Église: la drôle d’offre d’emploi de Macron

Hier, Emmanuel Macron a prononcé un drôle de discours. Il a voulu, disait-il, restaurer le lien abîmé entre l’Église et l’État.

Je ne le trouve pas abîmé, moi, ce lien. L’État consulte à l’occasion les responsables des cultes. Il ne ferme pas les églises. Et s’il mène une politique sans cohérence aucune avec l’idéal chrétien du service du frère – comme je le pense – c’est un problème de lien entre l’Église et la société, pas avec l’appareil d’État.

Donc déjà là c’était le tollé assuré. Le malentendu soigneusement disposé – « je pose ça là » – et le piège béant : vous approuvez ? alors, soit vous défendez le césaropapisme (crac dedans : infraction à la laïcité) soit vous êtes disposé(e) à signer le contrat que je vais vous tendre.

Quel contrat ?

« J’appelle les catholiques à s’engager politiquement.

Votre foi est une part d’engagement dont notre politique a besoin. »

Voilà l’une des formules qui m’a le plus frappé. Emmanuel Macron ne demande pas aux catholiques de s’engager pour la société, la cité, la collectivité (appelez ça comme vous voudrez) ou leurs frères, mais parce que sa politique en a besoin. Pas la nation, pas les Français : sa politique.

Nous retrouvons plus loin cette attente de voir les catholiques se mettre au service, non de leurs frères, mais du pouvoir :

« La République » (sous-entendu : le gouvernement d’Emmanuel Macron, comme exposé précédemment) attend de [nous] trois dons » : celui de [notre] sagesse, celui de [notre] engagement, celui de [notre] liberté.

Et quel est ce besoin ?

Il l’avait dit quelques secondes plus tôt.

« Nous avons besoin de l’aide catholique pour tenir ce discours d’humanisme réaliste. »

L’aider à tenir son discours. L’aider à mettre en place « l’humanisme réaliste », l’humanisme version Macron, l’humanisme version Gérard Collomb qui prend, de Calais au col de l’Échelle, des formes qu’on qualifiera pudiquement de controversées.

L’Église, les catholiques, et particulièrement ceux qui s’engagent déjà, pourraient être simplement consultés, comme c’est la prérogative de n’importe quel citoyen ou groupe de citoyens dans un régime démocratique et laïc, pour exprimer ce qu’il estime être une politique humaine et juste. Elle a pour cela l’expérience de la glaise du réel, comme M. Macron n’oublie pas de le rappeler. Du CCFD aux innombrables paroisses ouvertes aux migrants, du Secours catholique aux bénévoles d’Emmaüs ou d’Habitat et Humanisme, d’Église Verte à l’ACAT en passant par les innombrables engagements associatifs, paroissiaux, individuels ou de congrégations pour le service du frère pauvre, l’Église aurait beaucoup à dire pour rappeler à l’État ses devoirs vis-à-vis des faibles et des pauvres. Mais ce n’est pas cela qu’attend de nous Emmanuel Macron. Ce n’est pas d’exprimer ni de témoigner à temps et à contre-temps la radicalité de l’Évangile, la Bonne Nouvelle et l’amour inconditionnel du prochain. Ce qu’il attend, c’est de « l’aider à tenir un discours d’humanisme réaliste ». De construire les éléments de langage qui verniraient d’humanisme sa politique, laquelle ne déviera pas d’une virgule.

Car après la flatterie épaisse, où pas un mot-clé ne manque, ni Ricoeur ni Simone Weil, ni les « racines », après la proposition de poste, vient le temps du cadrage du contrat. Le monde est complexe et lui, Emmanuel Macron, maîtrise le complexe, le réel, le pragmatique. Que l’Église le serve, mais lui, Emmanuel Macron, sera le chef.

Son discours fleuve reprend en trois fois cette structure flatterie-proposition de poste-rappel de qui sera le chef. Les catholiques, sous Macron, seront priés de rester à leur place. Généralités, migrations, bioéthique : « le monde évolue », « le discours de l’Église » (car ce n’est au fond qu’un discours de lobby, n’est-ce pas ?) se heurte à des « réalités complexes et contradictoires », et enfin : ce qui est attendu des catholiques, c’est leur sagesse et leur humilité. Énième reprise du mantra politicard contemporain : rappelez-vous que vous n’êtes pas tout à fait assez intelligents pour comprendre notre époque, la politique, le marché, le réel : ça, c’est notre prérogative, à nous, les hommes politiques.

Sachez donc humblement obéir et pas davantage. Faites ce que vous savez faire, vous avez un très beau CV en humanitaire ! mais faites-le sous l’autorité de votre n+1 : Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron n’a pas cherché à dialoguer avec l’Église. Il lui a transmis une offre d’emploi, sans cacher le moins du monde le rapport de subordination qui s’ensuit. Il attend une Église « En Marche », adhérente et soumise à la discipline de son parti. Il a proposé hier à l’Église un poste de Chief Humanisation Officer dans la startup France.

Ce poste, c’est un job, ou plutôt un stage non rémunéré, sous l’autorité du Président de la République, consistant à lubrifier sa politique en lui assurant un vernis d’humanisme qui servirait à faire taire les râleurs d’un côté et de l’autre. Le service d’humanisme-washing « dont sa politique a besoin ».

