De corvée de centenaire

Philippe Pétain a fait une très belle guerre 14-18.

On ne peut le lui enlever, puisque c’est un fait.

On ne peut rien lui enlever de ce qu’il a fait.

Ni ça, ni le reste.

En ces temps où la France se sent éparpillée façon puzzle, où rien – tout juste une équipe de football et encore – ne sait plus la fédérer, évoquer le personnage équivoque par excellence, le symbole de toutes les fractures, de toutes les divisions, le moins propre à faire l’unanimité, Emmanuel Macron, président dont la cote de popularité chatouille le Titanic par en-dessous, vient de rebarbouiller encore ce centenaire d’une épaisse couche de n’importe quoi intégral.

On a bien compris que l’exercice lui pèse. Que ni lui, ni son entourage, n’a quoi que ce soit à faire d’un conflit centenaire à la mémoire chargée d’ambivalences. On ne sait même plus si on doit se féliciter que les Alliés l’aient emporté. Un petit coup d’œil à des livres tels que Les cicatrices rouges (Annette Becker), Les barbelés des bannis (Jean-Claude Auriol) ou encore Vers la guerre totale (John Horne dir.) devrait suffire à répondre. À la vue du sort des territoires occupés de manière brève ou durable, ou des prisonniers de guerre, de la part de l’Allemagne, pendant le premier conflit mondial, il n’y a plus trop à se poser de questions : dès lors que la guerre était déclarée, il valait beaucoup mieux ne pas la perdre. Mais c’est à peine si on ose encore le dire, pour la bonne raison qu’on s’en fiche. Pour un décideur moderne, les vieilles histoires ne doivent pas déranger le business, un point c’est tout.

Aussi le centenaire prend-il cette allure calamiteuse d’une cohorte présidentielle qui tient à faire savoir, de la manière la plus claire possible, qu’elle expédie là une insupportable corvée que seul le hasard calendaire et les puériles beautés d’un chiffre rond ont parachuté dans son agenda.

La classe politique française commémore le centenaire parce qu’elle ne peut pas faire autrement : ça tombe le 11 novembre cette année et pas l’année prochaine, un point c’est tout.

Pour le reste, 14-18, elle ne sait pas ce que c’est, elle ne veut pas le savoir, et elle tient à le faire savoir. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir les aberrations s’égrener comme au chapelet, depuis les « cent ans d’amitié franco-allemande » jusqu’au grand soldat Pétain, tandis que Jean-Luc Mélenchon n’hésite pas à décerner les lauriers de la victoire à… Joffre, placardisé en 1916 quand deux ans de bains de sang eurent achevé de ternir la Marne, son décisif, mais unique succès.

De toute façon, entre Joffre, Pétain et Foch, sans parler de Nivelle et Mangin, il n’est pas un officier supérieur français dont la mémoire soit sans tache, quelle qu’en soit la raison, et c’est pareil, sinon pire, chez tous les autres belligérants.

Cette guerre est emmerdante. Les gentils ne sont pas assez gentils et on a oublié que les méchants étaient vraiment méchants. Le souvenir de 14-18 n’est pas assez facile à récupérer pour que ce soit rentable.

Alors on expédie l’affaire. On mène ce centenaire comme une expédition à la déchetterie le dimanche après-midi : en se disant qu’au moins, après, ça sera fini. Il n’y a déjà plus un seul protagoniste en vie ; bientôt, on sera débarrassés des tout derniers témoins et tout ça pourra être remisé à triple tour dans un placard. Le centenaire passé, on donnera le dernier coup de pelle pour tasser la terre sur la tombe. 14-18 passera du souvenir à l’histoire, c’est-à-dire à ce dont plus personne ne se soucie, sauf quelques érudits, professeurs, étudiants ou passionnés. La Première guerre mondiale sera une fois pour toutes une affaire de morts enterrant indéfiniment des morts.

