« Moi, parasite » : monstres et merveilles de la vie

Disons-le tout net : avant d’entamer les premiers chapitres de « Moi, parasite » (de Pierre Kerner, éd. Belin), il vaut mieux ne pas avoir sur l’estomac un enchaînement choucroute-forêt noire. Les petits faits et gestes du ver solitaire ne sont pas toujours des plus ragoûtants. Mais voyez-vous, c’est (aussi) ça la vie, et la nature (-han).

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Préférez donc un sobre bouillon de poireaux pour entrer, léger et l’esprit alerte, dans l’univers des êtres vivants mal-aimés, réprouvés, honnis des ligues hygiénistes et de nos politiciens pourfendeurs d’assistanat : ça vaut le détour.

Il vous faudra toujours un cœur bien accroché, car on abordera là des parasites face auxquels le Coucou gris lui-même fait figure d’angelot. Vous savez, bien sûr, que le Coucou parasite les nids des autres, et peut-être avez-vous déjà vu les images de son poussin en train d’expulser, sans un sou de pitié, les œufs ou les jeunes de ses parents d’adoption. Tiède lavasse pourtant que cette pratique, face à ces vers, ces champignons même qui prennent le contrôle d’une fourmi et… la suite est digne d’un film d’horreur ; je ne gâche pas votre plaisir. Tous les naturalistes le savent, les autres le devinent : « dans la nature », la lutte pour la vie, parfois, ne rechigne pas à l’atroce.

Mais point de voyeurisme sordide à sensation dans cet opus érudit au style enlevé, façon « La Hulotte », où vers et virus s’expriment à la première personne. Passé le petit frisson de circonstance, c’est à l’émerveillement qu’on nous convie. Cycles de vie à plusieurs hôtes, fraude aux phéromones, parasitages en série, détournements d’organes, passe-passe de sexualité, « Moi, parasite » raconte d’un pas alerte l’histoire d’époustouflantes stratégies, d’une ingéniosité sans bornes, d’une inconcevable complexité, et qui pourtant permettent à des espèces parfois tout ce qu’il y a de « primitif » de relever l’éternel défi : transmettre ses gènes. Et pour cela, tous les moyens sont bons, enfin, existent – littéralement tous.  Pas besoin d’un père ni d’une mère pour faire un petit virus aimé et choyé de ses hôtes : un bout d’ARN suffit. Lorsqu’il fit l’appel des bêtes, en rang par deux une fille un garçon une fille un garçon, ce cher vieux Noé resta sans doute comme deux ronds de flan face à Diplozoon. Et saviez-vous que des virus sont, enfin, leur ADN, à l’origine d’inventions géniales des « animaux supérieurs » comme le placenta ou… le système immunitaire ? Vous ne saurez pas tout, tout, tout (lalalala) sur les formes de vie parasitaire, mais vous en aurez l’envie, et c’est, je crois, le principal. Déjà naturaliste ou non-initié complet, ce livre vous ouvrira de vertigineux horizons à base de « quoi ? ça existe ? c’est incroyable ! »

Mais ne limitons pas « Moi, parasite » à un aimable recueil d’histoires naturelles étranges qui feront sensation aux banquets de famille entre fromage et trou normand. Il y a de quoi dépoussiérer nos clichés sur « la nature » et « la vie ».

Tout d’abord, répétons-le : tout existe. Et nous n’aurons jamais fini de découvrir encore et toujours d’autres formes de vie, d’autres façons d’exploiter un environnement et de survivre, qu’on soit délicat insecte ou ver rudimentaire, à moins bien sûr que nous n’exterminions tout d’un bloc. Cette variété donne le vertige et nourrit aussi le respect, non pas pour le ténia en lui-même, mais pour cette dynamique fantastique grâce à laquelle il existe, lui, nous, et la baleine et le diplozoon. Elle rappelle le vide de concepts tels que l’utile et l’inutile, la « supériorité », la « loi du plus fort » : des êtres simplissimes survivent, depuis plus longtemps que de bien plus complexes ; de frêles organismes font la nique aux géants ; et qui est « utile » ? L’abeille, la fleur, le parasite de l’abeille, son prédateur, le parasite du prédateur ? Tous, à la fois, se justifient et se combattent et nul ne va sans l’autre. Tout existe, mais tout est décidément relation – coexistence sans grand dommage ou mise à mort horrible, coadaptation ou course aux armements, mais la vie n’est que réseau, nul ne survit tout seul et nous pas plus que les autres.

Il y a enfin de quoi questionner sans relâche le sens qu’il y a à convoquer « la nature » au service de tout et n’importe quoi, et tant, d’ailleurs, pour la sacraliser que pour la récuser. Qu’est-ce que « la nature » ? Une langoureuse harmonie, un subtil équilibre ? La sauvagerie d’une compétition aveugle et amorale ? La pure concurrence ? Des alliances inattendues des faibles contre les forts ? Tout cela et tout cela à la fois (et donc, rien de tout cela, en quelque sorte). Des « motivations » qui n’en sont pas et des « objectifs » généralement différents de ceux que se fixe l’homme qui la convoque au secours de sa cause. Que signifie « contre nature » ? Que signifie « naturel » ? Promouvoir le cannibalisme, le rapt des femmes de l’autre clan et le retour à l’état de chasseur-cueilleur ? Que signifie « se libérer de la nature » ? Substituer des drones aux abeilles, choisir son conjoint sur un moteur de recherche de « gènes de la performance », se muer en vulgaire paquet d’octets sur quelque serveur ? Bien sûr que non (encore que…). Autant dire que nous n’avons pas fini encore d’apprendre ce qu’est vraiment la nature… prélude indispensable avant de décider de ce que nous en ferons.

Rien que la complexité inouïe des interactions décrites dans « Moi, parasite » devrait nous convaincre qu’un peu plus de prudence est requise, dans pareil magasin de porcelaine, que nos habituelles courses de bulldozers dopés à l’octane. Mais je ne voudrais pas gâcher votre plaisir par une morale de fabuliste aigre – comment ça, c’est déjà fait ? Lisez ce livre, et aimez ce monde grouillant de vie. Cela décidera de tout.

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Biodiversité: des réserves ? il n’y en a pas.

  • Une nouvelle espèce (de taupe) a été découverte en France !
  • On a découvert 150 nouvelles espèces l’année dernière dans telle région du globe.
  • On a redécouvert deux espèces que l’on croyait éteintes depuis cinquante ans !

Vous voyez, vous êtes alarmistes et vous ne voyez même pas que les choses vont mieux !

Cela commençait à devenir agaçant.

Alors, volontairement sans entrer en profondeur dans les détails parce qu’une petite surprise devrait arriver là-dessus d’ici quelques semaines, voici un rapide balayage de ces objections. Une espèce de décodage en somme.

« 80% des espèces restent encore à décrire. On n’en connaît qu’une toute petite partie. Pourquoi s’inquiéter ? »

Le nombre d’espèces encore inconnues est énorme, c’est vrai. On en découvre des milliers tous les ans, c’est encore vrai. Et ça ne change rien à l’affaire.

Pourquoi ?

Parce que ces espèces ne viennent pas d’immenses continents vierges tapis au cœur du Pacifique, hérissés de paradisiers, de colibris mystères ou de tigres inconnus. Quand il ne s’agit pas de vers marins ou de champignons du sol, elles sont en général découvertes au sein de reliquats de nature, de recoins de régions du globe difficiles d’accès, encore très préservés – généralement des marais ou des forêts de montagne en zone équatoriale ou tropicale. Des aires géographiques dûment connues, de surface limitée ; et soumises à d’effroyables pressions anthropiques, en priorité la déforestation. Ces découvertes ne sont pas signes qu’il reste davantage de nature vierge, juste qu’il y a plus de passagers que prévu dans ces ultimes canots de sauvetage que sont les cimes de Nouvelle-Guinée, les tepuys du Venezuela ou les ravins des îles Marquises. On ne fait là que déployer encore et toujours l’éventail fou d’espèces ultra-spécialisées dans ces régions du monde. Si en Europe, ne vivent que quelques espèces de crapauds, en forêt tropicale humide, la variété de plantes et d’insectes, l’abondance de proies… crée des « postes » si l’on peut dire pour des dizaines d’espèces, chacune dans son étroite niche. Mais pour cette raison même, elles sont dépendantes de la parfaite conservation de leur écosystème et donc horriblement vulnérables !