Tous les réseaux en ont hurlé, croyant au retour du catholicisme d’État pour le moins.

Pour moi, catholique ed’base dans son carré de roseaux, ç’a été un moment pénible. Très pénible. Dans la phase flatterie : collant, sirupeux, écoeurant comme vile barbapapa. Je n’ai pu, tant en direct qu’à la relecture, me défaire du désagréable sentiment d’être réduit au rang de client d’un marketing ciblé bien ficelé. Tous les mots-clés ont défilé, soigneusement collectés par le Big Data. De quoi crier « Quine ! » à la fin de chaque phrase. Un coup de catholiques qui ont modelé la France, un coup d’hommage aux savoir-faire, un coup de racines, un coup de loi de 1905, le saupoudrage de citations choisies, un coup vers les cathos sociaux, un coup vers les cathos de centre droit, un coup vers les cathos tendance identitaire, chacun son sachet de bonbons, tandis qu’hurlait la gauche laïque sur les réseaux.

Si j’eusse eu dans le bec un fromage, je l’y aurais perdu. Pas pour montrer ma « belle » voix (aux élections ? déjà ?), mais pour crier : lâche-moi la grappe (de la Vigne). C’était tellement grossier.

M. Macron, mon engagement de catholique n’est pas pour vous. Ce que je tâche de faire, clopin clopant, derrière le Christ, pour la cité, pour la France, pour mes frères en humanité, ce n’est pas pour vous.

Tu connais, Manu, cette prière de saint Ignace ?

Prends Seigneur et reçois

toute ma liberté,

ma mémoire, mon intelligence

toute ma volonté.

Et donne-moi, donne-moi,

donne-moi seulement de t’aimer.

Donne-moi, donne-moi,

donne-moi seulement de t’aimer.

(…)

Tout est à toi, disposes-en

selon ton entière volonté

et donne-moi ta grâce,

elle seule me suffit.

Relis-la bien et cette fois, sans te prendre pour le Christ, bien que tu sembles aimer ça.

Ce n’est pas à toi, Manu, que l’Église doit et donne tout ça. C’est au Seigneur seul. Et quoique tu en aies, tu n’es pas le Seigneur.

J’ai très envie de conclure avec une expression pas policée du tout, à son adresse et à celle de tous ceux de bords politiques divers qui tentent ou tenteront la même approche. Mais comme c’est lui qui s’est exprimé hier, c’est à lui aujourd’hui que je dis : Manu, l’Église n’a pas à être ton Église.

 

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Une chute de neige très politique

Tout est politique en notre siècle de crise/progrès/technologie/résurgence réactionnaire/folie néolibérale/foot-business/ratons-laveurs connectés (rayer les mentions inutiles), comme l’illustrent les réactions des grands de notre temps aux calamités météorologiques frappant en cascade la ville-monde-lumière. Aperçu.

Sylvain Maillard : « La grande majorité des flocons choisissent librement de tomber. »

Marlène Schiappa : « Assurer l’égalité des droits des flocon.n.es à atteindre le point de chute de leur choix est une priorité du gouvernement. »

Christian Estrosi : « Grâce à notre réseau de vidéosurveillance, le premier d’Europe, pas un flocon n’a pu frapper les rues de Nice. »

Edinson Cavani : « On parle beaucoup de Neymar, mais je marquerai un triplé sur la neige avant lui. »

Christophe Barbier : « Les Français doivent apprendre à renoncer à leur cinquième centimètre de neige et aller travailler. »

Laurent Wauquiez : « La neige en hiver est un symbole fort de nos racines chrétiennes françaises, que j’ai toujours su préserver en Haute-Loire, contre l’avis des écologistes parasites.»

Islamisation.info : « La France couverte d’un voile neigeux : tradition ou soumission à l’islamisme rigoriste ? »

L’informatrice zélée : « Si vous tracez une croix gammée dans la neige devant l’Assemblée nationale, vous verrez très distinctement un insigne nazi, ce qui prouve les accointances douteuses de la République avec les idéologies extrémistes. »

Henry de Lesquen : « La raréfaction de la neige est le résultat de la congoïdisation du pays. »

Libération : « Ils aiment les hivers froids et neigeux : enquête chez les intégristes de la météo » (sondage exclusif : mon enfant aime faire des bonshommes de neige, est-il réactionnaire et homophobe ?)

