C’est l’été: petite FAQ Nature sauvage (v2019)

Oui, je sais. L’actualité, ce n’est pas ça. L’actualité, c’est les gilets jaunes, les migrants, la GPA, et beaucoup d’autres choses encore. Et le climat. Mais aussi, c’est vrai, parfois, la perte de biodiversité.

C’est l’été. C’est une saison où on est souvent dehors, où on rencontre la Nature plus souvent. Et tout aussi fréquemment, on observe un phénomène curieux… et on appelle le naturaliste du coin pour en savoir plus ! Alors, voici quelques-unes de ces questions classiques : cela vous aidera peut-être à l’occasion, et sinon, n’hésitez pas à poster un commentaire, ou à contacter l’association la plus proche de vous !

« J’ai trouvé un oisillon tombé du nid. Que faire ? »

Cas le plus simple et le plus courant : c’est un passereau, et un jeune déjà passablement emplumé, proche de l’envol. Prenez-le avec précaution (ne jamais appuyer sur la poitrine) et déposez-le sur un point haut : muret, sommet de haie, etc. (gare aux chats !) Il y sera nourri par les parents. Les oiseaux n’ayant quasiment pas d’odorat, ne craignez pas de « laisser votre odeur ». Même chose pour une jeune Chouette. S’il s’agit d’un oiseau plus grand, comme un jeune Rapace diurne, il faudra l’apporter en centre de soins dans un carton fermé, percé de trous d’aération. Gare aux serres en le capturant ! Vous trouverez plus de détails, selon les cas (oisillon nu, emplumé, rapace, martinet…) ici chez les collègues auvergnats.

« Depuis une dizaine de jours les oiseaux ont disparu. »

A partir de fin juin, les petits oiseaux des jardins deviennent invisibles et inaudibles. Enfin presque. Les dernières nichées étant sorties du nid, il n’y a plus de territoire à défendre. Les migrateurs qui vont repartir dans quelques semaines n’ont plus d’énergie à dépenser dans le chant. Les rossignols, coucous, fauvettes grisettes… se taisent rapidement à partir de fin juin. Seuls quelques sédentaires comme le rougegorge ou les grives vont animer les frondaisons. Avec les chaleurs, ces derniers chanteurs bornent souvent leur activité aux abords de l’aube. Seule la Fauvette à tête noire garde le rythme aux heures brûlantes. Pour le reste, on n’entend plus que les cris de contact des petits groupes familiaux, qui sont souvent ténus et étouffés par le feuillage, très dense à cette saison. De plus, au cœur de l’été, les oiseaux vont muer – renouveler progressivement leur plumage. Pendant cette opération délicate, coûteuse en énergie, et qui obère quelque peu leurs capacités de vol, les petits passereaux restent prudemment à l’abri des hautes branches.

« J’ai vu un colibri ».

Ah, le grand classique du colibri du mois de juillet ! Il n’y a pas de colibris en France, même échappés de captivité. Enfin, on ne sait jamais ce que l’homme a pu flanquer dans une volière, mais à 99,99%, ce « colibri » est en réalité un papillon et plus précisément un Moro-Sphinx. Regardez mieux, vous verrez ses antennes. Pour tout savoir à son sujet, procurez-vous le numéro 86 de « La Hulotte » !
Un petit mot sur les colibris tout de même : s’il n’y en a pas chez nous, ce n’est nullement en raison du froid. La famille des Colibris est exclusivement américaine, mais pas tropicale : certaines espèces habitent le sud de l’Alaska ou au contraire la Terre de feu. Le Colibri roux, le plus nordique de tous, est même capable d’une forme de torpeur (hibernation de courte durée) pour économiser l’énergie.

Moro-sphinx

Moro-sphinx

« Chez nous, depuis qu’il y a des pies et des corneilles, il n’y a plus d’autres oiseaux. »

Inutile de nier : la Pie bavarde et la Corneille noire ont connu une phase d’expansion dans les milieux urbains et péri-urbains. Toutefois… Cette phase d’expansion est manifestement terminée et la tendance est à la stabilité ; d’autre part, dans le cas de la Pie, cette installation en ville n’a pas empêché l’espèce de connaître un fort déclin depuis 25 ans, car elle tend à disparaître de nos campagnes: -60% entre 1989 et les années 2000 ! Depuis, toutefois, elle regagne lentement du terrain, surtout en ville.
A-t-elle pour autant « pris la place » des mésanges de votre jardin ? Oui, les corvidés sont des prédateurs de nichées, notamment lorsqu’ils ont les leurs à nourrir. Ce phénomène a toujours existé, sans jamais faire disparaître les mésanges. Si les Pies et les Corneilles « prolifèrent » en ville, c’est qu’elles ont appris à fouiller nos poubelles, où se trouvent des « proies » qui courent beaucoup moins vite qu’une mésange ou un criquet ! Les Corneilles aux ailes marbrées de blanc, suite à un manque de mélanine, révèlent ainsi un régime alimentaire à base de pain, trop pauvre en protéines… Les études menées sur le sujet ont conclu à un rôle tout à fait anecdotique de la prédation des corvidés sur les oiseaux des jardins. En revanche, ceux-ci ont des ennemis beaucoup plus redoutables : les pesticides employés en jardinage, ultra-concentrés ; la disparition des friches, la tonte ou l’éradication du moindre brin d’herbe sauvage, la disparition des arbres creux, des trous de murs, des buissons où ces oiseaux trouvaient le gîte ou le couvert ; le bétonnage intensif de vastes banlieues qui coupent les connexions écologiques avec les campagnes… des campagnes où, pour des raisons voisines, les oiseaux disparaissent aussi, bien qu’il n’y ait plus guère de pies !
Résultat : les uns disparaissent, les autres se maintiennent car adaptés à la survie dans un univers de béton et de goudron, pourvu qu’on y trouve du gras de jambon dans les poubelles, donnant l’illusion d’un « remplacement » des uns par les autres… Et la façon dont nous modelons les milieux est seule responsable de ce « grand remplacement ».

« Mon voisin veut que je détruise les nids d’hirondelles chez moi à cause des saletés ».

C’est simple : il n’a pas le droit.
Ni vous. Ni lui, de les détruire chez lui. Ce sont des espèces protégées, et de surcroît, menacées : vous n’en êtes pas propriétaire ni responsable, même si leur installation est consécutive à une pose de nichoir de votre part ; vous n’avez pas plus le droit de les détruire que d’assommer vos invités pour les détrousser, sous prétexte que vous êtes chez vous. Félicitez-vous de votre chance d’accueillir encore ces espèces désormais rares et laissez-le dire.
Ah ! et si vous êtes vous-même gêné par les fientes sur le mur, c’est simple : disposez une planchette sur le mur, une vingtaine de centimètres en contrebas des nids.

« Il y a des crapauds qui font du bruit à côté de chez moi ».

Si ce que vous entendez ressemble à des coassements rageurs et répétés, il s’agit très probablement de Grenouilles « type verte/rieuse » (ces espèces se sont à ce point hybridées et sont si difficiles à identifier, sauf à les tenir en main, qu’on doit en rester là). Cependant, si vous habitez au sud de Lyon, il peut aussi s’agir de rainettes.
Les crapauds, les vrais, ont souvent des chants beaucoup plus discrets, et plus jolis aussi. La palme revient sans conteste à l’Alyte accoucheur, dont la note d’ocarina forme, par les belles nuits chaudes, de véritables concerts champêtres. Cliquez ici: vous trouverez un petit guide sonore bien utile.
Quant au bruit… et bien, n’est-ce pas toujours mieux que le vacarme d’une route ? Et si vous avez la chance d’entendre une espèce pas trop commune, c’est-à-dire hélas toutes à part la Grenouille verte, profitez du bonheur de savourer un spectacle en alarmante raréfaction… et transmettez la donnée à votre site Visionature préféré !

