« Moi, parasite » : monstres et merveilles de la vie

Disons-le tout net : avant d’entamer les premiers chapitres de « Moi, parasite » (de Pierre Kerner, éd. Belin), il vaut mieux ne pas avoir sur l’estomac un enchaînement choucroute-forêt noire. Les petits faits et gestes du ver solitaire ne sont pas toujours des plus ragoûtants. Mais voyez-vous, c’est (aussi) ça la vie, et la nature (-han).

moiparasite

Préférez donc un sobre bouillon de poireaux pour entrer, léger et l’esprit alerte, dans l’univers des êtres vivants mal-aimés, réprouvés, honnis des ligues hygiénistes et de nos politiciens pourfendeurs d’assistanat : ça vaut le détour.

Il vous faudra toujours un cœur bien accroché, car on abordera là des parasites face auxquels le Coucou gris lui-même fait figure d’angelot. Vous savez, bien sûr, que le Coucou parasite les nids des autres, et peut-être avez-vous déjà vu les images de son poussin en train d’expulser, sans un sou de pitié, les œufs ou les jeunes de ses parents d’adoption. Tiède lavasse pourtant que cette pratique, face à ces vers, ces champignons même qui prennent le contrôle d’une fourmi et… la suite est digne d’un film d’horreur ; je ne gâche pas votre plaisir. Tous les naturalistes le savent, les autres le devinent : « dans la nature », la lutte pour la vie, parfois, ne rechigne pas à l’atroce.

Mais point de voyeurisme sordide à sensation dans cet opus érudit au style enlevé, façon « La Hulotte », où vers et virus s’expriment à la première personne. Passé le petit frisson de circonstance, c’est à l’émerveillement qu’on nous convie. Cycles de vie à plusieurs hôtes, fraude aux phéromones, parasitages en série, détournements d’organes, passe-passe de sexualité, « Moi, parasite » raconte d’un pas alerte l’histoire d’époustouflantes stratégies, d’une ingéniosité sans bornes, d’une inconcevable complexité, et qui pourtant permettent à des espèces parfois tout ce qu’il y a de « primitif » de relever l’éternel défi : transmettre ses gènes. Et pour cela, tous les moyens sont bons, enfin, existent – littéralement tous.  Pas besoin d’un père ni d’une mère pour faire un petit virus aimé et choyé de ses hôtes : un bout d’ARN suffit. Lorsqu’il fit l’appel des bêtes, en rang par deux une fille un garçon une fille un garçon, ce cher vieux Noé resta sans doute comme deux ronds de flan face à Diplozoon. Et saviez-vous que des virus sont, enfin, leur ADN, à l’origine d’inventions géniales des « animaux supérieurs » comme le placenta ou… le système immunitaire ? Vous ne saurez pas tout, tout, tout (lalalala) sur les formes de vie parasitaire, mais vous en aurez l’envie, et c’est, je crois, le principal. Déjà naturaliste ou non-initié complet, ce livre vous ouvrira de vertigineux horizons à base de « quoi ? ça existe ? c’est incroyable ! »

Mais ne limitons pas « Moi, parasite » à un aimable recueil d’histoires naturelles étranges qui feront sensation aux banquets de famille entre fromage et trou normand. Il y a de quoi dépoussiérer nos clichés sur « la nature » et « la vie ».

Tout d’abord, répétons-le : tout existe. Et nous n’aurons jamais fini de découvrir encore et toujours d’autres formes de vie, d’autres façons d’exploiter un environnement et de survivre, qu’on soit délicat insecte ou ver rudimentaire, à moins bien sûr que nous n’exterminions tout d’un bloc. Cette variété donne le vertige et nourrit aussi le respect, non pas pour le ténia en lui-même, mais pour cette dynamique fantastique grâce à laquelle il existe, lui, nous, et la baleine et le diplozoon. Elle rappelle le vide de concepts tels que l’utile et l’inutile, la « supériorité », la « loi du plus fort » : des êtres simplissimes survivent, depuis plus longtemps que de bien plus complexes ; de frêles organismes font la nique aux géants ; et qui est « utile » ? L’abeille, la fleur, le parasite de l’abeille, son prédateur, le parasite du prédateur ? Tous, à la fois, se justifient et se combattent et nul ne va sans l’autre. Tout existe, mais tout est décidément relation – coexistence sans grand dommage ou mise à mort horrible, coadaptation ou course aux armements, mais la vie n’est que réseau, nul ne survit tout seul et nous pas plus que les autres.