L’Humanité : « La neige bourgeoise à l’assaut des prolétaires sous-chauffés »

Le Nouveau Détective : « La sorcière blanche : elle laisse ses enfants jouer dans la neige sans bonnet, ils finissent chez le pédiatre »

Limite : « Pas con l’ancien ! Les conseils exclusifs de nos ancêtres : le bonnet de laine protège du froid »

Challenges : « La raquette connectée est-il l’avenir du transport parisien ? »

WeDemain : « Il invente un mode de transport sur neige révolutionnaire grâce à deux planches de récupération fixées sous ses pieds, reliées à une application météo »

L’Express : « Or blanc : pourquoi il faut mettre fin au monopole de l’hiver sur la neige »

Les Echos : « Les fonctionnaires qui vident les sacs de neige sur nos têtes sont-ils trop nombreux ? »

Le Figaro : « Paris-neige: la dernière lubie pas si écolo d’Anne Hidalgo »

Le Point (édition spéciale) : « Glaciation de Würm / Invasion barbare de 406 / Retraite de Russie / Chutes de neige à Paris : l’hiver, saison des effondrements de civilisation ? »

Samuel Laurent : « DÉCODEX : Pourquoi 10 centimètres de poudreuse ce n’est pas (encore) la fin du monde »

Aleteia : « Est-il chrétien de préférer la neige au foulon comme symbole de blancheur ? »

Grégory Coupet : « Cette chute de neige, je l’aurais arrêtée. »

Quant à Emmanuel Macron, il a choisi de gravir symboliquement la butte Montmartre en moon-boots, envoyant un signe fort de sa détermination à réformer le climat (le blizzard a empêché notre reporter d’immortaliser la scène).

Terrorisme et réchauffement, quelle tambouille !

Emmanuel Macron a donc abandonné l’espace de cinq secondes son générateur xyloglotte automatique pour la formule choc : « on ne peut pas prétendre lutter efficacement contre le terrorisme, si on n’a pas une action résolue contre le réchauffement climatique ».

Et cette phrase suscite pis que l’incompréhension, l’hilarité.

« Mais bien sûr, les terroristes qui ont tué deux cent trente Français avaient pris un coup de soleil », ai-je lu, par exemple. Selon de nombreux commentateurs, Emmanuel Macron aurait par cette phrase défendu l’idée ahurissante que le réchauffement climatique était la cause du terrorisme – et donc que les terroristes avaient une très bonne excuse. Pour d’autres, le raisonnement présidentiel envisagerait de couper les vivres à Daech en cessant d’utiliser le pétrole dont il tire ses revenus, et ce serait « une incongruité monumentale ». En effet. Mais ce n’est pas le propos présidentiel. Pas du tout.

J’avoue être sidéré par cet accueil et ces interprétations.

Et je pense avoir assez dit par ailleurs tout le bien que je pensais de S.M. Hyperprésident II pour ne pas être suspect de macronmania.

La cause, non. Un lien, oui

Emmanuel Macron n’a nullement déclaré que le réchauffement causait le terrorisme. Il a dit qu’on ne ferait pas disparaître le terrorisme sans lutter contre le réchauffement et ce n’est quand même pas du tout la même chose.

Car s’il s’agit d’exprimer l’idée que le réchauffement est un facteur qui nourrit le terrorisme, il a entièrement raison. Et il n’exprime d’ailleurs rien de spécialement révolutionnaire. Nous avions d’ailleurs écrit un article sur le sujet dans le n°2 de Limite. À l’époque de la rédaction de celui-ci, avant même les attentats de novembre 2015, on commençait à voir poindre quelques analyses rappelant qu’en Syrie, la guerre avait été précédée d’une sécheresse sans précédent qui avait provoqué l’effondrement d’un modèle agricole inadapté aux conditions arides, et jeté dans des bidonvilles d’innombrables paysans ruinés : 1,5 million de déplacés, selon une étude commentée ici 

Et comme par hasard, le conflit syrien a commencé dans les zones les plus touchées par cet exode rural massif. On peut trouver sur Wikiagri, site peu suspect de gauchisme exalté, une analyse des ressorts climatiques et agricoles de cette histoire.

Pas besoin de Macron pour le savoir, ces études datent de 2014-2015.

Bien entendu, en conclure que « la guerre en Syrie, c’est à cause du réchauffement climatique » serait une caricature grossière, un discours que personne ne tient, nulle part. Ce que l’étude met en avant, c’est une sécheresse d’une ampleur sans précédent, s’inscrivant dans une évolution globale du climat local, de plus en plus chaud et sec, frappant un modèle inadapté et face auquel le régime n’a pas réagi. Avec en conséquence une source supplémentaire importante d’hostilité, un facteur s’ajoutant à d’autres pour déclencher le chaos que l’on sait.

Voilà de quoi il est question.

Quant au fait que ce chaos, que la perte de contrôle par les États de vastes territoires dans une zone où existe déjà, depuis longtemps, la violence islamiste, donne à celle-ci des moyens d’une ampleur nouvelle, personne ne le contestera.

Emmanuel Macron n’a pas dit que planter des éoliennes était la solution qui allait nous protéger des terroristes. Ni même considéré l’abandon des énergies fossiles comme le moyen de ruiner les finances de l’État islamique. Il n’a pas exprimé cette idée non plus devant un parterre de maires de banlieue, mais au G20. Il n’en fait pas l’idée directrice de la protection des Français contre les menaces d’attentat ici-maintenant. Il souligne le fait qu’il existe un lien. De quoi peut-il bien parler ?