« Est-ce qu’il faut nourrir les oiseaux en été ? Et leur donner de l’eau ? »

Les avis divergent mais le consensus, globalement, n’est pas en faveur du nourrissage estival ou printanier. À cette saison, les oiseaux des jardins, même granivores comme le chardonneret ou le verdier, ont besoin d’insectes pour nourrir les jeunes, dont la croissance requiert des protéines. Vous seriez bien en peine de les leur fournir. Bornez le nourrissage à la saison froide pour laquelle vous adopterez des mangeoires-plateaux, dotées de toits ne permettant pas l’accès aux pigeons, des dispositifs suspendus, des « distributeurs de graines » à trémie tels que le mythique distributeur de tournesol « La Hulotte ». En été, en revanche, il est bon de prévoir de l’eau. Proposez aux oiseaux des coupelles renouvelées tous les jours (ne serait-ce qu’à cause des moustiques); l’idéal est que l’une d’elles soit suffisamment large pour permettre aux oiseaux de s’y baigner. Placez-la alors au centre d’un espace dégagé pour éviter qu’un chat ne profite de l’aubaine.

« On peut faire quelque chose pour les hérissons ? »

Bien sûr. D’autant plus que l’espèce se porte très mal. La première chose est de trouver des alternatives à l’anti-limaces qui leur est fatal. Pensez aussi à éliminer du jardin tous les déchets et objets qui pourraient blesser l’animal, notamment les bouts de tuyau de plus de 2 cm de diamètre (un jeune peut s’y coincer ou s’étouffer). Gare aux bassins, piscines et autres points d’eau aux bords abrupts: s’il n’est pas possible de modeler une berge en pente douce, prévoyez une planchette inclinée ou du grillage qui permettra à l’animal tombé à l’eau de ressortir. Assurez-vous que vos clôtures laissent libres des passages de la largeur d’une main au ras du sol: la petite faune doit impérativement pouvoir circuler.
Enfin, en période de canicule, les hérissons ont soif… et faim! Mettez-leur des coupelles d’eau propre à disposition. Pour les nourrir, choisissez de la pâtée pour chien au poulet que vous placerez dans une gamelle sur laquelle vous poserez un couvercle. Seul le Hérisson pourra y accéder en le repoussant avec son museau pointu. Ce nourrissage est très indiqué par temps chaud et sec (les vers de terre s’enfouissent) et en automne, quand le Hérisson doit accumuler des réserves avant l’hibernation.

« Il y a un serpent dans mon jardin ! »

Mais c’est très bien !… Bien sûr, il vaut mieux éviter que les enfants croisent une vipère au jardin. Seulement… c’est très improbable ! D’abord, parce que ces animaux farouches et peureux se tiennent à distance de nos gesticulations. Ensuite, parce que les vipères, victimes de destructions directes, de perte d’habitat et de disparition de leurs proies (sinistre triptyque de la biodiversité en péril), sont devenus des animaux très rares… Il est donc fort probable que votre voisin longiligne soit en réalité une Couleuvre, et même en général une Couleuvre verte et jaune.
Que faire alors ? Cohabiter, bien sûr ! Avant tout : tous les Reptiles sont protégés, vipères y compris. Leur présence est signe d’une bonne qualité de l’écosystème : c’est flatteur pour votre jardin ! Les Reptiles éliminent bon nombre de ravageurs des cultures, sans demander plus en échange qu’un peu de tranquillité. Au besoin (animal entré dans un bâtiment), contactez SOS Serpents.

« J’ai vu des nids d’hirondelles, l’autre jour… mais à qui est-ce que je dois le dire ? »

(Là, si vous suivez ce blog, vous devez commencer à connaître la réponse !) Il suffit de vous inscrire sur le site Visionature de votre région ou département, ou du lieu où vous avez effectué l’observation (si c’est en vacances par exemple). Son adresse est en général http://www.faune-[VotreRégionOuVotreDépartement].org
Il existe encore quelques régions où les associations n’ont pas adopté le système Visionature, ce qui rend la procédure un peu plus difficile. Dans ce cas, allez directement sur le portail national faune-france.org Il est synchronisé avec tous les sites Faune-XXX.org locaux mais couvre aussi les régions qui n’en ont pas. Vous pouvez aussi télécharger l’application NaturaList sur votre smartphone (Android uniquement). C’est une application de saisie des données qui alimente Faune-France. Mais elle vous permet aussi de consulter les observations récentes faites par les autres naturalistes autour de vous.

S’inscrire sur un site Visionature n’est pas plus difficile que sur n’importe quel site ou forum. Un petit mode d’emploi est toujours disponible dans les menus de la partie gauche. Chaque site est géré localement, ce qui explique de petites variantes dans les menus, mais la procédure ne change jamais, et – c’est important – votre login/mot de passe, une fois créé sur un site, sera valable sur tous. En fonction du nombre de données que vous transmettrez, vous aurez accès à davantage de fonctionnalités en termes de consultation des données saisies par d’autres. Mais vous aurez toujours accès à des listes d’espèces par commune, des cartes, et bien d’autres informations. Vous pourrez aussi agrémenter vos données de photos (pratique pour les vérificateurs si vous avez un doute sur l’identification), re-télécharger vos données sous format Excel… une base participative, quoi !
N’oubliez pas : toute donnée est intéressante et là plus encore qu’ailleurs, le doute ou l’erreur font progresser…

« Et sur quoi vous vous basez pour dire qu’il y a plus ou moins de telle espèce ?

Et bien… on les compte. Tous. Partout, autant que possible… Pour en savoir plus notamment sur les oiseaux communs, visitez le site du Muséum d’histoire naturelle qui vous explique comment on évalue la santé de leurs populations… et vous donne tous les résultats.

D’autres questions ? Les commentaires sont ouverts… et surtout, les collègues des nombreuses associations de protection de la Nature, LPO, GON, GONm, AOMSL, et tous les autres… vous attendent !

Bel été à tous, en pleine Nature je l’espère.

Compter, connaître la faune sauvage… Faune-France, le meilleur outil

Compter, connaître la faune sauvage… Faune-France, le meilleur outil

Vous avez vu une bête sauvage ? Ne le gardez plus pour vous.

Il est de plus en plus fréquent que certains d’entre vous me signalent une observation remarquable (un vol de cigognes par exemple) ou me demandent si tel ou tel oiseau est présent, rare, répandu… dans leur ville ou leur région.

Pour vous répondre, je me sers systématiquement des sites Visionature et je propose de vous y guider un peu. Non pas que j’en aie marre de vous répondre (du tout !) mais en sachant naviguer vous-mêmes sur ces sites, vous y découvrirez plein d’infos collatérales à votre question.

Est-ce que telle espèce est rare, commune, classique, en France, dans ma région, dans ma commune, à cette saison, toute l’année, au printemps, en hiver ? Est-ce qu’on peut la voir un peu partout, plutôt en montagne, plutôt dans le Midi, ou sur le littoral, ou dans les régions d’étangs ? Tout ça, maintenant, vous pouvez le savoir en cinq clics maxi.

Et même vous pourrez à votre tour contribuer.

Pour commencer : c’est quoi Visionature, Faune-France et tout ça ?

Visionature, c’est un modèle d’interface créé par une société suisse appelée Biolovision pour créer des sites internet de saisie et de consultation de faune et de flore sauvage. Surtout de faune. Pour la flore, les méthodes de recensement sont très différentes, alors ça ne se fait pas trop, à la notable exception du site Orchisauvageconsacré aux orchidées sauvages (sans blague ?) de France métropolitaine.

Sans détailler de trop :

  • La très grande majorité des associations de protection de la biodiversité de France (LPO et autres) ont déployé progressivement des sites Visionature sur leur territoire d’action, ce sont les « sites locaux » dont l’URL est généralement Faune-departement.org ou faune-region.org (faune-iledefrance.org ou faune-loire.org par exemple) ; pour découvrir tous les sites locaux, c’est ici
  • Elles se sont organisées en un réseau national grâce auquel elles peuvent discuter dans des comités et transmettre aux ingénieurs de Biolovision leurs demandes spécifiques d’amélioration de l’interface, mais aussi décider de transmettre des données à tel ou tel partenaire public, scientifique, privé… en veillant à ce que la sécurité des animaux concernés ne soit pas compromise ;
  • Ce réseau a débouché sur l’ouverture en 2017 du site faune-France.org qui agrège les données de tous les sites locaux et permet de saisir directement ses données, qu’il existe ou non un site local.
  • Enfin, il existe une application mobile sous Android (NaturaList) qui permet de saisir ses observations sur le terrain avec son téléphone puis de synchroniser le tout avec les sites du réseau Visionature.

