérile, aussi empreinte de double contrainte. Quatre mille ans après le code d’Hammourabi, en des temps où il ne se passe pas un jour sans qu’on déplore l’existence de « zones de non-droit », tout ça s’effacerait devant le vieux tabou de la dénonciation. Un Parlement pour voter des lois, des commissariats, des tribunaux, tout ça, finalement, ne devrait servir à rien, puisqu’il ne faut pas dénoncer, même quand on est la victime. Que voulez-vous, c’est lâche de dénoncer : c’est faire appel au grand baraqué – la maréchaussée – pour alpaguer l’agresseur plus fort que soi.

Et tant pis pour la logique, tant pis si la maréchaussée est précisément là pour ça, et seule habilitée à l’être, et justement pour qu’il ne suffise pas d’être baraqué pour avoir tous les droits !

Dénoncer, c’est mal. C’est lâche, c’est faible. Perpétuelle injonction rabâchée par des générations de brutes pour fonder leur pouvoir sur leurs victimes. C’est facile d’être courageux quand on est sûr d’être le plus fort.

Curieusement, pour moi, ça serait plutôt la définition même de la lâcheté.

rotideporc

#LeSachiezTu Même comme ça, le porc ne séduit pas, en fait.

Comment en arrive-t-on là ?

« Balance ton porc, balance ton Juif, c’est la même chose, n’est-ce pas : vous allez chez des gens en uniforme dire qu’Untel contrevient à la loi. C’est la même chose. Vous dénoncez. » La même chose, vraiment ? Êtes-vous tous devenus fous ?

Quelle différence après tout, quoi, c’est vrai.

Pour qui ne reconnaît plus que la forme, pour qui n’ose plus définir le bien et le mal autrement que par la référence à la loi et à l’État, comme si l’État et la loi ne se basaient eux-mêmes sur rien, sur aucune référence, sur du pur aléa, le risque est d’aboutir à ce genre d’horreur. On raconte n’importe quoi, on n’en finit plus de se contredire.

Untel rabâche que les ZAD doivent être évacuées, que l’État ne doit tolérer aucune atteinte à ses prérogatives, que dura lex sed lex. Mais que sorte un projet de loi qui le défrise, le même n’hésitera pas à tweeter une fois par heure que l’insurrection est un droit sacré contre le pouvoir oppresseur. Tel autre fantasme l’enfermement préventif de fichés S, T, U, V ou W et soutient la surveillance massive des communications des Français, puis dénonce la transparence ès affaires comme « un totalitarisme ». Et ainsi de suite.

Et la suite n’est pas belle à voir, tenez.

Sous l’Occupation, livrer un Juif était légal ; passer en Angleterre, au regard de la loi, un crime. L’État français se targuait, et le débat n’est pas fini, de légitimité. Au regard de la loi, de Gaulle était un déserteur, et donc, tant qu’on y est, l’instauration du GRPF, techniquement parlant, un coup d’État amené dans leurs valises par des puissances étrangères. Continuons la même méthode : « son combat depuis Londres ou le putsch des généraux d’Alger, c’est la même chose, regardez : dans un cas comme dans l’autre ce sont des officiers qui font passer leur amour de la France, leur sens de la grandeur de la France, avant les vicissitudes du temps et de la politique. Et réciproquement, entre un soldat français qui refuse de marcher avec les putschistes en 1961, et un troufion de la Wehrmacht qui tient sa position jusqu’à la mort en 1944, quelle différence ? N’y a-t-il pas là deux vrais soldats, c’est-à-dire des combattants réguliers fidèles jusqu’à la mort au commandant suprême de leur armée, le chef de l’État ? »

Et nous y voilà : acculés à découvrir que si nous appliquons cette calamiteuse méthode, nous allons conclure que publier sur Twitter le récit d’une agression sexuelle, ou aller dénoncer l’agresseur au commissariat, ou bien vitupérer contre « la finance juive » et se rendre à la Kommandantur dénoncer son voisin, au fond « c’est pareil ! »

La cohérence du raisonnement est implacable. Alors ? Qu’est-ce qui fait que tout ça n’est pas la réalité ? Qu’est-ce qui fait que ce n’est pas la même chose et que, Dieu merci, bien rares sont ceux qui le soutiendraient vraiment de bonne foi ?

Qu’est-ce qui fait, d’ailleurs, que la réciproque existe, et qu’on a pu lire sous la plume d’intervenants habitués à pourfendre toute « morale » autre que « républicaine » que le parallélisme entre  « balance ton porc » et « balance ton Juif » est une ineptie monstrueuse ?

C’est que, de même que la fidélité n’est pas bonne en soi, mais seulement en fonction d’à qui et d’à quoi elle est manifestée (et ainsi du courage, de l’adresse, de l’intelligence même, et autres « valeurs outil »), la loi n’est jamais fondée sur elle-même, mais sur un fond tacite qui dit le bien et le mal au-delà du code des lois, qui est son absolu vers lequel il cherche à tendre.

Quelque chose qui préexistait aux « valeurs de la République », lesquelles ne sont nullement sui generis ; quelque chose que les uns nomment racines chrétiennes, d’autres humanisme, d’autres encore common decency, qui est sans doute un complexe mélange de tout cela, et qui n’est certainement pas réductible à un vague et infime dénominateur commun de toute l’humanité. (Vous trouverez les exemples vous-mêmes, je n’en doute pas).

C’est si évident qu’on l’a tous oublié, ou que nous nous sommes mis à faire comme s’il pouvait en être autrement.

Ben non. Que la loi soit « bonne par définition », « oppressive par définition » ou « bonne quand elle me favorise, oppressive sinon », le constat est le même. Quand la loi devient, en positif ou en négatif, la norme en soi du bien et du mal, elle tourne court, parce qu’elle devient une référence circulaire. Si circulaire qu’elle tourne en rond,  si vite qu’elle étourdit tout le monde et engendre les aberrations sus-mentionnées, toujours énormes, parfois cocasses, mais plus souvent criminelles et monstrueuses.

Ce qui différencie « balance ton porc » de « balance ton Juif », c’est que le Juif n’a rien fait et le « porc » si. C’est que le porc est coupable d’une agression sexuelle, d’un crime qui est considéré comme tel dans la plupart des sociétés humaines alors qu’il a fallu pervertir pas mal d’idées et de cerveaux pour qu’encore à l’époque contemporaine, on puisse juger qu’un homme est coupable parce que Juif et d’être Juif. Ou en d’autres termes : parce qu’il existe des normes de bien et de mal plus profondes et plus hautes qui disent que l’agression sexuelle est un crime, et qu’être Juif ne l’est pas – et même que criminaliser le fait d’être Juif, ou Noir ou Blanc ou homosexuel ou albinos ou jumeau ou vert à pois mauves en est un, de crime. Ce qui différencie « balance ton porc » de « balance ton Juif », c’est que l’un livre un innocent sans défense au terrorisme d’État, tandis que l’autre crie la souffrance qui n’est entendue par personne. « C’est pareil », vraiment ? Pour en arriver là, il faut piétiner tout à la fois les notions d’innocence et de souffrance, bref tout ce sans quoi il n’est plus ni bien ni mal, rien qu’un fade océan de subjectif.

À force de décaper les repères, de ne plus oser dire d’où ils viennent, de ne plus oser parler d’absolus, même les plus vitaux, on en arrive là : à devoir répéter des évidences pareilles. C’est du relativisme effréné, et irréfléchi, ni plus ni moins. C’est le délire d’un marin qui crierait qu’il marche sur les eaux en oubliant qu’il a les pieds sur le pont d’un bateau.

Deux vérités nous sautent à la figure dans cette affaire.

La première, c’est l’ampleur démentielle du harcèlement sexiste, du harcèlement des femmes par les hommes, dans une société qui se prétend un parangon de civilisation et de progrès. Je ne m’étends pas là-dessus : d’autres le font bien mieux que moi.

La seconde, c’est l’abîme où nous conduit la peur panique et bête de tout référentiel, de tout absolu : nous n’arrivons même plus à construire un édifice théorique solide et cohérent qui soit capable de dire que dénoncer un violeur à la police française en 2017 et un Juif à la Kommandantur en 1944, ce n’est pas pareil. À force de logique formelle, de refus de tout ce qui s’apparente à une « morale », l’on n’aboutir qu’à se bercer de discours creux et aujourd’hui, nous découvrons qu’ils engendrent des monstres. Des monstres de cohérence inhumaine, de logique implacable, de parallélismes qui ne distinguent plus une charpente d’un gibet, ce sont tous deux des constructions de poutres assemblées orthogonalement n’est-ce pas ? Le reste n’est que subjectivité dont on n’a que faire, n’est-ce pas ?

