Finissons-en avec Greta Thunberg (et avec les excuses foireuses)

Oui, arrêtons avec Greta Thunberg. Ça suffit.

Personne n’a été autant injurié en public par notre classe politique et médiatique en ce siècle, pas même les terroristes les plus barbares, que Greta dans cet incroyable défilé compilé sur son compte Twitter par Samuel Gontier. « Vestale fiévreuse », a vociféré l’un d’eux : mesdemoiselles, surtout suédoises, votre job c’est d’être sexy pour faire vendre des bagnoles. Compris ?

Assez, donc, et laissons-la au seul rôle qu’elle revendique, celui de messagère d’une génération inquiète parce que les scientifiques, depuis quarante ans, démontrent qu’il y a bien de quoi, et ceux qui savent qu’ils seront morts avant répètent en boucle qu’il n’y a rien à craindre. Greta Thunberg ne se pose pas en chef de qui que ce soit. Les militants écologistes ne se rallient pas à sa parole, mais à la même qu’elle, celle des scientifiques – que d’ailleurs, pour certains d’entre eux, ils sont. Ils n’ont nulle intention de lui obéir, et ça tombe bien, vu qu’elle n’a nulle prétention à leur donner des ordres ; ils n’obéissent pas à son catéchisme, et ça tombe bien, vu qu’elle n’en a écrit aucun. Elle dit juste la même chose qu’eux, en plus visible.

Elle n’est Jeanne d’Arc qu’aux yeux d’une bande de vieux Cauchon.

Pour le grand public, ce qu’elle dit est nouveau, sorti de nulle part, assis sur on ne sait quoi, suscité par on ne sait qui. Pour nous, écolos de terrain, qui réunissons depuis des décennies données, études, expériences de terrain, le phénomène Greta Thunberg ne change rien sur le fond. Son message ? Mais c’est le nôtre. Sa présence n’est que la concrétisation du fait que l’alerte écologique venue de la science a fini par assez imprégner société pour que de telles figures émergent. Une tendance sans visage a fini par s’en donner une. Voilà tout. Elle n’apporte, si l’on peut dire, « rien » qu’un espoir nouveau d’être entendus.

C’est ailleurs que gîte le lièvre. L’enjeu tient exactement dans cette phrase criée par monsieur « vestale fiévreuse » – il ne mérite pas qu’on retienne son nom. « Le climat est une question technique, avec des solutions techniques » – cela regarde les techniciens et les citoyens n’ont rien à y voir, rien à demander, personne à presser d’agir, au sens propre : circulez il n’y a rien à voir. (Et ça vient nous parler de menace pour la démocratie !)

La question que pose notre temps est celle-ci : la crise écologique, qui n’est pas du tout que climatique mais aussi effondrement de la biodiversité, pollution meurtrière, piteux état des sols agricoles, agonie des océans et j’en passe, est-elle, ou non, une affaire à régler strictement entre techniciens de manière invisible pour les citoyens, c’est-à-dire sans questionner leur mode de vie et de manière générale l’économie basée sur une consommation toujours croissante, unique moyen, nous dit-on, de créer des emplois jusqu’à ce que dans un avenir lointain, un niveau de vie de classe moyenne occidentale soit garanti à toute l’humanité ?

Cette question m’est d’autant plus sensible qu’au cours des quinze premières années de mes engagement, formation, et enfin travail salarié dans le domaine de la protection de la nature, j’ai fermement cru à une réponse positive. Oui ! Nous allions tout concilier. Nous saurions doser l’opposition et l’accompagnement pour qu’il n’y ait simplement pas trop d’autoroutes, de pesticides, de ZAC-plaques de béton ; faire replanter assez de haies, obtenir une gestion forestière assez écologique, etc. Et  obtenir que l’économie telle que nous la connaissons réduise son empreinte écologique juste assez pour que, demain, nous ayons encore un climat compatible avec notre existence et nos productions, un air respirable, une eau potable et vivante, un océan avec plancton et poissons, des campagnes où des cultures puissent s’épanouir sur des sols vivants, encadrées de bandes enherbées peuplées d’outardes et de papillons. Nous avions de bonnes raisons d’y croire, car ça marche. Techniquement, nous savons comment faire pour obtenir un terroir décemment productif et tout aussi dignement perméable aux busards, perdrix, carabes et criquets. Si ça n’a pas marché, c’est parce que politiquement n’est pas venue la décision de généraliser ces pratiques, d’en assumer les contraintes aujourd’hui pour en récolter les bénéfices demain. Les bénéfices n’étaient pas assez financiers, ou pas assez à court terme.