Concrètement ça donne quoi ?

Pour faire part de vos observations de faune, qu’il s’agisse de mésanges dans le nichoir, de cigognes posées sur l’église du village, d’un renard écrasé sur la nationale ou de tritons dans le lavoir :

1/ Rendez-vous soit sur faune-France.org soit sur le site local de votre région ou département s’il existe, cliquez sur J’aimerais participer et inscrivez-vous

2/ Connectez-vous avec le login (mail) et le mot de passe fourni

3/ Allez dans Transmettre mes observations, pointez l’endroit sur la carte puis indiquez l’espèce, la date, le nombre etc.

Important : donnez une adresse mail que vous consultez, car les données sont vérifiées (relues) et en cas de doute, un vérificateur vous contactera. C’est la véritable raison d’être de l’inscription obligatoire : garantir ainsi la fiabilité de la base.

Votre inscription effectuée une fois est valide sur TOUS les sites Visionature ; les locaux, le national Faune-France, et même les étrangers (ornitho.ch, ornitho.it, ornitho.de etc)

Elle vous servira aussi pour utiliser l’application NaturaList.

La localisation exacte d’une donnée n’est consultable que par les administrateurs du site (associations). Vous pouvez masquer votre nom, les données, les photos des animaux que vous joignez aux données. Autrement dit, vous pouvez saisir les données de votre jardin sans que ça révèle le moins du monde votre adresse à la planète entière.

Seule l’association qui administre la base verra toutes les informations et s’en servira exclusivement dans des buts de protection conformément à son objet. Aucune information, jamais, n’est vendue à des fins de vous refourguer on ne sait quelle pub ciblée.

Notez que vous pouvez consulter un certain nombre d’informations sans vous inscrire (mais pas en transmettre).

Pourquoi donc noter ses observations de faune sauvage sur Visionature ?

Parce qu’elle se fait de plus en plus rare, pardi. Quelques espèces très adaptables tirent leur épingle du jeu dans les milieux à la noix fabriqués par l’homme – en gros elles font les poubelles, l’immense majorité régresse à toute vitesse. C’est vrai en Amazonie comme en Europe, vrai des vautours au Pendjab comme des orvets dans le Poitou, de la chouette du clocher comme des pandas lointains.

Alors, noter tout ce qu’on a vu dans une base centralisée sert déjà à ça :

  • Vérifier si, oui ou non, les espèces diminuent ;
  • Savoir où, quand, comment, elles se maintiennent, progressent ou s’effondrent.

Je vous vois venir : madame Elisabeth Levy veut de la science et vous aussi, et vous allez me dire que le simple tas d’observations éparses faites sans protocole par des personnes aux connaissances naturalistes hétéroclites n’est certainement pas le genre de chose sur quoi fonder des tendances calculées au centième près. Tout à fait. Seulement, bien sûr, on ne fait rien de tel. Sans nous étendre car j’ai déjà traité le sujet ici, retenons que tout un chacun, selon ses compétences, peut saisir des données « opportunistes » – des observations toutes simples – ou s’inscrire à tel ou tel protocole strict de suivi, et que les tendances sont d’abord calculées grâce aux données protocolées. Toutes sont de toute façon réunies dans Faune-France et son réseau: la mésange de votre nichoir tout comme les données recueillies par les rapaçologues chevronnés qui suivent les nids de Vautour percnoptère sous financement européen. Il n’y a pas « le truc grand public » et « le truc des pros » qui serait ailleurs, secret, fermé.

À quoi bon, dès lors, saisir des données opportunistes ?

D’abord parce que lorsqu’elles sont très nombreuses, il est possible de les exploiter quand même, la masse compensant dans une certaine mesure les biais. Il incombe aux rois des stats de dépatouiller ce « dans une certaine mesure » et le Muséum d’histoire naturelle planche dur sur le sujet, maintenant que nos fameuses bases Visionature collectent des données, littéralement, par dizaines de millions. Plus de soixante millions à ce jour dans l’ensemble du réseau !

Ensuite parce qu’une donnée opportuniste, c’est déjà une donnée de présence (voire de reproduction, si vous notez un couple, une nichée…) qui permet de connaître l’aire de répartition – la surface peuplée par une espèce.

Enfin parce qu’en ce moment, même les espèces communes disparaissent à la vitesse de l’éclair. L’énorme masse de données collectées par le réseau Visionature nous donne une vision de plus en plus fine de ce drame, comme on rend sa vision plus nette en ajustant la molette des jumelles. C’est ainsi qu’on découvre que les aires de répartition ne sont plus continues mais trouées de partout. La fréquence à laquelle une espèce est notée, rapportée au total, donne un indice de son évolution. Et ainsi de suite – je simplifie à l’extrême, car cet article est déjà très long. Avant de conclure, de classer, notamment, les espèces dans telle case des funestes Listes rouges il se déroule nombre de filtres, de tris, de recalculs et de tests (et c’est aussi pour ça qu’elle ne se remet à jour que tous les 8 à 10 ans et non en temps réel !) Vous trouverez ici une longue liste des manières d’exploiter ces données, toujours au bénéfice des animaux eux-mêmes.

Le Moineau friquet en Auvergne, observations 2019. Cette espèce était banale partout il y a vingt ans.

Du coup c’est juste histoire de refiler des données aux spécialistes ?

Pas du tout ! Sur tous les sites Visionature, à commencer par Faune-France, vous pouvez apprendre des tas de choses. Les Cartes du moment indiquent l’avancée des migrateurs au retour du printemps par exemple, ou l’émergence d’un papillon, la reproduction d’un triton… Sur les sites locaux, il y a toujours une rubrique « Atlas des oiseaux », « Les espèces de ma commune » ou approchant (les intitulés varient, pas le contenu) grâce auquel vous pourrez voir quelles espèces peuplent votre commune, quelle est leur répartition sur le territoire, à quelle saison on peut la voir.

Exemple de consultation de Faune-France: le passage des Grues cendrées au-dessus du pays dans la deuxième semaine de février 2019 (carte établie en temps réel grâce aux données saisies)

Enfin, il y a la Consultation multicritères (« Consultation des données » sur Faune-France) qui sert à indiquer un intervalle de temps, une espèce ou un lieu… et afficher une liste, un tableau récapitulatif, une carte… bref, ce que vous voudrez. Où donc vit ce machin qu’on nomme Bruant zizi ? L’hirondelle de fenêtre est-elle déjà revenue dans mon département ? Tout ça est à portée de clic. Essayez donc tout de suite !

Les amours broyées des derniers crapauds

Février-mars, c’est la saison des amours des amphibiens.

Florilège.

« Natura 2000 consiste à geler 20% du territoire national pour y élever des crapauds et cultiver des orchidées. » (lu en 2001 sur le site d’une FDSEA)

« Protéger les crapauds. Le fond du fond du ridicule ». (Un twitto très fier de beaux diplômes en économie)

« Les écolos, ce sont des cinglés animés par la haine de soi gauchiste au point de vouloir sauver des crapauds plutôt que des hommes. » (Lu à peu près une fois par quinzaine depuis vingt ans)

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La saison des amours des amphibiens, c’est quoi ?

Souvent, c’est ça.

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Cela vous est peut-être d’ailleurs déjà arrivé. Une petite route de campagne le soir le long d’un bois, en voiture, et tout à coup dans vos phares : une « grenouille » … puis dix, vingt, cinquante, cent ! Impossible d’éviter d’en écraser, même lancé dans un périlleux Garmisch-Partenkirchen sur bitume.