D’ailleurs, les espèces que l’on découvre ainsi se retrouvent, dès leur découverte, inscrites dans les catégories les plus critiques des listes rouges d’espèces menacées, pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer. Leurs populations sont réduites, leur aire de répartition minime ou fragmentée façon puzzle, leur survie conditionnée à celle de myriades d’autres. Et voici que là-dedans surgit le bulldozer…

Et de nombreuses espèces y ont disparu sous nos tronçonneuses avant même d’avoir été décrites !

Ce n’est pas qu’on n’aimerait pas, nous aussi, qu’elles existent, ces fabuleuses réserves de vie prêtes à colmater la brèche. Je dormirais drôlement mieux.

Mais il n’y en a pas.

« Arrêtez ! On en découvre même en France métropolitaine ! »

Oui. On vient d’en découvrir une tout dernièrement – une Taupe.

Mais là encore, il ne s’agit pas de réservoirs d’animaux restés jusque-là cachés sous le tapis. En l’occurrence c’est une espèce cryptique : cela veut dire que là où nous pensions avoir affaire à une seule espèce, il y en avait deux. D’apparence identique, mais parfaitement distinctes sur le plan du génome, de quelques détails morphologiques subtils, de la répartition géographique – sauf un mince point de contact – et qui ne se reproduisent jamais ensemble. Diverses découvertes de ce genre ont eu lieu récemment, grâce aux progrès de la génétique surtout. Plusieurs espèces ont ainsi été scindées, ou des sous-espèces érigées au rang d’espèce à part entière, chez les chauves-souris, les crapauds, les oiseaux. Quand j’ai commencé l’ornithologie, il y avait en France « le Goéland argenté » Larus argentatus. Depuis, nous avons découvert qu’il fallait distinguer, dans les bandes de goélands aux ailes gris clair, l’Argenté Larus argentatus, le Leucophée Larus michahellis, le Pontique Larus cachinnans, et diverses sous-espèces.

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Goéland argenté (g.) et leucophée (dr., photo Tangopaso sur Wikicommons)

Cela signifie-t-il plus d’animaux ? Non ! seule l’étiquette de quelques-uns a changé. Nous avons désormais trois espèces de taupes en France, mais nous n’avons pas plus de taupes pour autant…

« On compte plus de 350 espèces qu’on croyait disparues et qu’on a en fait redécouvertes ! C’est bien la preuve que tout ne va pas si mal. »

Pour commencer, posons bien les choses à rapporter à ces 350 miracles : ce sont plus de 26 000 espèces qui disparaissent chaque année.

Et quant à ces 350 « ressuscités », comprenons bien de quoi l’on parle.

Lorsqu’on examine de près ces redécouvertes, c’est un peu comme les découvertes dont nous parlions plus haut. Cela veut dire qu’à force que des scientifiques quadrillent et s’enfoncent dans les îlots de nature préservée les plus inaccessibles, ils ont fini par tomber sur un ou deux représentants de l’espèce qu’on n’avait pas revue depuis des décennies.

C’est vrai, c’est la preuve qu’elles n’ont pas disparu et qu’on a encore une petite chance, finalement, de les sauver in extremis. Et c’est une bonne nouvelle pour elles. Mais est-ce un bon signe pour l’état général de la biodiversité, ou signe d’une amélioration ? Pas du tout (si seulement !) Cela signifie juste que dans un recoin d’un îlot isolé, mais accessible (la preuve), une toute petite population, fragilisée à l’extrême par sa taille et son isolement se cramponne à la vie. Il est normal que de telles choses arrivent : il faut du temps à une espèce pour disparaître, aux tout derniers individus pour mourir. L’effondrement est suivi d’une interminable traîne. Qu’importe, si, du million initial, il reste trois survivants plutôt que deux. Le drame, c’est ce qui a dévoré les 990 000 et quelques autres.

Prenons l’exemple du Moineau friquet. Il y a vingt ans, il était si commun qu’on dédaignait parfois de le noter. Aujourd’hui, malgré des recherches ciblées, les faits sont là : il s’est effondré de plus de 80% en vingt ans. Il nichait encore à Lyon vers 2010 : il en a disparu. Supposons que demain, j’y retrouve un ultime couple nicheur aux confins de quelque jardin. L’appréciation générale à porter sur cette espèce, et sur l’état des écosystèmes qui a produit son écroulement, sera-t-elle changée d’une virgule ? Et quel est d’ailleurs l’avenir de ce couple isolé, à trente kilomètres de tout congénère ?

Ces redécouvertes ne signifient qu’une chose : un passager de plus dans nos fameux canots de sauvetage, nos arches de la nature, frêles coquilles de noix sous l’ouragan d’extinction. C’est tout.

« Vous vous focalisez sur les espèces en voie de disparition au point de ne pas voir celles qui vont mieux. Moi, je choisis de voir le verre à moitié plein ! » (var : « il y a autant d’espèces qui apparaissent que d’espèces qui disparaissent »).

D’abord, c’est faux.

Sur des études qui, soi-disant, négligeraient une « nature qui se porte bien » :

Tout un ensemble de programmes et d’indicateurs permettent aujourd’hui de connaître la tendance d’évolution de toutes les espèces connues, même les plus courantes. Sur le terrain, on va partout, on note tout ! Quand d’aventure un oiseau intrigue réellement du point de vue détermination, les spécialistes y passent des jours – généralement ça concerne un de ces fichus Goélands qui se ressemblent tous, surtout en plumages immatures à la noix de gomme. Non, s’imaginer qu’il pourrait être en train de surgir, là, tout autour de nous, en masse, des oiseaux, des mammifères, des papillons d’espèces nouvelles sans qu’on se rende compte de quelque chose, équivaudrait à croire pour de bon que les poupées de cire du musée Grévin taillent une bavette la nuit quand personne n’est là pour les voir.

S’il y a, bien sûr, des plans d’action ciblés sur les espèces qui ont été identifiées comme les plus mal en point, l’état des autres n’en est pas moins connu. Et c’est là que le verre n’est pas du tout « à moitié plein »… Le nombre d’espèces en progression est extrêmement faible par rapport à celles qui déclinent (ou s’écroulent franchement). Par exemple, parmi les oiseaux nicheurs de France métropolitaine : lors de la révision, en 2016, de la Liste rouge dont l’édition précédente datait de 2008, quinze espèces ont vu leur statut s’améliorer, tandis que quarante-huit ont rétrogradé vers des catégories de menace plus grave. Un tiers des 284 espèces nicheuses est désormais menacé, contre un quart il y a huit ans.

Et c’est d’ailleurs pour cela que, bien plus que des listes d’espèces, qui ne disent rien si l’on ne précise pas l’état de ces espèces, l’outil élaboré par les scientifiques pour les décideurs, les protecteurs, c’est la liste rouge.

La Liste rouge, c’est beaucoup plus qu’une « liste d’espèces en danger ». C’est un document qui attribue à chaque espèce répertoriée sur un territoire donné – une région, un pays, un continent, la planète – un statut (de « vulnérabilité » ou de « rareté ») parmi une liste strictement codifiée et selon une méthodologie de même. Ce statut s’échelonne de LC (Préoccupation mineure, Least concern en anglais) jusqu’à RE (Recent Exctinct) et inclut des catégories « non applicable » (par exemple pour une espèce présente de manière occasionnelle et fugitive). Pour étiqueter une espèce, on examine non seulement la taille connue de sa population, mais aussi (voire surtout) la tendance d’évolution de ses effectifs, de son aire de répartition (le territoire qu’elle occupe) ; et encore l’allure de cette aire, émiettée ou trop concentrée. Un bulletin de santé, fréquemment révisé.

Mais il y a un dernier point à prendre en compte. C’est ce fichu « tout est lié », ce principe de base de l’écologie : tout est (en) relation !

Quand bien même de nombreuses espèces restent peu ou pas connues, ce que nous voyons est représentatif de l’ensemble. Nous ne laissons pas d’immenses zones inexplorées, ni des écosystèmes sans investigations. Partout, nous recueillons des masses énormes de données qui caractérisent un état général. En vertu des relations de prédation, de compétition, de symbiose, de commensalisme, ou simplement d’exigences écologiques similaires, les espèces ne croissent ou ne décroissent pas de manière décousue, déconnectée, les unes des autres. Plus de proies, plus de prédateurs, par exemple. Comme un glaçon mis au soleil, la nature fond de tous côtés ; même le côté à l’ombre ne va pas se mettre à grossir.

