Nuit Debout, quand la jeunesse nous bouscule

Il faut l’avouer, je ne suis plus jeune. Mes perpétuelles baskets ne peuvent cacher l’implacable réalité. Cet été, j’entrerai de plain-pied dans la zone où l’on guette anxieusement le premier cheveu blanc et la première réclame pour « Notre Temps » dans la boîte aux lettres.

Mon regard sur la Nuit Debout ne sera donc pas celui d’un jeune. Apparemment, j’appartiendrais (de justesse) à la génération X plutôt qu’Y. C’est pour situer. Je n’ai jamais vu dans ces classes grand-chose d’autre qu’une forme moderne de la complainte quadrimillénaire contre ces jeunes qui ne respectent plus le roi, ni les dieux, et qui ne veulent pas apprendre à tirer à l’arc.

Je n’y suis pas allé non plus, vous vous en doutez. Bien à mon corps défendant. Mais mon corps, justement, me rappelle que la nuit debout n’est pas très compatible avec le lever avant l’aube pour les prospections de terrain. Mais, comme tout le monde, j’ai lu et entendu pas mal d’avis. Très contradictoires.

Je souhaite, simplement, retenir une chose : ce mouvement réunit autour de la chose politique, de la chose publique, une génération qu’on disait totalement égoïste et dépolitisée, incapable de réagir à quoi que ce soit, de réfléchir à quoi que ce soit, et surtout pas en commun.
Hâtivement, on a voulu en faire un mouvement d’égoïsme en foule, uniquement destiné à rejeter une loi destinée à « les faire travailler un peu ». Et de s’étonner qu’un lycéen se préoccupe de ce qui sera demain le monde où il bossera. L’inquiétant serait plutôt qu’il manquât à ce point de vue à long terme.
La diversité des idées qui s’y brassent, mais aussi, et même surtout, les formes d’organisation en commun, sur le tas, qui naissent là pour faire face à l’intendance d’un mouvement parti pour durer, me semblent autrement prometteuses. La solidarité peut-elle repartir d’ailleurs ? Des jeunes redécouvrent qu’ensemble, dans la nécessité, et unis par une volonté commune, on peut résoudre ce qui, pour l’individu, est un casse-tête. Ils réinventent des organisations simples et sobres de vie commune. Cela sera d’un grand prix dans les grands effondrements qui s’annoncent.
On y voit des invités sulfureux, des partis aux slogans puérils ? Ben oui. Comment voulez-vous qu’ils n’y fussent point ? Ils ont la structure, ne manquait que l’occasion. Mais s’ils sont groupuscules, c’est que précisément leurs slogans puérils ne survivent pas à la réflexion. Nuit Debout n’est pas un meeting pour tribuns. Ils n’ont aucune chance. J’ai confiance dans les participants pour « faire le tri », c’est leur liberté, et rien n’est plus mortifère que la défiance systématique – sinon la haine – que nous manifestons envers nos jeunes.
Ils se font des illusions ? Ils croient inventer le fil à couper le beurre ? Peut-être. Qu’ils le réinventent et le fabriquent eux-mêmes, ce sera mieux que celui fabriqué en Chine et vendu fort cher en Europe. Ils rêvent ? Mais oui. Combien de temps croit-on tenir en main une société sous état d’urgence permanent, en crise chronique, en état d’austérité à vie, et à qui l’on martèle « il ne faut plus rêver » ? Une espèce d’état de guerre, mais indéfini et sans victoire possible, où la seule liberté qui reste, la seule vie qui reste est celle définie par Manuel Valls : « dépensez, consommez ».