Que se passe-t-il ?

Il se passe que les amphibiens, même si leur peau très fine exige une humidité constante, ne consacrent pas leur vie entière à barboter. Cela ne représente même qu’une part de leur cycle annuel qui peut être, selon les espèces, des plus restreintes. S’il est vrai que les grenouilles, les vraies, se cantonnent le plus clair du temps à leur mare, pour de nombreuses autres espèces, anoures (« les sans-queue » : crapauds, sonneurs, pélodytes, pélobates, alytes…) ou urodèles (tritons, salamandres), l’eau n’est rien de plus qu’un lieu de ponte et l’habitat des larves. Sitôt adultes et sortis de l’eau, ils n’y retourneront que pour se reproduire. Et quelquefois même jamais, comme la femelle d’Alyte accoucheur : chez cette espèce, l’accouplement et la ponte ont lieu à terre.

« En temps normal », donc, les amphibiens mènent leur petite vie, « en phase terrestre », dans les bois de feuillus, sous les haies, dans les jardins. Par forte chaleur, ils s’enfouissent ou s’abritent sous un tas de pierres, dans un vieux mur. Et la nuit, en avant toute à la chasse aux escargots, vers, araignées et autres sylvestres friandises.

À la saison des amours, il s’agit donc de sortir de là et de mettre le cap sur l’eau libre. Généralement, ils cherchent à regagner la mare ou l’étang qui les a vu naître : puisqu’ils y ont grandi sans encombre, il est légitime de supposer que les lieux sont sûrs. Et puis mettez-vous donc à leur place. Réduisez-vous à la taille d’un crapaud de quelques centimètres qui doit crapahuter – normal – sur les feuilles mortes, à travers les branches mortes, les fougères, les pierres, les racines, les buissons, le mufle au ras du sol, parfois sur deux à trois kilomètres. Trois kilomètres en sous-bois, sans chemin tracé, avec vos grandes jambes, vous mettriez près d’une heure. Et vous ne risquez pas la fatale rencontre d’un chat, d’une couleuvre ou d’un héron. Âpre stage commando que les amours des anoures !

Et voilà que devant l’amphibien transi paraît une large bande grise et rugueuse, sporadiquement parcourue de monstres aux yeux étincelants qui galopent dans un grondement de tonnerre : la route départementale.

Il faut y aller. La mare est de l’autre côté. Pas le choix.

Et la route se couvre de centaines de morts.

Autant de centaines de milliers d’œufs, de têtards, de crapauds en puissance en moins.

Et ensuite il faudra retraverser en sens inverse. Du moins ces victimes-là auront-elles pu assurer leur descendance.

Cela vous fait rire ou hausser les épaules ? Ou vous pensez qu’on n’y peut rien ?

Lourde erreur.

En France, comme en Europe, la moitié des espèces d’amphibiens sont gravement menacées. Dans quelques années, il n’y en aura plus du tout.

Finis, ces maillons clés des écosystèmes dont nous avons tant besoin. Finis les magnifiques tritons multicolores, les alytes à l’envoûtante flûte de Pan, les sonneurs à la pupille en forme de cœur …

Le tronçonnage de leurs parcours nuptiaux par d’innombrables routes toujours plus fréquentées n’est pas la seule menace. Mais elle peut exterminer à elle seule une population en quelques années.

Finis, les crapauds du vallon. Et bonjour les déséquilibres écologiques, les proliférations de ravageurs dans le champ d’à côté. « Je ne comprends pas, il a fallu traiter deux fois plus ! » Deux fois plus de poison …

Finis, ces ancêtres de tous les vertébrés terrestres. Car notre ego d’espèce capax Dei dût-il en souffrir, nous sommes nés il y a longtemps du poisson qui se lança sur la berge. Étrange réalité, déroutante Création, nous sommes issus, non de la cuisse de Jupiter, mais de cuisses de grenouilles. Et nous hantons un monde peuplé d’amphibiens. Ils étaient là trois cents millions d’années avant nous.

Rien que pour cela, en-dehors même de leur utilité vitale, de leur biologie fascinante, nous leur devons quelque respect.

Quel respect ? Déjà de mettre fin au scandale de ces génocides routiers. Tous les ans, dans le froid de février, les associations sont sur le pont, pour la sacro-sainte « pose de filets ». Ces longues barrières doivent bloquer les bêtes en migration et les contraindre à tomber dans des seaux, qu’il faudra ensuite, évidemment, transporter de l’autre côté, pour y relâcher la moisson.

Avant cela il a fallu piocher dans le sol encore parfois gelé des bas-côtés pour y ancrer les filets. Ensuite, il faudra relever les seaux, pendant plusieurs semaines, tous les jours.

Et répéter l’opération chaque année jusqu’à ce qu’enfin, quelqu’un se décide à voter la construction d’un crapauduc. Cette fois, des barrières fixes canaliseront les voyageurs non plus vers des seaux en plastique mais vers des tunnels menant à la félicité de l’étang.

En attendant, la survie des amphibiens, la survie des équilibres écologiques du vallon repose sur les épaules et les reins de quelques dizaines d’acharnés, indifférents à ceux qui, tout à l’heure, devant leur déjeuner bien chaud, les traiteront de parasites et de bobos donneurs de leçons jamais sortis de leur quartier huppé.

La presse locale saluera leur courage – dormez tranquilles braves gens : tout va bien, les crapauds sont sauvés, puisqu’il y a quelques énergumènes assez fous pour se casser le dos pour eux.

Que ces lignes soient au moins un appel à réfléchir à les rejoindre, ne fût-ce qu’une matinée. Au moins, si vos trajets vous jettent au beau milieu d’un de ces funestes sites d’écrasement, pas de blague : faites remonter l’info. Tous ne sont pas connus. Il suffit d’une route qui sépare un bois d’un étang.

Trop d’espèces sont sur une telle corde raide. Crapauds, busards, aigles, vautours, grands hamsters … trop d’espèces dont la disparition n’est retardée que par l’énergie d’une poignée d’acharnés, qui loin des projecteurs, les sauvegardent, littéralement, au jour le jour et à la main.

Cela ne durera pas éternellement. Nous ne pourrons pas éternellement tenir suspendus à un si maigre fil.

Il va falloir que ça change.

Il va falloir construire un monde où nous n’aurons plus besoin de poser les filets tous les ans, ou bien finir comme les crapauds.

crapaud

Quand le moineau a bobo à son écolo

Après les baleines et les pandas, après les tigres et les éléphants, après 50% des animaux vertébrés en 40 ans la France a découvert la semaine dernière que Paris avait perdu 73% de ses moineaux en treize ans. Et même moins, puisque les populations étaient restées stables jusqu’en 2008.

La crise d’extinction prévue depuis plusieurs décennies par les Cassandre[1] écologistes est en train, comme l’armée grecque sous les murs de Troie, de commencer à nous distribuer les gifles annoncées. Et tellement fort qu’il devient impossible de les ignorer. La disparition des Moineaux domestiques sur le territoire de la ville de Paris n’est pas une vue de l’esprit : c’est le résultat de comptages coordonnés par le CORIF et la LPO avec une méthodologie transparente et parfaitement vérifiable.

Reste encore à comprendre ce qui se passe. Il n’y a plus de moineaux à Paris ? Bon.

À qui la faute ? Aux autres, bien sûr, et à ceux qu’on n’aime pas, tout d’abord. Panorama.

