Faune-France: la nature au bout de la souris

Le 1er juillet, un site a ouvert dans l’indifférence à peu près complète. Il s’appelle www.faune-france.org

Il est vrai que, comme en informe l’article de présentation à la une, il ne s’agit que d’une ouverture dans une version basique (sic). Son esthétique est sommaire. Il ne contient pas encore beaucoup de données. Il s’est élevé comme une faible plante, comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée; il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n’avait rien pour nous plaire. Mais il verra une postérité et prolongera ses jours; et l’oeuvre de l’Eternel prospérera entre ses mains (Is 53, 2 et 10)

Parfaitement !

Quel est donc ce mystérieux site ? Une révolution. Ou plutôt la nouvelle étape d’une révolution.

D’où viennent les prises de position des associations de protection de la nature, les combats contre les grands projets dévastateurs d’écosystèmes, les recours pour destruction d’espèces protégées ? D’où viennent les listes rouges, les statuts de protection, les chiffres alarmants sur la disparition massive de la faune sauvage ?

De projections idéologiques de gens qui ne sortent jamais d’un bureau parisien ?

Non. De données.

« Le 1er août 2017, à Saint-Bonnet-des-Bruyères j’ai observé un groupe de 300 Milans noirs en vol migratoire vers le sud » : une donnée. « Le 29 juillet, au lac du Drapeau à Décines-Charpieu, quatre Grèbes huppés : mâle, femelle, et 2 jeunes non émancipés » : une autre, et accessoirement une preuve de reproduction certaine du Grèbe huppé sur le fameux lac. « Le 29 juillet, au lieu-dit Combe Gibert à Orliénas, un nombre non précisé de Conocéphales bigarrés ; également Conocéphales gracieux, Criquets des pâtures, Aïolopes émeraudines, Criquets blafards » [car toutes ces bêtes charmantes sont des criquets] : chacune de ces mentions d’une espèce, en un lieu, à une date, identifiée par un ou des observateurs, égale une donnée.

On est vite à des centaines, des milliers, des dizaines de millions rien que pour cette décennie.

L’atlas des oiseaux de France publié l’année dernière s’appuie sur cinquante millions de données recueillies en quatre ans.

Et Faune-France dans tout ça ?

Et bien Faune-France, c’est le site conçu et piloté par un comité réunissant les principales associations de protection de la nature du pays pour faciliter la consultation et la saisie de toutes ces données à tout un chacun.

Car, et c’est toute la dimension politique du sujet, ces données sont produites par les citoyens qui choisissent de contribuer bénévolement aux bases des associations. Une fraction seulement est produite par les salariés de celles-ci ou par des fonctionnaires qui alimentent alors leurs propres bases. Quant aux programmes spécifiques de science participative, qui collectent des données sur un groupe de faune, un territoire spécifiques, ou selon un protocole particulier, elles s’appuient également sur une coordination dont les associations sont partenaires, sinon les principales animatrices, et leur réseau de bénévoles, c’est-à-dire : tout le monde.

Ensuite, et c’est essentiel, ces données sont validées. Évidemment pas une à une, ce n’est ni utile ni possible. Des vérificateurs, bénévoles eux aussi, examinent le flot de données et réagissent en cas de saisie surprenante : un migrateur noté à une date anormale, une espèce très rare et inconnue dans la région, un indice de reproduction pour une espèce qui n’est censément que de passage. Alors, ils contactent l’observateur pour en savoir plus, et s’il le faut l’auteur sera invité à modifier ou supprimer sa donnée jugée erronée, ou trop mal documentée pour être conservée en l’état. Car une donnée « anormale » sera conservée, mais seulement si l’observateur a fourni des éléments probants.

Ainsi, la connaissance progresse, prend en compte les changements propres au vivant, avec rigueur mais en veillant à ne pas démotiver les citoyens par un dogmatisme agressif.

Jusqu’au 1er juillet, c’étaient les portails Faune locaux (faune-iledefrance.org, faune-auvergne, faune-rhone etc…) qui, seuls, permettaient la saisie. Aujourd’hui, c’est possible sur Faune-France et surtout, il existe toute une série de modes de consultation pour connaître les oiseaux vus dans votre région, les différentes espèces de criquets de votre village, la répartition française de tel mammifère, que sais-je ?

Sous peu, les masses de données collectées par les associations sur les portails locaux alimenteront ces synthèses.

L’immense connaissance naturaliste disponible auprès de ces acteurs sera à portée de tous.

Pour le bénévole de terrain, ce sera une aide immense. D’abord, il pourra consulter et gérer d’un coup d’un seul toutes ses données actuellement disséminées sur les sites locaux. Ensuite, il pourra visionner des cartes de répartition, des statistiques, à l’échelle de toute la France.

Pour les acteurs de la protection de la nature… et les autres, ce sera le début de la bataille. Car qui détient ces données, les données brutes, peut les analyser et en produire sa version. Vous me direz : où est le problème ? Puisque ce sont des données validées et nombreuses, il ne doit pas pouvoir y en avoir mille interprétations possibles.

Et bien si. Il suffit d’être de mauvaise foi.

Il suffit d’oublier une donnée ou une espèce et la voilà sortie de la liste des espèces à fort enjeu de conservation (par exemple classée en liste rouge nationale) frappée par un projet. Il suffit, cela s’est vu, de ne consulter que les espèces d’une liste choisie d’avance plutôt que toutes celles connues. Il suffit d’ignorer que les données sur telle commune sont lacunaires – car c’est le lot d’une base participative : la couverture est inégale – et de ne pas effectuer les inventaires complémentaires qui s’imposent.

C’est facile de tricher quand on a la donnée brute et qu’on est juge et partie.

Vous me direz que les protecteurs pourraient tricher aussi. En théorie, c’est vrai.

En pratique, si vous réfléchissez deux minutes, ils n’y ont aucun intérêt. Tricher, ça voudrait dire prétendre qu’il y a des enjeux où il n’y en a pas, des espèces menacées là où elles ne sont pas. Et donc gaspiller du temps et des moyens pour ce qui n’en vaut pas le coup, aux dépens des vrais dossiers chauds…

L’avantage de sites comme Faune-France, c’est qu’en rendant cette connaissance très accessible à la consultation, ils permettent à chacun de s’informer, vérifier, comparer les richesses naturalistes de sites, communes, territoires. Bien sûr, encore faut-il ensuite savoir interpréter – vérifier les statuts en liste rouge, par exemple – mais on trouvera là toute la transparence possible. Chacun peut contribuer et constater la présence de sa contribution. Juste système d’aller-retour.

La meilleure manière de s’impliquer en tant que citoyen pour sauvegarder notre patrimoine naturel vivant, c’est de participer. Apporter des connaissances, même sur des espèces communes, et profiter des richesses de ces nouveaux sites pour apprendre. Nous sommes trop souvent aveugles et sourds à la foison de vie qui se déploie – encore et de plus en plus difficilement – autour de nous : on ne nous a pas appris à la voir ni à l’entendre. La querelle des bases de données naturalistes n’est pas une affaire de technocrates luttant à coups de chiffres dans d’obscures officines politiques : les sites comme Faune-France peuvent être au cœur d’une vraie appropriation du sujet et de ces richesses vivantes par les citoyens.

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Coup de froid sur la nature

Les débats politiques n’y changent rien, les insultes volent, mais l’écologie de terrain continue son travail, comme elle peut.

Il faisait frisquet à sept heures juste, sur les hauteurs de Dareizé (50 km au nord-ouest de Lyon), à presque 700 mètres. C’est un de mes points STOC-EPS habituels. Le STOC-EPS est un suivi d’oiseaux communs sur lequel je ne reviens pas http://vigienature.mnhn.fr/page/protocole-et-aide-lanalyse Disons juste, si vous n’êtes pas familier de ce blog, qu’il s’agit d’un des nombreux carrés-échantillons où l’on compte, deux fois par an, l’abondance des oiseaux, d’une manière simple, suffisante pour élaborer, avec la masse de données, des tendances nationales et régionales d’évolution des espèces communes.