La solution, non. Un paramètre, oui

Bien sûr que non, l’islamisme ne naît pas du dérèglement climatique et ce n’est pas un coup de soleil qui radicalise les gens à Toulouse ou à Mol-en-bec. Ni la violence ni le terrorisme ne sont nés avec le dérèglement climatique. Mais les sécheresses record à répétition et la désertification sont des facteurs non uniques mais de plus en plus importants dans la déstabilisation des Etats dans des régions du monde déjà géopolitiquement chaudes. Les paysans chassés de leur terre au Sahel, par exemple, sont des recrues de choix pour l’AQMI et Boko Haram, hélas seules organisations à leur offrir, sinon une sorte d’avenir, du moins une structure, et de quoi manger.

Le Sahel et le monde arabe sont parmi les parties du monde où l’impact du réchauffement climatique est le plus grave, car en frappant des contrées au climat déjà très aride, il tend à les transformer en véritables déserts. D’autant plus que les vagues de chaleur létales y sont elles aussi en augmentation.  Autrement dit, ces territoires déjà instables et regorgeant d’armes depuis des décennies font face à une crise environnementale de nature à détruire toute économie agricole, et à jeter des millions d’hommes sur les routes de l’exil et de la misère. Assez d’exemples historiques prouvent que les idéologies meurtrières prospèrent sur ces situations. Elles n’en sont pas nées, elles n’en sont pas la simple conséquence mécanique, mais elles y trouvent des opportunités sans lesquelles, peut-être, elles resteraient cantonnées aux marges de l’Histoire.

N’a-t-on pas assez insisté sur le rôle déterminant de la crise économique des années 30 pour expliquer la montée du nazisme ? Qui aujourd’hui qualifierait ce point d’incongruité ou de tentative de déresponsabiliser les Allemands d’alors ? Adolf Hitler et son parti ne sont pas un produit de la crise. Son idéologie et la violence politique de la société allemande de l’époque existaient dès 1919. Mais en 1928, le NSDAP réunissait 2,6% des voix. La crise a frappé la République de Weimar au moment même où la reprise économique de la fin des années 20 commençait à lui donner un peu de crédit et d’espoir d’être réellement acceptée par les Allemands. Les extrémistes eurent alors beau jeu de capter les déçus, les déclassés, les pauvres et les ruinés. L’élite conservatrice joua le nazisme contre les communistes inféodés à Staline et se fit jouer par lui. C’était plié. La crise n’a pas accouché, à elle seule, de la guerre. Il a fallu des graines, du terreau, un climat. La crise fut, à tout le moins, un élément du terreau. Et si ce terreau avait manqué ?

Non, bien sûr, « nos » terroristes, nés et grandis en Europe, ne sont pas des paysans sans terre de Syrie ou du Tchad. Seulement, voilà : s’ils ont fait allégeance à l’EI, ce n’est pas qu’à cause de l’étiquette islamiste, que d’autres avaient déjà revendiquée. C’est, nous a-t-on expliqué, à cause de la remarquable propagande de ce groupe islamiste-ci, à base d’images de guerriers triomphants et d’interminables colonnes de véhicules hérissés d’armes. Tout comme le IIIe Reich frappait les esprits avec ses kolossales parades et ses défilés, l’EI recrute en étalant sa puissance, en faisant défiler ses troupes. Des troupes locales, qui attirent à elles, dans un second temps, des recrues venues de loin, séduites par cette force et cette image d’armée combattante contre le grand-méchant-Occidental-colon-croisé-machin grâce à qui les damnés de la terre pourront aller prendre de force ce qu’ils n’ont plus chez eux. La ficelle n’est franchement pas neuve, mais hélas elle marche toujours.

Aux plus pauvres, l’EI promet une espèce d’avenir. On avait même cité le cas d’une Italienne convertie au salafisme qui avait fini par embobeliner toute sa famille, y compris la grand-mère … en lui promettant que le califat lui procurerait une machine à laver.

Cette force soigneusement étalée face au monde capte ensuite des recrues, de plus en plus éloignées. Encore fallait-il que force il y eût.

Le nazisme, là encore, et pour ne prendre que cet exemple, n’agissait pas autrement. Peu de membres du parti avaient lu Mein Kampf et bien compris le programme de leur Führer. Ils retenaient surtout qu’on leur promettait monts et merveilles, pour peu qu’ils consentissent à matraquer l’ennemi qu’on leur désignait. La SA enrôlait à tour de bras les chômeurs, les ouvriers miséreux, les petits bourgeois ruinés. Cela ne fait pas de la crise la cause du nazisme, non plus que cela n’en fait une excuse pour ceux qui se sont compromis sous la croix gammée. Ce n’est pas non plus nier le phénomène nazisme. C’est un fait, une donnée, que cette stratégie de recrutement. Les calamités offrent des troupes de désespérés à des idéologies violentes qui recherchent précisément ce profil, et sans lesquelles elles séduiraient bien plus difficilement.
Qu’était d’ailleurs le plan Marshall, ou le pont aérien de Berlin en 48-49 sinon une politique visant à tirer le plus vite possible l’Europe occidentale de la misère pour couper l’herbe sous le pied aux tentatives de prise de contrôle de la part de Staline ?

