Ne dérivez pas l’écologie intégrale

Cela devait arriver. L’écologie est « à la mode » depuis trop longtemps. À force que chacun tire à soi cette belle couverture, ont fleuri les redéfinitions de termes, les adjectifs, les dérivés. L’on avait déjà dû commencé à parler « d’écologues » et non d’écologistes pour désigner celui qui s’occupe d’écologie scientifique et de rien d’autre ; puis l’on vit éclater les termes d’écologie progressiste, d’écologie humaine et finalement d’écologie intégrale, tout cela valsant et sautant d’un bord à l’autre de l’échiquier comme vile superballe.

Alors, un petit point sur l’écologie intégrale, de la part d’un utilisateur régulier, et, s’il plaît à Dieu, prudent, de la plupart de ces termes ?

Rappelons avant tout que l’écologie, à la base, c’est la branche des sciences de la vie qui étudie les relations des êtres vivants entre eux et avec leur milieu. C’est toujours vrai. C’est toujours une discipline scientifique et c’est par excellence la science des relations. L’affaire se corse si l’on veut bien prendre en compte que le milieu inclut les autres êtres vivants et que ceux-ci créent, dans une certaine mesure, le milieu. Songez aux multiples façons dont végétaux, vers de terre, grands et petits herbivores, modèlent le sol, le paysage et le climat.

Non seulement tout est lié, mais tous sont liés : c’est l’enseignement de cette science.

Et l’écologie intégrale ? La toute première mention du terme est incertaine, mais c’est Benoît XVI qui, le premier, popularise le terme (il arrive encore alors qu’on parle aussi « d’écologie plénière ») pour désigner un souci de l’ensemble des espèces vivantes et de leurs relations écosystémiques qui sache inclure l’homme. C’est encore dans ce sens que l’emploient encore et toujours le pape François, et les catholiques soucieux d’écologie fidèles à la démarche proposée par l’encyclique Laudato Si’.

Pourquoi une écologie qui sache inclure l’homme ? Parce que d’un côté comme de l’autre, à « gauche » comme à « droite », nous avons hérité de traditions qui ont tendance à l’extraire du système pour le considérer à part, comme s’il n’était pas vraiment concerné, ou ne jouant pas le même jeu. À « gauche » donc, l’homme serait perçu principalement comme une sorte de perturbateur extérieur et d’une certaine manière illégitime, un peu comme une espèce exogène et invasive irrémédiablement inadaptée au reste de la biosphère. À « droite », au contraire, l’Homme, avec une majuscule-tour de Babel qui écorche le ciel à un bout et raie le parquet de l’autre, apparaîtrait comme une sorte de Louis XIV de la planète, maître absolu de droit divin, légitime à considérer que tout en ce monde est à lui, pour lui, et tout juste digne de ses chaudières ou de son tube digestif. Encore faut-il préciser qu’il s’agit là de deux pôles, de deux extrêmes qui en l’état ne rallient pas beaucoup de monde, mais qui sont très utiles pour jouer à se faire peur avec l’autre, qui est forcément un khmer vert/un spéciste carniste fanatique.

Ouvrons ici une parenthèse. On lit encore quelquefois « l’écologie intégrale, dite aussi écologie humaine ». C’est faux, il suffit de lire Laudato Si’ pour le vérifier, et source d’encore plus de malentendus car le terme écologie humaine, lui-même, est fort polysémique, du moins en France.

Dans notre pays, « Écologie humaine » est un mouvement, qui pour l’essentiel se préoccupe des combats bioéthiques avec des positions qui recouvrent à peu près celles de l’Église. Et la pertinence du terme ne me convainc qu’à moitié, car ce qui est au cœur de ces motivations, c’est moins la vie (au sens biologique) que la dignité. La dignité est un terme assez inconnu des écosystèmes, le concept est purement anthropique, bien que l’homme puisse, naturellement, reconnaître une dignité à d’autres êtres. Mais, faisons bref : sous le vocable écologie humaine sont menés des combats et défendus des positions qui peuvent être fort légitimes en soi, mais ne relèvent pas vraiment de l’écologie, car ils ne touchent en rien aux questions de relations espèce(s)-milieux. Et ces combats gagneraient à intégrer, d’urgence, car il y a urgence, cette notion de relations avec l’ensemble du monde vivant plutôt que de ruminer la peur d’un terrorisme antispéciste. Ce dernier n’a toujours pas dépassé en violence le stade du barbouillage de murs. Les enfants morts de pollution de l’air ou de l’eau, eux, se comptent par millions.

C’est qu’avant même d’examiner sa dignité, l’homme a des besoins très concrets d’être vivant qu’il s’agit de satisfaire. C’est un primate qui pense et prie, oui, mais un primate avant tout, en ce sens que sans air, ou sans eau, ou sans nourriture ou sans gîte, on n’aura pas le temps d’en voir grand-chose, de sa dignité. Et comme l’air, l’eau, la nourriture et le gîte de notre espèce sont présentement très fragilisés, le risque existe qu’une « écologie humaine » par trop axée « enfant à naître/fin de vie » finisse par se retrouver privée d’objet : à quoi bon naître dans un océan de déchets toxiques ?