« Et tous les morts mourront une seconde fois. »

Je vois passer le souvenir des guerres mondiales. De cette génération dont les grands-parents ont vécu la seconde, parfois un bout de la première, j’assiste à cette grande bascule. Lorsqu’on commémorait les quarante ans du débarquement, j’avais huit ans. La Seconde guerre mondiale, c’était l’hier de notre époque. Les grandes personnes la racontaient. On pouvait parler avec elle. La Première était juste derrière. Comme une photo dans un grand cadre. Les grandes personnes l’évoquaient.

Aujourd’hui, c’est la Seconde qui est dans le cadre et la Première, dimanche, va être déclouée du mur et remisée au grenier, oubliée sous la poussière.

On oubliera qu’elle fut vivante. Qu’elle fut une affaire de vivants.

Pas seulement parce que le banquier startuper qui préside le pays n’y comprend rien. Pas seulement parce qu’elle fait partie des choses qui le déroutent et le dégoûtent, parce qu’elles ne rapportent rien et ne sont pas régies par les seules lois du commerce.

Bien plus, j’en ai peur, parce que la France elle-même sait si mal ce dont elle doit se souvenir qu’elle préfère botter en touche. Trop de contradictions jamais levées. Trop d’idées incomprises ou désuètes. Trop de clichés.

On sent confusément qu’il y a quelque chose de fascinant. Du grand et de l’horrible, de l’héroïque et du barbare, du grandiose et du stupide, une victoire et un suicide, des héros qui allaient trahir, des vies sacrifiées pour quelque chose et d’autres pour rien, et la gueule de l’enfer grande ouverte entre les dents d’un cadavre pourri sur les barbelés.

Tout ça presque encore proche à le toucher. Ce ne sont jamais que nos arrière-grands-pères et arrières-grands-oncles.

Leur seule chance de ne pas mourir une deuxième fois, c’est de ressortir leurs photos et les regarder dans les yeux.

Ne pas laisser mourir cette pensée que ce n’étaient ni des noms écrits à la plume, ni des portraits, ni des statues, ni des numéros, ni des uniformes, mais bien des hommes.

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Mémoires bleu horizon (2)

Résumé de l’épisode précédent: appelé sous les drapeaux en octobre 1912, le soldat Amédée C. appartient donc toujours à l’armée d’active lorsque survient la mobilisation. En août 1914, il combat en Alsace et dans les Vosges où il est blessé le 1er septembre. Renvoyé au front sur la Somme en mars 1915, il est de nouveau évacué pour maladie un mois plus tard. Le 30 septembre, il retrouve une troisième fois les tranchées.

« Passé au 158e Régiment d’Infanterie le 30 septembre 1915 ». Cette ligne expédiait Amédée C. en Artois.
Il n’y a guère que deux possibilités de lire le mot « Artois » de nos jours. D’abord pour évoquer un match du Racing Club de Lens. Ensuite pour l’accoler au chiffre 1915.
Mil neuf cent quinze, l’année terrible, l’année vaine. Aux yeux des hommes, partis pour deux mois, il y a longtemps, si longtemps que la guerre dure. A nos yeux, il reste longtemps, si longtemps avant qu’elle ne s’achève. 1915 est surtout l’année des offensives manquées. Du sanglant apprentissage du front fortifié, inviolable. L’Artois : tranchées sommaires, barbelés, escalades mortelles de buttes transformées en citadelles de boue. Squelettes torturés des machineries de mine. Au-dessus du monde noir des galeries et des fosses, le monde terreux des tranchées et des boyaux.

Souchez se trouve là. On y est encadré de collines, de ces crêtes allongées qui commandent la plaine, qui empêchent de déferler sur le bassin minier de Lens et de Douai. Au printemps, la première colline, celle de Lorette, a été prise. On a dévalé la pente et emporté, pied à pied, pierre à pierre, le village, transformé par les Allemands en cuvette inondée, hérissée de mitrailleuses. Maison après maison, rue après rue, mort après mort.

