Les amours broyées des derniers crapauds

Février-mars, c’est la saison des amours des amphibiens.

Florilège.

« Natura 2000 consiste à geler 20% du territoire national pour y élever des crapauds et cultiver des orchidées. » (lu en 2001 sur le site d’une FDSEA)

« Protéger les crapauds. Le fond du fond du ridicule ». (Un twitto très fier de beaux diplômes en économie)

« Les écolos, ce sont des cinglés animés par la haine de soi gauchiste au point de vouloir sauver des crapauds plutôt que des hommes. » (Lu à peu près une fois par quinzaine depuis vingt ans)

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La saison des amours des amphibiens, c’est quoi ?

Souvent, c’est ça.

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Cela vous est peut-être d’ailleurs déjà arrivé. Une petite route de campagne le soir le long d’un bois, en voiture, et tout à coup dans vos phares : une « grenouille » … puis dix, vingt, cinquante, cent ! Impossible d’éviter d’en écraser, même lancé dans un périlleux Garmisch-Partenkirchen sur bitume.

Que se passe-t-il ?

Il se passe que les amphibiens, même si leur peau très fine exige une humidité constante, ne consacrent pas leur vie entière à barboter. Cela ne représente même qu’une part de leur cycle annuel qui peut être, selon les espèces, des plus restreintes. S’il est vrai que les grenouilles, les vraies, se cantonnent le plus clair du temps à leur mare, pour de nombreuses autres espèces, anoures (« les sans-queue » : crapauds, sonneurs, pélodytes, pélobates, alytes…) ou urodèles (tritons, salamandres), l’eau n’est rien de plus qu’un lieu de ponte et l’habitat des larves. Sitôt adultes et sortis de l’eau, ils n’y retourneront que pour se reproduire. Et quelquefois même jamais, comme la femelle d’Alyte accoucheur : chez cette espèce, l’accouplement et la ponte ont lieu à terre.

« En temps normal », donc, les amphibiens mènent leur petite vie, « en phase terrestre », dans les bois de feuillus, sous les haies, dans les jardins. Par forte chaleur, ils s’enfouissent ou s’abritent sous un tas de pierres, dans un vieux mur. Et la nuit, en avant toute à la chasse aux escargots, vers, araignées et autres sylvestres friandises.

À la saison des amours, il s’agit donc de sortir de là et de mettre le cap sur l’eau libre. Généralement, ils cherchent à regagner la mare ou l’étang qui les a vu naître : puisqu’ils y ont grandi sans encombre, il est légitime de supposer que les lieux sont sûrs. Et puis mettez-vous donc à leur place. Réduisez-vous à la taille d’un crapaud de quelques centimètres qui doit crapahuter – normal – sur les feuilles mortes, à travers les branches mortes, les fougères, les pierres, les racines, les buissons, le mufle au ras du sol, parfois sur deux à trois kilomètres. Trois kilomètres en sous-bois, sans chemin tracé, avec vos grandes jambes, vous mettriez près d’une heure. Et vous ne risquez pas la fatale rencontre d’un chat, d’une couleuvre ou d’un héron. Âpre stage commando que les amours des anoures !

Et voilà que devant l’amphibien transi paraît une large bande grise et rugueuse, sporadiquement parcourue de monstres aux yeux étincelants qui galopent dans un grondement de tonnerre : la route départementale.

Il faut y aller. La mare est de l’autre côté. Pas le choix.

Et la route se couvre de centaines de morts.

Autant de centaines de milliers d’œufs, de têtards, de crapauds en puissance en moins.

Et ensuite il faudra retraverser en sens inverse. Du moins ces victimes-là auront-elles pu assurer leur descendance.

Cela vous fait rire ou hausser les épaules ? Ou vous pensez qu’on n’y peut rien ?

Lourde erreur.

En France, comme en Europe, la moitié des espèces d’amphibiens sont gravement menacées. Dans quelques années, il n’y en aura plus du tout.

Finis, ces maillons clés des écosystèmes dont nous avons tant besoin. Finis les magnifiques tritons multicolores, les alytes à l’envoûtante flûte de Pan, les sonneurs à la pupille en forme de cœur …

Le tronçonnage de leurs parcours nuptiaux par d’innombrables routes toujours plus fréquentées n’est pas la seule menace. Mais elle peut exterminer à elle seule une population en quelques années.

Finis, les crapauds du vallon. Et bonjour les déséquilibres écologiques, les proliférations de ravageurs dans le champ d’à côté. « Je ne comprends pas, il a fallu traiter deux fois plus ! » Deux fois plus de poison …

Finis, ces ancêtres de tous les vertébrés terrestres. Car notre ego d’espèce capax Dei dût-il en souffrir, nous sommes nés il y a longtemps du poisson qui se lança sur la berge. Étrange réalité, déroutante Création, nous sommes issus, non de la cuisse de Jupiter, mais de cuisses de grenouilles. Et nous hantons un monde peuplé d’amphibiens. Ils étaient là trois cents millions d’années avant nous.

Rien que pour cela, en-dehors même de leur utilité vitale, de leur biologie fascinante, nous leur devons quelque respect.

Quel respect ? Déjà de mettre fin au scandale de ces génocides routiers. Tous les ans, dans le froid de février, les associations sont sur le pont, pour la sacro-sainte « pose de filets ». Ces longues barrières doivent bloquer les bêtes en migration et les contraindre à tomber dans des seaux, qu’il faudra ensuite, évidemment, transporter de l’autre côté, pour y relâcher la moisson.

Avant cela il a fallu piocher dans le sol encore parfois gelé des bas-côtés pour y ancrer les filets. Ensuite, il faudra relever les seaux, pendant plusieurs semaines, tous les jours.

Et répéter l’opération chaque année jusqu’à ce qu’enfin, quelqu’un se décide à voter la construction d’un crapauduc. Cette fois, des barrières fixes canaliseront les voyageurs non plus vers des seaux en plastique mais vers des tunnels menant à la félicité de l’étang.

En attendant, la survie des amphibiens, la survie des équilibres écologiques du vallon repose sur les épaules et les reins de quelques dizaines d’acharnés, indifférents à ceux qui, tout à l’heure, devant leur déjeuner bien chaud, les traiteront de parasites et de bobos donneurs de leçons jamais sortis de leur quartier huppé.

La presse locale saluera leur courage – dormez tranquilles braves gens : tout va bien, les crapauds sont sauvés, puisqu’il y a quelques énergumènes assez fous pour se casser le dos pour eux.

Que ces lignes soient au moins un appel à réfléchir à les rejoindre, ne fût-ce qu’une matinée. Au moins, si vos trajets vous jettent au beau milieu d’un de ces funestes sites d’écrasement, pas de blague : faites remonter l’info. Tous ne sont pas connus. Il suffit d’une route qui sépare un bois d’un étang.

Trop d’espèces sont sur une telle corde raide. Crapauds, busards, aigles, vautours, grands hamsters … trop d’espèces dont la disparition n’est retardée que par l’énergie d’une poignée d’acharnés, qui loin des projecteurs, les sauvegardent, littéralement, au jour le jour et à la main.

Cela ne durera pas éternellement. Nous ne pourrons pas éternellement tenir suspendus à un si maigre fil.

Il va falloir que ça change.

Il va falloir construire un monde où nous n’aurons plus besoin de poser les filets tous les ans, ou bien finir comme les crapauds.

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Quand le moineau a bobo à son écolo

Après les baleines et les pandas, après les tigres et les éléphants, après 50% des animaux vertébrés en 40 ans la France a découvert la semaine dernière que Paris avait perdu 73% de ses moineaux en treize ans. Et même moins, puisque les populations étaient restées stables jusqu’en 2008.