La vie oubliée 3D

Il se murmure que dans cet opus au coût modique, l’on trouve moult développements au paragraphe qui précède.

Voilà pourquoi, pour ce qui est du terme écologie humaine, je préfère m’en tenir à la définition papale et désigner par d’autres mots les dossiers traités pour l’heure par le courant du même nom. Sans dénigrement aucun. Tout ce qui est bon ou juste ne relève pas forcément d’écologie, voilà tout. Et je crains, en revanche, qu’à force de dériver des termes, on finisse par les vider de tout sens et rendre aux citoyens un message brouillé, donc inaudible.

Quelle est-elle, cette définition papale ? C’est en fait celle de la science. C’est l’écologie de l’espèce humaine. Ses besoins en termes de milieu. C’est-à-dire un air respirable, un accès à l’eau potable, une nourriture correcte, un logement et de manière générale des conditions de vie convenables, pour s’épanouir en tant qu’être vivant, en tant qu’être vivant appartenant à une espèce qui a ses exigences propres (la sécurité, la paix, la possibilité d’une vie de famille stable, un « cadre de vie » agréable, des loisirs et un accès à la culture, par exemple, toutes choses dont on ne trouvera pas l’équivalent dans l’écologie, disons, de l’orchis pyramidal, du pic vert ou de la cétoine dorée). L’homme doit veiller à ce que ces exigences écologiques soient satisfaites pour toute son espèce, et pas seulement pour quelques privilégiés, nous dit le pape.

Mais il ne le fait qu’après avoir longuement souligné qu’il était également du devoir de l’homme de ne pas empêcher les autres espèces de s’épanouir itou. Et ce, d’autant plus que nous savons désormais que satisfaire nos exigences si le reste du vivant s’effondre est irréaliste, car, enseigne la science, tout est lié. L’homme et les petits oiseaux survivent ensemble, ou périssent ensemble : ainsi va la vie sur ce monde où nous sommes placés.

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Désert humain, désert biologique aussi

Et voici définie l’écologie intégrale. C’est l’écologie qui se préoccupe des conditions de vie de l’espèce humaine du même pas, du même élan que de celles des autres espèces, en pleine conscience et connaissance des liens biologiques et spirituels qui les unissent – services écosystémiques, communauté de destin, vocations variées mais toutes tournées vers un même Créateur.

Mais, me direz-vous, c’est l’écologie tout court. Le terme d’écologie intégrale est redondant, pléonastique, nous sommes rendus au point de départ.

Mais oui ! L’écologie de l’homme, l’écologie desautres espèces, c’est nécessairement tout un. Le monde vivant ? L’homme n’est ni dessus, ni dessous, ni à côté : il est dedans. Même pas au centre : de centre, il n’y en a pas. Comme la Terre n’est pas au centre de l’Univers qui n’en a de toute façon pas. Il est au cœur, au beau milieu, et l’en extraire pour y peser sa place est un non-sens, une confusion de plans. Parler d’écologie intégrale ne peut être qu’une façon transitoire de ramener, non pas l’homme dans l’écologie, car il n’en est jamais sorti, mais l’écologie dans l’homme. Ce n’est qu’un rabâchage, salutaire, mais un rabâchage. Quand nous aurons (r)appris notre leçon, nous pourrons parler d’écologie tout court. Nous pourrons entrer dans l’ère écologique, enfin consciente du réellement sublime de cette place de l’homme : à la fois être du cœur des écosystèmes et être spirituel, à la fois cellule et esprit. Genre à l’image de Dieu, divin et incarné ?

 

 

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Biodiversité: des réserves ? il n’y en a pas.

  • Une nouvelle espèce (de taupe) a été découverte en France !
  • On a découvert 150 nouvelles espèces l’année dernière dans telle région du globe.
  • On a redécouvert deux espèces que l’on croyait éteintes depuis cinquante ans !

Vous voyez, vous êtes alarmistes et vous ne voyez même pas que les choses vont mieux !

Cela commençait à devenir agaçant.

Alors, volontairement sans entrer en profondeur dans les détails parce qu’une petite surprise devrait arriver là-dessus d’ici quelques semaines, voici un rapide balayage de ces objections. Une espèce de décodage en somme.

« 80% des espèces restent encore à décrire. On n’en connaît qu’une toute petite partie. Pourquoi s’inquiéter ? »

Le nombre d’espèces encore inconnues est énorme, c’est vrai. On en découvre des milliers tous les ans, c’est encore vrai. Et ça ne change rien à l’affaire.

Pourquoi ?

