Mémoires bleu horizon (1)

La semaine dernière a brui d’une polémique autour du « concert festif » qui devait clore les commémorations du centenaire de Verdun; comme s’il fallait absolument que tout fût festif ici-bas et comme si seule la mégateuf intéressait la jeunesse. J’ai commis cette bafouille-ci sur le sujet, sur le site des Cahiers libres.

A l’intérieur, il est question des moyens qui existent désormais pour faire revivre la mémoire familiale de Quatorze, même quand on n’en a presque rien hérité.
Voici un exemple: le parcours d’un mien arrière-grand-oncle. Peut-être cela vous donnera-t-il quelques idées.

Il s’appelait Amédée.
C’était « le frère du grand-père », il était du Bourbonnais, et il était mort à la guerr’d’quatorze.
Voilà où j’en étais, avant d’entamer des recherches. D’Amédée C., le frère du père de ma grand-mère maternelle (voilà, entre tous les grands-pères qui sont tous LE grand-père, c’est celui-ci) je ne savais rien de plus. Pas de livret. Pas de carnets. Sauf coup de théâtre, il ne reste même pas une photo de lui. Et ne parlons pas des souvenirs. En Allier, on n’a pas la mémoire courte ; mais elle ne s’ouvre jamais toute entière ; comme un secrétaire d’autrefois, un tour de clé ne donne jamais accès qu’à un minuscule tiroir parmi cent autres.
Dans le tiroir d’Amédée, j’ai trouvé beaucoup de poussière. Alors il a fallu chercher ailleurs.
Notre époque est formidable, y’a tout sur Internet. Il suffisait de mettre en oeuvre une méthodologie éprouvée. Pour tout savoir (ou presque) d’un ancêtre tué en quatorze, le site Mémoire des hommes vous donne son acte de décès : une photographie noir et blanc d’une page de cahier où, sous le nom de l’aïeul, suivent, cra-cra, la transcription approximative d’un toponyme, un numéro de régiment et la réponse à la funeste question : « Genre de mort ». Il y a huit ans, à l’époque de mes recherches, on n’avait pas encore accès à la numérisation des journaux des unités, qui se trouve ici et qui permet de savoir, jour après jour, où se trouvait le régiment, ce qu’il faisait, et combien d’obus il encaissait.
Une palanquée d’autres sites délivre les sacro-saints, mais bien nommés, « historiques succints » des régiments, ou bien citent le « communiqué » ; on élabore déjà une légende familiale autour de ces maigres renseignements, de l’aïeul tombé à Verdun ou au Chemin des Dames. Et tout est bien.
Avec Amédée, c’est raté. Il s’en est allé de maladie, servant dans l’artillerie lourde. Mort à l’hôpital de Luxeuil, à quinze jours de l’armistice.
Mais, voyez-vous, je n’avais que lui sous la main. Et puis, je ne me décidais pas à le laisser dans l’oubli, cet arrière-grand-oncle. Ce n’était pas juste. Alors j’ai franchi l’étape qui m’a fait basculer à jamais du côté des fouineurs d’archives, des pionniers modernes des tranchées, de ceux qui habillent leur temps libre de rouge garance ou de bleu horizon. J’ai demandé aux Archives municipales sa fiche de registre matriculaire.
En Allier, on fait bien les choses. Un simple mail, et voilà qu’arrive une grande photocopie d’un document… enfin, d’un dramatique pêle-mêle de pattes de mouche tracés par des ronds-de-cuir à l’application diverse. On déverse vite sur la toile ce flot d’informations ; on appelle à l’aide la communauté de tous ceux qui, eux aussi, fouissent des boyaux en des archives et qui parfois, recoupent ainsi votre chemin. Cette société est prompte à l’entraide. En peu de jours, je me suis trouvé à la tête d’une solide liasse de documents. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus simple: on décrypte les numéros des régiments successifs de l’ancêtre et on plonge dans le JMO (Journal de Marche et d’Opérations) de la période correspondante. On sait presque tout.
Et lentement, venu de bien loin, encore flou à travers le brouillard des déductions, des approximations, reparaît le soldat Amédée C., numéro matricule mille quatre cent quatre vingt neuf au recrutement.

