Confinement, c'est tout

Ce matin, à huit heures, j’étais dans la campagne. Un sublime petit vallon perché des monts du Lyonnais, des crêtes duquel on balconne sur l’agglomération lyonnaise, la vallée du Gier, le Pilat. Pas un nuage, pas un souffle de vent, une température printanière. Et comme de bien entendu les oiseaux s’en donnaient à cœur joie ; pinsons, rougegorges, serins, roitelets, mésanges, pics, vanneaux, sans oublier un couple de busards et même un Grand Corbeau et des Milans royaux. Sans oublier les Lézards verts mettant le nez à la fenêtre et la floraison du sous-bois, tout juste encore timide à 700 mètres d’altitude.

Tout aurait été parfait sans la gorge nouée devant ces routes trop vides à la sortie de Lyon, ce ciel presque sans avions, cette vallée du Gier sans la rumeur lointaine de l’autoroute, sans tout ce qui, pour le meilleur et pour le pire, proclame que nos semblables vivent. À peine un tracteur au loin, et trois promeneurs dont un à vélo.

Tout cela aurait été parfait sans le violent contraste de l’exubérante nature et de l’humanité taiseuse, ce silence aux raisons trop bien connues. Ce n’est pas un dimanche d’août, ni même un de ces jours de grève des routiers comme celle de 1992 qui avait elle aussi plongé les villes dans un repos forcé. C’est la botte de la mort et de la peur, l’angoisse pesante de l’inconnu. Nous sommes confinés.

Pas tout à fait puisque je suis là : mon employeur s’est assuré que les missions de terrain n’impliquant pas de circuler en milieu habité pouvaient légalement se poursuivre et donc, à moi la campagne… dans les limites de nos actions planifiées : pas question de batifoler à mon gré. Je suis ici car le département a besoin d’une remise à jour de l’inventaire naturaliste de cet Espace Naturel Sensible. Point.

J’ai donc la chance, objective, de pouvoir légalement sortir certains jours, en des lieux précis, pour y compter les oiseaux. Ce matin m’amenait de surcroît sur un site très riche, but de balade familiale depuis trente-cinq ans. Mais rien à faire. J’avais beau noter les oiseaux par dizaines, admirer les cabrioles des vanneaux, le trille du Tarier pâtre et la grâce des busards, tout cela me semblait terne et assourdi. Je me forçais, à la demande de quelques-uns, à partager sans goût quelques photos, quelques obs. L’émerveillement que vous désiriez, je ne le ressentais pas. J’ai déroulé les quelques kilomètres de mon transect, sur ce vénérable chemin aux gneiss sciés d’ornières gauloises, et collecté près de deux cents données naturalistes, et cependant j’étais toujours confiné. Confiné dans l’épaisse cage de verre blindé de mon angoisse, lourde, oppressante. Elle m’écrasait tant la poitrine qu’un instant, j’ai cru aux symptômes de ce-que-vous-savez.

Je suis parti sans me retourner, et rentré sans joie d’une de mes plus riches matinées naturalistes dans ce département. Je sais bien que tout ça n’est pas sans but, mais au sens le plus vrai, le cœur n’y était pas. Et pourtant, la nature, vous savez la place qu’elle y tient, dans ce cœur.

« De quoi se plaint-il ? Il peut sortir, voir des oiseaux, des arbres, des fleurs, des lézards verts et des papillons et ça ne lui va pas ! »

J’en ai bien conscience. J’ai honte de ne pas avoir profité de cette permission, de cette évasion. J’aurais aimé vous donner beaucoup plus de soleil, d’anémones sylvie et de bruants jaunes.

Mais l’avenir est trop chargé d’orages derrière ce temps radieux. Une ombre à l’agenda ternit des mois entiers. Et là, quelle ombre ! Le vide. On a raillé le mot macronien, mais c’est bien vrai : demain ne sera plus comme avant et nous ne savons pas comment. Trois jours de ce régime, tombé sur nous d’un coup, c’est encore le choc. Nos grand-pères n’ont pas pris le rythme ni leur parti de l’Occupation en une semaine. Déjà tendus de luttes et de menaces, nous voyons les cartes rebattues, que dis-je, soufflées et projetées à terre et qui les ramassera ?

Plus encore qu’au lendemain des attentats, nous ne vivons pas. Personne ne vit, sauf les irresponsables. Pas une personne lucide ne peut respirer.

Ne pas sortir est sans doute pire, mais si ça peut vous consoler, sortir ne change presque rien. Vous étouffez chez vous, mais sachez-le, il n’y a pas d’air dehors non plus.

Oui, voilà, c’est ça. C’est l’apnée générale.

Rien n’a de sens quand on n’a plus d’air.

Certains étouffent bien plus. Malades et leurs proches, soignants, petites mains de la société, caissières, agents d’entretien, techniciens réseau, électriciens, plombiers, et les damnés d’entre tous, ces salariés d’activités nullement vitales qu’on force à travailler sans protection, sous la menace d’un licenciement.

Là aussi des nuages s’amoncellent.

Ah, la prière ?

Pardonnez-moi mais je n’y arrive pas. Prier pour les soignants et les aidants, bien sûr. Mais prier pour soi-même, pour sa famille, son emploi, pour la survie de ce qu’on aime dans ce monde et l’espoir d’un lendemain plus juste ? Je n’y arrive pas. Je me sens lâche et pleurnichard de demander ça maintenant. « Moi qui n’ai jamais prié Dieu que lorsque j’avais mal aux dents, moi qui n’ai jamais prié Dieu que quand j’ai eu peur de Satan », chante la Statue de Jacques Brel. Alors c’est non. Je ne me vois pas Lui demander ça, surtout que dans pas longtemps, il va traîner sa croix sur le dos.

« Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il prenne sa croix ! »

Nos croix ce sont nos cages de verre où l’on étouffe. Mais je ne sais même pas si ce sont des croix, parce qu’elles n’ont aucun sens. Pas plus de sens que le virus lui-même, qui n’est là que pour croître et se multiplier, sans aucune conscience de mal, sans faire autre chose que la seule chose qu’il sache faire, dans une absolue innocence.

Laisser une trace

Des nouvelles de l’ancien monde pour bien démarrer l’année ?

L’écologie cette fois-ci serait le funeste symptôme du refus de l’Occident de « laisser une trace ». Oh, ce n’est qu’une resucée de l’éternelle rengaine « gauche aux pulsions suicidaires culpabilisation de l’homme blanc gnagnagna ». Qui en retour suscite la crispation sur la caricature de soi-même, exactement comme le sale mioche qui, lorsqu’on l’engueule pour son attitude, en remet une couche par défi.

On le formule en termes plus polis, plus alambiqués pour que ç’ait l’air philosophique, mais le résultat est le même. Il faudrait coller à une certaine image de nous-mêmes, continuer à se montrer forts, dominateurs brutaux, maîtres et possesseurs. Des gens qui laissent comme trace celle d’un bulldozer. Avec de tels réflexes, on n’a plus besoin de racisme, ni de clichés ni de poncifs, chacun veille de lui-même à se montrer conforme aux reproches les plus éculés, aux pires idées reçues le concernant. Soyons occidentaux ! Dominons la nature ! Dehors les abeilles, vivent les drones ; dehors les arbres, vivent les capteurs de CO2 qui font la même chose (sauf accueillir les oiseaux et les chauves-souris etc…) pour beaucoup plus cher. Rasons les forêts, plantons des panneaux solaires. Ça, c’est occidental ! ça, c’est croire au génie de l’Homme !

C’est se libérer des contraintes de la nature !

Libéré des contraintes de la nature, le conducteur du bulldozer ? Est-ce qu’il ne respire pas, ne boit pas, ne mange pas de matières organiques ? Est-ce que le bulldozer lui-même ne roule pas avec une matière qui n’est que des corps décomposés, transformés d’une manière bien précise par la nature ? Sont-ils affranchis de la gravité, des lois qui régissent l’agencement des atomes de fer, de carbone, d’hydrogène ? Sont-ils libres de se passer de soleil ?

Parviendraient-ils même à s’expatrier sur une autre planète, comment la choisiraient-ils, sinon pour sa nature accueillante pour notre espèce, avec une étoile, des températures et de l’eau semblablement à la nôtre ?

Reste naturellement une option : artificialiser entièrement nos conditions de vie, habiter des tunnels éclairés au néon, à l’air conditionné, consommer une nourriture synthétique, voire à la limite nous cyborgiser – il paraît que c’est cela, devenir Dieu – et se libérer totalement de…

De… ?

Ah, zut ! il faut de l’électricité, des pièces de rechange, des mises à jour du programme, des matières premières…

Rien à faire. « Se libérer complètement des contraintes de la nature », ça n’a pas de sens, ça n’existe pas, parce que la nature, c’est l’univers, et que vivre, c’est habiter l’univers qui existe.

Vivre, c’est vivre avec elle ou plutôt comprendre que de toute façon, nous vivons en elle. C’est inclus. C’est un pléonasme. Seuls les morts sont libérés des contraintes de la nature. Les thuriféraires de l’euthanasie ne nous vendent-ils pas, désarmante naïveté, la mort par injection comme « l’ultime, la vraie liberté » ?

Pire : plus nous nous croyons libres, plus nous ajoutons des contraintes. C’est certain : nous vivons plus vieux, nous souffrons moins, du moins pour une bonne part d’entre nous. Est-ce que nous sommes plus libres ? Ce n’est pas évident. Le budget temps des chasseurs-cueilleurs laissait un incroyable temps libre. De notre côté, le pays qui se targue d’être le plus avancé du monde renvoie au travail ses octogénaires. Est-il permis de questionner le gain d’espérance de vie si, pour se l’offrir, il faut le consacrer à tenir la caisse d’un supermarché ? Ne gagnons-nous en espérance de vie que pour entonner la complainte de la serveuse automate pour qui « la vie ça sert à rien » ?