Parce que ces espèces ne viennent pas d’immenses continents vierges tapis au cœur du Pacifique, hérissés de paradisiers, de colibris mystères ou de tigres inconnus. Quand il ne s’agit pas de vers marins ou de champignons du sol, elles sont en général découvertes au sein de reliquats de nature, de recoins de régions du globe difficiles d’accès, encore très préservés – généralement des marais ou des forêts de montagne en zone équatoriale ou tropicale. Des aires géographiques dûment connues, de surface limitée ; et soumises à d’effroyables pressions anthropiques, en priorité la déforestation. Ces découvertes ne sont pas signes qu’il reste davantage de nature vierge, juste qu’il y a plus de passagers que prévu dans ces ultimes canots de sauvetage que sont les cimes de Nouvelle-Guinée, les tepuys du Venezuela ou les ravins des îles Marquises. On ne fait là que déployer encore et toujours l’éventail fou d’espèces ultra-spécialisées dans ces régions du monde. Si en Europe, ne vivent que quelques espèces de crapauds, en forêt tropicale humide, la variété de plantes et d’insectes, l’abondance de proies… crée des « postes » si l’on peut dire pour des dizaines d’espèces, chacune dans son étroite niche. Mais pour cette raison même, elles sont dépendantes de la parfaite conservation de leur écosystème et donc horriblement vulnérables !

D’ailleurs, les espèces que l’on découvre ainsi se retrouvent, dès leur découverte, inscrites dans les catégories les plus critiques des listes rouges d’espèces menacées, pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer. Leurs populations sont réduites, leur aire de répartition minime ou fragmentée façon puzzle, leur survie conditionnée à celle de myriades d’autres. Et voici que là-dedans surgit le bulldozer…

Et de nombreuses espèces y ont disparu sous nos tronçonneuses avant même d’avoir été décrites !

Ce n’est pas qu’on n’aimerait pas, nous aussi, qu’elles existent, ces fabuleuses réserves de vie prêtes à colmater la brèche. Je dormirais drôlement mieux.

Mais il n’y en a pas.

« Arrêtez ! On en découvre même en France métropolitaine ! »

Oui. On vient d’en découvrir une tout dernièrement – une Taupe.

Mais là encore, il ne s’agit pas de réservoirs d’animaux restés jusque-là cachés sous le tapis. En l’occurrence c’est une espèce cryptique : cela veut dire que là où nous pensions avoir affaire à une seule espèce, il y en avait deux. D’apparence identique, mais parfaitement distinctes sur le plan du génome, de quelques détails morphologiques subtils, de la répartition géographique – sauf un mince point de contact – et qui ne se reproduisent jamais ensemble. Diverses découvertes de ce genre ont eu lieu récemment, grâce aux progrès de la génétique surtout. Plusieurs espèces ont ainsi été scindées, ou des sous-espèces érigées au rang d’espèce à part entière, chez les chauves-souris, les crapauds, les oiseaux. Quand j’ai commencé l’ornithologie, il y avait en France « le Goéland argenté » Larus argentatus. Depuis, nous avons découvert qu’il fallait distinguer, dans les bandes de goélands aux ailes gris clair, l’Argenté Larus argentatus, le Leucophée Larus michahellis, le Pontique Larus cachinnans, et diverses sous-espèces.

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Goéland argenté (g.) et leucophée (dr., photo Tangopaso sur Wikicommons)

Cela signifie-t-il plus d’animaux ? Non ! seule l’étiquette de quelques-uns a changé. Nous avons désormais trois espèces de taupes en France, mais nous n’avons pas plus de taupes pour autant…

« On compte plus de 350 espèces qu’on croyait disparues et qu’on a en fait redécouvertes ! C’est bien la preuve que tout ne va pas si mal. »

Pour commencer, posons bien les choses à rapporter à ces 350 miracles : ce sont plus de 26 000 espèces qui disparaissent chaque année.

Et quant à ces 350 « ressuscités », comprenons bien de quoi l’on parle.

Lorsqu’on examine de près ces redécouvertes, c’est un peu comme les découvertes dont nous parlions plus haut. Cela veut dire qu’à force que des scientifiques quadrillent et s’enfoncent dans les îlots de nature préservée les plus inaccessibles, ils ont fini par tomber sur un ou deux représentants de l’espèce qu’on n’avait pas revue depuis des décennies.

C’est vrai, c’est la preuve qu’elles n’ont pas disparu et qu’on a encore une petite chance, finalement, de les sauver in extremis. Et c’est une bonne nouvelle pour elles. Mais est-ce un bon signe pour l’état général de la biodiversité, ou signe d’une amélioration ? Pas du tout (si seulement !) Cela signifie juste que dans un recoin d’un îlot isolé, mais accessible (la preuve), une toute petite population, fragilisée à l’extrême par sa taille et son isolement se cramponne à la vie. Il est normal que de telles choses arrivent : il faut du temps à une espèce pour disparaître, aux tout derniers individus pour mourir. L’effondrement est suivi d’une interminable traîne. Qu’importe, si, du million initial, il reste trois survivants plutôt que deux. Le drame, c’est ce qui a dévoré les 990 000 et quelques autres.