La crise d’extinction prévue depuis plusieurs décennies par les Cassandre[1] écologistes est en train, comme l’armée grecque sous les murs de Troie, de commencer à nous distribuer les gifles annoncées. Et tellement fort qu’il devient impossible de les ignorer. La disparition des Moineaux domestiques sur le territoire de la ville de Paris n’est pas une vue de l’esprit : c’est le résultat de comptages coordonnés par le CORIF et la LPO avec une méthodologie transparente et parfaitement vérifiable.

Reste encore à comprendre ce qui se passe. Il n’y a plus de moineaux à Paris ? Bon.

À qui la faute ? Aux autres, bien sûr, et à ceux qu’on n’aime pas, tout d’abord. Panorama.

 « C’est de la faute d’Anne Hidalgo »

 Madame Hidalgo est ce qu’on appelle un personnage-repoussoir. À tort ou à raison, et ce n’est pas notre sujet, elle s’est laissé mitonner une image de bobo déconnectée caricaturale qu’on peut sans risque rendre responsable de la moindre patte cassée du territoire français ou de problèmes qui, comme les embouteillages ou l’odeur pénétrante des quais de Châtelet les Halles, sont vieux d’un ou plusieurs quarts de siècle. La crise d’extinction a beau être rapide, le moineau n’a tout de même pas disparu en un jour. Les premiers effondrements ont été constatés en Écosse vers la fin des années 90, puis en Europe centrale, la France restant mystérieusement épargnée quelque temps. Et puis logiquement nous avons été touchés à notre tour aussi…

Retenons-en que la disparition du Moineau domestique est un phénomène européen, rural autant que citadin, entamé il y a plus de vingt ans, aux causes nécessairement multiples, mais qui seront à rechercher parmi les modifications de l’environnement des oiseaux – et donc du nôtre – communes à toute la zone touchée dans les dernières décennies. En outre, il s’inscrit dans un effondrement général de la biodiversité dite ordinaire en Europe et en France. Le Moineau domestique disparaît comme son cousin le Moineau friquet, comme le verdier, la linotte et le chardonneret, comme les alouettes et les bruants, les chauves-souris, les carabes, les campagnols amphibies et bien d’autres. Ce sont les systèmes vivants qui tombent en panne d’un bout à l’autre du pays, du continent, de la planète.

Inutile donc de mettre en cause « les écolos bobos parisiens »…

« C’est de la faute aux pies, aux corneilles et aux perruches »

 L’irruption de la pie, de la corneille et de la perruche dans notre environnement urbain sont des changements bien visibles, qui ne nous ont pas échappé. En plus, la pie est bruyante, la corneille est moche, et la perruche une exogène. Voilà donc un trio de coupables parfaits qui saute aux yeux et arrange tout le monde. Après tout, corneille et moineaux, la nature se débrouille et nous n’avons rien à y voir, n’est-ce pas ?

C’est un fait : ces trois espèces ont fortement progressé à Paris ces trente dernières années. Les deux premières se sont adaptées à toutes nos grandes villes, la troisième restant assez marginale hors d’Île-de-France : à Lyon, bizarrement, sa population se borne à quelques couples, et a priori – mais il n’y a pas eu d’enquête spécifique – le moineau disparaît aussi. Plusieurs études ont établi la faiblesse de l’impact par la prédation, certes réelle, des pies et corneilles sur les moineaux, ainsi que sur les autres petits passereaux, d’ailleurs (voir ici la thèse de François Chiron – consultez à partir de la page 146). La vraie raison du succès des corvidés en ville tient à leur capacité à se nourrir « comme nous » : de pain, de frites et de bouts de jambon, toutes proies qui détalent notoirement moins vite qu’une mésange ou un moineau. Un témoignage en est fourni par les corneilles en partie décolorées, assez communes en ville : la faute à une nourriture à base de pain, trop pauvre en protéines, qui ne permet pas de synthétiser assez de mélanine pour rendre le plumage bien noir. En outre, il y a des siècles que les moineaux vivent en ville : il eût été bien surprenant que pies et corneilles ne s’en fussent avisés que depuis vingt ans…

Quant aux perruches, qui n’occupent pas les mêmes sites de nidification, n’utilisent pas les mêmes sources de nourriture et prédatent encore moins les moineaux (ce sont des frugivores), elles ont encore moins à voir avec la choucroute.

Pas de chance, voilà encore une explication bien commode qui s’effondre. Mais cherchons encore…

« C’est de la faute à la gentrification »

 En voilà encore un tout beau repoussoir ! La gentrification, c’est quoi ? En gros, c’est une corneille à tête d’Anne Hidalgo sur un trottoir propret du quinzième arrondissement. C’est riche, arrogant, ça mange les pauvres, et donc, les moineaux. Pourquoi les moineaux ? Parce que gentrifier amène à rénover (ou raser) les vieilles bâtisses et faire disparaître les cavités où les moineaux élèvent leur nichée. Voilà déjà quelque chose de plus clair, et de plus juste. L’étude CORIF-LPO pointe une corrélation entre cherté des loyers et disparition des moineaux, faute de vieux murs à trous dans les quartiers cossus. Idem, la fin des friches et terrains vagues signifie, pour tous les oiseaux de la ville, autant de graines sauvages et d’insectes en moins, donc une perte de ressources alimentaires en plus des sites de reproduction perdus. Gîte et couvert en moins, c’est la fin des oiseaux : un schéma classique. Nous touchons ici au vrai : l’évolution des formes urbaines devient franchement hostile à toute forme de nature, même la plus commensale de l’homme.

Il serait néanmoins erroné de tout mettre sur le dos de « la gentrification ». Les ZAC, les usines, parkings, supermarchés et lotissements modernes ne sont pas plus accueillants. On n’y tolère pas plus les trous de murs, les friches, les herbes folles et les vieux arbres qui sont pourtant indispensables au maintien d’un peu de vie autour de nous !

C’est notre rapport à la végétation, au spontané, au « propre » qui est en question ici. Paradoxalement, lorsqu’on tente de préserver les plantes sauvages, les herbes hautes et les arbustes indispensables aux moineaux (et aux autres), la démarche est non seulement perçue comme un « défaut d’entretien » mais comme un « délire de bobo » partie intégrante de la gentrification, alors même qu’elle est bien plus facteur d’économies que l’entretien traditionnel qui ne laisse pas croître un brin d’herbe.

Une gestion comme celle-ci, avec pieds d’arbre végétalisés (ici, même, « cultivés »), et quelque liberté pour la flore spontanée interstitielle – c’est sans doute du pur Hidalgo, bobo, machin, tout ça (mais dans un quartier populaire, en l’occurrence le 20e). Mais ça, c’est une gestion de nature (sans mauvais jeu de mots) à ramener des moineaux dans la ville. Ça ne coûte plus cher à personne… Et c’est tout de même plus agréable que le béton brut non ?

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Végétalisation à Paris 20e arrondissement

Bref, ne tournons plus autour du pot : c’est la faute aux changements du milieu urbain. Les moineaux, verdiers, chardonnerets, les mésanges, rougequeues et fauvettes, les rougegorges, les accenteurs et les pouillots, ont tous besoin de recoins où abriter leur nid – dans un mur, une vieille cheminée, une haie, le tronc ou la ramure d’un arbre ; ensuite, d’insectes, au moins pour nourrir les poussins ; enfin, à la mauvaise saison, de nourriture plus végétale : baies, épis de graminées folles… Regardons autour de nous : que reste-t-il de tout cela ? Que laissons-nous subsister de tout cela ?

Pas grand-chose.