A force, on les connaît, ces carrés. A quelques variations de date ou de météo près, on sait à quoi s’attendre et les surprises sont rares. Aujourd’hui, sur ce premier point, le Bruant jaune habituel manquait. Mais sur le numéro deux, j’ai entendu un Torcol, et ça ne m’arrive pas souvent. Le Torcol est une sorte de petit Pic vêtu couleur écorce, qui aime les vieux arbres creux, dans le bocage, pas en forêt. Théoriquement répandu au sud d’une ligne Nantes-Sedan, il n’en est pas moins rare.

Le reste fut sans surprise. Bien moins de Rossignols et de Fauvettes grisettes – pas une seule, même – qu’hier à Chassagny, plus au sud, et surtout plus bas. Tant mieux : c’est bien gentil les rossignols, mais quand ils chantent, on n’entend qu’eux, et quand vous n’avez que cinq minutes réglementaires pour démêler la pelote des chants d’oiseaux que vous entendez, il vous vient une irrépressible envie de les faire taire.

Il n’empêche qu’il faisait beau, presque calme – sauf en contrebas, près de la grand-route – et que les talus étaient hérissés de coucous (oui, à cette altitude, il y a un peu de retard) et des premières silènes. Les prés, tout blancs-rosés de cardamines, la fleur qui s’épanouit quand arrive le Coucou, l’oiseau. Dont j’ai entendu, d’ailleurs, une bonne demi-douzaine de chanteurs.

J’ai même vu quelques orchidées. Orchis mâle, je pense.

Et puis il y a ces observations d’oiseaux communs mais qui se laissent voir de près, pour une fois : le Tarier pâtre, tête noire, ventre rouge, épaulettes blanches ; le couple de Faucons crécerelles toujours fidèle à sa lucarne sur une vieille grange de pierre, de ce beau porphyre local d’un rouge pâle ; et la linotte, et le geai.

Et les Hirondelles rustiques juste aperçues en voiture mais qui ont bien retrouvé la vieille ferme, celle dont le tracteur, implacable, macule de boue la grand-route au même point kilométrique.

Oui, tout ça, par une belle journée, devrait réjouir le cœur. Sauf qu’il n’y est pas.

Déjà, c’est tout juste si l’on a le temps de les voir, les faucons, les silènes, les orchis et les geais. C’est le protocole : pour garder des conditions aussi homogènes que possible d’un point à l’autre, il faut faire vite. Avant le lever du soleil, tous les oiseaux ne chantent pas encore. Deux heures après, beaucoup commencent déjà à se taire. Il y a dix points de cinq minutes à faire, plus les temps de déplacement. Vous voyez que pour éviter un biais énorme entre vos points 1 et 10, il ne faut pas lanterner sur les petites routes.

Et puis vous êtes seul. Les données sont saisies, oui, mais avec qui partagez-vous les talus jaunes de fleurs, l’émotion à « capter » le Torcol, les cabrioles des crécerelles ? « Point 690325_01 – FALTIN 2 1xmâle 1xfemelle Code atlas 6 » c’est un peu sec.

Peut-être est-ce pour cela, en fin de compte, que le message ne porte pas.

Que le financeur même de cette collecte de données s’en moque, et n’hésite pas à prétendre, à qui veut l’entendre, que vous ne sortez jamais de « votre bureau parisien » (ou lyonnais, mais qu’importe), quand ce n’est pas à vous traiter d’insecte malfaisant.

Parce que du frémissement de la vie, dans les données, il ne reste rien.

Pourtant, disait Saintex, il ne faut pas dire à une grande personne « J’ai vu une maison blanche avec des tuiles roses et une glycine » mais « J’ai vu une maison de cent mille francs ». Alors elle s’écrie : « Comme c’est joli ! »

Nous avons à peu près tout essayé : l’émerveillement, l’utilitaire, les chiffres, et généralement une combinaison de tout cela.

Et rien à faire : la vie sauvage se retire du monde où nous avons à vivre aussi, et cela signifie que nous y passerons bientôt, nous aussi, et le sujet ne sera même pas devant les urnes dimanche.

Alors on continue mais le cœur, certains matins froids, n’y est plus.

Et puis le cœur n’y est pas parce que dès le premier point, de là-haut, on devinait la métropole. Hérissée de tours aiguës, au profil tranchant. Hérissée de brumes, de fumées, de tensions et de haines, et qu’il allait falloir y replonger.

Non qu’il n’y en ait ici. Qui me dit que la jolie ferme au bout du chemin n’héberge pas un paysan au bout du rouleau, criblé de dettes ?

Mais voilà. Tassés par millions sur quelques kilomètres carrés, pourris de NOx, de vacarme et de rancoeurs, loin des coucous et des silènes… et c’est là qu’il faut revenir. Sans oublier de pianoter sur le smartphone même où l’on a noté l’hirondelle, pour apprendre les mauvaises nouvelles du jour.

De retour on saute sur les sites d’info en continu avant que de saisir les obs’.

La grenouille saute dans l’eau bouillonnante de haine et ce n’est pas comme dans la fable. Elle le sait parfaitement. Mais elle n’a pas le choix.

Chronique de terrain n°20 – Quel air, ce printemps ?

La saison de terrain touche à sa fin. Encore une semaine et ce sera pratiquement terminé, hors quelques sites dont le suivi se prolonge jusqu’en juillet.

Trop tôt pour s’avancer

À cette date, il est encore trop tôt pour se lancer dans les analyses et les rédactions. Techniquement, on pourrait, pour quelques dossiers dont le terrain est déjà terminé.

Pas les STOC. Ceux-ci sont, pour ma part, finis depuis hier pour la campagne 2016. Mais comme il s’agit d’un protocole destiné à fournir des données pour calculer des tendances dans la durée, ces mêmes données, à l’échelle locale, ne sont analysées que tous les cinq ans. Autant, au plan national ou régional, les carrés sont assez nombreux et l’historique assez long pour qu’il soit pertinent de recalculer les tendances lourdes en ajoutant les données chaque année, autant sur un département, les embardées interannuelles – ne serait-ce que météo – prennent une telle ampleur qu’on voit tressauter les courbes sans rien pouvoir en tirer.

Mais je ne vais pas analyser tout de suite non plus les dossiers sur lesquels je pourrais, techniquement, le faire, les inventaires de parcs, par exemple. En effet, le printemps n’est pas terminé. Toutes les données ne sont pas rentrées. Nous avons même encore quelques bénévoles, chevronnés, gros contributeurs, qui ne rentreront leurs données dans la base que dans quelques mois, consacrant leurs longues soirées d’hiver à, rituellement, « vider leurs carnets d’obs ». Mes données du printemps 2016 sur le parc Machin sont saisies, oui, mais la base ne contient pas encore tout le relevé du printemps 2016 dans le département. Du coup, impossible de les remettre en contexte. De savoir, par exemple, si c’est à cause de la pluie que la Fauvette grisette ne s’est pas reproduite, ou si c’est une affaire plus locale, par exemple un débroussaillage mal ajusté de quelque buisson.

Et maintenant que notre base en ligne nous permet cette recontextualisation, grâce à une centaine de mille données, ce serait vraiment dommage de s’en priver. Patientons donc.

Le ressenti d’un chaos

Il n’empêche qu’à cette date, et après une saison qui m’a mené sur une grande partie du département, je peux dresser un premier bilan de ce qu’on appelle mes ressentis de terrain. Quitte à constater que les données ne les confirment pas, et à chercher pourquoi.

Et le premier ressenti de ce printemps 2016, voyez-vous, c’est que c’est le bazar. Infâme.

Oh, globalement les migrateurs sont revenus aux dates classiques, du moins en ce qui concerne les premiers arrivants. Non, le vrai problème, c’est la chronologie de la nidification.

Mi-mars, par exemple, j’avais des jeunes Hérons cendrés déjà tout emplumés, près de l’envol, et à côté d’eux, des nids où « ça couvait » tout juste. Mais cette semaine, sur la même héronnière, aux côtés de nids déjà vides, ça couvait encore sur d’autres ! Et sur d’autres encore, des jeunes à peine éclos !

De même, j’ai vu avant-hier de jeunes Cygnes tuberculés, non pas frais du jour, mais vraiment pas vieux : à peine la moitié de la taille des adultes. Normalement, à cette date, les Cygnes de l’année ne se distinguent plus des parents que par leur plumage grisâtre… Du côté des Faucons pèlerins, trois couples ont élevé des jeunes. Chez deux d’entre eux, les envols ont eu lieu à une date classique (15-20 mai) mais l’unique poussin du dernier couple vient seulement de réussir le grand saut, avec trois bonnes semaines de retard. Difficile à comprendre chez une espèce qui s’installe très tôt dans la saison… et ne manque pas de proies.