Prenons l’exemple du Moineau friquet. Il y a vingt ans, il était si commun qu’on dédaignait parfois de le noter. Aujourd’hui, malgré des recherches ciblées, les faits sont là : il s’est effondré de plus de 80% en vingt ans. Il nichait encore à Lyon vers 2010 : il en a disparu. Supposons que demain, j’y retrouve un ultime couple nicheur aux confins de quelque jardin. L’appréciation générale à porter sur cette espèce, et sur l’état des écosystèmes qui a produit son écroulement, sera-t-elle changée d’une virgule ? Et quel est d’ailleurs l’avenir de ce couple isolé, à trente kilomètres de tout congénère ?

Ces redécouvertes ne signifient qu’une chose : un passager de plus dans nos fameux canots de sauvetage, nos arches de la nature, frêles coquilles de noix sous l’ouragan d’extinction. C’est tout.

« Vous vous focalisez sur les espèces en voie de disparition au point de ne pas voir celles qui vont mieux. Moi, je choisis de voir le verre à moitié plein ! » (var : « il y a autant d’espèces qui apparaissent que d’espèces qui disparaissent »).

D’abord, c’est faux.

Sur des études qui, soi-disant, négligeraient une « nature qui se porte bien » :

Tout un ensemble de programmes et d’indicateurs permettent aujourd’hui de connaître la tendance d’évolution de toutes les espèces connues, même les plus courantes. Sur le terrain, on va partout, on note tout ! Quand d’aventure un oiseau intrigue réellement du point de vue détermination, les spécialistes y passent des jours – généralement ça concerne un de ces fichus Goélands qui se ressemblent tous, surtout en plumages immatures à la noix de gomme. Non, s’imaginer qu’il pourrait être en train de surgir, là, tout autour de nous, en masse, des oiseaux, des mammifères, des papillons d’espèces nouvelles sans qu’on se rende compte de quelque chose, équivaudrait à croire pour de bon que les poupées de cire du musée Grévin taillent une bavette la nuit quand personne n’est là pour les voir.

S’il y a, bien sûr, des plans d’action ciblés sur les espèces qui ont été identifiées comme les plus mal en point, l’état des autres n’en est pas moins connu. Et c’est là que le verre n’est pas du tout « à moitié plein »… Le nombre d’espèces en progression est extrêmement faible par rapport à celles qui déclinent (ou s’écroulent franchement). Par exemple, parmi les oiseaux nicheurs de France métropolitaine : lors de la révision, en 2016, de la Liste rouge dont l’édition précédente datait de 2008, quinze espèces ont vu leur statut s’améliorer, tandis que quarante-huit ont rétrogradé vers des catégories de menace plus grave. Un tiers des 284 espèces nicheuses est désormais menacé, contre un quart il y a huit ans.

Et c’est d’ailleurs pour cela que, bien plus que des listes d’espèces, qui ne disent rien si l’on ne précise pas l’état de ces espèces, l’outil élaboré par les scientifiques pour les décideurs, les protecteurs, c’est la liste rouge.

La Liste rouge, c’est beaucoup plus qu’une « liste d’espèces en danger ». C’est un document qui attribue à chaque espèce répertoriée sur un territoire donné – une région, un pays, un continent, la planète – un statut (de « vulnérabilité » ou de « rareté ») parmi une liste strictement codifiée et selon une méthodologie de même. Ce statut s’échelonne de LC (Préoccupation mineure, Least concern en anglais) jusqu’à RE (Recent Exctinct) et inclut des catégories « non applicable » (par exemple pour une espèce présente de manière occasionnelle et fugitive). Pour étiqueter une espèce, on examine non seulement la taille connue de sa population, mais aussi (voire surtout) la tendance d’évolution de ses effectifs, de son aire de répartition (le territoire qu’elle occupe) ; et encore l’allure de cette aire, émiettée ou trop concentrée. Un bulletin de santé, fréquemment révisé.

Mais il y a un dernier point à prendre en compte. C’est ce fichu « tout est lié », ce principe de base de l’écologie : tout est (en) relation !

Quand bien même de nombreuses espèces restent peu ou pas connues, ce que nous voyons est représentatif de l’ensemble. Nous ne laissons pas d’immenses zones inexplorées, ni des écosystèmes sans investigations. Partout, nous recueillons des masses énormes de données qui caractérisent un état général. En vertu des relations de prédation, de compétition, de symbiose, de commensalisme, ou simplement d’exigences écologiques similaires, les espèces ne croissent ou ne décroissent pas de manière décousue, déconnectée, les unes des autres. Plus de proies, plus de prédateurs, par exemple. Comme un glaçon mis au soleil, la nature fond de tous côtés ; même le côté à l’ombre ne va pas se mettre à grossir.

