Une chute de neige très politique

Tout est politique en notre siècle de crise/progrès/technologie/résurgence réactionnaire/folie néolibérale/foot-business/ratons-laveurs connectés (rayer les mentions inutiles), comme l’illustrent les réactions des grands de notre temps aux calamités météorologiques frappant en cascade la ville-monde-lumière. Aperçu.

Sylvain Maillard : « La grande majorité des flocons choisissent librement de tomber. »

Marlène Schiappa : « Assurer l’égalité des droits des flocon.n.es à atteindre le point de chute de leur choix est une priorité du gouvernement. »

Christian Estrosi : « Grâce à notre réseau de vidéosurveillance, le premier d’Europe, pas un flocon n’a pu frapper les rues de Nice. »

Edinson Cavani : « On parle beaucoup de Neymar, mais je marquerai un triplé sur la neige avant lui. »

Christophe Barbier : « Les Français doivent apprendre à renoncer à leur cinquième centimètre de neige et aller travailler. »

Laurent Wauquiez : « La neige en hiver est un symbole fort de nos racines chrétiennes françaises, que j’ai toujours su préserver en Haute-Loire, contre l’avis des écologistes parasites.»

Islamisation.info : « La France couverte d’un voile neigeux : tradition ou soumission à l’islamisme rigoriste ? »

L’informatrice zélée : « Si vous tracez une croix gammée dans la neige devant l’Assemblée nationale, vous verrez très distinctement un insigne nazi, ce qui prouve les accointances douteuses de la République avec les idéologies extrémistes. »

Henry de Lesquen : « La raréfaction de la neige est le résultat de la congoïdisation du pays. »

Libération : « Ils aiment les hivers froids et neigeux : enquête chez les intégristes de la météo » (sondage exclusif : mon enfant aime faire des bonshommes de neige, est-il réactionnaire et homophobe ?)

L’Humanité : « La neige bourgeoise à l’assaut des prolétaires sous-chauffés »

Le Nouveau Détective : « La sorcière blanche : elle laisse ses enfants jouer dans la neige sans bonnet, ils finissent chez le pédiatre »

Limite : « Pas con l’ancien ! Les conseils exclusifs de nos ancêtres : le bonnet de laine protège du froid »

Challenges : « La raquette connectée est-il l’avenir du transport parisien ? »

WeDemain : « Il invente un mode de transport sur neige révolutionnaire grâce à deux planches de récupération fixées sous ses pieds, reliées à une application météo »

L’Express : « Or blanc : pourquoi il faut mettre fin au monopole de l’hiver sur la neige »

Les Echos : « Les fonctionnaires qui vident les sacs de neige sur nos têtes sont-ils trop nombreux ? »

Le Figaro : « Paris-neige: la dernière lubie pas si écolo d’Anne Hidalgo »

Le Point (édition spéciale) : « Glaciation de Würm / Invasion barbare de 406 / Retraite de Russie / Chutes de neige à Paris : l’hiver, saison des effondrements de civilisation ? »

Samuel Laurent : « DÉCODEX : Pourquoi 10 centimètres de poudreuse ce n’est pas (encore) la fin du monde »

Aleteia : « Est-il chrétien de préférer la neige au foulon comme symbole de blancheur ? »

Grégory Coupet : « Cette chute de neige, je l’aurais arrêtée. »

Quant à Emmanuel Macron, il a choisi de gravir symboliquement la butte Montmartre en moon-boots, envoyant un signe fort de sa détermination à réformer le climat (le blizzard a empêché notre reporter d’immortaliser la scène).

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Quand le moineau a bobo à son écolo

Après les baleines et les pandas, après les tigres et les éléphants, après 50% des animaux vertébrés en 40 ans la France a découvert la semaine dernière que Paris avait perdu 73% de ses moineaux en treize ans. Et même moins, puisque les populations étaient restées stables jusqu’en 2008.

