J’aimerais mieux être cincle que de voir ça

Hier matin, j’ai vu un cincle.

Cincle plongeur

C’est son coin. Il y a là un petit étang de pêche dont le déversoir cascade sur de grosses pierres. Une vieille clôture borde le ruisseau qui poursuit sa course à travers une belle pâture à vaches. Nous sommes ici tout au nord-ouest du département du Rhône, à l’endroit où il commence à se muer franchement en Charolais.

Je passe ici deux fois par an, au printemps, pour un STOC-EPS, et maintenant je sais le trouver : il se tient à l’affût non dans les rochers, mais sur un piquet.

Il était là. Soudain il a plongé dans une vasque du déversoir et ressurgi hors de ma vue.

Comme il faisait zéro degré, malgré la date, et sans doute un peu moins dans ce fond de vallée humide, et que le soleil levant restait très abstrait derrière les brumes tenaces, j’avais froid, figurez-vous, et me suis dit un instant que je n’enviais pas ce cincle.

Et puis j’ai réfléchi et me suis dit qu’au moins, lui, personne ne l’attendait à la sortie du ruisseau pour le sommer de trancher entre Macron et Le Pen, le traiter de fasciste ou de laquais du néolibéralisme où se dissout son identité de turdidé aquatique, le mettre en demeure de faire barrage (« sur mon ruisseau ? non mais ça va pas ? ») ni d’abandonner son régime alimentaire à base d’animaux sentients.

Du coup, je me suis dit que quitte à avoir froid, autant être cincle.

Et j’ai re-changé d’avis en songeant qu’il fallait craindre que les choix politiciens ne touchent durement son ruisseau et sa pâture, à terme. Sans qu’il y puisse rien.

Ne rien y pouvoir. Je crois ferme qu’une bonne part des votes qui n’ont été ni macronistes, ni fillonnistes du premier tour tiennent à cela : le désir d’une politique qui fasse quelque chose, d’un État qui annonce vouloir et pouvoir faire quelque chose. De retrouver un peu de contrôle, sur sa vie, et sur la vie du pays, de la communauté humaine où l’on se trouve. De demander autre chose aux gouvernements successifs que l’éternel discours : on ne peut rien, c’est ceci, c’est l’époque, c’est cela, c’est l’Europe, subissez, vous n’y pouvez rien, il ne peut y avoir d’autre projet, à notre siècle, que la concurrence pure – mondiale ou intra-nationale, qu’est-ce que cela changera : très vite pas grand-chose – et comme autre moteur que l’argent.

Choisir un peu plus où l’on vit, de quoi l’on vit, et dans quelles conditions, et comment l’on vit en tant que communauté humaine, pas seulement comme individu : rien de plus ordinaire comme aspiration chez l’animal social qu’est notre espèce. Voilà ce qui lui est refusé par les uns, et du coup, promis par d’autres qui ont beau jeu, y compris les plus dangereux charlatans.

Oh ! Qu’ils sont méchants de renâcler, les damnés de notre terre ! C’est si facile de mépriser comme « losers » ceux qui, malgré une dépense folle d’énergie et d’ingéniosité, ne s’en sortent pas, quand on s’en sort soi-même, aveugle à la nécessaire part de chance. A celui qui croit qu’il ne doit sa réussite qu’à lui-même (et qu’il en va de même des « ratés », l’illusion de toute-puissance sautera toujours à la figure. N’est-ce pas ce qui nous est arrivé lorsqu’ont pris fin les Trente glorieuses et que toutes les recettes auxquelles, soi-disant, nous devions notre croissance, notre Wirtschaftswunder comme disaient nos voisins, ont tout à coup cessé de fonctionner ? Et nous n’avons toujours pas compris. Le Dr Jekyll-Mr Hyde, ne parvenant plus à réaliser la poudre qui lui permettait de changer de forme, comprit trop tard que celle-ci ne devait pas son efficacité à la pureté de ses ingrédients, mais au contraire à la présence d’une « impureté ignorée [qui] donnait au breuvage son efficacité. » Nous non plus, nous ne pouvons nous résoudre à attribuer dans nos succès la part qui revient à des circonstances, parfois mystérieuses ; et nous continuons. La folie, dit-on, c’est répéter les mêmes actes en attendant un résultat différent ; mais la nôtre, c’est de répéter sans fin les mêmes actes en des circonstances autres, et d’attendre néanmoins le résultat familier.

Et croît sans fin l’immense et croissante cohorte de ceux qui ont tout fait pour réussir, sans toutefois y parvenir, et se retrouvent désignés à la vindicte. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement, d’idéologie comme on dit à notre époque, pour croire que la réussite de chacun ne dépend déjà que de lui-même, et que l’échec ne peut être que la sanction d’une faute. Ça marche au bac à sable, à condition d’être tout seul, et encore, si le sable n’est ni trop sec ni trop humide, ça marche avec un jeu de Lego et un bon plan de montage. Là, oui. La réussite ne dépend que de vous.