Il n’a pas eu de chance, le soldat C.
Il est entré sous les drapeaux en octobre 1912, parce que c’était son tour.
Il n’en est ressorti que mort, six ans et six jours plus tard, et le jour de ses vingt-sept ans, ayant vécu quatre ans de guerre : trois mois d’infanterie, deux ans d’artillerie, et tout le reste d’hôpitaux.
Le voici en août 1914. La guerre l’emmène au front, avec son 133e régiment, lui le conscrit. Le soleil est radieux. Il inonde, il fait éclater le bleu de France, le rouge garance, les cuirs brillants, l’acier du Lebel, à l’unisson des fanfares, des marches et des cris. Il devait avoir le coeur gonflé d’orgueil, le cultivateur de Voussac, natif de Bezenet, canton de Montmarault, département de l’Allier : son régiment passe les Vosges, franchit la frontière honnie ; il part en Alsace ! On marche sur Mulhouse !
Amédée C. est de ces hommes qui ont libéré Thann. Je le devine ivre de victoire, de toutes les illusions, de toutes les folies d’août Quatorze. L’armée est battue en Belgique, en Lorraine ; elle recule à Charleroi, sur Nancy ; mais lui n’en sait rien, et on marche sur Mulhouse.
On est rappelé, soudain, sur Gérardmer. L’Alsace est abandonnée à son sort : les Allemands déferlent à leur tour sur les Vosges ! Ils forcent les cols, entrent dans Saint-Dié en flammes. On marche, on gravit les pentes ; de curieux randonneurs aux trop lourds sacs, et dont la canne sert à faire feu, arpentent les chemins, recherchent le couvert des sapins. N’ont sans doute qu’un oeil distrait pour les crêtes bleutées, les lacs scintillants, le soleil sous les hêtres. Dans ce décor de rêve, on s’éventre. Aux clairières, en fait de pique-niqueurs, une batterie de 77. Le 133e tient ferme le Col des Journaux, entre Fraize et la Croix aux Mines. C’est là qu’Amédée est blessé, « le 1er septembre 1914 au combat du Col des journeaux (sic), plaie par balle au talon ». Et je le vois couché, vidant son Lebel, quand tout à coup les balles sifflent par-derrière et de côté : l’ennemi avance, l’ennemi nous tourne – et soudain, la douleur.
L’Historique du 133e surabonde en hauts faits d’armes. Ça lui fait une belle jambe, à Amédée : sa « plaie par balle au talon » est suffisamment grave pour qu’on l’évacue aussi loin que Le Puy.
Six mois vont passer.

Le temps que la guerre change de visage. Le temps qu’elle s’enfonce dans la boue, s’écartèle sur les rouleaux de barbelés, se noie sous les obus, suffoque sous les gaz. Le temps qu’elle devienne, pour l’éternité, la guerre de tranchées.
Lorsqu’Amédée revient, en mars 1915, on l’expédie au 30e régiment, dans les mornes étendues de Picardie. Des crêtes des Vosges, il est précipité dans la guerre des mines. On pousse un boyau souterrain sous la ligne ennemie ; on bourre d’explosif ; on s’éloigne vite, et une grande portion de tranchée vole en l’air. A l’occasion, on avance pour « occuper la lèvre de l’entonnoir ». A condition, naturellement, que l’ennemi n’ait pas poussé son boyau plus vite, bourré sa mine plus tôt, et ne vous ait pas transformé vous-même en fumée et en poussière.
À part ça, rien. Ça le rend tellement malade, Amédée, le libérateur de Thann, qu’il en est évacué, au bout d’un mois.
Cette fois, les impénétrables voies militaires l’expédient à Saint-Malo. Il n’avait sans doute jamais tant voyagé, le cultivateur de Voussac, ni peut-être vu la mer. Puis, comme on ne regarde décidément pas à la dépense de chemin de fer, on l’envoie achever sa convalescence au pied des Alpes, à Rumilly. Prenez une carte : il quadrille le territoire, le soldat Amédée.
La guerre, elle, ne bouge pas ; mais ça ne l’empêche pas d’étendre un long bras tout raide de boue et de le réempoigner.
Nous sommes le 30 septembre 1915 et Amédée est affecté au 158e Régiment d’Infanterie. Ce régiment s’est « magnifiquement distingué lors de la prise du Grand Eperon de Lorette », au mois de mai. Depuis cette date, il a avancé… oh ! de bien neuf cents mètres vers le nord-est. Il a pris le village ruiné et fortifié de Souchez, ou plutôt le vague tas de gravats qui porte encore ce nom, au pied de la colline. Au pied de celle qui a été prise et de la suivante, celle qu’il faut prendre. Après, derrière la cote 109, derrière la butte de Vimy, il y a toute la plaine de l’Artois : Lens, Loos, Liévin, Douai. Tout ce pays minier que les Allemands ont pris et que Joffre voudrait leur reprendre. Cela ne pouvait que mal finir, cette histoire.
Le 1er octobre 1915, le 158e est en réserve à quelques kilomètres du front. Ça ne pouvait pas durer. Le 3 octobre, on annonce qu’il remonte en ligne. « Chaque homme sera muni de grenades, d’étoiles barbelées et d’un sac à terre… Reçu en renfort 48 hommes du dépôt… Reçu en renfort 101 hommes du dépôt ».
Parmi ces hommes, il y avait Amédée, qui commençait sa troisième guerre. La métamorphose est achevée. Le soleil a perdu, la boue a gagné, elle a englouti le trop visible rouge garance, du pantalon et du képi. Cette fois-ci, il porte le casque d’acier et la vilaine tenue bleu horizon.
Il monte en ligne en Artois, là où tout indique que ça ne peut que mal finir.

(à suivre)

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Le centenaire, et après ?