Fin septembre 1915 arrive. Depuis le mois de juin, le front n’a pas progressé de plus d’un kilomètre. Les Français sont maîtres des défenses du village en ruine, ils ne sont pas très loin de déboucher dans les faubourgs miniers, mais depuis les buttes à l’Est, les Allemands les tiennent sous leur feu.
Le front est empêtré dans les mêmes tranchées, les mêmes bois ; les mêmes points reviennent inlassablement au Journal de marche et d’opérations qui tient la scrupuleuse comptabilité du massacre.
Le régiment reçoit deux renforts, le 30 septembre et le 3 octobre. Amédée C. était l’un de ces hommes. Il rejoint le régiment de son frère, de mon arrière-grand-père. Pas pour longtemps: ce dernier sera transféré une semaine plus tard vers un autre régiment.

Il est jeté dans une guerre de fourmis. C’en est fini de la percée. Sur la carte brunie, la guerre a renommé l’espace, elle l’a annexé, conquis, mangé. Il n’y a plus de route, rien que le « boyau de la route d’Arras ». Depuis le Bois 5, le Bois 6, le Bois des Boches, il mène à la Tranchée des Fils de fer et au Bois en Hache. Le PC du bataillon sera en M12. Une compagnie en K28-K22, une mitrailleuse en K18. Un semis de points, dans une incohérence à peu près totale ; des points distants de quelques mètres, à la mesure de cette guerre.

Carte de tranchées du secteur au nord de Souchez, automne 1915

Carte de tranchées du secteur au nord de Souchez, automne 1915

Sur une carte moderne, le bout de front que tient le régiment d’Amédée, le 158e Régiment d’Infanterie, va du Bois Soil, entre Angres et Souchez, au nord du village. Les bataillons en réserve se tiennent plus à l’ouest, dans les tranchées des combats du printemps.

Depuis Verdrel, le cantonnement, on se rapproche du front, par étapes. On passe une nuit à la Tranchée des Saules. On finit par rejoindre, en colonne par un, dans les boyaux taillés dans la boue, la Tranchée des Fils de Fer ou bien l’ouest du Bois en Hache. Car l’est appartient à l’ennemi. De là, on est dominé par les collines, Lorette que l’on a prise, Vimy qui ne l’a pas été, et la cote 109 qu’il va bien falloir prendre. Parce que de là, les Allemands dirigent le tir de leurs batteries sur nos lignes.

Amédée est là, en première ligne, avec sa 4e Compagnie, pour la première fois avec son nouveau régiment.. Des hommes qui, au printemps, ont enlevé l’éperon de Lorette. Qui, depuis des mois, sont rivés à ce pays de cauchemar, dans le manège infernal des relèves, on s’en va, on s’en retourne au front. Qui savent ce qu’a coûté chaque pas vers le sud-est et devinent ce que coûtera la prise d’un bois, d’une pente. Dans le bois ravagé, dans la grande tranchée, la nuit est longue : l’ennemi est là, tout proche. Parfois, il attaque. Il a attaqué, le 7 octobre, et le 2e bataillon l’a repoussé. Les Allemands ont surgi de l’obscurité, on s’est fusillé, on s’est grenadé avec sauvagerie dans la nuit. « L’attaque a été victorieusement repoussée. ». Quelques morts, quelques blessés, quelques disparus, une médaille. Des vies déchirées, des familles sous le choc. La lisière du Bois en Hache est toujours entre nos mains.
Parfois, ce sont les Français qui attaquent. On a avancé de cinquante mètres, trouvé ici une tranchée détruite, seulement occupée par quelques cadavres. Là, fait des prisonniers. Le front a progressé jusqu’au point M8. De là, ordre de fouir des sapes vers K23, avec une tête en T, sur vingt-cinq mètres. Et des hommes creusent dans la boue un demi-boyau où l’on peut se tenir couché, avec la tête en T réglementaire. Ils jettent, devant le tout, des étoiles barbelées. Le front a progressé.
De vingt-cinq pas.