Mélange explosif

À notre époque, l’idéologie violente majoritaire est le djhadisme, et la sécheresse la calamité principale, que le réchauffement rend plus longue et plus dure, dans toute une partie du monde qui n’avait pas besoin de ça. C’est ça, établir le lien. Si rien ne change, ce coin d’univers continuera à engendrer des exilés n’ayant rien à perdre, que la première bande armée venue aura beau jeu de se rallier.

Et si le djihadisme pouvait être éradiqué en tant qu’idéologie, il y a gros à parier qu’une autre idéologie violente surgirait pour récupérer les désespérés du Sahel et du Moyen-Orient et séduire ensuite ceux d’ici. Le bloc communiste le faisait d’ailleurs dans les années 60-80.

Si l’on veut éradiquer le terrorisme sur le long terme, cela passe par la possibilité, pour ceux qui font aujourd’hui le gros des troupes de Boko Haram, de l’EI et consorts dans leurs pays-bastions, de vivre décemment chez eux, et le changement climatique est en train de rendre ces territoires hostiles à la vie humaine. Des vagues de chaleur à plus de 50°C, ça veut dire qu’on peut mourir dans la rue. Est-ce une « incongruité monumentale » que de frémir en imaginant des zones déjà si instables et saturées d’armes devenir, au sens propre, invivables ?

Voilà pourquoi combattre le terrorisme – qui d’ailleurs, n’a pas toujours été et ne sera pas toujours qu’islamiste – sur le long terme passe par la lutte contre le dérèglement climatique. Personne n’a jamais voulu y voir l’alpha et l’oméga de la lutte antiterroriste. Il s’agit de combattre une cause de désordre géopolitique majeure. Il y a plusieurs décennies déjà que d’innombrables experts le désignent comme un puissant facteur de déstabilisation et un aggravant de toutes les causes classiques de misère, de violence et de soulèvements armés. On peut toujours ironiser sur le fait que la lumière n’a jamais tué personne, on n’est pas obligé d’entrer dans une poudrière en tenant à la main un bougeoir allumé.

J’aimerais mieux être cincle que de voir ça

Hier matin, j’ai vu un cincle.

Cincle plongeur

C’est son coin. Il y a là un petit étang de pêche dont le déversoir cascade sur de grosses pierres. Une vieille clôture borde le ruisseau qui poursuit sa course à travers une belle pâture à vaches. Nous sommes ici tout au nord-ouest du département du Rhône, à l’endroit où il commence à se muer franchement en Charolais.

Je passe ici deux fois par an, au printemps, pour un STOC-EPS, et maintenant je sais le trouver : il se tient à l’affût non dans les rochers, mais sur un piquet.

Il était là. Soudain il a plongé dans une vasque du déversoir et ressurgi hors de ma vue.

Comme il faisait zéro degré, malgré la date, et sans doute un peu moins dans ce fond de vallée humide, et que le soleil levant restait très abstrait derrière les brumes tenaces, j’avais froid, figurez-vous, et me suis dit un instant que je n’enviais pas ce cincle.

Et puis j’ai réfléchi et me suis dit qu’au moins, lui, personne ne l’attendait à la sortie du ruisseau pour le sommer de trancher entre Macron et Le Pen, le traiter de fasciste ou de laquais du néolibéralisme où se dissout son identité de turdidé aquatique, le mettre en demeure de faire barrage (« sur mon ruisseau ? non mais ça va pas ? ») ni d’abandonner son régime alimentaire à base d’animaux sentients.

Du coup, je me suis dit que quitte à avoir froid, autant être cincle.

Et j’ai re-changé d’avis en songeant qu’il fallait craindre que les choix politiciens ne touchent durement son ruisseau et sa pâture, à terme. Sans qu’il y puisse rien.

Ne rien y pouvoir. Je crois ferme qu’une bonne part des votes qui n’ont été ni macronistes, ni fillonnistes du premier tour tiennent à cela : le désir d’une politique qui fasse quelque chose, d’un État qui annonce vouloir et pouvoir faire quelque chose. De retrouver un peu de contrôle, sur sa vie, et sur la vie du pays, de la communauté humaine où l’on se trouve. De demander autre chose aux gouvernements successifs que l’éternel discours : on ne peut rien, c’est ceci, c’est l’époque, c’est cela, c’est l’Europe, subissez, vous n’y pouvez rien, il ne peut y avoir d’autre projet, à notre siècle, que la concurrence pure – mondiale ou intra-nationale, qu’est-ce que cela changera : très vite pas grand-chose – et comme autre moteur que l’argent.

Choisir un peu plus où l’on vit, de quoi l’on vit, et dans quelles conditions, et comment l’on vit en tant que communauté humaine, pas seulement comme individu : rien de plus ordinaire comme aspiration chez l’animal social qu’est notre espèce. Voilà ce qui lui est refusé par les uns, et du coup, promis par d’autres qui ont beau jeu, y compris les plus dangereux charlatans.