Le Centenaire, c’est déjà fini.
Cela aura été rapide. Quelques commémorations, standard, arides, en plein mois d’août. Quelques films, quelques émissions, quelques livres qui renforcent les clichés éculés sur la Grande Guerre plus qu’ils ne les combattent.
Puis plus rien.

Il y a trop longtemps que la France s’est désapproprié la Grande Guerre, et ses hommes. Ils nous demeurent complètement étrangers. Pourtant, ce sont nos arrière-grands-parents. Ce n’est pas hier, mais c’est avant-hier. Il ne tiendrait qu’à nous de renouer le fil à travers la vitre qui protège leurs photos jaunies.
Le centenaire officiel s’éparpille en mille commémorations locales, mais non, la France n’y songe pas. Comme si c’était déjà fini.
Comme si la guerre n’avait duré qu’un jour. Comme si elle s’était achevée avant la chute des feuilles, comme le croyaient ferme tous ces hommes partis, pas vraiment la fleur au fusil, mais sûrs d’en finir vite.
Le flux du centenaire calendaire, si j’ose dire, se déroule. Passée, la bataille des frontières. Passée, la bataille de la Marne. La guerre-habitude se profile. Nous détournons le regard. Dans leur propre calendrier, nos arrière-grands-parents continuent, seuls, leur chemin de croix.

Relisons Genevoix.

Après la Marne, la poursuite muée en une pénible marche forcée par des routes boueuses, s’étire sans fin sous le ciel gris, balayé de nuages en pleurs, inondant de leurs larmes ces troupeaux éreintés.

Genevoix et son 106e régiment d’infanterie ont traversé en paix des lieux qui s’appellent bois des Caures, Douaumont, Fleury et qui n’étaient encore que des collines sylvestres, sous l’épaule puissante des forts. Chaque page imprime au lecteur une image, des séries sans fin d’images puissantes, intenses ; grises, glaciales, clapotantes de la boue jaunâtre qui s’attache aux godillots, crépit les pantalons garance délavés, des images lourdes du sac dont les courroies étirent les épaules, éraillent le dos. La forêt en automne est douce lorsque les pas qui écrasent les feuilles mortes vont vers la maison tiède, la lampe jaune. Lorsque l’odeur de champignon promet un festin rustique au crépitement de la poêle, après qu’on se sera réchauffé d’une bonne douche et frictionné avec délices.

Pour le Cent-six de Genevoix, de la forêt de Mouilly, froide et humide jusqu’au nom, on ne revient pas le soir, tout heureux de son échappée sylvestre. Nous voyons les hommes s’écrouler de fatigue, dormir à même un fossé clapotant, abrutis, éreintés – sûrs désormais que le grand combat du 6 septembre n’est pas LA victoire, que l’Allemand est là, derrière la crête, sa défense roidie. Qu’il faut recommencer, encore et encore. Et qu’il pleut.

A-t-il cessé de pleuvoir pendant cette guerre, tant elle est à jamais associée à la pluie et à la boue ? Les silhouettes bleu sombre continuent de marcher, de ramper, étreintes par les doigts cadavéreux des feuilles détrempées, des branches nues, un univers d’eau froide qui cingle, fouaille, s’insinue, ruisselle, détrempe et vous engourdit, sans recours. Les arbres noirs tendent leurs bras hagards, les épines lacèrent, et l’ennemi se tapit.
Le récit dessine la tranchée de Calonne, les hêtres gris comme le ciel d’acier mouillé, gris comme l’infanterie ennemie qui marche, implacable, et qu’il faut arrêter, comme si ce n’en était pas assez de ce calvaire. Il faut en plus de tout le reste, se battre, et voir les autres tomber, s’enfuir, se déchiqueter, s’affaisser.

Et pour bien sentir notre chance et notre bonheur de n’être pas né 80 ans plus tôt, nous pouvons nous allonger de plus belle au plus moelleux du canapé, écouter les accents cossus d’une cantate de Buxtehude, et pour couronner de plénitude notre confort de nabab, grignoter quelque bonbonnerie. Tout cela voluptueusement, mais avec un quelque chose de compulsif, de conjuratoire. La pensée partie clapoter dans la boue des Eparges impose aux autres sens de s’assurer qu’ils n’y sont pas, et de l’éprouver avec force. Ce n’est rien de plus que le plaisir de se savoir au chaud tandis que la pluie crépite sur les vitres, sauf que la pluie n’est pas sur les vitres, mais dans les pages d’un livre, et que l’accompagnent la peur, la faim, l’inconfort extrême.

De l’autre côté des pages du livre, de l’autre côté de la vitre, ce sont nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents. Ils comptent la durée de la guerre en jours, en semaines. Cinq semaines de terribles combats, c’est déjà long, quand à l’approche de l’automne, on ne voit pas d’issue. Bientôt cinquante jours. Le temps pour nous de les oublier.

De guerre, il reste, devant eux, cinquante mois.

Désespérés, ils toquent au carreau pour qu’on ne les oublie pas.