 « C’est de la faute d’Anne Hidalgo »

 Madame Hidalgo est ce qu’on appelle un personnage-repoussoir. À tort ou à raison, et ce n’est pas notre sujet, elle s’est laissé mitonner une image de bobo déconnectée caricaturale qu’on peut sans risque rendre responsable de la moindre patte cassée du territoire français ou de problèmes qui, comme les embouteillages ou l’odeur pénétrante des quais de Châtelet les Halles, sont vieux d’un ou plusieurs quarts de siècle. La crise d’extinction a beau être rapide, le moineau n’a tout de même pas disparu en un jour. Les premiers effondrements ont été constatés en Écosse vers la fin des années 90, puis en Europe centrale, la France restant mystérieusement épargnée quelque temps. Et puis logiquement nous avons été touchés à notre tour aussi…

Retenons-en que la disparition du Moineau domestique est un phénomène européen, rural autant que citadin, entamé il y a plus de vingt ans, aux causes nécessairement multiples, mais qui seront à rechercher parmi les modifications de l’environnement des oiseaux – et donc du nôtre – communes à toute la zone touchée dans les dernières décennies. En outre, il s’inscrit dans un effondrement général de la biodiversité dite ordinaire en Europe et en France. Le Moineau domestique disparaît comme son cousin le Moineau friquet, comme le verdier, la linotte et le chardonneret, comme les alouettes et les bruants, les chauves-souris, les carabes, les campagnols amphibies et bien d’autres. Ce sont les systèmes vivants qui tombent en panne d’un bout à l’autre du pays, du continent, de la planète.

Inutile donc de mettre en cause « les écolos bobos parisiens »…

« C’est de la faute aux pies, aux corneilles et aux perruches »

 L’irruption de la pie, de la corneille et de la perruche dans notre environnement urbain sont des changements bien visibles, qui ne nous ont pas échappé. En plus, la pie est bruyante, la corneille est moche, et la perruche une exogène. Voilà donc un trio de coupables parfaits qui saute aux yeux et arrange tout le monde. Après tout, corneille et moineaux, la nature se débrouille et nous n’avons rien à y voir, n’est-ce pas ?

C’est un fait : ces trois espèces ont fortement progressé à Paris ces trente dernières années. Les deux premières se sont adaptées à toutes nos grandes villes, la troisième restant assez marginale hors d’Île-de-France : à Lyon, bizarrement, sa population se borne à quelques couples, et a priori – mais il n’y a pas eu d’enquête spécifique – le moineau disparaît aussi. Plusieurs études ont établi la faiblesse de l’impact par la prédation, certes réelle, des pies et corneilles sur les moineaux, ainsi que sur les autres petits passereaux, d’ailleurs (voir ici la thèse de François Chiron – consultez à partir de la page 146). La vraie raison du succès des corvidés en ville tient à leur capacité à se nourrir « comme nous » : de pain, de frites et de bouts de jambon, toutes proies qui détalent notoirement moins vite qu’une mésange ou un moineau. Un témoignage en est fourni par les corneilles en partie décolorées, assez communes en ville : la faute à une nourriture à base de pain, trop pauvre en protéines, qui ne permet pas de synthétiser assez de mélanine pour rendre le plumage bien noir. En outre, il y a des siècles que les moineaux vivent en ville : il eût été bien surprenant que pies et corneilles ne s’en fussent avisés que depuis vingt ans…

Quant aux perruches, qui n’occupent pas les mêmes sites de nidification, n’utilisent pas les mêmes sources de nourriture et prédatent encore moins les moineaux (ce sont des frugivores), elles ont encore moins à voir avec la choucroute.

Pas de chance, voilà encore une explication bien commode qui s’effondre. Mais cherchons encore…

« C’est de la faute à la gentrification »

 En voilà encore un tout beau repoussoir ! La gentrification, c’est quoi ? En gros, c’est une corneille à tête d’Anne Hidalgo sur un trottoir propret du quinzième arrondissement. C’est riche, arrogant, ça mange les pauvres, et donc, les moineaux. Pourquoi les moineaux ? Parce que gentrifier amène à rénover (ou raser) les vieilles bâtisses et faire disparaître les cavités où les moineaux élèvent leur nichée. Voilà déjà quelque chose de plus clair, et de plus juste. L’étude CORIF-LPO pointe une corrélation entre cherté des loyers et disparition des moineaux, faute de vieux murs à trous dans les quartiers cossus. Idem, la fin des friches et terrains vagues signifie, pour tous les oiseaux de la ville, autant de graines sauvages et d’insectes en moins, donc une perte de ressources alimentaires en plus des sites de reproduction perdus. Gîte et couvert en moins, c’est la fin des oiseaux : un schéma classique. Nous touchons ici au vrai : l’évolution des formes urbaines devient franchement hostile à toute forme de nature, même la plus commensale de l’homme.

Il serait néanmoins erroné de tout mettre sur le dos de « la gentrification ». Les ZAC, les usines, parkings, supermarchés et lotissements modernes ne sont pas plus accueillants. On n’y tolère pas plus les trous de murs, les friches, les herbes folles et les vieux arbres qui sont pourtant indispensables au maintien d’un peu de vie autour de nous !

C’est notre rapport à la végétation, au spontané, au « propre » qui est en question ici. Paradoxalement, lorsqu’on tente de préserver les plantes sauvages, les herbes hautes et les arbustes indispensables aux moineaux (et aux autres), la démarche est non seulement perçue comme un « défaut d’entretien » mais comme un « délire de bobo » partie intégrante de la gentrification, alors même qu’elle est bien plus facteur d’économies que l’entretien traditionnel qui ne laisse pas croître un brin d’herbe.

Une gestion comme celle-ci, avec pieds d’arbre végétalisés (ici, même, « cultivés »), et quelque liberté pour la flore spontanée interstitielle – c’est sans doute du pur Hidalgo, bobo, machin, tout ça (mais dans un quartier populaire, en l’occurrence le 20e). Mais ça, c’est une gestion de nature (sans mauvais jeu de mots) à ramener des moineaux dans la ville. Ça ne coûte plus cher à personne… Et c’est tout de même plus agréable que le béton brut non ?

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Végétalisation à Paris 20e arrondissement

Bref, ne tournons plus autour du pot : c’est la faute aux changements du milieu urbain. Les moineaux, verdiers, chardonnerets, les mésanges, rougequeues et fauvettes, les rougegorges, les accenteurs et les pouillots, ont tous besoin de recoins où abriter leur nid – dans un mur, une vieille cheminée, une haie, le tronc ou la ramure d’un arbre ; ensuite, d’insectes, au moins pour nourrir les poussins ; enfin, à la mauvaise saison, de nourriture plus végétale : baies, épis de graminées folles… Regardons autour de nous : que reste-t-il de tout cela ? Que laissons-nous subsister de tout cela ?

Pas grand-chose.

Alors, pas d’herbe, pas d’oiseaux non plus…

Des décennies de chasse à la flore spontanée, accusée de « faire sale », la fin des maisonnettes et des jardins au cœur des villes, la construction du moindre espace – le mètre carré vaut de l’or et même bien plus – la pollution de toute nature, et enfin, l’étalement de la ville, qui intercale entre le centre et « la campagne » souvent bien polluée elle-même des kilomètres de banlieues : voilà le bilan pour les oiseaux urbains de ces soixante dernières années. Jetez un œil, sur le portail à remonter le temps de l’IGN, aux cartes et vues aériennes de nos grandes villes dans les années cinquante… et aujourd’hui. La biodiversité quitte nos cités parce qu’elle ne peut plus s’y maintenir. Tout simplement.

« Ce n’est pas grave, la ville c’est la place de l’homme : que la nature aille à la campagne ! »

Ah.

Et où voulez-vous qu’elle aille, « à la campagne » ?

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Hé, oui… Si tout n’est pas aussi hostile que nos grands plateaux céréaliers, le même raisonnement pourrait être tenu, de proche en proche, jusqu’à confiner le plus banal moineau dans quelque infime réserve où des touristes selfiseraient à ses côtés dans un ridicule accompli.

Ce que cette crise doit nous apprendre aussi, c’est que la biodiversité n’est pas une pièce de mobilier qu’on déplace ou qu’on range ; c’est une sorte de super-organisme où tout est lié (tiens !) et nous aussi. Une ville sans oiseaux, c’est une ville trop polluée, trop minérale, trop asphyxiée, trop empoisonnée, pour laisser place à la moindre bestiole ; c’est une ville morte… une ville morte pour nous aussi. Nous ne nichons pas dans les trous de boulin et ne mangeons pas de chenilles, mais nous respirons le même air et nous exposons aux mêmes produits, au même climat que le moineau qui piaille sous la tuile.