La crise d’extinction prévue depuis plusieurs décennies par les Cassandre[1] écologistes est en train, comme l’armée grecque sous les murs de Troie, de commencer à nous distribuer les gifles annoncées. Et tellement fort qu’il devient impossible de les ignorer. La disparition des Moineaux domestiques sur le territoire de la ville de Paris n’est pas une vue de l’esprit : c’est le résultat de comptages coordonnés par le CORIF et la LPO avec une méthodologie transparente et parfaitement vérifiable.

Reste encore à comprendre ce qui se passe. Il n’y a plus de moineaux à Paris ? Bon.

À qui la faute ? Aux autres, bien sûr, et à ceux qu’on n’aime pas, tout d’abord. Panorama.

 « C’est de la faute d’Anne Hidalgo »

 Madame Hidalgo est ce qu’on appelle un personnage-repoussoir. À tort ou à raison, et ce n’est pas notre sujet, elle s’est laissé mitonner une image de bobo déconnectée caricaturale qu’on peut sans risque rendre responsable de la moindre patte cassée du territoire français ou de problèmes qui, comme les embouteillages ou l’odeur pénétrante des quais de Châtelet les Halles, sont vieux d’un ou plusieurs quarts de siècle. La crise d’extinction a beau être rapide, le moineau n’a tout de même pas disparu en un jour. Les premiers effondrements ont été constatés en Écosse vers la fin des années 90, puis en Europe centrale, la France restant mystérieusement épargnée quelque temps. Et puis logiquement nous avons été touchés à notre tour aussi…

Retenons-en que la disparition du Moineau domestique est un phénomène européen, rural autant que citadin, entamé il y a plus de vingt ans, aux causes nécessairement multiples, mais qui seront à rechercher parmi les modifications de l’environnement des oiseaux – et donc du nôtre – communes à toute la zone touchée dans les dernières décennies. En outre, il s’inscrit dans un effondrement général de la biodiversité dite ordinaire en Europe et en France. Le Moineau domestique disparaît comme son cousin le Moineau friquet, comme le verdier, la linotte et le chardonneret, comme les alouettes et les bruants, les chauves-souris, les carabes, les campagnols amphibies et bien d’autres. Ce sont les systèmes vivants qui tombent en panne d’un bout à l’autre du pays, du continent, de la planète.

Inutile donc de mettre en cause « les écolos bobos parisiens »…

« C’est de la faute aux pies, aux corneilles et aux perruches »

 L’irruption de la pie, de la corneille et de la perruche dans notre environnement urbain sont des changements bien visibles, qui ne nous ont pas échappé. En plus, la pie est bruyante, la corneille est moche, et la perruche une exogène. Voilà donc un trio de coupables parfaits qui saute aux yeux et arrange tout le monde. Après tout, corneille et moineaux, la nature se débrouille et nous n’avons rien à y voir, n’est-ce pas ?

C’est un fait : ces trois espèces ont fortement progressé à Paris ces trente dernières années. Les deux premières se sont adaptées à toutes nos grandes villes, la troisième restant assez marginale hors d’Île-de-France : à Lyon, bizarrement, sa population se borne à quelques couples, et a priori – mais il n’y a pas eu d’enquête spécifique – le moineau disparaît aussi. Plusieurs études ont établi la faiblesse de l’impact par la prédation, certes réelle, des pies et corneilles sur les moineaux, ainsi que sur les autres petits passereaux, d’ailleurs (voir ici la thèse de François Chiron – consultez à partir de la page 146). La vraie raison du succès des corvidés en ville tient à leur capacité à se nourrir « comme nous » : de pain, de frites et de bouts de jambon, toutes proies qui détalent notoirement moins vite qu’une mésange ou un moineau. Un témoignage en est fourni par les corneilles en partie décolorées, assez communes en ville : la faute à une nourriture à base de pain, trop pauvre en protéines, qui ne permet pas de synthétiser assez de mélanine pour rendre le plumage bien noir. En outre, il y a des siècles que les moineaux vivent en ville : il eût été bien surprenant que pies et corneilles ne s’en fussent avisés que depuis vingt ans…

Quant aux perruches, qui n’occupent pas les mêmes sites de nidification, n’utilisent pas les mêmes sources de nourriture et prédatent encore moins les moineaux (ce sont des frugivores), elles ont encore moins à voir avec la choucroute.