Il est incroyable de voir déployer cette méthode en l’occurrence par des figures qui se réclament plutôt du conservatisme. On peut comprendre la crainte de dérives, de dénonciations calomnieuses, de vengeances mesquines et de lynchage d’innocents, mais au vu des chiffres, c’est loin, c’est très loin d’être le premier problème, et ce n’est pas comme si la loi était sans garde-fous de ce côté. Se ruer là-dessus, c’est tout de même vouloir s’offrir le luxe d’un « contre-courant » passablement déplacé.

Cette méthodologie relativiste n’est pas partagée par tous, évidemment, mais c’est celle dont nous nous méfions le moins, parce qu’elle se pare des atours du progrès, de la liberté et du respect de tous. Ce « progrès » ne nous protège même pas contre la survie, ou la résurgence, des pulsions criminelles traînées depuis cent mille ans. Il va peut-être falloir trouver autre chose, ou sombrer dans la folie.

 

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J’aimerais mieux être cincle que de voir ça

Hier matin, j’ai vu un cincle.

Cincle plongeur

C’est son coin. Il y a là un petit étang de pêche dont le déversoir cascade sur de grosses pierres. Une vieille clôture borde le ruisseau qui poursuit sa course à travers une belle pâture à vaches. Nous sommes ici tout au nord-ouest du département du Rhône, à l’endroit où il commence à se muer franchement en Charolais.

Je passe ici deux fois par an, au printemps, pour un STOC-EPS, et maintenant je sais le trouver : il se tient à l’affût non dans les rochers, mais sur un piquet.

Il était là. Soudain il a plongé dans une vasque du déversoir et ressurgi hors de ma vue.

Comme il faisait zéro degré, malgré la date, et sans doute un peu moins dans ce fond de vallée humide, et que le soleil levant restait très abstrait derrière les brumes tenaces, j’avais froid, figurez-vous, et me suis dit un instant que je n’enviais pas ce cincle.

Et puis j’ai réfléchi et me suis dit qu’au moins, lui, personne ne l’attendait à la sortie du ruisseau pour le sommer de trancher entre Macron et Le Pen, le traiter de fasciste ou de laquais du néolibéralisme où se dissout son identité de turdidé aquatique, le mettre en demeure de faire barrage (« sur mon ruisseau ? non mais ça va pas ? ») ni d’abandonner son régime alimentaire à base d’animaux sentients.

Du coup, je me suis dit que quitte à avoir froid, autant être cincle.

Et j’ai re-changé d’avis en songeant qu’il fallait craindre que les choix politiciens ne touchent durement son ruisseau et sa pâture, à terme. Sans qu’il y puisse rien.

Ne rien y pouvoir. Je crois ferme qu’une bonne part des votes qui n’ont été ni macronistes, ni fillonnistes du premier tour tiennent à cela : le désir d’une politique qui fasse quelque chose, d’un État qui annonce vouloir et pouvoir faire quelque chose. De retrouver un peu de contrôle, sur sa vie, et sur la vie du pays, de la communauté humaine où l’on se trouve. De demander autre chose aux gouvernements successifs que l’éternel discours : on ne peut rien, c’est ceci, c’est l’époque, c’est cela, c’est l’Europe, subissez, vous n’y pouvez rien, il ne peut y avoir d’autre projet, à notre siècle, que la concurrence pure – mondiale ou intra-nationale, qu’est-ce que cela changera : très vite pas grand-chose – et comme autre moteur que l’argent.

Choisir un peu plus où l’on vit, de quoi l’on vit, et dans quelles conditions, et comment l’on vit en tant que communauté humaine, pas seulement comme individu : rien de plus ordinaire comme aspiration chez l’animal social qu’est notre espèce. Voilà ce qui lui est refusé par les uns, et du coup, promis par d’autres qui ont beau jeu, y compris les plus dangereux charlatans.

Oh ! Qu’ils sont méchants de renâcler, les damnés de notre terre ! C’est si facile de mépriser comme « losers » ceux qui, malgré une dépense folle d’énergie et d’ingéniosité, ne s’en sortent pas, quand on s’en sort soi-même, aveugle à la nécessaire part de chance. A celui qui croit qu’il ne doit sa réussite qu’à lui-même (et qu’il en va de même des « ratés », l’illusion de toute-puissance sautera toujours à la figure. N’est-ce pas ce qui nous est arrivé lorsqu’ont pris fin les Trente glorieuses et que toutes les recettes auxquelles, soi-disant, nous devions notre croissance, notre Wirtschaftswunder comme disaient nos voisins, ont tout à coup cessé de fonctionner ? Et nous n’avons toujours pas compris. Le Dr Jekyll-Mr Hyde, ne parvenant plus à réaliser la poudre qui lui permettait de changer de forme, comprit trop tard que celle-ci ne devait pas son efficacité à la pureté de ses ingrédients, mais au contraire à la présence d’une « impureté ignorée [qui] donnait au breuvage son efficacité. » Nous non plus, nous ne pouvons nous résoudre à attribuer dans nos succès la part qui revient à des circonstances, parfois mystérieuses ; et nous continuons. La folie, dit-on, c’est répéter les mêmes actes en attendant un résultat différent ; mais la nôtre, c’est de répéter sans fin les mêmes actes en des circonstances autres, et d’attendre néanmoins le résultat familier.

Et croît sans fin l’immense et croissante cohorte de ceux qui ont tout fait pour réussir, sans toutefois y parvenir, et se retrouvent désignés à la vindicte. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement, d’idéologie comme on dit à notre époque, pour croire que la réussite de chacun ne dépend déjà que de lui-même, et que l’échec ne peut être que la sanction d’une faute. Ça marche au bac à sable, à condition d’être tout seul, et encore, si le sable n’est ni trop sec ni trop humide, ça marche avec un jeu de Lego et un bon plan de montage. Là, oui. La réussite ne dépend que de vous.

Dans le vrai monde, « la réussite » est une alchimie insaisissable et instable où la sueur et l’adresse de l’individu ne sont qu’une part modeste et sans doute décroissante, hausse de population oblige.

Mais le désir de ne pas tout subir de sa vie, lui, demeure. Croissant, à mesure que le contrôle se perd.

Raillez-le, politiques pragmatiques – surtout ceux qui sont du bon côté de la ligne. Dédaignez-le, il explosera.

Cette faim de contrôle de sa vie, votre rôle, votre métier, c’est d’y répondre, c’est de la nourrir. Vous dites que les extrêmes mentent, qu’ils n’ont rien à offrir non plus ? Sans doute, mais ils promettent. Vous vous refusez à les suivre dans la démagogie ? Mais si vous n’avez rien, rien de mieux qu’un mensonge (dont en effet, il vaut mieux s’abstenir) à promettre aux affamés, à quoi servez-vous donc et que faites-vous là ? Pourquoi faudrait-il vous suivre ? Que ferons-nous d’une alternative entre vrais marchands de rien et faux marchands de tout ? Vous pouvez sermonner, tancer le désespoir de se taire : ça ne l’apaisera pas. Vous pouvez le mijoter dans de fausses issues, ce désespoir, comme généraliser les travailleurs pauvres, l’effort qui ne paiera jamais plus. Vous ne ferez que précipiter l’explosion de l’infernale tambouille. Car il n’y aura rien de pire pour les citoyens que de découvrir que la dernière planche de salut, d’inaccessible, est devenue inutile… C’est ce désespoir qui a nourri toutes les révoltes. Ferez-vous alors tirer ? Qu’est-ce qui vous distinguera alors de ceux auxquels nous aurons fait barrage ?

Si vous valez mieux qu’un extrême, prouvez-le. Rassemblez pour de vrai, proposez un projet de vie pour tous les habitants de ce pays pour de vrai. Rendez l’espoir, au lieu de manier la menace et l’insulte.

Cela tombe bien. C’est le moment. Le vieux stock de sel du Dr Jekyll est épuisé, le monde est tout à fait devenu Mr Hyde et la planète exsangue n’a plus rien pour lui. Il est temps de construire un projet qui rompra enfin, pour la première fois depuis deux siècles, avec la course à l’avoir comme seul horizon. N’est-il pas grand temps ? La leçon n’est-elle pas assez claire ? Avec la ponction démentielle de ressources opérée sur notre pauvre monde, le déferlement de biens que nous en tirons, et qui se déverse sans limites sur un bon quart des hommes, ceux-ci au moins devraient nager dans le bonheur.