Alors, pas d’herbe, pas d’oiseaux non plus…

Des décennies de chasse à la flore spontanée, accusée de « faire sale », la fin des maisonnettes et des jardins au cœur des villes, la construction du moindre espace – le mètre carré vaut de l’or et même bien plus – la pollution de toute nature, et enfin, l’étalement de la ville, qui intercale entre le centre et « la campagne » souvent bien polluée elle-même des kilomètres de banlieues : voilà le bilan pour les oiseaux urbains de ces soixante dernières années. Jetez un œil, sur le portail à remonter le temps de l’IGN, aux cartes et vues aériennes de nos grandes villes dans les années cinquante… et aujourd’hui. La biodiversité quitte nos cités parce qu’elle ne peut plus s’y maintenir. Tout simplement.

« Ce n’est pas grave, la ville c’est la place de l’homme : que la nature aille à la campagne ! »

Ah.

Et où voulez-vous qu’elle aille, « à la campagne » ?

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Hé, oui… Si tout n’est pas aussi hostile que nos grands plateaux céréaliers, le même raisonnement pourrait être tenu, de proche en proche, jusqu’à confiner le plus banal moineau dans quelque infime réserve où des touristes selfiseraient à ses côtés dans un ridicule accompli.

Ce que cette crise doit nous apprendre aussi, c’est que la biodiversité n’est pas une pièce de mobilier qu’on déplace ou qu’on range ; c’est une sorte de super-organisme où tout est lié (tiens !) et nous aussi. Une ville sans oiseaux, c’est une ville trop polluée, trop minérale, trop asphyxiée, trop empoisonnée, pour laisser place à la moindre bestiole ; c’est une ville morte… une ville morte pour nous aussi. Nous ne nichons pas dans les trous de boulin et ne mangeons pas de chenilles, mais nous respirons le même air et nous exposons aux mêmes produits, au même climat que le moineau qui piaille sous la tuile.

En le chassant, c’est nous que nous chassons. En le protégeant, c’est nous que nous protégeons.

[1] Eh ouais. On a tendance à trop l’oublier : Cassandre avait raison.

Faune-France: la nature au bout de la souris

Le 1er juillet, un site a ouvert dans l’indifférence à peu près complète. Il s’appelle www.faune-france.org

Il est vrai que, comme en informe l’article de présentation à la une, il ne s’agit que d’une ouverture dans une version basique (sic). Son esthétique est sommaire. Il ne contient pas encore beaucoup de données. Il s’est élevé comme une faible plante, comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée; il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n’avait rien pour nous plaire. Mais il verra une postérité et prolongera ses jours; et l’oeuvre de l’Eternel prospérera entre ses mains (Is 53, 2 et 10)

Parfaitement !

Quel est donc ce mystérieux site ? Une révolution. Ou plutôt la nouvelle étape d’une révolution.

D’où viennent les prises de position des associations de protection de la nature, les combats contre les grands projets dévastateurs d’écosystèmes, les recours pour destruction d’espèces protégées ? D’où viennent les listes rouges, les statuts de protection, les chiffres alarmants sur la disparition massive de la faune sauvage ?

De projections idéologiques de gens qui ne sortent jamais d’un bureau parisien ?

Non. De données.

« Le 1er août 2017, à Saint-Bonnet-des-Bruyères j’ai observé un groupe de 300 Milans noirs en vol migratoire vers le sud » : une donnée. « Le 29 juillet, au lac du Drapeau à Décines-Charpieu, quatre Grèbes huppés : mâle, femelle, et 2 jeunes non émancipés » : une autre, et accessoirement une preuve de reproduction certaine du Grèbe huppé sur le fameux lac. « Le 29 juillet, au lieu-dit Combe Gibert à Orliénas, un nombre non précisé de Conocéphales bigarrés ; également Conocéphales gracieux, Criquets des pâtures, Aïolopes émeraudines, Criquets blafards » [car toutes ces bêtes charmantes sont des criquets] : chacune de ces mentions d’une espèce, en un lieu, à une date, identifiée par un ou des observateurs, égale une donnée.

On est vite à des centaines, des milliers, des dizaines de millions rien que pour cette décennie.

L’atlas des oiseaux de France publié l’année dernière s’appuie sur cinquante millions de données recueillies en quatre ans.

Et Faune-France dans tout ça ?

Et bien Faune-France, c’est le site conçu et piloté par un comité réunissant les principales associations de protection de la nature du pays pour faciliter la consultation et la saisie de toutes ces données à tout un chacun.

Car, et c’est toute la dimension politique du sujet, ces données sont produites par les citoyens qui choisissent de contribuer bénévolement aux bases des associations. Une fraction seulement est produite par les salariés de celles-ci ou par des fonctionnaires qui alimentent alors leurs propres bases. Quant aux programmes spécifiques de science participative, qui collectent des données sur un groupe de faune, un territoire spécifiques, ou selon un protocole particulier, elles s’appuient également sur une coordination dont les associations sont partenaires, sinon les principales animatrices, et leur réseau de bénévoles, c’est-à-dire : tout le monde.

Ensuite, et c’est essentiel, ces données sont validées. Évidemment pas une à une, ce n’est ni utile ni possible. Des vérificateurs, bénévoles eux aussi, examinent le flot de données et réagissent en cas de saisie surprenante : un migrateur noté à une date anormale, une espèce très rare et inconnue dans la région, un indice de reproduction pour une espèce qui n’est censément que de passage. Alors, ils contactent l’observateur pour en savoir plus, et s’il le faut l’auteur sera invité à modifier ou supprimer sa donnée jugée erronée, ou trop mal documentée pour être conservée en l’état. Car une donnée « anormale » sera conservée, mais seulement si l’observateur a fourni des éléments probants.

Ainsi, la connaissance progresse, prend en compte les changements propres au vivant, avec rigueur mais en veillant à ne pas démotiver les citoyens par un dogmatisme agressif.

Jusqu’au 1er juillet, c’étaient les portails Faune locaux (faune-iledefrance.org, faune-auvergne, faune-rhone etc…) qui, seuls, permettaient la saisie. Aujourd’hui, c’est possible sur Faune-France et surtout, il existe toute une série de modes de consultation pour connaître les oiseaux vus dans votre région, les différentes espèces de criquets de votre village, la répartition française de tel mammifère, que sais-je ?

Sous peu, les masses de données collectées par les associations sur les portails locaux alimenteront ces synthèses.

L’immense connaissance naturaliste disponible auprès de ces acteurs sera à portée de tous.

Pour le bénévole de terrain, ce sera une aide immense. D’abord, il pourra consulter et gérer d’un coup d’un seul toutes ses données actuellement disséminées sur les sites locaux. Ensuite, il pourra visionner des cartes de répartition, des statistiques, à l’échelle de toute la France.

Pour les acteurs de la protection de la nature… et les autres, ce sera le début de la bataille. Car qui détient ces données, les données brutes, peut les analyser et en produire sa version. Vous me direz : où est le problème ? Puisque ce sont des données validées et nombreuses, il ne doit pas pouvoir y en avoir mille interprétations possibles.

Et bien si. Il suffit d’être de mauvaise foi.

Il suffit d’oublier une donnée ou une espèce et la voilà sortie de la liste des espèces à fort enjeu de conservation (par exemple classée en liste rouge nationale) frappée par un projet. Il suffit, cela s’est vu, de ne consulter que les espèces d’une liste choisie d’avance plutôt que toutes celles connues. Il suffit d’ignorer que les données sur telle commune sont lacunaires – car c’est le lot d’une base participative : la couverture est inégale – et de ne pas effectuer les inventaires complémentaires qui s’imposent.

C’est facile de tricher quand on a la donnée brute et qu’on est juge et partie.

Vous me direz que les protecteurs pourraient tricher aussi. En théorie, c’est vrai.

