Ambiguïtés de l’écologie ? Autour de l’appel de Monseigneur Batut

Dans le numéro de septembre 2014, Mgr Batut, évêque auxiliaire du diocèse de Lyon, a publié une très intéressante tribune intitulée « Ambiguïtés et vérité de l’écologie : les conditions d’un regard chrétien ».

Cette tribune a déjà été largement diffusée et commentée, par exemple chez Patrice de Plunkett Qu’il me soit permis d’apporter encore quelques compléments, sur une partie bien précise, en l’occurrence la première, en tant que professionnel de l’écologie (paf ! ça jette). Pour être précis, chargé d’étude en associations naturalistes diverses depuis le début de ce siècle : au propre et au figuré, au ras du sol, donc.

Au ras du sol, du quotidien du travailleur de l’écologie. La perspective en souffrira probablement. Je ne pourrai parler que de ce que je vis et ressens et de celles et ceux que je croise dans ce quotidien. Nulle prétention à étude sociologique de l’écologue de terrain : un témoignage.

En effet, si j’adhère très largement aux propositions que formule Mgr Batut pour les fondements d’une écologie chrétienne, je crains que la description qu’il donne de l’écologie telle qu’elle se pratique actuellement ne soit un peu abrupte, sinon inexacte, et qu’elle amène d’une manière injustifiée les chrétiens à vouloir refonder leur écologie dans leur coin en se démarquant soigneusement des écologistes actuels. Comme le souligne Patrice de Plunkett, ce serait de leur part faire peu de cas des appels de nos deux derniers papes à dialoguer avec le monde de l’écologie et à se rendre aux périphéries. Ce serait aussi se priver de l’expertise et du savoir-faire scientifique, sans cesse remis à jour, qui président à l’écologie de terrain.

L’écologie ne naît pas de la haine de l’homme

Voyons voir. Reprenons l’aperçu historique que brosse Mgr Batut de l’écologie :

« Dans un premier temps, il s’agissait de montrer à l’œuvre, dans la société productiviste et consumériste, tout ce qui déshumanise l’homme ; dans un second temps, l’accusation se déplace contre l’homme lui-même, dénoncé par certains comme le plus redoutable prédateur de toutes les espèces vivantes constituant l’écosystème, et par voie de conséquence comme le principal danger qui le menace. »

Ce n’est pas tout à fait exact. D’ailleurs, l’une des premières attaques auxquelles les écologistes de terrain durent faire face fut celle de défendre un truc de riches, un luxe de nantis qui allait par contrecoup achever d’affamer les plus pauvres – et ce fut l’origine du rejet de l’écologie par de nombreux chrétiens, notamment de ceux engagés dans l’humanitaire. Or, il en va tout autrement. Comme l’ont d’ailleurs rappelé à diverses reprises les papes Benoît XVI et François, les premières victimes de la dégradation généralisée de l’environnement sont les plus pauvres : érosion de terres trop minces hâtivement déboisées, surpâturage, pollution de la rare ressource en eau, usage massif, déversement de déchets toxiques ou de pesticides, tel est le triste lot des régions défavorisées… Mais le coupable n’est pas l’homme : le coupable est le choc d’une « modernité » prométhéenne, agressive, broyeuse, qui parachute ses méthodes soi-disant universelles dans des environnements naturels et humains auxquels elle n’est pas adaptée. Aussi est-ce beaucoup moins l’homme en tant que tel que l’homme porteur du modèle économique et culturel dominant, celui de l’Occident et de sa production-dévoration de ressources, qui est ici l’ennemi.

Aux écologistes, on a aussitôt objecté qu’il était odieux et immoral de ne pas laisser les autres peuples chercher à rattraper notre niveau de vie de nababs. A l’heure où les données scientifiques établissent que cela nécessiterait les ressources de quatre planètes, ce serait au contraire du dernier hypocrite : les laisser – au vif plaisir de nos bonnes affaires – s’aligner dans une course dont nous savons que la piste, à mi-parcours, s’effondrera dans le vide ?
Encore faut-il, pour être nous-mêmes crédibles, revenir nous aussi à plus de sagesse concernant le confort que nous revendiquons, et apprendre à « vivre simplement pour que chacun puisse simplement vivre ».

Quand la science n’incite pas à y croire

Mais je me disperse. Revenons à nos moutons : l’écologie est-elle vraiment un nihilisme qui cherche à combattre un homme prédateur, en lequel on devrait lire la « haine de soi » occidentale ?

Non, je ne crois pas. Fondamentalement pas.
Invité un soir par une petite association lyonnaise à témoigner de mon métier comme engagement dans la cité – soirée dont l’invité d’honneur était précisément Monseigneur Batut – j’avais insisté sur deux points fondateurs de mon travail d’écologue : l’émerveillement et la science. L’émerveillement naît de la contemplation des splendeurs de la Nature, de sa diversité, de son amour pour les lignes courbes et les solutions alambiquées, la place à chacun (la diversité des niches écologiques) qui aboutit à ce que neuf mille espèces d’insectes puissent être rencontrées sur un seul arbre à Panama. Que cette Nature soit Création, c’est-à-dire œuvre d’une source d’amour, n’ajoute ni ne retranche, pour mon ressenti, à cet émerveillement : il ajoute en revanche une responsabilité. Ici intervient la science : celle-ci permet d’établir, tout d’abord, que même nanti, d’un point de vue spirituel, d’une place à nulle autre pareille, l’homme est créé inséré dans les écosystèmes et qu’il ne peut vivre sans eux (à preuve – en creux, le discours transhumaniste selon lequel la fusion avec la machine serait la seule clé de survie de l’homme. Beuh.) D’autre part, ces mêmes outils scientifiques observent et quantifient l’impact de l’homme sur le reste, et là, aucune idéologie, aucune eschatologie ne nous fera échapper au constat de courbes qui plongent vers le rouge, de paysans chinois acculés à pollliniser à la main (le ridicule ajouté à l’empoisonnement) et autres gaîtés. L’homme ivre de puissance se met en danger mortel au moment même où il se croit devenu Dieu : plus que jamais, ayant voulu faire l’ange, il a fait la bête.