Oh ! Qu’ils sont méchants de renâcler, les damnés de notre terre ! C’est si facile de mépriser comme « losers » ceux qui, malgré une dépense folle d’énergie et d’ingéniosité, ne s’en sortent pas, quand on s’en sort soi-même, aveugle à la nécessaire part de chance. A celui qui croit qu’il ne doit sa réussite qu’à lui-même (et qu’il en va de même des « ratés », l’illusion de toute-puissance sautera toujours à la figure. N’est-ce pas ce qui nous est arrivé lorsqu’ont pris fin les Trente glorieuses et que toutes les recettes auxquelles, soi-disant, nous devions notre croissance, notre Wirtschaftswunder comme disaient nos voisins, ont tout à coup cessé de fonctionner ? Et nous n’avons toujours pas compris. Le Dr Jekyll-Mr Hyde, ne parvenant plus à réaliser la poudre qui lui permettait de changer de forme, comprit trop tard que celle-ci ne devait pas son efficacité à la pureté de ses ingrédients, mais au contraire à la présence d’une « impureté ignorée [qui] donnait au breuvage son efficacité. » Nous non plus, nous ne pouvons nous résoudre à attribuer dans nos succès la part qui revient à des circonstances, parfois mystérieuses ; et nous continuons. La folie, dit-on, c’est répéter les mêmes actes en attendant un résultat différent ; mais la nôtre, c’est de répéter sans fin les mêmes actes en des circonstances autres, et d’attendre néanmoins le résultat familier.

Et croît sans fin l’immense et croissante cohorte de ceux qui ont tout fait pour réussir, sans toutefois y parvenir, et se retrouvent désignés à la vindicte. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement, d’idéologie comme on dit à notre époque, pour croire que la réussite de chacun ne dépend déjà que de lui-même, et que l’échec ne peut être que la sanction d’une faute. Ça marche au bac à sable, à condition d’être tout seul, et encore, si le sable n’est ni trop sec ni trop humide, ça marche avec un jeu de Lego et un bon plan de montage. Là, oui. La réussite ne dépend que de vous.

Dans le vrai monde, « la réussite » est une alchimie insaisissable et instable où la sueur et l’adresse de l’individu ne sont qu’une part modeste et sans doute décroissante, hausse de population oblige.

Mais le désir de ne pas tout subir de sa vie, lui, demeure. Croissant, à mesure que le contrôle se perd.

Raillez-le, politiques pragmatiques – surtout ceux qui sont du bon côté de la ligne. Dédaignez-le, il explosera.

Cette faim de contrôle de sa vie, votre rôle, votre métier, c’est d’y répondre, c’est de la nourrir. Vous dites que les extrêmes mentent, qu’ils n’ont rien à offrir non plus ? Sans doute, mais ils promettent. Vous vous refusez à les suivre dans la démagogie ? Mais si vous n’avez rien, rien de mieux qu’un mensonge (dont en effet, il vaut mieux s’abstenir) à promettre aux affamés, à quoi servez-vous donc et que faites-vous là ? Pourquoi faudrait-il vous suivre ? Que ferons-nous d’une alternative entre vrais marchands de rien et faux marchands de tout ? Vous pouvez sermonner, tancer le désespoir de se taire : ça ne l’apaisera pas. Vous pouvez le mijoter dans de fausses issues, ce désespoir, comme généraliser les travailleurs pauvres, l’effort qui ne paiera jamais plus. Vous ne ferez que précipiter l’explosion de l’infernale tambouille. Car il n’y aura rien de pire pour les citoyens que de découvrir que la dernière planche de salut, d’inaccessible, est devenue inutile… C’est ce désespoir qui a nourri toutes les révoltes. Ferez-vous alors tirer ? Qu’est-ce qui vous distinguera alors de ceux auxquels nous aurons fait barrage ?

Si vous valez mieux qu’un extrême, prouvez-le. Rassemblez pour de vrai, proposez un projet de vie pour tous les habitants de ce pays pour de vrai. Rendez l’espoir, au lieu de manier la menace et l’insulte.

Cela tombe bien. C’est le moment. Le vieux stock de sel du Dr Jekyll est épuisé, le monde est tout à fait devenu Mr Hyde et la planète exsangue n’a plus rien pour lui. Il est temps de construire un projet qui rompra enfin, pour la première fois depuis deux siècles, avec la course à l’avoir comme seul horizon. N’est-il pas grand temps ? La leçon n’est-elle pas assez claire ? Avec la ponction démentielle de ressources opérée sur notre pauvre monde, le déferlement de biens que nous en tirons, et qui se déverse sans limites sur un bon quart des hommes, ceux-ci au moins devraient nager dans le bonheur.

Or, non seulement leur statut de nantis exaspère la fureur de ceux qui n’ont rien, ce qui n’a rien de neuf, mais eux-mêmes, nous-mêmes, devons nous rendre à l’évidence. Nos possessions obèses – ces écrans plats si grands que plus personne n’a chez lui de pièce assez grande pour le recul nécessaire, ces smartphones qui ne tiennent plus en poche à force de vouloir le « mini » en taille « géant » – nous simplifient la tâche, allongent notre durée de vie… sans augmenter d’un iota notre sensation de bonheur. Bourrés de gadgets, gavés de cachets ! Sortez-nous donc de là.

Sortez-nous de là ou laissez-nous en sortir nous-mêmes. Mieux : faisons les deux à la fois. Politiciens, si la Polis vous importe, rendez possible une société française libérée de la tyrannie de l’avoir, et rendez-la possible pour tous et non pour une caste.