En pratique, si vous réfléchissez deux minutes, ils n’y ont aucun intérêt. Tricher, ça voudrait dire prétendre qu’il y a des enjeux où il n’y en a pas, des espèces menacées là où elles ne sont pas. Et donc gaspiller du temps et des moyens pour ce qui n’en vaut pas le coup, aux dépens des vrais dossiers chauds…

L’avantage de sites comme Faune-France, c’est qu’en rendant cette connaissance très accessible à la consultation, ils permettent à chacun de s’informer, vérifier, comparer les richesses naturalistes de sites, communes, territoires. Bien sûr, encore faut-il ensuite savoir interpréter – vérifier les statuts en liste rouge, par exemple – mais on trouvera là toute la transparence possible. Chacun peut contribuer et constater la présence de sa contribution. Juste système d’aller-retour.

La meilleure manière de s’impliquer en tant que citoyen pour sauvegarder notre patrimoine naturel vivant, c’est de participer. Apporter des connaissances, même sur des espèces communes, et profiter des richesses de ces nouveaux sites pour apprendre. Nous sommes trop souvent aveugles et sourds à la foison de vie qui se déploie – encore et de plus en plus difficilement – autour de nous : on ne nous a pas appris à la voir ni à l’entendre. La querelle des bases de données naturalistes n’est pas une affaire de technocrates luttant à coups de chiffres dans d’obscures officines politiques : les sites comme Faune-France peuvent être au cœur d’une vraie appropriation du sujet et de ces richesses vivantes par les citoyens.

Coup de froid sur la nature

Les débats politiques n’y changent rien, les insultes volent, mais l’écologie de terrain continue son travail, comme elle peut.

Il faisait frisquet à sept heures juste, sur les hauteurs de Dareizé (50 km au nord-ouest de Lyon), à presque 700 mètres. C’est un de mes points STOC-EPS habituels. Le STOC-EPS est un suivi d’oiseaux communs sur lequel je ne reviens pas http://vigienature.mnhn.fr/page/protocole-et-aide-lanalyse Disons juste, si vous n’êtes pas familier de ce blog, qu’il s’agit d’un des nombreux carrés-échantillons où l’on compte, deux fois par an, l’abondance des oiseaux, d’une manière simple, suffisante pour élaborer, avec la masse de données, des tendances nationales et régionales d’évolution des espèces communes.

A force, on les connaît, ces carrés. A quelques variations de date ou de météo près, on sait à quoi s’attendre et les surprises sont rares. Aujourd’hui, sur ce premier point, le Bruant jaune habituel manquait. Mais sur le numéro deux, j’ai entendu un Torcol, et ça ne m’arrive pas souvent. Le Torcol est une sorte de petit Pic vêtu couleur écorce, qui aime les vieux arbres creux, dans le bocage, pas en forêt. Théoriquement répandu au sud d’une ligne Nantes-Sedan, il n’en est pas moins rare.

Le reste fut sans surprise. Bien moins de Rossignols et de Fauvettes grisettes – pas une seule, même – qu’hier à Chassagny, plus au sud, et surtout plus bas. Tant mieux : c’est bien gentil les rossignols, mais quand ils chantent, on n’entend qu’eux, et quand vous n’avez que cinq minutes réglementaires pour démêler la pelote des chants d’oiseaux que vous entendez, il vous vient une irrépressible envie de les faire taire.

Il n’empêche qu’il faisait beau, presque calme – sauf en contrebas, près de la grand-route – et que les talus étaient hérissés de coucous (oui, à cette altitude, il y a un peu de retard) et des premières silènes. Les prés, tout blancs-rosés de cardamines, la fleur qui s’épanouit quand arrive le Coucou, l’oiseau. Dont j’ai entendu, d’ailleurs, une bonne demi-douzaine de chanteurs.

J’ai même vu quelques orchidées. Orchis mâle, je pense.

Et puis il y a ces observations d’oiseaux communs mais qui se laissent voir de près, pour une fois : le Tarier pâtre, tête noire, ventre rouge, épaulettes blanches ; le couple de Faucons crécerelles toujours fidèle à sa lucarne sur une vieille grange de pierre, de ce beau porphyre local d’un rouge pâle ; et la linotte, et le geai.

Et les Hirondelles rustiques juste aperçues en voiture mais qui ont bien retrouvé la vieille ferme, celle dont le tracteur, implacable, macule de boue la grand-route au même point kilométrique.

Oui, tout ça, par une belle journée, devrait réjouir le cœur. Sauf qu’il n’y est pas.

Déjà, c’est tout juste si l’on a le temps de les voir, les faucons, les silènes, les orchis et les geais. C’est le protocole : pour garder des conditions aussi homogènes que possible d’un point à l’autre, il faut faire vite. Avant le lever du soleil, tous les oiseaux ne chantent pas encore. Deux heures après, beaucoup commencent déjà à se taire. Il y a dix points de cinq minutes à faire, plus les temps de déplacement. Vous voyez que pour éviter un biais énorme entre vos points 1 et 10, il ne faut pas lanterner sur les petites routes.

Et puis vous êtes seul. Les données sont saisies, oui, mais avec qui partagez-vous les talus jaunes de fleurs, l’émotion à « capter » le Torcol, les cabrioles des crécerelles ? « Point 690325_01 – FALTIN 2 1xmâle 1xfemelle Code atlas 6 » c’est un peu sec.

Peut-être est-ce pour cela, en fin de compte, que le message ne porte pas.

Que le financeur même de cette collecte de données s’en moque, et n’hésite pas à prétendre, à qui veut l’entendre, que vous ne sortez jamais de « votre bureau parisien » (ou lyonnais, mais qu’importe), quand ce n’est pas à vous traiter d’insecte malfaisant.

Parce que du frémissement de la vie, dans les données, il ne reste rien.

Pourtant, disait Saintex, il ne faut pas dire à une grande personne « J’ai vu une maison blanche avec des tuiles roses et une glycine » mais « J’ai vu une maison de cent mille francs ». Alors elle s’écrie : « Comme c’est joli ! »

Nous avons à peu près tout essayé : l’émerveillement, l’utilitaire, les chiffres, et généralement une combinaison de tout cela.

Et rien à faire : la vie sauvage se retire du monde où nous avons à vivre aussi, et cela signifie que nous y passerons bientôt, nous aussi, et le sujet ne sera même pas devant les urnes dimanche.

Alors on continue mais le cœur, certains matins froids, n’y est plus.

Et puis le cœur n’y est pas parce que dès le premier point, de là-haut, on devinait la métropole. Hérissée de tours aiguës, au profil tranchant. Hérissée de brumes, de fumées, de tensions et de haines, et qu’il allait falloir y replonger.

Non qu’il n’y en ait ici. Qui me dit que la jolie ferme au bout du chemin n’héberge pas un paysan au bout du rouleau, criblé de dettes ?

Mais voilà. Tassés par millions sur quelques kilomètres carrés, pourris de NOx, de vacarme et de rancoeurs, loin des coucous et des silènes… et c’est là qu’il faut revenir. Sans oublier de pianoter sur le smartphone même où l’on a noté l’hirondelle, pour apprendre les mauvaises nouvelles du jour.

De retour on saute sur les sites d’info en continu avant que de saisir les obs’.

La grenouille saute dans l’eau bouillonnante de haine et ce n’est pas comme dans la fable. Elle le sait parfaitement. Mais elle n’a pas le choix.

Chronique de terrain n°20 – Quel air, ce printemps ?

La saison de terrain touche à sa fin. Encore une semaine et ce sera pratiquement terminé, hors quelques sites dont le suivi se prolonge jusqu’en juillet.

Trop tôt pour s’avancer

À cette date, il est encore trop tôt pour se lancer dans les analyses et les rédactions. Techniquement, on pourrait, pour quelques dossiers dont le terrain est déjà terminé.