Suis-je en train de faire l’apologie du retour aux arbres et à une vie sauvage fantasmée, sur mon ordinateur à un pas d’un radiateur bien chaud ? Evidemment pas. En revanche, il me semble vital de tuer quelques fausses évidences à coups de pourquoi. Laisser une trace ? Laquelle ? Celle d’une civilisation dont le rapport au monde est l’exploitation brutale, la domination sans partage, l’asservissement de tout à son seul profit, pour montrer les biceps aux archéologues qui fouilleront nos ruines ? Se libérer des contraintes ? Desquelles et pourquoi ? N’assurer le droit à consommer qu’en contrepartie d’un asservissement, jusqu’à la tombe, à l’obligation de produire ? Nous voilà bien avancés. L’époque pousse nos concepts à l’extrême, les serpents se mordent la queue. Nous avions bâti notre règne sur l’espoir, un jour, de jouir de nos produits sans travailler ; nous finissons par trouver logique de travailler sans fin, ou bien de consommer même si nous n’en avons pas envie, pour que la machine continue à tourner. Parce que nous ne savons tellement plus vivre sans son ronron omniprésent, que penser son arrêt nous est devenu impossible. Alors, nous rivalisons de prétextes pour ne rien remettre à plat. Désormais, ce serait une affaire d’honneur et d’identité. Il faut pelleter pour rester nous-mêmes. Pelleter dans la chaudière d’une locomotive emballée qui ne va nulle part parce que l’Occident, c’est le chemin de fer pouet pouet camembert ! Mais ça suffit, quoi !

Nous avons atteint le point où vivre sous terre – pour un loyer prohibitif – serait vendu comme une « libération de la contrainte » de l’alternance jour-nuit. Plus qu’à nous bidouiller pour nous « libérer du sommeil » et nous serions alors disponibles pour la production vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je caricature ? Vous êtes sûrs ?

Que se passerait-il si nous cessions de fuir en avant ? Si nous cessions de nous « libérer » de ce qui n’est pas une « contrainte », mais la vie ? Si nous cessions de nous inventer de nouveaux devoirs comme prix d’une libération de… plus rien du tout ?

Finissons-en avec Greta Thunberg (et avec les excuses foireuses)

Oui, arrêtons avec Greta Thunberg. Ça suffit.

Personne n’a été autant injurié en public par notre classe politique et médiatique en ce siècle, pas même les terroristes les plus barbares, que Greta dans cet incroyable défilé compilé sur son compte Twitter par Samuel Gontier. « Vestale fiévreuse », a vociféré l’un d’eux : mesdemoiselles, surtout suédoises, votre job c’est d’être sexy pour faire vendre des bagnoles. Compris ?

Assez, donc, et laissons-la au seul rôle qu’elle revendique, celui de messagère d’une génération inquiète parce que les scientifiques, depuis quarante ans, démontrent qu’il y a bien de quoi, et ceux qui savent qu’ils seront morts avant répètent en boucle qu’il n’y a rien à craindre. Greta Thunberg ne se pose pas en chef de qui que ce soit. Les militants écologistes ne se rallient pas à sa parole, mais à la même qu’elle, celle des scientifiques – que d’ailleurs, pour certains d’entre eux, ils sont. Ils n’ont nulle intention de lui obéir, et ça tombe bien, vu qu’elle n’a nulle prétention à leur donner des ordres ; ils n’obéissent pas à son catéchisme, et ça tombe bien, vu qu’elle n’en a écrit aucun. Elle dit juste la même chose qu’eux, en plus visible.

Elle n’est Jeanne d’Arc qu’aux yeux d’une bande de vieux Cauchon.

Pour le grand public, ce qu’elle dit est nouveau, sorti de nulle part, assis sur on ne sait quoi, suscité par on ne sait qui. Pour nous, écolos de terrain, qui réunissons depuis des décennies données, études, expériences de terrain, le phénomène Greta Thunberg ne change rien sur le fond. Son message ? Mais c’est le nôtre. Sa présence n’est que la concrétisation du fait que l’alerte écologique venue de la science a fini par assez imprégner société pour que de telles figures émergent. Une tendance sans visage a fini par s’en donner une. Voilà tout. Elle n’apporte, si l’on peut dire, « rien » qu’un espoir nouveau d’être entendus.

C’est ailleurs que gîte le lièvre. L’enjeu tient exactement dans cette phrase criée par monsieur « vestale fiévreuse » – il ne mérite pas qu’on retienne son nom. « Le climat est une question technique, avec des solutions techniques » – cela regarde les techniciens et les citoyens n’ont rien à y voir, rien à demander, personne à presser d’agir, au sens propre : circulez il n’y a rien à voir. (Et ça vient nous parler de menace pour la démocratie !)

La question que pose notre temps est celle-ci : la crise écologique, qui n’est pas du tout que climatique mais aussi effondrement de la biodiversité, pollution meurtrière, piteux état des sols agricoles, agonie des océans et j’en passe, est-elle, ou non, une affaire à régler strictement entre techniciens de manière invisible pour les citoyens, c’est-à-dire sans questionner leur mode de vie et de manière générale l’économie basée sur une consommation toujours croissante, unique moyen, nous dit-on, de créer des emplois jusqu’à ce que dans un avenir lointain, un niveau de vie de classe moyenne occidentale soit garanti à toute l’humanité ?

Cette question m’est d’autant plus sensible qu’au cours des quinze premières années de mes engagement, formation, et enfin travail salarié dans le domaine de la protection de la nature, j’ai fermement cru à une réponse positive. Oui ! Nous allions tout concilier. Nous saurions doser l’opposition et l’accompagnement pour qu’il n’y ait simplement pas trop d’autoroutes, de pesticides, de ZAC-plaques de béton ; faire replanter assez de haies, obtenir une gestion forestière assez écologique, etc. Et  obtenir que l’économie telle que nous la connaissons réduise son empreinte écologique juste assez pour que, demain, nous ayons encore un climat compatible avec notre existence et nos productions, un air respirable, une eau potable et vivante, un océan avec plancton et poissons, des campagnes où des cultures puissent s’épanouir sur des sols vivants, encadrées de bandes enherbées peuplées d’outardes et de papillons. Nous avions de bonnes raisons d’y croire, car ça marche. Techniquement, nous savons comment faire pour obtenir un terroir décemment productif et tout aussi dignement perméable aux busards, perdrix, carabes et criquets. Si ça n’a pas marché, c’est parce que politiquement n’est pas venue la décision de généraliser ces pratiques, d’en assumer les contraintes aujourd’hui pour en récolter les bénéfices demain. Les bénéfices n’étaient pas assez financiers, ou pas assez à court terme.

Sans le spectre de la non-durabilité, personne ne voyait pourquoi changer.

Ce n’est que récemment que nous avons réalisé que, précisément, ce n’était pas durable, et donc que notre démarche était vouée à l’échec. Encore pas mal de collègues préfèrent-ils continuer à tenter de sauver ce qui peut l’être, ralentir la chute par simple aménagement du système – par des réponses techniques – que d’affronter le caractère, désormais, irrémédiablement supra-technique, c’est-à-dire politique du défi. Ce n’est pas par conviction que je le dis, c’est en tirant le bilan de tant d’années : les solutions techniques ont été et seront toujours prises de vitesse. En presque trente ans de « développement durable », nous n’avons cessé de nous éloigner du point d’équilibre, car ce système ne peut courir que dans la direction opposée. Le système économique actuel a fait la preuve de son exigence de ressources infinies, qui se traduit ici-maintenant par une ponction croissante sur le système planète qui dépasse, et largement, ce que la science lui recommande de respecter en termes de limites. Qu’une technique devienne deux fois moins polluante devient blanc-seing pour y recourir vingt fois plus. C’est le moteur même de notre forme actuelle de développement que d’exiger plus qu’hier et moins que demain, sans limite, de ces ressources limitées, comme le nénuphar qui ne peut que grandir et recouvrir, fatalement, l’étang.

Ou, formulé réciproquement : déployer des « solutions techniques » dans des proportions suffisantes pour obtenir le résultat nécessaire en termes de conditions de vie pérennes sur cette planète entraîne automatiquement la sortie du système en cours, comme un cycliste, en deçà d’une certaine vitesse, doit obligatoirement mettre pied à terre. C’est pour cela que nous n’avons toujours pas fait ce que nous savons devoir faire.

Nous pouvions nous en douter ; tous les précurseurs l’avaient prévu. Nous avons tenté. Comme prévu, c’est raté. Maintenant, il faut en tirer les conclusions.

Ce que la science dit, c’est que les limites sont déjà, pour certaines, atteintes.

Et voilà pourquoi le sujet est éminemment politique. Quoi qu’il arrive, c’est un changement de société qui s’avance. Profond. Un saut de paradigme, la sortie de la course individuelle au toujours plus. Mais vers quoi ? C’est là que nous, que nous soyons scientifiques, techniciens ou « simples citoyens », devons refuser de voir accaparer le dossier par quelque groupe que ce soit. Quelles que soient ses prétentions scientifiques ou techniques.  Cela regarde les citoyens. Cela regarde chaque être humain. Qu’il soit jugé compétent ou non, c’est son affaire : c’est ça, la démocratie. Fabriquer le nouveau monde entre « sachants » dans son dos, c’est ça, la dictature. Là est le risque, aujourd’hui. Voir se construire le monde de demain hors de tout contrôle démocratique, de tout contrôle sur ce qui sera sacrifié, conservé… ceux qui seront sacrifiés ou conservés. Voilà pourquoi nos vieux chefs tremblent. Ils aimeraient bien décider ça entre eux, après avoir écarté les importuns.

La place de la science, et de la technique, ne peut être que de dire ce qui techniquement parlant peut être fait, quels sont les risques et les échéances. En aucun cas de se substituer aux choix de société.