Lorsqu’une espèce vivante prolifère jusqu’à épuiser les ressources dont elle dépend, elle disparaît. Dans les faits, les écosystèmes sont trop complexes pour qu’il n’existe pas des facteurs limitants qui la feront décroître avant d’avoir tout englouti autour d’elle. Vous connaissez bien l’histoire des courbes proie-prédateurs, des élans et des loups dans les îles du Canada. Il est probable que l’homme, lui non plus, ne réussira pas à anéantir la totalité du vivant avec lui. Mais deux choses sont certaines : il ne pourra pas survivre seul ; et il peut disparaître, il peut se faire disparaître lui-même, il en a les moyens, s’il persiste à ne pas réagir. C’est un peu l’histoire du type en train de se noyer qui voit arriver successivement un canot, un zodiac et un hélicoptère à son secours et qui répond « Non, Dieu me sauvera » et à qui une fois noyé Dieu fait remarquer « Dis donc, je t’ai envoyé un canot, un zodiac, un hélicoptère et tu n’as pas réagi »…

Haine de soi ou dépit amoureux ?

Voilà pourquoi l’écologiste en vient à haïr l’homme. Il désespère, voilà tout ! Pour qui ne professe aucune croyance – et c’est son droit – à un statut privilégié de l’homme, les faits matériels bruts révèlent ceci : l’homme moderne est le plus redoutable prédateur qu’aient jamais connu les écosystèmes, il est en train de les dévorer, et rien ne semble pouvoir l’arrêter, alors même qu’il est également doué de raison.

Je crois que Mgr Batut prend l’effet pour la cause lorsqu’il écrit que « Cet anti-anthropocentrisme qui a marqué la « deuxième vague » écologiste n’est qu’un avatar du phénomène de haine de soi qui se traduit souvent dans notre culture occidentale par un rapport pathogène à notre propre passé ». Non, l’écologie n’est pas une philosophie étrange, dépressive jusqu’aux pulsions suicidaires, née d’une « haine de soi » amenant à faire de l’homme un « prédateur à éliminer d’urgence ». Elle est au contraire émerveillement devant la splendeur du vivant, donné gratuitement (qu’on croie ou non à une Origine transcendante), épouvante devant la disparition de ces merveilles au profit de la chape de béton et d’acier d’un « progrès » auquel on ne peut même plus faire crédit de réduire la misère, bien au contraire – crise écologique et misère humaine étant deux faces d’une même pièce – et surtout désespérance après des décennies à tenter, en vain, d’enrayer cette course à l’abîme.

Et l’écologie a raison de condamner l’anthropocentrisme. C’est bien lui qui nous leurre en nous faisant croire que nous pourrons nous passer de tout, vivre seuls, que nous n’avons besoin de rien. C’est lui aussi qui a si longtemps différé le constat (trop humiliant ?) du fait que nous dépendons du reste du vivant. Nous dépendons des carabes, des crapauds, des roseaux, des araignées et des serpents. (Et dire que nous avons déjà du mal à l’idée de dépendre de nos frères…) C’est juste se leurrer complètement que de croire cet anthropocentrisme biblique, même si cela plaît à dire L’anthropocentrisme est, au fond, l’attitude logique de l’homme tant qu’il ignore ce dont il dépend. En concluant hâtivement qu’il n’a besoin de rien, il s’est proclamé maître de tout. Dieu nous en protège. A tous les sens du terme !

Comment pourrait être animé par une « haine de soi » l’écologiste de terrain que, seul, maintient à son poste le fragile bonheur d’être, un matin, de ceux qui se lèvent avant l’aube pour contempler dans une vigne le poitrail rouge d’une Linotte, ou l’œil rond d’un Oedicnème, et au cœur la volonté de se battre pour que ses enfants puissent, dans vingt-cinq ans, vivre les mêmes rencontres ?

Mais peut-il encore y croire ? De tous, il est le mieux placé pour savoir que c’est mal parti. C’est parce qu’il le lit au quotidien dans toutes ses études, dans toutes les bases de données, qu’il interprète l’homme comme un prédateur que sa technique a doté d’une puissance jamais vue, d’une capacité à détruire qui surpasse de loin tant sa capacité que son désir de faire ou de laisser vivre. Que voulez-vous ? L’homme, statistiquement, se comporte comme seul. Où aller chercher des raisons de croire à un renversement des tendances ?

Loin du nihilisme, une foi dans la vie

C’est donc à titre de conclusion, et non de prérequis, que l’écologiste est amené à conclure, désabusé, qu’à tout prendre, il vaudrait mieux que l’homme disparaisse. Que ce serait même « bon débarras », conclut-il non sans « provoc’… » En effet, la Nature nous survivrait probablement, si nous devions l’endommager jusqu’à nous auto-exterminer. Lentement, avec des pertes irrémédiables, mais elle le ferait. Elle réinventerait peut-être même une autre espèce consciente et pensante, et celle-ci serait peut-être davantage capable de dépasser ses instincts de prédateur opportuniste pour faire vraie œuvre de raison, et aboutir à l’équilibre que l’homme serait, dans ce funeste scénario, mort de n’avoir su inventer. Voilà un rêve bien noir, mais aussi une forme de foi – et paradoxalement, une foi en quelque chose qui dépasse l’homme, une foi dans l’immortalité : la possibilité pour l’intelligence de renaître autrement, si la première fois a raté.