Il y a enfin de quoi questionner sans relâche le sens qu’il y a à convoquer « la nature » au service de tout et n’importe quoi, et tant, d’ailleurs, pour la sacraliser que pour la récuser. Qu’est-ce que « la nature » ? Une langoureuse harmonie, un subtil équilibre ? La sauvagerie d’une compétition aveugle et amorale ? La pure concurrence ? Des alliances inattendues des faibles contre les forts ? Tout cela et tout cela à la fois (et donc, rien de tout cela, en quelque sorte). Des « motivations » qui n’en sont pas et des « objectifs » généralement différents de ceux que se fixe l’homme qui la convoque au secours de sa cause. Que signifie « contre nature » ? Que signifie « naturel » ? Promouvoir le cannibalisme, le rapt des femmes de l’autre clan et le retour à l’état de chasseur-cueilleur ? Que signifie « se libérer de la nature » ? Substituer des drones aux abeilles, choisir son conjoint sur un moteur de recherche de « gènes de la performance », se muer en vulgaire paquet d’octets sur quelque serveur ? Bien sûr que non (encore que…). Autant dire que nous n’avons pas fini encore d’apprendre ce qu’est vraiment la nature… prélude indispensable avant de décider de ce que nous en ferons.

Rien que la complexité inouïe des interactions décrites dans « Moi, parasite » devrait nous convaincre qu’un peu plus de prudence est requise, dans pareil magasin de porcelaine, que nos habituelles courses de bulldozers dopés à l’octane. Mais je ne voudrais pas gâcher votre plaisir par une morale de fabuliste aigre – comment ça, c’est déjà fait ? Lisez ce livre, et aimez ce monde grouillant de vie. Cela décidera de tout.

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Propos sur le livre que tout le monde a lu par quelqu’un qui ne l’a pas lu

Le comble d’un livre est sans doute de faire couler beaucoup d’encre sans que ce soit la sienne. Et le plus difficile pour aborder le sujet à la mode du moment est sans doute aussi de trouver un incipit original. C’est raté : entrons donc carrément dans le vif du sujet.
A quoi sert le livre de madame Trierweiler ?
A quoi sert-il de le lire ?
A quoi sert-il de ne pas le lire ?

Posons les questions, par ordre, avec méthode et rigueur.

Le livre de madame Trierweiler fait-il agréablement passer le temps ?

Oui, mais si vous êtes chez le dentiste. Dans le cas contraire, trois cents pages de style Paris-Flash peuvent finir par agacer. Ou alors, lancé dans un raid Bordeaux-Lille via Massy TGV et cerné par une horde de mouflets chacun vissé à son dessin animé sur tablette. Tel un Proust des temps modernes fonçant vers quelque Balbec-Plage moderne, vous bloguerez alors un exalté « Tchoupi à l’ombre de la Première Ex en fleurs », promis à une célébrité aléatoire et une postérité incertaine.

Le livre de madame Trierweiler sauve-t-il des chatons ?

C’est en effet ce qu’on attend en premier lieu d’un objet-événement sur les réseaux sociaux. Pour l’heure, les preuves tardent. Mais avec 145 000 exemplaires vendus en peu de semaines, la prochaine vidéo de chaton jouant avec délices dans un labyrinthe de « Merci pour ce moment » ne saurait tarder.

Le livre de madame Trierweiler protège-t-il les baleines ?

Faute de données fiables sur les additifs employés dans l’encre et le papier, potentiellement nocifs pour la faune marine, l’ONG Sea Shepherd aurait jugé irresponsable de repousser les chasseurs de globicéphales des îles Féroé à coups d’exemplaires de « Merci pour ce moment ». Il semble donc hélas que l’opus de madame Trierweiler ne soit d’aucune utilité face aux grandes problématiques écologiques de notre temps. C’est un premier #PointçayLeMal

Le livre de madame Trierweiler est-il bon pour l’économie et le redressement de la France?

Oui, parce que c’est un produit made in France qui se vend en masse, relance la consommation, crée des emplois, évite les plans sociaux, promeut la culture française, préserve l’environnement et lutte efficacement contre les taches, même les plus rebelles. Par conséquent, les libraires qui dédaignent de le mettre en vente sont désignés par le Comité de salut public ennemis du redressement productif et de la patrie. L’exécution aura lieu en Place des réseaux sociaux, à coups d’articles incendiaires sur Amazon et la liberté de commerce. Pour ma part, je reprendrai deux fois du Proust. #PointSnob

Le livre de madame Trierweiler est-il démocratique, participatif et citoyen ?