Pas de chance, voilà encore une explication bien commode qui s’effondre. Mais cherchons encore…

« C’est de la faute à la gentrification »

 En voilà encore un tout beau repoussoir ! La gentrification, c’est quoi ? En gros, c’est une corneille à tête d’Anne Hidalgo sur un trottoir propret du quinzième arrondissement. C’est riche, arrogant, ça mange les pauvres, et donc, les moineaux. Pourquoi les moineaux ? Parce que gentrifier amène à rénover (ou raser) les vieilles bâtisses et faire disparaître les cavités où les moineaux élèvent leur nichée. Voilà déjà quelque chose de plus clair, et de plus juste. L’étude CORIF-LPO pointe une corrélation entre cherté des loyers et disparition des moineaux, faute de vieux murs à trous dans les quartiers cossus. Idem, la fin des friches et terrains vagues signifie, pour tous les oiseaux de la ville, autant de graines sauvages et d’insectes en moins, donc une perte de ressources alimentaires en plus des sites de reproduction perdus. Gîte et couvert en moins, c’est la fin des oiseaux : un schéma classique. Nous touchons ici au vrai : l’évolution des formes urbaines devient franchement hostile à toute forme de nature, même la plus commensale de l’homme.

Il serait néanmoins erroné de tout mettre sur le dos de « la gentrification ». Les ZAC, les usines, parkings, supermarchés et lotissements modernes ne sont pas plus accueillants. On n’y tolère pas plus les trous de murs, les friches, les herbes folles et les vieux arbres qui sont pourtant indispensables au maintien d’un peu de vie autour de nous !

C’est notre rapport à la végétation, au spontané, au « propre » qui est en question ici. Paradoxalement, lorsqu’on tente de préserver les plantes sauvages, les herbes hautes et les arbustes indispensables aux moineaux (et aux autres), la démarche est non seulement perçue comme un « défaut d’entretien » mais comme un « délire de bobo » partie intégrante de la gentrification, alors même qu’elle est bien plus facteur d’économies que l’entretien traditionnel qui ne laisse pas croître un brin d’herbe.

Une gestion comme celle-ci, avec pieds d’arbre végétalisés (ici, même, « cultivés »), et quelque liberté pour la flore spontanée interstitielle – c’est sans doute du pur Hidalgo, bobo, machin, tout ça (mais dans un quartier populaire, en l’occurrence le 20e). Mais ça, c’est une gestion de nature (sans mauvais jeu de mots) à ramener des moineaux dans la ville. Ça ne coûte plus cher à personne… Et c’est tout de même plus agréable que le béton brut non ?

VegetalisationParis

Végétalisation à Paris 20e arrondissement

Bref, ne tournons plus autour du pot : c’est la faute aux changements du milieu urbain. Les moineaux, verdiers, chardonnerets, les mésanges, rougequeues et fauvettes, les rougegorges, les accenteurs et les pouillots, ont tous besoin de recoins où abriter leur nid – dans un mur, une vieille cheminée, une haie, le tronc ou la ramure d’un arbre ; ensuite, d’insectes, au moins pour nourrir les poussins ; enfin, à la mauvaise saison, de nourriture plus végétale : baies, épis de graminées folles… Regardons autour de nous : que reste-t-il de tout cela ? Que laissons-nous subsister de tout cela ?

Pas grand-chose.

Alors, pas d’herbe, pas d’oiseaux non plus…

Des décennies de chasse à la flore spontanée, accusée de « faire sale », la fin des maisonnettes et des jardins au cœur des villes, la construction du moindre espace – le mètre carré vaut de l’or et même bien plus – la pollution de toute nature, et enfin, l’étalement de la ville, qui intercale entre le centre et « la campagne » souvent bien polluée elle-même des kilomètres de banlieues : voilà le bilan pour les oiseaux urbains de ces soixante dernières années. Jetez un œil, sur le portail à remonter le temps de l’IGN, aux cartes et vues aériennes de nos grandes villes dans les années cinquante… et aujourd’hui. La biodiversité quitte nos cités parce qu’elle ne peut plus s’y maintenir. Tout simplement.