Dans le vrai monde, « la réussite » est une alchimie insaisissable et instable où la sueur et l’adresse de l’individu ne sont qu’une part modeste et sans doute décroissante, hausse de population oblige.

Mais le désir de ne pas tout subir de sa vie, lui, demeure. Croissant, à mesure que le contrôle se perd.

Raillez-le, politiques pragmatiques – surtout ceux qui sont du bon côté de la ligne. Dédaignez-le, il explosera.

Cette faim de contrôle de sa vie, votre rôle, votre métier, c’est d’y répondre, c’est de la nourrir. Vous dites que les extrêmes mentent, qu’ils n’ont rien à offrir non plus ? Sans doute, mais ils promettent. Vous vous refusez à les suivre dans la démagogie ? Mais si vous n’avez rien, rien de mieux qu’un mensonge (dont en effet, il vaut mieux s’abstenir) à promettre aux affamés, à quoi servez-vous donc et que faites-vous là ? Pourquoi faudrait-il vous suivre ? Que ferons-nous d’une alternative entre vrais marchands de rien et faux marchands de tout ? Vous pouvez sermonner, tancer le désespoir de se taire : ça ne l’apaisera pas. Vous pouvez le mijoter dans de fausses issues, ce désespoir, comme généraliser les travailleurs pauvres, l’effort qui ne paiera jamais plus. Vous ne ferez que précipiter l’explosion de l’infernale tambouille. Car il n’y aura rien de pire pour les citoyens que de découvrir que la dernière planche de salut, d’inaccessible, est devenue inutile… C’est ce désespoir qui a nourri toutes les révoltes. Ferez-vous alors tirer ? Qu’est-ce qui vous distinguera alors de ceux auxquels nous aurons fait barrage ?

Si vous valez mieux qu’un extrême, prouvez-le. Rassemblez pour de vrai, proposez un projet de vie pour tous les habitants de ce pays pour de vrai. Rendez l’espoir, au lieu de manier la menace et l’insulte.

Cela tombe bien. C’est le moment. Le vieux stock de sel du Dr Jekyll est épuisé, le monde est tout à fait devenu Mr Hyde et la planète exsangue n’a plus rien pour lui. Il est temps de construire un projet qui rompra enfin, pour la première fois depuis deux siècles, avec la course à l’avoir comme seul horizon. N’est-il pas grand temps ? La leçon n’est-elle pas assez claire ? Avec la ponction démentielle de ressources opérée sur notre pauvre monde, le déferlement de biens que nous en tirons, et qui se déverse sans limites sur un bon quart des hommes, ceux-ci au moins devraient nager dans le bonheur.

Or, non seulement leur statut de nantis exaspère la fureur de ceux qui n’ont rien, ce qui n’a rien de neuf, mais eux-mêmes, nous-mêmes, devons nous rendre à l’évidence. Nos possessions obèses – ces écrans plats si grands que plus personne n’a chez lui de pièce assez grande pour le recul nécessaire, ces smartphones qui ne tiennent plus en poche à force de vouloir le « mini » en taille « géant » – nous simplifient la tâche, allongent notre durée de vie… sans augmenter d’un iota notre sensation de bonheur. Bourrés de gadgets, gavés de cachets ! Sortez-nous donc de là.

Sortez-nous de là ou laissez-nous en sortir nous-mêmes. Mieux : faisons les deux à la fois. Politiciens, si la Polis vous importe, rendez possible une société française libérée de la tyrannie de l’avoir, et rendez-la possible pour tous et non pour une caste.

La fièvre qui entoure ces élections le prouve : malgré toute leur défiance, les Français attendent encore quelque chose du, des politiques. Ce qui s’y joue ne les indiffère pas. Le 7 mai, l’abstentionnisme lui-même n’aura jamais été aussi politisé. Il ne faut pas tout attendre de vous, politiques ? On l’a compris depuis longtemps. Mais si vous n’êtes là que pour nous dire qu’il ne faut rien attendre, alors retirez-vous. Vous avez beaucoup mieux à faire.

Trouble, l’identité ?

On parle beaucoup d’identité et encore plus d’identitaires. Identité française, chrétienne, européenne, occidentale – et tout ce qui serait supposément « incompatible » avec. Les glissements de sens sont d’autant plus courants qu’un récent livre remarqué a souligné la facilité avec laquelle ils se produisent à l’intérieur d’une même personne. A fortiori d’un groupe ou d’un parti.