Nous aurons beau faire, nous n’empêcherons personne de rêver d’autre chose. À la Nuit Debout, on va rêver, on va penser, on va espérer. On pensera bien ou mal, on mettra ses espérances dans de bons et de mauvais paniers. Mais ça bouillonnera. Tout sera possible le temps d’une AG, et peut-être en naîtra-t-il un autre monde que l’actuel, malgré ses prétentions à être le seul possible.
D’ailleurs, n’est-ce pas ce que nous-mêmes appelons de nos vœux ? Les deux derniers présidents avaient pour slogan : « Tout devient possible » et « Le changement, c’est maintenant ». À présent, « En marche ». En marche vers un « monde de demain » qui ressemble, en vérité, beaucoup plus à celui de 1910. À la rigueur de 1930.
Nous voulons du mouvement, du changement. En voilà, et nous nous empressons de paniquer, de tancer cette jeunesse impertinente qui ose nous prendre au mot. Changer, oui, mais sous contrôle, sous notre contrôle ! Et dans notre sens.

Voilà ce qui nous dérange le plus, je crois, dans la Nuit Debout. Elle nous signifie que le changement, le nouveau monde, le vrai, a de grandes chances de ne pas être un prolongement de l’actuel et encore moins une répétition cossue de l’ancien. Que ses structures et ses hiérarchies risquent d’être bousculées. Pire : que nous ne pouvons pas prévoir de quoi il sera fait. Alors que nous aimerions tant qu’au fond, pas grand-chose ne change, qu’on sauvegarde les principes, qu’on « aménage le système à la marge » tout au plus. Et que les jeunes ne soient là que pour trimer double afin de payer enfin la dette – financière, mais surtout écologique – que nous avons héritée nos pères, et entendons bien refiler à nos fils, avec intérêts. Ce serait si simple.
« Qu’est-ce que vous proposez à la place ? » aimons-nous lancer à l’appui de nos conservatismes. Hop ! Disqualifié, l’interlocuteur qui ne peut pas sortir de suite un épais dossier « Monde Nouveau 4.0, étude de faisabilité, étude d’impact et retour sur investissement ». Comme si notre propre monde avait été conçu et planifié en bureau d’études.

Nous voyons comment va naître le monde de demain : librement, sans contrôle, sans règles, pas même celles du saint Marché, imprévu, différent, et sans doute avec des dérapages et des débordements. Et personne ne peut savoir ce qui en sortira. Une oligarchie d’experts transhumains ? Une néo-féodalité sur villages lacustres chassant les vaches sauvages ? Rien de tout cela ?
Personne ne sait. Mais nous ne pouvons pas passer notre temps à réclamer le changement pour nous indigner que les premiers concernés, la génération qui nous suit, se mettent à cogiter la question. Là encore, l’inquiétant serait d’avoir enfanté une jeunesse tout juste bonne à nous obéir.
Je me réjouis qu’elle ne soit pas encore à ce point-là de KO debout permanent.

Je ne fais pas le malin pour autant. Je suis de la génération qui va passer à la casserole et voir son monde s’effondrer, sans savoir ce qui viendra après. J’aimerais bien, moi aussi, une transition bien planifiée, en douceur. Mais ça ne marche jamais comme ça. On ne sombre généralement pas dans le chaos ; ça, c’est pour l’espérance. Il naît juste des formes d’organisation plus simples et plus petites. Parfois plus justes et parfois pas. Reste le passage.
Ça se fait rarement sans violence.