Au reste, la technique n’est pas la science, et ceux qui prétendent que c’est à la technique seule qu’il faut la confier trompent, ou se trompent doublement. Ce n’est qu’un artifice de plus pour soustraire le dossier au contrôle des peuples et de la science. La technique ne peut être une espèce de pouvoir indépendant aux mains d’élites en roue libre, décidant loin des regards, se réclamant d’une technicité qui dépasse le peuple, cet ignare, et le scientifique, cet éthéré. Il s’agit, à présent, de ne plus chercher à concilier l’inconciliable, et encore moins de laisser quelque technocratie, quelque docteurKnockcratie trancher dans le vif pour nous, à notre place et sans contrôle. Vous avez remarqué ? Ce paragraphe aurait pu être écrit à l’identique à propos des débats bioéthiques. Il y va de l’avenir de l’être humain comme des autres: vivant et libre, ou livré aux technotripoteurs et aux marchands comme l’est déjà tout le reste de la planète.

C’est un immense chantier qui exige de nous, citoyens, de travailler et nous former, sans quoi l’exercice de nos droits reste vain. Mais il en vaut la peine.

Les feux du déni

L’Amazonie brûle.

Le scepticisme flambe

Panorama :

« La forêt du Midi aussi. Ça repousse et ça lui fait même du bien. » 

« Rien de nouveau. Mais ça permet d’attaquer un président souverainiste et qui défend les valeurs. Sinon comment vous expliquez cette hystérie alors que pendant des années les ONG n’ont rien dit ? »

« Il y a autant d’incendies en Afrique et ça ne gêne personne. C’est bien la preuve que la forêt, en réalité, n’intéresse pas les écolos. ».

« L’Amazonie n’est pas le poumon de la planète : un poumon ça absorbe l’oxygène, ça n’en produit pas ! »

Voyons voir.

Ça repousse.

Alors oui, mais non. Tout d’abord, ce qui tient lieu de couvert boisé au midi de la France n’est qu’une formation secondaire. Une sorte de friche qui a repoussé vaille que vaille après l’éradication complète des forêts – dont l’existence est attestée il y a plusieurs millénaires – sous la dent des troupeaux. Une formation dégradée, simplifiée, hyperinflammable et qui, du coup, flambe tous les quatre matins (surtout quand on l’y aide). Ni ce qui brûle, ni ce qui repousse n’ont quoi que ce soit à voir avec une forêt primaire aux arbres de plusieurs décamètres de haut, dégoulinante d’humidité, à peine égratignée par le brûlis itinérant des autochtones. S’il est avéré aujourd’hui que ceux-ci ont nettement plus modelé celle-là qu’on le pensait, au point qu’on n’emploie plus le terme de forêt vierge, sa richesse, sa diversité, sa complexité n’en sont pas amputées le moins du monde. Lui comparer les garrigues du Midi ? De grâce ! Un chiffre, un seul : 35 000 espèces d’insectes pour toute la France métropolitaine. Toutes familles d’insectes et tous milieux confondus. Neuf mille espèces de coléoptères (rien que les coléoptères) dénombrés sur un seul arbre en Amérique centrale.

Une forêt n’est pas égale à une autre, pas même au sein d’un petit bout d’Europe tempérée.

Une forêt primaire, ce sont des milliers d’essences d’arbres et d’arbustes, d’herbacées, de fougères, de mousses, avec ou sans fleurs et fruits, des racines, des épiphytes, des milliers de champignons, tout cela entrelacé, noué, tissé, associé sur et sous terre et des centaines de milliers d’espèces animales dessus, dessous, dedans, dehors, avec, contre, lié, concurrent, prédateur, parasite, symbiote ; mais pas en fouillis ; chacun jouant sa partition dans un concert qui s’écrit en même temps qu’il se joue.

Si ça repousse, c’est en vingt, trente, cent mille ans et à condition de lui fiche la paix.

Nous pourrions consacrer une note et quasi un livre à cette question de la temporalité. D’ici là, sortons-nous de l’idée que « la planète s’en remettra » puisse avoir du sens à l’échelle de nos vies et de nos sociétés humaines. Oui, elle, certes ! Mais nous, c’est demain, qu’il nous faut manger, boire et respirer, pas dans cent mille ans.

« Ce n’est pas un poumon, puisqu’un poumon ne produit pas l’oxygène. » Ah ! les métaphores ! Mais si l’on entend simplement par poumon « ce qui permet de respirer », tout change déjà. Il n’a jamais été question d’autre chose. Les forêts se contentent si l’on peut dire d’être un puits de carbone (si elles brûlent, faut-il vous faire un dessin ?), de filtrer l’air, de réguler l’humidité, et d’être d’hallucinants festivals de biodiversité. Comment fallait-il dire ? Filtre à air du monde ? Cheminée du monde ? Arche de Noé du monde ? Foie du monde ? Rate du monde ? Rein du monde ? Paie ton romantisme !

Alors on a dit poumon. Pour donner un emballage inexact mais poétique à des fonctions vitales bien réelles.

L’Amazonie ne produit pas 20% de l’oxygène ? C’est vrai. C’est déjà qu’on en a défoncé la moitié et même plus depuis 60 ans. C’est aussi qu’elle n’est pas seule au turbin : il y a les forêts équatoriales du reste du monde et les forêts primaires boréales, encore plus oubliées. Et le phytoplancton.

Oubliés, sauf de ces environnementalistes qui sonnent inlassablement l’alarme depuis le début des années 70 et même avant. Je ne vous ferai pas l’insulte de donner des preuves : trois clics vous suffiront pour trouver trace d’alertes écologistes sur la déforestation en Amazonie, en Afrique et en Asie (l’orang qui combat la pelleteuse, vous vous souvenez ?) et sur la pollution des mers, aussi loin que vous voudrez, jusqu’au lointain passé des documentaires animaliers du dimanche après-midi.

Point n’est besoin de citer ici de nombreuses sources pour avoir la preuve que tous ces « poumons » sont, de nos jours, aussi bien lotis que ceux d’un accro aux gauloises sans filtre. Pas plus que ce dernier, nous ne risquons de tomber asphyxiés en pleine rue. Mais l’habitabilité du monde va changer. Pardon, elle change. Rien de nouveau ! ça s’est déjà produit, au Permien, par exemple. Avec à la clé un sacré ménage…

Quel pinaillage, dites. Y a-t-il quoi que ce soit qui puisse décemment contester le fait que la déforestation est intense, qu’elle touche toutes les forêts primaires du globe, que c’est une perte et une menace pour tous, à moins d’être indifférent au sort de millions d’espèces, de nos sociétés, et aussi de peuples entiers ?

De peuples entiers, oui. Qui se soucie des autochtones ? Sans doute plus de monde qu’on pense. Et en premier lieu le pape François. De Laudato Si aux conférences écologiques au Vatican, des synodes aux rencontres officielles, il est sans doute le dirigeant mondial qui a le plus leur sort en tête. Peuples nordiques ou forestiers, tout au nord ou tout au sud, avec lui personne n’est oublié. Il nous donne à entendre leur voix, eux qui – sans les caricaturer en « bons sauvages » à la guimauve bio – vivent depuis des siècles et plus au cœur de ces milieux qui ne sont pour nous que machins sous-productifs à « valoriser ». Ils savent que cette vie n’est pas une harmonie cuculiforme ; mais ils veulent la mener. L’agroforesterie, la vie avec la forêt, ça les connaît. Respecter la part du fondamentalement sauvage, du fondamentalement autre, qui vit là, lui aussi, ils savent aussi. Ils sont, dans l’équation, le terme qui doit à jamais nous dissuader d’opposer brutalement « le développement humain » à la forêt. Ce combat, ils le paient de leur vie.

Comme toute vie humaine, mais encore plus grâce à ce qu’elle sait, grâce à ce qu’elle nous dit de la façon dont nous pouvons habiter ce monde, cette vie vaut beaucoup.

Elle vaut plus, je crois, que le soja d’un élevage en batterie.

Derrière les controverses à l’occasion un peu puériles, le nœud du problème est, je le crains, toujours le même : la fracture passe, large et sanglante, entre ceux qui croient que nous avons besoin de la forêt amazonienne, vaste et occupée par des humains peu nombreux ne lui apportant pas de modification drastique, et ceux qui ne le croient pas. L’on pourrait, cela a déjà été fait par diverses méthodes, prouver que de diverses manières et à divers termes, il y a effectivement un intérêt, selon les critères de notre temps – maximiser, globalement, l’argent et les biens – à cette conservation. Mais on sera alors taxé de prophète de malheur.

Comme les systèmes planétaires sont beaucoup trop lourds et lents pour engendrer une catastrophe massive très brève et de nature inattendue, l’effondrement souvent évoqué ne ressemblera pas à celui d’un immeuble. Celui de l’empire romain lui-même, mètre étalon de « la décadence » et de l’effondrement, a pris plus de deux siècles et n’est guère apparu comme tel aux contemporains, en tout cas pas avant les sacs de Rome au Ve siècle. « Il ne se passe rien ! » auront beau jeu de clamer les « sceptiques ». Mais parviendrait-on à les convaincre, que ce serait horrible de conclure que nous ne voulons bien sauver des millions de vies, et l’existence de centaines de peuples, si petits soient-ils, que parce que ça rapporte plus que ça ne coûte.

Le droit de vivre, seulement pour ce(ux) qui rapporte(nt) ?

N’est-on pas là au cœur de l’écologie intégrale ?

« La crise de la biodiversité est aussi une crise profonde du rapport au monde vivant », écrit Virginie Maris dans La part sauvage du monde. L’argument de rentabilité devenu l’ultime, le seul qui ait cours sur le tapis vert, nous enferme dans une et une seule façon d’habiter le monde, plus grave : de justifier le droit d’être au monde. Un droit comptable, implacable, une logique d’industrie, une logique pour machines. Est désormais en jeu notre humanité, et plus encore : notre statut d’être vivant.

C’est l’été: petite FAQ Nature sauvage (v2019)

Oui, je sais. L’actualité, ce n’est pas ça. L’actualité, c’est les gilets jaunes, les migrants, la GPA, et beaucoup d’autres choses encore. Et le climat. Mais aussi, c’est vrai, parfois, la perte de biodiversité.