Les Allemands dominent la position. Ils ne se privent pas de la pilonner. On signale au PC de régiment. On vérifie le téléphone. On s’enquiert d’une possible attaque au bruit d’une fusillade dans le secteur voisin. On envoie des patrouilles vérifier si le point O16 est toujours tenu. Mais il circule tant de versions, recopiées à la diable, de ces cartes de tranchées que beaucoup sont incomplètes. En l’occurrence, le plan du chef de patrouille ne porte pas de point appelé O16. Alors on rampe jusqu’au PC des voisins et on fait signer un papier, sous la mitraille. Réglementaire. Cet épisode bellico-paperassier qui serait comique s’il n’était tragique est relaté d’une petite écriture précise dans le journal de marche et d’opérations du régiment.
A présent, les artilleries se répondent, car si les Allemands ont la cote 109, les Français ont Lorette et l’on se voit. Entre les deux, la cuvette, le lac de boue est arrosé, martelé, haché, écrasé.

Photo aérienne du même secteur, même époque. On reconnaît en bas à droite la forme du bois en Hache.

Photo aérienne du même secteur, même époque. On reconnaît en bas à droite la forme du bois en Hache.

Le 14 octobre 1917, Amédée est toujours en première ligne. Il sera relevé dans vingt-quatre heures. Est-il au Bois en Hache ? ou bien dans la « nouvelle tranchée M8-K22 » ?
Le journal ne signale rien de précis. Rien qui explique pourquoi, ce jour, le régiment a 14 tués, 47 blessés, 5 disparus.
Parmi ces 47 blessés, il y a Amédée. En toutes petites lettres maladroites griffonnées sur sa fiche matricule on m’indique qu’il a été, ce jour-là « blessé par E.O.[éclats d’obus] multiples, ventre, bras droit et aine, à Souchez (Pd.C.) »
Amédée est vivant. Tout juste. On le porte loin du front, loin de son pays aussi. On l’évacue à Saint Valery en Caux. Il a sans doute cru que pour lui, la guerre était terminée.

Aujourd’hui, à Souchez, au point K22, vous verrez une belle villa. La cote 109 n’existe plus : l’autoroute y passe et son remblai porte le tout à 125 mètres.
Quelques chemins ont un profil curieux, parce que ce sont des tranchées.

Pour Amédée, la guerre n’est pas terminée. Le 8 novembre 1916, après quatre ans sous les drapeaux, et quatorze mois consécutifs d’hôpitaux et de convalescence, la commission spéciale de réforme du Rhône trouve qu’on pourra toujours en faire un artilleur. Il est affecté au 114e, puis au 314e régiment d’artillerie lourde hippomobile, équipés de canons de 155 courts. Les journaux des unités d’artillerie étant ce qu’ils sont, je ne sais rien de son activité, sinon qu’à l’été 17, il fait l’objet d’une citation, d’ailleurs très générale et n’évoquant que ses blessures antérieures. Elle lui vaut au moins la croix de guerre avec étoile de bronze.
La fin de la guerre s’approche. Amédée obtient même une dernière permission en septembre. Mais cinq jours après son retour au front, il est évacué à l’hôpital de Luxeuil. Il y meurt six jours plus tard. Ce sont les archives du service de santé des armées de Limoges, cette fois-ci, qui m’ont communiqué un document attestant qu’Amédée, soldat de 2e classe à la 5e batterie du 314e régiment d’artillerie lourde, était décédé le 15 octobre 1918 d’une bronchopneumonie grippale, autrement dit de la grippe espagnole. C’était le jour de ses vingt-sept ans. Il était sous les drapeaux depuis six ans et six jours. Sans doute les séquelles de ses blessures de Souchez, assez graves pour avoir empêché son retour dans l’infanterie, n’étaient-elles pas innocentes là-dedans.
Cette maladie était classée « imputable » (au service). Amédée est très officiellement mort pour la France. Il repose en terre bourbonnaise.