Pas les STOC. Ceux-ci sont, pour ma part, finis depuis hier pour la campagne 2016. Mais comme il s’agit d’un protocole destiné à fournir des données pour calculer des tendances dans la durée, ces mêmes données, à l’échelle locale, ne sont analysées que tous les cinq ans. Autant, au plan national ou régional, les carrés sont assez nombreux et l’historique assez long pour qu’il soit pertinent de recalculer les tendances lourdes en ajoutant les données chaque année, autant sur un département, les embardées interannuelles – ne serait-ce que météo – prennent une telle ampleur qu’on voit tressauter les courbes sans rien pouvoir en tirer.

Mais je ne vais pas analyser tout de suite non plus les dossiers sur lesquels je pourrais, techniquement, le faire, les inventaires de parcs, par exemple. En effet, le printemps n’est pas terminé. Toutes les données ne sont pas rentrées. Nous avons même encore quelques bénévoles, chevronnés, gros contributeurs, qui ne rentreront leurs données dans la base que dans quelques mois, consacrant leurs longues soirées d’hiver à, rituellement, « vider leurs carnets d’obs ». Mes données du printemps 2016 sur le parc Machin sont saisies, oui, mais la base ne contient pas encore tout le relevé du printemps 2016 dans le département. Du coup, impossible de les remettre en contexte. De savoir, par exemple, si c’est à cause de la pluie que la Fauvette grisette ne s’est pas reproduite, ou si c’est une affaire plus locale, par exemple un débroussaillage mal ajusté de quelque buisson.

Et maintenant que notre base en ligne nous permet cette recontextualisation, grâce à une centaine de mille données, ce serait vraiment dommage de s’en priver. Patientons donc.

Le ressenti d’un chaos

Il n’empêche qu’à cette date, et après une saison qui m’a mené sur une grande partie du département, je peux dresser un premier bilan de ce qu’on appelle mes ressentis de terrain. Quitte à constater que les données ne les confirment pas, et à chercher pourquoi.

Et le premier ressenti de ce printemps 2016, voyez-vous, c’est que c’est le bazar. Infâme.

Oh, globalement les migrateurs sont revenus aux dates classiques, du moins en ce qui concerne les premiers arrivants. Non, le vrai problème, c’est la chronologie de la nidification.

Mi-mars, par exemple, j’avais des jeunes Hérons cendrés déjà tout emplumés, près de l’envol, et à côté d’eux, des nids où « ça couvait » tout juste. Mais cette semaine, sur la même héronnière, aux côtés de nids déjà vides, ça couvait encore sur d’autres ! Et sur d’autres encore, des jeunes à peine éclos !

De même, j’ai vu avant-hier de jeunes Cygnes tuberculés, non pas frais du jour, mais vraiment pas vieux : à peine la moitié de la taille des adultes. Normalement, à cette date, les Cygnes de l’année ne se distinguent plus des parents que par leur plumage grisâtre… Du côté des Faucons pèlerins, trois couples ont élevé des jeunes. Chez deux d’entre eux, les envols ont eu lieu à une date classique (15-20 mai) mais l’unique poussin du dernier couple vient seulement de réussir le grand saut, avec trois bonnes semaines de retard. Difficile à comprendre chez une espèce qui s’installe très tôt dans la saison… et ne manque pas de proies.

D’ailleurs, avec 4 jeunes pour 3 couples, le succès de reproduction est particulièrement bas…

Que dire de cette femelle de Faucon crécerelle qui, hier sur mon STOC, était en train de couver, en plein mois de juin, sur sa lucarne habituelle ? Une ponte de remplacement ? Peut-être… sachant qu’au premier passage, début mai, le site n’était pas occupé. Du tout.

Ressentis de terrain encore ? Cette année, nous avons assisté à des passages de pouillots particulièrement massifs. Avec notamment un nombre anormalement élevé, sinon record, de Pouillots de Bonelli et de Pouillots siffleurs. La plupart de ces oiseaux forestiers ne nichent pas chez nous. « Le Bonelli » est lié aux bois clairs, secs et chauds ; nous en avons peu. Le Siffleur, c’est l’inverse : il aime les cœurs des vieilles futaies. Là aussi, nous sommes bien mal pourvus. Il s’agit sans doute de migrateurs qui se sont trouvés bloqués chez nous quelques jours par le mauvais temps.

Moins compréhensible : le Rougequeue à front blanc. Il a commencé par manquer cruellement à l’appel, sur mes points tout du moins – car la base, elle, indique un pic de passage marqué fin avril, suivi d’un retour à des effectifs plus modestes, ce qui montre exactement le même phénomène que pour les pouillots : la période de mauvais temps fin avril, début mai a contraint une vague de migrateurs à faire halte chez nous. En revanche, il est un constat moins anecdotique et, lui, vérifié par la base : l’espèce est en train de disparaître du centre de l’agglomération lyonnaise. Je ne suis pas surpris. Quand j’ai commencé à prospecter le quartier de Montchat et ses alentours, je le trouvais à chaque fois en deux ou trois points. Comme nicheur, je veux dire. Je ne l’y ai plus contacté depuis trois ans.

Et là, sans hésiter, je le classe comme victime de la densification : c’est une espèce des jardins agrémentés de gros arbres, de préférence à cavités. Tout ce qui disparaît à grande vitesse en zone urbaine. Demain, comme à Paris, il faudra aller au bout de la banlieue pour retrouver cette petite flamme orange sur les toits et les sapins.

Même constat pour la Mésange noire et la Mésange huppée, deux espèces des forêts résineuses bien représentées à Lyon où les conifères d’ornement sont nombreux. Habitué à fréquenter des quartiers où elles sont relativement communes, je ne les retrouve plus depuis trois ans, même dans les parcs.

J’ai observé nettement plus de Pies-grièches écorcheurs que d’habitude, y compris sur des carrés où je ne l’avais jamais vue… constat que la base ne partage pas : l’année y est même plutôt moyenne. Voilà qui est étrange. D’autant plus que je ne les trouve pas n’importe où, mais bien sur des milieux qui lui conviennent. C’est facile, avec elle. Prenez une prairie pâturée entourée de haies, examinez le sommet des buissons, de préférence les plus épais, par exemple à l’intersection de deux bonnes haies bien épineuses : normalement, vous verrez le dos roux, la calotte grise et le masque de cambrioleur du mâle qui veille sur le territoire pendant que Madame couve au cœur du fourré. Mais je la vois aussi sur les fils téléphoniques, lors de mes trajets de point à point. Bref, cette année, elle est vraiment facile à trouver. Et début juin, sur des sites favorables, on ne peut plus parler d’oiseaux de simple passage.

La météo demeurant capricieuse, on ne peut garantir qu’il y aura, pour autant, une bonne reproduction.

Alors ? Est-ce la suite logique de deux bons printemps qui auraient regonflé les effectifs ? Ou d’un hivernage sahélien moins désastreux que d’habitude ? Ou encore, comme le suggère un collègue, des migrateurs bloqués au point d’avoir posé leurs valises sur des territoires favorables, mais plus au sud que d’habitude ?

Nous ne le saurons qu’à la fin de l’année, en comparant nos données à celles de nos collègues résidant plus au nord.

Parlons des absents, maintenant.

Je n’ai pratiquement pas vu de Tourterelles des bois. Deux, pour être précis, alors qu’il s’agit d’une espèce en déclin, mais commune. Du côté de la base, les données s’annoncent, pour l’heure, peu nombreuses, mais comme lors d’une année basse « ordinaire ». Cette espèce est toutefois en déclin marqué sur 2009-2015. Rien d’étonnant : elle cumule les handicaps d’être transsaharienne et liée au bocage, aux paysages ruraux « traditionnels ». Vous ne la trouverez ni dans les lotissements, ni dans la steppe céréalière, cette immensité vouée à l’agro-industrie sur des milliers d’hectares dépourvus du plus humble buisson. Autant dire qu’on la voit de moins en moins.

TDbois

Tourterelle des bois

Deux autres espèces m’inquiètent. Deux espèces théoriquement communes qui le sont de moins en moins.