L’on passe ainsi de l’identité individuelle à l’identité collective, et de là à des critères, à des règles qui incluent… ou excluent. Et enfin à l’identité d’un pays entier, définie avec des termes dont on use, normalement, pour une personne.

Évidemment, cela dégénère en noms d’oiseaux de part et d’autre. Pour ma part, puisqu’il va essentiellement s’agir ici de réflexion personnelle et de témoignage, et rien d’autre, un tweet soulignant que le respect de la dignité humaine s’applique aussi aux migrants m’a valu un « FDP traître à sa race » (sic) ; tandis que selon ma tante octogénaire, duovaticaniste en diable, le port d’une croix franciscaine en bois de vingt-trois millimètres dans sa plus grande longueur fait de moi « un de ces jeunes intégristes qui achèvent de vider les églises ».

Sang-de-bourbe pour les uns, Serpentard pour les autres, donc, question identité, j’attaque avec un sérieux handicap.

Avant tout décanter le catho

Avant tout, le vocable de « catholique identitaire » m’apparaît donc comme gros d’une sacrée confusion. Une confusion qu’on retrouve dans bien des têtes, à commencer par celle de mes excellentes tantes, de la plupart de mes connaissances classables parmi les « catholiques d’ouverture » ainsi que des non-catholiques (de ma connaissance toujours) : catholique d’identité, catholique identitaire et identitaire tout court, c’est-à-dire nationaliste, ce serait tout un.

J’avoue mal comprendre. Le catholicisme est fondamentalement universel (c’est même le sens du mot) et sa tension avec ce qu’on appellerait aujourd’hui le patriotisme remonte loin : les premiers chrétiens refusaient de porter les armes. Puis, dans l’Empire en déliquescence, il fallut s’y résoudre. Mais tant qu’il s’agira de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, cette tension habitera chaque conscience de chrétien : « right or wrong, my country » contre « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie », au risque pour les catholiques de passer pour l’inquiétante cinquième colonne du Vatican tentaculaire (re-sic). Nous sommes, et de plus en plus, perçus comme des gens du genre à « faire passer la religion avant la loi » si celle-ci ne leur convient pas, que ce soit ou non, d’ailleurs, au nom de l’idée qu’on se ferait de ce que doit être l’État en France.

« Ils font passer leur religion avant la loi. » Prononcez cette phrase et savourez : l’auditeur voit déjà des milices chrétiennes, kalachnikov en main, ouvrant le feu dans les bars, les cliniques ou les concerts. Un critique en verve n’a-t-il pas tout récemment affirmé la parenté des jésuites morts martyrs au Japon et des terroristes-kamikazes islamistes sous prétexte que tous « sacrifient leur vie à leur religion » ?

À ce jour, c’est plus souvent à des prêtres tendant malgré la loi la main aux sans-papiers qu’est confrontée la République. Au pire, à des manifestations qui, quoi qu’on pense de leur ligne, n’ont pas défilé en armes, ni posé de bombes.

La loi ou sa conscience ? Hélas pour notre époque paranoïaque, il n’y a pas de réponse simple. Enfreindre la loi au nom de sa conscience conduit certains à tuer, d’autres à aider. Qu’avons-nous à faire d’une formule ambiguë au point d’être infichue de distinguer un Juste parmi les nations d’un terroriste, Jean Moulin de Mohammed Merah, le Bon samaritain d’un bandit de grand chemin ?

Réciproquement, on a tôt fait de sacraliser la loi lorsqu’elle nous arrange, et de juger l’État illégitime lorsqu’il nous em… bête. Sans nous aventurer plus loin sur cet embranchement, retenons juste ceci : entre catholicisme et patriotisme, entre respect dû au Christ et au pays, n’existe aucune corrélation automatique. La divergence peut même être profonde. Réciproquement, pour ma part, c’est bien ma foi qui m’amène, assez souvent, à interpeller mon pays – ses dirigeants, ceux de mes concitoyens qui ne sont pas assez loin de moi pour que je leur fiche la paix, etc… pour ses manquements au respect de la dignité de l’homme, des plus pauvres, de la Création, etc. Cela fait partie de notre être chrétien, de notre identité chrétienne de prêtres, prophètes et rois.

La fonction de prêtre nous convoquant à prier, et celle de roi, à servir, comme le seul Roi, celui qui lavait les pieds des disciples.

Toute la difficulté dans un État laïc et un peuple majoritairement non-chrétien consistant à le faire en un langage audible par tous. Difficile, mais salutaire, car cela nous rappelle que nous ne servons pas un Dieu tyrannique et capricieux, mais celui qui veut le meilleur pour chacun d’entre nous, et qui pour cela l’appelle par son nom. On ne suit pas Dieu pour éviter son fouet mais parce que son Chemin est aussi la Vie. « A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la Vie éternelle ».