Mais il n’est pas question de haine dirigée vers soi-même ni de pulsion de mort, encore moins d’œuvrer sciemment à la disparition de l’homme jugé criminel irrécupérable.
A quoi l’écologiste passe-t-il son temps sur le terrain ? Ouvrez donc un document d’objectifs Natura 2000 ; intéressez-vous au travail mené par diverses LPO, par exemple dans le Rhône, avec les carriers ; plongez-vous dans des mesures agri-environnement ; partout on ne lit qu’une chose : « concilier ». Sur le terrain, l’écologie, la vraie, s’est toujours voulu plénière…

Peut-être même un peu trop – au sens où l’on cherche à concilier ce qui est inconciliable en l’état.
En tout cas, notre écologiste ne travaille pas contre l’homme. Il ne travaille pas à l’éliminer. C’est même tout le contraire. Il travaille à sauver les écosystèmes pour que leur destruction ne détruise pas l’homme, et voit autour de lui ses concitoyens, sourds, courir au gouffre.

Pas plus que le Christ ne s’est suicidé, l’écologiste non croyant ne veut tuer l’homme. Il juge, scientifiquement, cette mort inéluctable, en dépit de ses efforts.

Alors, il se prend à rêver d’une mort de l’homme qui ne serait pas la mort de tout.

Il veut croire que cette mort n’aurait pas le tout dernier mot, que celui-ci reviendra quand même à la vie.

A bien y regarder, cela a plus à voir avec un « si le grain ne meurt ». On y ajoute simplement l’idée que, l’évolution aidant, du grain naîtra une nouvelle plante. Comme une Résurrection. Elle n’est juste pas positionnée au même échelon.

Pour une rencontre féconde

Quelque part, je suis tenté de croire que l’écologie n’attend que d’être fécondée par l’espérance. Elle n’a plus de raisons de conclure à la pertinence d’avoir foi en l’homme. L’espérance chrétienne en est une possible. Et remettre Dieu au centre, à la place de l’homme, renforcera tant l’espérance que notre sentiment de responsabilité.

L’interprétation que Mgr Batut fait de l’écologie telle qu’elle se pratique aujourd’hui inciterait, je le crains, à s’en méfier ou pire. Je crois au contraire qu’il faut, plus que jamais, que ces deux mondes se rencontrent et se fécondent. Il manque peut-être au chrétien non écologiste d’ouvrir une nouvelle fenêtre, celle qui donne sur la « terre sans hommes » que l’Eternel n’en abreuve pas moins de la pluie pour faire germer l’herbe sur la steppe (Jb 38, 26). Il manque peut-être à l’écologiste non croyant d’ouvrir aussi une nouvelle fenêtre, qui donne sur le ciel. Ainsi, il pourra de nouveau « y croire ».

La rencontre des deux peut sauver le monde.

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Ne pensons pas par packs !

Il y a de cela pas mal d’années – c’était même « au tournant du siècle » – j’avais un statut que nous dirions aujourd’hui de stagiaire, pour vous situer la chose, dans une association de protection de la nature.
C’était l’époque de la bataille de la chasse de nuit ; vous vous souvenez ? la grande querelle qui soi-disant embrasait les campagnes, pour la défense d’une « tradition » insignifiante avant les années soixante et ne concernant que le littoral atlantique, dans le cadre de laquelle une population de chasseurs sans doute massivement nyctalope s’arrogeait le droit d’inonder le ciel nocturne de leurs projectiles, comme d’aveugles Flakvierlings, au moindre bruit d’ailes.
Et donc, au cours d’une conversation près d’une cafetière, j’eus le malheur, à la question qui était faite, de révéler que, le samedi soir précédent, je m’étais rendu au stade de notre petite ville, pour assister à un match de football, en l’espèce la victoire trois à zéro des locaux dans le cadre du championnat de Division d’honneur, c’est-à-dire du sixième échelon du football français.
À ce moment-là, un collègue qui passait dans le coin stoppa pile, tourna vers moi des yeux en rond de chapeau et lâcha d’un ton qu’on pouvait qualifier de révolteffaré : « T’aimes le foot toi ? Et donc t’es pour la chasse de nuit ? »

Je l’avoue : je restai bé quelques secondes, le temps de remonter la chaîne de pensée qui l’avait mené en un clin d’œil du football de niveau régional aux canardocides noctambules du marais du coin.

Je venais de découvrir la pensée par packs.

Bon, j’exagère. Je l’avais déjà bien croisée auparavant, mais pas à ce degré-là. Qu’avait-il voulu dire ?
Que dans son esprit :
Aller voir un match égale aimer le foot. Aimer le foot égale être nationaliste et raciste. Donc aimer le foot égale être d’extrême-droite. Le parti qui défendait la chasse de nuit se rapprochait plus de l’extrême droite que d’aucun autre. Donc aimer le foot égale se sentir proche du parti défendant la chasse de nuit.
Donc aller voir un match de DH un samedi soir égale être pour la chasse de nuit. Pif paf pan !