L’Histoire, et les monceaux de bouquins qui encombrent les rayonnages familiaux, nous enseignent que la vie d’une production de ce genre évoque celle d’un pétard d’artifice tiré dans le jardin du tonton. Après trois semaines de top des ventes, la courbe chutera telle le taux de satisfaction présidentiel. Resteront des milliers d’exemplaires dans les humbles foyers avec ou sans dents. L’inexorable marche du temps les recouvrira de poussière. Puis, elle les poussera vers les foires aux livres associatives et les brocantes villageoises, où ils rejoindront les tombereaux de « Quand la Chine s’éveillera » que des générations de vide-greniers n’ont pas réussi à écobuer. Si l’on en juge d’après l’impact sur le lumbago des bénévoles de nos villages et de nos quartiers, le livre de madame Trierweiler est sans aucun doute nuisible au tissu associatif et citoyen de notre République. Ce qui fait un second #PointçayleMal

Le livre de madame Trierweiler apprend-il des choses sur monsieur le président ?

Certainement. On y apprend en substance qu’il est quelqu’un de pas bien, qui mange des chatons au petit déjeuner (en quoi, finalement, le fatal opus pourrait servir à sauver les jeunes félins, rien qu’en dénonçant le crime) et qui aurait pu rire à la blague « Pas d’bras, pas d’chocolats » le jour de ses douze ans. Et que chaque administré peut se demander « Suis-je un des sans dents de François Hollande ? » ce qui est pour le moins tétanisant.
On y apprend aussi que lorsqu’il s’agit de sabrer une personnalité déjà au plus mal dans les sondages, la moindre ligne à charge émise par une autre personne de son entourage vaudra parole d’Evangile (ici, un règlement de compte d’ex sur la place publique), et donc que le dézinguage d’un président de la République ne souffre aucune modération, pas même par le sens critique le plus quotidien. Du genre se demander si l’auteur(e) du brûlot est réellement objectif (ve). Pour le reste, qu’il s’agisse de la déconnexion des élites d’avec ce qu’on appelait passé un temps la Franced’enbas, ou de la collusion médias-politiques, plutôt que l’éculé « A l’ouest rien de nouveau », ou le khâgnoïde « Nihil novi sub sole », je propose de rétorquer « Mais je le sais, ma fille, comme disait madame Gervaise », ce qui permet de marquer un #PointPéguy , hipster en diable.

Le livre de madame Trierweiler attente-t-il à la démocratie et borde-t-il l’édredon du Front national ?

Peut-on encore faire du mal à la fonction présidentielle avec un pseudo-secret d’alcôve ? Depuis que la connaissance de monsieur Félix Faure est partie par l’escalier de service, à tout le moins, ce n’est pas gagné. Bien sûr, qu’un best-seller dépeigne le représentant numéro un de la République comme un médiocre doublé d’un mufle n’est pas idéal pour son image. Celle de la République, hein. Celle de l’homme François Hollande n’a plus rien à perdre. Au stade où nous en sommes, quelqu’un pourrait bien l’accuser des crimes les plus vils, tels que couper la pointe du brie ou mettre du fromage râpé dans le gratin dauphinois, il serait cru ou pas dans des proportions reflétant exactement le taux d’approbation de sa politique par nos concitoyens. Alors, la République salie ? Au contraire. La libre expression des ressentis de Madame Première Ex est une preuve de démocratie. En dictature, la vraie, le livre serait interdit, parcimonieusement distribué sous le manteau à quelques initiés, et cette fois-ci, chez le dentiste, nous n’aurions plus qu’à mourir d’ennui en feuilletant des revues médicales ou des rumeurs people irrémédiablement périmées. La République, c’est le constant renouvellement des scandales publics à la une, et vu comme cela nous occupe et nous distrait, il n’est pas prudent de changer.
Enfin, et ce n’est pas négligeable, ce bouquin permet à ceux qui l’ont acheté de se sentir grands, parce que mieux informés, nourris de révélations sans concession. Ceux qui ne l’ont pas acheté se sentent grands itou, car au-dessus du commun, moue dédaigneuse et doigts en pince à sucre, l’auriculaire fièrement dressé à l’heure du thé.

Moi, je ne l’ai pas acheté.

… il faut dire qu’il suffit de consulter un peu Twitter pour le lire, par bribes, mais presque in extenso. Alors en ces temps de crise, voyez-vous. Ce n’est pas pire que d’entrer dans une librairie et d’être frappé soudainement de phobie des caisses enregistreuses au moment de sortir avec l’ouvrage en poche, n’est-ce pas ?