La fièvre qui entoure ces élections le prouve : malgré toute leur défiance, les Français attendent encore quelque chose du, des politiques. Ce qui s’y joue ne les indiffère pas. Le 7 mai, l’abstentionnisme lui-même n’aura jamais été aussi politisé. Il ne faut pas tout attendre de vous, politiques ? On l’a compris depuis longtemps. Mais si vous n’êtes là que pour nous dire qu’il ne faut rien attendre, alors retirez-vous. Vous avez beaucoup mieux à faire.

Nuit Debout, quand la jeunesse nous bouscule

Il faut l’avouer, je ne suis plus jeune. Mes perpétuelles baskets ne peuvent cacher l’implacable réalité. Cet été, j’entrerai de plain-pied dans la zone où l’on guette anxieusement le premier cheveu blanc et la première réclame pour « Notre Temps » dans la boîte aux lettres.

Mon regard sur la Nuit Debout ne sera donc pas celui d’un jeune. Apparemment, j’appartiendrais (de justesse) à la génération X plutôt qu’Y. C’est pour situer. Je n’ai jamais vu dans ces classes grand-chose d’autre qu’une forme moderne de la complainte quadrimillénaire contre ces jeunes qui ne respectent plus le roi, ni les dieux, et qui ne veulent pas apprendre à tirer à l’arc.

Je n’y suis pas allé non plus, vous vous en doutez. Bien à mon corps défendant. Mais mon corps, justement, me rappelle que la nuit debout n’est pas très compatible avec le lever avant l’aube pour les prospections de terrain. Mais, comme tout le monde, j’ai lu et entendu pas mal d’avis. Très contradictoires.

Je souhaite, simplement, retenir une chose : ce mouvement réunit autour de la chose politique, de la chose publique, une génération qu’on disait totalement égoïste et dépolitisée, incapable de réagir à quoi que ce soit, de réfléchir à quoi que ce soit, et surtout pas en commun.
Hâtivement, on a voulu en faire un mouvement d’égoïsme en foule, uniquement destiné à rejeter une loi destinée à « les faire travailler un peu ». Et de s’étonner qu’un lycéen se préoccupe de ce qui sera demain le monde où il bossera. L’inquiétant serait plutôt qu’il manquât à ce point de vue à long terme.
La diversité des idées qui s’y brassent, mais aussi, et même surtout, les formes d’organisation en commun, sur le tas, qui naissent là pour faire face à l’intendance d’un mouvement parti pour durer, me semblent autrement prometteuses. La solidarité peut-elle repartir d’ailleurs ? Des jeunes redécouvrent qu’ensemble, dans la nécessité, et unis par une volonté commune, on peut résoudre ce qui, pour l’individu, est un casse-tête. Ils réinventent des organisations simples et sobres de vie commune. Cela sera d’un grand prix dans les grands effondrements qui s’annoncent.
On y voit des invités sulfureux, des partis aux slogans puérils ? Ben oui. Comment voulez-vous qu’ils n’y fussent point ? Ils ont la structure, ne manquait que l’occasion. Mais s’ils sont groupuscules, c’est que précisément leurs slogans puérils ne survivent pas à la réflexion. Nuit Debout n’est pas un meeting pour tribuns. Ils n’ont aucune chance. J’ai confiance dans les participants pour « faire le tri », c’est leur liberté, et rien n’est plus mortifère que la défiance systématique – sinon la haine – que nous manifestons envers nos jeunes.
Ils se font des illusions ? Ils croient inventer le fil à couper le beurre ? Peut-être. Qu’ils le réinventent et le fabriquent eux-mêmes, ce sera mieux que celui fabriqué en Chine et vendu fort cher en Europe. Ils rêvent ? Mais oui. Combien de temps croit-on tenir en main une société sous état d’urgence permanent, en crise chronique, en état d’austérité à vie, et à qui l’on martèle « il ne faut plus rêver » ? Une espèce d’état de guerre, mais indéfini et sans victoire possible, où la seule liberté qui reste, la seule vie qui reste est celle définie par Manuel Valls : « dépensez, consommez ».

Nous aurons beau faire, nous n’empêcherons personne de rêver d’autre chose. À la Nuit Debout, on va rêver, on va penser, on va espérer. On pensera bien ou mal, on mettra ses espérances dans de bons et de mauvais paniers. Mais ça bouillonnera. Tout sera possible le temps d’une AG, et peut-être en naîtra-t-il un autre monde que l’actuel, malgré ses prétentions à être le seul possible.
D’ailleurs, n’est-ce pas ce que nous-mêmes appelons de nos vœux ? Les deux derniers présidents avaient pour slogan : « Tout devient possible » et « Le changement, c’est maintenant ». À présent, « En marche ». En marche vers un « monde de demain » qui ressemble, en vérité, beaucoup plus à celui de 1910. À la rigueur de 1930.
Nous voulons du mouvement, du changement. En voilà, et nous nous empressons de paniquer, de tancer cette jeunesse impertinente qui ose nous prendre au mot. Changer, oui, mais sous contrôle, sous notre contrôle ! Et dans notre sens.