Plus heureux, mon arrière-grand-père a survécu. Il a été capturé en juin 1916, près de Douaumont, dans une « affaire » où les deux tiers de son régiment se volatilisèrent en une nuit. Et nous, nous sommes là.

Mémoires bleu horizon (1)

La semaine dernière a brui d’une polémique autour du « concert festif » qui devait clore les commémorations du centenaire de Verdun; comme s’il fallait absolument que tout fût festif ici-bas et comme si seule la mégateuf intéressait la jeunesse. J’ai commis cette bafouille-ci sur le sujet, sur le site des Cahiers libres.

A l’intérieur, il est question des moyens qui existent désormais pour faire revivre la mémoire familiale de Quatorze, même quand on n’en a presque rien hérité.
Voici un exemple: le parcours d’un mien arrière-grand-oncle. Peut-être cela vous donnera-t-il quelques idées.

Il s’appelait Amédée.
C’était « le frère du grand-père », il était du Bourbonnais, et il était mort à la guerr’d’quatorze.
Voilà où j’en étais, avant d’entamer des recherches. D’Amédée C., le frère du père de ma grand-mère maternelle (voilà, entre tous les grands-pères qui sont tous LE grand-père, c’est celui-ci) je ne savais rien de plus. Pas de livret. Pas de carnets. Sauf coup de théâtre, il ne reste même pas une photo de lui. Et ne parlons pas des souvenirs. En Allier, on n’a pas la mémoire courte ; mais elle ne s’ouvre jamais toute entière ; comme un secrétaire d’autrefois, un tour de clé ne donne jamais accès qu’à un minuscule tiroir parmi cent autres.
Dans le tiroir d’Amédée, j’ai trouvé beaucoup de poussière. Alors il a fallu chercher ailleurs.
Notre époque est formidable, y’a tout sur Internet. Il suffisait de mettre en oeuvre une méthodologie éprouvée. Pour tout savoir (ou presque) d’un ancêtre tué en quatorze, le site Mémoire des hommes vous donne son acte de décès : une photographie noir et blanc d’une page de cahier où, sous le nom de l’aïeul, suivent, cra-cra, la transcription approximative d’un toponyme, un numéro de régiment et la réponse à la funeste question : « Genre de mort ». Il y a huit ans, à l’époque de mes recherches, on n’avait pas encore accès à la numérisation des journaux des unités, qui se trouve ici et qui permet de savoir, jour après jour, où se trouvait le régiment, ce qu’il faisait, et combien d’obus il encaissait.
Une palanquée d’autres sites délivre les sacro-saints, mais bien nommés, « historiques succints » des régiments, ou bien citent le « communiqué » ; on élabore déjà une légende familiale autour de ces maigres renseignements, de l’aïeul tombé à Verdun ou au Chemin des Dames. Et tout est bien.
Avec Amédée, c’est raté. Il s’en est allé de maladie, servant dans l’artillerie lourde. Mort à l’hôpital de Luxeuil, à quinze jours de l’armistice.
Mais, voyez-vous, je n’avais que lui sous la main. Et puis, je ne me décidais pas à le laisser dans l’oubli, cet arrière-grand-oncle. Ce n’était pas juste. Alors j’ai franchi l’étape qui m’a fait basculer à jamais du côté des fouineurs d’archives, des pionniers modernes des tranchées, de ceux qui habillent leur temps libre de rouge garance ou de bleu horizon. J’ai demandé aux Archives municipales sa fiche de registre matriculaire.
En Allier, on fait bien les choses. Un simple mail, et voilà qu’arrive une grande photocopie d’un document… enfin, d’un dramatique pêle-mêle de pattes de mouche tracés par des ronds-de-cuir à l’application diverse. On déverse vite sur la toile ce flot d’informations ; on appelle à l’aide la communauté de tous ceux qui, eux aussi, fouissent des boyaux en des archives et qui parfois, recoupent ainsi votre chemin. Cette société est prompte à l’entraide. En peu de jours, je me suis trouvé à la tête d’une solide liasse de documents. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus simple: on décrypte les numéros des régiments successifs de l’ancêtre et on plonge dans le JMO (Journal de Marche et d’Opérations) de la période correspondante. On sait presque tout.
Et lentement, venu de bien loin, encore flou à travers le brouillard des déductions, des approximations, reparaît le soldat Amédée C., numéro matricule mille quatre cent quatre vingt neuf au recrutement.