Sans le spectre de la non-durabilité, personne ne voyait pourquoi changer.

Ce n’est que récemment que nous avons réalisé que, précisément, ce n’était pas durable, et donc que notre démarche était vouée à l’échec. Encore pas mal de collègues préfèrent-ils continuer à tenter de sauver ce qui peut l’être, ralentir la chute par simple aménagement du système – par des réponses techniques – que d’affronter le caractère, désormais, irrémédiablement supra-technique, c’est-à-dire politique du défi. Ce n’est pas par conviction que je le dis, c’est en tirant le bilan de tant d’années : les solutions techniques ont été et seront toujours prises de vitesse. En presque trente ans de « développement durable », nous n’avons cessé de nous éloigner du point d’équilibre, car ce système ne peut courir que dans la direction opposée. Le système économique actuel a fait la preuve de son exigence de ressources infinies, qui se traduit ici-maintenant par une ponction croissante sur le système planète qui dépasse, et largement, ce que la science lui recommande de respecter en termes de limites. Qu’une technique devienne deux fois moins polluante devient blanc-seing pour y recourir vingt fois plus. C’est le moteur même de notre forme actuelle de développement que d’exiger plus qu’hier et moins que demain, sans limite, de ces ressources limitées, comme le nénuphar qui ne peut que grandir et recouvrir, fatalement, l’étang.

Ou, formulé réciproquement : déployer des « solutions techniques » dans des proportions suffisantes pour obtenir le résultat nécessaire en termes de conditions de vie pérennes sur cette planète entraîne automatiquement la sortie du système en cours, comme un cycliste, en deçà d’une certaine vitesse, doit obligatoirement mettre pied à terre. C’est pour cela que nous n’avons toujours pas fait ce que nous savons devoir faire.

Nous pouvions nous en douter ; tous les précurseurs l’avaient prévu. Nous avons tenté. Comme prévu, c’est raté. Maintenant, il faut en tirer les conclusions.

Ce que la science dit, c’est que les limites sont déjà, pour certaines, atteintes.

Et voilà pourquoi le sujet est éminemment politique. Quoi qu’il arrive, c’est un changement de société qui s’avance. Profond. Un saut de paradigme, la sortie de la course individuelle au toujours plus. Mais vers quoi ? C’est là que nous, que nous soyons scientifiques, techniciens ou « simples citoyens », devons refuser de voir accaparer le dossier par quelque groupe que ce soit. Quelles que soient ses prétentions scientifiques ou techniques.  Cela regarde les citoyens. Cela regarde chaque être humain. Qu’il soit jugé compétent ou non, c’est son affaire : c’est ça, la démocratie. Fabriquer le nouveau monde entre « sachants » dans son dos, c’est ça, la dictature. Là est le risque, aujourd’hui. Voir se construire le monde de demain hors de tout contrôle démocratique, de tout contrôle sur ce qui sera sacrifié, conservé… ceux qui seront sacrifiés ou conservés. Voilà pourquoi nos vieux chefs tremblent. Ils aimeraient bien décider ça entre eux, après avoir écarté les importuns.

La place de la science, et de la technique, ne peut être que de dire ce qui techniquement parlant peut être fait, quels sont les risques et les échéances. En aucun cas de se substituer aux choix de société.

Au reste, la technique n’est pas la science, et ceux qui prétendent que c’est à la technique seule qu’il faut la confier trompent, ou se trompent doublement. Ce n’est qu’un artifice de plus pour soustraire le dossier au contrôle des peuples et de la science. La technique ne peut être une espèce de pouvoir indépendant aux mains d’élites en roue libre, décidant loin des regards, se réclamant d’une technicité qui dépasse le peuple, cet ignare, et le scientifique, cet éthéré. Il s’agit, à présent, de ne plus chercher à concilier l’inconciliable, et encore moins de laisser quelque technocratie, quelque docteurKnockcratie trancher dans le vif pour nous, à notre place et sans contrôle. Vous avez remarqué ? Ce paragraphe aurait pu être écrit à l’identique à propos des débats bioéthiques. Il y va de l’avenir de l’être humain comme des autres: vivant et libre, ou livré aux technotripoteurs et aux marchands comme l’est déjà tout le reste de la planète.