Voilà pourquoi, lorsqu’on constate que 40 ou 60% des espèces sont menacées, ça n’a pas de sens de rétorquer « voyons le verre à moitié plein, 40 à 70% ne le sont pas ». Lorsque la majorité des Amphibiens sont en danger, inutile de répondre « oui mais les mammifères vont bien, donc où est le problème ? » Nous sommes en présence d’une crise écologique au sens le plus profond du terme : une crise systémique, une crise par perte des conditions possibles d’existence. Imaginez de grosses billes ou perles de bois de diverses tailles, toutes attachées à l’une ou plusieurs de leurs voisines par des ficelles et placez le tout sur un toboggan : toutes vont glisser vers l’abîme tôt ou tard, qu’importe leur position à telle seconde. Nous en sommes là.

Ah, oui, finissons-en avec une dernière classique, à s’arracher les cheveux par poignées.

« Il y a toujours eu des espèces qui disparaissent et d’autres qui apparaissent ! Où est le problème ? Pourquoi parler de crise ? »

Transposons.

Il y a toujours eu des gens qui meurent et des gens qui naissent.

Pourquoi parler d’attentat, d’épidémie, de guerre mondiale ?

Qu’est-ce qui fait la différence ?

Vous avez compris.

Fichus scientifiques. Saletés d’indicateurs, foutue réalité liberticide…

 

Les amours broyées des derniers crapauds

Février-mars, c’est la saison des amours des amphibiens.

Florilège.

« Natura 2000 consiste à geler 20% du territoire national pour y élever des crapauds et cultiver des orchidées. » (lu en 2001 sur le site d’une FDSEA)

« Protéger les crapauds. Le fond du fond du ridicule ». (Un twitto très fier de beaux diplômes en économie)

« Les écolos, ce sont des cinglés animés par la haine de soi gauchiste au point de vouloir sauver des crapauds plutôt que des hommes. » (Lu à peu près une fois par quinzaine depuis vingt ans)

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La saison des amours des amphibiens, c’est quoi ?

Souvent, c’est ça.

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Cela vous est peut-être d’ailleurs déjà arrivé. Une petite route de campagne le soir le long d’un bois, en voiture, et tout à coup dans vos phares : une « grenouille » … puis dix, vingt, cinquante, cent ! Impossible d’éviter d’en écraser, même lancé dans un périlleux Garmisch-Partenkirchen sur bitume.

Que se passe-t-il ?

Il se passe que les amphibiens, même si leur peau très fine exige une humidité constante, ne consacrent pas leur vie entière à barboter. Cela ne représente même qu’une part de leur cycle annuel qui peut être, selon les espèces, des plus restreintes. S’il est vrai que les grenouilles, les vraies, se cantonnent le plus clair du temps à leur mare, pour de nombreuses autres espèces, anoures (« les sans-queue » : crapauds, sonneurs, pélodytes, pélobates, alytes…) ou urodèles (tritons, salamandres), l’eau n’est rien de plus qu’un lieu de ponte et l’habitat des larves. Sitôt adultes et sortis de l’eau, ils n’y retourneront que pour se reproduire. Et quelquefois même jamais, comme la femelle d’Alyte accoucheur : chez cette espèce, l’accouplement et la ponte ont lieu à terre.

« En temps normal », donc, les amphibiens mènent leur petite vie, « en phase terrestre », dans les bois de feuillus, sous les haies, dans les jardins. Par forte chaleur, ils s’enfouissent ou s’abritent sous un tas de pierres, dans un vieux mur. Et la nuit, en avant toute à la chasse aux escargots, vers, araignées et autres sylvestres friandises.

À la saison des amours, il s’agit donc de sortir de là et de mettre le cap sur l’eau libre. Généralement, ils cherchent à regagner la mare ou l’étang qui les a vu naître : puisqu’ils y ont grandi sans encombre, il est légitime de supposer que les lieux sont sûrs. Et puis mettez-vous donc à leur place. Réduisez-vous à la taille d’un crapaud de quelques centimètres qui doit crapahuter – normal – sur les feuilles mortes, à travers les branches mortes, les fougères, les pierres, les racines, les buissons, le mufle au ras du sol, parfois sur deux à trois kilomètres. Trois kilomètres en sous-bois, sans chemin tracé, avec vos grandes jambes, vous mettriez près d’une heure. Et vous ne risquez pas la fatale rencontre d’un chat, d’une couleuvre ou d’un héron. Âpre stage commando que les amours des anoures !

Et voilà que devant l’amphibien transi paraît une large bande grise et rugueuse, sporadiquement parcourue de monstres aux yeux étincelants qui galopent dans un grondement de tonnerre : la route départementale.

Il faut y aller. La mare est de l’autre côté. Pas le choix.

Et la route se couvre de centaines de morts.

Autant de centaines de milliers d’œufs, de têtards, de crapauds en puissance en moins.

Et ensuite il faudra retraverser en sens inverse. Du moins ces victimes-là auront-elles pu assurer leur descendance.

Cela vous fait rire ou hausser les épaules ? Ou vous pensez qu’on n’y peut rien ?

Lourde erreur.

En France, comme en Europe, la moitié des espèces d’amphibiens sont gravement menacées. Dans quelques années, il n’y en aura plus du tout.

Finis, ces maillons clés des écosystèmes dont nous avons tant besoin. Finis les magnifiques tritons multicolores, les alytes à l’envoûtante flûte de Pan, les sonneurs à la pupille en forme de cœur …

Le tronçonnage de leurs parcours nuptiaux par d’innombrables routes toujours plus fréquentées n’est pas la seule menace. Mais elle peut exterminer à elle seule une population en quelques années.

Finis, les crapauds du vallon. Et bonjour les déséquilibres écologiques, les proliférations de ravageurs dans le champ d’à côté. « Je ne comprends pas, il a fallu traiter deux fois plus ! » Deux fois plus de poison …

Finis, ces ancêtres de tous les vertébrés terrestres. Car notre ego d’espèce capax Dei dût-il en souffrir, nous sommes nés il y a longtemps du poisson qui se lança sur la berge. Étrange réalité, déroutante Création, nous sommes issus, non de la cuisse de Jupiter, mais de cuisses de grenouilles. Et nous hantons un monde peuplé d’amphibiens. Ils étaient là trois cents millions d’années avant nous.

Rien que pour cela, en-dehors même de leur utilité vitale, de leur biologie fascinante, nous leur devons quelque respect.

Quel respect ? Déjà de mettre fin au scandale de ces génocides routiers. Tous les ans, dans le froid de février, les associations sont sur le pont, pour la sacro-sainte « pose de filets ». Ces longues barrières doivent bloquer les bêtes en migration et les contraindre à tomber dans des seaux, qu’il faudra ensuite, évidemment, transporter de l’autre côté, pour y relâcher la moisson.

Avant cela il a fallu piocher dans le sol encore parfois gelé des bas-côtés pour y ancrer les filets. Ensuite, il faudra relever les seaux, pendant plusieurs semaines, tous les jours.

Et répéter l’opération chaque année jusqu’à ce qu’enfin, quelqu’un se décide à voter la construction d’un crapauduc. Cette fois, des barrières fixes canaliseront les voyageurs non plus vers des seaux en plastique mais vers des tunnels menant à la félicité de l’étang.

En attendant, la survie des amphibiens, la survie des équilibres écologiques du vallon repose sur les épaules et les reins de quelques dizaines d’acharnés, indifférents à ceux qui, tout à l’heure, devant leur déjeuner bien chaud, les traiteront de parasites et de bobos donneurs de leçons jamais sortis de leur quartier huppé.

La presse locale saluera leur courage – dormez tranquilles braves gens : tout va bien, les crapauds sont sauvés, puisqu’il y a quelques énergumènes assez fous pour se casser le dos pour eux.

Que ces lignes soient au moins un appel à réfléchir à les rejoindre, ne fût-ce qu’une matinée. Au moins, si vos trajets vous jettent au beau milieu d’un de ces funestes sites d’écrasement, pas de blague : faites remonter l’info. Tous ne sont pas connus. Il suffit d’une route qui sépare un bois d’un étang.