« Ce n’est pas grave, la ville c’est la place de l’homme : que la nature aille à la campagne ! »

Ah.

Et où voulez-vous qu’elle aille, « à la campagne » ?

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Hé, oui… Si tout n’est pas aussi hostile que nos grands plateaux céréaliers, le même raisonnement pourrait être tenu, de proche en proche, jusqu’à confiner le plus banal moineau dans quelque infime réserve où des touristes selfiseraient à ses côtés dans un ridicule accompli.

Ce que cette crise doit nous apprendre aussi, c’est que la biodiversité n’est pas une pièce de mobilier qu’on déplace ou qu’on range ; c’est une sorte de super-organisme où tout est lié (tiens !) et nous aussi. Une ville sans oiseaux, c’est une ville trop polluée, trop minérale, trop asphyxiée, trop empoisonnée, pour laisser place à la moindre bestiole ; c’est une ville morte… une ville morte pour nous aussi. Nous ne nichons pas dans les trous de boulin et ne mangeons pas de chenilles, mais nous respirons le même air et nous exposons aux mêmes produits, au même climat que le moineau qui piaille sous la tuile.

En le chassant, c’est nous que nous chassons. En le protégeant, c’est nous que nous protégeons.

[1] Eh ouais. On a tendance à trop l’oublier : Cassandre avait raison.

Le terroriste et le mercato

Et bien bonne année à tous, donc.

C’est la rentrée de ce blog après une petite pause.

Nous avons choisi de passer la semaine dite « entre les fêtes » quelque part dans un joli coin de France. Le repos s’imposait, celui du corps comme celui de l’esprit. Un petit gîte douillet, de beaux villages illuminés, et surtout, pas de programme (ou si peu).

Nous n’étions pas coupés du monde, il s’en faut. Juste privés de wifi – mais pas de smartphone. Contrairement à de tenaces rumeurs, l’homme peut très bien survivre plusieurs jours sans wifi, surtout s’il dispose de réserves appréciables de livres, de charcuterie alsacienne et de spaetzle.
Tout était bien et je suis revenu ayant jeté sur un brouillon le projet de pas moins de quatre notes de blog. Une véritable décantation.

Au retour, le sentiment d’être de nouveau jeté dans un maelstrom, une centrifugeuse. Saturé d’informations et de commentaires, pilonné d’éditoriaux, de dénonciations, de unes vengeresses et de slogans ravageurs, le cerveau crie grâce. Rien de clair ne sort d’un tel tourbillon.

Dans ce vacarme, je constate la prolifération, et pas que chez les twittos comme vous et moi, d’un déplaisant phénomène de rumeur boule de neige, lié à la non-vérification des informations à la source. C’est celui qu’un supporter de ce qui fut l’OL doté d’un peu de mémoire appelle « l’effet Fred Stoke City ».
Qu’est-ce donc ? En janvier 2009, l’OL semble encore, malgré les turbulences, voguer vers un huitième titre de champion de rang, son attaquant de pointe. C’est le mercato d’hiver, époque de rancoeurs, d’aigreurs et surtout de rumeurs. Or doncques, il advint qu’un contributeur du forum officiel de l’OL décida de s’amuser un peu en postant, un dimanche, une fausse interview du dénommé Fred, notre calamiteux numéro 9 d’alors (et celui de la Seleçao lors de la dernière Coupe du Monde ; pauvre Brésil !) dans laquelle l’individu s’épanchait et révélait avoir reçu une offre de Stoke City, club anglais de ventre mou du championnat. L’interview était censée émaner de la version papier d’un quotidien. Papier, donc pas de source web… Dimanche… Qu’arriva-t-il ? Un journaliste la reprit, sans vérifier. Puis un second correspondant en mal de copie recopia son collègue. Un troisième fit de même, encouragé sans doute de voir l’info « recoupée » par deux sources distinctes. In fine, la nouvelle fit le tour de l’Europe, et les traces en sont encore aisément visibles, par exemple ici sur le site britannique Skysports.