D’ailleurs, avec 4 jeunes pour 3 couples, le succès de reproduction est particulièrement bas…

Que dire de cette femelle de Faucon crécerelle qui, hier sur mon STOC, était en train de couver, en plein mois de juin, sur sa lucarne habituelle ? Une ponte de remplacement ? Peut-être… sachant qu’au premier passage, début mai, le site n’était pas occupé. Du tout.

Ressentis de terrain encore ? Cette année, nous avons assisté à des passages de pouillots particulièrement massifs. Avec notamment un nombre anormalement élevé, sinon record, de Pouillots de Bonelli et de Pouillots siffleurs. La plupart de ces oiseaux forestiers ne nichent pas chez nous. « Le Bonelli » est lié aux bois clairs, secs et chauds ; nous en avons peu. Le Siffleur, c’est l’inverse : il aime les cœurs des vieilles futaies. Là aussi, nous sommes bien mal pourvus. Il s’agit sans doute de migrateurs qui se sont trouvés bloqués chez nous quelques jours par le mauvais temps.

Moins compréhensible : le Rougequeue à front blanc. Il a commencé par manquer cruellement à l’appel, sur mes points tout du moins – car la base, elle, indique un pic de passage marqué fin avril, suivi d’un retour à des effectifs plus modestes, ce qui montre exactement le même phénomène que pour les pouillots : la période de mauvais temps fin avril, début mai a contraint une vague de migrateurs à faire halte chez nous. En revanche, il est un constat moins anecdotique et, lui, vérifié par la base : l’espèce est en train de disparaître du centre de l’agglomération lyonnaise. Je ne suis pas surpris. Quand j’ai commencé à prospecter le quartier de Montchat et ses alentours, je le trouvais à chaque fois en deux ou trois points. Comme nicheur, je veux dire. Je ne l’y ai plus contacté depuis trois ans.

Et là, sans hésiter, je le classe comme victime de la densification : c’est une espèce des jardins agrémentés de gros arbres, de préférence à cavités. Tout ce qui disparaît à grande vitesse en zone urbaine. Demain, comme à Paris, il faudra aller au bout de la banlieue pour retrouver cette petite flamme orange sur les toits et les sapins.

Même constat pour la Mésange noire et la Mésange huppée, deux espèces des forêts résineuses bien représentées à Lyon où les conifères d’ornement sont nombreux. Habitué à fréquenter des quartiers où elles sont relativement communes, je ne les retrouve plus depuis trois ans, même dans les parcs.

J’ai observé nettement plus de Pies-grièches écorcheurs que d’habitude, y compris sur des carrés où je ne l’avais jamais vue… constat que la base ne partage pas : l’année y est même plutôt moyenne. Voilà qui est étrange. D’autant plus que je ne les trouve pas n’importe où, mais bien sur des milieux qui lui conviennent. C’est facile, avec elle. Prenez une prairie pâturée entourée de haies, examinez le sommet des buissons, de préférence les plus épais, par exemple à l’intersection de deux bonnes haies bien épineuses : normalement, vous verrez le dos roux, la calotte grise et le masque de cambrioleur du mâle qui veille sur le territoire pendant que Madame couve au cœur du fourré. Mais je la vois aussi sur les fils téléphoniques, lors de mes trajets de point à point. Bref, cette année, elle est vraiment facile à trouver. Et début juin, sur des sites favorables, on ne peut plus parler d’oiseaux de simple passage.

La météo demeurant capricieuse, on ne peut garantir qu’il y aura, pour autant, une bonne reproduction.

Alors ? Est-ce la suite logique de deux bons printemps qui auraient regonflé les effectifs ? Ou d’un hivernage sahélien moins désastreux que d’habitude ? Ou encore, comme le suggère un collègue, des migrateurs bloqués au point d’avoir posé leurs valises sur des territoires favorables, mais plus au sud que d’habitude ?

Nous ne le saurons qu’à la fin de l’année, en comparant nos données à celles de nos collègues résidant plus au nord.

Parlons des absents, maintenant.

Je n’ai pratiquement pas vu de Tourterelles des bois. Deux, pour être précis, alors qu’il s’agit d’une espèce en déclin, mais commune. Du côté de la base, les données s’annoncent, pour l’heure, peu nombreuses, mais comme lors d’une année basse « ordinaire ». Cette espèce est toutefois en déclin marqué sur 2009-2015. Rien d’étonnant : elle cumule les handicaps d’être transsaharienne et liée au bocage, aux paysages ruraux « traditionnels ». Vous ne la trouverez ni dans les lotissements, ni dans la steppe céréalière, cette immensité vouée à l’agro-industrie sur des milliers d’hectares dépourvus du plus humble buisson. Autant dire qu’on la voit de moins en moins.

TDbois

Tourterelle des bois

Deux autres espèces m’inquiètent. Deux espèces théoriquement communes qui le sont de moins en moins.

La première est le Bruant jaune. Bizarrerie locale : cette espèce de plaine, qui apprécie les milieux secs et ensoleillés, n’est présente, dans le Rhône, qu’au-dessus de 500 mètres d’altitude. S’il est d’usage d’invoquer la concurrence avec le Bruant zizi, qui possède à peu près les mêmes exigences écologiques, mais préfère les altitudes basses et manque d’ailleurs sur une bande nord-est de la France, l’hypothèse me semble assez mise à mal par le fait que ces deux espèces cohabitent sur les trois quarts des paysages de plaine du territoire… Même si le Bruant zizi se montre sensiblement plus thermophile, les basses altitudes n’interdisent en rien la présence du Jaune. Sans preuves, j’avancerais bien l’hypothèse que ce sont les prairies naturelles, et non les températures plus fraîches, qui manquent chez nous en-deçà de 500 mètres, et que c’est là ce qui est intolérable pour le Bruant jaune et supportable pour son cousin.

Du coup, c’est à la déprise agricole, qui, dans le Rhône dit « vert », remplace massivement ces vieilles pâtures par d’infâmes parcelles de résineux, des champs de bois où rien ne vit, que j’attribuerais la disparition du Bruant jaune, plutôt qu’au changement climatique qui ne devrait pas être son pire ennemi.

Concernant la Fauvette des jardins, en revanche, je ne dirai pas la même chose. Cette espèce est connue pour apprécier les milieux frais. En outre, c’est une migratrice au long cours, donc, défavorisée par les sécheresses qui touchent ses zones d’hivernage africaines. Elle devrait aussi bénéficier des jeunes stades forestiers, buissonnants, plus ombragés que les pâtures ; or, il n’en est rien…

Des trans-sahariens mieux représentés que d’habitude, d’autres pas ; des nichées en décalage complet avec les dates classiques, mais aussi d’un couple à l’autre. C’est un sentiment de désordre qui domine, à l’image d’une météo chaotique. Il est à craindre que la reproduction soit peu productive cette année.

L’ennui, c’est que beaucoup d’espèces n’ont vraiment pas besoin de ça.

bruant jaune CDA ouroux 2012

Bruant jaune

Chronique d’une saison de terrain – 13 Le comment et le pourquoi

A partir de mai, les matinées de terrain s’enchaînent sans cesse, à moins que la météo ne vienne contraindre à la pause. C’est une phase curieuse, où l’accumulation ramène des questionnements que le tourbillon d’activité ne sait plus masquer.

Village de Schrödinger

Un STOC de plus, dans les monts de Tarare. A une cinquantaine de kilomètres de Lyon, tapi au fond de la vallée, s’étend le petit bourg de Saint-Clément…
Un Saint-Clément de Schrödinger ! Est-il dessus ou dessous ?
Le panneau d’entrée est sans équivoque : Saint-Clément-sous-Valsonne. En revanche, sur toutes les cartes IGN, la nomenclature officielle, on lit : « sur ». Quant aux cartes postales anciennes, elles alternent sur, sous, et même « de ». La mairie, sollicitée, l’affirme : c’est « sous » !
Pourtant, sur le terrain, l’affaire est claire. Saint-Clément est en-dessous, en contrebas de Valsonne, perché sur son éperon un peu plus haut sur la route du col du Pilon. Personne n’aurait jamais dû avoir l’idée bizarre de parler de Saint-Clément-sur-Valsonne pour le village situé en contrebas de Valsonne, dans la vallée du Soanan.