C’est un immense chantier qui exige de nous, citoyens, de travailler et nous former, sans quoi l’exercice de nos droits reste vain. Mais il en vaut la peine.

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Nos enfants nous accusent

Il y a quelques mois, j’avais partagé ici quelques échos de la conférence internationale LaudatoSi18 au Vatican, à laquelle j’avais eu la chance de participer. C’étaient surtout des jeunes engagés qui témoignaient. Dont un, de l’association Don Bosco Alliance Verte en Inde. Il nous disait : en Asie, le sentiment qui domine vis-à-vis de l’avenir chez les jeunes, c’est l’inquiétude, à cause du réchauffement climatique et de la pollution de l’air et de l’eau. Nous voilà au même point en Occident.

Les jeunes manifestent. Une ado de 16 ans vient dénoncer notre inaction écologique et climatique. Vous savez, celle-là même que nous déplorions nous-mêmes depuis des années. Celle-là même que la science nous met sous le nez depuis quarante ans, avec des chiffres toujours plus menaçants et toujours plus de comptes rendus de catastrophes déjà advenues. Nous nous disions alors entre nous : oui, c’en est trop, il faut agir !

Chaque année, chaque mois, chaque semaine. Nous devons agir.

Mais que des gamins viennent nous dire : vous devez agir, alors là, c’en est trop ! Intolérable ! De quoi se mêlent-ils ? Qui les manipule ? De quel lobby sont-ils le nom ? Ils ont encore trouvé un prétexte pour ne pas aller à l’école !

Tous aller voir un film intitulé « Nos enfants nous accuseront », oui, bien sûr ! Se répéter qu’on en sort KO, remis en question, oui, cent fois oui !

Mais que dix ans plus tard, ces petits morveux se permettent de nous accuser pour de bon, pas question ! Où va-t-on, ma bonne dame : à force de s’entendre répéter que l’effondrement c’est pour demain, que nous (et non pas eux) sommes la dernière génération à pouvoir agir, ils y ont cru. Qui nous a fichu des mioches pareils.

Dites, quel culot, quand même.

Oh, ça n’a rien de nouveau. Qui s’excuse s’accuse, mais qui s’accuse s’excuse. Il est bien plus facile de s’attribuer à soi-même, fût-ce publiquement, un défaut, un manquement, que de subir le fait d’en être accusé. Entre nous, nous pouvions battre notre couple à notre rythme, choisir des verges bien souples et entourées de poil de chat pour nous administrer réciproquement des corrections fraternelles bienveillantes, consensuelles, inoffensives à souhait. Puis demander ce qu’on allait faire maintenant, et à l’issue d’un tour de table feutré, conclure sur quelques mesurettes fort pragmatiques, c’est-à-dire toutes entières tendues vers le fait de ne surtout rien remettre en question. De ne renoncer à rien de notre incroyable niveau de vie, et donc à rien de la surexploitation démentielle de la planète et de bon nombre de nos semblables qui, seule, permet de nous le payer.

Nous en appelions avec pathos aux générations futures. C’était très pratique. On les évoquait avec des trémolos dans de grands amphithéâtres sentant la maison de retraite pour se culpabiliser, mais avec le thé et les petits gâteaux. Nous parlions à leur place. Des générations, pas des gâteaux. Nous faisions la question et la réponse. Et nous avions toujours la réponse. Là encore, bien sage, bien raisonnable, pas du tout fanatique.

À force de pas-de-fanatisme, la meilleure compilation d’études scientifiques sur le sujet nous dit qu’à moins de bouleversements radicaux nous pourrions avoir exterminé, à l’échéance de cent ans, les insectes. Les insectes pourraient avoir disparu dans cent ans. Comme on dit sur les réseaux : « say that again, but slowly ».

Dans la foulée, la FAO monte au créneau pour nous rappeler qu’un tel effondrement impliquera celui de nos productions de nourriture, pour qui en doutait encore.