C’est l’été. C’est une saison où on est souvent dehors, où on rencontre la Nature plus souvent. Et tout aussi fréquemment, on observe un phénomène curieux… et on appelle le naturaliste du coin pour en savoir plus ! Alors, voici quelques-unes de ces questions classiques : cela vous aidera peut-être à l’occasion, et sinon, n’hésitez pas à poster un commentaire, ou à contacter l’association la plus proche de vous !

« J’ai trouvé un oisillon tombé du nid. Que faire ? »

Cas le plus simple et le plus courant : c’est un passereau, et un jeune déjà passablement emplumé, proche de l’envol. Prenez-le avec précaution (ne jamais appuyer sur la poitrine) et déposez-le sur un point haut : muret, sommet de haie, etc. (gare aux chats !) Il y sera nourri par les parents. Les oiseaux n’ayant quasiment pas d’odorat, ne craignez pas de « laisser votre odeur ». Même chose pour une jeune Chouette. S’il s’agit d’un oiseau plus grand, comme un jeune Rapace diurne, il faudra l’apporter en centre de soins dans un carton fermé, percé de trous d’aération. Gare aux serres en le capturant ! Vous trouverez plus de détails, selon les cas (oisillon nu, emplumé, rapace, martinet…) ici chez les collègues auvergnats.

« Depuis une dizaine de jours les oiseaux ont disparu. »

A partir de fin juin, les petits oiseaux des jardins deviennent invisibles et inaudibles. Enfin presque. Les dernières nichées étant sorties du nid, il n’y a plus de territoire à défendre. Les migrateurs qui vont repartir dans quelques semaines n’ont plus d’énergie à dépenser dans le chant. Les rossignols, coucous, fauvettes grisettes… se taisent rapidement à partir de fin juin. Seuls quelques sédentaires comme le rougegorge ou les grives vont animer les frondaisons. Avec les chaleurs, ces derniers chanteurs bornent souvent leur activité aux abords de l’aube. Seule la Fauvette à tête noire garde le rythme aux heures brûlantes. Pour le reste, on n’entend plus que les cris de contact des petits groupes familiaux, qui sont souvent ténus et étouffés par le feuillage, très dense à cette saison. De plus, au cœur de l’été, les oiseaux vont muer – renouveler progressivement leur plumage. Pendant cette opération délicate, coûteuse en énergie, et qui obère quelque peu leurs capacités de vol, les petits passereaux restent prudemment à l’abri des hautes branches.

« J’ai vu un colibri ».

Ah, le grand classique du colibri du mois de juillet ! Il n’y a pas de colibris en France, même échappés de captivité. Enfin, on ne sait jamais ce que l’homme a pu flanquer dans une volière, mais à 99,99%, ce « colibri » est en réalité un papillon et plus précisément un Moro-Sphinx. Regardez mieux, vous verrez ses antennes. Pour tout savoir à son sujet, procurez-vous le numéro 86 de « La Hulotte » !
Un petit mot sur les colibris tout de même : s’il n’y en a pas chez nous, ce n’est nullement en raison du froid. La famille des Colibris est exclusivement américaine, mais pas tropicale : certaines espèces habitent le sud de l’Alaska ou au contraire la Terre de feu. Le Colibri roux, le plus nordique de tous, est même capable d’une forme de torpeur (hibernation de courte durée) pour économiser l’énergie.

Moro-sphinx

Moro-sphinx

« Chez nous, depuis qu’il y a des pies et des corneilles, il n’y a plus d’autres oiseaux. »

Inutile de nier : la Pie bavarde et la Corneille noire ont connu une phase d’expansion dans les milieux urbains et péri-urbains. Toutefois… Cette phase d’expansion est manifestement terminée et la tendance est à la stabilité ; d’autre part, dans le cas de la Pie, cette installation en ville n’a pas empêché l’espèce de connaître un fort déclin depuis 25 ans, car elle tend à disparaître de nos campagnes: -60% entre 1989 et les années 2000 ! Depuis, toutefois, elle regagne lentement du terrain, surtout en ville.
A-t-elle pour autant « pris la place » des mésanges de votre jardin ? Oui, les corvidés sont des prédateurs de nichées, notamment lorsqu’ils ont les leurs à nourrir. Ce phénomène a toujours existé, sans jamais faire disparaître les mésanges. Si les Pies et les Corneilles « prolifèrent » en ville, c’est qu’elles ont appris à fouiller nos poubelles, où se trouvent des « proies » qui courent beaucoup moins vite qu’une mésange ou un criquet ! Les Corneilles aux ailes marbrées de blanc, suite à un manque de mélanine, révèlent ainsi un régime alimentaire à base de pain, trop pauvre en protéines… Les études menées sur le sujet ont conclu à un rôle tout à fait anecdotique de la prédation des corvidés sur les oiseaux des jardins. En revanche, ceux-ci ont des ennemis beaucoup plus redoutables : les pesticides employés en jardinage, ultra-concentrés ; la disparition des friches, la tonte ou l’éradication du moindre brin d’herbe sauvage, la disparition des arbres creux, des trous de murs, des buissons où ces oiseaux trouvaient le gîte ou le couvert ; le bétonnage intensif de vastes banlieues qui coupent les connexions écologiques avec les campagnes… des campagnes où, pour des raisons voisines, les oiseaux disparaissent aussi, bien qu’il n’y ait plus guère de pies !
Résultat : les uns disparaissent, les autres se maintiennent car adaptés à la survie dans un univers de béton et de goudron, pourvu qu’on y trouve du gras de jambon dans les poubelles, donnant l’illusion d’un « remplacement » des uns par les autres… Et la façon dont nous modelons les milieux est seule responsable de ce « grand remplacement ».

« Mon voisin veut que je détruise les nids d’hirondelles chez moi à cause des saletés ».

C’est simple : il n’a pas le droit.
Ni vous. Ni lui, de les détruire chez lui. Ce sont des espèces protégées, et de surcroît, menacées : vous n’en êtes pas propriétaire ni responsable, même si leur installation est consécutive à une pose de nichoir de votre part ; vous n’avez pas plus le droit de les détruire que d’assommer vos invités pour les détrousser, sous prétexte que vous êtes chez vous. Félicitez-vous de votre chance d’accueillir encore ces espèces désormais rares et laissez-le dire.
Ah ! et si vous êtes vous-même gêné par les fientes sur le mur, c’est simple : disposez une planchette sur le mur, une vingtaine de centimètres en contrebas des nids.

« Il y a des crapauds qui font du bruit à côté de chez moi ».

Si ce que vous entendez ressemble à des coassements rageurs et répétés, il s’agit très probablement de Grenouilles « type verte/rieuse » (ces espèces se sont à ce point hybridées et sont si difficiles à identifier, sauf à les tenir en main, qu’on doit en rester là). Cependant, si vous habitez au sud de Lyon, il peut aussi s’agir de rainettes.
Les crapauds, les vrais, ont souvent des chants beaucoup plus discrets, et plus jolis aussi. La palme revient sans conteste à l’Alyte accoucheur, dont la note d’ocarina forme, par les belles nuits chaudes, de véritables concerts champêtres. Cliquez ici: vous trouverez un petit guide sonore bien utile.
Quant au bruit… et bien, n’est-ce pas toujours mieux que le vacarme d’une route ? Et si vous avez la chance d’entendre une espèce pas trop commune, c’est-à-dire hélas toutes à part la Grenouille verte, profitez du bonheur de savourer un spectacle en alarmante raréfaction… et transmettez la donnée à votre site Visionature préféré !

« Est-ce qu’il faut nourrir les oiseaux en été ? Et leur donner de l’eau ? »

Les avis divergent mais le consensus, globalement, n’est pas en faveur du nourrissage estival ou printanier. À cette saison, les oiseaux des jardins, même granivores comme le chardonneret ou le verdier, ont besoin d’insectes pour nourrir les jeunes, dont la croissance requiert des protéines. Vous seriez bien en peine de les leur fournir. Bornez le nourrissage à la saison froide pour laquelle vous adopterez des mangeoires-plateaux, dotées de toits ne permettant pas l’accès aux pigeons, des dispositifs suspendus, des « distributeurs de graines » à trémie tels que le mythique distributeur de tournesol « La Hulotte ». En été, en revanche, il est bon de prévoir de l’eau. Proposez aux oiseaux des coupelles renouvelées tous les jours (ne serait-ce qu’à cause des moustiques); l’idéal est que l’une d’elles soit suffisamment large pour permettre aux oiseaux de s’y baigner. Placez-la alors au centre d’un espace dégagé pour éviter qu’un chat ne profite de l’aubaine.

« On peut faire quelque chose pour les hérissons ? »

Bien sûr. D’autant plus que l’espèce se porte très mal. La première chose est de trouver des alternatives à l’anti-limaces qui leur est fatal. Pensez aussi à éliminer du jardin tous les déchets et objets qui pourraient blesser l’animal, notamment les bouts de tuyau de plus de 2 cm de diamètre (un jeune peut s’y coincer ou s’étouffer). Gare aux bassins, piscines et autres points d’eau aux bords abrupts: s’il n’est pas possible de modeler une berge en pente douce, prévoyez une planchette inclinée ou du grillage qui permettra à l’animal tombé à l’eau de ressortir. Assurez-vous que vos clôtures laissent libres des passages de la largeur d’une main au ras du sol: la petite faune doit impérativement pouvoir circuler.
Enfin, en période de canicule, les hérissons ont soif… et faim! Mettez-leur des coupelles d’eau propre à disposition. Pour les nourrir, choisissez de la pâtée pour chien au poulet que vous placerez dans une gamelle sur laquelle vous poserez un couvercle. Seul le Hérisson pourra y accéder en le repoussant avec son museau pointu. Ce nourrissage est très indiqué par temps chaud et sec (les vers de terre s’enfouissent) et en automne, quand le Hérisson doit accumuler des réserves avant l’hibernation.