Quelle coquille, quelle intervention technocratique a valu à ce bourg de voir ainsi son nom écorché ? Pourquoi Saint-Clément se retrouve-t-il sens-dessus-dessous-Valsonne ? Contacté, le merle du coin n’a pas souhaité faire de commentaire.

Le carré, lui, s’étend sur les hauteurs, de part et d’autre de cette fameuse vallée, dans laquelle il se contente de semer deux ou trois points. De là-haut, la vue s’étend sur un paysage de hauteurs couronnées de résineux. Fermes, prairies et champs s’accrochent à mi-pente. C’est un carré si familier que j’en ai déjà parlé sur ce blog. De plus, il y a du vent. Il est donc improbable que j’y fasse de prodigieuses découvertes. De toute façon, je ne suis pas là pour ça : vous le savez maintenant bien, le STOC-EPS n’a pas d’autre rôle que d’élaborer, à partir du suivi de centaines de carrés tels que celui-ci, un indice d’abondance des quelque deux cents espèces les plus communes du pays. Le protocole, avec ses points de cinq minutes, est trop léger pour débusquer les raretés ; ce n’est pas son rôle.

Voici l’habituel Pipit des arbres, chanteur des lisières, revenu d’Afrique une fois encore. L’Alouette lulu, cette alouette qui aime moins les champs que les landes et les haies ; et le Tarier pâtre en habit rouge qui craque et siffle son inquiétude. Le nid est proche, à n’en pas douter. Avec quelques grives et pouillots, un Coucou, qui chantent dans les bois, et des Fauvettes grisettes çà et là dans les haies, ils brossent le tableau sonore qui répond à ce paysage varié, montueux, semi-ouvert.
Voilà les habitués. Et c’est tout.

Ce qui ne manque pas d’engendrer une certaine frustration lorsqu’on devine qu’en fouillant un peu plus, ou en s’écartant un brin du point en direction de cette lande à genêts, là-bas, on pourrait trouver « une craquenille un peu sympa ». Mais la science avant tout, il faut d’abord que les données soient comparables d’un carré à l’autre et d’une année à l’autre ; c’est assez de l’effet observateur, qui, déjà, peut faire varier considérablement les résultats sur un même carré.

En coulisses: l’effet observateur

Car il y a un effet observateur. Placez deux ornithologues, un beau matin, dans un même milieu, demandez-leur d’appliquer, sans échanger entre eux, exactement le même protocole, et vous verrez des différences. Modérées, surtout quantitatives, mais réelles. Et ceci, sans qu’on puisse le corréler à une affaire de « compétence ». C’est une tambouille mystère que l’effet observateur. Les qualités innées de l’oreille, auxquelles leur propriétaire ne peut strictement rien, y sont sans doute pour beaucoup. Pour ne rien arranger, elles varient avec l’âge, déclinant dans les aigus ; mais en contrepartie, il existe un puissant effet « expérience » ou « connaissance du carré ». J’ai beaucoup plus de chances de ne pas rater le Bruant jaune du coin, même s’il est loin et qu’on n’entend que par bribes sa petite ritournelle métallique, si je m’attends à sa présence, pour l’avoir déjà contacté ces trois dernières années.

D’où l’importance de conserver un même observateur dans la durée pour un carré donné. C’est déjà un biais de moins. Ensuite, à l’échelle d’un réseau national, ces variations individuelles finissent par se gommer. La cuisine interne du Muséum, pour tirer des données fiables, est évidemment plus complexe que ce bref aperçu, mais je n’en connais pas le détail. Il suffit de les contacter.

Il est donc peu probable que je découvre ici une espèce encore non recensée. Les changements observés sont plutôt à la baisse, comme les Moineaux friquets d’Irigny qui semblent bien avoir totalement disparu.

C’est le fastidieux, mais indispensable travail de veille. En bout de chaîne, c’est comme cela, et pas autrement, que nous saurons quoi faire, si nous ne voulons pas, demain, errer dans une immense usine à ciel ouvert, un monde mort.

Je vous entends. Il est des travaux de veille beaucoup plus fastidieux que de compter les oiseaux sur dix points de cinq minutes dans la campagne, et d’autres où l’on engage davantage sa responsabilité qu’ici, où au fond, si je racontais n’importe quoi dans mes données, personne ne s’en rendrait compte.
Sur le premier point, je n’en disconviens pas, à condition de prendre en compte l’heure de lever et les kilomètres en voiture, et aussi, comme cette chronique vous l’a montré, que c’est rarement la belle et verte campagne qui me sert de décor.

Sur le second, en revanche, c’est non !

Il est vrai qu’à la différence d’un médecin ou d’un architecte, je ne risque pas de poursuites pénales si mes relevés, mes diagnostics sont mauvais. Quand je transmets mes données, vous, la société, le Muséum, le monde (voyons grand) doit me croire sur parole. Encore que – rien ne vous empêche d’apprendre vous aussi les chants d’oiseaux, et de refaire mes carrés.

C’est une question, enfin, une accusation qui, mine de rien, revient souvent. « Vous truquez vos données pour faire apparaître une baisse qui n’existe pas. Vous inventez des espèces rares là où il y a des projets, une crise imaginaire pour justifier votre poste. » Le tout corsé de quelques amabilités pas du tout imaginaires, celles-là.

La question du pourquoi

Et c’est le genre d’attaque que l’on rumine, quand les yeux tirent un peu et qu’on revient de Saint-Clément, le STOC achevé, pour se jeter dans les bouchons de l’entrée de Lyon. Pourquoi faire tout ça ? Pour qui ? Pour ça ? Ai-je raison ?

Reprenons du début.
Pourquoi suis-je là, à l’aube, sous Valsonne à compter les oiseaux ? Pour les protéger afin qu’il y en ait encore dans un an, dans dix, dans cent ans.
Si je bâclais mes relevés ? J’aurais alors, par ma propre faute, anéanti tout ce que j’espère de mon propre travail, de mon propre engagement, et tout cela pour y gagner quoi ? Rien du tout.
Si je les faussais pour faire apparaître des déclins ou des enjeux qui n’existent pas, et me faire payer à les étudier ?
Tout d’abord, inventer des enjeux de protection où il n’y en a pas, pour faire rien qu’à embêter le gentil développement, ce ne serait pas seulement malhonnête, égocentrique et asocial : ce serait se tirer des balles dans le pied. Nous consacrerions alors de l’énergie, du temps, des forces bénévoles, des moyens… à défendre ce qui n’existe pas.
Et cette énergie, ces forces, ces moyens manqueraient au moment de protéger ce qui est réellement en danger.
Car nos moyens, même bénévoles, sont ridiculement limités.

Si nous inventions massivement une crise écologique pour justifier nos postes ?
Dites. Cela vous viendrait-il à l’idée de lancer à votre médecin que la grippe et le cancer l’arrangent bien puisqu’il en vit, et que peut-être même il les invente ?

Déjà, pour produire l’illusion d’une crise, il faudrait que nous soyons bien nombreux à fausser nos données, et en chœur, pour obtenir quelque chose de cohérent. Il faudrait mettre plusieurs milliers de personnes dans la confidence, rien qu’en France. D’autant plus qu’à l’ère des bases participatives consultables en ligne, il n’est pas question de proclamer un résultat qui ne serait pas cohérent avec le jeu de données. Cela se verrait illico.

Ensuite, c’est oublier que nos associations, nos bénévoles, sont avant tout des observateurs. Des personnes qui se baladaient dans la nature, la contemplaient et l’étudiaient.
Et c’est parce qu’ils ont vu disparaître par pans entiers ce qu’ils aimaient étudier et contempler, qu’ils ont compris les phénomènes à l’œuvre, que les associations se sont engagées dans la protection, puis dotées de petites équipes salariées.
Petites, oui. En France, nous ne devons pas être beaucoup plus nombreux que les footballeurs professionnels, et vous savez quoi ? ça paie sensiblement moins. En d’autres termes, si la biodiversité n’était pas réellement menacée, et n’avait pas réellement besoin de nos efforts, nous ferions notre miel de balades naturalistes du dimanche, et aurions un autre métier, sans doute mieux payé, et à coup sûr à moindre enjeu personnel, moindre source d’inquiétude pour l’avenir du monde.