Voilà pourquoi, lorsqu’on constate que 40 ou 60% des espèces sont menacées, ça n’a pas de sens de rétorquer « voyons le verre à moitié plein, 40 à 70% ne le sont pas ». Lorsque la majorité des Amphibiens sont en danger, inutile de répondre « oui mais les mammifères vont bien, donc où est le problème ? » Nous sommes en présence d’une crise écologique au sens le plus profond du terme : une crise systémique, une crise par perte des conditions possibles d’existence. Imaginez de grosses billes ou perles de bois de diverses tailles, toutes attachées à l’une ou plusieurs de leurs voisines par des ficelles et placez le tout sur un toboggan : toutes vont glisser vers l’abîme tôt ou tard, qu’importe leur position à telle seconde. Nous en sommes là.

Ah, oui, finissons-en avec une dernière classique, à s’arracher les cheveux par poignées.

« Il y a toujours eu des espèces qui disparaissent et d’autres qui apparaissent ! Où est le problème ? Pourquoi parler de crise ? »

Transposons.

Il y a toujours eu des gens qui meurent et des gens qui naissent.

Pourquoi parler d’attentat, d’épidémie, de guerre mondiale ?

Qu’est-ce qui fait la différence ?

Vous avez compris.

Fichus scientifiques. Saletés d’indicateurs, foutue réalité liberticide…

 

Catholiques, avons-nous peur des miracles ?

Il y a donc eu une guérison miraculeuse à Lourdes, ce qui a suscité bien entendu l’hilarité des non-croyants. Le dénommé Raphaël Enthoven, qui s’était déjà signalé en voyant dans la retouche du Notre Père une irresponsable soumission à l’islam ou quelque chose dans ce genre, s’est rué sur un micro pour y clamer que l’Église prenait les gens pour des imbéciles – sous-entendu : qu’avec cette histoire on a la preuve que les catholiques étaient des imbéciles. Des attardés, des doux niais du culte qui croient au Père Noël.

Avec ce souverain poncif, on est sûr de mettre les rieurs de son côté. La méthode a fait ses preuves dans tous les bistrots.

Reprenons par le commencement : qu’est-ce qu’un miracle ?

C’est un événement – en l’occurrence une guérison – que les meilleurs spécialistes, dûment interrogés, déclarent inexplicable, impossible et pourtant constaté. Tenez, c’est même dans le Huffington Post:

« Quand un cas est validé, cela veut dire que les dizaines de médecins et autres spécialistes n’ont trouvé aucune explication logique permettant de justifier la rémission, au vue des connaissances scientifiques actuelles.

Ce ne sont évidemment pas des scientifiques qui qualifient ensuite la guérison de miracle. C’est l’Église qui fait ce choix, ou pas, quand le Comité médical international leur soumet un cas. »

Autrement dit : le cas est examiné par des scientifiques impartiaux et il ne peut y avoir miracle reconnu que si ceux-ci ont avoué leur impuissance à trouver une explication. Moyennant quoi, des miracles, il y en a très peu. La guérison de sœur Bernadette Moriau n’est que le soixante-dixième reconnu à Lourdes, en tout et pour tout, depuis 1858. N’en déplaise aux ricaneurs, l’Église ne crie pas au miracle à chaque fois qu’une tartine beurrée tombe côté pain.

Ajoutons qu’un miracle n’est pas un dogme et que tout catholique reste libre d’y croire ou pas, tout comme d’ailleurs aux apparitions. Ce que dit l’Église avec les sanctuaires « miraculeux », c’est simplement ceci : une enquête soigneuse conclut qu’il n’y a pas d’erreur ni de supercherie, mais un truc étrange qui se passe ; c’est la reconnaissance que des grâces particulières et des événements tangibles inexplicables en l’état par l’homme se produisent à cet endroit. Cela ne veut dire ni qu’il n’y en a que là, ni qu’il s’agit d’un distributeur automatique. Dans la pleine logique d’une religion révélée, l’Église dit : il nous faut bien constater qu’il se passe ici quelque chose qui nous déconcerte. Tout comme Dieu nous a déconcertés dans les grandes largeurs quand Il a choisi de nous dire qui Il était vraiment. « Nous annonçons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens. » (1 Co 1, 23)

Et pourtant, comme l’observe notamment Jean-Pierre Denis dans La Vie, les catholiques eux-mêmes semblent gênés par le miracle. Ils ne savent pas trop qu’en penser ni s’il faut l’annoncer. Il y a plusieurs raisons à cela, mais pour ma part, j’en vois surtout deux.

La première, c’est qu’objectivement, tout au long de l’Histoire, l’homme a crié au miracle pour des faits qu’il ne comprenait pas, dans des situations qui aujourd’hui font sourire. On ne peut jamais exclure que l’inexplicable aujourd’hui soit explicable demain. Il est bien légitime de vouloir éviter l’imposture. Précisément, n’en déplaise à monsieur Enthoven, l’Église et les catholiques ne veulent ni être pris pour des imbéciles, ni prendre les autres pour tels. Ils ont trop peur d’être trompés par quelque ficelle qu’on découvrirait un beau jour.

Mais la seconde, qui participe d’ailleurs de la première comme l’œuf de la poule, quelque part, n’est-ce pas parce que nous, catholiques, partageons un peu la répulsion scientiste pour le surnaturel, le transcendant ?