Or, non seulement leur statut de nantis exaspère la fureur de ceux qui n’ont rien, ce qui n’a rien de neuf, mais eux-mêmes, nous-mêmes, devons nous rendre à l’évidence. Nos possessions obèses – ces écrans plats si grands que plus personne n’a chez lui de pièce assez grande pour le recul nécessaire, ces smartphones qui ne tiennent plus en poche à force de vouloir le « mini » en taille « géant » – nous simplifient la tâche, allongent notre durée de vie… sans augmenter d’un iota notre sensation de bonheur. Bourrés de gadgets, gavés de cachets ! Sortez-nous donc de là.

Sortez-nous de là ou laissez-nous en sortir nous-mêmes. Mieux : faisons les deux à la fois. Politiciens, si la Polis vous importe, rendez possible une société française libérée de la tyrannie de l’avoir, et rendez-la possible pour tous et non pour une caste.

La fièvre qui entoure ces élections le prouve : malgré toute leur défiance, les Français attendent encore quelque chose du, des politiques. Ce qui s’y joue ne les indiffère pas. Le 7 mai, l’abstentionnisme lui-même n’aura jamais été aussi politisé. Il ne faut pas tout attendre de vous, politiques ? On l’a compris depuis longtemps. Mais si vous n’êtes là que pour nous dire qu’il ne faut rien attendre, alors retirez-vous. Vous avez beaucoup mieux à faire.

Construire une paix qui ne vient pas

Note préliminaire : tout ceci n’est que ressentis personnels sans la moindre prétention à l’expertise.

Une de plus.

Peut-être une autre le temps que j’écrive ces lignes.

Et tout a marché comme sur des roulettes : comme l’écrit remarquablement Slate, « le petit frisson dégueulasse de l’alerte attentat » s’est déchaîné. Et pas que chez les journalistes. Chez les anonymes, chez les politiques aussi ; on a vu Christine Boutin relayer la rumeur de fusillade rue Vernet … mais pas le démenti, pourtant bien vite sorti.

Peut-être parce qu’ils ont la chance que la peur les épargne assez pour se permettre de jouer avec celle des autres.

Dangereux. Car cette petite mécanique a pour première conséquence de révéler et d’aggraver encore l’irrationnel de la peur du terrorisme, je veux dire : l’ampleur de son impact psychologique, par rapport au fait brut. Ce qui est précisément le but du terrorisme.

Il est rare – et prions certes et agissons pour qu’il en reste ainsi ; j’y reviendrai – que le terrorisme, dans un pays occidental, devienne une cause première de mortalité. En France, les accidents de la route tuent vingt fois plus, les accidents domestiques 70 fois plus, les suicides 60 fois, et le tabac trois cents. À l’aune de la peur que nous inspire le terrorisme, le nombre de cancers mortels, et parmi eux, de cancers à cause environnementale, devrait nous inspirer une terreur permanente plongeant la population dans l’hypocondrie. Et aucun politique ne devrait pouvoir être pris au sérieux sans un projet en béton contre l’abus de pesticides et de perturbateurs endocriniens. Si la sécurité est la première des libertés, rationnellement, c’est d’abord cette sécurité médicale et sanitaire qui devrait truster les unes. Il n’en est rien. Pourquoi ?

L’acte terroriste est vu comme intolérable, car évitable, anormal. C’est vrai. Il n’est pas question de « nous y faire ». Mais n’en va-t-il pas de même des suicides, des cancers à cause environnementale, des accidents de la route et de la plupart des accidents domestiques ? Nous nous sommes bien laissés intoxiquer à coups de « c’est le progrès » au point de trouver tout ça normal. Dû au hasard. Sans cause. Sans que ce soit la faute de personne. C’était évitable et nous n’en serions peut-être pas là.

Mais il ne s’agit pas là, bien sûr, de violences dirigées sciemment contre des personnes (tout au plus de conséquences cyniquement assumées, et c’est assez pour causer la mort en masse). Ce sont des choses qui peuvent arriver dans une société en paix, croyons-nous. Ainsi rejoignent-elles la « normalité ».

Des sociétés en paix ? Les années antérieures à « Charlie » nous apparaissent aujourd’hui comme des temps heureux, paisibles, où l’on n’avait pas à s’en faire. Évidemment absurde. Pour ne parler que de lui, le terrorisme frappe l’Occident depuis les années 70. Que dis-je : depuis les années 1880, avec des va-et-vient. Deux Présidents de la République ont été assassinés. Il n’y avait pas plus aveugle ni plus imbriqué avec le grand banditisme que le terrorisme anarchiste de la « Belle Époque ». Quant aux années 70-80, ce sont celles de Septembre noir, d’Action directe et autres Brigades rouges. Tout cela avant même l’émergence du terrorisme islamiste. Et l’absence de bombes n’est pas la quiétude pour autant. Qu’est Mai 68 sinon l’explosion d’une profonde et irrésoluble tension ? Aujourd’hui, le terrorisme vient que se surajouter à la gravissime crise de l’emploi, désormais vieille de quarante ans, aux inégalités, et à toutes les formes de tension qu’alimente la multiforme crise écologique : catastrophes naturelles, crainte de l’accident nucléaire ou chimique, conséquences présentes et à venir du dérèglement climatique. « Avant », nous dormions déjà fort mal.

Nos sociétés sont parcourues de tensions mortelles. Des gravures néolithiques prouvent qu’il n’y a là rien de nouveau. Et comme le démontre Olivier Rey dans Une question de taille, nos métropoles géantes ne peuvent qu’aggraver le problème. Quelque libre que soit chaque individu de devenir « bon » ou « mauvais », il existe toujours une part d’individus dangereux, pas forcément en hausse d’ailleurs ; mais la taille même, la densité simple de ces fourmilières humaines génèrent de façon mécanique la possibilité pour ceux-ci d’entrer en relation et de multiplier la menace qu’ils représentent ; et de même les opportunités pour eux de commettre des horreurs aux dépens de foules vulnérables. L’entassement, le vacarme, bref, tout ce qu’on appelle la « faible qualité de vie » augmentent encore la tension d’un cran, en sus de tous les facteurs déjà cités.

Rien qu’à cause de tout ça, il est vain de désigner l’islam (ou même « léreligion ») comme cause au sens où il suffirait de les supprimer pour entrer dans une ère infinie de paix et de félicité universelles, au son des flûtes et sous les pétales de roses.

Ben non. Toutes les autres sociétés humaines ont généré aussi ressentiment, tensions, haines, mobilisation par les assoiffés de pouvoir des simples assoiffés d’une vie paisible, et l’islamisme est le tuyau du moment par lequel jaillit cette violence. J’entends par là, non qu’il ne soit « pas le problème » de notre époque, mais que s’il n’existait pas, nous aurions d’autres violences tout aussi graves à la place. Ce n’est pas lui qui pousse l’agriculteur au suicide ni le bandit à braquer une banque. On vient même d’apprendre que l’énergumène qui a failli tuer toute l’équipe du Borussia Dortmund ne cherchait qu’à spéculer sur la baisse des actions du club.

Bref, on se tuerait pour d’autres raisons, y compris, le cas échéant, entre bons petits Blancs de racines fort chrétiennes. Chez les hameaux de fermiers à faucilles de silex comme dans les villes-mondes industrielles, la société vraiment en paix est un rêve, un fantasme, nous devrions le savoir.

Et pourtant nous avions cru la toucher du doigt.

C’est peut-être l’une des raisons de notre épouvante.

Les tensions sont de tout temps, certes. Mais il existe aussi des interludes où la concorde et la prospérité générales semblent soudain à portée. Et les plus de 35 ans de notre époque en ont vécu une : la chute du Mur. Souvenez-vous. Pour ma part, j’avais 13 ans en 1989. Rappelez-vous cette décennie. En dix ans, nous étions passés de l’ombre sinistre des euromissiles au triomphe de la paix et de la liberté sur l’étoile rouge, sans un coup de feu ; et nous avions vu de même les dictatures de droite d’Amérique latine ou des Philippines tomber comme des fruits mûrs. L’Apartheid vacillait sur ses bases. Les vieux despotes africains s’éteignaient, et dans cette dynamique, l’écrasement du Printemps de Pékin apparaissait comme l’ultime soubresaut d’un monde en train de finir.