Mais non. Le monde vivant se meurt, il faut tâcher de le panser.
Bien sûr, c’est aussi « pour nous ». C’est parce que j’aime, personnellement, m’émerveiller d’un oiseau, que je vais tâcher de le protéger. Bien sûr que non, ce n’est pas un pur sacrifice désintéressé, un glorieux martyre à coups de carnets d’obs délavés ; il ne faut pas pousser.

C’est un engagement, parmi des milliers d’autres possibles, et un métier, comme des milliers d’autres, parfois dur et d’autres pas, parfois réjouissant, souvent un peu déprimant, qu’on tente, comme des milliers d’autres, de faire honnêtement, de notre mieux, au bénéfice de tous.

Broyant ce noir, il y a déjà beau temps que me voici revenu aux portes de la ville. 39 espèces, mais pas de Huppe, pas de Bruant jaune, pas davantage de Faucons crécerelles à la lucarne où, depuis trois ans, je les voyais nicher. Je veux bien incriminer le vent, mais ça ne me plaît pas. Et puis, ces fermes sans hirondelles, ces haies sans bruants.

Est-ce la proximité de la grande ville, sa pollution, ses grands axes qui rompent les connexions écologiques ? Je ne sais pas. Mais chaque année c’est la même chose. Ce carré est un peu plus pauvre qu’attendu. Le tableau est troué. Difficile d’en dire plus avec ce protocole, mais il est troué.

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Chronique d’une saison de terrain – 10 Printemps sur le plateau

Enfin, la campagne !
Ou presque. C’est le « plateau mornantais ». Un terme qui, bizarrement, ne parle à personne sauf aux locaux et aux naturalistes. Nous sommes donc près de Mornant, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Lyon, sur ce qu’on appelle un « plateau cultivé ». L’altitude est de trois à quatre cents mètres, au-dessus du Rhône à l’est et du Gier au sud. Le paysage est marqué par l’agriculture : prés, petits champs, vieilles fermes. On y trouve aussi d’étonnantes landes poussées sur le maigre sol d’où émergent des chicots rocheux. Une biodiversité sans grand équivalent à moins de 50 kilomètres de Lyon.
Et de plus en plus, poussant leurs tentacules du nord vers le sud, les sinistres ZAC et leurs mornes hangars.

Le temps est splendide, mais il y a du vent. Un vent à vider la mer Rouge s’il venait de l’est. Il vient du nord et ce n’est pas mieux. Rien de plus frustrant pour l’ornithologue. Un magnifique ciel bleu qui appelle sur le terrain, et paf, ce grand dépendeur d’andouilles de zef qui gomme les chants des oiseaux et les incite eux-mêmes à se tapir à l’abri des buissons. On ne voit rien, on n’entend rien et on n’a même pas l’excuse de trombes d’eau pour rester sous sa couette.

Les premiers points – car il s’agit encore d’un STOC – m’amènent dans ces landes. Je ne trouve pas la Fauvette mélanocéphale, cet OVNI méditerranéen dont une petite population existe justement sur ce plateau. Mais au milieu d’un chorus de Fauvettes grisettes, j’entends – et je vois même – ma première Tourterelle des bois de l’année, avec son dos maillé et son plumage presque violet. Malgré son nom, c’est un oiseau des haies et du bocage, « de milieux semi-ouverts », et presque chaque année, je la contacte ici. Les Rossignols sont aussi de la fête, à tel point qu’il y en a bien plus sur chaque point qu’il ne peut en nicher : sans doute une tombée de migrateurs.

Tourterelle des bois

Tourterelle des bois

Cette lande offre au cœur de pays si anthropisés, si marqués par l’emprise de l’homme, un prodige de diversité. Des genêts hirsutes, des rocs affleurant, des fauvettes extraordinaires, et nous ne sommes pas au fin fond des Causses mais à deux pas de la grande ville.

Rassurez-vous, amis de l’ordre et de la civilisation : d’ici trois ans, il n’en restera rien, sous l’épais tapis d’une autoroute destinée à jeter avec un gain estimé à trois minutes (sur 60 km) un flot supplémentaire d’automobilistes dans le même goulet d’étranglement où ils achèvent actuellement leur périple, du côté de Solaize. Ainsi va « le progrès ».

Mais près de la vieille ferme du point 1, un cri étrange m’a retenu. « Houp, houp houp houp »… Un chien ? Non, c’est bien une Huppe, qui a décidé, allez savoir pourquoi, de donner quatre notes à sa phrase de chant qui en compte d’ordinaire trois ! Je la trouve même facilement ; elle me présente son dos bariolé noir et blanc, et tourne sa tête orangée pour chanter. Upupa epops, ordre des upupiformes, famille des upupidés, ça ne s’invente pas. Ses proches cousins sont des espèces tropicales. Elle nichera, je l’espère, sous quelque vieille tuile romaine soulevée, ou dans un saule têtard.

Sur le point trois, à l’abri du vent dans un vallon, quelques cris grinçants et doux attirent mon attention. Dans un chêne pas encore débarrassé de ses feuilles d’automne, deux Faucons crécerelles ont retrouvé le vieux nid de corneille qui déjà l’année dernière avait accueilli leur nichée. Roux sur le roux des feuilles. Bref temps de contemplation.

« Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu’il déploie ses ailes vers le sud ? » (Jb 39, 26)

Le Bruant zizi pousse la ritournelle qui lui a donné son nom. J’aime les bruants, famille de granivores presque tous joliment colorés, et signes aussi – « indicateurs » – de campagne plutôt préservée. Encore celui-ci est-il une espèce très commune, sauf au nord de Paris et en altitude.

Aux points suivants, à flanc de coteau, je retrouve malheureusement le vent et ne détecte pas grand-chose, hormis les oiseaux les plus proches. Aléas du protocole. Des Fauvettes grisettes presque partout dans les haies. Une ou deux Alouettes dans les secteurs de champs ouverts, car l’Alouette des champs, comme son nom l’indique, aime les espaces bien dégagés. Des mésanges, des merles, des Fauvettes à tête noire, ces espèces généralistes – vous commencez à les connaître – au moindre bosquet. Un cri d’Oedicnème ! Un seul. Cet étrange petit échassier au gros œil rêveur hante les chaumes et les labours du plateau, mais on le trouve jusqu’aux portes de la ville. Un drôle d’animal, vraiment, si apte à se dissimuler – si cryptique – qu’il a beau être encore assez répandu dans les champs et les vignes du Rhône, les agriculteurs eux-mêmes ne le connaissent généralement pas, avant que les naturalistes attirent leur attention dessus. Révélateur : dans la région, on ne connaît aucun nom populaire à celui qu’on appelle, dans l’Ouest, « courlis de terre ».

Ces points sont un peu plus que des points. D’ici, l’œil embrasse un fantastique panorama qui appelle à l’évasion. Si les Alpes sont aujourd’hui noyées dans la brume, le Massif central déploie ses accores devant moi, depuis les hauteurs de Givors jusqu’aux monts du Lyonnais en passant, bien sûr, par les crêts du Pilat, leur antenne et surtout, bien visibles dans le jour qui se lève, les chirats – pierriers – qui roulent à leurs flancs. Au sud-est, le clocher bariolé de Saint-Maurice-sur-Dargoire, l’énorme église de Saint-Didier-sous-Riverie qui se donne des airs de cathédrale avec ses deux massives tours carrées, la médiévale Riverie elle-même, haut perchée, et Saint-André-la-Côte accroché au flanc de son « Signal » qui culmine à 934 mètres. Entre les Monts et le Pilat, la trouée du Gier, qui fonce vers Saint-Etienne, Firminy, la Haute-Loire. Là-bas, déjà, ce n’est plus ce Massif central pour rire que nous avons dans le Rhône, avec ses deux bosses dépassant mille mètres (mille un et mille neuf !), sa poignée de Chouettes de Tengmalm et de Grands Corbeaux pour « faire forêt de montagne » et son petit bout de landes.
J’irais bien, tiens. En attendant, je ne peux que contempler.