La violence. Elle est là.
Pas négligeable. Inquiétante. Inquiétante, la vitesse à laquelle nous semblons nous accoutumer au retour de la violence politique. M. Finkielkraut a été chahuté, non pas roué de coups, mais beaucoup l’ont ouvertement souhaité. Il l’aurait « bien cherché ». À moi-même, et à plusieurs de nos amis, des personnes très bien ont exprimé leur regret que nous ne nous soyons pas fait défoncer (sic) par des zadistes (ce qui serait assez paradoxal, d’ailleurs). Bref, l’hypothèse qu’une personne soit rouée de coups pour ses convictions politiques réelles ou supposées semble de moins en moins choquante. Et bien, pour moi, elle l’est. S’agirait-il même de personnages pour lesquels je n’ai aucune affinité d’idées, comme Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron. L’eussent-ils même « bien cherché » en se montrant à des réunions brassant des idées hostiles aux leurs.
Quant à la question des casseurs… Déjà, il y a vingt ou vingt-cinq ans, rares étaient les manifestations qui ne drainaient pas en marge des troupes d’énergumènes qu’il vaudrait d’ailleurs mieux appeler pillards que casseurs. Ceux-là ne cherchaient qu’à profiter des mouvements de foule pour mettre à sac une ou deux boutiques. La donne a changé. Aujourd’hui, autour des ZAD et de leurs occupants écologistes originels, et de tous les mouvements sociaux, on voit apparaître des groupes violents revendiquant des motivations politiques. Et de fait, ils cherchent la destruction et l’affrontement avec les forces de l’ordre, et non les vitrines de godasses de luxe.
Choquant, bien entendu.
Mais dans les deux cas, cette montée de la violence politique est une réalité que nous avons intérêt à regarder en face. Le rejet du monde tel qu’il est prend des formes d’une brutalité croissante, et ce n’est pas en vissant le couvercle de la cocotte aux cris de « c’est comme ça, pas autrement, TINA et adaptez-vous ou disparaissez » que nous réduirons les risques d’explosion. Là non plus, on ne peut pas gagner sur tous les tableaux. Répéter sur toutes les ondes que tout est foutu et clamer aux autres que rien ne doit changer, tous en rang dans l’ordre et la discipline. Empêcher la tension de dégénérer en véritables émeutes, construire demain autrement que dans l’affrontement bête et brutal, sera plus compliqué que ça. Gardons en tête, du reste, que sages ou fous, les jeunes seront aux commandes après nous. Mon Dieu qu’ai-je dit ! Est-ce pour cela que nous sommes si anxieux d’inventer au plus vite le moyen de ne pas vieillir ?
Pour surtout ne jamais leur laisser de place ?

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Protection de la Nature: nous sommes-nous plantés ?

Voilà maintenant plusieurs décennies que les associations de protection de la nature travaillent, souvent loin des yeux du public, à tâcher d’enrayer la perte de biodiversité.
Quelques oppositions frontales spectaculaires, quand la gravité des enjeux passe les bornes, voilà généralement tout ce qu’on en voit, et rien du tout du travail de fourmi de connaissance, de protection au quotidien et surtout, surtout, de concertation et de conciliation.

Pour protéger: d’abord connaître

Pour ce qui est de la connaissance, j’ai déjà parlé à de nombreuses reprises de l’outil le plus répandu actuellement, la base participative de type Visionature Celle-ci, en France, représente actuellement 38 millions de données, ou bien entre 100 000 et 300 000 par an et par département. Ceci uniquement pour la faune sauvage et pour les groupes d’espèces disponibles à la saisie sur les sites locaux Visionature, coordonnés par la LPO ou d’autres associations.
Cette connaissance, très majoritairement issue de travail bénévole, validée par le travail de vérification des experts associatifs, eux aussi bénévoles ou salariés, est matérialisée, par exemple, par le nouvel Atlas des oiseaux de France, tout récemment publié : c’est le troisième dans notre pays, les précédents datant de 1976 et 1992. Ou les atlas régionaux, comme celui des Amphibiens et reptiles de Rhône-Alpes.
Et comme ces bases et ces enquêtes sont participatives, cette connaissance est recueillie en toute transparence.
C’est elle qui, ensuite, décide l’association à tenter de combattre, atténuer ou accompagner tel projet destructeur pour la biodiversité, et certes pas une vague « idéologie ».

Concilier, échanger, discuter…

Voilà pour la connaissance. Quant à la protection, celle de tous les jours, celle qui ne fait pas les gros titres, ses formes sont si diverses que je ne pourrai citer ici qu’une poignée d’exemples.
Ce seront, par exemple, les innombrables programmes de travail avec les agriculteurs, les « mesures agri-environnement » – en tous milieux, de la plaine à la montagne, des grandes cultures aux vieilles pâtures, des marais au bocage. Couverts végétaux spécifiques, plantation de haies, réduction des intrants, conservation de saules têtards, surveillance et sauvetage des espèces nicheuses au sol, que sais-je. Qui sait, hors réseau LPO, que chaque année, le travail de terrain mené aux côtés des agriculteurs permet de sauver plus de mille nids de Busards des roseaux, cendrés et saint-martin de la moissonneuse ? Que le même genre de travail en commun a, temporairement du moins, stoppé la chute verticale des effectifs d’Outarde canepetière, le plus extraordinaire oiseau des champs de notre pays ?