Résumons.
Une information tonitruante, mais inexacte (et même inventée, de A jusqu’à Z, par un forumeur facétieux).
Un journaliste la reprend sans vérification.
Un autre lui fait confiance et fait de même.
Et voilà, en deux coups de clavier, un fake transformé en information fiable puisque confirmée.
Tout le monde peut la reprendre, et plus elle est reprise, plus sa fiabilité semble s’accroître. Le démenti officiel le plus cinglant n’en viendra pas toujours à bout, surtout si la vérité est moins retentissante que la fiction.
On lui objectera « qu’il n’y a pas de fumée sans feu » ou bien que « même s’il n’a pas (été contacté par Stoke, commis un attentat, fini le dernier Mon Chéri)… il aurait très bien pu (commettre un attentat à Stoke à coups de Mon Chéri)… donc je relaie quand même, comme s’il avait ».

Ainsi de la fameuse ceinture d’explosifs de l’homme de Barbès. On se demande au passage quelle idée bizarre a pu le conduire à se doter d’un dispositif explosif factice : le seul et unique résultat qu’il pouvait en attendre était d’être abattu sur place, avant même d’avoir pu user de sa seule véritable arme. France Info tweete le port d’une ceinture d’explosifs, tout court. Cela va de soi, infos140 le relaie. Puis La Libre Belgique, qui inexplicablement ajoute à 12h48 que la présence d’explosifs est « confirmée par le Ministère de l’Intérieur ». Le cycle est enclenché, l’information se diffuse en masse : n’est-elle pas certifiée, confirmée, recoupée ?

Tweet de La Libre Belgique

Que nenni : plusieurs comptes officiels ont juste puisé, sans grande précaution, tous à la même source, que le temps a sans doute manqué pour vérifier… et nous voilà à la merci d’une rumeur en chaîne, génératrice de panique et difficile à arrêter.

Le démenti, il est vrai, s’est répandu vite – sans doute par soulagement. Pour une fois. En attendant, le buzz a dicté sa loi, une fois de plus ; le buzz, l’immédiateté, le choix de privilégier la réactivité, le suivisme (les concurrents l’ont fait, il faut bien suivre) à la fiabilité. Le sensationnel à la vérité.
Dans un contexte dont on répète à l’envi qu’il sent la guerre civile, ce n’est pas très prudent, tout ça.

La semaine dernière, me contentant d’un passage triquotidien sur un ou deux sites et sur Twitter, étais-je moins bien informé ? Que gagnons-nous à ce minute-par-minute morbide où l’émotion emporte tout ?
Pas grand-chose en vérité, sinon d’être bringuebalés comme un canot dans la tempête, étourdis, assommés, jetés de droite et de gauche, et ne voyant pas plus loin que le plat-bord.

La peur

Nos tags et nos tweets n’y changent rien, nous avons peur.

Nous aurions dû être un peu plus prêts. Il suffit d’un coup d’œil dans le rétroviseur de l’Histoire pour s’en rendre compte : il est, hélas, peu probable de dérouler une existence humaine d’une longévité raisonnable sans être confronté, à un moment ou à un autre, à des événements politiques terribles. L’existence paisible et sûre à laquelle chacun de nous aspire nous apparaissait sans doute un peu trop comme une norme. Elle devrait l’être. Ce n’est pas le cas. La Seconde guerre mondiale n’est finie que depuis soixante-dix ans.

Nous le savions vaguement, au fond de nous. Que de fois nous avons raillé l’inconscience de nos aïeux s’obstinant à ne pas voir s’amonceler les nuages, dans les années trente. Et pourtant ! N’avions-nous pas conjuré la Guerre froide et le spectre de l’holocauste nucléaire soviéto-américain par la seule force de la non-violence ? N’est-ce pas là, au fond, qu’est née notre horreur de la violence et notre refus instinctif d’y adhérer ? Et n’avions-nous pas raison ?