Trop d’espèces sont sur une telle corde raide. Crapauds, busards, aigles, vautours, grands hamsters … trop d’espèces dont la disparition n’est retardée que par l’énergie d’une poignée d’acharnés, qui loin des projecteurs, les sauvegardent, littéralement, au jour le jour et à la main.

Cela ne durera pas éternellement. Nous ne pourrons pas éternellement tenir suspendus à un si maigre fil.

Il va falloir que ça change.

Il va falloir construire un monde où nous n’aurons plus besoin de poser les filets tous les ans, ou bien finir comme les crapauds.

crapaud

Un plongeon de vingt ans

Je le revois comme si c’était hier.

C’était mon premier week-end ornithologique au lac du Der. J’en espérais monts et merveilles et je serinais, moins qu’à demi-sérieux, les collègues dans la voiture avec les espèces fantastiques que nous allions voir – des eiders ! des plongeons imbrins !

Premier arrêt, à l’église de Champaubert – l’église désaffectée du village noyé en 1974 par la mise en eau du barrage. Premier oiseau sur le lac à vingt mètres du bord : un Plongeon imbrin.

imbrin

Celui-ci, ce n’est pas lui, mais un de ses cousins, que j’ai vu aussi, dix ans plus tard.

Le lac du Der, cela ne vous dit peut-être pas grand-chose. C’est un de ces réservoirs créés dans les années 1970 en Champagne : le « Der-Chantecoq » sur la Marne, les « lacs de la forêt d’Orient », près de Troyes, sur la Seine, pour en réguler le cours. Ici, au Der, nous sommes en Champagne humide. Le sol est argileux et les étangs nombreux. Le barrage en a d’ailleurs réuni trois, en même temps qu’il noyait trois villages et un gros tiers de la « forêt domaniale du Der ». Alentour, le paysage est agricole et varié : cultures, prairies, chênaies de toutes tailles. Les villages sont remarquables par leur architecture traditionnelle à pans de bois ; les vieilles fermes bien sûr, mais aussi les églises.

Des Grues cendrées, des oies, des canards, ambiance typique du lac du Der en février

L’été, le lac sert de base de loisirs. Mais hiver après hiver, les oiseaux sont arrivés. Des milliers de canards, d’oies, de cygnes des rares espèces nordiques ; des grèbes, des fuligules, des harles, des plongeons et surtout des grues.

Situé sous le principal couloir de migration des Grues cendrées, qui traverse la France de la Lorraine au Pays basque, le lac a été adopté par des milliers de ces visiteuses, en halte puis en hivernage complet. Les ornithologues chevronnés viennent de toute la France, mais aussi d’Allemagne, du Benelux, de Grande-Bretagne et au-delà, traquer l’espèce plus rare : le Pygargue à queue blanche, le Grèbe jougris, l’Oie rieuse… Le lac du Der en février, c’est un pays de cocagne pour le naturaliste.

Ambiance Der

Des Grues cendrées, des oies, des canards… ambiance typique du lac du Der en février

C’était le 14 février 1998 et je retiens cette date comme celle de mes véritables débuts d’ornithologue de terrain. Bien sûr, il y avait déjà dix ou douze ans que j’avais appris à reconnaître les chants des oiseaux et que j’avais l’habitude de les chercher, puis de tenir de vagues listes. Mais, découragé à 14 ans d’adhérer à une association (en ces temps, les jeunes y étaient mal vus), j’avais laissé courir, jusqu’à rejoindre Dijon et toute la cohorte d’ornithos qui hantaient la fac et les écoles d’agriculture locales. Voilà pour le #TouteMaVie.

Après donc vingt ans et plus de protection de la nature, qu’y a-t-il à dire ?

Si je devais tout résumer en une anecdote ce serait celle-ci : à l’époque, je prédisais la disparition de toute la biodiversité, hormis quelques espèces racleuses de nos poubelles, à l’échéance de quelques décennies ; mais c’était par une espèce de cynisme bravache.

Aujourd’hui, je le dis de nouveau, mais avec la consternation de celui se serait bien passé d’avoir vu juste.

Il n’y a pas que les chiffres : je les ai souvent cités, je n’y reviens pas.

Oh bien sûr, il y a toujours des Grues au Der. Et même un Plongeon imbrin. Et un Pygargue, que je n’avais pas vu à l’époque, et des cygnes nordiques, « comme au bon vieux temps ». Grâce à l’énergique action des protecteurs et au partenariat des agriculteurs, il reste même des outardes en Poitou, ce sur quoi on ne pariait pas quand je participais comme stagiaire à ce programme, au printemps 1998.

Mais il y a vingt ans, et même quinze, je pouvais m’offrir le luxe de noter, en Charente-Maritime, en Seine-et-Marne, et jusqu’à Lyon, des Hirondelles rustiques et de fenêtre sans prendre la peine de les compter ni de chercher les nids. Depuis, l’Hirondelle de fenêtre a disparu de Lyon et le reste de sa population est à l’avenant : grosso modo divisée par deux.

Le long de la Charente à Rochefort, la Rousserolle turdoïde était commune. Aujourd’hui, elle est classée comme espèce rare. Idem, la Locustelle luscinioïde (une autre fauvette des roseaux) dans les marais de Saintonge ; idem la Mésange boréale dans les petits bois du nord-est de la Brie, et le Moineau friquet partout dans nos campagnes. En deux heures dans le bocage bourbonnais, je relevais cinquante espèces, et des densités affolantes de fauvettes dans les hautes haies. Quelle idée ai-je donc eu d’exhumer et de saisir sur les bases de données en ligne des associations locales mes vieux carnets d’observations du début du siècle ? Quoi ? J’avais noté tout ça ? J’avais vu autant d’espèces ? Je voyais ça et je trouvais ça nul ? Tenez, un minable petit square du Val-de-Marne : Mésange à longue queue, Grimpereau des jardins, Bouvreuil, Chardonneret, Verdier, Pic épeichette ! À l’époque, ça ne faisait pas lever un sourcil. Les quatre dernières espèces citées sont désormais menacées en France.

« Ne relisez pas vos vieilles lettres », avertit Maupassant. Ne relisez pas non plus vos vieilles obs.

Le drame est que nous disposons d’assez d’atlas, de listes rouges, d’indicateurs et de graphiques pour que je puisse le dire : tous les exemples que j’ai cités là au-dessus sont représentatifs. À côté de cela, les bonnes nouvelles sont une poignée. Encore sont-elles quasiment toutes la conséquence de rudes batailles menées par les défenseurs de la biodiversité, ceux qui ont sauvé de la disparition le Faucon pèlerin, la Cigogne blanche, la Loutre ou le Castor. Ne rêvez pas ! il n’y a pas d’apparitions d’espèces qui compenseraient l’effondrement des autres. Si seulement !

Je ne peux pas mentir. Simple naturaliste de terrain, petit chargé d’étude d’association départementale, vigie pour un temps d’une coque de noix secouée par la houle, il me faut bien le voir : le monde se vide de ses insectes, de ses crapauds, de ses lézards, de ses oiseaux, ses lynx, ses éléphants, ses pandas, ses grillons, ses vers luisants, plus vite, bien plus vite encore qu’il ne se peuple d’humains en colère, ballottés de bitume en béton et de désert en chemin de fer. Bien plus vite que je ne pensais le voir au cours de ma carrière d’ornithologue. Bien trop vite pour que la vie ait une chance. Je n’ai pas le choix. Nous, naturalistes, n’avons pas le choix. C’est ce qui se passe dans notre maison. Il faut bien qu’on vous le dise. On aurait bien aimé ne jamais en arriver là, vous savez.

Si vous regardez aussi, vous verrez. Vous verrez ce qui reste, et ensuite, ce qui manque. L’un ne va pas sans l’autre.

À la suite de cette note anniversaire, dans les semaines qui viennent, je raconterai, de temps à autre, quelques-unes de mes plus belles observations, de mes plus belles émotions naturalistes. Je vous présenterai le renard et la perdrix, la gorgebleue, le crapaud accoucheur, quelques autres.

Ça prendra du temps. Je ne me donne pas de rythme. C’est que la saison de terrain recommence, et moi, par contre, je n’ai plus vingt ans.

 

#NDDL L’écologie… vous vous souvenez ?