Outarde canepetière

Moins « glamour », mais tout aussi remarquable est le travail mené aux côtés des exploitants de carrières (alluvionnaires ou de roche massive).
Ces milieux étranges offrent à des espèces rares des « habitats de substitution », c’est-à-dire des ersatz, des remplaçants de leur environnement préféré dans la Nature, où l’homme l’a parfois fait disparaître. Le Petit Gravelot, l’Oedicnème, les sternes y retrouvent les plages de galets absents de nos grands fleuves « maîtrisés ». Le Guêpier, l’Hirondelle de rivage creusent leur terrier dans les fronts meubles des gravières. Enfin, pour le Hibou grand-duc, une carrière de roche massive est une falaise comme une autre… jusqu’au tir de mine. Imaginez la technicité, la virtuosité presque, nécessaire pour sauvegarder la reproduction de ces espèces au beau milieu de l’exploitation, sans paralyser celle-ci. Un coup d’œil aux fiches techniques de la LPO Alsace, par exemple, vous en donnera un aperçu.


Petit Gravelot

C’est pourtant la routine, désormais, pour les associations. Le conflit n’intervient qu’en dernier recours.
Citons encore le Guide biodiversité et bâti de la LPO Isère qui décline de la manière la plus opérationnelle 18 démarches de protection de la Nature en ville : toitures végétalisées, nichoirs incorporés aux immeubles, entretien des espaces verts, etc.

Encore ne puis-je, faute de place, aborder l’éducation à la Nature et les milliers et les milliers d’animations destinées à faire découvrir à tous les publics imaginables les mécanismes qui régissent la fragile biodiversité qui nous entoure.

Tel est le quotidien de nos associations : l’opposition irréductible est loin de représenter le quotidien. Celui-ci est fait d’un patient travail de mise à jour des connaissances et surtout d’actions de protection en partenariat, en collaboration avec l’ensemble de la société civile. Inlassablement, c’est la conciliation avec les activités existantes qui est recherchée, avec à la clé une somme de travail proprement astronomique en termes de négociation, de réflexion, d’étude, de suivi, de technicité.
Tout cela pour une protection de la biodiversité que l’on espérait compatible avec « l’économie » telle qu’elle se présente dans notre monde. Des compromis qui satisferaient tout le monde et ne sacrifieraient personne.

… Et ça n’a pas marché

Et c’est là, que, semble-t-il, nous avons eu tort. Non pas tort de faire ce que nous avons fait, mais de penser que cela suffirait à stopper la chute.
Pas question de condamner en vrac et en bloc tout le travail accompli. Nous y avons cru et il était parfaitement normal d’y croire. Seulement, nous le savons, toute action doit être évaluée. Avons-nous atteint notre but ?

Au vu des chiffres, la réponse est clairement : non. En dépit d’un engagement intense et omniprésent, nous n’avons réussi qu’à freiner quelque peu la perte de biodiversité. C’est déjà pas mal, me direz-vous : sans cette action, la Cigogne blanche, le Faucon pèlerin, le Hibou grand-duc, la Loutre, le Blaireau et bien d’autres encore ne seraient plus qu’un souvenir depuis au moins vingt ans. Mais l’effondrement des effectifs des espèces communes en atteste : la tendance de fond est toujours à la disparition de la biodiversité la plus ordinaire à l’échéance de quelques décennies. Répétons-le encore : la planète a perdu 50% de ses vertébrés sauvages en moins de cinquante ans.