C’est cela, la pensée par packs, dans toute sa mécanique diabolique, imparable, et digne génératrice d’absurdités à l’occasion révoltantes.
Aussi solide, aussi circulaire aussi que le mur d’acier dans lequel elle enferme l’autre pour mieux l’exclure.

Dans la pensée par packs, le monde est divisé en catégories à qui l’on attribue non pas un, mais une liste – un pack – d’attributs propres que l’on a décrétés cohérents entre eux. Sitôt que l’autre est affecté à une catégorie, on l’affuble de tous les attributs de sa catégorie, et on lui dénie le droit à présenter aussi l’un ou l’autre des attributs qui, pour nous, relève d’une autre catégorie.
Avant tout, nous aurons pris soin de nous placer nous-mêmes dans la catégorie la plus avantageuse.
Ainsi, pas la peine de nous fatiguer à rencontrer l’autre : nous ne pouvons rien avoir en commun. Nous ne pouvons pas même nous rencontrer sur quelque convergence. Présumée impossible, elle sera déclarée suspecte. « Untel a des idées intéressantes, mais d’où vient-il ? Pas de chez nous ? Ah, c’est donc une tentative d’entrisme. »
Réciproquement, c’est rassurant : l’entre-soi nous garantit de ne fréquenter que des personnes hautement recommandables, avec qui nous avons tout en commun.

Bref, ce système présente tant d’avantages qu’il n’est pas étonnant qu’on lui trouve de très nombreux défenseurs.

Et je pense que vous l’aviez vu venir depuis le début, il semble qu’entre catholiques de France, nous ayons comme une poussée de cette pratique. Une série de manifestes ont fleuri, jusqu’à des classifications, proclamant avec force qu’il existe « des catholiques comme ceci-cela-ceci-cela ; ils accordent de l’importance à ceci-cela ; ils ont soutenu untel ou untel ; ils se réclament de. D’autres se concentrent sur. Ils pensent ceci, disent cela, et sont proches d’untel. » Etc. Toujours des packs. Toujours des associations.

Nous approchons du stade où quelqu’un décryptera de la catholicité « de gauche » ou « de droite » dans le fait de dire « chocolatine » ou « pain au chocolat » et où nous lirons des affirmations du genre : « Ils sont ouverts, ont le souci du pauvre, et mangent des pains au chocolat, qu’on emballe dans des sacs », et en vis-à-vis « Ils se caractérisent par leur souci du plus fragile, de l’enfant, de la famille, et leur fidélité à la chocolatine qu’on place dans une poche ». Malheur à qui commandera un pain au chocolat, on lui rétorquera « Vous êtes donc pour la GPA ? ».
J’exagère, mais vous voyez l’idée.

Et chacun, bien sûr, de se décerner les meilleurs attributs – nous, c’est le souci des pauvres (d’où l’on peut conclure que les autres s’en fichent) ; nous, c’est la fidélité à l’Église (les autres sentent-ils le fagot ?) ; nous, c’est la famille (à se demander si les autres mangent les enfants avec de la moutarde à l’ancienne).
C’est ce qu’ont entrepris les plus futés des Corinthiens tancés par Paul (1 Co 1, 12), ceux qui ont l’adresse, à ceux qui se réclament de Paul ou d’Apollos : « Moi, j’appartiens au Christ. » Imparable !

Alors ? Bien sûr qu’il y a des tendances, des familles, des idées qui vont plus souvent ensemble et des groupes qui présentent un faisceau de caractéristiques communes. Mais ce ne sont là que des généralités floues, souvent de l’avis même de leurs auteurs. L’ennui, c’est qu’à force de les ressasser, on en oublie ces réserves, ces précautions méthodologiques ou oratoires. On oublie qu’il n’y a là que de vagues pôles, des nébuleuses larges, diffuses, aux franges vastes, aux frontières incertaines: on les absolutise. On gomme de même celui qui ne rentre décidément pas dans la subdivision décrétée. Nous vissons notre interlocuteur à l’une de ces ellipses colorées et l’y prions de s’y tenir, de gré ou de force.
Nous oublions qu’il y a avant tout des chrétiens en marche, qui s’interrogent, discutent, évoluent aussi rien qu’en prenant de l’âge, de l’expérience, du vécu doux ou amer. Il y a des lignes qui bougent, des rencontres improbables, des convergences étonnantes, des transversaux. Il y a aussi la réalité qui disperse nos propres préjugés, ces préjugés qui nous font ériger en vérités des « cohérences » auxquelles ceux à qui nous les prêtons n’adhèrent pas, à l’instar de celles assenées par mon collègue.

Tout cela, la pensée par packs l’enferme, l’écrase, le broie sous son étreinte de fer. Elle crie son amour de notre classification, de nos clivages bien commodes, surtout quand nous avons pris soin de préciser : « Nous – les Bons », « Eux-les Méchants ». Par exemple, tous ceux qui posteront un commentaire critique sont des méchants. Je lirai en vous des ennemis de la foi catholique et des oedicnèmes criards, qui n’ont souci ni du faible, ni du pauvre, ni des oiseaux des champs. Et je vous avertis également que je ne mange que des chocolatines. Vous êtes prévenus.

Qui a commencé ? Qui a classé tel ou tel parmi telle ou telle catégorie ? Cela ne m’intéresse pas. Lâcheté ? Peut-être. Allez savoir. Ces classifications des Autres ont aussi cet avantage qu’on ne peut pas plus en démontrer la fausseté que la véracité. Il est aisé de réduire le contrevenant à une exception rarissime, non significative. C’est que nous ne renonçons pas aisément à une simplification, surtout quand elle est commode, valorisante pour nous, et propre à nous épargner la rencontre de l’autre au profit d’un rassurant entre-soi.