Devinette. Quel est ce thème, cause principale d’opposition au projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, dont personne ne dit un mot, sur nos plateaux, depuis hier midi ?

J’avais vaguement espéré que quelqu’un se souviendrait, au jour de l’abandon de Notre-Dame des Landes, qu’on renonçait d’abord là à un projet dénoncé, de manière massive et documentée, comme écocide et climaticide.

Finalement, un seul thème domine. « Test pour l’exécutif », « déni de démocratie », et autres variantes sur le registre « une lubie de bobos urbains hystériques doit-elle bafouer l’État de droit, la République et le progrès ? »

Amusant (mais d’un rire jaune).

Amusant, tout d’abord, d’entendre crier au déni de démocratie des personnalités qui il y a quatre ans répétaient à tout crin que « l’insurrection était le droit sacré des opprimés quand le gouvernement bafoue le bon sens, la liberté, la loi naturelle » et tutti quanti, pour s’opposer à un projet soutenu par une large majorité de Français. Assez large en tout cas pour qu’il fût hors de doute qu’une consultation informelle et sur mesure analogue au « référendum » sur Notre-Dame des Landes eût abouti à une large adhésion. Quelle crédibilité accorder à des défenseurs des « valeurs de la République » qui les convoquent ou les récusent à volonté, selon qu’elles vont ou non dans leur sens ?

Amusant, ensuite, de la part de médias qui le reste de l’année ne manquent pas de relayer les alertes toujours plus pressantes des écologues et des climatologues. Mais lorsqu’il s’agit de trancher sur un cas concret, voilà les enjeux écologiques même plus balayés : oubliés sans être seulement examinés ! Quelle crédibilité accorder à des tribunes qui après avoir publié les études terrifiantes sur l’effondrement des écosystèmes et les hausses de température mondiale, n’en font même plus mention lorsqu’il s’agit de débattre du bien-fondé d’un projet visant à détruire le bocage humide au profit de l’avion ? Quand les voyants rouges clignotent, quand les alarmes sonnent, c’est pour nous avertir d’agir et de changer de conduite, pas pour faire danser sous la boule à facettes.

Nous n’en sommes même pas encore à envisager de ralentir, ni même de tourner le volant ! Pourtant, il est là, le débat qui doit être ouvert, et vite : ralentir, pour de bon, notre orgie de ressources, non pas chercher à la cacher sous un vague badigeon vert. « Le trafic aérien augmentera quand même, il ira juste ailleurs, et Nantes aura perdu sa part du gâteau » clament les « pro ». C’est là, très exactement, un raisonnement de buffet à volonté sur le Titanic : oublions la coque fendue, oublions l’eau qui monte depuis la cale, les « troisième classe » qui tambourinent aux couloirs grillagés : c’est servi, alors mangeons.

Évacuer ce modèle qui sombre avant qu’il ne nous entraîne tous ? Vous n’y pensez pas !

C’est là, pourtant, que cet abandon doit être non une fin, mais un début. Le début d’une vraie alternative, la fondation d’un autre monde où le « toujours plus » (de bitume, de béton, de métal, de pétrole, d’énergie) ne sera plus le seul chemin. Où le trafic motorisé n’aura plus à croître, inéluctablement, jusqu’à nous avoir tous asphyxiés.

Un monde où nous sauterons de la casserole avant d’avoir bouilli…

Déni de démocratie, disent-ils. J’y reviens.

Je relis les courriers adressés aux ministres successifs par les naturalistes locaux. Ils dénoncent de manière très factuelle et précise les lacunes de l’étude d’impact. Excusez du peu : pas de recherche spécifique de la Loutre, alors qu’elle est connue dans les bocages humides voisins ! Pas de recherche des sites d’hivernage des chauves-souris arboricoles ! Pas de distinction entre les zones humides exploitables par le Crapaud commun (qui pond dans les pièces d’eau permanentes) et le Pélodyte ponctué (espèce pionnière qui n’exploite que des mares temporaires) !

Et une DUP a pu être défendue et des arrêtés préfectoraux rendus avec des manques aussi énormes concernant des enjeux fondamentaux, donc, que :

  • la Loutre, l’un des grands mammifères les plus rares de France ;
  • les différentes espèces d’Amphibiens : rien de sérieux n’était prévu pour sauvegarder les espèces aux écologies complètement différentes de ce groupe faunique particulièrement menacé, essentiel pour les équilibres biologiques (régulation des ravageurs agricoles) ;
  • les Chauves-souris, dont la France a perdu la moitié de ses populations en dix ans, à l’importance écologique similaire à celle des Amphibiens pour des raisons analogues…

Une telle étude aurait valu zéro au moindre stagiaire. Elle revient à leurrer les citoyens sur les dégâts infligés à leur patrimoine commun, aux fonctionnalités écologiques qui leur permettent de vivre ici-bas. Et dans ces conditions, ils auraient dû rendre un avis éclairé ?

Où est le déni de démocratie ?

Encore eût-il fallu, me direz-vous, que le citoyen fût assez formé pour mesurer le sens de pareils manques, pour comprendre qu’on ne compense pas la destruction de frênes ou de saules centenaires à cavités comme ça, en quelques clics. Ce déficit français de culture écologique est réel. À nous, associations, d’en prendre la mesure et de le combler, en pleine transparence.

Là aussi, c’est affaire de démocratie. Nous vivons en un temps où décider pour la cité requiert quelques connaissances ès amphibiens et chauves-souris, comme autrefois de savoir coiffer le casque de bronze.

Pélodyte citoyen

Pélodyte s’essayant à l’exercice de la citoyenneté

Mais revenons à ce 17 janvier. Que l’exécutif ait reculé face à la perspective d’une évacuation qui aurait sans doute provoqué au moins une demi-douzaine de morts plutôt que devant les enjeux climatiques est peu douteux. Cela ne devrait pas nous empêcher d’en parler.

Ici, l’affaire confine à notre rapport à la vérité.

En réduisant le dossier à un conflit d’egos entre un gouvernement et des zadistes, entre le gourdin (pour ne pas dire autre chose) des uns et des autres, le débat public nous enfonce dans un marigot relativiste : celui où il n’existe ni bien, ni mal, ni juste, ni injuste ; pas de bien commun ; rien qu’un pugilat de lobbys prêts à tout pour faire triompher leur intérêt propre. On a vu ce discours triompher, le matin même, à propos des associations caritatives venant au secours des migrants. Elles ont été accusées d’entretenir la misère, sinon de la créer, car elles en auraient « besoin pour exister ». Il n’y aurait en somme ici-bas que des pompiers pyromanes et des Docteur Knock.

Pour Marx, tout n’est que lutte des classes ; pour nos modernes médias, bientôt pour nous, tout n’est qu’arène d’individus égocentriques, menteurs sans scrupules. Dans ce monde, tout est également vrai et faux, c’est-à-dire faux tout court. Le bond a semble-t-il été franchi entre « la neutralité est un mythe, il y a toujours un biais observateur » et « il n’y a ni vérité ni réalité, rien qu’un supermarché de mensonges ».

Il n’existerait, dans cette vision, personne de sincère, ni surtout personne de soucieux du bien des autres. Et d’ailleurs, cela compromet réellement nos possibilités de le faire nous-mêmes, même si nous le voulons.

Car décider nécessite non seulement d’examiner les faits, mais aussi de croire à leur réalité. Pourquoi croire que tel pays est en guerre, qu’Untel y est en danger ? Pourquoi faut-il accorder foi aux cartes de répartition de la loutre, aux données sur l’écologie du pélodyte… ou sur le trafic aérien ? Si nous restons vissés au discours «  il n’y a pas de faits, il n’y a que des lobbys », il n’existe plus de réponse à aucune de ces questions. Et plus aucun choix n’est possible, sinon le ralliement au menteur (présumé) que l’on préfère.

Qui, dans les débats de ces dernières heures, s’est soucié de la réalité, de dire la vérité sur l’impact de ce projet sur la vie et le bien commun ? Pas grand-monde. Vous avez « trouvé le pélodyte ? Moi, je dis qu’il n’y en a pas, parce que dix décisions de justice n’en font pas mention. Donc, j’ai le droit de dire qu’il n’y en a pas. »

Mais ça, c’est faux. Le monde ne peut certes pas être décrit en entier de manière neutre, mais il existe. Le pélodyte est vraiment là – même si le juge l’a oublié. Ce cirque a trop duré.