En somme, si tel catholique se dit fier d’être Français, ses billes pour convoquer sa foi dans l’affaire me paraissent un peu maigres.

France chrétienne ou chrétiens en France ?

C’est le moment précis où tout le monde doit se lever en criant le nom d’un fier Sicambre, et me rappeler :

1/ Que la France et l’État actuel, la Ve République, ce n’est pas la même chose, et qu’on peut rejeter le régime par fidélité à la France, « la vraie », et que c’est ce qu’a fait de Gaulle.

Oui. Mais aussi ce qu’a fait l’OAS ou n’importe quel putschiste. C’est le même dilemme qu’au-dessus : pour savoir s’il est bon ou mauvais de se permettre de « faire passer sa conscience de la France avant la loi du moment », il faut examiner l’affaire au-delà de cette phrase qui peut recouvrir le meilleur comme le pire.

Saleté de temps qui ne veut pas être binaire, et du coup : la vraie France, c’est quoi ?

… et donc 2/ : elle serait chrétienne. La France est la fille aînée de l’Église et à ce titre, le christianisme serait fondu dans l’identité française, ipso facto et in saecula saeculorum.

Voire.

superdupont

Défenseur de la culture française observé en milieu naturel

Quoi qu’aient pu faire les rois en un temps, un territoire chrétien, j’en suis bien désolé, pour moi, ça ne veut rien dire. J’entends par là que ça ne suffit pas à m’engager et cela n’a aucune raison de nous engager tous et à jamais. Songez pour commencer à tous ceux qui ont été christianisés bien avant la Gaule, et qui n’hébergent plus que des communautés ultraminoritaires. Ou encore au long passé préchrétien du coin de terre sis entre Rhin, Alpes et Grande mer : pourquoi ne serait-ce pas à lui de prévaloir ? N’a-t-il pas pour lui l’ancienneté, d’innombrables rois, prêtres et autres druides, et des vœux, et une piété populaire que la religion officielle romaine n’a jamais remplacée ? Si donc, « la France est chrétienne », ce n’est pas qu’une affaire de siècles, ni de rois : pour l’étayer, pour le traduire surtout, il faut creuser un peu plus loin.

Et je ne crois pas que ça serve à grand-chose.

Servir et annoncer

Nous sommes citoyens d’un pays profondément marqué par le christianisme, c’est l’évidence. Mais cela ne nous confère nul droit de le brandir face aux non-chrétiens, quand bien même nous redeviendrions majoritaires. Nous tomberions à l’instant même dans l’exact inverse de tout ce qu’est le Christ. Loi contre liberté, routine contre nouveauté, ors pompeux d’un appareil d’Etat contre pauvreté du cœur de Celui qui n’a pas une pierre où reposer la tête. Pour nous, catholiques au présent, désirer une France, en tant que pays, incluant donc tous ses habitants sans aucune exception, comme chrétienne, cela ne peut vouloir dire qu’une chose, mais de taille : c’est qu’il faut se passer le linge à la ceinture et la servir. Non pas servir une « patrie » en tant que puissance, car nul ne peut servir deux maîtres à la fois, mais servir le Christ à travers ceux que nous y rencontrons. Servir nos frères, nos concitoyens quels qu’ils soient, et ces étrangers qui sont eux aussi Ses frères (Mt 25, 35). Nous engager, témoigner et annoncer la Bonne nouvelle, qui peine à se faire entendre sous les jingles publicitaires.

Je suis chrétien, et bien sûr, j’aimerais vivre dans un pays davantage chrétien, ou à tout le moins,  plus ouvert à des notions telles que le pardon, la miséricorde, la « non négociable » dignité de tout être humain, ou encore la valeur en soi de tout être vivant non humain. Je ne peux que désirer que chacun de mes concitoyens écoute l’appel du Christ, se sente aimé en Dieu, et sache qu’il y a un chemin vers la justice qui est vie et non carcan de lois, un amour plus profond qu’un fumeux côte-à-côte ou un toxique entre-soi, une éternité en point de mire. Je le voudrais, non pour que « tout le monde pense comme moi », mais parce que je crois réellement que Dieu veut le meilleur pour chacun de nous. Non pour « restaurer » l’uniformité perdue d’un passé mythifié, mais parce qu’il y a dans l’Évangile une source inépuisable de justice à laquelle nous n’avons jamais assez puisé.