« Oui mais ce n’est pas à eux de faire ça !… »

À qui, alors ? Si, c’est précisément à eux de faire ça, parce qu’eux sont innocents. Ils ont tous une empreinte écologique, ils vivent dans le luxe pour certains ? Possible, mais ils n’ont pas choisi. Ils n’ont pas commis d’autre crime que de naître là où ils sont nés. Ils n’avaient encore jamais eu à faire de choix. Il leur fallait vivre dans le monde que nous avons fabriqué, sans leur demander leur avis, sinon sous la forme des mascarades susdécrites. Ils découvrent qu’à force d’inaction, nous leur avons laissé l’intégralité de la facture. La science le répète : la dernière génération à pouvoir agir, ce n’est pas eux, c’est nous. Et nous tergiversons encore. Pathétiques, nous en sommes encore à saluer l’héroïque décision d’un groupe de grande distribution de remplacer les pailles plastique par des pailles en papier. Et nous nous donnons le mot de « tous aller chez cette enseigne pour lui donner de la force » (sic).

Dites. Après avoir exterminé 60% des vertébrés en quarante ans, à un petit siècle de la mort des derniers insectes, nous en sommes à trouver formidable et digne d’acclamations de changer de matière pour nos pailles.

Et nous regardons en face la génération qui vivra l’effondrement de tout ce monde en lui disant de continuer à aller sagement en classe, à perpétuer l’ancien monde, à remettre à plus tard, à faire semblant de rien. Faire semblant de rien serait l’attitude responsable.

Nous nous comportons comme des parents qui à bord du Titanic éventré fuiraient sur un canot en enjoignant à leurs gosses de rester dans leur cabine pour faire leurs devoirs.

C’est à eux de faire ça, parce qu’ils sont encore extérieurs. Ils n’ont pas encore trempé dans le truc, en tout cas pas librement. Et c’est bien ce qui rend leur regard plus dur, plus odieux à notre conscience pas trop tranquille. Ils sont l’Autre qui nous met sous notre nez notre conduite. Et pour un peu, nous deviendrions tous climato-sceptiques, juste pour nous protéger de ce regard, cette fois-ci, extérieur. Tout, plutôt que de s’en laisser conter par des gamins.

Il est à craindre que leur inexpérience politique ne fasse vite tourner court leur mouvement. Ils seront récupérés – nous sommes experts en la matière – et vite neutralisés. Nous déploierons tout notre arsenal pour proclamer illégitime leur parole. Et nous recommencerons à parler pour eux. Ils auront été trop responsables, trop sages, trop adultes pour nous. À moins que le miracle ne se produise. Cela dépend de nous. Car là aussi, ils ont raison : c’est à nous d’agir. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est la grève de ce monde, la rupture provoquée qui rompt le fil de notre tranquillité toxique. Les commandes, c’est nous qui les avons.

Quoi qu’il arrive désormais, il restera ce moment dans l’Histoire : nos enfants nous auront accusés.

Nos enfants nous ont accusés et…

La suite est encore à écrire.

Terrorisme et réchauffement, quelle tambouille !

Emmanuel Macron a donc abandonné l’espace de cinq secondes son générateur xyloglotte automatique pour la formule choc : « on ne peut pas prétendre lutter efficacement contre le terrorisme, si on n’a pas une action résolue contre le réchauffement climatique ».

Et cette phrase suscite pis que l’incompréhension, l’hilarité.

« Mais bien sûr, les terroristes qui ont tué deux cent trente Français avaient pris un coup de soleil », ai-je lu, par exemple. Selon de nombreux commentateurs, Emmanuel Macron aurait par cette phrase défendu l’idée ahurissante que le réchauffement climatique était la cause du terrorisme – et donc que les terroristes avaient une très bonne excuse. Pour d’autres, le raisonnement présidentiel envisagerait de couper les vivres à Daech en cessant d’utiliser le pétrole dont il tire ses revenus, et ce serait « une incongruité monumentale ». En effet. Mais ce n’est pas le propos présidentiel. Pas du tout.

J’avoue être sidéré par cet accueil et ces interprétations.

Et je pense avoir assez dit par ailleurs tout le bien que je pensais de S.M. Hyperprésident II pour ne pas être suspect de macronmania.

La cause, non. Un lien, oui

Emmanuel Macron n’a nullement déclaré que le réchauffement causait le terrorisme. Il a dit qu’on ne ferait pas disparaître le terrorisme sans lutter contre le réchauffement et ce n’est quand même pas du tout la même chose.