Traitez-nous de naïfs, je voudrais vous y voir : comment vouliez-vous qu’à cette époque, nous n’ayons pas été tentés de croire que ça y était, que tous les peuples allaient se tendre la main d’un bout à l’autre du monde et parachever ensemble le règne de la paix et de la vie bonne pour tous, que plus jamais un tyran n’oserait lever une oreille et que la fin des inégalités n’allait plus dépendre que de nous ?

Que notre vie ne dépendrait plus que de nous et qu’il n’y aurait plus d’armes braquées sur quiconque ?

Le même rêve n’a-t-il pas habité l’humanité en 1919, par exemple ?

Nous avons vite compris que ce serait plus dur que prévu. Mais se dire que c’est fini, que c’est raté, et que ce sera toujours raté jusqu’à la fin des temps, c’est une autre histoire. Nous ne voulons pas renoncer à ce rêve parce qu’il semblait se concrétiser enfin, et voilà pourquoi, peut-être, son échec nous scandalise et nous horrifie plus qu’il ne devrait. C’était si bien parti.

Cherchons encore : il y a ce constat de se trouver, inexplicablement, pris pour cible par une haine glacée, implacable, sans comprendre pourquoi. Par le terrorisme, nous nous sentons visés, chacun personnellement et d’une manière atroce et injuste.

Nous nous sentons surtout impuissants. Il ne faut pas céder à la peur, c’est entendu. Il faut faire preuve de résilience. Nous pouvons nous inspirer des Londoniens en 1940. C’est vrai. Ils n’avaient rien fait qui justifiât qu’on bombarde leurs maisons. Il n’en fallait pas moins courber le dos, attendre, et enterrer les morts.

Il fallait se mobiliser pour la victoire finale, ce qui, pour un civil, prenait des formes bien modestes et bien indirectes.

Le but politique n’en était pas moins clair. L’Allemagne vaincue, ce serait fini.

Quand sera-ce fini ? Quelle victoire sur le terrorisme ? Nous nous sentons impuissants parce que nous, civils, pouvons un peu voir ce qu’il ne faut pas faire, mais guère voir ce qu’il faut faire ni ce que nous pouvons y faire. Pas grand-monde ne semble le savoir clairement. Passe encore que la course vers la solution politique du conflit soit longue et difficile, si l’on s’y sait embarqué. Mais si l’on n’a même pas idée du cap, comment voulez-vous y arriver ?

Nous espérions maîtriser notre destin et voilà la perte de contrôle absolue. Subir sans même savoir en attendant quoi. Sans même savoir quel objectif peut se fixer l’État, l’homme politique, a fortiori le citoyen. Traquer les réseaux terroristes existants, oui, bien sûr. Mais empêcher qu’ils renaissent sans cesse ? Et empêcher qu’ils naissent sous d’autres formes, sous d’autres bannières ? Mystère.

Mystère et boule de gomme de dirigeants qui, du reste, savent qu’on gouverne mieux une société divisée. Que des citoyens unis – autrement que mobilisés par quelque funeste chef de guerre – pourraient bien avoir l’idée de se passer d’eux, de se voir autonomes. Divisons donc et prenons le pouvoir.

De fait, tous nos candidats « rassemblent » en divisant. Rassemblent contre et rarement pour. Pas même pour faire quelque chose ensemble.

C’est l’impasse de l’impuissance : normal d’avoir peur, acculés sans défense.

D’où viendra l’issue ?

D’une « société écologique » n’espérant plus l’illusoire miracle d’une surabondance matérielle, mais fondée sur les liens humains tissant une « vie bonne » plus sobre, et partant moins compétitrice, moins hargneuse, moins tendue (n’a-t-on d’ailleurs pas assez démontré que le dérèglement climatique et les sécheresses à répétition jetaient des hommes dans les bras du djihadisme ?)

Celle-ci est-elle possible ? Pouvons-nous la fonder plantule par plantule, au-delà de la peur ? Qui en voudra ? Nous sommes beaucoup, sans doute… parfois à la désirer sans le savoir. Sa route est pavée de renoncements : à des biens, au pouvoir, à la facilité de la haine, et surtout, hélas, à la croyance que cette société de paix simple et mondiale puisse, réellement, survenir. Seul le retour ultime du Christ donnera même pâture au lion et à l’agneau – au vif soulagement des mercantis, car ils n’auraient alors plus qu’un seul produit à vendre aux deux. En somme, il faut surmonter notre peur pour construire une paix dont nous savons d’avance qu’elle ne sera jamais aussi complète que nous l’espérons, une « vie tranquille » qui ne peut être qu’un doux rêve. Nous savons que la paix, la paix générale, c’est pour demain, mais jamais pour aujourd’hui. Cela ne sera jamais pour un aujourd’hui humain.
Mais cela reste le seul moyen de s’en approcher quelque peu. Nous avons peur mais il faut cultiver notre jardin.

En finir avec la pensée à réaction

Scène quotidienne.

C’est le soir. Ma journée de travail est finie, je n’ai pas de réunion. Je pourrais prendre un livre ou bien me plonger dans la rédaction d’un article. Je pourrais tâcher de mettre en forme l’une ou l’autre de ces réflexions qui ont tourbillonné dans la journée. Il en sortira peut-être quelque chose.

Je choisis cette option, m’installe à l’ordinateur et ouvre un fichier texte.

A peine le temps d’y penser… et j’ai déjà, en un éclair, glissé sur la fenêtre de mon navigateur et de là, sur Twitter.

A la recherche d’une info à laquelle réagir.

Pesamment, comme on se laisse tomber sur une chaise.

Pour la millième fois.

Je n’ai pas fait partie des internautes les plus précoces, mon premier forfait (deux heures en 56k) remontant à fin 1999.

Depuis, j’ai connu les listes de discussion, les premiers forums, ceux où il était si rare que deux personnes fussent connectées en même temps qu’elles se faisaient alors coucou dans un message. Puis, à peine deux ans plus tard, des sites dont l’activité ne baissait réellement qu’entre deux et cinq heures du matin. Bien des années après seulement vinrent Facebook et Twitter et je ne suis pas encore allé au-delà.

Mais chaque fois c’est la même chose, la même tentation, que j’appellerai la perte d’initiative intellectuelle.

Réagir, ne plus faire que réagir.

Au temps des forums, cela consistait à traquer sans relâche la petite icône en couleur annonçant la bonne nouvelle : il y a des nouveaux messages ! Du neuf, de la matière à laquelle réagir, peut-être une réponse à mon message, du grain à moudre, de la nourriture en somme ! Au point de presser sans relâche la touche F5 de son clavier pour rafraîchir la page et espérer. Facebook et surtout Twitter, avec leurs « notifications », ont exaspéré le phénomène jusqu’à la frénésie. Faites le test : n’éprouvez-vous pas une légère pointe d’adrénaline – en vrai, il s’agit, je crois, de dopamine – lorsqu’enfin, la petite lumière orange ou rouge s’affiche à l’endroit signalant sur votre écran d’ordinateur, ou pis, de smartphone, l’arrivée « de notifs » ? Et lorsqu’il n’y en a aucune, cette vague d’ennui, proche de l’abattement ! Et nous voilà drogués au ping-pong virtuel.

Jusque-là, me direz-vous, rien de bien grave, pas grand-chose de plus que l’amour de la palabre qui trouve un nouveau support.

L’ennui, c’est la phase qui vient après (ou en même temps) : la difficulté croissante à être soi-même à l’origine de l’échange. C’est-à-dire à se montrer créatif, a fortiori créateur.

C’est inévitable. Dès que nous dépassons une deucentaine d’abonnés, Twitter nous bombarde d’informations, et pis encore, de réactions – rarement paisibles – à ces mêmes informations. Un arrosage permanent de matière à… réaction. En une ou deux minutes maximum, nous sommes certains de recevoir au moins un ou deux messages qu’il nous démangera, nous brûlera les doigts de commenter. Quand ce n’est pas dix ou vingt. Et c’est parti ! Comme un skieur de randonnée qui au lieu de poursuivre la montée, se laisserait à chaque fois attirer par l’alléchante perspective de redévaler la pente à fond les ballons.

Le problème, c’est que celle-ci est déjà une réaction.