Voilà ce qui nous dérange le plus, je crois, dans la Nuit Debout. Elle nous signifie que le changement, le nouveau monde, le vrai, a de grandes chances de ne pas être un prolongement de l’actuel et encore moins une répétition cossue de l’ancien. Que ses structures et ses hiérarchies risquent d’être bousculées. Pire : que nous ne pouvons pas prévoir de quoi il sera fait. Alors que nous aimerions tant qu’au fond, pas grand-chose ne change, qu’on sauvegarde les principes, qu’on « aménage le système à la marge » tout au plus. Et que les jeunes ne soient là que pour trimer double afin de payer enfin la dette – financière, mais surtout écologique – que nous avons héritée nos pères, et entendons bien refiler à nos fils, avec intérêts. Ce serait si simple.
« Qu’est-ce que vous proposez à la place ? » aimons-nous lancer à l’appui de nos conservatismes. Hop ! Disqualifié, l’interlocuteur qui ne peut pas sortir de suite un épais dossier « Monde Nouveau 4.0, étude de faisabilité, étude d’impact et retour sur investissement ». Comme si notre propre monde avait été conçu et planifié en bureau d’études.

Nous voyons comment va naître le monde de demain : librement, sans contrôle, sans règles, pas même celles du saint Marché, imprévu, différent, et sans doute avec des dérapages et des débordements. Et personne ne peut savoir ce qui en sortira. Une oligarchie d’experts transhumains ? Une néo-féodalité sur villages lacustres chassant les vaches sauvages ? Rien de tout cela ?
Personne ne sait. Mais nous ne pouvons pas passer notre temps à réclamer le changement pour nous indigner que les premiers concernés, la génération qui nous suit, se mettent à cogiter la question. Là encore, l’inquiétant serait d’avoir enfanté une jeunesse tout juste bonne à nous obéir.
Je me réjouis qu’elle ne soit pas encore à ce point-là de KO debout permanent.

Je ne fais pas le malin pour autant. Je suis de la génération qui va passer à la casserole et voir son monde s’effondrer, sans savoir ce qui viendra après. J’aimerais bien, moi aussi, une transition bien planifiée, en douceur. Mais ça ne marche jamais comme ça. On ne sombre généralement pas dans le chaos ; ça, c’est pour l’espérance. Il naît juste des formes d’organisation plus simples et plus petites. Parfois plus justes et parfois pas. Reste le passage.
Ça se fait rarement sans violence.

La violence. Elle est là.
Pas négligeable. Inquiétante. Inquiétante, la vitesse à laquelle nous semblons nous accoutumer au retour de la violence politique. M. Finkielkraut a été chahuté, non pas roué de coups, mais beaucoup l’ont ouvertement souhaité. Il l’aurait « bien cherché ». À moi-même, et à plusieurs de nos amis, des personnes très bien ont exprimé leur regret que nous ne nous soyons pas fait défoncer (sic) par des zadistes (ce qui serait assez paradoxal, d’ailleurs). Bref, l’hypothèse qu’une personne soit rouée de coups pour ses convictions politiques réelles ou supposées semble de moins en moins choquante. Et bien, pour moi, elle l’est. S’agirait-il même de personnages pour lesquels je n’ai aucune affinité d’idées, comme Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron. L’eussent-ils même « bien cherché » en se montrant à des réunions brassant des idées hostiles aux leurs.
Quant à la question des casseurs… Déjà, il y a vingt ou vingt-cinq ans, rares étaient les manifestations qui ne drainaient pas en marge des troupes d’énergumènes qu’il vaudrait d’ailleurs mieux appeler pillards que casseurs. Ceux-là ne cherchaient qu’à profiter des mouvements de foule pour mettre à sac une ou deux boutiques. La donne a changé. Aujourd’hui, autour des ZAD et de leurs occupants écologistes originels, et de tous les mouvements sociaux, on voit apparaître des groupes violents revendiquant des motivations politiques. Et de fait, ils cherchent la destruction et l’affrontement avec les forces de l’ordre, et non les vitrines de godasses de luxe.
Choquant, bien entendu.
Mais dans les deux cas, cette montée de la violence politique est une réalité que nous avons intérêt à regarder en face. Le rejet du monde tel qu’il est prend des formes d’une brutalité croissante, et ce n’est pas en vissant le couvercle de la cocotte aux cris de « c’est comme ça, pas autrement, TINA et adaptez-vous ou disparaissez » que nous réduirons les risques d’explosion. Là non plus, on ne peut pas gagner sur tous les tableaux. Répéter sur toutes les ondes que tout est foutu et clamer aux autres que rien ne doit changer, tous en rang dans l’ordre et la discipline. Empêcher la tension de dégénérer en véritables émeutes, construire demain autrement que dans l’affrontement bête et brutal, sera plus compliqué que ça. Gardons en tête, du reste, que sages ou fous, les jeunes seront aux commandes après nous. Mon Dieu qu’ai-je dit ! Est-ce pour cela que nous sommes si anxieux d’inventer au plus vite le moyen de ne pas vieillir ?
Pour surtout ne jamais leur laisser de place ?