La première est le Bruant jaune. Bizarrerie locale : cette espèce de plaine, qui apprécie les milieux secs et ensoleillés, n’est présente, dans le Rhône, qu’au-dessus de 500 mètres d’altitude. S’il est d’usage d’invoquer la concurrence avec le Bruant zizi, qui possède à peu près les mêmes exigences écologiques, mais préfère les altitudes basses et manque d’ailleurs sur une bande nord-est de la France, l’hypothèse me semble assez mise à mal par le fait que ces deux espèces cohabitent sur les trois quarts des paysages de plaine du territoire… Même si le Bruant zizi se montre sensiblement plus thermophile, les basses altitudes n’interdisent en rien la présence du Jaune. Sans preuves, j’avancerais bien l’hypothèse que ce sont les prairies naturelles, et non les températures plus fraîches, qui manquent chez nous en-deçà de 500 mètres, et que c’est là ce qui est intolérable pour le Bruant jaune et supportable pour son cousin.

Du coup, c’est à la déprise agricole, qui, dans le Rhône dit « vert », remplace massivement ces vieilles pâtures par d’infâmes parcelles de résineux, des champs de bois où rien ne vit, que j’attribuerais la disparition du Bruant jaune, plutôt qu’au changement climatique qui ne devrait pas être son pire ennemi.

Concernant la Fauvette des jardins, en revanche, je ne dirai pas la même chose. Cette espèce est connue pour apprécier les milieux frais. En outre, c’est une migratrice au long cours, donc, défavorisée par les sécheresses qui touchent ses zones d’hivernage africaines. Elle devrait aussi bénéficier des jeunes stades forestiers, buissonnants, plus ombragés que les pâtures ; or, il n’en est rien…

Des trans-sahariens mieux représentés que d’habitude, d’autres pas ; des nichées en décalage complet avec les dates classiques, mais aussi d’un couple à l’autre. C’est un sentiment de désordre qui domine, à l’image d’une météo chaotique. Il est à craindre que la reproduction soit peu productive cette année.

L’ennui, c’est que beaucoup d’espèces n’ont vraiment pas besoin de ça.

bruant jaune CDA ouroux 2012

Bruant jaune

Chronique d’une saison de terrain – 13 Le comment et le pourquoi

A partir de mai, les matinées de terrain s’enchaînent sans cesse, à moins que la météo ne vienne contraindre à la pause. C’est une phase curieuse, où l’accumulation ramène des questionnements que le tourbillon d’activité ne sait plus masquer.

Village de Schrödinger

Un STOC de plus, dans les monts de Tarare. A une cinquantaine de kilomètres de Lyon, tapi au fond de la vallée, s’étend le petit bourg de Saint-Clément…
Un Saint-Clément de Schrödinger ! Est-il dessus ou dessous ?
Le panneau d’entrée est sans équivoque : Saint-Clément-sous-Valsonne. En revanche, sur toutes les cartes IGN, la nomenclature officielle, on lit : « sur ». Quant aux cartes postales anciennes, elles alternent sur, sous, et même « de ». La mairie, sollicitée, l’affirme : c’est « sous » !
Pourtant, sur le terrain, l’affaire est claire. Saint-Clément est en-dessous, en contrebas de Valsonne, perché sur son éperon un peu plus haut sur la route du col du Pilon. Personne n’aurait jamais dû avoir l’idée bizarre de parler de Saint-Clément-sur-Valsonne pour le village situé en contrebas de Valsonne, dans la vallée du Soanan.

Quelle coquille, quelle intervention technocratique a valu à ce bourg de voir ainsi son nom écorché ? Pourquoi Saint-Clément se retrouve-t-il sens-dessus-dessous-Valsonne ? Contacté, le merle du coin n’a pas souhaité faire de commentaire.

Le carré, lui, s’étend sur les hauteurs, de part et d’autre de cette fameuse vallée, dans laquelle il se contente de semer deux ou trois points. De là-haut, la vue s’étend sur un paysage de hauteurs couronnées de résineux. Fermes, prairies et champs s’accrochent à mi-pente. C’est un carré si familier que j’en ai déjà parlé sur ce blog. De plus, il y a du vent. Il est donc improbable que j’y fasse de prodigieuses découvertes. De toute façon, je ne suis pas là pour ça : vous le savez maintenant bien, le STOC-EPS n’a pas d’autre rôle que d’élaborer, à partir du suivi de centaines de carrés tels que celui-ci, un indice d’abondance des quelque deux cents espèces les plus communes du pays. Le protocole, avec ses points de cinq minutes, est trop léger pour débusquer les raretés ; ce n’est pas son rôle.

Voici l’habituel Pipit des arbres, chanteur des lisières, revenu d’Afrique une fois encore. L’Alouette lulu, cette alouette qui aime moins les champs que les landes et les haies ; et le Tarier pâtre en habit rouge qui craque et siffle son inquiétude. Le nid est proche, à n’en pas douter. Avec quelques grives et pouillots, un Coucou, qui chantent dans les bois, et des Fauvettes grisettes çà et là dans les haies, ils brossent le tableau sonore qui répond à ce paysage varié, montueux, semi-ouvert.
Voilà les habitués. Et c’est tout.

Ce qui ne manque pas d’engendrer une certaine frustration lorsqu’on devine qu’en fouillant un peu plus, ou en s’écartant un brin du point en direction de cette lande à genêts, là-bas, on pourrait trouver « une craquenille un peu sympa ». Mais la science avant tout, il faut d’abord que les données soient comparables d’un carré à l’autre et d’une année à l’autre ; c’est assez de l’effet observateur, qui, déjà, peut faire varier considérablement les résultats sur un même carré.

En coulisses: l’effet observateur

Car il y a un effet observateur. Placez deux ornithologues, un beau matin, dans un même milieu, demandez-leur d’appliquer, sans échanger entre eux, exactement le même protocole, et vous verrez des différences. Modérées, surtout quantitatives, mais réelles. Et ceci, sans qu’on puisse le corréler à une affaire de « compétence ». C’est une tambouille mystère que l’effet observateur. Les qualités innées de l’oreille, auxquelles leur propriétaire ne peut strictement rien, y sont sans doute pour beaucoup. Pour ne rien arranger, elles varient avec l’âge, déclinant dans les aigus ; mais en contrepartie, il existe un puissant effet « expérience » ou « connaissance du carré ». J’ai beaucoup plus de chances de ne pas rater le Bruant jaune du coin, même s’il est loin et qu’on n’entend que par bribes sa petite ritournelle métallique, si je m’attends à sa présence, pour l’avoir déjà contacté ces trois dernières années.

D’où l’importance de conserver un même observateur dans la durée pour un carré donné. C’est déjà un biais de moins. Ensuite, à l’échelle d’un réseau national, ces variations individuelles finissent par se gommer. La cuisine interne du Muséum, pour tirer des données fiables, est évidemment plus complexe que ce bref aperçu, mais je n’en connais pas le détail. Il suffit de les contacter.

Il est donc peu probable que je découvre ici une espèce encore non recensée. Les changements observés sont plutôt à la baisse, comme les Moineaux friquets d’Irigny qui semblent bien avoir totalement disparu.

C’est le fastidieux, mais indispensable travail de veille. En bout de chaîne, c’est comme cela, et pas autrement, que nous saurons quoi faire, si nous ne voulons pas, demain, errer dans une immense usine à ciel ouvert, un monde mort.

Je vous entends. Il est des travaux de veille beaucoup plus fastidieux que de compter les oiseaux sur dix points de cinq minutes dans la campagne, et d’autres où l’on engage davantage sa responsabilité qu’ici, où au fond, si je racontais n’importe quoi dans mes données, personne ne s’en rendrait compte.
Sur le premier point, je n’en disconviens pas, à condition de prendre en compte l’heure de lever et les kilomètres en voiture, et aussi, comme cette chronique vous l’a montré, que c’est rarement la belle et verte campagne qui me sert de décor.