Cette conclusion est très ecclésialement correcte, j’en conviens. Nous aimons tous manier ces formules ronflantes de l’accueil de l’Autre, de mon frère dans toute sa différence, et beaucoup moins passer à l’acte. C’est normal. Si cela allait de soi, il n’y aurait pas besoin de se le rappeler encore et encore. Et je ne suis pas, pour ma part, un as du dialogue ni de l’accueil de l’autre, inutile de pavaner le contraire.

Reste que, j’en suis convaincu, en ces temps-ci l’Esprit souffle, les lignes bougent et nos clivages trentenaires sont vraiment dépassés. Dépassés en ce sens qu’ils nous privent de ce mouvement, de cette vie. Alors, cessons de chercher à débusquer en l’autre « d’où il vient » – de laquelle des « familles » (politiques ?) auxquelles nous tenons tant. Il nous le dira de toute façon lui-même et nous risquons d’être surpris.

Enfin, pour ceux qui tiendraient malgré à savoir « d’où je viens », je les renverrai tout simplement à ce billet de Mahaut Herrmann: « Confession d’une enfant de la gauche » que j’aurais pu écrire presque à l’identique (et pour cause.)

Et pour moi, c’est poche, crayon de bois, et chocolatine.

Le centenaire, et après ?

Le Centenaire, c’est déjà fini.
Cela aura été rapide. Quelques commémorations, standard, arides, en plein mois d’août. Quelques films, quelques émissions, quelques livres qui renforcent les clichés éculés sur la Grande Guerre plus qu’ils ne les combattent.
Puis plus rien.

Il y a trop longtemps que la France s’est désapproprié la Grande Guerre, et ses hommes. Ils nous demeurent complètement étrangers. Pourtant, ce sont nos arrière-grands-parents. Ce n’est pas hier, mais c’est avant-hier. Il ne tiendrait qu’à nous de renouer le fil à travers la vitre qui protège leurs photos jaunies.
Le centenaire officiel s’éparpille en mille commémorations locales, mais non, la France n’y songe pas. Comme si c’était déjà fini.
Comme si la guerre n’avait duré qu’un jour. Comme si elle s’était achevée avant la chute des feuilles, comme le croyaient ferme tous ces hommes partis, pas vraiment la fleur au fusil, mais sûrs d’en finir vite.
Le flux du centenaire calendaire, si j’ose dire, se déroule. Passée, la bataille des frontières. Passée, la bataille de la Marne. La guerre-habitude se profile. Nous détournons le regard. Dans leur propre calendrier, nos arrière-grands-parents continuent, seuls, leur chemin de croix.

Relisons Genevoix.

Après la Marne, la poursuite muée en une pénible marche forcée par des routes boueuses, s’étire sans fin sous le ciel gris, balayé de nuages en pleurs, inondant de leurs larmes ces troupeaux éreintés.

Genevoix et son 106e régiment d’infanterie ont traversé en paix des lieux qui s’appellent bois des Caures, Douaumont, Fleury et qui n’étaient encore que des collines sylvestres, sous l’épaule puissante des forts. Chaque page imprime au lecteur une image, des séries sans fin d’images puissantes, intenses ; grises, glaciales, clapotantes de la boue jaunâtre qui s’attache aux godillots, crépit les pantalons garance délavés, des images lourdes du sac dont les courroies étirent les épaules, éraillent le dos. La forêt en automne est douce lorsque les pas qui écrasent les feuilles mortes vont vers la maison tiède, la lampe jaune. Lorsque l’odeur de champignon promet un festin rustique au crépitement de la poêle, après qu’on se sera réchauffé d’une bonne douche et frictionné avec délices.

Pour le Cent-six de Genevoix, de la forêt de Mouilly, froide et humide jusqu’au nom, on ne revient pas le soir, tout heureux de son échappée sylvestre. Nous voyons les hommes s’écrouler de fatigue, dormir à même un fossé clapotant, abrutis, éreintés – sûrs désormais que le grand combat du 6 septembre n’est pas LA victoire, que l’Allemand est là, derrière la crête, sa défense roidie. Qu’il faut recommencer, encore et encore. Et qu’il pleut.

A-t-il cessé de pleuvoir pendant cette guerre, tant elle est à jamais associée à la pluie et à la boue ? Les silhouettes bleu sombre continuent de marcher, de ramper, étreintes par les doigts cadavéreux des feuilles détrempées, des branches nues, un univers d’eau froide qui cingle, fouaille, s’insinue, ruisselle, détrempe et vous engourdit, sans recours. Les arbres noirs tendent leurs bras hagards, les épines lacèrent, et l’ennemi se tapit.
Le récit dessine la tranchée de Calonne, les hêtres gris comme le ciel d’acier mouillé, gris comme l’infanterie ennemie qui marche, implacable, et qu’il faut arrêter, comme si ce n’en était pas assez de ce calvaire. Il faut en plus de tout le reste, se battre, et voir les autres tomber, s’enfuir, se déchiqueter, s’affaisser.

Et pour bien sentir notre chance et notre bonheur de n’être pas né 80 ans plus tôt, nous pouvons nous allonger de plus belle au plus moelleux du canapé, écouter les accents cossus d’une cantate de Buxtehude, et pour couronner de plénitude notre confort de nabab, grignoter quelque bonbonnerie. Tout cela voluptueusement, mais avec un quelque chose de compulsif, de conjuratoire. La pensée partie clapoter dans la boue des Eparges impose aux autres sens de s’assurer qu’ils n’y sont pas, et de l’éprouver avec force. Ce n’est rien de plus que le plaisir de se savoir au chaud tandis que la pluie crépite sur les vitres, sauf que la pluie n’est pas sur les vitres, mais dans les pages d’un livre, et que l’accompagnent la peur, la faim, l’inconfort extrême.

