Nos enfants nous accusent

Il y a quelques mois, j’avais partagé ici quelques échos de la conférence internationale LaudatoSi18 au Vatican, à laquelle j’avais eu la chance de participer. C’étaient surtout des jeunes engagés qui témoignaient. Dont un, de l’association Don Bosco Alliance Verte en Inde. Il nous disait : en Asie, le sentiment qui domine vis-à-vis de l’avenir chez les jeunes, c’est l’inquiétude, à cause du réchauffement climatique et de la pollution de l’air et de l’eau. Nous voilà au même point en Occident.

Les jeunes manifestent. Une ado de 16 ans vient dénoncer notre inaction écologique et climatique. Vous savez, celle-là même que nous déplorions nous-mêmes depuis des années. Celle-là même que la science nous met sous le nez depuis quarante ans, avec des chiffres toujours plus menaçants et toujours plus de comptes rendus de catastrophes déjà advenues. Nous nous disions alors entre nous : oui, c’en est trop, il faut agir !

Chaque année, chaque mois, chaque semaine. Nous devons agir.

Mais que des gamins viennent nous dire : vous devez agir, alors là, c’en est trop ! Intolérable ! De quoi se mêlent-ils ? Qui les manipule ? De quel lobby sont-ils le nom ? Ils ont encore trouvé un prétexte pour ne pas aller à l’école !

Tous aller voir un film intitulé « Nos enfants nous accuseront », oui, bien sûr ! Se répéter qu’on en sort KO, remis en question, oui, cent fois oui !

Mais que dix ans plus tard, ces petits morveux se permettent de nous accuser pour de bon, pas question ! Où va-t-on, ma bonne dame : à force de s’entendre répéter que l’effondrement c’est pour demain, que nous (et non pas eux) sommes la dernière génération à pouvoir agir, ils y ont cru. Qui nous a fichu des mioches pareils.

Dites, quel culot, quand même.

Oh, ça n’a rien de nouveau. Qui s’excuse s’accuse, mais qui s’accuse s’excuse. Il est bien plus facile de s’attribuer à soi-même, fût-ce publiquement, un défaut, un manquement, que de subir le fait d’en être accusé. Entre nous, nous pouvions battre notre couple à notre rythme, choisir des verges bien souples et entourées de poil de chat pour nous administrer réciproquement des corrections fraternelles bienveillantes, consensuelles, inoffensives à souhait. Puis demander ce qu’on allait faire maintenant, et à l’issue d’un tour de table feutré, conclure sur quelques mesurettes fort pragmatiques, c’est-à-dire toutes entières tendues vers le fait de ne surtout rien remettre en question. De ne renoncer à rien de notre incroyable niveau de vie, et donc à rien de la surexploitation démentielle de la planète et de bon nombre de nos semblables qui, seule, permet de nous le payer.

Nous en appelions avec pathos aux générations futures. C’était très pratique. On les évoquait avec des trémolos dans de grands amphithéâtres sentant la maison de retraite pour se culpabiliser, mais avec le thé et les petits gâteaux. Nous parlions à leur place. Des générations, pas des gâteaux. Nous faisions la question et la réponse. Et nous avions toujours la réponse. Là encore, bien sage, bien raisonnable, pas du tout fanatique.

À force de pas-de-fanatisme, la meilleure compilation d’études scientifiques sur le sujet nous dit qu’à moins de bouleversements radicaux nous pourrions avoir exterminé, à l’échéance de cent ans, les insectes. Les insectes pourraient avoir disparu dans cent ans. Comme on dit sur les réseaux : « say that again, but slowly ».

Dans la foulée, la FAO monte au créneau pour nous rappeler qu’un tel effondrement impliquera celui de nos productions de nourriture, pour qui en doutait encore.

« Oui mais ce n’est pas à eux de faire ça !… »

À qui, alors ? Si, c’est précisément à eux de faire ça, parce qu’eux sont innocents. Ils ont tous une empreinte écologique, ils vivent dans le luxe pour certains ? Possible, mais ils n’ont pas choisi. Ils n’ont pas commis d’autre crime que de naître là où ils sont nés. Ils n’avaient encore jamais eu à faire de choix. Il leur fallait vivre dans le monde que nous avons fabriqué, sans leur demander leur avis, sinon sous la forme des mascarades susdécrites. Ils découvrent qu’à force d’inaction, nous leur avons laissé l’intégralité de la facture. La science le répète : la dernière génération à pouvoir agir, ce n’est pas eux, c’est nous. Et nous tergiversons encore. Pathétiques, nous en sommes encore à saluer l’héroïque décision d’un groupe de grande distribution de remplacer les pailles plastique par des pailles en papier. Et nous nous donnons le mot de « tous aller chez cette enseigne pour lui donner de la force » (sic).