« Il y a un serpent dans mon jardin ! »

Mais c’est très bien !… Bien sûr, il vaut mieux éviter que les enfants croisent une vipère au jardin. Seulement… c’est très improbable ! D’abord, parce que ces animaux farouches et peureux se tiennent à distance de nos gesticulations. Ensuite, parce que les vipères, victimes de destructions directes, de perte d’habitat et de disparition de leurs proies (sinistre triptyque de la biodiversité en péril), sont devenus des animaux très rares… Il est donc fort probable que votre voisin longiligne soit en réalité une Couleuvre, et même en général une Couleuvre verte et jaune.
Que faire alors ? Cohabiter, bien sûr ! Avant tout : tous les Reptiles sont protégés, vipères y compris. Leur présence est signe d’une bonne qualité de l’écosystème : c’est flatteur pour votre jardin ! Les Reptiles éliminent bon nombre de ravageurs des cultures, sans demander plus en échange qu’un peu de tranquillité. Au besoin (animal entré dans un bâtiment), contactez SOS Serpents.

« J’ai vu des nids d’hirondelles, l’autre jour… mais à qui est-ce que je dois le dire ? »

(Là, si vous suivez ce blog, vous devez commencer à connaître la réponse !) Il suffit de vous inscrire sur le site Visionature de votre région ou département, ou du lieu où vous avez effectué l’observation (si c’est en vacances par exemple). Son adresse est en général http://www.faune-[VotreRégionOuVotreDépartement].org
Il existe encore quelques régions où les associations n’ont pas adopté le système Visionature, ce qui rend la procédure un peu plus difficile. Dans ce cas, allez directement sur le portail national faune-france.org Il est synchronisé avec tous les sites Faune-XXX.org locaux mais couvre aussi les régions qui n’en ont pas. Vous pouvez aussi télécharger l’application NaturaList sur votre smartphone (Android uniquement). C’est une application de saisie des données qui alimente Faune-France. Mais elle vous permet aussi de consulter les observations récentes faites par les autres naturalistes autour de vous.

S’inscrire sur un site Visionature n’est pas plus difficile que sur n’importe quel site ou forum. Un petit mode d’emploi est toujours disponible dans les menus de la partie gauche. Chaque site est géré localement, ce qui explique de petites variantes dans les menus, mais la procédure ne change jamais, et – c’est important – votre login/mot de passe, une fois créé sur un site, sera valable sur tous. En fonction du nombre de données que vous transmettrez, vous aurez accès à davantage de fonctionnalités en termes de consultation des données saisies par d’autres. Mais vous aurez toujours accès à des listes d’espèces par commune, des cartes, et bien d’autres informations. Vous pourrez aussi agrémenter vos données de photos (pratique pour les vérificateurs si vous avez un doute sur l’identification), re-télécharger vos données sous format Excel… une base participative, quoi !
N’oubliez pas : toute donnée est intéressante et là plus encore qu’ailleurs, le doute ou l’erreur font progresser…

« Et sur quoi vous vous basez pour dire qu’il y a plus ou moins de telle espèce ?

Et bien… on les compte. Tous. Partout, autant que possible… Pour en savoir plus notamment sur les oiseaux communs, visitez le site du Muséum d’histoire naturelle qui vous explique comment on évalue la santé de leurs populations… et vous donne tous les résultats.

D’autres questions ? Les commentaires sont ouverts… et surtout, les collègues des nombreuses associations de protection de la Nature, LPO, GON, GONm, AOMSL, et tous les autres… vous attendent !

Bel été à tous, en pleine Nature je l’espère.

Ecologie: osez le cisticolisme

Enquête sur une espèce qui fera le buzz demain (mais pas aujourd’hui, elle couve)

Elles sont partout. On ne voit, on n’entend qu’elles. De partout elles nous font signe – pst ! pst ! pst ! Elles, les Cisticoles. Qui sont ces influenceuses et que nous disent-elles ?

Je parie que vous n’avez jamais entendu parler de la Cisticole. Et je parie que vous l’avez entendue quand même. Ce minuscule bout de fauvette long comme un pouce, avec sa petite queue ronde, a dû vous passer trente-six fois au-dessus de la tête derrière les plages du Midi et du Sud-Ouest avec son chant passablement raclote entre parenthèses : « Pst… pst… pst… pst… » tout en voletant, un coup d’aile un cri, un coup d’aile un cri.

La surprise, c’est d’en trouver maintenant dans les champs, les prés, les talus d’autoroute, et même les ronds-points comme vil gilet jaune, genre elle paie son gasoil elle-même. Archi-commune dans les marais saumâtres, les roseaux, les lagunes, elle s’installe dans des endroits dont on devine vaguement comment elle peut les confondre avec son beau pays, mais de moins en moins. Ce n’est pourtant pas de la Fauvette à lunettes qu’on parle !

Le phénomène intriguait déjà les Anciens comme le prouve ce document rarement exposé, retrouvé en l’église Saint Georges de Reneins.

Une petite carte dira un peu mieux ce qui se passe.

Voilà, c’est simple, en fait. Elle est comme l’air chaud, elle monte ! Comme elle est sédentaire, avantage de passer sa vie au bord de la mer, à la faveur des hivers doux, elle avance, le long des côtes et de la vallée du Rhône. Bientôt, un hiver froid exterminera les hivernants les plus nordiques, comme en 2012, et la Cisticole, comme une vieille star de la chanson, fera pleurer ses yeux et fera ses adieux… et puis l’année d’après elle recommencera. Et le cycle repartira pour un tour. La Cisticole c’est le petit vélo dans la tête de l’avifaune du Rhône. Seulement, à force qu’on ne voie quasi plus la neige à Lyon, le cycliste ne chute plus. La Cisticole prolifère.

Elle se répand. On ne fait plus un pas sans la trouver.

La Cisticole est à la mode. C’est la hype de ce printemps encore plus que la sève de bouleau ou le gilet jaune. La Cisticole va faire fureur. Ne sortez pas sans votre cisticole.

La Cisticole affole les marchés. On murmure que la duchesse de Cambridge pourrait l’arborer sur son chapeau et Greta Thunberg sur son épaule.

Effet de mode, produit marketing, fête commerciale ? Abordons sans tabous la question de la cisticole.

1/ La Cisticole est-elle notre nouvel atout détox ?

D’une hype de l’été, on attend a minima qu’elle soit l’alliée de notre contrat minceur, notre atout séduction on the beach mais cette hypothèse s’écroule lamentablement. En effet, comme l’a chanté le Poëte :

« Elle descendait de la montagne en chantant une chanson paillarde, une chanson de collégien,

La Cispicole des joints, la cispicole des joints »

Avec un pareil CV, la Cisticole ne peut prétendre inspirer le moindre régime wellness, implémenter le moindre bien-porting, ni drainer les toxines superflues. Il va falloir chercher ailleurs l’allié de notre santé sur les plages et la manchette d’Elle magazine.

Voire.


Bientôt en kiosque pour être irrésistible dans les marais arrière-littoraux en revenant de la plage

2/ La Cisticole est-elle inclusive, citoyenne et républicaine ?

Sexes identiques, écologie opportuniste, associée aux joncs dont sont faits les faisceaux de licteur des insignes républicains, beaucoup trop petite pour servir d’enseigne à quelque parti de rôméchants que ce soit, humble, effacée, oubliée des empereurs et des princes de la terre et du reste passablement inconnue des petits comme des grands de ce monde, la Cisticole décroche haut la main plusieurs brevets de citoyenneté. On déplorera toutefois son incapacité à chanter la Marseillaise et à représenter la France à l’Eurovision. Mais tout n’est pas perdu pour faire la couverture de l’Obs ou de Libé.

Ou à défaut pour devenir le nom de baptême d’une école maternelle ou d’un terrain de football de grande banlieue.


Ça aurait de la gueule non ?

3/ La hype autour de la Cisticole sert-elle Emmanuel Macron ?

Face à la crise des Gilets jaunes, le Président Macron est apparu déterminé, et néanmoins isolé. L’élection européenne sera pour lui un véritable test. Sa politique ne semble pas convaincre les Français. Ses partenaires… euh, rien à voir avec la cisticole, en fait. La Cisticole, c’est une France la tête en l’air à chercher où peut bien être cette bestiole d’autant plus qu’elle peut être bassement planquée dans les vorgines alors même qu’elle continue à pst-pster comme si elle traçait des arabesques dans le ciel bleu. C’est la France qui folâtre. Bien qu’en pleine croissance, elle ne manifeste aucune envie d’entrée en Bourse. Elle ignore tout de l’inbound marketing. Son call to action est rudimentaire. Elle reste flaggée paludicole en contradiction complète avec son business plan beaucoup plus whitespread, tendant à en faire une espèce mainstream, ce qui nuit à son personal branding. Elle reste C to C (Cisticol To Cisticol). Sa carte de visite n’est même pas en anglais.

Entreprenante, opportuniste, adaptable, la Cisticole, cependant, ne dégage pas le moindre profit, ne rapporte pas le moindre sou, et d’ailleurs les startupers sont comme les autres, ils n’en ont jamais entendu parler.

La réponse est donc non. Prudence toutefois, car après les bélougas entraînés par la Russie pour espionner la Norvège, qui sait si le pouvoir ne pourrait pas envoyer des cisticoles harnachées de micros sur les ronds-points enherbés peuplés de manifestants ?

4/ La Cisticole a-t-elle pu mettre le feu à Notre-Dame ?

C’est peu probable. On connaît chez le Milan noir une propension à déplacer des brandons enflammés lors des feux de brousse, qui lui sont hautement favorables car ils laissent de nombreuses proies cuites juste à point pour ce gastronome. Outre qu’aucune Cisticole n’a été vue en Ile-de-France cette année, il est improbable qu’un piaf de dix grammes ait pu trouer la toiture en plomb pour l’incendier avec le mégot de son pétard. Ou bien il faut lui supposer de troublantes complicités. Ce qui nous ramène au point 3. A vous de vous faire une opinion, sachant qu’on nous cache tout, surtout les cisticoles dans les grandes herbes et les bouscarles dans les buissons.