De l’autre côté des pages du livre, de l’autre côté de la vitre, ce sont nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents. Ils comptent la durée de la guerre en jours, en semaines. Cinq semaines de terribles combats, c’est déjà long, quand à l’approche de l’automne, on ne voit pas d’issue. Bientôt cinquante jours. Le temps pour nous de les oublier.

De guerre, il reste, devant eux, cinquante mois.

Désespérés, ils toquent au carreau pour qu’on ne les oublie pas.

Propos sur le livre que tout le monde a lu par quelqu’un qui ne l’a pas lu

Le comble d’un livre est sans doute de faire couler beaucoup d’encre sans que ce soit la sienne. Et le plus difficile pour aborder le sujet à la mode du moment est sans doute aussi de trouver un incipit original. C’est raté : entrons donc carrément dans le vif du sujet.
A quoi sert le livre de madame Trierweiler ?
A quoi sert-il de le lire ?
A quoi sert-il de ne pas le lire ?

Posons les questions, par ordre, avec méthode et rigueur.

Le livre de madame Trierweiler fait-il agréablement passer le temps ?

Oui, mais si vous êtes chez le dentiste. Dans le cas contraire, trois cents pages de style Paris-Flash peuvent finir par agacer. Ou alors, lancé dans un raid Bordeaux-Lille via Massy TGV et cerné par une horde de mouflets chacun vissé à son dessin animé sur tablette. Tel un Proust des temps modernes fonçant vers quelque Balbec-Plage moderne, vous bloguerez alors un exalté « Tchoupi à l’ombre de la Première Ex en fleurs », promis à une célébrité aléatoire et une postérité incertaine.

Le livre de madame Trierweiler sauve-t-il des chatons ?

C’est en effet ce qu’on attend en premier lieu d’un objet-événement sur les réseaux sociaux. Pour l’heure, les preuves tardent. Mais avec 145 000 exemplaires vendus en peu de semaines, la prochaine vidéo de chaton jouant avec délices dans un labyrinthe de « Merci pour ce moment » ne saurait tarder.

Le livre de madame Trierweiler protège-t-il les baleines ?

Faute de données fiables sur les additifs employés dans l’encre et le papier, potentiellement nocifs pour la faune marine, l’ONG Sea Shepherd aurait jugé irresponsable de repousser les chasseurs de globicéphales des îles Féroé à coups d’exemplaires de « Merci pour ce moment ». Il semble donc hélas que l’opus de madame Trierweiler ne soit d’aucune utilité face aux grandes problématiques écologiques de notre temps. C’est un premier #PointçayLeMal

Le livre de madame Trierweiler est-il bon pour l’économie et le redressement de la France?

Oui, parce que c’est un produit made in France qui se vend en masse, relance la consommation, crée des emplois, évite les plans sociaux, promeut la culture française, préserve l’environnement et lutte efficacement contre les taches, même les plus rebelles. Par conséquent, les libraires qui dédaignent de le mettre en vente sont désignés par le Comité de salut public ennemis du redressement productif et de la patrie. L’exécution aura lieu en Place des réseaux sociaux, à coups d’articles incendiaires sur Amazon et la liberté de commerce. Pour ma part, je reprendrai deux fois du Proust. #PointSnob

Le livre de madame Trierweiler est-il démocratique, participatif et citoyen ?

L’Histoire, et les monceaux de bouquins qui encombrent les rayonnages familiaux, nous enseignent que la vie d’une production de ce genre évoque celle d’un pétard d’artifice tiré dans le jardin du tonton. Après trois semaines de top des ventes, la courbe chutera telle le taux de satisfaction présidentiel. Resteront des milliers d’exemplaires dans les humbles foyers avec ou sans dents. L’inexorable marche du temps les recouvrira de poussière. Puis, elle les poussera vers les foires aux livres associatives et les brocantes villageoises, où ils rejoindront les tombereaux de « Quand la Chine s’éveillera » que des générations de vide-greniers n’ont pas réussi à écobuer. Si l’on en juge d’après l’impact sur le lumbago des bénévoles de nos villages et de nos quartiers, le livre de madame Trierweiler est sans aucun doute nuisible au tissu associatif et citoyen de notre République. Ce qui fait un second #PointçayleMal

Le livre de madame Trierweiler apprend-il des choses sur monsieur le président ?

Certainement. On y apprend en substance qu’il est quelqu’un de pas bien, qui mange des chatons au petit déjeuner (en quoi, finalement, le fatal opus pourrait servir à sauver les jeunes félins, rien qu’en dénonçant le crime) et qui aurait pu rire à la blague « Pas d’bras, pas d’chocolats » le jour de ses douze ans. Et que chaque administré peut se demander « Suis-je un des sans dents de François Hollande ? » ce qui est pour le moins tétanisant.
On y apprend aussi que lorsqu’il s’agit de sabrer une personnalité déjà au plus mal dans les sondages, la moindre ligne à charge émise par une autre personne de son entourage vaudra parole d’Evangile (ici, un règlement de compte d’ex sur la place publique), et donc que le dézinguage d’un président de la République ne souffre aucune modération, pas même par le sens critique le plus quotidien. Du genre se demander si l’auteur(e) du brûlot est réellement objectif (ve). Pour le reste, qu’il s’agisse de la déconnexion des élites d’avec ce qu’on appelait passé un temps la Franced’enbas, ou de la collusion médias-politiques, plutôt que l’éculé « A l’ouest rien de nouveau », ou le khâgnoïde « Nihil novi sub sole », je propose de rétorquer « Mais je le sais, ma fille, comme disait madame Gervaise », ce qui permet de marquer un #PointPéguy , hipster en diable.