Il faut une épaisse couche de désinformation et d’ignorance pour voir prospérer cette consternante lecture, où le fond n’importe plus, où la teneur des idées compte moins que l’étiquette apposée à leur auteur.

Au lieu de ça, enfilez vos bottes et sortez le soir. Vous verrez si le Pélodyte n’est pas vrai.

 

 

Quand le moineau a bobo à son écolo

Après les baleines et les pandas, après les tigres et les éléphants, après 50% des animaux vertébrés en 40 ans la France a découvert la semaine dernière que Paris avait perdu 73% de ses moineaux en treize ans. Et même moins, puisque les populations étaient restées stables jusqu’en 2008.

La crise d’extinction prévue depuis plusieurs décennies par les Cassandre[1] écologistes est en train, comme l’armée grecque sous les murs de Troie, de commencer à nous distribuer les gifles annoncées. Et tellement fort qu’il devient impossible de les ignorer. La disparition des Moineaux domestiques sur le territoire de la ville de Paris n’est pas une vue de l’esprit : c’est le résultat de comptages coordonnés par le CORIF et la LPO avec une méthodologie transparente et parfaitement vérifiable.

Reste encore à comprendre ce qui se passe. Il n’y a plus de moineaux à Paris ? Bon.

À qui la faute ? Aux autres, bien sûr, et à ceux qu’on n’aime pas, tout d’abord. Panorama.

 « C’est de la faute d’Anne Hidalgo »

 Madame Hidalgo est ce qu’on appelle un personnage-repoussoir. À tort ou à raison, et ce n’est pas notre sujet, elle s’est laissé mitonner une image de bobo déconnectée caricaturale qu’on peut sans risque rendre responsable de la moindre patte cassée du territoire français ou de problèmes qui, comme les embouteillages ou l’odeur pénétrante des quais de Châtelet les Halles, sont vieux d’un ou plusieurs quarts de siècle. La crise d’extinction a beau être rapide, le moineau n’a tout de même pas disparu en un jour. Les premiers effondrements ont été constatés en Écosse vers la fin des années 90, puis en Europe centrale, la France restant mystérieusement épargnée quelque temps. Et puis logiquement nous avons été touchés à notre tour aussi…

Retenons-en que la disparition du Moineau domestique est un phénomène européen, rural autant que citadin, entamé il y a plus de vingt ans, aux causes nécessairement multiples, mais qui seront à rechercher parmi les modifications de l’environnement des oiseaux – et donc du nôtre – communes à toute la zone touchée dans les dernières décennies. En outre, il s’inscrit dans un effondrement général de la biodiversité dite ordinaire en Europe et en France. Le Moineau domestique disparaît comme son cousin le Moineau friquet, comme le verdier, la linotte et le chardonneret, comme les alouettes et les bruants, les chauves-souris, les carabes, les campagnols amphibies et bien d’autres. Ce sont les systèmes vivants qui tombent en panne d’un bout à l’autre du pays, du continent, de la planète.

Inutile donc de mettre en cause « les écolos bobos parisiens »…

« C’est de la faute aux pies, aux corneilles et aux perruches »

 L’irruption de la pie, de la corneille et de la perruche dans notre environnement urbain sont des changements bien visibles, qui ne nous ont pas échappé. En plus, la pie est bruyante, la corneille est moche, et la perruche une exogène. Voilà donc un trio de coupables parfaits qui saute aux yeux et arrange tout le monde. Après tout, corneille et moineaux, la nature se débrouille et nous n’avons rien à y voir, n’est-ce pas ?

C’est un fait : ces trois espèces ont fortement progressé à Paris ces trente dernières années. Les deux premières se sont adaptées à toutes nos grandes villes, la troisième restant assez marginale hors d’Île-de-France : à Lyon, bizarrement, sa population se borne à quelques couples, et a priori – mais il n’y a pas eu d’enquête spécifique – le moineau disparaît aussi. Plusieurs études ont établi la faiblesse de l’impact par la prédation, certes réelle, des pies et corneilles sur les moineaux, ainsi que sur les autres petits passereaux, d’ailleurs (voir ici la thèse de François Chiron – consultez à partir de la page 146). La vraie raison du succès des corvidés en ville tient à leur capacité à se nourrir « comme nous » : de pain, de frites et de bouts de jambon, toutes proies qui détalent notoirement moins vite qu’une mésange ou un moineau. Un témoignage en est fourni par les corneilles en partie décolorées, assez communes en ville : la faute à une nourriture à base de pain, trop pauvre en protéines, qui ne permet pas de synthétiser assez de mélanine pour rendre le plumage bien noir. En outre, il y a des siècles que les moineaux vivent en ville : il eût été bien surprenant que pies et corneilles ne s’en fussent avisés que depuis vingt ans…

Quant aux perruches, qui n’occupent pas les mêmes sites de nidification, n’utilisent pas les mêmes sources de nourriture et prédatent encore moins les moineaux (ce sont des frugivores), elles ont encore moins à voir avec la choucroute.

Pas de chance, voilà encore une explication bien commode qui s’effondre. Mais cherchons encore…

« C’est de la faute à la gentrification »

 En voilà encore un tout beau repoussoir ! La gentrification, c’est quoi ? En gros, c’est une corneille à tête d’Anne Hidalgo sur un trottoir propret du quinzième arrondissement. C’est riche, arrogant, ça mange les pauvres, et donc, les moineaux. Pourquoi les moineaux ? Parce que gentrifier amène à rénover (ou raser) les vieilles bâtisses et faire disparaître les cavités où les moineaux élèvent leur nichée. Voilà déjà quelque chose de plus clair, et de plus juste. L’étude CORIF-LPO pointe une corrélation entre cherté des loyers et disparition des moineaux, faute de vieux murs à trous dans les quartiers cossus. Idem, la fin des friches et terrains vagues signifie, pour tous les oiseaux de la ville, autant de graines sauvages et d’insectes en moins, donc une perte de ressources alimentaires en plus des sites de reproduction perdus. Gîte et couvert en moins, c’est la fin des oiseaux : un schéma classique. Nous touchons ici au vrai : l’évolution des formes urbaines devient franchement hostile à toute forme de nature, même la plus commensale de l’homme.

Il serait néanmoins erroné de tout mettre sur le dos de « la gentrification ». Les ZAC, les usines, parkings, supermarchés et lotissements modernes ne sont pas plus accueillants. On n’y tolère pas plus les trous de murs, les friches, les herbes folles et les vieux arbres qui sont pourtant indispensables au maintien d’un peu de vie autour de nous !

C’est notre rapport à la végétation, au spontané, au « propre » qui est en question ici. Paradoxalement, lorsqu’on tente de préserver les plantes sauvages, les herbes hautes et les arbustes indispensables aux moineaux (et aux autres), la démarche est non seulement perçue comme un « défaut d’entretien » mais comme un « délire de bobo » partie intégrante de la gentrification, alors même qu’elle est bien plus facteur d’économies que l’entretien traditionnel qui ne laisse pas croître un brin d’herbe.

Une gestion comme celle-ci, avec pieds d’arbre végétalisés (ici, même, « cultivés »), et quelque liberté pour la flore spontanée interstitielle – c’est sans doute du pur Hidalgo, bobo, machin, tout ça (mais dans un quartier populaire, en l’occurrence le 20e). Mais ça, c’est une gestion de nature (sans mauvais jeu de mots) à ramener des moineaux dans la ville. Ça ne coûte plus cher à personne… Et c’est tout de même plus agréable que le béton brut non ?

VegetalisationParis

Végétalisation à Paris 20e arrondissement

Bref, ne tournons plus autour du pot : c’est la faute aux changements du milieu urbain. Les moineaux, verdiers, chardonnerets, les mésanges, rougequeues et fauvettes, les rougegorges, les accenteurs et les pouillots, ont tous besoin de recoins où abriter leur nid – dans un mur, une vieille cheminée, une haie, le tronc ou la ramure d’un arbre ; ensuite, d’insectes, au moins pour nourrir les poussins ; enfin, à la mauvaise saison, de nourriture plus végétale : baies, épis de graminées folles… Regardons autour de nous : que reste-t-il de tout cela ? Que laissons-nous subsister de tout cela ?

Pas grand-chose.