En le chassant, c’est nous que nous chassons. En le protégeant, c’est nous que nous protégeons.

[1] Eh ouais. On a tendance à trop l’oublier : Cassandre avait raison.

Faune-France: la nature au bout de la souris

Le 1er juillet, un site a ouvert dans l’indifférence à peu près complète. Il s’appelle www.faune-france.org

Il est vrai que, comme en informe l’article de présentation à la une, il ne s’agit que d’une ouverture dans une version basique (sic). Son esthétique est sommaire. Il ne contient pas encore beaucoup de données. Il s’est élevé comme une faible plante, comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée; il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n’avait rien pour nous plaire. Mais il verra une postérité et prolongera ses jours; et l’oeuvre de l’Eternel prospérera entre ses mains (Is 53, 2 et 10)

Parfaitement !

Quel est donc ce mystérieux site ? Une révolution. Ou plutôt la nouvelle étape d’une révolution.

D’où viennent les prises de position des associations de protection de la nature, les combats contre les grands projets dévastateurs d’écosystèmes, les recours pour destruction d’espèces protégées ? D’où viennent les listes rouges, les statuts de protection, les chiffres alarmants sur la disparition massive de la faune sauvage ?

De projections idéologiques de gens qui ne sortent jamais d’un bureau parisien ?

Non. De données.

« Le 1er août 2017, à Saint-Bonnet-des-Bruyères j’ai observé un groupe de 300 Milans noirs en vol migratoire vers le sud » : une donnée. « Le 29 juillet, au lac du Drapeau à Décines-Charpieu, quatre Grèbes huppés : mâle, femelle, et 2 jeunes non émancipés » : une autre, et accessoirement une preuve de reproduction certaine du Grèbe huppé sur le fameux lac. « Le 29 juillet, au lieu-dit Combe Gibert à Orliénas, un nombre non précisé de Conocéphales bigarrés ; également Conocéphales gracieux, Criquets des pâtures, Aïolopes émeraudines, Criquets blafards » [car toutes ces bêtes charmantes sont des criquets] : chacune de ces mentions d’une espèce, en un lieu, à une date, identifiée par un ou des observateurs, égale une donnée.

On est vite à des centaines, des milliers, des dizaines de millions rien que pour cette décennie.

L’atlas des oiseaux de France publié l’année dernière s’appuie sur cinquante millions de données recueillies en quatre ans.

Et Faune-France dans tout ça ?

Et bien Faune-France, c’est le site conçu et piloté par un comité réunissant les principales associations de protection de la nature du pays pour faciliter la consultation et la saisie de toutes ces données à tout un chacun.

Car, et c’est toute la dimension politique du sujet, ces données sont produites par les citoyens qui choisissent de contribuer bénévolement aux bases des associations. Une fraction seulement est produite par les salariés de celles-ci ou par des fonctionnaires qui alimentent alors leurs propres bases. Quant aux programmes spécifiques de science participative, qui collectent des données sur un groupe de faune, un territoire spécifiques, ou selon un protocole particulier, elles s’appuient également sur une coordination dont les associations sont partenaires, sinon les principales animatrices, et leur réseau de bénévoles, c’est-à-dire : tout le monde.

Ensuite, et c’est essentiel, ces données sont validées. Évidemment pas une à une, ce n’est ni utile ni possible. Des vérificateurs, bénévoles eux aussi, examinent le flot de données et réagissent en cas de saisie surprenante : un migrateur noté à une date anormale, une espèce très rare et inconnue dans la région, un indice de reproduction pour une espèce qui n’est censément que de passage. Alors, ils contactent l’observateur pour en savoir plus, et s’il le faut l’auteur sera invité à modifier ou supprimer sa donnée jugée erronée, ou trop mal documentée pour être conservée en l’état. Car une donnée « anormale » sera conservée, mais seulement si l’observateur a fourni des éléments probants.

Ainsi, la connaissance progresse, prend en compte les changements propres au vivant, avec rigueur mais en veillant à ne pas démotiver les citoyens par un dogmatisme agressif.

Jusqu’au 1er juillet, c’étaient les portails Faune locaux (faune-iledefrance.org, faune-auvergne, faune-rhone etc…) qui, seuls, permettaient la saisie. Aujourd’hui, c’est possible sur Faune-France et surtout, il existe toute une série de modes de consultation pour connaître les oiseaux vus dans votre région, les différentes espèces de criquets de votre village, la répartition française de tel mammifère, que sais-je ?

Sous peu, les masses de données collectées par les associations sur les portails locaux alimenteront ces synthèses.

L’immense connaissance naturaliste disponible auprès de ces acteurs sera à portée de tous.

Pour le bénévole de terrain, ce sera une aide immense. D’abord, il pourra consulter et gérer d’un coup d’un seul toutes ses données actuellement disséminées sur les sites locaux. Ensuite, il pourra visionner des cartes de répartition, des statistiques, à l’échelle de toute la France.

Pour les acteurs de la protection de la nature… et les autres, ce sera le début de la bataille. Car qui détient ces données, les données brutes, peut les analyser et en produire sa version. Vous me direz : où est le problème ? Puisque ce sont des données validées et nombreuses, il ne doit pas pouvoir y en avoir mille interprétations possibles.

Et bien si. Il suffit d’être de mauvaise foi.

Il suffit d’oublier une donnée ou une espèce et la voilà sortie de la liste des espèces à fort enjeu de conservation (par exemple classée en liste rouge nationale) frappée par un projet. Il suffit, cela s’est vu, de ne consulter que les espèces d’une liste choisie d’avance plutôt que toutes celles connues. Il suffit d’ignorer que les données sur telle commune sont lacunaires – car c’est le lot d’une base participative : la couverture est inégale – et de ne pas effectuer les inventaires complémentaires qui s’imposent.

C’est facile de tricher quand on a la donnée brute et qu’on est juge et partie.

Vous me direz que les protecteurs pourraient tricher aussi. En théorie, c’est vrai.

En pratique, si vous réfléchissez deux minutes, ils n’y ont aucun intérêt. Tricher, ça voudrait dire prétendre qu’il y a des enjeux où il n’y en a pas, des espèces menacées là où elles ne sont pas. Et donc gaspiller du temps et des moyens pour ce qui n’en vaut pas le coup, aux dépens des vrais dossiers chauds…

L’avantage de sites comme Faune-France, c’est qu’en rendant cette connaissance très accessible à la consultation, ils permettent à chacun de s’informer, vérifier, comparer les richesses naturalistes de sites, communes, territoires. Bien sûr, encore faut-il ensuite savoir interpréter – vérifier les statuts en liste rouge, par exemple – mais on trouvera là toute la transparence possible. Chacun peut contribuer et constater la présence de sa contribution. Juste système d’aller-retour.

La meilleure manière de s’impliquer en tant que citoyen pour sauvegarder notre patrimoine naturel vivant, c’est de participer. Apporter des connaissances, même sur des espèces communes, et profiter des richesses de ces nouveaux sites pour apprendre. Nous sommes trop souvent aveugles et sourds à la foison de vie qui se déploie – encore et de plus en plus difficilement – autour de nous : on ne nous a pas appris à la voir ni à l’entendre. La querelle des bases de données naturalistes n’est pas une affaire de technocrates luttant à coups de chiffres dans d’obscures officines politiques : les sites comme Faune-France peuvent être au cœur d’une vraie appropriation du sujet et de ces richesses vivantes par les citoyens.

Coup de froid sur la nature

Les débats politiques n’y changent rien, les insultes volent, mais l’écologie de terrain continue son travail, comme elle peut.

Il faisait frisquet à sept heures juste, sur les hauteurs de Dareizé (50 km au nord-ouest de Lyon), à presque 700 mètres. C’est un de mes points STOC-EPS habituels. Le STOC-EPS est un suivi d’oiseaux communs sur lequel je ne reviens pas http://vigienature.mnhn.fr/page/protocole-et-aide-lanalyse Disons juste, si vous n’êtes pas familier de ce blog, qu’il s’agit d’un des nombreux carrés-échantillons où l’on compte, deux fois par an, l’abondance des oiseaux, d’une manière simple, suffisante pour élaborer, avec la masse de données, des tendances nationales et régionales d’évolution des espèces communes.