Car s’il s’agit d’exprimer l’idée que le réchauffement est un facteur qui nourrit le terrorisme, il a entièrement raison. Et il n’exprime d’ailleurs rien de spécialement révolutionnaire. Nous avions d’ailleurs écrit un article sur le sujet dans le n°2 de Limite. À l’époque de la rédaction de celui-ci, avant même les attentats de novembre 2015, on commençait à voir poindre quelques analyses rappelant qu’en Syrie, la guerre avait été précédée d’une sécheresse sans précédent qui avait provoqué l’effondrement d’un modèle agricole inadapté aux conditions arides, et jeté dans des bidonvilles d’innombrables paysans ruinés : 1,5 million de déplacés, selon une étude commentée ici 

Et comme par hasard, le conflit syrien a commencé dans les zones les plus touchées par cet exode rural massif. On peut trouver sur Wikiagri, site peu suspect de gauchisme exalté, une analyse des ressorts climatiques et agricoles de cette histoire.

Pas besoin de Macron pour le savoir, ces études datent de 2014-2015.

Bien entendu, en conclure que « la guerre en Syrie, c’est à cause du réchauffement climatique » serait une caricature grossière, un discours que personne ne tient, nulle part. Ce que l’étude met en avant, c’est une sécheresse d’une ampleur sans précédent, s’inscrivant dans une évolution globale du climat local, de plus en plus chaud et sec, frappant un modèle inadapté et face auquel le régime n’a pas réagi. Avec en conséquence une source supplémentaire importante d’hostilité, un facteur s’ajoutant à d’autres pour déclencher le chaos que l’on sait.

Voilà de quoi il est question.

Quant au fait que ce chaos, que la perte de contrôle par les États de vastes territoires dans une zone où existe déjà, depuis longtemps, la violence islamiste, donne à celle-ci des moyens d’une ampleur nouvelle, personne ne le contestera.

Emmanuel Macron n’a pas dit que planter des éoliennes était la solution qui allait nous protéger des terroristes. Ni même considéré l’abandon des énergies fossiles comme le moyen de ruiner les finances de l’État islamique. Il n’a pas exprimé cette idée non plus devant un parterre de maires de banlieue, mais au G20. Il n’en fait pas l’idée directrice de la protection des Français contre les menaces d’attentat ici-maintenant. Il souligne le fait qu’il existe un lien. De quoi peut-il bien parler ?

La solution, non. Un paramètre, oui

Bien sûr que non, l’islamisme ne naît pas du dérèglement climatique et ce n’est pas un coup de soleil qui radicalise les gens à Toulouse ou à Mol-en-bec. Ni la violence ni le terrorisme ne sont nés avec le dérèglement climatique. Mais les sécheresses record à répétition et la désertification sont des facteurs non uniques mais de plus en plus importants dans la déstabilisation des Etats dans des régions du monde déjà géopolitiquement chaudes. Les paysans chassés de leur terre au Sahel, par exemple, sont des recrues de choix pour l’AQMI et Boko Haram, hélas seules organisations à leur offrir, sinon une sorte d’avenir, du moins une structure, et de quoi manger.

Le Sahel et le monde arabe sont parmi les parties du monde où l’impact du réchauffement climatique est le plus grave, car en frappant des contrées au climat déjà très aride, il tend à les transformer en véritables déserts. D’autant plus que les vagues de chaleur létales y sont elles aussi en augmentation.  Autrement dit, ces territoires déjà instables et regorgeant d’armes depuis des décennies font face à une crise environnementale de nature à détruire toute économie agricole, et à jeter des millions d’hommes sur les routes de l’exil et de la misère. Assez d’exemples historiques prouvent que les idéologies meurtrières prospèrent sur ces situations. Elles n’en sont pas nées, elles n’en sont pas la simple conséquence mécanique, mais elles y trouvent des opportunités sans lesquelles, peut-être, elles resteraient cantonnées aux marges de l’Histoire.

N’a-t-on pas assez insisté sur le rôle déterminant de la crise économique des années 30 pour expliquer la montée du nazisme ? Qui aujourd’hui qualifierait ce point d’incongruité ou de tentative de déresponsabiliser les Allemands d’alors ? Adolf Hitler et son parti ne sont pas un produit de la crise. Son idéologie et la violence politique de la société allemande de l’époque existaient dès 1919. Mais en 1928, le NSDAP réunissait 2,6% des voix. La crise a frappé la République de Weimar au moment même où la reprise économique de la fin des années 20 commençait à lui donner un peu de crédit et d’espoir d’être réellement acceptée par les Allemands. Les extrémistes eurent alors beau jeu de capter les déçus, les déclassés, les pauvres et les ruinés. L’élite conservatrice joua le nazisme contre les communistes inféodés à Staline et se fit jouer par lui. C’était plié. La crise n’a pas accouché, à elle seule, de la guerre. Il a fallu des graines, du terreau, un climat. La crise fut, à tout le moins, un élément du terreau. Et si ce terreau avait manqué ?