5/ La Cisticole peut-elle coller des affiches Frexit de François Asselineau ?

La coïncidence est troublante. Comme elle, les affiches Frexit semblent s’être donné comme objectif de recouvrir la France entière depuis 2017, en suivant les routes, les ronds-points, les talus autoroutiers et autres milieux pionniers secs. Comme elle toujours, ces affiches opèrent leur conquête dans une indifférence blessante, passant inaperçues à force de toujours-là et de déjà-vu. Comme la Cisticole enfin, ces affiches se bornent aux slogans simples, indéfiniment répétés. D’ailleurs, en voici une qui chante, écoutez mieux, n’entendez-vous pas : « Frxit… Frxit… Frxit » ?

6/ La Cisticole menace-t-elle les racines chrétiennes de la France ?

Au point où on en est… Elle y rejoindrait pêle-mêle les méchants barbus de banlieue, les professeurs d’histoire en pull de Noël, la nourriture bio (a fortiori vegan), les minarets dépassant la hauteur de cinq pieds six pouces, les spectacles d’Alain Decaux sur la Révolution française, les kebabs dans les rues secondaires des villes moyennes, l’écriture inclusive, les normes européennes sur le dentifrice et les hipsters en trottinette (on ne se méfie décidément jamais assez des barbus). Après tout, elle remonte du Sud et sent le Midi à plein bec. Il devrait donc finir par se trouver quelque croisé pour se mettre (Charles) Martel en tête à son propos et réclamer d’énergiques mesures conservatoires et l’envoi des blindés dans les friches herbacées mal famées.


Ils sont même déjà en place mais la Cisticole n’aime pas la neige. La prise de risque est donc raisonnable.

7/ La Cisticole émet-elle des ondes dangereuses ?

Et si le chant de la Cisticole cachait une autre réalité ? Une étude américaine qui a mesuré le rayonnement de cisticoles californiennes a constaté l’émission d’une onde radio-électrique dont l’objectif, à l’instar du comptage de moutons, est d’engourdir l’esprit, d’affaiblir la vigilance et finalement de rendre le cerveau disponible à n’importe quel message, comme par exemple des vidéos Youtube sur le réchauffement climatique, la propagande de la NASA qui prétend être allée sur la Lune alors que le drapeau américain flotte ce qui prouve qu’il y a du vent devant Buzz Aldrin et tout un tas d’autres bêtises comme les écologistes qui nous disent que l’homme fait disparaître la nature. Un chant magnétique pire que Jean-Michel Jarre.

Selon d’autres scientifiques, mais chacun se fera sa propre opinion, dans la mesure où la Cisticole des joncs ne vit que de ce côté-ci de l’Atlantique, un scientifique américain serait bien en peine d’en dégoter en Californie et a fortiori d’en mesurer l’hypothétique émission électromagnétique. Mais qui sait ? Ils ont peut-être des cisticoles invisibles pour mieux diffuser leur inquiétant message. Je l’ai vu sur une autre chaîne Youtube.

8/ Est-il vrai que de nombreux scientifiques ayant étudié la Cisticole ont mystérieusement été réduits au silence ?

Oui. Moi-même, je viens d’être acheté avec des tartes à la praline. Je mets donc fin à cette investigation et laisse chacun libre de se faire sa propre opinion.

Nos enfants nous accusent

Il y a quelques mois, j’avais partagé ici quelques échos de la conférence internationale LaudatoSi18 au Vatican, à laquelle j’avais eu la chance de participer. C’étaient surtout des jeunes engagés qui témoignaient. Dont un, de l’association Don Bosco Alliance Verte en Inde. Il nous disait : en Asie, le sentiment qui domine vis-à-vis de l’avenir chez les jeunes, c’est l’inquiétude, à cause du réchauffement climatique et de la pollution de l’air et de l’eau. Nous voilà au même point en Occident.

Les jeunes manifestent. Une ado de 16 ans vient dénoncer notre inaction écologique et climatique. Vous savez, celle-là même que nous déplorions nous-mêmes depuis des années. Celle-là même que la science nous met sous le nez depuis quarante ans, avec des chiffres toujours plus menaçants et toujours plus de comptes rendus de catastrophes déjà advenues. Nous nous disions alors entre nous : oui, c’en est trop, il faut agir !

Chaque année, chaque mois, chaque semaine. Nous devons agir.

Mais que des gamins viennent nous dire : vous devez agir, alors là, c’en est trop ! Intolérable ! De quoi se mêlent-ils ? Qui les manipule ? De quel lobby sont-ils le nom ? Ils ont encore trouvé un prétexte pour ne pas aller à l’école !

Tous aller voir un film intitulé « Nos enfants nous accuseront », oui, bien sûr ! Se répéter qu’on en sort KO, remis en question, oui, cent fois oui !

Mais que dix ans plus tard, ces petits morveux se permettent de nous accuser pour de bon, pas question ! Où va-t-on, ma bonne dame : à force de s’entendre répéter que l’effondrement c’est pour demain, que nous (et non pas eux) sommes la dernière génération à pouvoir agir, ils y ont cru. Qui nous a fichu des mioches pareils.

Dites, quel culot, quand même.

Oh, ça n’a rien de nouveau. Qui s’excuse s’accuse, mais qui s’accuse s’excuse. Il est bien plus facile de s’attribuer à soi-même, fût-ce publiquement, un défaut, un manquement, que de subir le fait d’en être accusé. Entre nous, nous pouvions battre notre couple à notre rythme, choisir des verges bien souples et entourées de poil de chat pour nous administrer réciproquement des corrections fraternelles bienveillantes, consensuelles, inoffensives à souhait. Puis demander ce qu’on allait faire maintenant, et à l’issue d’un tour de table feutré, conclure sur quelques mesurettes fort pragmatiques, c’est-à-dire toutes entières tendues vers le fait de ne surtout rien remettre en question. De ne renoncer à rien de notre incroyable niveau de vie, et donc à rien de la surexploitation démentielle de la planète et de bon nombre de nos semblables qui, seule, permet de nous le payer.

Nous en appelions avec pathos aux générations futures. C’était très pratique. On les évoquait avec des trémolos dans de grands amphithéâtres sentant la maison de retraite pour se culpabiliser, mais avec le thé et les petits gâteaux. Nous parlions à leur place. Des générations, pas des gâteaux. Nous faisions la question et la réponse. Et nous avions toujours la réponse. Là encore, bien sage, bien raisonnable, pas du tout fanatique.

À force de pas-de-fanatisme, la meilleure compilation d’études scientifiques sur le sujet nous dit qu’à moins de bouleversements radicaux nous pourrions avoir exterminé, à l’échéance de cent ans, les insectes. Les insectes pourraient avoir disparu dans cent ans. Comme on dit sur les réseaux : « say that again, but slowly ».

Dans la foulée, la FAO monte au créneau pour nous rappeler qu’un tel effondrement impliquera celui de nos productions de nourriture, pour qui en doutait encore.

« Oui mais ce n’est pas à eux de faire ça !… »

À qui, alors ? Si, c’est précisément à eux de faire ça, parce qu’eux sont innocents. Ils ont tous une empreinte écologique, ils vivent dans le luxe pour certains ? Possible, mais ils n’ont pas choisi. Ils n’ont pas commis d’autre crime que de naître là où ils sont nés. Ils n’avaient encore jamais eu à faire de choix. Il leur fallait vivre dans le monde que nous avons fabriqué, sans leur demander leur avis, sinon sous la forme des mascarades susdécrites. Ils découvrent qu’à force d’inaction, nous leur avons laissé l’intégralité de la facture. La science le répète : la dernière génération à pouvoir agir, ce n’est pas eux, c’est nous. Et nous tergiversons encore. Pathétiques, nous en sommes encore à saluer l’héroïque décision d’un groupe de grande distribution de remplacer les pailles plastique par des pailles en papier. Et nous nous donnons le mot de « tous aller chez cette enseigne pour lui donner de la force » (sic).

Dites. Après avoir exterminé 60% des vertébrés en quarante ans, à un petit siècle de la mort des derniers insectes, nous en sommes à trouver formidable et digne d’acclamations de changer de matière pour nos pailles.

Et nous regardons en face la génération qui vivra l’effondrement de tout ce monde en lui disant de continuer à aller sagement en classe, à perpétuer l’ancien monde, à remettre à plus tard, à faire semblant de rien. Faire semblant de rien serait l’attitude responsable.

Nous nous comportons comme des parents qui à bord du Titanic éventré fuiraient sur un canot en enjoignant à leurs gosses de rester dans leur cabine pour faire leurs devoirs.

C’est à eux de faire ça, parce qu’ils sont encore extérieurs. Ils n’ont pas encore trempé dans le truc, en tout cas pas librement. Et c’est bien ce qui rend leur regard plus dur, plus odieux à notre conscience pas trop tranquille. Ils sont l’Autre qui nous met sous notre nez notre conduite. Et pour un peu, nous deviendrions tous climato-sceptiques, juste pour nous protéger de ce regard, cette fois-ci, extérieur. Tout, plutôt que de s’en laisser conter par des gamins.

Il est à craindre que leur inexpérience politique ne fasse vite tourner court leur mouvement. Ils seront récupérés – nous sommes experts en la matière – et vite neutralisés. Nous déploierons tout notre arsenal pour proclamer illégitime leur parole. Et nous recommencerons à parler pour eux. Ils auront été trop responsables, trop sages, trop adultes pour nous. À moins que le miracle ne se produise. Cela dépend de nous. Car là aussi, ils ont raison : c’est à nous d’agir. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est la grève de ce monde, la rupture provoquée qui rompt le fil de notre tranquillité toxique. Les commandes, c’est nous qui les avons.

Quoi qu’il arrive désormais, il restera ce moment dans l’Histoire : nos enfants nous auront accusés.

Nos enfants nous ont accusés et…

La suite est encore à écrire.