C’est pour cela que je parle d’abandon de l’initiative : trop souvent, nous réagissons, rebondissons, nous répondons, souvent à des propos qui eux-mêmes sont déjà non pas des faits mais des interprétations de faits, des liens assortis d’un commentaire, une titraille non neutre, que sais-je. D’autant qu’avec Twitter règne la punchline : la formule choc, bien tournée, cinglante, mais toujours simplificatrice, et souvent simpliste. Un trampoline à réactions, qui le seront tout autant. Taillée à la serpe, elle ne se prête pas aux commentaires nuancés : ce n’est tellement pas son but que ce serait presque ridicule. Genre : « mais bien sûr que ce n’est pas exactement ce qu’il pense, on le sait… »

Oui. Sauf qu’il n’est plus proféré grand-chose d’autre que des punchlines. Fut un temps où il existait des slogans, simplistes et assumés comme tels, et à côté, des discours. Des propos avec un peu de contenu. Oh, je sais, ça fait bien vingt ans qu’on se plaint d’en manquer. Alors disons, plutôt que « par le passé, il y avait », « il devrait y avoir ».

Cette campagne présidentielle, par exemple, qu’a-t-elle été sinon un flot de formules choc pour pensée à réaction, sauf peut-être chez un certain candidat qui leur a préféré les flots de brassage d’air d’une bonne vieille hélice ?  Et nous tous de sautiller sans fin sur ce trampoline de verbiage. Contrairement à l’avion du même nom, la pensée à réaction va vite, mais pas loin; elle ne sait pas où elle va et oublie vite d’où elle vient. Mais elle est si enivrante !

Il nous en est donné tant d’occasions que nous nous engouffrons dans cette facilité… au point d’assoupir notre capacité à créer, initier, lancer, fonder quelque chose par nous-mêmes. Il faudrait que… que j’écrive enfin cette note de blog, que je propose cet atelier de réflexion, que je lance ce projet… Et hop ! je me retrouve sur Twitter à faire ou regarder défiler les nouveautés. Et très vite, j’ai sur la langue le petit goût acidulé du tweet-en-réaction-à, parce que quand même je ne peux pas laisser dire ça.

Au point de peiner, réellement, lorsqu’il faut pour de bon se presser le cerveau pour produire du nouveau. On répond, mais aussi on imite, on pastiche, parfois sans s’en rendre compte, bref, l’imagination s’atrophie.

Notre capacité d’analyse n’en sort sans doute pas indemne. J’ignore absolument si la chose est réversible. Sans doute oui mais à condition d’un bel effort.

Il est trop tard pour cette élection, j’en conviens. Quel que soit son résultat – et je prie d’abord pour qu’elle se déroule sans drames – il n’y aura pas que la politique à refonder ensuite. Ni même le débat. Il va falloir s’occuper, carrément, de la pensée.

Descendre du trampoline et recommencer, tous, à oser prendre le temps  de penser. Malgré les urgences. C’en est une.

Penser autrement qu’en réaction. Poser, peser. Reprendre son propre rythme de construction et plaquer là l’urgence de « ne pas laisser dire ça ».

Pourtant, depuis l’invention des forums de foot au milieu des années 90, nous savons à quel point ça ne sert à rien. Et puis ? Des chefs d’État, et non des moindres, s’écharpent sur Twitter comme des supporters de moins de quinze ans la veille d’un derby. En est-il jamais sorti quoi que ce soit ? Non, et pas besoin d’attendre encore vingt ans pour le savoir.

Trouble, l’identité ?

On parle beaucoup d’identité et encore plus d’identitaires. Identité française, chrétienne, européenne, occidentale – et tout ce qui serait supposément « incompatible » avec. Les glissements de sens sont d’autant plus courants qu’un récent livre remarqué a souligné la facilité avec laquelle ils se produisent à l’intérieur d’une même personne. A fortiori d’un groupe ou d’un parti.

L’on passe ainsi de l’identité individuelle à l’identité collective, et de là à des critères, à des règles qui incluent… ou excluent. Et enfin à l’identité d’un pays entier, définie avec des termes dont on use, normalement, pour une personne.

Évidemment, cela dégénère en noms d’oiseaux de part et d’autre. Pour ma part, puisqu’il va essentiellement s’agir ici de réflexion personnelle et de témoignage, et rien d’autre, un tweet soulignant que le respect de la dignité humaine s’applique aussi aux migrants m’a valu un « FDP traître à sa race » (sic) ; tandis que selon ma tante octogénaire, duovaticaniste en diable, le port d’une croix franciscaine en bois de vingt-trois millimètres dans sa plus grande longueur fait de moi « un de ces jeunes intégristes qui achèvent de vider les églises ».

Sang-de-bourbe pour les uns, Serpentard pour les autres, donc, question identité, j’attaque avec un sérieux handicap.

Avant tout décanter le catho

Avant tout, le vocable de « catholique identitaire » m’apparaît donc comme gros d’une sacrée confusion. Une confusion qu’on retrouve dans bien des têtes, à commencer par celle de mes excellentes tantes, de la plupart de mes connaissances classables parmi les « catholiques d’ouverture » ainsi que des non-catholiques (de ma connaissance toujours) : catholique d’identité, catholique identitaire et identitaire tout court, c’est-à-dire nationaliste, ce serait tout un.

J’avoue mal comprendre. Le catholicisme est fondamentalement universel (c’est même le sens du mot) et sa tension avec ce qu’on appellerait aujourd’hui le patriotisme remonte loin : les premiers chrétiens refusaient de porter les armes. Puis, dans l’Empire en déliquescence, il fallut s’y résoudre. Mais tant qu’il s’agira de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, cette tension habitera chaque conscience de chrétien : « right or wrong, my country » contre « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie », au risque pour les catholiques de passer pour l’inquiétante cinquième colonne du Vatican tentaculaire (re-sic). Nous sommes, et de plus en plus, perçus comme des gens du genre à « faire passer la religion avant la loi » si celle-ci ne leur convient pas, que ce soit ou non, d’ailleurs, au nom de l’idée qu’on se ferait de ce que doit être l’État en France.

« Ils font passer leur religion avant la loi. » Prononcez cette phrase et savourez : l’auditeur voit déjà des milices chrétiennes, kalachnikov en main, ouvrant le feu dans les bars, les cliniques ou les concerts. Un critique en verve n’a-t-il pas tout récemment affirmé la parenté des jésuites morts martyrs au Japon et des terroristes-kamikazes islamistes sous prétexte que tous « sacrifient leur vie à leur religion » ?

À ce jour, c’est plus souvent à des prêtres tendant malgré la loi la main aux sans-papiers qu’est confrontée la République. Au pire, à des manifestations qui, quoi qu’on pense de leur ligne, n’ont pas défilé en armes, ni posé de bombes.

La loi ou sa conscience ? Hélas pour notre époque paranoïaque, il n’y a pas de réponse simple. Enfreindre la loi au nom de sa conscience conduit certains à tuer, d’autres à aider. Qu’avons-nous à faire d’une formule ambiguë au point d’être infichue de distinguer un Juste parmi les nations d’un terroriste, Jean Moulin de Mohammed Merah, le Bon samaritain d’un bandit de grand chemin ?

Réciproquement, on a tôt fait de sacraliser la loi lorsqu’elle nous arrange, et de juger l’État illégitime lorsqu’il nous em… bête. Sans nous aventurer plus loin sur cet embranchement, retenons juste ceci : entre catholicisme et patriotisme, entre respect dû au Christ et au pays, n’existe aucune corrélation automatique. La divergence peut même être profonde. Réciproquement, pour ma part, c’est bien ma foi qui m’amène, assez souvent, à interpeller mon pays – ses dirigeants, ceux de mes concitoyens qui ne sont pas assez loin de moi pour que je leur fiche la paix, etc… pour ses manquements au respect de la dignité de l’homme, des plus pauvres, de la Création, etc. Cela fait partie de notre être chrétien, de notre identité chrétienne de prêtres, prophètes et rois.

La fonction de prêtre nous convoquant à prier, et celle de roi, à servir, comme le seul Roi, celui qui lavait les pieds des disciples.

Toute la difficulté dans un État laïc et un peuple majoritairement non-chrétien consistant à le faire en un langage audible par tous. Difficile, mais salutaire, car cela nous rappelle que nous ne servons pas un Dieu tyrannique et capricieux, mais celui qui veut le meilleur pour chacun d’entre nous, et qui pour cela l’appelle par son nom. On ne suit pas Dieu pour éviter son fouet mais parce que son Chemin est aussi la Vie. « A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la Vie éternelle ».

En somme, si tel catholique se dit fier d’être Français, ses billes pour convoquer sa foi dans l’affaire me paraissent un peu maigres.

France chrétienne ou chrétiens en France ?