Non, bien sûr, « nos » terroristes, nés et grandis en Europe, ne sont pas des paysans sans terre de Syrie ou du Tchad. Seulement, voilà : s’ils ont fait allégeance à l’EI, ce n’est pas qu’à cause de l’étiquette islamiste, que d’autres avaient déjà revendiquée. C’est, nous a-t-on expliqué, à cause de la remarquable propagande de ce groupe islamiste-ci, à base d’images de guerriers triomphants et d’interminables colonnes de véhicules hérissés d’armes. Tout comme le IIIe Reich frappait les esprits avec ses kolossales parades et ses défilés, l’EI recrute en étalant sa puissance, en faisant défiler ses troupes. Des troupes locales, qui attirent à elles, dans un second temps, des recrues venues de loin, séduites par cette force et cette image d’armée combattante contre le grand-méchant-Occidental-colon-croisé-machin grâce à qui les damnés de la terre pourront aller prendre de force ce qu’ils n’ont plus chez eux. La ficelle n’est franchement pas neuve, mais hélas elle marche toujours.

Aux plus pauvres, l’EI promet une espèce d’avenir. On avait même cité le cas d’une Italienne convertie au salafisme qui avait fini par embobeliner toute sa famille, y compris la grand-mère … en lui promettant que le califat lui procurerait une machine à laver.

Cette force soigneusement étalée face au monde capte ensuite des recrues, de plus en plus éloignées. Encore fallait-il que force il y eût.

Le nazisme, là encore, et pour ne prendre que cet exemple, n’agissait pas autrement. Peu de membres du parti avaient lu Mein Kampf et bien compris le programme de leur Führer. Ils retenaient surtout qu’on leur promettait monts et merveilles, pour peu qu’ils consentissent à matraquer l’ennemi qu’on leur désignait. La SA enrôlait à tour de bras les chômeurs, les ouvriers miséreux, les petits bourgeois ruinés. Cela ne fait pas de la crise la cause du nazisme, non plus que cela n’en fait une excuse pour ceux qui se sont compromis sous la croix gammée. Ce n’est pas non plus nier le phénomène nazisme. C’est un fait, une donnée, que cette stratégie de recrutement. Les calamités offrent des troupes de désespérés à des idéologies violentes qui recherchent précisément ce profil, et sans lesquelles elles séduiraient bien plus difficilement.
Qu’était d’ailleurs le plan Marshall, ou le pont aérien de Berlin en 48-49 sinon une politique visant à tirer le plus vite possible l’Europe occidentale de la misère pour couper l’herbe sous le pied aux tentatives de prise de contrôle de la part de Staline ?

Mélange explosif

À notre époque, l’idéologie violente majoritaire est le djhadisme, et la sécheresse la calamité principale, que le réchauffement rend plus longue et plus dure, dans toute une partie du monde qui n’avait pas besoin de ça. C’est ça, établir le lien. Si rien ne change, ce coin d’univers continuera à engendrer des exilés n’ayant rien à perdre, que la première bande armée venue aura beau jeu de se rallier.

Et si le djihadisme pouvait être éradiqué en tant qu’idéologie, il y a gros à parier qu’une autre idéologie violente surgirait pour récupérer les désespérés du Sahel et du Moyen-Orient et séduire ensuite ceux d’ici. Le bloc communiste le faisait d’ailleurs dans les années 60-80.

Si l’on veut éradiquer le terrorisme sur le long terme, cela passe par la possibilité, pour ceux qui font aujourd’hui le gros des troupes de Boko Haram, de l’EI et consorts dans leurs pays-bastions, de vivre décemment chez eux, et le changement climatique est en train de rendre ces territoires hostiles à la vie humaine. Des vagues de chaleur à plus de 50°C, ça veut dire qu’on peut mourir dans la rue. Est-ce une « incongruité monumentale » que de frémir en imaginant des zones déjà si instables et saturées d’armes devenir, au sens propre, invivables ?