Notre temps est pénétré de cette croyance généralisée à notre époque que tout est explicable ou le sera demain, que le surnaturel n’existe ni ici-bas, ni ailleurs. Elle en est si imbibée qu’on ose à peine glisser au détour d’une conversation qu’elle ne dit pas tout, vu qu’elle ne prétend pas tout dire. « Soyez rationnels ! » Ce qui ne relève pas de la science n’existe pas. C’est commode ! Et là encore, c’est la victoire assurée devant les micros (ou le zinc). La science ne vole-t-elle pas de victoire en victoire ? Quels demeurés, à tous les sens du terme, prétendraient le contraire ?

C’est possible, mais c’est oublier qu’elle ne peut le faire que sur son champ de bataille à elle. La déployer ailleurs, c’est déjà la trahir. Ou si l’on veut, c’est déployer le PSG dans une plaine grecque pour affronter la phalange de Sparte, sous prétexte que ce sont « les meilleurs du monde à notre époque », en oubliant de préciser en quoi. C’est la trahir, parce que c’est appeler science ce qui n’est ni plus ni moins qu’une croyance.

Si nous appelons Univers la réalité tangible, accessible en théorie à nos sens et à nos instruments de mesure, régie par les lois accessibles à nos investigations, et dont la science décrit le fonctionnement – depuis quelque Big Bang ou autre chose, jusqu’à nos cerveaux, aux supercordes ou autre chose – alors cet Univers est tout ce qui est, ou bien il ne l’est pas. Mais dans un cas comme dans l’autre, la réponse est autre part. L’existence, comme d’ailleurs l’inexistence, d’un Dieu situé au-delà (d’une manière ou d’une autre) de l’Univers sont obligatoirement, et pour toujours, des hypothèses, des hypothèses indestructibles, puisque par définition, la vérité est située en un « point » inaccessible, où nous ne savons pas si les lois qui régissent l’Univers ont cours. Nous n’avons même aucune raison de supposer que ce soit le cas. Est-ce plus rationnel, un Univers organisé, mais là sans cause, qu’un Univers créé tel qu’il se laisse observer par nos yeux et nos radiotélescopes ? Comment répondre, puisque nous n’avons aucun élément de comparaison ?

Cette question n’est pas tranchée et ne le sera pas avant la fin des temps. Faire croire le contraire est la pire des impostures. Parlons-en, tiens, de gens pris pour des imbéciles !

Seulement, c’est ainsi. Pour la majorité des Occidentaux (des Français ?), croire en Dieu est aussi défendable intellectuellement que croire au père Noël, indigne de cerveaux « modernes », « éduqués », « raisonnables » etc. Et nous avons souvent mis de côté ce pan de notre foi, notre croyance en l’existence de quelque chose d’autre que les lois de la matière dans l’Univers, pour éviter de passer pour des demeurés ou des faussaires. C’est plus simple. On dérange moins.

Mais du coup, on donne prise à une croyance erronée (si vous avez bien suivi, donc : non pas la croyance en l’absence de surnaturel, mais la croyance que la science a démontré l’inexistence de Dieu) qui est, j’en ai peur, l’obstacle numéro un à l’évangélisation. Combien de fois avons-nous entendu des discours du genre : « le message du pape ou de Jésus sur les pauvres et tout et tout, très bien, mais pourquoi aller y f… du dieu et du miracle ? Est-ce que vous allez enfin vous décider à dégager toute cette partie de votre discours ? » (et devenir une association ou un parti politique comme les autres) ? N’est-ce pas bien souvent par crainte d’accorder crédit à ce que l’air du temps croit périmé que tant de nos concitoyens se détournent du Dieu fait homme ?

Et trop souvent, nous emboîtons le pas. L’important, au fond, ce serait l’action, ou la morale, ou « les valeurs »… et plus du tout Celui qui nous appelle.  C’est oublier que notre foi est foi dans un miracle. Un événement inexplicable mais dont les suites sont là, devant nous, à chaque Eucharistie et dans le fait même de la célébration de chaque Eucharistie. L’extérieur s’est manifesté à l’intérieur de sa propre Création, afin qu’elle prît conscience de Lui.

Le miracle, comme la Révélation, c’est Dieu qui décide de bousculer les lois de la matière, comme on gratte discrètement à la porte, pour signifier qu’Il est là, mais d’une manière toujours si subtile que le déni est toujours possible. Il n’a pas le choix: s’il survenait un gros miracle bien irréfutable même en toute mauvaise foi, si un prophète était enlevé au ciel sur un char de feu devant les caméras de BFM, vous imaginez le désastre ? Le Messie crucifié se transformerait en une espèce de Jupiter capitolin qu’il faudrait bien adorer, que ça plaise ou non. C’est simple : à la seconde même la liberté de l’homme et l’Histoire s’arrêteraient.