Démission de Nicolas Hulot: n’attendons rien, exigeons tout

Hulot démissionne.

Et après ?

Il sera sans doute remplacé par une figure insignifiante, qui expédiera les affaires courantes : l’écologie, tant qu’elle n’entrave pas le profit du moindre centime. L’écologie telle qu’on l’aime : celle qui ne remet pas en cause la richesse et la consommation. Celle qui n’impose pas à quiconque de changer quoi que ce soit de sérieux.

Hier, un twitto a noté que tout le monde avait pris conscience de l’urgence écologique, tout le monde sauf le gouvernement. Un peu optimiste peut-être, mais comment ne pas parler de fossé, entre d’une part ce chrétien d’Inde qui, début juillet lors de la conférence internationale anniversaire de Laudato Si’ à Rome soulignait que les jeunes, en Asie, étaient avant tout inquiets, inquiets à cause de la crise climatique aux funestes conséquences et de la pollution de l’air et de l’eau, parfois mortelle, et d’autre part un Emmanuel Macron à qui cette démission ne fait pas lever un sourcil, ou la déclaration de Nicolas Sarkozy ou le communiqué de Jean-Pierre Chevènement pour qui il y a « tellement plus important » que l’écologie ? (Conseillons au passage, d’urgence, à M. Sarkozy une lecture complète de Laudato Si’; lui qui parmi le « tellement plus important » cite le sujet des migrants découvrira peut-être… comment dire… quelques liens ?)

S’il est vrai que l’écologie nous préoccupe et que notre gouvernement s’en fiche, alors, cessons d’attendre passivement l’action de nos ministres, comme on attend dans son fauteuil que le numéro 9 de son club de foot préféré soit efficace devant le but. Cette préoccupation, rendons-la incontournable pour ces messieurs-dames que, rappelons-le, nous élisons.

Rendez-vous sur le site de la revue Limite pour lire la suite.

« Moi, parasite » : monstres et merveilles de la vie

Disons-le tout net : avant d’entamer les premiers chapitres de « Moi, parasite » (de Pierre Kerner, éd. Belin), il vaut mieux ne pas avoir sur l’estomac un enchaînement choucroute-forêt noire. Les petits faits et gestes du ver solitaire ne sont pas toujours des plus ragoûtants. Mais voyez-vous, c’est (aussi) ça la vie, et la nature (-han).

moiparasite

Préférez donc un sobre bouillon de poireaux pour entrer, léger et l’esprit alerte, dans l’univers des êtres vivants mal-aimés, réprouvés, honnis des ligues hygiénistes et de nos politiciens pourfendeurs d’assistanat : ça vaut le détour.

Il vous faudra toujours un cœur bien accroché, car on abordera là des parasites face auxquels le Coucou gris lui-même fait figure d’angelot. Vous savez, bien sûr, que le Coucou parasite les nids des autres, et peut-être avez-vous déjà vu les images de son poussin en train d’expulser, sans un sou de pitié, les œufs ou les jeunes de ses parents d’adoption. Tiède lavasse pourtant que cette pratique, face à ces vers, ces champignons même qui prennent le contrôle d’une fourmi et… la suite est digne d’un film d’horreur ; je ne gâche pas votre plaisir. Tous les naturalistes le savent, les autres le devinent : « dans la nature », la lutte pour la vie, parfois, ne rechigne pas à l’atroce.

Mais point de voyeurisme sordide à sensation dans cet opus érudit au style enlevé, façon « La Hulotte », où vers et virus s’expriment à la première personne. Passé le petit frisson de circonstance, c’est à l’émerveillement qu’on nous convie. Cycles de vie à plusieurs hôtes, fraude aux phéromones, parasitages en série, détournements d’organes, passe-passe de sexualité, « Moi, parasite » raconte d’un pas alerte l’histoire d’époustouflantes stratégies, d’une ingéniosité sans bornes, d’une inconcevable complexité, et qui pourtant permettent à des espèces parfois tout ce qu’il y a de « primitif » de relever l’éternel défi : transmettre ses gènes. Et pour cela, tous les moyens sont bons, enfin, existent – littéralement tous.  Pas besoin d’un père ni d’une mère pour faire un petit virus aimé et choyé de ses hôtes : un bout d’ARN suffit. Lorsqu’il fit l’appel des bêtes, en rang par deux une fille un garçon une fille un garçon, ce cher vieux Noé resta sans doute comme deux ronds de flan face à Diplozoon. Et saviez-vous que des virus sont, enfin, leur ADN, à l’origine d’inventions géniales des « animaux supérieurs » comme le placenta ou… le système immunitaire ? Vous ne saurez pas tout, tout, tout (lalalala) sur les formes de vie parasitaire, mais vous en aurez l’envie, et c’est, je crois, le principal. Déjà naturaliste ou non-initié complet, ce livre vous ouvrira de vertigineux horizons à base de « quoi ? ça existe ? c’est incroyable ! »

Mais ne limitons pas « Moi, parasite » à un aimable recueil d’histoires naturelles étranges qui feront sensation aux banquets de famille entre fromage et trou normand. Il y a de quoi dépoussiérer nos clichés sur « la nature » et « la vie ».

Tout d’abord, répétons-le : tout existe. Et nous n’aurons jamais fini de découvrir encore et toujours d’autres formes de vie, d’autres façons d’exploiter un environnement et de survivre, qu’on soit délicat insecte ou ver rudimentaire, à moins bien sûr que nous n’exterminions tout d’un bloc. Cette variété donne le vertige et nourrit aussi le respect, non pas pour le ténia en lui-même, mais pour cette dynamique fantastique grâce à laquelle il existe, lui, nous, et la baleine et le diplozoon. Elle rappelle le vide de concepts tels que l’utile et l’inutile, la « supériorité », la « loi du plus fort » : des êtres simplissimes survivent, depuis plus longtemps que de bien plus complexes ; de frêles organismes font la nique aux géants ; et qui est « utile » ? L’abeille, la fleur, le parasite de l’abeille, son prédateur, le parasite du prédateur ? Tous, à la fois, se justifient et se combattent et nul ne va sans l’autre. Tout existe, mais tout est décidément relation – coexistence sans grand dommage ou mise à mort horrible, coadaptation ou course aux armements, mais la vie n’est que réseau, nul ne survit tout seul et nous pas plus que les autres.

Il y a enfin de quoi questionner sans relâche le sens qu’il y a à convoquer « la nature » au service de tout et n’importe quoi, et tant, d’ailleurs, pour la sacraliser que pour la récuser. Qu’est-ce que « la nature » ? Une langoureuse harmonie, un subtil équilibre ? La sauvagerie d’une compétition aveugle et amorale ? La pure concurrence ? Des alliances inattendues des faibles contre les forts ? Tout cela et tout cela à la fois (et donc, rien de tout cela, en quelque sorte). Des « motivations » qui n’en sont pas et des « objectifs » généralement différents de ceux que se fixe l’homme qui la convoque au secours de sa cause. Que signifie « contre nature » ? Que signifie « naturel » ? Promouvoir le cannibalisme, le rapt des femmes de l’autre clan et le retour à l’état de chasseur-cueilleur ? Que signifie « se libérer de la nature » ? Substituer des drones aux abeilles, choisir son conjoint sur un moteur de recherche de « gènes de la performance », se muer en vulgaire paquet d’octets sur quelque serveur ? Bien sûr que non (encore que…). Autant dire que nous n’avons pas fini encore d’apprendre ce qu’est vraiment la nature… prélude indispensable avant de décider de ce que nous en ferons.

Rien que la complexité inouïe des interactions décrites dans « Moi, parasite » devrait nous convaincre qu’un peu plus de prudence est requise, dans pareil magasin de porcelaine, que nos habituelles courses de bulldozers dopés à l’octane. Mais je ne voudrais pas gâcher votre plaisir par une morale de fabuliste aigre – comment ça, c’est déjà fait ? Lisez ce livre, et aimez ce monde grouillant de vie. Cela décidera de tout.

Biodiversité: des réserves ? il n’y en a pas.

  • Une nouvelle espèce (de taupe) a été découverte en France !
  • On a découvert 150 nouvelles espèces l’année dernière dans telle région du globe.
  • On a redécouvert deux espèces que l’on croyait éteintes depuis cinquante ans !

Vous voyez, vous êtes alarmistes et vous ne voyez même pas que les choses vont mieux !

Cela commençait à devenir agaçant.

Alors, volontairement sans entrer en profondeur dans les détails parce qu’une petite surprise devrait arriver là-dessus d’ici quelques semaines, voici un rapide balayage de ces objections. Une espèce de décodage en somme.

« 80% des espèces restent encore à décrire. On n’en connaît qu’une toute petite partie. Pourquoi s’inquiéter ? »

Le nombre d’espèces encore inconnues est énorme, c’est vrai. On en découvre des milliers tous les ans, c’est encore vrai. Et ça ne change rien à l’affaire.

Pourquoi ?

Parce que ces espèces ne viennent pas d’immenses continents vierges tapis au cœur du Pacifique, hérissés de paradisiers, de colibris mystères ou de tigres inconnus. Quand il ne s’agit pas de vers marins ou de champignons du sol, elles sont en général découvertes au sein de reliquats de nature, de recoins de régions du globe difficiles d’accès, encore très préservés – généralement des marais ou des forêts de montagne en zone équatoriale ou tropicale. Des aires géographiques dûment connues, de surface limitée ; et soumises à d’effroyables pressions anthropiques, en priorité la déforestation. Ces découvertes ne sont pas signes qu’il reste davantage de nature vierge, juste qu’il y a plus de passagers que prévu dans ces ultimes canots de sauvetage que sont les cimes de Nouvelle-Guinée, les tepuys du Venezuela ou les ravins des îles Marquises. On ne fait là que déployer encore et toujours l’éventail fou d’espèces ultra-spécialisées dans ces régions du monde. Si en Europe, ne vivent que quelques espèces de crapauds, en forêt tropicale humide, la variété de plantes et d’insectes, l’abondance de proies… crée des « postes » si l’on peut dire pour des dizaines d’espèces, chacune dans son étroite niche. Mais pour cette raison même, elles sont dépendantes de la parfaite conservation de leur écosystème et donc horriblement vulnérables !