« Les arbres du Seigneur se rassasient,
Les cèdres du Liban qu’il a plantés ;
C’est là que nichent les passereaux,
Sur leurs cimes la cigogne a son gîte ;
Aux chamois les hautes montagnes,
Aux damans l’abri des rochers. »
(Ps 104, 16-18)

Chassagny avril 2016 005

Et c’est un don de Dieu, que cette contemplation, et ce que ce paysage suscite, et les richesses que j’y découvre. Comme l’onagre qui se rit du tumulte des villes (Jb 39, 7) ce n’est pas pour moi que l’oiseau se montre, mais c’est un don de Dieu, que d’être là pour le voir, l’identifier, le suivre, l’admirer.

J’ai tout de même de quoi m’inquiéter. De ces points, j’aurais dû voir des Vanneaux. Jusqu’à trois couples, qui à cette saison devraient se livrer à d’aériennes cabrioles. Rien. Mauvais signe. Ne me dites pas qu’ils « sont ailleurs ». Les oiseaux sont fidèles à leur site de nidification : c’est une manière simple d’en trouver un bon. Là où l’on est né, où l’on a élevé sa nichée sans encombre, on peut espérer qu’il en aille de même des nichées suivantes. Les oiseaux qui disparaissent d’un lieu ne vont que très rarement « ailleurs ». Ils sont morts sans descendance, voilà tout. Et le Vanneau, comme tous les nicheurs au sol, disparaît, et vite.

Bruant jaune

Bruant jaune

Le dernier point se trouve au bas d’un chemin herbeux, entre un champ et une pâture bordée de haies. Le Tarier pâtre trône sur un buisson, aux côtés de rougegorges et de l’inévitable Fauvette à tête noire. Une ritournelle métallique – tiens, un Bruant jaune ! et pas de Bruant proyer, curieux, curieux ! Le Proyer est un gros passereau des champs ; lecteurs franciliens, filez en Brie, posez-vous n’importe où dans les champs, vous aurez trois espèces : Alouette des champs, Bergeronnette printanière et Bruant proyer. Le joli Bruant jaune, en revanche, exige quelques haies. Mais surtout, dans le Rhône, il y a une petite subtilité. Comme le Bruant jaune apprécie la fraîcheur, et le Bruant zizi le soleil (rappelez-vous : il est rare dans le Nord), on ne trouve, d’ordinaire, le Bruant jaune qu’au-dessus de 500, 600 mètres d’altitude, où il remplace son thermophile cousin. Regardez ces graphiques, c’est la répartition altitudinale des données de ces deux espèces, en saison de nidification, dans la base faune-rhone.org :

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Mais voici surtout un Busard cendré. Une femelle, brune, qui chasse tout en légèreté, avec ces oscillations permanentes sur l’axe de roulis qui la distinguent sans peine du Busard saint-martin, au plumage presque identique (chez les femelles s’entend). Les busards sont le joyau rarissime du plateau. Il n’en reste que quelques couples, nichant au sol sous la protection jalouse des « busardeux » – ces « ornithos » spécialistes des busards, capables de localiser les nids à coup sûr et à distance respectueuse, au prix d’interminables heures d’affût en plein soleil, avant d’aller en négocier la protection avec l’agriculteur du coin. Un couple de Busards cendrés dans une parcelle, c’est comme une chapelle romane dans un hameau, en bien plus rare encore.

8h37 : fin du dernier point. 37 espèces. Voyez le gros passage de Rossignols et de Fauvettes grisettes, puis, en-dessous, le cortège des espèces généralistes que nous avons trouvées absolument partout. Et la variété – et la fragilité – des milieux symbolisée par de nombreuses espèces à une seule donnée.

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Chronique d’une saison de terrain – 08 De Gerland à la Bussière

Nous revoici en ville, et même près du carré d’hier.
Oui, je sais, vous commencez à trouver ça rengaine. Moi aussi, vous savez ! C’est toujours pareil ! C’est ça la protection de la nature ? Et bien quelquefois oui. C’est surtout mon planning. Je préfère ne pas tricher. Partager la réalité du métier de naturaliste travaillant en association : celui qui ne choisit pas où il va aller inventorier ou suivre les populations de bestioles. Du moins, pas selon des critères de balade aimable et bucolique, mais en fonction des besoins de suivi et de protection. Cela aussi peut vous donner une idée plus précise du quotidien de ce travail. Et puis rassurez-vous, ce sera bientôt un peu plus rural.

Je suis donc à côté d’un carré STOC mais la problématique est un peu différente. Cette fois-ci, il s’agit d’évaluer plus en profondeur l’avifaune de certains quartiers, mais dans la durée. On a réalisé une série d’inventaires approfondis, entre 2011 et 2013, sur différents quartiers lyonnais de densités diverses, et analysé les éléments propres à l’habitat urbain (part d’arbres et notamment d’arbres âgés, d’espaces verts, d’arbustes et de buissons, de grands et vieux immeubles…) qui favorisaient tel ou tel cortège d’oiseaux (on parle de cortège pour désigner un groupe d’espèces animales liées à un genre de milieu donné, plus ou moins précis selon le contexte). Comme prolongement à cet état des lieux, nous avons proposé à la métropole d’effectuer des suivis dans la durée des oiseaux de quelques quartiers plus ou moins « en mutation » (c’est-à-dire en densification), dans l’espoir que nos propositions pour des quartiers un peu plus accueillants pour la biodiversité soient entendues.

Le protocole prévoit de suivre ainsi quatre quartiers, deux par matinée. A l’aube, je me présente sur le premier d’entre eux, pour y effectuer un transect – un itinéraire échantillon – d’environ quatre kilomètres où je note et cartographie tous les oiseaux vus et entendus. Ensuite, départ pour le second. Et le lendemain matin, la même histoire sur les quartiers trois et quatre.
Ainsi, chaque prospection est effectuée dans la limite de deux heures après le lever du soleil, ce qui correspond à une tranche d’activité à peu près homogène (et maximale) de la part des oiseaux. L’ennui est qu’en avril, c’est aussi la même chose pour l’activité des hommes et de leurs véhicules à moteur.

Premier quartier, Gerland.
J’en arpente les parts les plus intérieures, les plus éloignées du Rhône, les plus denses aussi. Peu de résidences « années 70 » dont les espaces verts peuvent accueillir à l’occasion un Pic de la même couleur, ou un Chardonneret. Je retrouve de rares Rougequeues noirs. Pas encore de Martinets noirs. Quelques Verdiers, tout de même, et un Serin cini, toujours au même endroit dans un vieux cèdre, mais pas de Chardonneret pour compléter le trio des « Fringillidés du bâti », ces jolis granivores colorés. Quelques Tourterelles turques, et très peu de mésanges. Je ne les trouve que là où les constructions nouvelles ont préservé de vieux platanes creux. Sinon, où logeraient-elles leur nichée ?
Voici une rangée de petites maisons et leurs maigres jardins ; mais un fourré y accueille tout de même une Fauvette à tête noire. Un vague Rougegorge. Et c’est tout.
Quatorze espèces. Et pas une seule Hirondelle.

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Ténue voix du Créateur. A peine audible sous le vacarme. On n’entend même plus le merle perché juste là, sur le toit. Cocréateurs, nous ? Pas comme ça.

Ce quartier est celui de mon enfance. Voilà presque quarante ans que je le vois changer. A chaque rue, je le revois avant.
Je vous vois venir. Non, je ne suis pas hostile à tout changement, bien que j’appartienne à des groupes, des mouvances que je vois ici et là qualifier de réactionnaire pétainiste d’extrême-droite avançant masquée comme le concombre du même nom. Je n’ai jamais été par principe pour, ou contre, le nouveau, ni l’ancien, ni l’à-la-mode ni le démodé. Il m’a toujours paru plus juste de se poser la question, de la peser sur la balance du bien, de l’humain et de l’écologique. Ou du simple goût, pour le trop léger et futile pour d’autres balances. Il paraît que c’est réagir que cela fait donc de moi un réactionnaire. Et bien tant pis, et tout le monde s’en fiche, pas vrai?
Longtemps inondable, ce quartier est resté pauvre et industriel jusqu’à la fin des Trente glorieuses. En ces années de croissance, on vivait mal et l’on mourait jeune dans et autour des usines travaillant les métaux blancs. Je suis arrivé peu après. Je me souviens des ruines du « Bon Lait », friche industrielle qui a donné son nom à un quartier dans le quartier. Je revois démolir les usines devenues dépotoir, là où s’étend aujourd’hui le parc des Berges du Rhône. Je ne les regrette certes pas. Ni « la décharge », cimetière de machines rouillées, enclavée dans notre résidence proprette et formellement interdite aux jeux des gamins, qui, du coup, bien entendu, y passaient leurs mercredis. Mais à une case de là, sur le quai, se trouvait une maison flanquée d’un énorme cerisier. Il n’y a plus de décharge, mais plus non plus de maison ni de cerisier.