Sur le second, en revanche, c’est non !

Il est vrai qu’à la différence d’un médecin ou d’un architecte, je ne risque pas de poursuites pénales si mes relevés, mes diagnostics sont mauvais. Quand je transmets mes données, vous, la société, le Muséum, le monde (voyons grand) doit me croire sur parole. Encore que – rien ne vous empêche d’apprendre vous aussi les chants d’oiseaux, et de refaire mes carrés.

C’est une question, enfin, une accusation qui, mine de rien, revient souvent. « Vous truquez vos données pour faire apparaître une baisse qui n’existe pas. Vous inventez des espèces rares là où il y a des projets, une crise imaginaire pour justifier votre poste. » Le tout corsé de quelques amabilités pas du tout imaginaires, celles-là.

La question du pourquoi

Et c’est le genre d’attaque que l’on rumine, quand les yeux tirent un peu et qu’on revient de Saint-Clément, le STOC achevé, pour se jeter dans les bouchons de l’entrée de Lyon. Pourquoi faire tout ça ? Pour qui ? Pour ça ? Ai-je raison ?

Reprenons du début.
Pourquoi suis-je là, à l’aube, sous Valsonne à compter les oiseaux ? Pour les protéger afin qu’il y en ait encore dans un an, dans dix, dans cent ans.
Si je bâclais mes relevés ? J’aurais alors, par ma propre faute, anéanti tout ce que j’espère de mon propre travail, de mon propre engagement, et tout cela pour y gagner quoi ? Rien du tout.
Si je les faussais pour faire apparaître des déclins ou des enjeux qui n’existent pas, et me faire payer à les étudier ?
Tout d’abord, inventer des enjeux de protection où il n’y en a pas, pour faire rien qu’à embêter le gentil développement, ce ne serait pas seulement malhonnête, égocentrique et asocial : ce serait se tirer des balles dans le pied. Nous consacrerions alors de l’énergie, du temps, des forces bénévoles, des moyens… à défendre ce qui n’existe pas.
Et cette énergie, ces forces, ces moyens manqueraient au moment de protéger ce qui est réellement en danger.
Car nos moyens, même bénévoles, sont ridiculement limités.

Si nous inventions massivement une crise écologique pour justifier nos postes ?
Dites. Cela vous viendrait-il à l’idée de lancer à votre médecin que la grippe et le cancer l’arrangent bien puisqu’il en vit, et que peut-être même il les invente ?

Déjà, pour produire l’illusion d’une crise, il faudrait que nous soyons bien nombreux à fausser nos données, et en chœur, pour obtenir quelque chose de cohérent. Il faudrait mettre plusieurs milliers de personnes dans la confidence, rien qu’en France. D’autant plus qu’à l’ère des bases participatives consultables en ligne, il n’est pas question de proclamer un résultat qui ne serait pas cohérent avec le jeu de données. Cela se verrait illico.

Ensuite, c’est oublier que nos associations, nos bénévoles, sont avant tout des observateurs. Des personnes qui se baladaient dans la nature, la contemplaient et l’étudiaient.
Et c’est parce qu’ils ont vu disparaître par pans entiers ce qu’ils aimaient étudier et contempler, qu’ils ont compris les phénomènes à l’œuvre, que les associations se sont engagées dans la protection, puis dotées de petites équipes salariées.
Petites, oui. En France, nous ne devons pas être beaucoup plus nombreux que les footballeurs professionnels, et vous savez quoi ? ça paie sensiblement moins. En d’autres termes, si la biodiversité n’était pas réellement menacée, et n’avait pas réellement besoin de nos efforts, nous ferions notre miel de balades naturalistes du dimanche, et aurions un autre métier, sans doute mieux payé, et à coup sûr à moindre enjeu personnel, moindre source d’inquiétude pour l’avenir du monde.

Mais non. Le monde vivant se meurt, il faut tâcher de le panser.
Bien sûr, c’est aussi « pour nous ». C’est parce que j’aime, personnellement, m’émerveiller d’un oiseau, que je vais tâcher de le protéger. Bien sûr que non, ce n’est pas un pur sacrifice désintéressé, un glorieux martyre à coups de carnets d’obs délavés ; il ne faut pas pousser.

C’est un engagement, parmi des milliers d’autres possibles, et un métier, comme des milliers d’autres, parfois dur et d’autres pas, parfois réjouissant, souvent un peu déprimant, qu’on tente, comme des milliers d’autres, de faire honnêtement, de notre mieux, au bénéfice de tous.

Broyant ce noir, il y a déjà beau temps que me voici revenu aux portes de la ville. 39 espèces, mais pas de Huppe, pas de Bruant jaune, pas davantage de Faucons crécerelles à la lucarne où, depuis trois ans, je les voyais nicher. Je veux bien incriminer le vent, mais ça ne me plaît pas. Et puis, ces fermes sans hirondelles, ces haies sans bruants.

Est-ce la proximité de la grande ville, sa pollution, ses grands axes qui rompent les connexions écologiques ? Je ne sais pas. Mais chaque année c’est la même chose. Ce carré est un peu plus pauvre qu’attendu. Le tableau est troué. Difficile d’en dire plus avec ce protocole, mais il est troué.

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Chronique d’une saison de terrain – 10 Printemps sur le plateau

Enfin, la campagne !
Ou presque. C’est le « plateau mornantais ». Un terme qui, bizarrement, ne parle à personne sauf aux locaux et aux naturalistes. Nous sommes donc près de Mornant, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Lyon, sur ce qu’on appelle un « plateau cultivé ». L’altitude est de trois à quatre cents mètres, au-dessus du Rhône à l’est et du Gier au sud. Le paysage est marqué par l’agriculture : prés, petits champs, vieilles fermes. On y trouve aussi d’étonnantes landes poussées sur le maigre sol d’où émergent des chicots rocheux. Une biodiversité sans grand équivalent à moins de 50 kilomètres de Lyon.
Et de plus en plus, poussant leurs tentacules du nord vers le sud, les sinistres ZAC et leurs mornes hangars.

Le temps est splendide, mais il y a du vent. Un vent à vider la mer Rouge s’il venait de l’est. Il vient du nord et ce n’est pas mieux. Rien de plus frustrant pour l’ornithologue. Un magnifique ciel bleu qui appelle sur le terrain, et paf, ce grand dépendeur d’andouilles de zef qui gomme les chants des oiseaux et les incite eux-mêmes à se tapir à l’abri des buissons. On ne voit rien, on n’entend rien et on n’a même pas l’excuse de trombes d’eau pour rester sous sa couette.

Les premiers points – car il s’agit encore d’un STOC – m’amènent dans ces landes. Je ne trouve pas la Fauvette mélanocéphale, cet OVNI méditerranéen dont une petite population existe justement sur ce plateau. Mais au milieu d’un chorus de Fauvettes grisettes, j’entends – et je vois même – ma première Tourterelle des bois de l’année, avec son dos maillé et son plumage presque violet. Malgré son nom, c’est un oiseau des haies et du bocage, « de milieux semi-ouverts », et presque chaque année, je la contacte ici. Les Rossignols sont aussi de la fête, à tel point qu’il y en a bien plus sur chaque point qu’il ne peut en nicher : sans doute une tombée de migrateurs.

Tourterelle des bois

Tourterelle des bois

Cette lande offre au cœur de pays si anthropisés, si marqués par l’emprise de l’homme, un prodige de diversité. Des genêts hirsutes, des rocs affleurant, des fauvettes extraordinaires, et nous ne sommes pas au fin fond des Causses mais à deux pas de la grande ville.