C’est le moment précis où tout le monde doit se lever en criant le nom d’un fier Sicambre, et me rappeler :

1/ Que la France et l’État actuel, la Ve République, ce n’est pas la même chose, et qu’on peut rejeter le régime par fidélité à la France, « la vraie », et que c’est ce qu’a fait de Gaulle.

Oui. Mais aussi ce qu’a fait l’OAS ou n’importe quel putschiste. C’est le même dilemme qu’au-dessus : pour savoir s’il est bon ou mauvais de se permettre de « faire passer sa conscience de la France avant la loi du moment », il faut examiner l’affaire au-delà de cette phrase qui peut recouvrir le meilleur comme le pire.

Saleté de temps qui ne veut pas être binaire, et du coup : la vraie France, c’est quoi ?

… et donc 2/ : elle serait chrétienne. La France est la fille aînée de l’Église et à ce titre, le christianisme serait fondu dans l’identité française, ipso facto et in saecula saeculorum.

Voire.

superdupont

Défenseur de la culture française observé en milieu naturel

Quoi qu’aient pu faire les rois en un temps, un territoire chrétien, j’en suis bien désolé, pour moi, ça ne veut rien dire. J’entends par là que ça ne suffit pas à m’engager et cela n’a aucune raison de nous engager tous et à jamais. Songez pour commencer à tous ceux qui ont été christianisés bien avant la Gaule, et qui n’hébergent plus que des communautés ultraminoritaires. Ou encore au long passé préchrétien du coin de terre sis entre Rhin, Alpes et Grande mer : pourquoi ne serait-ce pas à lui de prévaloir ? N’a-t-il pas pour lui l’ancienneté, d’innombrables rois, prêtres et autres druides, et des vœux, et une piété populaire que la religion officielle romaine n’a jamais remplacée ? Si donc, « la France est chrétienne », ce n’est pas qu’une affaire de siècles, ni de rois : pour l’étayer, pour le traduire surtout, il faut creuser un peu plus loin.

Et je ne crois pas que ça serve à grand-chose.

Servir et annoncer

Nous sommes citoyens d’un pays profondément marqué par le christianisme, c’est l’évidence. Mais cela ne nous confère nul droit de le brandir face aux non-chrétiens, quand bien même nous redeviendrions majoritaires. Nous tomberions à l’instant même dans l’exact inverse de tout ce qu’est le Christ. Loi contre liberté, routine contre nouveauté, ors pompeux d’un appareil d’Etat contre pauvreté du cœur de Celui qui n’a pas une pierre où reposer la tête. Pour nous, catholiques au présent, désirer une France, en tant que pays, incluant donc tous ses habitants sans aucune exception, comme chrétienne, cela ne peut vouloir dire qu’une chose, mais de taille : c’est qu’il faut se passer le linge à la ceinture et la servir. Non pas servir une « patrie » en tant que puissance, car nul ne peut servir deux maîtres à la fois, mais servir le Christ à travers ceux que nous y rencontrons. Servir nos frères, nos concitoyens quels qu’ils soient, et ces étrangers qui sont eux aussi Ses frères (Mt 25, 35). Nous engager, témoigner et annoncer la Bonne nouvelle, qui peine à se faire entendre sous les jingles publicitaires.

Je suis chrétien, et bien sûr, j’aimerais vivre dans un pays davantage chrétien, ou à tout le moins,  plus ouvert à des notions telles que le pardon, la miséricorde, la « non négociable » dignité de tout être humain, ou encore la valeur en soi de tout être vivant non humain. Je ne peux que désirer que chacun de mes concitoyens écoute l’appel du Christ, se sente aimé en Dieu, et sache qu’il y a un chemin vers la justice qui est vie et non carcan de lois, un amour plus profond qu’un fumeux côte-à-côte ou un toxique entre-soi, une éternité en point de mire. Je le voudrais, non pour que « tout le monde pense comme moi », mais parce que je crois réellement que Dieu veut le meilleur pour chacun de nous. Non pour « restaurer » l’uniformité perdue d’un passé mythifié, mais parce qu’il y a dans l’Évangile une source inépuisable de justice à laquelle nous n’avons jamais assez puisé.

Chasser les mythes errants

Mais je ne me fais pas d’illusions, l’Histoire m’en vaccine : une société chrétienne n’est pas plus automatiquement juste qu’un chrétien n’est automatiquement saint. Notre « France chrétienne » présente un lourd passif de sociétés dures, violentes, injustes, traversées d’éclairs de charité, de fraternité, jaillis de saints célèbres ou anonymes, et d’incroyants aussi. Bref : inutile de rêver, vous pouvez toujours écrire « chrétienne » en Arial gras dans la Constitution, ou rendre obligatoire la prière du matin, ça ne rendra pas les Français plus fidèles au Christ d’un iota. C’est bien pour cela, d’ailleurs, « qu’inscrire dans la Constitution » est à la mode. C’est une belle poudre à jeter aux yeux et ça ne fera pas un demi-saint de plus. Une seule voie s’ouvre à nous pour cela : annoncer l’Évangile à temps et à contretemps, sans oublier de nous évangéliser constamment nous-mêmes.

D’ailleurs, si je suivais la logique, les engagements des rois francs d’antan ne me concernent pas. Je suis de Lyon, terre burgonde, et donc arienne. On peut se vivre chrétien de France au nom des vœux de nos vieilles têtes couronnées ; mais de toute façon, n’y a-t-il pas, plus loin encore, l’appel du seul Seigneur, à faire de toutes les nations des disciples ? De toutesk et même pas « de la nôtre en premier » ? Convoquer le passé ? Nous n’en avons pas besoin. Le Christ, vraiment présent, éternellement nouveau, nous suffit. Tenez, renversons le raisonnement : si nous étions catholiques au Népal, nous abstiendrions-nous de témoigner de notre foi sous prétexte que nous ne serions pas en terre chrétienne ?

Identitaire ou identique ?

Ceci dit, derrière le slogan « ici en France, on est chrétien, c’est ce qu’il faut défendre » je vois surtout un désir… comment dire ? d’entre-soi. Quelque chose qui a bien plus à voir avec les concitoyens que l’on désire avoir autour de soi, qu’avec ce que l’on est soi-même. Un désir de familier, de sécurité, un rêve de former une communauté. Une aspiration, d’ailleurs, on ne peut plus normale au siècle du pugilat planétaire. L’arène permanente, ça ne fait rêver que les coqs. Les liens, l’entraide, le terrain connu, la solidarité, sont des besoins humains profonds, respectables et sains.

« Avec qui ai-je envie de vivre en société ? » Telle est, il me semble, la vraie question « identitaire », bien plus que « qui suis-je ? » ou même « qui sommes-nous ? ». Telle quelle, elle est pleinement légitime. Mais elle ne justifie pas qu’en son nom on fasse n’importe quoi.

À ce titre, vouloir définir une « identité française », chrétienne, etc, avec une telle précision, n’est-ce pas vouloir une société doté d’un référentiel commun si fort et si détaillé que nous pourrions comprendre, prédire, à coup sûr, toutes les réactions et motivations de l’autre ? L’étranger-à-notre-culture – le Musulman, ou l’homme d’un autre continent, fût-il chrétien… serait l’imprévisible, et donc le danger. Et le connu, le sûr. Une barrière entre les deux garantirait la sécurité. Exit la rencontre, exit l’appel à « avancer en eaux profondes », exit la Pentecôte… au profit d’une sécurité du connu… bien illusoire en vérité.

Illusion de croire que l’homogénéité suffit à garantir la paix. Qu’identité doive signifier « identique ». Pas même dans la foi catholique. Quoi de plus homogène, catholique, aimant son roi et même prospère que la France du premier tiers du seizième siècle, juste avant la Réforme ? N’a-t-elle pas tous les appas propres à séduire nos nostalgies ? Qu’il devait faire bon vivre sur les terres de monsieur Du Bellay…

Las ! Les guerres civiles sont toujours les pires.

Faire n’importe quoi, c’est aussi, j’en ai peur, définir par la négative ou l’exclusion. « Est Français ce qui est, c’est-à-dire qui n’est pas … »

C’est si simple, a priori. Presque innocent. Et pourtant … Un premier filtre. Un second. Un troisième, toujours plus intérieur, intime, intrusif. C’est la chasse à l’impur, au traître, à l’ennemi intérieur, au « Français de papier », à l’agent de l’ennemi, permanente, inlassable, et sanglante. Et de filtrage en filtrage, chaque reliquat se croit plus pur, c’est-à-dire plus obsédé de pureté, et se trouve de nouveaux ennemis.