Aussi devons-nous dès à présent affronter ces chiffres et ouvrir le débat : à quoi aboutirons-nous, si nous nous en tenons exclusivement à cette démarche de conciliation technique avec l’expansion sans fin du béton, de l’artificiel, du tout-productivisme ? L’atténuation des conséquences que nous négocions âprement suffit-elle à atteindre notre but : enrayer la perte de biodiversité ? La réponse est clairement : non. Les données prouvent que cela ne suffit pas. Nous avons fait tout notre possible – et même plus – en suivant une voie, elle ne nous a pas menés où nous espérons. La course à l’abîme est plus rapide, plus puissante que nos efforts pour l’en détourner.
Nous nous sommes laissé absorber, digérer par les rouages technocratiques de la société productiviste. Elle nous confine au rôle de rouage vert qui n’empêche rien, et qui ne remplit surtout plus son vrai rôle, celui pour lequel il est né. Cela ne peut plus durer.

Nous en sommes déjà à constater que le problème réside dans « nos modes de vie ». Mais allons-nous reporter sur eux la politique du petit effort de concertation ? Les « modes de vie » ne changeront que si les principes de vie, les paradigmes qui les engendrent évoluent eux-mêmes.

Il faut oser changer les coeurs

Appelons cela comme on veut : le productivisme, le déploiement phénoménal de technique et d’énergie au service exclusif de la course effrénée au profit, le paradigme technocratique, admirablement synthétisé dans Laudato Si, se traduisent par des choix des entreprises, des Etats, des citoyens… follement supérieurs à ce que les « ressources naturelles », et notamment les écosystèmes, peuvent fournir sans s’effondrer. La « conciliation » qui ne remet pas fondamentalement en compte l’attitude extractiviste échoue, c’est le constat, à rétablir l’équilibre. Cette attitude, en effet, ne connaît aucune limite, aucun frein. Elle est, de par ses outils mentaux, hors d’état de prendre en compte la résilience de fragiles systèmes vivants, ou même la très terre à terre finitude d’une ressource. Nous manquons chroniquement de moyens; ceux-ci sont même repartis, et drastiquement, à la baisse. Il faut à présent affronter cette réalité: les moyens nous manqueront toujours, parce qu’une société dominée par le paradigme technocratique au service de l’appât du gain ne nous les octroiera jamais. Elle ne fera jamais le choix de sauver la biodiversité. Elle ne pourra jamais le faire, parce qu’elle est incapable d’en comprendre l’enjeu, autant que de mettre une limite à sa voracité. Pour qu’elle y consente, il faudrait que « ça rapporte », autrement dit, que cela lui permettre de croître encore en force, en emprise, en intensité… et en fin de compte, en impact. L’auto-contradiction est flagrante. Rien ne sera possible sans renverser ce paradigme, d’un bout à l’autre de la Terre et de l’humanité.

Le pire serait de croire que « l’homme ne changera jamais ». Il a déjà beaucoup changé. Il y a mille ans, l’homme occidental se donnait pour but le salut, dans une perspective chrétienne. Etait-ce mieux ou moins bien, n’est pas le sujet : c’est simplement la preuve que le paradigme actuel n’est pas inscrit dans nos gènes. Il n’a pas toujours existé : il n’est donc pas éternel.

Nous ne pouvons plus évacuer, à l’échelle de nos associations, la question de la compatibilité de nos objectifs avec ce paradigme dominant. La biodiversité ne sera sauvée que si celui-ci change, au profit de principes de sobriété, de simplicité, d’un rapport réellement mesuré avec le reste du monde vivant. C’est un travail vertigineux. Mais beaucoup de citoyens, y compris chez les plus pauvres, s’y sont déjà attelés. C’est celui auquel nous appellent aussi bien des figures de « Charlie » que le pape François. Nous ne devons pas abandonner, dans l’intervalle, notre travail quotidien d’urgentistes de la Nature. Lui seul offre l’espoir qu’il restera quelque chose à sauver, quand la conversion écologique du monde sera accomplie. Mais il nous faut aussi être de ceux qui réfléchissent et portent un autre projet politique, d’autres façons d’être au monde, qui seront, enfin, adaptées à la fragilité de la biosphère.