Il n’a pas eu de chance, le soldat C.
Il est entré sous les drapeaux en octobre 1912, parce que c’était son tour.
Il n’en est ressorti que mort, six ans et six jours plus tard, et le jour de ses vingt-sept ans, ayant vécu quatre ans de guerre : trois mois d’infanterie, deux ans d’artillerie, et tout le reste d’hôpitaux.
Le voici en août 1914. La guerre l’emmène au front, avec son 133e régiment, lui le conscrit. Le soleil est radieux. Il inonde, il fait éclater le bleu de France, le rouge garance, les cuirs brillants, l’acier du Lebel, à l’unisson des fanfares, des marches et des cris. Il devait avoir le coeur gonflé d’orgueil, le cultivateur de Voussac, natif de Bezenet, canton de Montmarault, département de l’Allier : son régiment passe les Vosges, franchit la frontière honnie ; il part en Alsace ! On marche sur Mulhouse !
Amédée C. est de ces hommes qui ont libéré Thann. Je le devine ivre de victoire, de toutes les illusions, de toutes les folies d’août Quatorze. L’armée est battue en Belgique, en Lorraine ; elle recule à Charleroi, sur Nancy ; mais lui n’en sait rien, et on marche sur Mulhouse.
On est rappelé, soudain, sur Gérardmer. L’Alsace est abandonnée à son sort : les Allemands déferlent à leur tour sur les Vosges ! Ils forcent les cols, entrent dans Saint-Dié en flammes. On marche, on gravit les pentes ; de curieux randonneurs aux trop lourds sacs, et dont la canne sert à faire feu, arpentent les chemins, recherchent le couvert des sapins. N’ont sans doute qu’un oeil distrait pour les crêtes bleutées, les lacs scintillants, le soleil sous les hêtres. Dans ce décor de rêve, on s’éventre. Aux clairières, en fait de pique-niqueurs, une batterie de 77. Le 133e tient ferme le Col des Journaux, entre Fraize et la Croix aux Mines. C’est là qu’Amédée est blessé, « le 1er septembre 1914 au combat du Col des journeaux (sic), plaie par balle au talon ». Et je le vois couché, vidant son Lebel, quand tout à coup les balles sifflent par-derrière et de côté : l’ennemi avance, l’ennemi nous tourne – et soudain, la douleur.
L’Historique du 133e surabonde en hauts faits d’armes. Ça lui fait une belle jambe, à Amédée : sa « plaie par balle au talon » est suffisamment grave pour qu’on l’évacue aussi loin que Le Puy.
Six mois vont passer.