Alors tant pis, les signes doivent se faire discrets. Le miracle est même fait pour être compris par les croyants et tourné en ridicule par les incroyants: c’est la condition de notre liberté, aux uns comme aux autres, et ce qui fait le prix de la foi.

« Quelqu’un peut bien ressusciter d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus … »

Mais « heureux ceux qui croient sans avoir vu ! »

De l’art de mal défendre son bifteck

Il y a quelques jours (déjà, car tout va très vite) cette vidéo-ci a connu sur la toile un pic de notoriété. On y voit la journaliste Nora Bouazzouni expliquer que « les femmes sont plus petites que les hommes car elles ont été privées de viande depuis la nuit des temps » (sic).

Cette interprétation de la différence de taille entre mâles et femelles de notre espèce est tirée des travaux de l’anthropologue Priscille Touraille, sous la direction de Françoise Héritier. Elle présente toutes les apparences d’une grande cohérence. Quand on y réfléchit, oui, ça doit être ça !

Sauf que. Il y a tant de « sauf que » que la vidéo a été fort mal accueillie et que naturellement, en pareil cas, que se passe-t-il ? Le pugilat se déplace en un éclair du scientifique au politique et du débat à l’invective. Pour d’aucuns, la thèse devient l’expression délirante d’un « féminazisme », c’est comme ça pas autrement, et pour d’autres, la moindre critique de la démarche relève, naturellement, du machisme et tant qu’on y est du racisme.

Aventurons un regard plus posé.

Que voyons-nous dans cette vidéo ?

D’entrée de jeu, et premier problème, une affirmation péremptoire. Une double affirmation : a/ les femmes sont plus petites et ce n’est pas normal ; b/ cela est dû à la privation de nourriture depuis la nuit des temps. Problème en effet, car si j’en crois ce résumé de son ouvrage « Hommes grands, femmes petites, une évolution coûteuse »  Priscille Touraille elle-même est loin d’être aussi affirmative. On y lit que « P. Touraille montre avec nuance que les comportements culturels peuvent fortement influer sur les traits physiques des humains et que les comportements genrés contribuent à créer des corps sexuellement différents, souvent à l’encontre des tendances naturelles. Ce livre invite donc à réfléchir sur l’interaction entre biologie et culture qui donne forme à la vie de tous les jours ». On comprend bien que passer de l’hypothèse prudente suggérée pour expliquer en partie un phénomène à la dénonciation d’une oppression cent fois millénaire est plus vendeur, mais peut-on dire sans être taxé de machisme que ce n’est pas faire honneur à la rigueur et la prudence de l’auteure qu’on cite ?

Second problème de base, le « petit a » lui-même (la taille inférieure des femmes n’est pas normale et il convient de lui trouver une raison) n’est absolument pas prouvé. On ne peut que sourire quand Nora Bouazzouni affirme tout de go que chez les Mammifères, en règle générale, la femelle est plus grosse, et convoque à cet effet l’exemple de… la Baleine bleue.

Pardon, Madame Bouazzouni, mais je maintiens qu’il n’y a pas besoin d’avoir lu les travaux de Françoise Héritier, ni même de Priscille Touraille, juste d’être un peu naturaliste comme je crois l’être, pour savoir que l’existence d’un dimorphisme sexuel est chose très variable même à l’intérieur de familles proches, et que chez de nombreux mammifères c’est bel et bien le mâle qui est le plus gros, notamment chez les Primates. La plus petite taille des femmes résulte-t-elle d’une différenciation tardive, d’une pression de sélection basée sur des comportements conscients ? la femme est-elle naturellement aussi grande ou même plus grande que l’homme ? Nous ne le savons pas et nous n’avons rien pour pencher en faveur d’une hypothèse ou de l’autre. Et c’est un peu gênant, car s’il n’y a pas de « problème », inutile de chercher une « solution ».

D’autres chercheurs que la thèse de Priscille Touraille laissent perplexe font remarquer à ce sujet que pour que l’homme soit en position de brimer la femme à ce point, encore faut-il qu’il soit le plus fort. Pour que le système marche, il faut bien l’amorcer. De nos grands-mères cromagnonnes, les fossiles tendent à nous dire qu’elles ressemblaient plutôt à des nageuses est-allemandes qu’à des Barbie Princesse, rudesse de l’existence oblige. Pourquoi se seraient-elles laissé faire ? Dans le même registre, la différenciation genrée des tâches dès le Paléolithique chère à nos livres d’enfant – graciles cousettes au coin du feu dans la grotte vs musclors chasseurs de mammouths – n’est absolument pas prouvée. Cela ne veut pas dire qu’elle n’existait pas. Mais on n’en sait rien : évitons donc d’entasser les hypothèses. Pour que le truc marche, en somme, si j’ai bien compris, il faudrait

  • Soit que la femme soit déjà, naturellement, un peu plus petite ;
  • Soit que sa petite taille pour cause de brimade nutritionnelle soit héritée de comportements dominateurs mâles présents chez les ancêtres de Sapiens;
  • Ou alors imaginer de très forts éléments culturels justifiant à une époque peut-être moins haute que le Paléolithique, d’ailleurs, la conquête par les hommes de cette mainmise.