Chasser les mythes errants

Mais je ne me fais pas d’illusions, l’Histoire m’en vaccine : une société chrétienne n’est pas plus automatiquement juste qu’un chrétien n’est automatiquement saint. Notre « France chrétienne » présente un lourd passif de sociétés dures, violentes, injustes, traversées d’éclairs de charité, de fraternité, jaillis de saints célèbres ou anonymes, et d’incroyants aussi. Bref : inutile de rêver, vous pouvez toujours écrire « chrétienne » en Arial gras dans la Constitution, ou rendre obligatoire la prière du matin, ça ne rendra pas les Français plus fidèles au Christ d’un iota. C’est bien pour cela, d’ailleurs, « qu’inscrire dans la Constitution » est à la mode. C’est une belle poudre à jeter aux yeux et ça ne fera pas un demi-saint de plus. Une seule voie s’ouvre à nous pour cela : annoncer l’Évangile à temps et à contretemps, sans oublier de nous évangéliser constamment nous-mêmes.

D’ailleurs, si je suivais la logique, les engagements des rois francs d’antan ne me concernent pas. Je suis de Lyon, terre burgonde, et donc arienne. On peut se vivre chrétien de France au nom des vœux de nos vieilles têtes couronnées ; mais de toute façon, n’y a-t-il pas, plus loin encore, l’appel du seul Seigneur, à faire de toutes les nations des disciples ? De toutesk et même pas « de la nôtre en premier » ? Convoquer le passé ? Nous n’en avons pas besoin. Le Christ, vraiment présent, éternellement nouveau, nous suffit. Tenez, renversons le raisonnement : si nous étions catholiques au Népal, nous abstiendrions-nous de témoigner de notre foi sous prétexte que nous ne serions pas en terre chrétienne ?

Identitaire ou identique ?

Ceci dit, derrière le slogan « ici en France, on est chrétien, c’est ce qu’il faut défendre » je vois surtout un désir… comment dire ? d’entre-soi. Quelque chose qui a bien plus à voir avec les concitoyens que l’on désire avoir autour de soi, qu’avec ce que l’on est soi-même. Un désir de familier, de sécurité, un rêve de former une communauté. Une aspiration, d’ailleurs, on ne peut plus normale au siècle du pugilat planétaire. L’arène permanente, ça ne fait rêver que les coqs. Les liens, l’entraide, le terrain connu, la solidarité, sont des besoins humains profonds, respectables et sains.

« Avec qui ai-je envie de vivre en société ? » Telle est, il me semble, la vraie question « identitaire », bien plus que « qui suis-je ? » ou même « qui sommes-nous ? ». Telle quelle, elle est pleinement légitime. Mais elle ne justifie pas qu’en son nom on fasse n’importe quoi.

À ce titre, vouloir définir une « identité française », chrétienne, etc, avec une telle précision, n’est-ce pas vouloir une société doté d’un référentiel commun si fort et si détaillé que nous pourrions comprendre, prédire, à coup sûr, toutes les réactions et motivations de l’autre ? L’étranger-à-notre-culture – le Musulman, ou l’homme d’un autre continent, fût-il chrétien… serait l’imprévisible, et donc le danger. Et le connu, le sûr. Une barrière entre les deux garantirait la sécurité. Exit la rencontre, exit l’appel à « avancer en eaux profondes », exit la Pentecôte… au profit d’une sécurité du connu… bien illusoire en vérité.

Illusion de croire que l’homogénéité suffit à garantir la paix. Qu’identité doive signifier « identique ». Pas même dans la foi catholique. Quoi de plus homogène, catholique, aimant son roi et même prospère que la France du premier tiers du seizième siècle, juste avant la Réforme ? N’a-t-elle pas tous les appas propres à séduire nos nostalgies ? Qu’il devait faire bon vivre sur les terres de monsieur Du Bellay…

Las ! Les guerres civiles sont toujours les pires.

Faire n’importe quoi, c’est aussi, j’en ai peur, définir par la négative ou l’exclusion. « Est Français ce qui est, c’est-à-dire qui n’est pas … »

C’est si simple, a priori. Presque innocent. Et pourtant … Un premier filtre. Un second. Un troisième, toujours plus intérieur, intime, intrusif. C’est la chasse à l’impur, au traître, à l’ennemi intérieur, au « Français de papier », à l’agent de l’ennemi, permanente, inlassable, et sanglante. Et de filtrage en filtrage, chaque reliquat se croit plus pur, c’est-à-dire plus obsédé de pureté, et se trouve de nouveaux ennemis.

Ce serait une chasse aux sorcières éternelle jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne.