Dites. Après avoir exterminé 60% des vertébrés en quarante ans, à un petit siècle de la mort des derniers insectes, nous en sommes à trouver formidable et digne d’acclamations de changer de matière pour nos pailles.

Et nous regardons en face la génération qui vivra l’effondrement de tout ce monde en lui disant de continuer à aller sagement en classe, à perpétuer l’ancien monde, à remettre à plus tard, à faire semblant de rien. Faire semblant de rien serait l’attitude responsable.

Nous nous comportons comme des parents qui à bord du Titanic éventré fuiraient sur un canot en enjoignant à leurs gosses de rester dans leur cabine pour faire leurs devoirs.

C’est à eux de faire ça, parce qu’ils sont encore extérieurs. Ils n’ont pas encore trempé dans le truc, en tout cas pas librement. Et c’est bien ce qui rend leur regard plus dur, plus odieux à notre conscience pas trop tranquille. Ils sont l’Autre qui nous met sous notre nez notre conduite. Et pour un peu, nous deviendrions tous climato-sceptiques, juste pour nous protéger de ce regard, cette fois-ci, extérieur. Tout, plutôt que de s’en laisser conter par des gamins.

Il est à craindre que leur inexpérience politique ne fasse vite tourner court leur mouvement. Ils seront récupérés – nous sommes experts en la matière – et vite neutralisés. Nous déploierons tout notre arsenal pour proclamer illégitime leur parole. Et nous recommencerons à parler pour eux. Ils auront été trop responsables, trop sages, trop adultes pour nous. À moins que le miracle ne se produise. Cela dépend de nous. Car là aussi, ils ont raison : c’est à nous d’agir. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est la grève de ce monde, la rupture provoquée qui rompt le fil de notre tranquillité toxique. Les commandes, c’est nous qui les avons.

Quoi qu’il arrive désormais, il restera ce moment dans l’Histoire : nos enfants nous auront accusés.

Nos enfants nous ont accusés et…

La suite est encore à écrire.

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Démocratie, citoyens: espèces en danger

Je m’étais promis de ne pas aborder le sujet « Voldemort » du moment – le projet qu’il ne faut pas dire, le « mariage pour tous ». Je vais néanmoins le faire.

Pas tellement sur le fond du projet car d’autres l’ont fait avec plus de profondeur que je ne pourrais le faire. Un simple résumé de mon point de vue suffira. Je suis de ceux qui considèrent que dans cette histoire, les droits d’une minorité ne sont guère plus qu’un camouflage, un cheval de Troie destiné à rendre décemment impossible à repousser une offensive d’une toute autre nature. Une offensive de marchandisation de l’être humain, par le biais de l’enfant : car ce projet amène – pour toute la société, et non les seuls couples homosexuels – la création d’un droit à l’enfant et d’un nouveau paradigme de parentalité, basé sur l’intentionnalité (sic). Hé, oui : l’enfant se retrouve réduit au statut d’objet, objet de désir, objet de propriété, objet de possession revendiquée. Charge à la société, et donc à l’Etat, de le satisfaire, à la manière du versement d’une alloc’. Au besoin, on en fabriquera. Et si les « parents intentionnels », au bout d’un temps, n’en veulent plus ? Que ça ne les amuse plus, quand le poupon a grandi, par exemple ?
Cette vision-là de l’enfant, je n’appelle pas ça un progrès. J’appelle même ça un très grave pas en avant dans la déchéance de la dignité de l’homme, ce dernier progressivement réduit à son tour à un objet – d’envie, d’appropriation, d’échange, de possession ; un objet marchand.
Qu’on veuille bien se gratter le cortex avant de me gratifier des anathèmes du moment, et de toute façon les commentaires sont modérés a priori.

Mais je ne me fais pas d’illusions : il est pratiquement interdit aux « anti » de faire comprendre que ce n’est PAS la question du droit des personnes « LGBT » qui les met en mouvement. On crie « homophobes, homophobes », au pire on ajoute « hypocrite », au mieux on évoque une homophobie « inconsciente, qui ne s’avoue pas », et l’affaire est entendue.

Ce qui m’amène à ce qui me préoccupe davantage, le constat d’une démocratie décidément bien malade. Il est piquant, quelque part, de voir tant d’opposants s’épouvanter de l’autisme, de la mauvaise foi, du dénigrement puéril, du déni dont fait preuve le gouvernement à l’égard de leur position – ne savent-ils donc pas qu’il y a encore deux ans, les rôles étaient renversés ? Que les revendications des citoyens insatisfaits du gouvernement précédent étaient traitées exactement de la même manière ? Que tout comme aujourd’hui, des éditorialistes appelaient d’un ton supérieur le gouvernement à « ne pas céder à la pression de la rue » forcément « manipulée par des extrémistes » ? Que l’abyssale impopularité du sarkozysme était, déjà, largement causée par une attitude de mépris systématique, que tant de Français ont perçu ce quinquennat comme un slogan « Notre politique est géniale, vous êtes stupides, c’est pour cela que vous êtes contre » indéfiniment répété ?