Le temps que la guerre change de visage. Le temps qu’elle s’enfonce dans la boue, s’écartèle sur les rouleaux de barbelés, se noie sous les obus, suffoque sous les gaz. Le temps qu’elle devienne, pour l’éternité, la guerre de tranchées.
Lorsqu’Amédée revient, en mars 1915, on l’expédie au 30e régiment, dans les mornes étendues de Picardie. Des crêtes des Vosges, il est précipité dans la guerre des mines. On pousse un boyau souterrain sous la ligne ennemie ; on bourre d’explosif ; on s’éloigne vite, et une grande portion de tranchée vole en l’air. A l’occasion, on avance pour « occuper la lèvre de l’entonnoir ». A condition, naturellement, que l’ennemi n’ait pas poussé son boyau plus vite, bourré sa mine plus tôt, et ne vous ait pas transformé vous-même en fumée et en poussière.
À part ça, rien. Ça le rend tellement malade, Amédée, le libérateur de Thann, qu’il en est évacué, au bout d’un mois.
Cette fois, les impénétrables voies militaires l’expédient à Saint-Malo. Il n’avait sans doute jamais tant voyagé, le cultivateur de Voussac, ni peut-être vu la mer. Puis, comme on ne regarde décidément pas à la dépense de chemin de fer, on l’envoie achever sa convalescence au pied des Alpes, à Rumilly. Prenez une carte : il quadrille le territoire, le soldat Amédée.
La guerre, elle, ne bouge pas ; mais ça ne l’empêche pas d’étendre un long bras tout raide de boue et de le réempoigner.
Nous sommes le 30 septembre 1915 et Amédée est affecté au 158e Régiment d’Infanterie. Ce régiment s’est « magnifiquement distingué lors de la prise du Grand Eperon de Lorette », au mois de mai. Depuis cette date, il a avancé… oh ! de bien neuf cents mètres vers le nord-est. Il a pris le village ruiné et fortifié de Souchez, ou plutôt le vague tas de gravats qui porte encore ce nom, au pied de la colline. Au pied de celle qui a été prise et de la suivante, celle qu’il faut prendre. Après, derrière la cote 109, derrière la butte de Vimy, il y a toute la plaine de l’Artois : Lens, Loos, Liévin, Douai. Tout ce pays minier que les Allemands ont pris et que Joffre voudrait leur reprendre. Cela ne pouvait que mal finir, cette histoire.
Le 1er octobre 1915, le 158e est en réserve à quelques kilomètres du front. Ça ne pouvait pas durer. Le 3 octobre, on annonce qu’il remonte en ligne. « Chaque homme sera muni de grenades, d’étoiles barbelées et d’un sac à terre… Reçu en renfort 48 hommes du dépôt… Reçu en renfort 101 hommes du dépôt ».
Parmi ces hommes, il y avait Amédée, qui commençait sa troisième guerre. La métamorphose est achevée. Le soleil a perdu, la boue a gagné, elle a englouti le trop visible rouge garance, du pantalon et du képi. Cette fois-ci, il porte le casque d’acier et la vilaine tenue bleu horizon.
Il monte en ligne en Artois, là où tout indique que ça ne peut que mal finir.

(à suivre)

Le centenaire, et après ?

Le Centenaire, c’est déjà fini.
Cela aura été rapide. Quelques commémorations, standard, arides, en plein mois d’août. Quelques films, quelques émissions, quelques livres qui renforcent les clichés éculés sur la Grande Guerre plus qu’ils ne les combattent.
Puis plus rien.

Il y a trop longtemps que la France s’est désapproprié la Grande Guerre, et ses hommes. Ils nous demeurent complètement étrangers. Pourtant, ce sont nos arrière-grands-parents. Ce n’est pas hier, mais c’est avant-hier. Il ne tiendrait qu’à nous de renouer le fil à travers la vitre qui protège leurs photos jaunies.
Le centenaire officiel s’éparpille en mille commémorations locales, mais non, la France n’y songe pas. Comme si c’était déjà fini.
Comme si la guerre n’avait duré qu’un jour. Comme si elle s’était achevée avant la chute des feuilles, comme le croyaient ferme tous ces hommes partis, pas vraiment la fleur au fusil, mais sûrs d’en finir vite.
Le flux du centenaire calendaire, si j’ose dire, se déroule. Passée, la bataille des frontières. Passée, la bataille de la Marne. La guerre-habitude se profile. Nous détournons le regard. Dans leur propre calendrier, nos arrière-grands-parents continuent, seuls, leur chemin de croix.