Nous voici désormais désemparés. Chacun convoque un bout d’Histoire au secours de sa thèse, et la vérité est que nous ne savons pas ce qui nous attend, que nous ne contrôlons rien du tout, alors que nous voudrions, éperdus, savoir comment cela va finir. Et cela nous fait drôle, à nous qui avons l’habitude de juger l’Histoire et ses acteurs avec l’assurance de ceux qui connaissent la fin de l’épisode et croient qu’elle était facile à deviner. L’attitude des Français mi-1941, par exemple, alors que tout était au vert (de gris) du côté d’un Reich qui n’avait même pas encore les Etats-Unis contre lui.

Nous avons peur, voilà tout. J’ai peur. La Peur à la Maupassant.

« La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d’angoisse. Mais cela n’a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses en face de risques vagues. »

Non sans honte, mais en toute humanité, je l’avoue. Je ne fais pas le fier-à-bras. J’oscille de minute en minute presque, entre d’espèces de regains de confiance bravaches et des relents de peur, « la vraie peur, la hideuse peur ». Cette peur est celle qui suscite une souffrance quasi physique, intolérable ; c’est celle qui ferait hurler merci à l’adresse d’un tortionnaire invisible. Celle qui fait crier vers le Ciel : « pourquoi nous as-tu abandonnés ? »

C’est celle qui nous guette tous, puisque, nous dit le poète, elle n’épargne pas les hommes les plus braves, les plus burinés par une vie d’aventures ; et Dieu sait si, sauf exception, notre temps nous a peu accoutumés à aguerrir un quelconque courage physique. Elle est, véritablement, le terrorisme intériorisé. En elle ressurgit la plus archaïque terreur de l’animal traqué, ou pis, piégé par quelque catastrophe naturelle. En elle réside le véritable danger : celui d’être prêt à tout, pour en être délivré. Celui de consentir aux plus lâches résignations pour que cela finisse.

Consentir à la haine de l’autre, primaire et irraisonnée, qui ne suscitera qu’une sanglante escalade. Consentir à s’enivrer de cris de guerre, comme le soldat qui hurle, baïonnette au canon, pour dominer un peu sa peur des mitrailleuses qui l’attendent dans la tranchée d’en face. Approuver des lois d’exception qui substitueraient au terrorisme tout court le terrorisme d’Etat, dans toute son inamovible puissance, et qui présente par surcroît l’inconvénient de frapper bien davantage les doux et les humbles que les arrogants en armes.

Peut-être avez-vous la chance de ne rien ressentir de cette pulsion, pas le moindre frisson, pas la moindre tentation de crier « Assez, pitié, assez ».

Serez-vous assez nombreux ? Je l’espère. Il en faudra.

Souvenons-nous du Horla. Le Horla, c’est ce persécuteur invisible, peut-être imaginaire, d’un des héros de Maupassant et sans doute de l’écrivain lui-même, sombrant dans la folie. Mais comme le personnage, nous avons des preuves, des preuves accablantes : le Horla existe, il n’est ni fantasme ni délire : il est vrai. Alors, le persécuté lui déclare la guerre, l’enferme dans sa maison et y met le feu.
Dans l’incendie, l’ennemi est détruit, ou peut-être pas. Les domestiques de l’homme, oubliés par lui dans la maison fermée, en revanche, sont bien morts. Le voici, ayant tout perdu, y compris sa raison, assassin de surcroît, et concluant : « il va falloir que je me tue moi ! »

Commençons par tuer le terrorisme en nous. Rappelons-nous que la mort n’a jamais eu le dernier mot, même pas sur la Croix.

Il n’est pas vain de parler d’espérance. Il est venu, le matin qui a vu les disciples courir, le cœur battant, pour trouver le tombeau vide, et ensuite le Seigneur.

N’obéissons pas au Horla.