Aujourd’hui, au lieu d’être appelé ennemi de la France, l’opposant reçoit l’estampille ennemi du Progrès et du droit, mais la substance est la même : deux mondes et un fossé de mépris. Par ailleurs, je n’imagine pas un instant que les partis extrêmes, malgré leurs gesticulations plébéiardes, procèderaient autrement. Mieux vaut, en tout cas, ne pas essayer. Notre droit de rétractation ne serait pas forcément garanti.

Voici donc un « pouvoir » définitivement convaincu qu’il n’a plus à se préoccuper de l’insatisfaction d’un peuple qu’il juge irrémédiablement stupide, manipulable et manipulé, conservateur et borné ; incapable, en tout cas, de discerner quoi que ce soit au sujet du bien commun, du projet de société, du contrat social. A une telle masse abrutie, certains, en cohérence, suggèrent carrément de retirer le droit de vote. Voilà qui a le mérite de la franchise et aurait dû nous alerter depuis longtemps.

En même temps, ce peuple, qu’est-il ?
N’est-ce pas « nous qui avons commencé » ? Sommes-nous sûrs de n’avoir pas alimenté nous-mêmes cette conviction moderne qu’un citoyen, un individu plutôt, se bat pour SES intérêts et jamais ceux des autres ou ceux d’une entité plus grande que lui ? Sommes-nous capables de combattre les injustices dont nous bénéficions ?

Je crois que nous sommes nombreux à répondre « oui ». Encore faut-il le faire entendre et c’est un tragique problème de nos sociétés éprises de droit de l’individu : lorsqu’on se bat pour autre chose que pour soi-même, on n’est généralement pas cru. Sincèrement pas cru par des interlocuteurs désormais incapables d’envisager que de tels raisonnements existent.
Il ne reste que la preuve par l’exemple, j’en ai peur.

Avons-nous réagi quand le discours médiatique et politique a remplacé le terme de minorité par celui de communauté ? Vous avez remarqué ? Tout le monde est une communauté. Les LGBT, les geeks, les Français issus de ceci ou originaires de cela, les musulmans, les israélites (pas les chrétiens, ni même les catholiques : on préférera parler de « l’Eglise » histoire d’en mettre une couche sur l’image d’une troupe organisée militairement, à la solde du « Vatican tentaculaire »), les hardcore gamers, les supporters de l’AS Saint-Etienne (« le peuple vert », qu’on dit souvent avoir été « offensé »), les fans de Justin Bieber, les amoureux de la boule de pétanque de Saint-Bonnet le Château.
Tous forment des communautés, qui revendiquent une identité, des droits, un statut visible et le droit de vivre sans rien concéder aux autres.
En revanche, l’ensemble des personnes de citoyenneté française…
Non.
Soit, vous appartenez à une de ces communautés et on attend de vous que vous vous comportiez selon ses règles, défendiez ses droits, portiez ses insignes. Soit, vous n’appartenez à aucune (ou refusez ce petit jeu) et vous n’appartenez à rien : vous êtes juste un individu, habilité à se comporter en communauté réduite à vous-même, vos droits, votre intérêt perso-personnel, votre refus de concéder quoi que ce fût au vivre-avec-les-autres. Mais pas question de former communauté – de projet, de destin, de lois, de vie en collectivité – avec vos pareils !
Pas besoin, donc, de « dissoudre le peuple » qui vote mal : il est déjà dissous. Dissous en une poignée de communautés et quelques dizaines de millions d’individus qui ferraillent les uns contre les autres.

Alors, on fait quoi ?
Comme ce texte commence à devenir long, je conclurai laconique. Quand on a perdu le contrôle, on remet déjà les mains sur les leviers qui sont à portée. On retrouve ses droits et ses devoirs, genre.
Par exemple, en matière d’exemplarité et de moralisation tous azimuts – cessons d’attendre qu’ILS commencent. Ils devraient ? Possible. Ils n’en font rien. Alors, faisons notre part, celle-là, au moins, on peut le décider, librement, tout de suite. Au moins ne pourra-t-on plus nous écraser d’un « on a les élus qu’on mérite ».
Devoir à la maison : commentaire de document : En 1789, une maison placardait fièrement sur la porte « Ici on s’honore du titre de citoyen ».
On ne relèvera pas les copies. Vous les gardez, nous les gardons et on en parle entre nous. Par contre, on n’attend pas trop.