Relisons Genevoix.

Après la Marne, la poursuite muée en une pénible marche forcée par des routes boueuses, s’étire sans fin sous le ciel gris, balayé de nuages en pleurs, inondant de leurs larmes ces troupeaux éreintés.

Genevoix et son 106e régiment d’infanterie ont traversé en paix des lieux qui s’appellent bois des Caures, Douaumont, Fleury et qui n’étaient encore que des collines sylvestres, sous l’épaule puissante des forts. Chaque page imprime au lecteur une image, des séries sans fin d’images puissantes, intenses ; grises, glaciales, clapotantes de la boue jaunâtre qui s’attache aux godillots, crépit les pantalons garance délavés, des images lourdes du sac dont les courroies étirent les épaules, éraillent le dos. La forêt en automne est douce lorsque les pas qui écrasent les feuilles mortes vont vers la maison tiède, la lampe jaune. Lorsque l’odeur de champignon promet un festin rustique au crépitement de la poêle, après qu’on se sera réchauffé d’une bonne douche et frictionné avec délices.

Pour le Cent-six de Genevoix, de la forêt de Mouilly, froide et humide jusqu’au nom, on ne revient pas le soir, tout heureux de son échappée sylvestre. Nous voyons les hommes s’écrouler de fatigue, dormir à même un fossé clapotant, abrutis, éreintés – sûrs désormais que le grand combat du 6 septembre n’est pas LA victoire, que l’Allemand est là, derrière la crête, sa défense roidie. Qu’il faut recommencer, encore et encore. Et qu’il pleut.

A-t-il cessé de pleuvoir pendant cette guerre, tant elle est à jamais associée à la pluie et à la boue ? Les silhouettes bleu sombre continuent de marcher, de ramper, étreintes par les doigts cadavéreux des feuilles détrempées, des branches nues, un univers d’eau froide qui cingle, fouaille, s’insinue, ruisselle, détrempe et vous engourdit, sans recours. Les arbres noirs tendent leurs bras hagards, les épines lacèrent, et l’ennemi se tapit.
Le récit dessine la tranchée de Calonne, les hêtres gris comme le ciel d’acier mouillé, gris comme l’infanterie ennemie qui marche, implacable, et qu’il faut arrêter, comme si ce n’en était pas assez de ce calvaire. Il faut en plus de tout le reste, se battre, et voir les autres tomber, s’enfuir, se déchiqueter, s’affaisser.

Et pour bien sentir notre chance et notre bonheur de n’être pas né 80 ans plus tôt, nous pouvons nous allonger de plus belle au plus moelleux du canapé, écouter les accents cossus d’une cantate de Buxtehude, et pour couronner de plénitude notre confort de nabab, grignoter quelque bonbonnerie. Tout cela voluptueusement, mais avec un quelque chose de compulsif, de conjuratoire. La pensée partie clapoter dans la boue des Eparges impose aux autres sens de s’assurer qu’ils n’y sont pas, et de l’éprouver avec force. Ce n’est rien de plus que le plaisir de se savoir au chaud tandis que la pluie crépite sur les vitres, sauf que la pluie n’est pas sur les vitres, mais dans les pages d’un livre, et que l’accompagnent la peur, la faim, l’inconfort extrême.

De l’autre côté des pages du livre, de l’autre côté de la vitre, ce sont nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents. Ils comptent la durée de la guerre en jours, en semaines. Cinq semaines de terribles combats, c’est déjà long, quand à l’approche de l’automne, on ne voit pas d’issue. Bientôt cinquante jours. Le temps pour nous de les oublier.

De guerre, il reste, devant eux, cinquante mois.

Désespérés, ils toquent au carreau pour qu’on ne les oublie pas.