Ce qui n’est pas impossible, ne serait-ce qu’à partir de l’âge du Bronze avec l’émergence du mythe du guerrier, les statues menhirs armées etc… mais encore faut-il le documenter. Et le documenter autrement que par un mélange déroutant d’exemples contemporains et tirés de notre proche passé (situations de famine dans le Tiers-Monde moderne ou coutumes bourgeoises des années cinquante…) C’est un peu bref pour démontrer l’existence d’un phénomène soi-disant à l’œuvre de tout temps et en tous lieux, au point d’avoir modelé jusqu’à nos corps.

Et encore plus lorsqu’on souligne que cette évolution constitue un paradoxe, une balle dans le pied de l’humanité (c’est évident : sous-nourrir les femmes, c’est hypothéquer sa propre descendance). Je ne suis pas anthropologue, mais il doit en être là comme ailleurs : avant de juger qu’Untel agit de manière illogique, examinons s’il n’y a pas une logique qui nous échappe.

Bref, cette fameuse vidéo présente comme une vérité démontrée ce qui n’est qu’une hypothèse, et une hypothèse non sans cohérence, mais qui prête largement à discussion – cela se voit même pour un non-spécialiste. Une hypothèse d’autant plus prudente que l’auteure  s’aventure hors de la sociologie pour la biologie de l’évolution, dont les règles se fichent pas mal de nos constructions culturelles. Mais va-t-on prendre des gants au moment de révéler un millénaire scandale ?

Car il s’agit bien de dénoncer un scandale : le résumé visible sur la page enfonce le clou : nous sommes en présence « d’une forme ancestrale de… sexisme ». Le ton du reste de la vidéo sera à l’avenant, avec des termes tels que « arrogé », « privé les femmes de ce dont elles ont besoin par des symboliques virilistes ». Tout comme on a quitté l’hypothèse pour l’affirmation martelée, on a quitté la science pour le militantisme, qui ne s’embarrasse pas de nuances, ne renâcle pas aux généralisations et ne cherche pas davantage à comprendre un pourquoi.

Suivit l’habituel renfort à l’appui des fake news : si ce n’est pas vrai, peu importe, du moment que c’est plausible, et si ça apporte de l’eau au moulin du bon camp : si vous trouvez l’argument spécieux et mauvais défenseur de sa cause, c’est que vous êtes un ennemi ou un jaune. Qu’importe la vérité : il s’agit de charger la bonne mule.

Il n’est que de voir le traitement réservé aux objections, de quelque ton qu’elles aient été : « vous avez l’intention de critiquer Françoise Héritier ? », « c’est vrai que jamais, nulle part, les hommes n’ont opprimé les femmes », etc. Bien sûr qu’ils l’ont fait et le font encore ! Ce n’est pas une raison pour ajouter des poids truqués dans la balance. Un pieux mensonge reste un mensonge et plombe toujours sa cause. Toujours. Partout.

Je vous vois venir avec vos trompettes triomphantes, vous qui criez au féminazisme. Vous faites pareil, nous faisons tous pareil. Parce que nous ne voyons plus dans le monde de débat ni de bien commun, mais rien qu’une arène de lobbys hargneux en compétition sauvage, aucune vérité ne peut plus exister. Il n’y a plus rien que des clans et des drapeaux, et de tout propos on regardera exclusivement qui le tient, qui il sert, et par conséquent à quelle tribu assigner sa teneur et son auteur. Ici : vous demandez à voir si l’hypothèse est attestée par les squelettes antiques ? vous relevez du lobby mâle blanc cishet patriarcal. Vous l’avez relayée ? Vous êtes au choix féminazie ou islamogauchiste qui se flagelle tous les matins. L’hypothèse va dans le sens du vent, elle est donc vraie, et on ne lui en demande pas plus. Et réciproquement pour ceux qui se reconnaissent dans le camp d’en face.

Dans un monde qui n’a que le mot science à la bouche, la vérité n’importe plus. Est-ce une forme de glissement de la science à la technoscience, de la recherche de connaissance à l’utilitaire le plus dépourvu de scrupules ? « Les experts ne sont pas d’accord », élégante formule pour désigner une surenchère de thèses biaisées. La science serait-elle réduite au rang d’usine à produire du grain de telle ou telle couleur, à vendre à tel ou tel des lobbys en présence ?

Pour celles et ceux qui prennent soin d’exposer leurs données, leurs méthodes et leurs résultats, il y a de quoi s’arracher les cheveux à poignées.

Quant au chrétien, avant de barboter là-dedans, il peut se souvenir qu’il professe suivre Celui qui est le chemin, la vérité et la vie. Et qu’il devrait donc redoubler d’exigence envers lui-même.

(Autant dire que la moindre imprécision dans ce papier me vaudra la première pierre… J’ai fait de mon mieux. Parler est prendre un risque.)