Voilà pourquoi combattre le terrorisme – qui d’ailleurs, n’a pas toujours été et ne sera pas toujours qu’islamiste – sur le long terme passe par la lutte contre le dérèglement climatique. Personne n’a jamais voulu y voir l’alpha et l’oméga de la lutte antiterroriste. Il s’agit de combattre une cause de désordre géopolitique majeure. Il y a plusieurs décennies déjà que d’innombrables experts le désignent comme un puissant facteur de déstabilisation et un aggravant de toutes les causes classiques de misère, de violence et de soulèvements armés. On peut toujours ironiser sur le fait que la lumière n’a jamais tué personne, on n’est pas obligé d’entrer dans une poudrière en tenant à la main un bougeoir allumé.

Marcher pour le climat, c’est sérieux

À le voir, c’est un petit bonhomme de rien du tout.
Cheveux noirs en bataille, teint mat, tenue de randonneur ordinaire.
Il marche.
Il marche depuis Rome, en direction de Paris.
D’ordinaire, c’est en sens inverse qu’on marche. Pas lui.
C’est à Paris qu’il espère un miracle pour sauver (un peu) le monde.
Lui, c’est Yeb Saño.
Il marche contre le dérèglement climatique. Il marche parce que « ce n’est pas une question politique, idéologique ou environnementale. C’est une question de justice. »

Vous en avez marre du réchauffement. Vous en avez marre de la Cop21.

Moi aussi.
Et c’est pour ça que j’ai rejoint, mardi, ceux qui venaient à sa rencontre à Lyon, place Carnot, puis, mercredi, ceux qui marchaient à ses côtés sur les quais de Saône.
J’ai même eu l’occasion de lui serrer la main et jamais je n’ai autant regretté d’être à ce point une buse en anglais. J’étais intimidé, tout de même.

Lui aussi, vous savez, il en a marre et il aimerait ne plus en entendre parler. Ce serait tellement plus simple si, vraiment, le réchauffement était un « fantasme », une « mascarade », un « délire » et autres propos plus grossiers qui tiennent de plus en plus lieu d’arguments. C’est chiant, la science. C’est plus simple de lui répondre « arrêtez, sérieux » ou encore « et si tu la fermais ta gueule ? »

Quand le frère de Yeb Saño a pris la parole, mardi soir, il a raconté ce qui s’était passé le soir où le typhon le plus violent de l’histoire a ravagé son pays. Il a passé la soirée avec son meilleur ami. Il lui a dit ensuite d’être prudent en rentrant. Il ne l’a jamais revu.
Il nous a dit ses pas dans les rues jonchées de débris et de corps. Fallait-il lui dire aussi « arrêtez votre mascarade » ?
Il a conclu : « Le réchauffement est réel, il affecte des vies réelles, de vraies gens. Il est aussi réel que le cadavre de mon ami. Votre mode de vie a causé cela à l’autre bout du monde. »

La manipulation par l’émotion ? Oh, ce serait si facile. Ce serait vrai, si on montait un cas isolé en épingle.
Seulement, ce n’est pas le cas. Les événements climatiques extrêmes se multiplient et sont imputables à l’action humaine : leur fréquence excède trop largement les conséquences des déclencheurs naturels. Ce n’est pas un groupuscule militant qui l’affirme, c’est l’Organisation météorologique mondiale laquelle n’a pas besoin de fantasmer un phénomène pour exister et se financer.

Ce serait si simple si le réchauffement climatique n’était que l’invention de quelques charlatans tâchant de « vivre en parasites » en étudiant un phénomène qui n’existe pas. Si confortable ! Qui donc aurait l’idée absurde de leur emboîter le pas ? Quelle mouche piquerait donc Vladimir Poutine au point de l’amener à revendiquer de vastes secteurs de l’Océan arctique, y compris en déplaçant des troupes si la fonte de la banquise était un mythe ? N’a-t-il pas les moyens de faire refaire les calculs et, si ceux du GIEC sont faux, de les balayer d’un revers de main, au lieu de les intégrer dans sa géopolitique ? Je pourrais aisément multiplier les exemples.

De manière générale, pas mal d’éléments de réponse sont présentés ici. Sans insultes. Sans gros mots. Comme un débat scientifique doit être mené. Car il y a débat. Seulement, au bout d’un moment, de l’existence de ce qui est démontré, il n’est plus utile de débattre. Tout au plus d’affiner la méthodologie.