A force, on les connaît, ces carrés. A quelques variations de date ou de météo près, on sait à quoi s’attendre et les surprises sont rares. Aujourd’hui, sur ce premier point, le Bruant jaune habituel manquait. Mais sur le numéro deux, j’ai entendu un Torcol, et ça ne m’arrive pas souvent. Le Torcol est une sorte de petit Pic vêtu couleur écorce, qui aime les vieux arbres creux, dans le bocage, pas en forêt. Théoriquement répandu au sud d’une ligne Nantes-Sedan, il n’en est pas moins rare.

Le reste fut sans surprise. Bien moins de Rossignols et de Fauvettes grisettes – pas une seule, même – qu’hier à Chassagny, plus au sud, et surtout plus bas. Tant mieux : c’est bien gentil les rossignols, mais quand ils chantent, on n’entend qu’eux, et quand vous n’avez que cinq minutes réglementaires pour démêler la pelote des chants d’oiseaux que vous entendez, il vous vient une irrépressible envie de les faire taire.

Il n’empêche qu’il faisait beau, presque calme – sauf en contrebas, près de la grand-route – et que les talus étaient hérissés de coucous (oui, à cette altitude, il y a un peu de retard) et des premières silènes. Les prés, tout blancs-rosés de cardamines, la fleur qui s’épanouit quand arrive le Coucou, l’oiseau. Dont j’ai entendu, d’ailleurs, une bonne demi-douzaine de chanteurs.

J’ai même vu quelques orchidées. Orchis mâle, je pense.

Et puis il y a ces observations d’oiseaux communs mais qui se laissent voir de près, pour une fois : le Tarier pâtre, tête noire, ventre rouge, épaulettes blanches ; le couple de Faucons crécerelles toujours fidèle à sa lucarne sur une vieille grange de pierre, de ce beau porphyre local d’un rouge pâle ; et la linotte, et le geai.

Et les Hirondelles rustiques juste aperçues en voiture mais qui ont bien retrouvé la vieille ferme, celle dont le tracteur, implacable, macule de boue la grand-route au même point kilométrique.

Oui, tout ça, par une belle journée, devrait réjouir le cœur. Sauf qu’il n’y est pas.

Déjà, c’est tout juste si l’on a le temps de les voir, les faucons, les silènes, les orchis et les geais. C’est le protocole : pour garder des conditions aussi homogènes que possible d’un point à l’autre, il faut faire vite. Avant le lever du soleil, tous les oiseaux ne chantent pas encore. Deux heures après, beaucoup commencent déjà à se taire. Il y a dix points de cinq minutes à faire, plus les temps de déplacement. Vous voyez que pour éviter un biais énorme entre vos points 1 et 10, il ne faut pas lanterner sur les petites routes.

Et puis vous êtes seul. Les données sont saisies, oui, mais avec qui partagez-vous les talus jaunes de fleurs, l’émotion à « capter » le Torcol, les cabrioles des crécerelles ? « Point 690325_01 – FALTIN 2 1xmâle 1xfemelle Code atlas 6 » c’est un peu sec.

Peut-être est-ce pour cela, en fin de compte, que le message ne porte pas.

Que le financeur même de cette collecte de données s’en moque, et n’hésite pas à prétendre, à qui veut l’entendre, que vous ne sortez jamais de « votre bureau parisien » (ou lyonnais, mais qu’importe), quand ce n’est pas à vous traiter d’insecte malfaisant.

Parce que du frémissement de la vie, dans les données, il ne reste rien.

Pourtant, disait Saintex, il ne faut pas dire à une grande personne « J’ai vu une maison blanche avec des tuiles roses et une glycine » mais « J’ai vu une maison de cent mille francs ». Alors elle s’écrie : « Comme c’est joli ! »

Nous avons à peu près tout essayé : l’émerveillement, l’utilitaire, les chiffres, et généralement une combinaison de tout cela.

Et rien à faire : la vie sauvage se retire du monde où nous avons à vivre aussi, et cela signifie que nous y passerons bientôt, nous aussi, et le sujet ne sera même pas devant les urnes dimanche.

Alors on continue mais le cœur, certains matins froids, n’y est plus.

Et puis le cœur n’y est pas parce que dès le premier point, de là-haut, on devinait la métropole. Hérissée de tours aiguës, au profil tranchant. Hérissée de brumes, de fumées, de tensions et de haines, et qu’il allait falloir y replonger.

Non qu’il n’y en ait ici. Qui me dit que la jolie ferme au bout du chemin n’héberge pas un paysan au bout du rouleau, criblé de dettes ?

Mais voilà. Tassés par millions sur quelques kilomètres carrés, pourris de NOx, de vacarme et de rancoeurs, loin des coucous et des silènes… et c’est là qu’il faut revenir. Sans oublier de pianoter sur le smartphone même où l’on a noté l’hirondelle, pour apprendre les mauvaises nouvelles du jour.

De retour on saute sur les sites d’info en continu avant que de saisir les obs’.

La grenouille saute dans l’eau bouillonnante de haine et ce n’est pas comme dans la fable. Elle le sait parfaitement. Mais elle n’a pas le choix.

Chronique de terrain n°20 – Quel air, ce printemps ?

La saison de terrain touche à sa fin. Encore une semaine et ce sera pratiquement terminé, hors quelques sites dont le suivi se prolonge jusqu’en juillet.

Trop tôt pour s’avancer

À cette date, il est encore trop tôt pour se lancer dans les analyses et les rédactions. Techniquement, on pourrait, pour quelques dossiers dont le terrain est déjà terminé.

Pas les STOC. Ceux-ci sont, pour ma part, finis depuis hier pour la campagne 2016. Mais comme il s’agit d’un protocole destiné à fournir des données pour calculer des tendances dans la durée, ces mêmes données, à l’échelle locale, ne sont analysées que tous les cinq ans. Autant, au plan national ou régional, les carrés sont assez nombreux et l’historique assez long pour qu’il soit pertinent de recalculer les tendances lourdes en ajoutant les données chaque année, autant sur un département, les embardées interannuelles – ne serait-ce que météo – prennent une telle ampleur qu’on voit tressauter les courbes sans rien pouvoir en tirer.

Mais je ne vais pas analyser tout de suite non plus les dossiers sur lesquels je pourrais, techniquement, le faire, les inventaires de parcs, par exemple. En effet, le printemps n’est pas terminé. Toutes les données ne sont pas rentrées. Nous avons même encore quelques bénévoles, chevronnés, gros contributeurs, qui ne rentreront leurs données dans la base que dans quelques mois, consacrant leurs longues soirées d’hiver à, rituellement, « vider leurs carnets d’obs ». Mes données du printemps 2016 sur le parc Machin sont saisies, oui, mais la base ne contient pas encore tout le relevé du printemps 2016 dans le département. Du coup, impossible de les remettre en contexte. De savoir, par exemple, si c’est à cause de la pluie que la Fauvette grisette ne s’est pas reproduite, ou si c’est une affaire plus locale, par exemple un débroussaillage mal ajusté de quelque buisson.

Et maintenant que notre base en ligne nous permet cette recontextualisation, grâce à une centaine de mille données, ce serait vraiment dommage de s’en priver. Patientons donc.

Le ressenti d’un chaos

Il n’empêche qu’à cette date, et après une saison qui m’a mené sur une grande partie du département, je peux dresser un premier bilan de ce qu’on appelle mes ressentis de terrain. Quitte à constater que les données ne les confirment pas, et à chercher pourquoi.

Et le premier ressenti de ce printemps 2016, voyez-vous, c’est que c’est le bazar. Infâme.

Oh, globalement les migrateurs sont revenus aux dates classiques, du moins en ce qui concerne les premiers arrivants. Non, le vrai problème, c’est la chronologie de la nidification.