A contrario, vous avez vu cette étonnante vidéo danoise où l’on commence par regrouper des personnes en groupes aisément étiquetables, avant d’appeler, parmi eux : qui aime telle activité, qui a vécu tel événement, qui souffre de tel mal ou apprécie telle autre chose. Et les groupes de se faire, se défaire, s’interpénétrer et s’entrecroiser, avant de conclure « tous, nous aimons le Danemark ». Un peu naïve, il est vrai, et qui omet de préciser ce que signifie « aimer le Danemark ». Mais elle effleure un point auquel je crois : aimer son pays, se sentir citoyen de son pays plutôt que d’un autre, c’est se projeter au-delà de ses particularismes vers quelque chose qui est à la fois plus grand, et suffisamment délimité, connu, petit même, pour qu’il soit possible d’y tenir concrètement. Un espace qu’on peut arpenter, des institutions au sein desquelles on peut jouer son rôle, un destin commun, pour cet espace, à bâtir ensemble – étant donné que, de toute façon, son statut même d’État implique cette communauté de destin. Surtout dans un État centralisé comme le nôtre. Se sentir français, je crois qu’avant même d’adhérer à un héritage culturel commun, en fait soigneusement trié et bien plus bouleversé par le passé récent que nous le croyons, c’est adhérer à la volonté de construire ce projet lié à ce coin de planète Terre, et à ceux qui l’habitent et en tirent leur subsistance. Bien des programmes peuvent être fondés là-dessus. Mais je ne vois rien de plus profond ni de plus fondateur que cela. Sans ce socle, on est indifférent au lieu qu’on habite et aux hommes qui le peuplent, et il n’y a pas de pays. Sur ce socle en revanche, on peut fixer tout le reste.

Ce billet est déjà très long. C’en est assez.

Je n’ai pas livré mon regard sur l’identité catholique. Il me faudra sans doute le même volume. À plus tard.

Santon mauvais ? La crèche en questions

Noël approche – si, si – et bien sûr, le sapin est devenu marronnier : une crèche dans « l’espace public », ou même visible depuis l’espace public, constitue-t-elle une infraction à la loi de 1905, un viol de conscience, un retour en force de l’obscurantisme en plein XXIe siècle, un fait culturel ou la preuve de la mainmise du Vatican tentaculaire sur la République laïque et… heu… républicaine ? Quels sont les risques pour l’usager d’être sauvagement attaqué par un roi mage enragé dans la file d’attente des cartes grises ? Autant de questions que le débat démocratique et libre ne saurait laisser sans réponse.

À n’en douter pas, donc, l’équilibre démocratique, identitaire et surtout psychique de la nation repose sur le fléau de la balance qui soupèse devant l’Histoire un buste de Marianne en plâtre de Paris à ma gauche, et un peloton de santons de Provence (IGP) à ma droite.

Le débat s’annonce passionnant, vif et houleux, puisque, comme chacun sait, quand il y a débat, il y a des « oh ! »

La dernière tendance fait état de crèches admises sous conditions. Mais lesquelles ? Qu’attendre de notre classe politique et de nos courants citoyens sur le sujet ?

Tour d’horizon des petites phrases à prévoir, ou pas.

Transportons-nous aux alentours du solstice d’hiver 2016…

Du côté du Front national, bien entendu, on ne badine pas avec les racines chrétiennes et l’identité de la France : Marie apparaîtra sans voile et Joseph sans barbe. Cette initiative reçoit l’inattendu soutien de Bernard Cazeneuve qui explique vouloir ainsi éviter tout mouvement de foule ou vent de panique analogue à celle qui avait saisi une gare de banlieue à la vue d’un inoffensif pope orthodoxe ; en outre, l’humble berceau sera placé sous la garde assidue de trois soldats romains, de la Legio Vigipiratas.

Ceux-ci seront notamment chargés de l’examen minutieux des sacs et coffrets apportés par les visiteurs. On redoute en effet l’introduction de matières interdites par ce biais innocent, et à ce propos, la place Beauvau indique avoir placé sous surveillance et fiché S trois individus prétendant venir d’Orient, sans autre précision, débitant une histoire à dormir debout d’étoile qui se serait levée quelque part. Robert Ménard n’a pas laissé passer l’occasion d’exiger la communication de leur identité et de leur trajet : l’édile biterrois voit dans le cortège des santons une invasion en règle. « Pas du tout », s’indigne dans un communiqué la Conférence des évêques de France qui rappelle que dans Lc 2, 20 « les bergers repartirent en louant Dieu » et qu’en Mt 2, 12 « les mages rentrèrent chez eux » !

Rude bataille, du reste, à prévoir autour du cortège des bergers. « Leur présence est là pour rappeler l’importance de la profession agricole. Nous ne la laisserons pas à des bobos néo-ruraux et ce sera l’occasion de redire non aux loups, aux ours, et aux législations venues de la ville qui étouffent le revenu agricole » martèle la FNSEA, tandis que FERUS et France Nature Environnement envisagent au contraire une députation de bergers partenaires de la protection de la nature accompagnés de leurs patous.