Rassurez-vous, amis de l’ordre et de la civilisation : d’ici trois ans, il n’en restera rien, sous l’épais tapis d’une autoroute destinée à jeter avec un gain estimé à trois minutes (sur 60 km) un flot supplémentaire d’automobilistes dans le même goulet d’étranglement où ils achèvent actuellement leur périple, du côté de Solaize. Ainsi va « le progrès ».

Mais près de la vieille ferme du point 1, un cri étrange m’a retenu. « Houp, houp houp houp »… Un chien ? Non, c’est bien une Huppe, qui a décidé, allez savoir pourquoi, de donner quatre notes à sa phrase de chant qui en compte d’ordinaire trois ! Je la trouve même facilement ; elle me présente son dos bariolé noir et blanc, et tourne sa tête orangée pour chanter. Upupa epops, ordre des upupiformes, famille des upupidés, ça ne s’invente pas. Ses proches cousins sont des espèces tropicales. Elle nichera, je l’espère, sous quelque vieille tuile romaine soulevée, ou dans un saule têtard.

Sur le point trois, à l’abri du vent dans un vallon, quelques cris grinçants et doux attirent mon attention. Dans un chêne pas encore débarrassé de ses feuilles d’automne, deux Faucons crécerelles ont retrouvé le vieux nid de corneille qui déjà l’année dernière avait accueilli leur nichée. Roux sur le roux des feuilles. Bref temps de contemplation.

« Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu’il déploie ses ailes vers le sud ? » (Jb 39, 26)

Le Bruant zizi pousse la ritournelle qui lui a donné son nom. J’aime les bruants, famille de granivores presque tous joliment colorés, et signes aussi – « indicateurs » – de campagne plutôt préservée. Encore celui-ci est-il une espèce très commune, sauf au nord de Paris et en altitude.

Aux points suivants, à flanc de coteau, je retrouve malheureusement le vent et ne détecte pas grand-chose, hormis les oiseaux les plus proches. Aléas du protocole. Des Fauvettes grisettes presque partout dans les haies. Une ou deux Alouettes dans les secteurs de champs ouverts, car l’Alouette des champs, comme son nom l’indique, aime les espaces bien dégagés. Des mésanges, des merles, des Fauvettes à tête noire, ces espèces généralistes – vous commencez à les connaître – au moindre bosquet. Un cri d’Oedicnème ! Un seul. Cet étrange petit échassier au gros œil rêveur hante les chaumes et les labours du plateau, mais on le trouve jusqu’aux portes de la ville. Un drôle d’animal, vraiment, si apte à se dissimuler – si cryptique – qu’il a beau être encore assez répandu dans les champs et les vignes du Rhône, les agriculteurs eux-mêmes ne le connaissent généralement pas, avant que les naturalistes attirent leur attention dessus. Révélateur : dans la région, on ne connaît aucun nom populaire à celui qu’on appelle, dans l’Ouest, « courlis de terre ».

Ces points sont un peu plus que des points. D’ici, l’œil embrasse un fantastique panorama qui appelle à l’évasion. Si les Alpes sont aujourd’hui noyées dans la brume, le Massif central déploie ses accores devant moi, depuis les hauteurs de Givors jusqu’aux monts du Lyonnais en passant, bien sûr, par les crêts du Pilat, leur antenne et surtout, bien visibles dans le jour qui se lève, les chirats – pierriers – qui roulent à leurs flancs. Au sud-est, le clocher bariolé de Saint-Maurice-sur-Dargoire, l’énorme église de Saint-Didier-sous-Riverie qui se donne des airs de cathédrale avec ses deux massives tours carrées, la médiévale Riverie elle-même, haut perchée, et Saint-André-la-Côte accroché au flanc de son « Signal » qui culmine à 934 mètres. Entre les Monts et le Pilat, la trouée du Gier, qui fonce vers Saint-Etienne, Firminy, la Haute-Loire. Là-bas, déjà, ce n’est plus ce Massif central pour rire que nous avons dans le Rhône, avec ses deux bosses dépassant mille mètres (mille un et mille neuf !), sa poignée de Chouettes de Tengmalm et de Grands Corbeaux pour « faire forêt de montagne » et son petit bout de landes.
J’irais bien, tiens. En attendant, je ne peux que contempler.

« Les arbres du Seigneur se rassasient,
Les cèdres du Liban qu’il a plantés ;
C’est là que nichent les passereaux,
Sur leurs cimes la cigogne a son gîte ;
Aux chamois les hautes montagnes,
Aux damans l’abri des rochers. »
(Ps 104, 16-18)

Chassagny avril 2016 005

Et c’est un don de Dieu, que cette contemplation, et ce que ce paysage suscite, et les richesses que j’y découvre. Comme l’onagre qui se rit du tumulte des villes (Jb 39, 7) ce n’est pas pour moi que l’oiseau se montre, mais c’est un don de Dieu, que d’être là pour le voir, l’identifier, le suivre, l’admirer.

J’ai tout de même de quoi m’inquiéter. De ces points, j’aurais dû voir des Vanneaux. Jusqu’à trois couples, qui à cette saison devraient se livrer à d’aériennes cabrioles. Rien. Mauvais signe. Ne me dites pas qu’ils « sont ailleurs ». Les oiseaux sont fidèles à leur site de nidification : c’est une manière simple d’en trouver un bon. Là où l’on est né, où l’on a élevé sa nichée sans encombre, on peut espérer qu’il en aille de même des nichées suivantes. Les oiseaux qui disparaissent d’un lieu ne vont que très rarement « ailleurs ». Ils sont morts sans descendance, voilà tout. Et le Vanneau, comme tous les nicheurs au sol, disparaît, et vite.

Bruant jaune

Bruant jaune

Le dernier point se trouve au bas d’un chemin herbeux, entre un champ et une pâture bordée de haies. Le Tarier pâtre trône sur un buisson, aux côtés de rougegorges et de l’inévitable Fauvette à tête noire. Une ritournelle métallique – tiens, un Bruant jaune ! et pas de Bruant proyer, curieux, curieux ! Le Proyer est un gros passereau des champs ; lecteurs franciliens, filez en Brie, posez-vous n’importe où dans les champs, vous aurez trois espèces : Alouette des champs, Bergeronnette printanière et Bruant proyer. Le joli Bruant jaune, en revanche, exige quelques haies. Mais surtout, dans le Rhône, il y a une petite subtilité. Comme le Bruant jaune apprécie la fraîcheur, et le Bruant zizi le soleil (rappelez-vous : il est rare dans le Nord), on ne trouve, d’ordinaire, le Bruant jaune qu’au-dessus de 500, 600 mètres d’altitude, où il remplace son thermophile cousin. Regardez ces graphiques, c’est la répartition altitudinale des données de ces deux espèces, en saison de nidification, dans la base faune-rhone.org :

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Mais voici surtout un Busard cendré. Une femelle, brune, qui chasse tout en légèreté, avec ces oscillations permanentes sur l’axe de roulis qui la distinguent sans peine du Busard saint-martin, au plumage presque identique (chez les femelles s’entend). Les busards sont le joyau rarissime du plateau. Il n’en reste que quelques couples, nichant au sol sous la protection jalouse des « busardeux » – ces « ornithos » spécialistes des busards, capables de localiser les nids à coup sûr et à distance respectueuse, au prix d’interminables heures d’affût en plein soleil, avant d’aller en négocier la protection avec l’agriculteur du coin. Un couple de Busards cendrés dans une parcelle, c’est comme une chapelle romane dans un hameau, en bien plus rare encore.

8h37 : fin du dernier point. 37 espèces. Voyez le gros passage de Rossignols et de Fauvettes grisettes, puis, en-dessous, le cortège des espèces généralistes que nous avons trouvées absolument partout. Et la variété – et la fragilité – des milieux symbolisée par de nombreuses espèces à une seule donnée.

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