Un plongeon de vingt ans

Je le revois comme si c’était hier.

C’était mon premier week-end ornithologique au lac du Der. J’en espérais monts et merveilles et je serinais, moins qu’à demi-sérieux, les collègues dans la voiture avec les espèces fantastiques que nous allions voir – des eiders ! des plongeons imbrins !

Premier arrêt, à l’église de Champaubert – l’église désaffectée du village noyé en 1974 par la mise en eau du barrage. Premier oiseau sur le lac à vingt mètres du bord : un Plongeon imbrin.

imbrin

Celui-ci, ce n’est pas lui, mais un de ses cousins, que j’ai vu aussi, dix ans plus tard.

Le lac du Der, cela ne vous dit peut-être pas grand-chose. C’est un de ces réservoirs créés dans les années 1970 en Champagne : le « Der-Chantecoq » sur la Marne, les « lacs de la forêt d’Orient », près de Troyes, sur la Seine, pour en réguler le cours. Ici, au Der, nous sommes en Champagne humide. Le sol est argileux et les étangs nombreux. Le barrage en a d’ailleurs réuni trois, en même temps qu’il noyait trois villages et un gros tiers de la « forêt domaniale du Der ». Alentour, le paysage est agricole et varié : cultures, prairies, chênaies de toutes tailles. Les villages sont remarquables par leur architecture traditionnelle à pans de bois ; les vieilles fermes bien sûr, mais aussi les églises.

Des Grues cendrées, des oies, des canards, ambiance typique du lac du Der en février

L’été, le lac sert de base de loisirs. Mais hiver après hiver, les oiseaux sont arrivés. Des milliers de canards, d’oies, de cygnes des rares espèces nordiques ; des grèbes, des fuligules, des harles, des plongeons et surtout des grues.

Situé sous le principal couloir de migration des Grues cendrées, qui traverse la France de la Lorraine au Pays basque, le lac a été adopté par des milliers de ces visiteuses, en halte puis en hivernage complet. Les ornithologues chevronnés viennent de toute la France, mais aussi d’Allemagne, du Benelux, de Grande-Bretagne et au-delà, traquer l’espèce plus rare : le Pygargue à queue blanche, le Grèbe jougris, l’Oie rieuse… Le lac du Der en février, c’est un pays de cocagne pour le naturaliste.

Ambiance Der

Des Grues cendrées, des oies, des canards… ambiance typique du lac du Der en février

C’était le 14 février 1998 et je retiens cette date comme celle de mes véritables débuts d’ornithologue de terrain. Bien sûr, il y avait déjà dix ou douze ans que j’avais appris à reconnaître les chants des oiseaux et que j’avais l’habitude de les chercher, puis de tenir de vagues listes. Mais, découragé à 14 ans d’adhérer à une association (en ces temps, les jeunes y étaient mal vus), j’avais laissé courir, jusqu’à rejoindre Dijon et toute la cohorte d’ornithos qui hantaient la fac et les écoles d’agriculture locales. Voilà pour le #TouteMaVie.

Après donc vingt ans et plus de protection de la nature, qu’y a-t-il à dire ?

Si je devais tout résumer en une anecdote ce serait celle-ci : à l’époque, je prédisais la disparition de toute la biodiversité, hormis quelques espèces racleuses de nos poubelles, à l’échéance de quelques décennies ; mais c’était par une espèce de cynisme bravache.

Aujourd’hui, je le dis de nouveau, mais avec la consternation de celui se serait bien passé d’avoir vu juste.

Il n’y a pas que les chiffres : je les ai souvent cités, je n’y reviens pas.

Oh bien sûr, il y a toujours des Grues au Der. Et même un Plongeon imbrin. Et un Pygargue, que je n’avais pas vu à l’époque, et des cygnes nordiques, « comme au bon vieux temps ». Grâce à l’énergique action des protecteurs et au partenariat des agriculteurs, il reste même des outardes en Poitou, ce sur quoi on ne pariait pas quand je participais comme stagiaire à ce programme, au printemps 1998.

Mais il y a vingt ans, et même quinze, je pouvais m’offrir le luxe de noter, en Charente-Maritime, en Seine-et-Marne, et jusqu’à Lyon, des Hirondelles rustiques et de fenêtre sans prendre la peine de les compter ni de chercher les nids. Depuis, l’Hirondelle de fenêtre a disparu de Lyon et le reste de sa population est à l’avenant : grosso modo divisée par deux.

Le long de la Charente à Rochefort, la Rousserolle turdoïde était commune. Aujourd’hui, elle est classée comme espèce rare. Idem, la Locustelle luscinioïde (une autre fauvette des roseaux) dans les marais de Saintonge ; idem la Mésange boréale dans les petits bois du nord-est de la Brie, et le Moineau friquet partout dans nos campagnes. En deux heures dans le bocage bourbonnais, je relevais cinquante espèces, et des densités affolantes de fauvettes dans les hautes haies. Quelle idée ai-je donc eu d’exhumer et de saisir sur les bases de données en ligne des associations locales mes vieux carnets d’observations du début du siècle ? Quoi ? J’avais noté tout ça ? J’avais vu autant d’espèces ? Je voyais ça et je trouvais ça nul ? Tenez, un minable petit square du Val-de-Marne : Mésange à longue queue, Grimpereau des jardins, Bouvreuil, Chardonneret, Verdier, Pic épeichette ! À l’époque, ça ne faisait pas lever un sourcil. Les quatre dernières espèces citées sont désormais menacées en France.

« Ne relisez pas vos vieilles lettres », avertit Maupassant. Ne relisez pas non plus vos vieilles obs.

Le drame est que nous disposons d’assez d’atlas, de listes rouges, d’indicateurs et de graphiques pour que je puisse le dire : tous les exemples que j’ai cités là au-dessus sont représentatifs. À côté de cela, les bonnes nouvelles sont une poignée. Encore sont-elles quasiment toutes la conséquence de rudes batailles menées par les défenseurs de la biodiversité, ceux qui ont sauvé de la disparition le Faucon pèlerin, la Cigogne blanche, la Loutre ou le Castor. Ne rêvez pas ! il n’y a pas d’apparitions d’espèces qui compenseraient l’effondrement des autres. Si seulement !

Je ne peux pas mentir. Simple naturaliste de terrain, petit chargé d’étude d’association départementale, vigie pour un temps d’une coque de noix secouée par la houle, il me faut bien le voir : le monde se vide de ses insectes, de ses crapauds, de ses lézards, de ses oiseaux, ses lynx, ses éléphants, ses pandas, ses grillons, ses vers luisants, plus vite, bien plus vite encore qu’il ne se peuple d’humains en colère, ballottés de bitume en béton et de désert en chemin de fer. Bien plus vite que je ne pensais le voir au cours de ma carrière d’ornithologue. Bien trop vite pour que la vie ait une chance. Je n’ai pas le choix. Nous, naturalistes, n’avons pas le choix. C’est ce qui se passe dans notre maison. Il faut bien qu’on vous le dise. On aurait bien aimé ne jamais en arriver là, vous savez.

Si vous regardez aussi, vous verrez. Vous verrez ce qui reste, et ensuite, ce qui manque. L’un ne va pas sans l’autre.

À la suite de cette note anniversaire, dans les semaines qui viennent, je raconterai, de temps à autre, quelques-unes de mes plus belles observations, de mes plus belles émotions naturalistes. Je vous présenterai le renard et la perdrix, la gorgebleue, le crapaud accoucheur, quelques autres.

Ça prendra du temps. Je ne me donne pas de rythme. C’est que la saison de terrain recommence, et moi, par contre, je n’ai plus vingt ans.

 

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