Ce n’est pas dans nos habitudes. Nous avions pu croire que ce n’était pas de notre ressort. Aujourd’hui, les faits, les données, les réalités de notre métier l’imposent.

Héron pourpréHéron pourpré

Des Assises où ça bouge

« Saviez-vous qu’il y avait le week-end dernier à Saint-Etienne un événement catholique qui a réuni dix fois plus de participants que l’université d’été de la Sainte-Baume ? »
« Saviez-vous qu’il y a eu dix fois plus de catholiques pour applaudir Patrice de Plunkett, Valérie Masson-Delmotte, du GIEC, ou encore Myriam Cau, EELV ? »
« Saviez-vous qu’il y aurait eu dix fois plus de raisons de titrer « l’Église catholique ne tourne plus le dos à la décroissance » que de présumer d’accointances « de L’Eglise » (toute ?) ou « DES catholiques » (tous ?) avec le Front National ? »

La plupart des articles consacrés aux Assises chrétiennes de l’écologie commenceront de cette manière. C’est inévitable. Que voulez-vous, l’alliance cathos-FN, c’est vendeur coco !

Et puis Toulon en été, c’est des vacances, veinard ! Plus, en tout cas, que de traîner sa caméra juste derrière « Geoffroy-Guichard, au fin fond d’la banlieue de Lyon », alors qu’il y a quarante ans que les frères Revelli ne mystifient plus en dribblant les défenses du pays, comme le déplore le poète…

Tout cela passera. Là-bas, des tempêtes déchaînées dans d’élégants verres à pied toulonnais ou parisiens. Ici, les hommes de bonne volonté se rencontrent autour de gobelets consignés où coulent jus de pomme ou de houblon du Pilat ; et ils sèment, inlassablement.

On peut retenir de ces Assises que le micro s’offrait aux paroles radicales. Non pas fanatiques, mais radicales : enracinées dans la Parole, sans concession. Il faut dire que d’entrée, un duo Patrice de Plunkett-Dominique Lang, ça donne le tournis aux défenses, aux réticences, à la manière d’une paire Lacazette-Fekir des grands soirs. Dehors, le greenwashing, l’écologie complaisante « qui n’entrave pas l’économie »… c’est-à-dire l’écologie qui s’accommode de la cupidité décomplexée. L’encyclique Laudato Si’ n’est-elle pas assez claire ? Nous devons regarder la Terre comme le pauvre d’entre les pauvres, et en sauvant la Terre, nous sauverons non pas « la nature », mais tous les pauvres !

Changer de système, et même plus : de paradigme. Un peu novlangue, cette expression, c’est vrai : on n’a jamais autant parlé de « paradigme » que depuis qu’il s’agit d’en changer. Mais c’est que tout est à remettre en cause : notre notion du progrès, les moyens dont nous pensions qu’ils accroissaient le bien-être de tous ; un progrès, un développement, une économie, un marché qui de serviteurs sont devenus maîtres. Des maîtres à produire le profit de quelques-uns et la misère de tous.

Voilà pourquoi le Cardinal Barbarin a pu redire, comme au mois de juin dans les colonnes de La Vie, pourquoi l’encyclique l’avait réconcilié avec le mot décroissance. Parce que « décroissance » n’est pas « régression ». Décroissance, en écologie, n’est l’antonyme que de « croyance inébranlable dans la possibilité et le caractère bénéfique pour l’homme d’une croissance infinie du PIB ». Décroître dans les richesses matérielles, décroître dans le superflu, pour croître en humanité, en spiritualité, et en justice par un meilleur partage : voilà pourquoi, a dit le Cardinal, « j’ai compris que moins pouvait être Plus. »