Ce serait une chasse aux sorcières éternelle jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne.

A contrario, vous avez vu cette étonnante vidéo danoise où l’on commence par regrouper des personnes en groupes aisément étiquetables, avant d’appeler, parmi eux : qui aime telle activité, qui a vécu tel événement, qui souffre de tel mal ou apprécie telle autre chose. Et les groupes de se faire, se défaire, s’interpénétrer et s’entrecroiser, avant de conclure « tous, nous aimons le Danemark ». Un peu naïve, il est vrai, et qui omet de préciser ce que signifie « aimer le Danemark ». Mais elle effleure un point auquel je crois : aimer son pays, se sentir citoyen de son pays plutôt que d’un autre, c’est se projeter au-delà de ses particularismes vers quelque chose qui est à la fois plus grand, et suffisamment délimité, connu, petit même, pour qu’il soit possible d’y tenir concrètement. Un espace qu’on peut arpenter, des institutions au sein desquelles on peut jouer son rôle, un destin commun, pour cet espace, à bâtir ensemble – étant donné que, de toute façon, son statut même d’État implique cette communauté de destin. Surtout dans un État centralisé comme le nôtre. Se sentir français, je crois qu’avant même d’adhérer à un héritage culturel commun, en fait soigneusement trié et bien plus bouleversé par le passé récent que nous le croyons, c’est adhérer à la volonté de construire ce projet lié à ce coin de planète Terre, et à ceux qui l’habitent et en tirent leur subsistance. Bien des programmes peuvent être fondés là-dessus. Mais je ne vois rien de plus profond ni de plus fondateur que cela. Sans ce socle, on est indifférent au lieu qu’on habite et aux hommes qui le peuplent, et il n’y a pas de pays. Sur ce socle en revanche, on peut fixer tout le reste.

Ce billet est déjà très long. C’en est assez.

Je n’ai pas livré mon regard sur l’identité catholique. Il me faudra sans doute le même volume. À plus tard.

« Mein Kampf », le bon combat ?

Quelle idée, aussi, de se connecter à Twitter comme ça, dès huit heures du matin, sans anesthésie, sans même un café dans le ventre.

On y est (une fois de plus) à marteler qu’il ne fallait pas rééditer Mein Kampf, pour protéger la démocratie. Que son « succès » est la preuve que les Allemands sont tous redevenus des nazis en puissance. Qu’ils ne l’achètent évidemment pas pour les notes de bas de page. Que cela va « banaliser les idées nauséabondes ».

Et d’enfoncer le clou par le poncif péremptoire :

« Hitler a été élu démocratiquement ! À  méditer ! »

Pour commencer : ce n’est pas vrai. Oui, le NSDAP a remporté les élections de juillet 1932 avec 37% des voix. Hitler eût pu prétendre au poste de chancelier à ce moment-là. Hindenburg n’en a pas voulu : pour lui, Adolf était tout juste capable de faire un ministre des Postes (sic). Mais surtout, il ne pouvait pas former de majorité, même en se ralliant le petit parti d’extrême-droite DNVP (7% des voix). C’était un motif constitutionnel de refus. Bis repetita en novembre 1932. Le parti nazi recule, le DNVP monte, leur total reste à peu près le même. Sans aucune tendance nette, la nouvelle assemblée est ingouvernable. Hitler accède au pouvoir trois mois plus tard au terme d’intrigues et de calculs foireux des conservateurs, mais pas par des voies « démocratiques » : il ne remplit pas les conditions prévues par la Constitution. Il est nommé chancelier, sans coup d’État en bonne et due forme (il sera accompli de l’intérieur au printemps 33 et finalisé en 34), mais pas sans violence non plus : cinq cents morts rien que pour les élections de juillet 32, dans des rues quadrillées de paramilitaires. Et vous m’accorderez de ne pas parler d’élections démocratiques libres pour celles de mars 1933.

Oui, le NSDAP a disposé d’une base électorale forte, dans une Constitution théoriquement parlementaire. Dire qu’il a conquis légalement le pouvoir en démocratie, c’est une toute autre histoire. Et la violence dont il a usé pour y parvenir, dans une démocratie bancale dès le départ et mal acceptée par le pays,  devrait plutôt faire « méditer » (sic) tous ceux pour qui le nazisme est tout ce qu’un peuple libre est fichu d’enfanter.

Mais supposons même que ç’eût été le cas. Démocratie : le peuple choisit le régime qui lui convient. Cela implique qu’il puisse choisir de renoncer à ce choix. Ce paradoxe, elle doit l’assumer pour mériter son nom.

Voilà ce qui est contesté aujourd’hui. Il faudrait, au contraire, interdire tous les « mauvais » choix. « À  méditer » : la démocratie, c’est bien, c’est l’aboutissement ultime de la vie politique, d’accord, mais somme toute, le pouvoir est un bien trop beau jouet pour le laisser au peuple. Il est trop bête, trop ignorant, trop puéril et grossier. Il pourrait profiter de ce qu’on est en démocratie pour voter d’en sortir. Et bien entendu, rééditer Mein Kampf reviendrait à faire une propagande éhontée pour les « idées nauséabondes » qu’il contient.

Bien fragile, dites-moi, cette démocratie !

Ce matin en tout cas, en une demi-heure de réseaux sociaux, j’en avais lu assez pour comprendre qu’une idée générale se dégageait de tous ces cris : la thèse qu’il serait prudent, par égard pour la démocratie, la laïcité, le respect des personnes, etc… d’interdire tout usage du cerveau dans l’espace public et de cantonner le droit à penser du citoyen à la stricte sphère privée. Comme le choix de sa marque de téléphone. Encore que. Le bougre risquerait d’en profiter pour « faire des choix purement idéologiques » en boycottant une marque peu soucieuse d’écologie ou des conditions de travail.

Alors que va-t-on lui laisser ? Hmmm. La couleur du papier peint. Ça, on peut. Sauf dans la chambre des enfants : il ne faudrait pas que s’y exprime la volonté d’endoctriner les chérubins dans la dégénérescence de l’indifférenciation sexuelle ou au contraire de formater les petit.e.s dans des stéréotypes de genre patriarcaux.

C’est tout de même curieux. La démocratie a survécu, sans qu’un sourcil se lève, à la réédition des Journaux de Herr Doktor Goebbels, chef de la propagande du Reich, d’Alfred Rosenberg, l’idéologue en chef, ou de Ciano, le gendre chéri de Mussolini. Celui de Rosenberg est vendu sans même un apparat critique. Ce qui le rend d’ailleurs illisible. Outre le style, subtil comme une forêt noire après une choucroute, on n’arrive même pas à comprendre à propos de quel événement l’auteur débite ses théories foutraques.

Mein Kampf est de la même eau. Je l’ai feuilleté, dans une édition de 1940 trouvée dans une vieille bibliothèque. C’est connu. Il est écrit avec les pieds et pourtant Hitler a reçu de l’aide pour ce pensum plumitif. Pédant, obsessionnel, mal écrit. En 1935, à peu près toutes les familles allemandes l’avaient acheté, mais pas un militant, pas même les vieux, ne l’avaient lu.

Prétendre qu’il faut interdire Mein Kampf parce qu’il va répandre les idées de l’auteur, c’est au mieux jouer à se faire peur, au pire prendre les gens pour des imbéciles. C’est prôner une démocratie où le peuple est dénigré au point qu’on le croit bien capable de se laisser berner par ce torchon. En conséquence de quoi, pour le protéger, on lui interdirait d’y toucher, sous quelque prétexte que ce soit, comme on interdit des jouets aux enfants de moins de 36 mois.

L’homme sait assez se montrer irresponsable pour qu’il reste justifié d’ériger un certain nombre de garde-fous. Mais là, c’est aller trop loin.

C’est d’une incohérence flagrante, aussi, car à tout prendre, le Journal de Goebbels devrait être considéré comme beaucoup plus dangereux que l’indigeste prose du Führer. L’homme était ministre de la Propagande et contrairement à d’autres pontifes du régime, il peaufinait avec soin sa prose dans l’espoir d’une édition glorieuse après la victoire finale. Est-ce l’imposant apparat critique qui sauve cette édition des foudres de nos censeurs ? J’en doute : il paraît que la plèbe dans notre genre, souvenez-vous, ne lit pas les notes de bas de page.