Alors, pas d’herbe, pas d’oiseaux non plus…

Des décennies de chasse à la flore spontanée, accusée de « faire sale », la fin des maisonnettes et des jardins au cœur des villes, la construction du moindre espace – le mètre carré vaut de l’or et même bien plus – la pollution de toute nature, et enfin, l’étalement de la ville, qui intercale entre le centre et « la campagne » souvent bien polluée elle-même des kilomètres de banlieues : voilà le bilan pour les oiseaux urbains de ces soixante dernières années. Jetez un œil, sur le portail à remonter le temps de l’IGN, aux cartes et vues aériennes de nos grandes villes dans les années cinquante… et aujourd’hui. La biodiversité quitte nos cités parce qu’elle ne peut plus s’y maintenir. Tout simplement.

« Ce n’est pas grave, la ville c’est la place de l’homme : que la nature aille à la campagne ! »

Ah.

Et où voulez-vous qu’elle aille, « à la campagne » ?

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Hé, oui… Si tout n’est pas aussi hostile que nos grands plateaux céréaliers, le même raisonnement pourrait être tenu, de proche en proche, jusqu’à confiner le plus banal moineau dans quelque infime réserve où des touristes selfiseraient à ses côtés dans un ridicule accompli.

Ce que cette crise doit nous apprendre aussi, c’est que la biodiversité n’est pas une pièce de mobilier qu’on déplace ou qu’on range ; c’est une sorte de super-organisme où tout est lié (tiens !) et nous aussi. Une ville sans oiseaux, c’est une ville trop polluée, trop minérale, trop asphyxiée, trop empoisonnée, pour laisser place à la moindre bestiole ; c’est une ville morte… une ville morte pour nous aussi. Nous ne nichons pas dans les trous de boulin et ne mangeons pas de chenilles, mais nous respirons le même air et nous exposons aux mêmes produits, au même climat que le moineau qui piaille sous la tuile.

En le chassant, c’est nous que nous chassons. En le protégeant, c’est nous que nous protégeons.

[1] Eh ouais. On a tendance à trop l’oublier : Cassandre avait raison.

Église verte: label et la petite bête 

Nous n’avons malheureusement pas pu nous rendre à Paris pour le lancement du label Église verte ce samedi 16 septembre. De sorte que c’est par écrit et sur la base de la seule consultation du site Internet que je vais me risquer à proposer un premier avis.

Rappelons donc brièvement qu’Église verte est un label porté de manière œcuménique, c’est-à-dire unissant catholiques, réformés et orthodoxes, pour guider les communautés chrétiennes de France vers davantage de respect de la Création. La démarche consiste à partir d’un diagnostic simple à réaliser, un questionnaire, que nous allons examiner, lequel, une fois rempli, est adressé à Église verte qui décerne en retour le label auquel a droit la communauté, pour l’année en cours. Ce label comporte quatre niveaux symbolisés par un végétal biblique – lis des champs, cep de vigne, figuier, cèdre du Liban – et doit être renouvelé chaque année. La communauté est ainsi appelée, sur la base du diagnostic et de ses sensibilités et charismes, à progresser d’année en année.

Sur le principe, deux questions viennent rapidement à l’esprit :

  • est-ce aux communautés paroissiales de se lancer dans ce genre de démarche qu’on aura vite taxée de lubie de bobos des villes ?
  • n’y a-t-il pas un risque de voir les communautés sombrer dans une compétition de mauvais goût, à qui marquera le plus d’éco-points ?

À la première question la réponse est évidemment oui, avant tout pour des raisons spirituelles que nos frères orthodoxes n’ont pas oubliées comme nous, catholiques, et qui sont largement développées dans l’encyclique Laudato Si’ : le sujet concerne éminemment notre vie spirituelle et de prière. Mais la pertinence est également technique : les communautés paroissiales doivent agir en tant que telles, parce qu’elles ont la possibilité de mener à bien des actions écologiques dont l’impact est réel, et non seulement symbolique ou purement éducatif ; et qu’il n’est pas permis de se dérober à l’appel du Christ. « L’écologie intégrale, ce n’est pas que cela », direz-vous ? Certes, mais en matière d’accueil du pauvre, de l’étranger, de la famille, des personnes en difficulté, ce n’est pas d’un label ni de fiches techniques que nos communautés ont besoin. Ces domaines sont depuis longtemps une partition qui leur est familière. En matière d’écologie au sens plus classique, de souci concret de la Création – et donc d’écologie de l’homme à travers la protection de ce qui le fait vivre ! – en revanche, si la bonne volonté ne manque pas, le savoir-faire technique ne va pas de soi. Le dossier n’est pas familier des communautés paroissiales. Or c’est un terrain où nous sommes, aujourd’hui, à cause de l’état de crise, appelés à répondre au Christ et servir nos frères. Encore faut-il, pour travailler à cette vigne-là, savoir s’y prendre. Voilà pourquoi il était nécessaire de proposer une boîte à outils. Enfin, l’appel à agir de manière communautaire nous rappelle que la crise est profonde et ne peut être résolue par la simple addition de « petits gestes » individuels : il est des actions qui dépassent les moyens de l’individu et ne peuvent s’entreprendre que de manière collective.

Quant au risque de voir des paroisses se lancer dans une compétition au plus vert, on ne peut l’exclure, mais franchement cela m’étonnerait. Les paroisses n’ont pas attendu Église verte pour disposer d’éléments sur lesquels elles pourraient être tentées de palabrer comme les disciples pour savoir qui est le plus grand (Mc 9, 34). Elles ne le font pas. Peut-être, allez savoir, parce qu’elles n’ont pas oublié ce texte ?

Passons aux choses sérieuses.

Le site internet egliseverte.org est bien joli. Sobre, esthétique, fonctionnel. En outre, la version complète, avec les documents à télécharger, est apparue en ligne dès le samedi soir du lancement public et officiel du label, et c’était une fort bonne nouvelle pour nous qui étions chargés d’en parler à la journée paroissiale du lendemain, ouf ! Un point très intéressant : le label n’est accessible (stade « graine de sénevé ») qu’à condition de remplir des préalables, dont l’une est d’avoir constitué un groupe, ne fût-il fort que de deux ou trois personnes, et d’avoir l’accord des responsables de sa communauté paroissiale. Pas question de jouer au franc-tireur lançant son truc dans son coin : c’est une action d’Église, une action de communauté et on ne transige pas. Il est aussi demandé d’avoir déjà initié une action, même aussi simple qu’une soirée de prière, et naturellement d’avoir accès aux supports de comm de la paroisse – un prérequis qui sert plutôt à s’assurer qu’on aura les moyens d’agir vraiment.

Après quoi, on peut remplir le diagnostic. Celui-ci joue un double rôle : permettre à la communauté de se situer, bien sûr, mais aussi lui lister tous les champs d’action possibles d’une conversion écologique, y compris ceux auxquels le groupe n’avait pas pensé !

Examinons maintenant ce diagnostic.

Il se divise en cinq thèmes sur lesquels des cases à cocher servent à marquer des points : Célébrations et catéchèse, Bâtiments, Terrain, Engagement communautaire et global, Style de vie.

L’on commence par aborder la question sous l’angle spirituel, histoire de rappeler que l’écologie en paroisse n’a rien d’une concession à l’air du temps : c’est une démarche fondée sur la Parole de Dieu et la tradition chrétienne, sauf que, vu l’urgence, c’est un lieu où les chrétiens sont particulièrement appelés à servir leurs frères ici-maintenant. Les questions concernent la régularité avec laquelle la paroisse prie pour la Création, à travers une célébration spécifique, la célébration de la liturgie (chants, homélie…) et aborde le sujet dans la catéchèse.

Vient ensuite la question des bâtiments, car il est temps de passer à l’action : les économies d’énergie, notamment de chauffage, sont pour une communauté paroissiale à la fois l’un des principaux domaines d’action possibles, et celui qui a le plus de chances de mobiliser car au moins à long terme, il sera bénéfique pour les finances paroissiales … De nombreux points d’alerte sont mentionnés : fenêtres, éclairage, chaudière, gestion de l’eau …. sous forme de questions très précises : les fenêtres de telle salle sont-elles équipées de doubles vitrages ? Les chasses d’eau sont-elles à deux niveaux ? Cette résolution des grands thèmes en actions « élémentaires » très simples et très concrètes sont le grand point fort du diagnostic. Non seulement chaque petit pas déjà fait permet de « scorer » selon le barème du label, mais – et c’est le principal – cette liste précise et détaillée propose autant de gestes dont il sera simple d’évaluer la faisabilité, le coût, l’économie à espérer, le travail nécessaire. La communauté qui s’engage peut aisément se définir, sur cette base, un programme concret et accessible : elle n’est pas larguée face à un objectif nébuleux du genre « améliorer l’empreinte carbone des locaux ».