Mi-mars, par exemple, j’avais des jeunes Hérons cendrés déjà tout emplumés, près de l’envol, et à côté d’eux, des nids où « ça couvait » tout juste. Mais cette semaine, sur la même héronnière, aux côtés de nids déjà vides, ça couvait encore sur d’autres ! Et sur d’autres encore, des jeunes à peine éclos !

De même, j’ai vu avant-hier de jeunes Cygnes tuberculés, non pas frais du jour, mais vraiment pas vieux : à peine la moitié de la taille des adultes. Normalement, à cette date, les Cygnes de l’année ne se distinguent plus des parents que par leur plumage grisâtre… Du côté des Faucons pèlerins, trois couples ont élevé des jeunes. Chez deux d’entre eux, les envols ont eu lieu à une date classique (15-20 mai) mais l’unique poussin du dernier couple vient seulement de réussir le grand saut, avec trois bonnes semaines de retard. Difficile à comprendre chez une espèce qui s’installe très tôt dans la saison… et ne manque pas de proies.

D’ailleurs, avec 4 jeunes pour 3 couples, le succès de reproduction est particulièrement bas…

Que dire de cette femelle de Faucon crécerelle qui, hier sur mon STOC, était en train de couver, en plein mois de juin, sur sa lucarne habituelle ? Une ponte de remplacement ? Peut-être… sachant qu’au premier passage, début mai, le site n’était pas occupé. Du tout.

Ressentis de terrain encore ? Cette année, nous avons assisté à des passages de pouillots particulièrement massifs. Avec notamment un nombre anormalement élevé, sinon record, de Pouillots de Bonelli et de Pouillots siffleurs. La plupart de ces oiseaux forestiers ne nichent pas chez nous. « Le Bonelli » est lié aux bois clairs, secs et chauds ; nous en avons peu. Le Siffleur, c’est l’inverse : il aime les cœurs des vieilles futaies. Là aussi, nous sommes bien mal pourvus. Il s’agit sans doute de migrateurs qui se sont trouvés bloqués chez nous quelques jours par le mauvais temps.

Moins compréhensible : le Rougequeue à front blanc. Il a commencé par manquer cruellement à l’appel, sur mes points tout du moins – car la base, elle, indique un pic de passage marqué fin avril, suivi d’un retour à des effectifs plus modestes, ce qui montre exactement le même phénomène que pour les pouillots : la période de mauvais temps fin avril, début mai a contraint une vague de migrateurs à faire halte chez nous. En revanche, il est un constat moins anecdotique et, lui, vérifié par la base : l’espèce est en train de disparaître du centre de l’agglomération lyonnaise. Je ne suis pas surpris. Quand j’ai commencé à prospecter le quartier de Montchat et ses alentours, je le trouvais à chaque fois en deux ou trois points. Comme nicheur, je veux dire. Je ne l’y ai plus contacté depuis trois ans.

Et là, sans hésiter, je le classe comme victime de la densification : c’est une espèce des jardins agrémentés de gros arbres, de préférence à cavités. Tout ce qui disparaît à grande vitesse en zone urbaine. Demain, comme à Paris, il faudra aller au bout de la banlieue pour retrouver cette petite flamme orange sur les toits et les sapins.

Même constat pour la Mésange noire et la Mésange huppée, deux espèces des forêts résineuses bien représentées à Lyon où les conifères d’ornement sont nombreux. Habitué à fréquenter des quartiers où elles sont relativement communes, je ne les retrouve plus depuis trois ans, même dans les parcs.

J’ai observé nettement plus de Pies-grièches écorcheurs que d’habitude, y compris sur des carrés où je ne l’avais jamais vue… constat que la base ne partage pas : l’année y est même plutôt moyenne. Voilà qui est étrange. D’autant plus que je ne les trouve pas n’importe où, mais bien sur des milieux qui lui conviennent. C’est facile, avec elle. Prenez une prairie pâturée entourée de haies, examinez le sommet des buissons, de préférence les plus épais, par exemple à l’intersection de deux bonnes haies bien épineuses : normalement, vous verrez le dos roux, la calotte grise et le masque de cambrioleur du mâle qui veille sur le territoire pendant que Madame couve au cœur du fourré. Mais je la vois aussi sur les fils téléphoniques, lors de mes trajets de point à point. Bref, cette année, elle est vraiment facile à trouver. Et début juin, sur des sites favorables, on ne peut plus parler d’oiseaux de simple passage.

La météo demeurant capricieuse, on ne peut garantir qu’il y aura, pour autant, une bonne reproduction.

Alors ? Est-ce la suite logique de deux bons printemps qui auraient regonflé les effectifs ? Ou d’un hivernage sahélien moins désastreux que d’habitude ? Ou encore, comme le suggère un collègue, des migrateurs bloqués au point d’avoir posé leurs valises sur des territoires favorables, mais plus au sud que d’habitude ?

Nous ne le saurons qu’à la fin de l’année, en comparant nos données à celles de nos collègues résidant plus au nord.

Parlons des absents, maintenant.

Je n’ai pratiquement pas vu de Tourterelles des bois. Deux, pour être précis, alors qu’il s’agit d’une espèce en déclin, mais commune. Du côté de la base, les données s’annoncent, pour l’heure, peu nombreuses, mais comme lors d’une année basse « ordinaire ». Cette espèce est toutefois en déclin marqué sur 2009-2015. Rien d’étonnant : elle cumule les handicaps d’être transsaharienne et liée au bocage, aux paysages ruraux « traditionnels ». Vous ne la trouverez ni dans les lotissements, ni dans la steppe céréalière, cette immensité vouée à l’agro-industrie sur des milliers d’hectares dépourvus du plus humble buisson. Autant dire qu’on la voit de moins en moins.

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Tourterelle des bois

Deux autres espèces m’inquiètent. Deux espèces théoriquement communes qui le sont de moins en moins.

La première est le Bruant jaune. Bizarrerie locale : cette espèce de plaine, qui apprécie les milieux secs et ensoleillés, n’est présente, dans le Rhône, qu’au-dessus de 500 mètres d’altitude. S’il est d’usage d’invoquer la concurrence avec le Bruant zizi, qui possède à peu près les mêmes exigences écologiques, mais préfère les altitudes basses et manque d’ailleurs sur une bande nord-est de la France, l’hypothèse me semble assez mise à mal par le fait que ces deux espèces cohabitent sur les trois quarts des paysages de plaine du territoire… Même si le Bruant zizi se montre sensiblement plus thermophile, les basses altitudes n’interdisent en rien la présence du Jaune. Sans preuves, j’avancerais bien l’hypothèse que ce sont les prairies naturelles, et non les températures plus fraîches, qui manquent chez nous en-deçà de 500 mètres, et que c’est là ce qui est intolérable pour le Bruant jaune et supportable pour son cousin.

Du coup, c’est à la déprise agricole, qui, dans le Rhône dit « vert », remplace massivement ces vieilles pâtures par d’infâmes parcelles de résineux, des champs de bois où rien ne vit, que j’attribuerais la disparition du Bruant jaune, plutôt qu’au changement climatique qui ne devrait pas être son pire ennemi.

Concernant la Fauvette des jardins, en revanche, je ne dirai pas la même chose. Cette espèce est connue pour apprécier les milieux frais. En outre, c’est une migratrice au long cours, donc, défavorisée par les sécheresses qui touchent ses zones d’hivernage africaines. Elle devrait aussi bénéficier des jeunes stades forestiers, buissonnants, plus ombragés que les pâtures ; or, il n’en est rien…

Des trans-sahariens mieux représentés que d’habitude, d’autres pas ; des nichées en décalage complet avec les dates classiques, mais aussi d’un couple à l’autre. C’est un sentiment de désordre qui domine, à l’image d’une météo chaotique. Il est à craindre que la reproduction soit peu productive cette année.

L’ennui, c’est que beaucoup d’espèces n’ont vraiment pas besoin de ça.

bruant jaune CDA ouroux 2012

Bruant jaune