« La crèche ? Oui, mais écologique ! », surenchérit EELV qui pose toutefois ses propres conditions. « L’étoile sera basse consommation, alimentée par une éolienne, la paille issue de l’agriculture biologique, et on prendra particulièrement soin du bien-être de l’âne et du bœuf. » « Et toujours rien du côté biodiversité et bâti », grommelle Fabien D…, chargé d’études LPO. « On pourrait pourtant poser un nichoir à Effraie au-dessus de la mangeoire et creuser une mare à proximité. L’enfant Jésus bercé par le chant des crapauds accoucheurs, ça serait pas meugnon ? » « Il faut concilier ces approches pour une vraie écologie intégrale. Mais gare à la récupération marchande. Pas question pour le Christ de paresser dans un berceau de marque et d’être nourri de lait artificiel. Pourquoi pas un porte-smartphone sur son biberon pour la Vierge Marie tant qu’on y est ? » dénonce la revue Limite.

La réconciliation autour d’une crèche ouverte et écolo ? Ce n’est pas gagné d’avance. « Ce que nous défendons, ce sont des mesures vraiment de droite, pour une France fière. Pas une crèche auprès de laquelle des bobos des villes défilent avec leur panier », assène Nicolas Sarkozy pour qui l’Église est « avant tout l’exemple formidable d’une startup familiale qui a conquis le monde avec des méthodes disruptives ». « Nos crèches seront les crèches de la paille OGM et du chauffage au gaz de schiste », rappelle Luc Chatel, qui signale par ailleurs que le CETA qu’il espère bien voir prestement ratifié s’oppose au bétail bio dans la sainte étable. « Il faut être innovant », enchaîne Emmanuel Macron qui envisage déjà de remplacer la vétuste caverne par « un bâtiment HQE témoignant de l’excellence française, préfigurant un vaste pôle de compétitivité », dont la réalisation serait confiée à Vinci dans le cadre d’un PPP. Et voilà déjà des zadistes qui envisagent de s’enchaîner devant l’humble berceau …

 

 

Propos sur le livre que tout le monde a lu par quelqu’un qui ne l’a pas lu

Le comble d’un livre est sans doute de faire couler beaucoup d’encre sans que ce soit la sienne. Et le plus difficile pour aborder le sujet à la mode du moment est sans doute aussi de trouver un incipit original. C’est raté : entrons donc carrément dans le vif du sujet.
A quoi sert le livre de madame Trierweiler ?
A quoi sert-il de le lire ?
A quoi sert-il de ne pas le lire ?

Posons les questions, par ordre, avec méthode et rigueur.

Le livre de madame Trierweiler fait-il agréablement passer le temps ?

Oui, mais si vous êtes chez le dentiste. Dans le cas contraire, trois cents pages de style Paris-Flash peuvent finir par agacer. Ou alors, lancé dans un raid Bordeaux-Lille via Massy TGV et cerné par une horde de mouflets chacun vissé à son dessin animé sur tablette. Tel un Proust des temps modernes fonçant vers quelque Balbec-Plage moderne, vous bloguerez alors un exalté « Tchoupi à l’ombre de la Première Ex en fleurs », promis à une célébrité aléatoire et une postérité incertaine.

Le livre de madame Trierweiler sauve-t-il des chatons ?

C’est en effet ce qu’on attend en premier lieu d’un objet-événement sur les réseaux sociaux. Pour l’heure, les preuves tardent. Mais avec 145 000 exemplaires vendus en peu de semaines, la prochaine vidéo de chaton jouant avec délices dans un labyrinthe de « Merci pour ce moment » ne saurait tarder.

Le livre de madame Trierweiler protège-t-il les baleines ?

Faute de données fiables sur les additifs employés dans l’encre et le papier, potentiellement nocifs pour la faune marine, l’ONG Sea Shepherd aurait jugé irresponsable de repousser les chasseurs de globicéphales des îles Féroé à coups d’exemplaires de « Merci pour ce moment ». Il semble donc hélas que l’opus de madame Trierweiler ne soit d’aucune utilité face aux grandes problématiques écologiques de notre temps. C’est un premier #PointçayLeMal

Le livre de madame Trierweiler est-il bon pour l’économie et le redressement de la France?

Oui, parce que c’est un produit made in France qui se vend en masse, relance la consommation, crée des emplois, évite les plans sociaux, promeut la culture française, préserve l’environnement et lutte efficacement contre les taches, même les plus rebelles. Par conséquent, les libraires qui dédaignent de le mettre en vente sont désignés par le Comité de salut public ennemis du redressement productif et de la patrie. L’exécution aura lieu en Place des réseaux sociaux, à coups d’articles incendiaires sur Amazon et la liberté de commerce. Pour ma part, je reprendrai deux fois du Proust. #PointSnob

Le livre de madame Trierweiler est-il démocratique, participatif et citoyen ?