On a récemment glosé sur un GIEC qui aurait « changé des chiffres » alors que « le réchauffement était fini ». Rien de tel : au contraire, le GIEC a affiné sa méthode et réduit des biais par l’introduction de données supplémentaires.
Il est assez gênant de constater que cette attitude précisément dictée par un souci de rigueur scientifique se retourne contre ses auteurs… juste parce que la méthodologie affinée persiste à confirmer les résultats antérieurs. Parce que les faits sont décidément têtus.

Têtus aussi, ces oiseaux d’affinité boréale qui persistent à décliner plus vite et plus fort que leurs congénères thermophiles
Ces données sont issues du STOC-EPS, un suivi des oiseaux communs qui fait partie des méthodologies que j’évoquais ici.
Pour que ces chiffres soient pipeautés, il faudrait donc que des centaines de bénévoles se concertent pour rentrer de fausses données d’espèces boréales et thermophiles. Et ce depuis vingt-cinq ans. À une époque où on ne parlait même pas encore du réchauffement… Au bout d’un moment, ça en fait du monde à mettre dans la boucle pour monter un complot. Du monde qui n’y a aucun intérêt.

Je disais plus haut que j’en avais marre du réchauffement. Car il existe, et ça m’emm… C’est que, voyez-vous, contrairement à l’opinion répandue, l’association qui m’emploie ne touche pas de « subventions massives pour combattre le réchauffement qui n’existe pas ». Le dérèglement climatique, pour la biodiversité, n’est qu’un facteur supplémentaire de dégradation des habitats naturels, un défi supplémentaire à relever pour des espèces qui sont déjà, par ailleurs, en mauvais état de conservation et n’ont donc pas l’énergie pour survivre à cela par-dessus le marché. Nous avons déjà bien assez à faire, avec des moyens ridicules, pour tenter d’enrayer une chute de biodiversité déjà rapide avant même que le changement climatique ne vienne perturber le rythme de la feuillaison, de l’éclosion des insectes et bien d’autres paramètres encore. Nous n’avons pas de crédits supplémentaires ouverts pour ça. C’est un drame de plus à combattre à moyens constants. Rien que pour cela, les naturalistes seraient les premiers des climatosceptiques, s’il existait une trace de raison scientifique de l’être. Allons. Disons les seconds après Vladimir Poutine.

Dernièrement, j’ai vu passer un article s’indignant de la « manipulation » née d’une photo d’Ours blanc famélique sur un glaçon. Et de rappeler que la population d’Ours blancs, au lieu de chuter, exploserait… mais sans préciser de sources. Or, si les derniers comptages semblent bien indiquer une augmentation du nombre d’ours, la fiabilité de ces chiffres est inconnue, car la chasse à l’Ours blanc est un sport lucratif, objet de coûteux quotas qu’on a tout intérêt à augmenter En outre, je ne serais pas très surpris si l’ours, prédateur opportuniste, passait par une brève phase bénéficiaire en cas de réchauffement, par l’apparition de proies nouvelles, y compris commensales de l’homme : à voir. Jusqu’à ce que la pénétration humaine toujours plus au nord condamne définitivement ses zones de quiétude… Quoi qu’il en soit, la photo d’un Ours blanc blessé ne constitue pas un argument scientifique, ni dans un sens ni dans l’autre, et personne n’a jamais prétendu que la validité du réchauffement reposât sur cette unique photo. De la même veine est l’argument « la banquise en 2015 a moins fondu que prévu ». De la part de « sceptiques » dont le refrain principal est que le GIEC manque de recul avec seulement 150 ans de données, est-il bien rigoureux de tirer des conclusions… d’un an ?

Bien d’autres indicateurs existent et j’en ai cité ici quelques-uns. Nulle part ils ne s’appuient sur des termes tels que « fantasme », « lobotomisation », « délire », « conneries » et autres charmants épithètes. On pourrait. On pourrait très bien jouer à appliquer ces termes au climatonégationnisme – j’emploie ce mot, non pas pour invoquer les funestes Z’eures les plus sombres, mais parce que le négationnisme consiste à rejeter en bloc des faits patents et établis. Nier n’est pas douter. En tant que démarche, le climatoscepticisme est légitime… mais il aurait dû, depuis longtemps, amener tous ses adeptes à conclure à la réalité du dérèglement climatique d’origine anthropique. Tous les indicateurs concordent. Ils sont au rouge.

Ce serait tellement plus simple pour tout le monde qu’il n’en soit rien. On devrait interdire la réalité.