Le livre de madame Trierweiler attente-t-il à la démocratie et borde-t-il l’édredon du Front national ?

Peut-on encore faire du mal à la fonction présidentielle avec un pseudo-secret d’alcôve ? Depuis que la connaissance de monsieur Félix Faure est partie par l’escalier de service, à tout le moins, ce n’est pas gagné. Bien sûr, qu’un best-seller dépeigne le représentant numéro un de la République comme un médiocre doublé d’un mufle n’est pas idéal pour son image. Celle de la République, hein. Celle de l’homme François Hollande n’a plus rien à perdre. Au stade où nous en sommes, quelqu’un pourrait bien l’accuser des crimes les plus vils, tels que couper la pointe du brie ou mettre du fromage râpé dans le gratin dauphinois, il serait cru ou pas dans des proportions reflétant exactement le taux d’approbation de sa politique par nos concitoyens. Alors, la République salie ? Au contraire. La libre expression des ressentis de Madame Première Ex est une preuve de démocratie. En dictature, la vraie, le livre serait interdit, parcimonieusement distribué sous le manteau à quelques initiés, et cette fois-ci, chez le dentiste, nous n’aurions plus qu’à mourir d’ennui en feuilletant des revues médicales ou des rumeurs people irrémédiablement périmées. La République, c’est le constant renouvellement des scandales publics à la une, et vu comme cela nous occupe et nous distrait, il n’est pas prudent de changer.
Enfin, et ce n’est pas négligeable, ce bouquin permet à ceux qui l’ont acheté de se sentir grands, parce que mieux informés, nourris de révélations sans concession. Ceux qui ne l’ont pas acheté se sentent grands itou, car au-dessus du commun, moue dédaigneuse et doigts en pince à sucre, l’auriculaire fièrement dressé à l’heure du thé.

Moi, je ne l’ai pas acheté.

… il faut dire qu’il suffit de consulter un peu Twitter pour le lire, par bribes, mais presque in extenso. Alors en ces temps de crise, voyez-vous. Ce n’est pas pire que d’entrer dans une librairie et d’être frappé soudainement de phobie des caisses enregistreuses au moment de sortir avec l’ouvrage en poche, n’est-ce pas ?

Tweetoizo n°7: le Gobemouche noir

Publié sur @Taigasangare le 2 septembre 2014

Il est probable que vous n’ayez jamais entendu parler de cet oiseau-là, et que vous ne l’ayez jamais vu non plus.

L’amusant, c’est qu’il est en revanche probable que vous l’ayez déjà entendu, et même que vous l’entendiez chaque année à date fixe.

Ne faisons pas durer le suspense. Il s’appelle le Gobemouche noir.

Au physique, pour la taille et la silhouette, il ressemble au Rougegorge. Même bec fin d’insectivore, même œil noir donnant un air éveillé.

Maintenant, repeignez tout le dessous (ventre, gorge, jusqu’au bec) de votre Rougegorge en blanc pur.

Repeignez calotte, joues, dos, ailes et queue en gris très sombre à noir, avec un large coup de blanc au centre de l’aile.

Vous aurez alors un Gobemouche noir en plumage nuptial tout ce qu’il y a de présentable.

En voici un, modèle jeune de l’année. Gobemouche noir

Maintenant, la voix. Rendez-vous sur Xeno-Canto, un site bien utile qui contient des milliers d’enregistrements d’oiseaux.

Maintenant, cherchez un enregistrement noté « Call » (cri). C’est ce qui nous intéresse pour l’instant.

Gardez cet onglet ouvert, nous en aurons encore besoin tout à l’heure.

« Tseep… Tseep… Tseep… » Cela vous dit quelque chose, non ? Tout à l’heure, dans le parc que vous avez longé.

Ou était-ce ce week-end dans les grands arbres le long de la rivière près de laquelle vous faisiez votre footing ?

Partout ! Il y en a partout, dès qu’il y a des arbres – des feuillus. S’il s’agit du rideau d’arbres qui borde un cours d’eau, c’est mieux.

Par contre, dans quinze jours, vous n’entendrez plus rien. Nous sommes en pleine migration d’automne chez les gobemouches.

Et cette espèce a ceci de remarquable que son passage, surtout l’automnal, est très concentré dans le temps.

On peut observer des Gobemouches de passage dès début août, et jusqu’en octobre, mais le pic de début septembre est spectaculaire.

Dans un grand parc boisé, on peut compter 20, 30, 50 gobemouches en une paire d’heures de balade, tous repérés au cri.

Mais dites, ce serait quand même dommage de ne pas chercher à le voir ! Là ! regardez, ça bouge dans le haut du peuplier.

Hop ! vous avez vu ? Tout d’un coup, une petite cabriole, un coup d’aile, et il se repose sur la même branche, ou celle d’à côté.

Que fait-il ? Et bien, il gobe les mouches, tiens ! C’est son mode de chasse. A l’affût, au passage d’un insecte, un petit bond, et toc !

Ce comportement est assez typique des Gobemouches ; les Rougequeues (espèces cousines) le font aussi.