Oh, bien sûr, ce n’est pas parce que mille cinq cent personnes assemblées ce soir-là ont applaudi ces propos que je vais en conclure que « les cathos sont convertis à la décroissance ». Ce serait faux. Dix fois moins faux, ceci dit, que d’affirmer que l’Eglise « adoube le FN ». Il y aura, c’est forcé, des perplexes, des inquiets, de non-convaincus par le besoin d’une telle radicalité, des résistances. C’est qu’il s’agit de remettre en cause ce qui, pendant deux siècles, a donné travail et richesses à notre partie du monde… Et qui nous a menés si vite, si près d’un mur dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Et oui, les écologistes chrétiens seront comme les autres tentés par la récupération lénifiante qu’offriront les rois de la « croissance verte », du « développement durable » et autres fausses solutions rassurantes. « Imbéciles ! » jetait d’avance à la figure des trompeurs et des trompés consentants un tract distribué autour du parc des expositions…

Il y aura même des personnes qui s’empareront de l’écologie au profit de tout autre chose que la fraternité universelle à laquelle nous appelle le Christ. Qui restreindront l’écologie intégrale, écologie de toute la vie incluant tout l’homme, au périmètre de leur groupe géographique, culturel ou national. Qui tenteront de la garder pour eux, de faire un outil d’exclusion d’un souffle de communion mondiale. Et les premiers se verront accusés de « faire dans le mélange des genres » et de « frayer avec le fascisme ».
C’est le drame. Une bonne idée sera toujours pillée et même détournée.

« Bon d’accord. Y’a une encyclique, alors tout le monde va applaudir trois conférenciers et rentre chez soi très content, fier que manger des pommes bio rende encore meilleur catho. Et dans trois mois tout le monde aura oublié. »
Déjà, si c’était ça, ce ne serait pas très différent de la conscience écologique d’une grande partie des Européens, tout fait religieux mis à part. Ensuite… non. Ben non.

C’est qu’ils sont – que nous sommes quelques-uns à ne pas avoir attendu l’encyclique pour nous y mettre. Des dizaines de groupes, de communautés religieuses, de paroisses, d’associations sont déjà au travail sur le terrain depuis des années. Ils étaient là pour témoigner, apporter leur expérience, offrir aux curieux d’engagement d’innombrables portes ouvertes. Sans craindre d’aborder les questions qui dérangent : la démographie, les droits de l’animal, les grands projets, la démocratie locale, le partage planétaire des ressources. Consulter a posteriori le programme des Assises
en dira plus long que tous les inventaires que je pourrais écrire ici – sans ratons laveurs.

Tout autour de ces ateliers, nous nous sommes retrouvés ; l’occasion, dans certains cas, de passer du virtuel au réel. Scouts de diverses couleurs, habitants d’éco-hameaux, vieux routards de l’écologie de terrain, théologiens, journalistes, dont l’équipe de la nouvelle revue Limite, blogueurs, prêtres et religieux, professionnels de l’environnement, politiques, tous étaient là pour des rencontres parfois improbables. De ces échanges qui n’ont lieu que là, où d’un quart d’heure à l’autre on parle TAFTA, réfugiés ou protection de nids d’hirondelles en Haute-Saône.

Foisonnante, bouillonnante, vivante, vivifiante, et diverse ; lucide, mais pleine d’espérance ; enthousiaste, mais humaine, avec ses divisions et des contradictions ; mais surtout, cherchant à être radicalement évangélique ; telle est l’écologie chez les chrétiens, telle du moins qu’elle est apparue à Saint-Étienne ces trois jours.
L’usage voudrait que je tempère par un côté obscur. C’est inutile. Assez de prophètes de malheur ou de grincheux l’ont fait à ma place. Qu’ils sachent que nous ne sommes pas béats. Nous courons exactement les mêmes risques que tous les autres écologistes sincères. Nous espérons en Christ pour nous en préserver.

C’est cette espérance qui fait que tous les matins, je retourne à mon poste de chargé d’études en association de protection de la biodiversité sans déprimer, sans me dire, comme tant de mes collègues que c’est foutu, que les politiques ceci et Monsanto cela. C’est déjà ça de pris.