D’ailleurs, les espèces que l’on découvre ainsi se retrouvent, dès leur découverte, inscrites dans les catégories les plus critiques des listes rouges d’espèces menacées, pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer. Leurs populations sont réduites, leur aire de répartition minime ou fragmentée façon puzzle, leur survie conditionnée à celle de myriades d’autres. Et voici que là-dedans surgit le bulldozer…

Et de nombreuses espèces y ont disparu sous nos tronçonneuses avant même d’avoir été décrites !

Ce n’est pas qu’on n’aimerait pas, nous aussi, qu’elles existent, ces fabuleuses réserves de vie prêtes à colmater la brèche. Je dormirais drôlement mieux.

Mais il n’y en a pas.

« Arrêtez ! On en découvre même en France métropolitaine ! »

Oui. On vient d’en découvrir une tout dernièrement – une Taupe.

Mais là encore, il ne s’agit pas de réservoirs d’animaux restés jusque-là cachés sous le tapis. En l’occurrence c’est une espèce cryptique : cela veut dire que là où nous pensions avoir affaire à une seule espèce, il y en avait deux. D’apparence identique, mais parfaitement distinctes sur le plan du génome, de quelques détails morphologiques subtils, de la répartition géographique – sauf un mince point de contact – et qui ne se reproduisent jamais ensemble. Diverses découvertes de ce genre ont eu lieu récemment, grâce aux progrès de la génétique surtout. Plusieurs espèces ont ainsi été scindées, ou des sous-espèces érigées au rang d’espèce à part entière, chez les chauves-souris, les crapauds, les oiseaux. Quand j’ai commencé l’ornithologie, il y avait en France « le Goéland argenté » Larus argentatus. Depuis, nous avons découvert qu’il fallait distinguer, dans les bandes de goélands aux ailes gris clair, l’Argenté Larus argentatus, le Leucophée Larus michahellis, le Pontique Larus cachinnans, et diverses sous-espèces.

goelands

Goéland argenté (g.) et leucophée (dr., photo Tangopaso sur Wikicommons)

Cela signifie-t-il plus d’animaux ? Non ! seule l’étiquette de quelques-uns a changé. Nous avons désormais trois espèces de taupes en France, mais nous n’avons pas plus de taupes pour autant…

« On compte plus de 350 espèces qu’on croyait disparues et qu’on a en fait redécouvertes ! C’est bien la preuve que tout ne va pas si mal. »

Pour commencer, posons bien les choses à rapporter à ces 350 miracles : ce sont plus de 26 000 espèces qui disparaissent chaque année.

Et quant à ces 350 « ressuscités », comprenons bien de quoi l’on parle.

Lorsqu’on examine de près ces redécouvertes, c’est un peu comme les découvertes dont nous parlions plus haut. Cela veut dire qu’à force que des scientifiques quadrillent et s’enfoncent dans les îlots de nature préservée les plus inaccessibles, ils ont fini par tomber sur un ou deux représentants de l’espèce qu’on n’avait pas revue depuis des décennies.

C’est vrai, c’est la preuve qu’elles n’ont pas disparu et qu’on a encore une petite chance, finalement, de les sauver in extremis. Et c’est une bonne nouvelle pour elles. Mais est-ce un bon signe pour l’état général de la biodiversité, ou signe d’une amélioration ? Pas du tout (si seulement !) Cela signifie juste que dans un recoin d’un îlot isolé, mais accessible (la preuve), une toute petite population, fragilisée à l’extrême par sa taille et son isolement se cramponne à la vie. Il est normal que de telles choses arrivent : il faut du temps à une espèce pour disparaître, aux tout derniers individus pour mourir. L’effondrement est suivi d’une interminable traîne. Qu’importe, si, du million initial, il reste trois survivants plutôt que deux. Le drame, c’est ce qui a dévoré les 990 000 et quelques autres.

Prenons l’exemple du Moineau friquet. Il y a vingt ans, il était si commun qu’on dédaignait parfois de le noter. Aujourd’hui, malgré des recherches ciblées, les faits sont là : il s’est effondré de plus de 80% en vingt ans. Il nichait encore à Lyon vers 2010 : il en a disparu. Supposons que demain, j’y retrouve un ultime couple nicheur aux confins de quelque jardin. L’appréciation générale à porter sur cette espèce, et sur l’état des écosystèmes qui a produit son écroulement, sera-t-elle changée d’une virgule ? Et quel est d’ailleurs l’avenir de ce couple isolé, à trente kilomètres de tout congénère ?

Ces redécouvertes ne signifient qu’une chose : un passager de plus dans nos fameux canots de sauvetage, nos arches de la nature, frêles coquilles de noix sous l’ouragan d’extinction. C’est tout.

« Vous vous focalisez sur les espèces en voie de disparition au point de ne pas voir celles qui vont mieux. Moi, je choisis de voir le verre à moitié plein ! » (var : « il y a autant d’espèces qui apparaissent que d’espèces qui disparaissent »).

D’abord, c’est faux.

Sur des études qui, soi-disant, négligeraient une « nature qui se porte bien » :

Tout un ensemble de programmes et d’indicateurs permettent aujourd’hui de connaître la tendance d’évolution de toutes les espèces connues, même les plus courantes. Sur le terrain, on va partout, on note tout ! Quand d’aventure un oiseau intrigue réellement du point de vue détermination, les spécialistes y passent des jours – généralement ça concerne un de ces fichus Goélands qui se ressemblent tous, surtout en plumages immatures à la noix de gomme. Non, s’imaginer qu’il pourrait être en train de surgir, là, tout autour de nous, en masse, des oiseaux, des mammifères, des papillons d’espèces nouvelles sans qu’on se rende compte de quelque chose, équivaudrait à croire pour de bon que les poupées de cire du musée Grévin taillent une bavette la nuit quand personne n’est là pour les voir.

S’il y a, bien sûr, des plans d’action ciblés sur les espèces qui ont été identifiées comme les plus mal en point, l’état des autres n’en est pas moins connu. Et c’est là que le verre n’est pas du tout « à moitié plein »… Le nombre d’espèces en progression est extrêmement faible par rapport à celles qui déclinent (ou s’écroulent franchement). Par exemple, parmi les oiseaux nicheurs de France métropolitaine : lors de la révision, en 2016, de la Liste rouge dont l’édition précédente datait de 2008, quinze espèces ont vu leur statut s’améliorer, tandis que quarante-huit ont rétrogradé vers des catégories de menace plus grave. Un tiers des 284 espèces nicheuses est désormais menacé, contre un quart il y a huit ans.

Et c’est d’ailleurs pour cela que, bien plus que des listes d’espèces, qui ne disent rien si l’on ne précise pas l’état de ces espèces, l’outil élaboré par les scientifiques pour les décideurs, les protecteurs, c’est la liste rouge.

La Liste rouge, c’est beaucoup plus qu’une « liste d’espèces en danger ». C’est un document qui attribue à chaque espèce répertoriée sur un territoire donné – une région, un pays, un continent, la planète – un statut (de « vulnérabilité » ou de « rareté ») parmi une liste strictement codifiée et selon une méthodologie de même. Ce statut s’échelonne de LC (Préoccupation mineure, Least concern en anglais) jusqu’à RE (Recent Exctinct) et inclut des catégories « non applicable » (par exemple pour une espèce présente de manière occasionnelle et fugitive). Pour étiqueter une espèce, on examine non seulement la taille connue de sa population, mais aussi (voire surtout) la tendance d’évolution de ses effectifs, de son aire de répartition (le territoire qu’elle occupe) ; et encore l’allure de cette aire, émiettée ou trop concentrée. Un bulletin de santé, fréquemment révisé.

Mais il y a un dernier point à prendre en compte. C’est ce fichu « tout est lié », ce principe de base de l’écologie : tout est (en) relation !

Quand bien même de nombreuses espèces restent peu ou pas connues, ce que nous voyons est représentatif de l’ensemble. Nous ne laissons pas d’immenses zones inexplorées, ni des écosystèmes sans investigations. Partout, nous recueillons des masses énormes de données qui caractérisent un état général. En vertu des relations de prédation, de compétition, de symbiose, de commensalisme, ou simplement d’exigences écologiques similaires, les espèces ne croissent ou ne décroissent pas de manière décousue, déconnectée, les unes des autres. Plus de proies, plus de prédateurs, par exemple. Comme un glaçon mis au soleil, la nature fond de tous côtés ; même le côté à l’ombre ne va pas se mettre à grossir.

Voilà pourquoi, lorsqu’on constate que 40 ou 60% des espèces sont menacées, ça n’a pas de sens de rétorquer « voyons le verre à moitié plein, 40 à 70% ne le sont pas ». Lorsque la majorité des Amphibiens sont en danger, inutile de répondre « oui mais les mammifères vont bien, donc où est le problème ? » Nous sommes en présence d’une crise écologique au sens le plus profond du terme : une crise systémique, une crise par perte des conditions possibles d’existence. Imaginez de grosses billes ou perles de bois de diverses tailles, toutes attachées à l’une ou plusieurs de leurs voisines par des ficelles et placez le tout sur un toboggan : toutes vont glisser vers l’abîme tôt ou tard, qu’importe leur position à telle seconde. Nous en sommes là.

Ah, oui, finissons-en avec une dernière classique, à s’arracher les cheveux par poignées.

« Il y a toujours eu des espèces qui disparaissent et d’autres qui apparaissent ! Où est le problème ? Pourquoi parler de crise ? »

Transposons.

Il y a toujours eu des gens qui meurent et des gens qui naissent.

Pourquoi parler d’attentat, d’épidémie, de guerre mondiale ?

Qu’est-ce qui fait la différence ?

Vous avez compris.

Fichus scientifiques. Saletés d’indicateurs, foutue réalité liberticide…