L’Histoire, et les monceaux de bouquins qui encombrent les rayonnages familiaux, nous enseignent que la vie d’une production de ce genre évoque celle d’un pétard d’artifice tiré dans le jardin du tonton. Après trois semaines de top des ventes, la courbe chutera telle le taux de satisfaction présidentiel. Resteront des milliers d’exemplaires dans les humbles foyers avec ou sans dents. L’inexorable marche du temps les recouvrira de poussière. Puis, elle les poussera vers les foires aux livres associatives et les brocantes villageoises, où ils rejoindront les tombereaux de « Quand la Chine s’éveillera » que des générations de vide-greniers n’ont pas réussi à écobuer. Si l’on en juge d’après l’impact sur le lumbago des bénévoles de nos villages et de nos quartiers, le livre de madame Trierweiler est sans aucun doute nuisible au tissu associatif et citoyen de notre République. Ce qui fait un second #PointçayleMal

Le livre de madame Trierweiler apprend-il des choses sur monsieur le président ?

Certainement. On y apprend en substance qu’il est quelqu’un de pas bien, qui mange des chatons au petit déjeuner (en quoi, finalement, le fatal opus pourrait servir à sauver les jeunes félins, rien qu’en dénonçant le crime) et qui aurait pu rire à la blague « Pas d’bras, pas d’chocolats » le jour de ses douze ans. Et que chaque administré peut se demander « Suis-je un des sans dents de François Hollande ? » ce qui est pour le moins tétanisant.
On y apprend aussi que lorsqu’il s’agit de sabrer une personnalité déjà au plus mal dans les sondages, la moindre ligne à charge émise par une autre personne de son entourage vaudra parole d’Evangile (ici, un règlement de compte d’ex sur la place publique), et donc que le dézinguage d’un président de la République ne souffre aucune modération, pas même par le sens critique le plus quotidien. Du genre se demander si l’auteur(e) du brûlot est réellement objectif (ve). Pour le reste, qu’il s’agisse de la déconnexion des élites d’avec ce qu’on appelait passé un temps la Franced’enbas, ou de la collusion médias-politiques, plutôt que l’éculé « A l’ouest rien de nouveau », ou le khâgnoïde « Nihil novi sub sole », je propose de rétorquer « Mais je le sais, ma fille, comme disait madame Gervaise », ce qui permet de marquer un #PointPéguy , hipster en diable.

Le livre de madame Trierweiler attente-t-il à la démocratie et borde-t-il l’édredon du Front national ?

Peut-on encore faire du mal à la fonction présidentielle avec un pseudo-secret d’alcôve ? Depuis que la connaissance de monsieur Félix Faure est partie par l’escalier de service, à tout le moins, ce n’est pas gagné. Bien sûr, qu’un best-seller dépeigne le représentant numéro un de la République comme un médiocre doublé d’un mufle n’est pas idéal pour son image. Celle de la République, hein. Celle de l’homme François Hollande n’a plus rien à perdre. Au stade où nous en sommes, quelqu’un pourrait bien l’accuser des crimes les plus vils, tels que couper la pointe du brie ou mettre du fromage râpé dans le gratin dauphinois, il serait cru ou pas dans des proportions reflétant exactement le taux d’approbation de sa politique par nos concitoyens. Alors, la République salie ? Au contraire. La libre expression des ressentis de Madame Première Ex est une preuve de démocratie. En dictature, la vraie, le livre serait interdit, parcimonieusement distribué sous le manteau à quelques initiés, et cette fois-ci, chez le dentiste, nous n’aurions plus qu’à mourir d’ennui en feuilletant des revues médicales ou des rumeurs people irrémédiablement périmées. La République, c’est le constant renouvellement des scandales publics à la une, et vu comme cela nous occupe et nous distrait, il n’est pas prudent de changer.
Enfin, et ce n’est pas négligeable, ce bouquin permet à ceux qui l’ont acheté de se sentir grands, parce que mieux informés, nourris de révélations sans concession. Ceux qui ne l’ont pas acheté se sentent grands itou, car au-dessus du commun, moue dédaigneuse et doigts en pince à sucre, l’auriculaire fièrement dressé à l’heure du thé.

Moi, je ne l’ai pas acheté.

… il faut dire qu’il suffit de consulter un peu Twitter pour le lire, par bribes, mais presque in extenso. Alors en ces temps de crise, voyez-vous. Ce n’est pas pire que d’entrer dans une librairie et d’être frappé soudainement de phobie des caisses enregistreuses au moment de sortir avec l’ouvrage en poche, n’est-ce pas ?