Les idées d’extrême-droite et le racisme progressent depuis vingt ans. Elles ont très bien su se passer de Mein Kampf pour cela. Comme autrefois, elles s’appuient sur des formules choc, des chiffres brandis, des slogans bramés, beaucoup plus que sur la vente en librairie de fastidieux pavés à l’argumentaire abstrus. Et si vraiment on prétend voir dans son succès de librairie un simple indicateur, la preuve d’une flambée nazie outre-Rhin, l’interdire consisterait à écraser le thermomètre en l’accusant d’avoir causé la fièvre. C’est un procédé commode et répandu, mais pas très, très efficace.

Ce serait même pire car l’objet serait auréolé du prestige de l’interdit. Imaginez : « Mein Kampf, en fait, c’est tellement convaincant qu’on a été obligé de l’interdire ! – Oui, les vérités qui dérangent ! – Le lobby juif, quelque part, Hitler avait raison ! »… Couru d’avance. Tellement, qu’on l’entend un peu partout, alors même que le livre n’a jamais été interdit en France. Il n’est pas réédité en version papier, c’est tout. Sur la toile, vous le trouvez en trois clics.

Cette panique récurrente à propos de Mein Kampf en dit surtout long, je trouve, sur le peu de confiance que notre démocratie a en elle-même.

Nos « valeurs » si « charlie », notre régime-fin de l’Histoire, horizon atteint, perfection politique, tout cela pourrait être battu en brèche par un pesant pamphlet-fleuve des années vingt, dont nous savons qu’il a engendré les pires crimes de l’Histoire ? C’est mépriser, non seulement le peuple, jugé capable de s’y laisser prendre, mais la démocratie elle-même, tenue pour incapable de se défendre en liberté contre un pareil ennemi. C’est la piétiner, que de penser qu’on doit la doter des armes mêmes de cet ennemi : censure et bûchers de livres. Nous sommes des démocrates-guignols, si nous ne nous sentons même pas capables de contre-argumenter face à Mein Kampf.

Et nous défendons une triste société, si nous croyons le projet politique du IIIe Reich capable de lui tailler des croupières. Et c’est peut-être bien là le problème.

Car il y a bien assez de nos jeunes, déjà, pour le croire et rejoindre l’EI comme on s’engageait dans les Corps francs, ou les Chemises brunes.

Si nous pensons que publier Mein Kampf pourrait ressusciter la SA dans nos rues, c’est parce que nous craignons, à tort ou à raison, qu’il y ait un vivier pour une SA. Ce n’est toujours pas en écrasant le thermomètre que nous traiterons la fièvre.

Qu’avons-nous fait de notre monde pour qu’en 2017, nous puissions craindre que la vision nazie puisse de nouveau, sachant ce qu’elle a fait, susciter l’enthousiasme ? Que promet, qu’espère, que propose notre modèle, quel bonheur promet-il, pour en être à se sentir menacé par ça ?

Un coup d’œil aux programmes des prochaines élections nous renseigne : rien. Pauvreté, précarité, pression – sans limites, à l’infini.

Vous avez tous vu cette affiche dans vos livres d’Histoire. Tenons pour assuré qu’elle a rapporté bien plus de voix à Hitler que son bouquin. C’est là, c’est à ce point de l’Histoire où le dictateur, n’avançant même pas masqué, peut sortir ce slogan sans faire rire, qu’il a beau jeu et qu’on entre dans la zone de tous les dangers.

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Que Mein Kampf s’affiche en tête de gondole ou pas n’y changera rien : dans ces conditions, le premier marchand d’espoir emportera la mise. Même s’il se montre le couteau entre les dents.

Santon mauvais ? La crèche en questions

Noël approche – si, si – et bien sûr, le sapin est devenu marronnier : une crèche dans « l’espace public », ou même visible depuis l’espace public, constitue-t-elle une infraction à la loi de 1905, un viol de conscience, un retour en force de l’obscurantisme en plein XXIe siècle, un fait culturel ou la preuve de la mainmise du Vatican tentaculaire sur la République laïque et… heu… républicaine ? Quels sont les risques pour l’usager d’être sauvagement attaqué par un roi mage enragé dans la file d’attente des cartes grises ? Autant de questions que le débat démocratique et libre ne saurait laisser sans réponse.

À n’en douter pas, donc, l’équilibre démocratique, identitaire et surtout psychique de la nation repose sur le fléau de la balance qui soupèse devant l’Histoire un buste de Marianne en plâtre de Paris à ma gauche, et un peloton de santons de Provence (IGP) à ma droite.

Le débat s’annonce passionnant, vif et houleux, puisque, comme chacun sait, quand il y a débat, il y a des « oh ! »

La dernière tendance fait état de crèches admises sous conditions. Mais lesquelles ? Qu’attendre de notre classe politique et de nos courants citoyens sur le sujet ?

Tour d’horizon des petites phrases à prévoir, ou pas.

Transportons-nous aux alentours du solstice d’hiver 2016…

Du côté du Front national, bien entendu, on ne badine pas avec les racines chrétiennes et l’identité de la France : Marie apparaîtra sans voile et Joseph sans barbe. Cette initiative reçoit l’inattendu soutien de Bernard Cazeneuve qui explique vouloir ainsi éviter tout mouvement de foule ou vent de panique analogue à celle qui avait saisi une gare de banlieue à la vue d’un inoffensif pope orthodoxe ; en outre, l’humble berceau sera placé sous la garde assidue de trois soldats romains, de la Legio Vigipiratas.

Ceux-ci seront notamment chargés de l’examen minutieux des sacs et coffrets apportés par les visiteurs. On redoute en effet l’introduction de matières interdites par ce biais innocent, et à ce propos, la place Beauvau indique avoir placé sous surveillance et fiché S trois individus prétendant venir d’Orient, sans autre précision, débitant une histoire à dormir debout d’étoile qui se serait levée quelque part. Robert Ménard n’a pas laissé passer l’occasion d’exiger la communication de leur identité et de leur trajet : l’édile biterrois voit dans le cortège des santons une invasion en règle. « Pas du tout », s’indigne dans un communiqué la Conférence des évêques de France qui rappelle que dans Lc 2, 20 « les bergers repartirent en louant Dieu » et qu’en Mt 2, 12 « les mages rentrèrent chez eux » !

Rude bataille, du reste, à prévoir autour du cortège des bergers. « Leur présence est là pour rappeler l’importance de la profession agricole. Nous ne la laisserons pas à des bobos néo-ruraux et ce sera l’occasion de redire non aux loups, aux ours, et aux législations venues de la ville qui étouffent le revenu agricole » martèle la FNSEA, tandis que FERUS et France Nature Environnement envisagent au contraire une députation de bergers partenaires de la protection de la nature accompagnés de leurs patous.

« La crèche ? Oui, mais écologique ! », surenchérit EELV qui pose toutefois ses propres conditions. « L’étoile sera basse consommation, alimentée par une éolienne, la paille issue de l’agriculture biologique, et on prendra particulièrement soin du bien-être de l’âne et du bœuf. » « Et toujours rien du côté biodiversité et bâti », grommelle Fabien D…, chargé d’études LPO. « On pourrait pourtant poser un nichoir à Effraie au-dessus de la mangeoire et creuser une mare à proximité. L’enfant Jésus bercé par le chant des crapauds accoucheurs, ça serait pas meugnon ? » « Il faut concilier ces approches pour une vraie écologie intégrale. Mais gare à la récupération marchande. Pas question pour le Christ de paresser dans un berceau de marque et d’être nourri de lait artificiel. Pourquoi pas un porte-smartphone sur son biberon pour la Vierge Marie tant qu’on y est ? » dénonce la revue Limite.

La réconciliation autour d’une crèche ouverte et écolo ? Ce n’est pas gagné d’avance. « Ce que nous défendons, ce sont des mesures vraiment de droite, pour une France fière. Pas une crèche auprès de laquelle des bobos des villes défilent avec leur panier », assène Nicolas Sarkozy pour qui l’Église est « avant tout l’exemple formidable d’une startup familiale qui a conquis le monde avec des méthodes disruptives ». « Nos crèches seront les crèches de la paille OGM et du chauffage au gaz de schiste », rappelle Luc Chatel, qui signale par ailleurs que le CETA qu’il espère bien voir prestement ratifié s’oppose au bétail bio dans la sainte étable. « Il faut être innovant », enchaîne Emmanuel Macron qui envisage déjà de remplacer la vétuste caverne par « un bâtiment HQE témoignant de l’excellence française, préfigurant un vaste pôle de compétitivité », dont la réalisation serait confiée à Vinci dans le cadre d’un PPP. Et voilà déjà des zadistes qui envisagent de s’enchaîner devant l’humble berceau …