Le quartier a changé. Les dernières maisonnettes et petits immeubles qui accueillaient des Hirondelles disparaissent, et les Hirondelles aussi. Je me souviens de l’emplacement d’au moins cinquante nids. Il n’en reste pas cinq. La biodiversité se meurt dans ce quartier en mutation, moderne, cossu, propret, et dense. Il gagne en hommes. En humanité ? Pas sûr. Deux fois, trois fois plus d’hommes dans les mêmes rues, d’enfants dans les mêmes (petits) parcs, bouchonnant sur le même pont. Le quartier prend des allures de ville en miniature avec ses quartiers résidentiels riches, ses clapiers pour classes moyennes et ses cités cyniquement abandonnées à elles-mêmes, ses salles de spectacle et son pôle d’emploi tertiarisé, et même son quartier universitaire. Et tous ces petits mondes, juxtaposés, s’évitent avec autant de soin que d’effroi. Ils courent, tourbillonnent, sautent de dodo en métro et de métro en boulot, mais changent de trottoir quand ils se voient.
Et moi, je passe, j’arpente mon transect et dans le vacarme du tourbillon, je cherche un vague Verdier, un dernier Rougequeue, ou l’ultime nid d’Hirondelle de fenêtre, souvenir de ce qui fut, mais surtout de la part de ce qui fut que nous aurions très bien pu ne pas sacrifier bêtement.

Il re-paraît que cela fait de moi un réactionnaire. Re-tant pis.

7h 50. Je prends la direction d’Oullins. Changement de décor : des bords de l’Yzeron à la Cadière, voici la banlieue résidentielle verte, faite d’élégants pavillons « Belle Epoque » ou de maisons plus modestes, mais non sans cachet. Ici, les Mésanges bleue et charbonnière n’ont pas trop de souci à se faire. Je compte tout de même quatre Fauvettes à tête noire, encore des verdiers, des tourterelles…

Tiens ! Des Martinets à ventre blanc ! Les données commencent à s’accumuler dans le quartier, mais où diable pourraient-ils nicher ?
C’est que le Martinet à ventre blanc est un alpin ; mais depuis quelques années, il est descendu de sa montagne et profite çà et là de quelque haut immeuble comme falaise du pauvre. Reste à trouver lequel.

Plus intéressant : un Rougequeue à front blanc, vous savez, ce petit personnage au ventre orangé qui lance sa ritournelle dans les jardins bien pourvus en arbres creux. Voici, à la Bussière, les grandes résidences bâties dans les vieux parcs de maisons bourgeoises, et leurs vieux conifères. Ils accueillent la Mésange noire, la Mésange huppée et le Roitelet à triple bandeau ; bon, l’ambiance n’est pas alpestre, mais tout de même ! Cette verdure, cette présence des grands et vieux arbres « injecte » littéralement de la biodiversité dans la ville. Ces quartiers verdoyants sont une passerelle jetée entre la campagne, le plateau, les Monts même, et le cœur urbain. Que leurs arbres disparaissent et c’est Lyon qui perdra les oiseaux forestiers de tous ses parcs et petits squares, comme un scaphandrier soudain privé d’air. Vous avez déjà compris à quel point leur survie était déjà difficile…

Voici le résultat. A gauche, Gerland, à droite Oullins la Bussière. Cliquez et voyez:

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En bas à droite, vous avez vu ? Beaucoup d’espèces forestières. Peu communes, mais bien là. A gauche, il n’y en a pas une seule, et il n’y a pas non plus de mésanges, ou presque. En deux mots: ce qui manque terriblement à Gerland, ce sont les arbres, et notamment les arbres un tant soit peu âgés, avec des cavités.

Je ne me fais pas d’illusion ; nous sommes trop près du centre pour que ce coin d’agglo conserve longtemps ses arbres, ses parcs et sa verdure.
Densifions ! Densifions sans réfléchir ! Nous nous ruons sur ces quartiers pour leur « qualité de vie », et par ce mouvement même, nous détruisons ce que nous venions y chercher. Quant à lutter contre l’étalement urbain, vous plaisantez. Regardez donc les photos aériennes ! A Lyon, c’est double peine ; toujours plus dense et toujours plus étalée, affaissée, vautrée sur la plaine de l’est, les plateaux de l’ouest, et ce qu’il reste de vallée. Cette quadrature du cercle durera tant que nous fantasmerons le bonheur comme solidement corrélé au tonnage de chair humaine empilé au pouce carré dans nos « métropoles » fières de leur « taille critique ». Tant que nous n’élargirons pas le regard au-delà de l’échelle de LA métropole seule, nous conclurons que s’y entasser demeure le moindre mal. Et nous vivrons en de cauchemardesques clapiers.

Oullins, maison bourgeoise

Oullins, maison bourgeoise

Chronique d’une saison de terrain 4 – Piafs en STOC

Ce matin, c’est STOC-EPS à Thurins.
Je vous préviens tout de suite, l’avifaune ordinaire de Thurins n’est pas si riche que je puisse vous en parler pendant mille ans. C’est la faute aux… non, n’anticipons pas et commençons par le commencement.
Le STOC-EPS, ce n’est pas, comme l’insinuent déjà certains humides fennecs, le local sentant l’âcre et le vieux plastique où des professeurs sadiques entreposent des ballons percés et de lourds tapis de gymnastique bleus.
« Le STOC » est à peu près à une saison de terrain ce que le derby, le pseudoclasico et Toulon-Montferrand sont au calendrier de leurs sports respectifs : à la fois incontournable, indispensable, mais plus souvent ennuyeux comme une heure de repassage qu’exaltant comme un bouquet d’épices.

Concrètement : le STOC-EPS, en vrai, c’est le Suivi Temporel des Oiseaux Communs par Echantillonnage Ponctuel Simple.
Il s’agit donc d’un protocole à la fois simple d’exécution et extrêmement rigide, conçu par le Muséum d’Histoire naturelle, dans un but précis : suivre l’évolution des populations d’oiseaux communs sur l’ensemble du territoire. Pour cela, on effectue un dénombrement allégé, mais avec une méthode (donc une pression d’observation) toujours identique, sur le plus grand nombre possible de secteurs-échantillons (des « carrés »), tirés au sort dans un vaste espace.
En d’autres termes, on sait qu’on ne va compter qu’une partie des oiseaux réellement présents sur le carré, mais on sait aussi que cette partie sera toujours la même fraction de la réalité. Et donc, d’année en année, l’évolution du nombre d’oiseaux ainsi comptés sera bien le reflet de la réalité. Du moins pour les espèces les plus communes, les plus nombreuses présentes sur le carré. Les rares, le protocole a toutes les chances de ne pas du tout les prendre dans ses filets (en tout cas pas tous les ans).
En répétant ce protocole sur un grand nombre de carrés (des centaines à travers le pays), on obtient ainsi quelque chose de fiable, toujours en ce qui concerne les oiseaux communs.
Et c’est déjà bien.
C’est même fondamental. Car la biodiversité, ce ne sont pas que les espèces menacées, qui d’ailleurs font l’objet de suivis spécifiques, et qui sont parfois connues presque au couple près (oui, pour les oiseaux nicheurs, on compte en couples ; c’est plus représentatif de l’état des populations que de parler d’individus). Connaître l’état des espèces communes est tout aussi vital pour mesurer l’état de santé général des écosystèmes, c’est-à-dire la capacité de notre planète à porter de la vie.

En vrai, on fait comment ?

La recette tient en 4 chiffres :
4, ou plutôt 2×2 km²… la surface du carré.
2… le nombre de visites – de « passages » – à faire sur le carré dans l’année, ou plutôt dans la saison de reproduction. Classiquement autour du 15 avril et du 15 mai.
10… le nombre de points que le titulaire du carré est chargé d’y positionner, de manière régulière et apte à couvrir les différents types de milieux présents, y compris urbain. A chaque passage, il s’agira de visiter les 10 points.
5… un passage consiste à réaliser, sur chacun des 10 points, un « point d’écoute » de 5 minutes.