« Mais dites, il est censé être noir et blanc. Moi j’ai vu que du gris ! » Bien vu ! Après la mue d’été, le Gobemouche noir vire au gris.

(Rappelez-vous : tous les oiseaux renouvellent intégralement leur plumage en été. D’où leur discrétion à cette saison.)

Il conserve les mêmes contrastes que sur son plumage de printemps, mais le presque noir vire à un gris presque beige.

Du moins chez le mâle, seul à avoir droit au smoking. La femelle présente un plumage gris et blanc en toute saison.

Et encore ! dans certaines populations, par exemple en forêt de Haguenau, on trouve beaucoup de mâles gris toute l’année.

Non, cela ne signifie pas qu’ils s’adonnent à l’éthylisme mondain du jour de l’An à la Saint-Sylvestre, chenapans.

Nos gobemouches de septembre sont donc des migrateurs de passage, et toujours pépiant et chassant les insectes, ils vont glisser vers le sud.

Suivra une longue et meurtrière traversée du désert avant un hivernage en Afrique tropicale. Où exactement ? Mystère.

On a bagué quelques centaines de poussins en Alsace, mais faute de reprises de ces oiseaux, leurs quartiers d’hiver demeurent inconnus.

Ce qui est sûr, c’est qu’une nouvelle mue, partielle, du plumage, rendra aux mâles « modèle noir » leur plumage dit nuptial.

Les gobemouches entameront la remontée et retrouveront l’Europe à partir de début avril. Le passage est plus diffus, plus discret aussi.

Il n’y a pas de temps à perdre. Il faut rejoindre les sites de nidification au plus vite, arriver avant les rivaux !

Ces sites, quels sont-ils ? Principalement les grandes forêts feuillues riches en vieux chênes du nord et de l’est de l’Europe.
Les vastes forêts polonaises, par exemple, sont très riches en Gobemouches – pas que Noirs, d’ailleurs.

Notre pays est moins bien loti. Le Gobemouche noir y est présent de manière diffuse, en plaine, piémont, collines, toujours en forêt.

La forêt de Fontainebleau, mais surtout la Lorraine et les Vosges du Nord en abritent de belles populations.

Il est commun en forêt de Haguenau, en Alsace, une forêt dont la structure ressemble aux grands massifs d’Europe du nord.

Il aime aussi les vieilles châtaigneraies du Vivarais et des Cévennes. Le voilà dans les futaies du Bourbonnais, de l’Orléanais…

Par contre, il manque en Bourgogne, Franche-Comté, Normandie… Souvent, il est présent de manière très éparse, et peu connu.

L’ennui, c’est qu’il est très discret. Il chante un peu, au moment de se cantonner, c’est-à-dire de clamer « Ici, c’est chez moi ».

Chez lui, c’est une vieille parcelle de chênes centenaires au sous-bois dégagé, par exemple.

Des trous dans les vieux arbres où l’on pourra nicher, et sous les hautes branches, de belles zones de chasse aux insectes.

Le chant évoque un peu celui d’un rougegorge enroué chantant au ralenti. Reprenez la page Xeno-canto et cette fois-ci, choisissez « Song ».

Une fois Madame séduite et disposée à adopter la cavité choisie par le mâle…

… cavité d’autant plus appréciée que l’ouverture en est étroite et malaisée pour un prédateur (martre, muscardin…)

…elle aménage le nid, y pond une sizaine d’œufs et les couve deux petites semaines. L’élevage en durera trois.

L’essentiel du boulot est assuré par Madame, d’autant plus que Monsieur est polygame.

Oui, question #gender il y a à redire aux mœurs du Gobemouche noir ! Le mâle parade pour attirer une femelle vers une cavité.

Passée l’étape « venez voir mes estampes japonaises » interdite aux moins de 18 ans, ce goujat remet le couvert avec une autre.

Il viendra vaguement ravitailler la première de ses partenaires, puis leur nichée. Les autres devront se débrouiller entièrement seules.

Le Gobemouche noir chasse somme toute assez peu les mouches. Il préfère traquer les chenilles sur et sous les feuilles.

Ou encore les invertébrés divers au creux de l’écorce. Il n’en manque pas dans les vieilles futaies feuillues.

Rare ou commun le Gobemouche noir ? Difficile à dire. En Europe orientale, lui et son cousin le G. à collier sont fréquents.

Chez nous… on l’a vu, une fois en couple, il se tait. La nidification est très rarement repérée, les densités variables.

Un spécialiste auvergnat des oiseaux forestiers a noté de fortes fluctuations d’année en année, surtout dans les petits massifs.

Il faudrait en conclure que ceux-ci lui conviennent mal. Il aime les immenses forêts de plusieurs dizaines de mille hectares.

Il y aurait, malgré tout, une vingtaine de mille couples en France, mais l’évaluation précise est très difficile.

Le vieillissement global des forêts feuillues d’Europe lui est favorable. Mais sa présence dépend de nos rythmes sylvicoles.

En tout cas, profitez de son passage qui constitue un témoignage spectaculaire du grand phénomène de la migration !

C’est une immense vague de vie qui glisse par une infinité de vaisseaux, comme une sève… et que trop souvent, nous ne remarquons pas.

Cherchez dans les parcs arborés, les promenades du bord des rivières et des fleuves, les vergers, le bocage. Ecoutez. Regardez.

Rêvez aux futaies lorraines ou rhénanes d’où viennent peut-être ces migrateurs. Et repérez la forêt la plus proche pour le printemps !