Toutefois la simple performance énergétique n’est pas le seul domaine abordé : il est question de l’origine de cette énergie (renouvelable ou non), de l’eau, du papier…

Le volet suivant du diagnostic concerne le terrain dont dispose éventuellement la paroisse. Il concerne principalement les usages d’icelui – potager, jardin partagé, espace de contemplation. C’est là qu’on trouve une entrée biodiversité, mais un peu vague pour un diagnostic : « ce terrain est-il géré de manière à favoriser la biodiversité ? » Autant dire que la communauté qui ne sait pas comment s’y prendre ne trouvera pas ici beaucoup de grain à moudre.

Il nous reste encore deux volets du diagnostic ! Le chapitre « Engagement communautaire et global » a trait aux gestes concrets menés en communauté qui ne relèvent pas des sujets précédents : c’est la rencontre avec des écologistes extérieurs à la paroisse, l’usage de produits locaux, bio, durables… dans la vie de la paroisse, l’organisation de covoiturages, d’événements autour de l’écologie… Sous des airs un peu fourre-tout ce chapitre est très complet et bourré d’idées simples et utiles.

Il en va de même du volet « Style de vie » qui, pour les thèmes abordés, aurait pu ne faire qu’un avec le précédent (mais cela aurait formé une indigeste somme de trente-sept questions à la file). Rien n’est oublié, ni le soutien aux actions « au bout du monde », ni le choix d’une banque éthique. De l’écologie intégrale en somme.

Vraiment intégrale ?

Biodiversité, la grande oubliée… encore.

Et bien pas tout à fait. L’outil présente, il faut bien le dire, une lacune véritable : on trouve fort peu de chose, et carrément rien au chapitre « bâtiments », pour ce qui relève de l’écologie par excellence : le souci de préserver la biodiversité.

C’est bien dommage.

Tout d’abord pour de simples raisons légales. Les jardins, mais surtout les bâtiments ecclésiaux, souvent anciens, abritent couramment des locataires imprévus appartenant à des espèces protégées par la loi. Mentionnons particulièrement les chauves-souris, gravement menacées en France (avec un déclin de 50% entre 2006 et 2014 !) et qui bien souvent habitent les combles, les avant-toits et d’autres espaces plus inattendus encore, à l’insu de tous ! Même chose concernant les oiseaux, Martinets, Rougequeues, Hirondelles, Chouette effraie, sans oublier les moineaux qui sont désormais menacés, et j’en passe, ont absolument besoin de nos vieux murs pour se reproduire. Une rénovation à but énergétique conduite sans prêter attention à ces animaux ne constituerait pas seulement une atteinte sérieuse à la Création, ce serait aussi un délit de destruction d’espèce protégée : il est donc indispensable que les paroisses en soient informées.

De manière plus positive, il existe des actions simples pour prendre soin de la biodiversité à l’échelle de nos paroisses. Faire de l’éventuel terrain paroissial et du bâti un espace accueillant pour la biodiversité est, avec la thermique des bâtiments, l’un des domaines sur lesquels une communauté paroissiale peut agir avec le plus de pertinence. Chaque espace bien géré, même petit, est non seulement un refuge, mais aussi un élément de « trame verte » : plus de tels espaces sont nombreux, plus les espèces peuvent circuler de l’un à l’autre, depuis ou vers les cœurs de biodiversité plus lointain, échanger des gènes et finalement, survivre ! Au cœur du bourg ou en pleine ville dense, chaque petite oasis accueillante pour la Création compte, à l’heure où des oiseaux des jardins comme le verdier ou le chardonneret entrent sur la liste des espèces menacées de France. Chaque église, chaque cure habitée par la rare Chouette effraie ou une belle colonie de Chauves-souris, ce n’est pas qu’un symbole, c’est une vraie victoire sur la crise d’extinction de la biodiversité en cours. De plus, de telles actions sont simples, peu coûteuses, faciles à mener en partenariat avec les associations naturalistes (LPO, CORIF, FRAPNA, FRANE et tant d’autres…) et source de contemplation et d’émerveillement !

Proposons donc quelques entrées supplémentaires possibles pour que « la grande oubliée » intègre le diagnostic :

 Dans les bâtiments :

  • la présence éventuelle d’espèces protégées (oiseaux, chauves-souris) dans les bâtiments a-t-elle été vérifiée par des naturalistes ? (les chauves-souris sont rarement repérables par des non-spécialistes !)
  • les responsables de l’entretien et de la gestion des bâtiments sont-ils informés du statut de protection légale de ces espèces ?
  • un diagnostic sur le sujet a-t-il été réalisé avec l’aide d’une association de protection de la biodiversité ?
  • a-t-on déjà posé des nichoirs pour les espèces nichant dans les bâtiments (donc pas dans les arbres !) : rapaces diurnes ou nocturnes, hirondelles, martinets, rougequeues, moineaux ? Des gîtes à chauves-souris ?

La prise en compte de la biodiversité dans le bâti est une pratique désormais bien maîtrisée par les associations de protection de la nature, dont l’une a publié un remarquable guide composé de 18 fiches techniques. Ces associations travaillent avec des architectes, des promoteurs, et parfois, déjà, des paroisses !

IMGP0029

Nichoirs à Hirondelles (Caluire-et-Cuire, Rhône)

En extérieur :

  • quelle est la surface de ce terrain ? Est-elle suffisante pour la subdiviser en espaces à vocations différentes ? (quelques m² peuvent suffire pour chacune !)
  • trouve-t-on des arbres, notamment de vieux arbres creux ?
  • trouve-t-on des haies, même en périphérie ? D’essences indigènes ou de lauriers, thuyas ?
  • réserve-t-on des bandes ou des espaces tondus seulement une à deux fois par an pour laisser se dérouler le cycle vital des plantes et des insectes ?
  • enfin et surtout, et ce n’est même pas qu’une affaire de biodiversité : l’espace est-il entretenu avec des engrais, des pesticides chimiques, ou uniquement des produits bio/sans produits ? Utilise-t-on des granulés anti-limaces (mortels pour les hérissons) ?
Syrphe tête de mort

Un syrphe – une mouche déguisée en abeille, pollinisateur des jardins bio

À l’image du questionnaire très détaillé sur les bâtiments, la présence de nichoirs, de mangeoires, d’hôtels à insectes, peut faire l’objet d’une entrée pour chaque type d’équipement. Ce serait une manière d’inciter à installer l’un, puis l’autre… et pourquoi pas sous forme d’une activité en communauté, lors d’une journée paroissiale thématique avec le groupe scout !

On espère les voir intégrer rapidement le diagnostic et les fiches actions.

Pour conclure et malgré ce sujet délaissé, l’outil s’annonce extrêmement prometteur, concret, opérationnel, avec de nombreuses propositions réellement destinées à imprégner de souci de la Création la vie de la communauté.

La longue liste de points d’attention ne manquera pas d’agir comme un vaste choix de portes d’entrée en fonction des sensibilités et compétences des paroissiens. Elle souligne également que chaque petit succès compte.

Reste, maintenant, la question de l’après diagnostic : quel accompagnement pourra être proposé aux communautés qui s’engagent ? Quelle documentation ? D’un côté, les référents paroissiaux apprécieront sans doute de tout trouver au même endroit ; de l’autre, il serait dommage et de peu de fruit de réinventer ce qui existe déjà. Gageons que la rubrique liens du site Églises vertes va rapidement s’enrichir de ressources (comme le guide Biodiversité et bâti déjà cité), de contacts de partenaires associatifs possibles, de sites de référence… afin que l’écologie dans nos Églises ne consiste pas à réinventer la poudre dans notre coin mais à entrer en relation avec ceux qui vivent déjà l’écologie au quotidien et possèdent le savoir-faire et le retour d’expérience dont nous aurons besoin. Ils ne demandent qu’à partager !