5 minutes ? Au parc l’autre jour c’était 10 !
Bien vu ! en effet, c’était 10, car on était dans une logique d’inventaire avec la volonté de contacter le plus grand nombre d’espèces possible, idéalement toutes.
Petit excursus : comment peut-on savoir quelle part des oiseaux réellement présents on touche en 5, 10 ou 20 minutes ?
Bien sûr, le nombre total d’oiseaux n’est pas connu, il n’est pas écrit au chapitre « Solutions » page 178 comme dans une revue de mots croisés. Mais il existe des méthodologies qui consistent à mettre sur un coin de bois une pression d’observation telle qu’on peut considérer qu’avec elles, on ne rate pratiquement rien (en contrepartie bien sûr elles sont si gourmandes en temps qu’on n’a pas les moyens de les déployer partout !) On a donc pu calibrer les méthodes allégées en les faisant exécuter en même temps et au même endroit que « l’artillerie lourde ».

Pour « prendre un carré STOC » il suffit donc de savoir reconnaître à la vue et à l’ouïe les oiseaux les plus classiques. Disons que si vous maîtrisez l’identification d’une grosse centaine d’espèces, ce sera suffisant. « Vous », car ce programme s’adresse en priorité aux bénévoles. Il suffit, hors saison, de contacter le Muséum ou le coordinateur local (LPO ou équivalent) et d’indiquer une commune pour recevoir d’ici mars un carré situé dans un rayon de 10 km. Relancé sous sa forme actuelle en 2000, le STOC-EPS a connu un maximum à plus de 1000 carrés suivis, chiffre retombé à environ 700 à ce jour.

Maintenant que vous savez comment faire, si nous y allions ?
Au lever du soleil bien sûr. Car c’est à ce moment-là, et nul autre, que les oiseaux chantent vraiment. Après deux ou trois heures de jour, leur activité va décliner – chuter même – et donc, leur détectabilité aussi.

Me voici donc à Thurins, le Narbonnet, premier point. Il fait gris et il vente. Ce n’est pas idéal, mais je n’ai pas le choix, mon planning est rempli tous les matins ! Ce n’est « pas grave » en soi : les conditions météo sont notées avec le relevé et leurs variations, prises en compte. Thurins est tapie sous l’épaule des monts du Lyonnais. De ses pentes supérieures, on domine le versant qui cascade jusqu’au plateau du Garon, puis à la grande ville, et de là, l’horizon s’étend au-delà de la Dombes et du Bugey jusqu’aux Alpes encore enneigées. Pas de doute : lorsqu’elles se montrent aussi nettes sous le ciel gris, c’est que la pluie est proche.

Le reste du paysage est moins enthousiasmant. C’est ici le pays des fruits et des légumes : à basse altitude, la campagne est semée des plaques claires des serres et des tunnels de plastique, aux côtés des vergers irrigués. Elle se couronne de collines couvertes de hêtraies et de chênaies encore décharnées, piquées çà et là de Pins sylvestres. Les crêtes se donnent des airs de Livradois ou de Margeride, avec des chicots granitiques et des landes à genêts. Le tout culmine entre sept et huit cents mètres d’altitude.

Je connais bien ce carré. C’est ma quatrième saison dessus. Au premier point, deux perdrix rouges décollent à mon arrivée. Il s’agit, en cinq minutes, de voir ou plutôt d’entendre clair à travers le chorus. L’ambiance dominante est assurée par les Merles noirs (ils sont trois) et la Grive musicienne. Deux Mésanges charbonnières se répondent – c’est-à-dire s’insultent – dans le bosquet voisin où chante également un Troglodyte. Le village marque sa présence proche par un Rougequeue noir et une Tourterelle turque. Quelques autres espèces banales complètent le relevé : Fauvette à tête noire, Bergeronnette grise, Pinson des arbres. Piètre score : on pourrait réaliser un tel tableau près de n’importe quel village français et même dans certains parcs d’agglomérations un peu vertes comme Lille ou Nantes.

Grive musicienne

Grive musicienne

Les points suivants parsèment une petite route qui s’accroche à mi-pente. Le cortège s’enrichit du Pic épeiche et du Pic vert, du Chardonneret près des maisons, et – petite surprise – d’un Moineau friquet. Je n’avais pas encore « eu » ce cousin rare et rustique du Moineau domestique sur ce carré.

Moineau friquet. Notez la calotte chocolat, la joue blanc pur, la virgule noire.

Moineau friquet. Notez la calotte chocolat, la joue blanc pur, la virgule noire.

Il y a cinquante ans, d’anciennes fiches le donnaient froidement « non noté, car plus abondant que le Moineau domestique ». Aujourd’hui, son observation est un petit événement. Il semble ne plus se reproduire régulièrement, dans le Rhône, que sur une trentaine de communes au grand maximum, peut-être moitié moins. Les pesticides, la rénovation des bâtiments, poison, métal et béton ont eu sa peau ; c’est un signe très clair de milieux qui suffoquent et se meurent. Voici enfin l’Alouette lulu, une alouette sans huppe bien classique des campagnes rhodaniennes, amie non des champs, mais du bocage, des friches et des landes. Mais je n’en compte que deux.

Alouette lulu

Alouette lulu

Voici maintenant un point forestier. Une chênaie pubescente, c’est-à-dire de ce chêne méridional dont la feuille, au revers, est couverte d’une imperceptible toison. Ces arbres ne doivent pas rigoler tous les jours : ils poussent péniblement sur un sol épais comme la liste des promesses tenues d’un président, où affleure le vieux gneiss. Dans le chemin, on discerne par places les ornières laissées par quinze ou vingt siècles de roues cerclées de fer. Ici, je peux espérer le Pouillot de Bonelli, un petit passereau vert olive au ventre pâle, très lié à ces forêts claires et bien ensoleillées ; mais c’est un peu tôt en saison. Véloce, fitis, siffleur, Bonelli, notre pays compte quatre pouillots nicheurs, surtout, d’ailleurs, discernables au chant, car ils se ressemblent ; mais chacun a son type de forêt bien à lui – sauf le premier, qu’on voit partout.

Je me contente de rougegorges, roitelets, mésanges, et de mes premiers Coucous de l’année. Plus loin, un point en bordure des landes laisse espérer, chaque année, quelque espèce moins commune, plus liée à ce milieu devenu bien rare. Affleurements rocheux, genêts hérissés, prunelliers et autres arbustes : un bout de sauvagerie, une perle du jardin de la Nature, abrupte et belle. Mais rien. Rien qu’un moineau venu du bourg et une paire de Fauvettes à tête noire.

Enfin, je bascule de l’autre côté de la ligne de crête, côté nord, et comme toujours le temps se gâte à cet instant précis. Voici encore un nouveau milieu : sur ce haut plateau s’étendent des champs, sans haies, battus par le vent ; c’est le royaume de l’Alouette des champs. Elles sont trois, haut dans le ciel. Elles et un Rougegorge qui chante dans le bois. Une silhouette de petit rapace – non, une tête levée bien haut : un Coucou, emporté vers le nord par le vent. Et c’est tout. Quel désert !

Aux derniers points, il est trop tôt encore pour retrouver les hirondelles de la ferme ; ce sera pour le second passage. Une Grive draine, à cent mètres de moi, chante à pleins tubes ; je peux même la voir dans les arbres encore nus ; et je la voue à toutes les gémonies, fricassées et sauces grand veneur, car cette braillarde couvre la voix de presque toutes les autres espèces !

Il est 9h26, et c’est la fin du premier passage de l’année sur le carré 690626. Trente-sept espèces. 89 données, moins de 10 par point : un peu à cause du vent, beaucoup à cause du milieu lui-même. Cette campagne périurbaine, rabotée, coupée de routes en tous sens et royaume d’une agriculture ultra-productive – mais productive de quoi ?
Car ce n’est pas la richesse qui domine ici, mais plutôt une grande misère biologique. Une richesse – et encore ! – telle qu’elle engendre, par ailleurs, cette misère. Une richesse qui tue.
Je voudrais bien ne pas arriver à de pareilles conclusions. Mais que voulez-vous ? Le STOC-EPS a précisément pour objectif de constater, de mesurer avec rigueur cette misère.
A quand la richesse intégrale ?